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Mémé
Théière était assise dans son fauteuil style
renaissance de velours bordeaux. Elle était calme et sereine.
Elle habitait dans un vieil appartement de Puyallup City et devait sa
tranquillité au respect que cette vieille femme française
inspirait à Don Gianelli. Mémé Théière
était dans sa quatre vingt neuvième année, âge
des plus respectable pour une norm.
Les enfants du quartier
avaient surnommé ainsi cette vieille institutrice à
lunettes car elle se faisait toujours un plaisir de leur offrir une
bonne tasse d'infusions diverses et variées. Elle avait bien
un nom et un prénom, mais l'âge et l'amertume lui en
avaient depuis longtemps effacé le souvenir.
Tout ce qu'on savait
d'elle dans le voisinage se résumait à bien peu
d'informations. Elle était française, ceci était
certain, et son accent la trahissait quand elle parlait. Elle avait
été enseignante par le passé et avait dû
migrer aux UCAS dans ses dernières années pour cause
d'exil politique. Elle aurait été l'instigatrice d'un
mouvement de révolte que les autorités n'avaient pas pu
accepter et se serait vu remettre une invitation à quitter le
territoire pour ne jamais y remettre les pieds. Elle aurait été
recueillie par la Mafia et aurait été installée
à Puyallup City par Don Gianelli lui même.
Mémé
Théière avait été une belle femme, petite
mais fine et athlétique. Elle prenait le thé
tranquillement dans son fauteuil de velours bordeaux en regardant des
photographies. Elle ne reconnaissait pas la plupart des personnes
qu'elle y voyait, mais elle souriait en tentant de se remémorer
des bribes de son histoire personnelle quand le visage d'une personne
lui fit ressentir une émotion. C'était un homme, brun,
assez bien bâti, assez grand, portant un costume de cashmere
gris, une chemise rose pale et une cravate rose. Il portait un autre
homme, aidé d'une femme blonde splendide, vêtue d'une
robe de soirée rose-orangée, que la lumière du
soleil prenait un malin plaisir à éclairer de toute sa
beauté. Mémé Théière n'arrivait
pas à remettre un nom sur ce visage étrange, mais des
larmes se mirent à couler sur ses deux vieilles joues ridées.
Elle passa à la photo suivante.
Bird nettoyait sa Ford
Americar. Il aimait cette caisse, plus que tout au monde. Il n'avait
plus qu'elle, d'ailleurs, depuis que sa femme l'avait quitté
suite à la restructuration des effectifs de Lone Star. Bird
avait été révoqué suite à une
échauffourée avec les Cutters qui avait mal tourné.
Saloperie de gangers ! Il s'appelait Lieutenant Bryan Duff à
l'époque, maintenant, il courait les ombres sous le sobriquet
de Bird.
Il était
interfacé aux véhicules, il s'y connaissait pas mal en
mécanique et électronique, et il avait essayé
d'ouvrir un garage après son licenciement. Mais les affaires
avaient bien mal fonctionné depuis qu'il avait refusé
de céder à la menace de Shiro. Il n'aurait pas du
insulter un Oyabun, mais il n'avait pas pu obéir aux Yakuzas.
Maintenant, il se planquait à Redmond, dans un squat assez
grand pour lui, sa voiture et son Ares Predator.
Son récepteur de
poche sonna. Bird arrêta un instant de nettoyer l'amour de sa
vie pour jeter un oeil sur le petit appareil. « RDV ce
soir 22h Aces. » Il fit la moue un instant, puis regarda
sa montre. Il était quatorze heures. Il continua de faire
briller son Americar, puis passa quelques heures à
reconfigurer sa console de contrôle de véhicule. Il se
vêtit de son plus beau gilet pare-balles et vérifia son
arme trois fois. Il partit à pieds au rendez-vous.
Quelques instants plus
tard, il put apercevoir la façade délabrée de ce
que les autochtones appelaient un night club. Un puits d'écume
plutôt. L'Aces n'était pas un club vraiment réputé
pour la qualité de ses services, mais plutôt pour être
le repaire d'une bande d'orques et de trolls antisociaux qui ne
venaient là que pour se divertir à casser la clientèle
non habituée. Curieux endroit pour un rendez-vous. Bird poussa
la grande porte rouillée pour se retrouver dans une pièce
sombre aux relents de fumée acre de cigarettes et autres
drogues fumables. L'endroit empestait et il dut retenir un
haut-le-coeur. La moitié des vitres donnant sur les Barrens
étaient .parcourues de petites lézardes et la peinture
fade des murs était écaillée. Le pire était
certainement le son du troll trash métal beaucoup trop fort
pour être supporté longtemps par des tympans peu
entraînés.
Un orque très
laid et très musclé se dirigea vers lui immédiatement.
Bird reconnut les couleurs d'un gang local dénommé les
Crimson Crush et essaya en premier lieu de feindre l'avoir vu pour
pouvoir l'éviter et ne pas trop attirer l'attention. Peine
perdue, l'orque lui décocha un violent direct en direction du
visage, ce qui sembla amuser ses amis accoudés au bar en train
de boire un des fabuleux breuvages du club, ce genre de boisson qui
fait passer l'expression tord-boyau pour un doux euphémisme.
Bird esquiva grâce à ses réflexes cablés
ce qui eut pour effet d'énerver son agresseur qui saisit un
banc pour lui abattre sur la tête. Bird savait que sa seule
chance de survie aurait été d'abattre le type, mais
quelle aurait alors été la réaction de ses
comparses ? Il se prépara à accueillir le coup en se
protégeant pour ensuite feindre l'inconscience et peut-être
s'en sortir sans trop de mal. Le banc allait s'abattre sur lui quand
l'orque s'arrêta pour reposer le banc et retourner discuter
avec ses collègues qui ne faisaient plus attention à
lui. Comme par magie.
Un elfe s'approcha de
Bird et l'invita à venir s'asseoir à sa table. Il y
avait là un troll très bien bâti portant un
datajack sur la tempe et une naine bardée de symboles
ésotériques.
« Bonjour
Bird, nous vous attendions. Maintenant que l'équipe est
réunie, faisons les présentations. Je commence,
appelez-moi Monsieur Johnson, si vous le voulez bien. »,
dit l'elfe en esquissant un sourire.
Il était
remarquable que l'affreux bruit de la musique n'atteignait pas la
table, et que le Johnson avait l'air d'être seul. Mais
peut-être une des deux personnes, la naine sûrement, ce
qui expliquerait la magie, était son garde du corps. La naine,
justement, poursuivit la conversation :
« Je suis
Tina, magicienne hermétique de mon état.
–
Moi, c'est Karl, spécialiste en combat urbain, répliqua
le troll qui était vraiment très imposant
–
Bird, rigger, bon, pardonnez mon empressement, mais pourquoi sommes
nous là ?
–
Bonne question, Lieutenant, permettez que je vous appelle
ainsi ?, répondit l'elfe posément, un petit sourire
narquois sur le visage
–
Non, je ne permets rien et je me tire, répondit Bird, déjà
agacé par le manque de professionnalisme évident de ce
Johnson qui avait choisi un coin aussi véreux pour les réunir.
–
Comme vous voudrez, Nasty, vous savez, votre ami orque au bar, se
fera un plaisir de vous raccompagner.
–
Okay, je vois, dites Tina et Karl, il vous tient aussi par les
bourses ?
–
Ne faites pas d'esprit, s'il vous plaît, chacun d'entre vous a
une raison bien particulière d'être ici.
–
Bon, quand vous aurez fini votre mascarade, vous seriez bien aimable
de nous expliciter la raison de notre venue., s'impatienta Tina
–
Bien, vous acceptez donc le travail ? C'est un bon point. Il se
trouve qu'une de mes vieilles amies est en ville et qu'elle est
retenue de force par la mafia. Je vous laisse cette puce contenant
les informations nécessaires à la réussite de
cette extraction. Dès que vous l'aurez, appelez-moi à
ce numéro et nous conviendrons d'un autre rendez-vous.
Consigne importante : il ne doit lui être fait aucun mal.
–
Et on y gagne quoi ?, demanda Karl avec sa déconcertante façon
d'avaler un mot sur deux.
–
La somme de quatre cent mille nuyen, à répartir entre
chacun de vous, vous convient-elle ?
–
Okay pour moi, dit Karl sans hésiter.
–
Pareillement, rétorqua Tina, les yeux luisant.
–
Excusez-moi, mais là, ça pue !, répondit
Bird très désappointé.
–
Plaît-il, Lieutenant, ce n'est pas assez ?
–
C'est largement trop pour ce genre de travail, au contraire !
–
Euh, Bird, t'es gentil, mais ferme-la s'il te plaît, glissa
Tina.
–
C'est que cette personne compte beaucoup pour moi, et qu'il y a bien
longtemps que je ne l'ai pas vue. Et puis, vous avez accepté,
il me semble, mettriez-vous votre professionnalisme en doute pour un
simple salaire trop élevé ? Avec cet argent, vous
pourriez reconquérir Kittty, recommencer à zéro,
oublier la Star à jamais et vous éclater sur les plages
d'Hawaï pour le restant de vos jours, avec en prime, peut-être,
l'enfant dont vous avez toujours rêvé, ...
–
Qu'est ce que vous me faites, là ? Vous êtes en train de
sonder mon esprit ou quoi ?, répondit Bird, une lueur de
terreur dans ses deux yeux bleus de mer, amer.
–
Disons que je suis très bien informé, sur chacun de
vous. La sélection a été longue et fastidieuse,
mais je pense que le résultat en vaut la chandelle. Mais tout
ceci ne vous regarde pas, Lieutenant. D'ailleurs, cette entrevue a
trop duré, je vous demande de partir et de me recontacter
quand vous l'aurez. »
L'elfe leur tendit à
chacun une liasse de billets, en avance, ainsi qu'un numéro de
compte sur lequel ils pourraient constater la présence de
l'argent. Il leur livrerait la clé du coffre de la Telestrian
Bank où il ferait transférer les fonds lors de leur
prochain rendez-vous. Bird se leva, accompagné par les deux
autres runners. Il ne leur porta tout d'abord pas d'attention, trop
occupé à essayer de comprendre ce qu'il venait de
vivre. Il se retourna en direction du Johnson, mais il n'y avait plus
personne à la table. Il sortit du Aces sans encombre pour se
retrouver dans la rue, incroyablement triste sans savoir pourquoi,
avec ses deux collègues improvisés, au milieu des
Barrens de Redmond, au plus profond des ténèbres de la
nuit brumeuse tombée sur Seattle.
En cette belle journée
d'avril 2070, Arguens Johns sortait de la Chambre des Représentants
de Salem, au croisement de Center Street Northeast et Capitol Street.
Il venait de participer à un débat houleux à la
Chambre de l'Etoile sur les conséquences des déchets du
Rivergate Industria Park de Portland sur la faune aquatique de la
rivière Willamette. Une faction d'éco-chamans avait
sifflé l'intervention du président de la Chambre puis
ils étaient venus à la tribune exprimer leurs craintes
quant à une possible pollution et ses effets nocifs à
long terme sur la zone. Et ceci avait beaucoup amusé Arguens.
Si ces pauvres pantins savaient ce qui s'était passé à
Crater Lake, ... Mais il avait été hors de question que
les Princes de Tir en transmissent le sujet au élus du
peuples, abusés par la pseudo démocratie du « Un
elfe, une voix », secret défense. Enfin, appartenir
à la chambre avait ses avantages, financiers, d'abord, et
humoristique ensuite, au vu de l'importance des problèmes à
résoudre.
Le bel elfe laissa
derrière lui son amusement et le grand immeuble superbement
ornementé. Il salua dignement les deux membres des Forces de
la Paix en faction devant le portail. Des makkaherinitsa, ayant tout
juste survécu à leur Rite de Passage, somme toute
l'élite des troupes de défenses de l'Etat, pour
défendre l'élite des institutions. Ce qui amusait le
plus Arguens c'est qu'il avait longtemps été assez naïf
pour croire au réel pouvoir de la Chambre. Mais son maître
lui avait enseigné les coutumes de ses semblables, et il était
maintenant au fait de la mascarade du Conseil des Princes.
Il s'en retournait vers
son appartement en jouant avec ses osselets innocemment. Il fut
bousculé par un vieil elfe acariâtre ce qui provoqua la
chute de ses osselets. Sans se soucier le moins du monde de l'absence
d'excuse du vieillard, il se baissa pour les ramasser mais la
configuration qu'ils avaient formé sur le sol lui remémorèrent
ses aptitudes à la divination. Arguens vit le Mal. Il sut
qu'il devait ressortir son épée de son fourreau. Un
vieil ennemi allait frapper à Seattle. Il étendit ses
sens astraux pour prendre contact avec les membres de son groupe
magique.
« Qu'y a-t'il
pour que tu nous déranges, Jane et moi ?, répondit le
maître
–
J'ai vu l'Ennemi à Seattle. Il est très puissant, plus
que le dernier et il a l'air très joyeux.
–
Et qu'as-tu vu d'autre ?
–
Il possède un homme, il y a des runners, ils vont lui apporter
une femme, c'est très flou.
–
Et que comptes-tu faire ?
–
Imar raen. Imar semeraerth. Cirrolar Dreasis ti'Morel. Mirial tela li
? Thiesat tekio tore li ?
–
Alors va, milessaratish im reth, et sois la mort de nos ennemis.
Contacte moi si c'est trop puissant pour toi. »
Bird avait effectué
une recherche dans la matrice en insérant l'image du Johnson
obtenue grâce à l'opticam inclue dans son oeil
cybernétique. Le réseau mis en place par NéoNET
après le crash de 2064 était vraiment simple à
utiliser, presque trop simple, si bien que des gosses se laissaient
aller au piratage et se retrouvaient en taule avant la majorité.
Bird visitait les constructs seulement de manière légale,
avec ses anciens codes Lone Star qui n'avaient pas été
effacés par son ami technicien de maintenance informatique.
L'elfe était surnommé Topolino. Ancien mafieux qui
était le protecteur d'un bar appelé La Cantine pour le
compte de la famille à la fin des années 2050, il avait
été vu dans le coin pour la dernière fois en
2061, année du passage de la comète de Halley au dessus
de nos têtes. Plus de nouvelles depuis.
Pourquoi un ancien Capo
irait ennuyer la famille ? D'après les informations, Topolino
était très fidèle. Ça ne collait pas. Il
aurait pu se venger de quelque chose, mais pourquoi donner une telle
somme d'argent pour un run aussi simple et embaucher des runners
débutants si la mission était ardue ? Car il n'y avait
pas le moindre doute dans l'esprit de Bird à ce sujet, ses
deux collègues étaient des débutants, ils
auraient du avoir la même réaction que lui. Autre fait
étonnant, d'après Tina, l'elfe n'était pas
éveillé, même si, d'après ses dire,
quelque chose clochait dans son aura. Alors que Topolino savait se
vanter de ses talents exceptionnels d'adepte physique.
La cible, elle, était
on ne peut plus inconnue des serveurs de la Lone Star. Il s'agissait
d'une vieille humaine à lunettes des plus banales. Elle
habitait dans un appartement de Puyallup City et l'adresse indiquée
sur la puce était sous la protection de Don Gianelli. C'était
trop facile, quoique l'inexpérience de ses collègues
allait être un boulet à traîner.
Bird se promulgua
immédiatement leader du groupe ce qui ne posa pas de problème
au deux jeunes. Il demanda à Tina d'aller prospecter
l'entourage de la demeure de la vieille dame du plan astral en
évitant si possible de se faire repérer, ce à
quoi la naine s'affaira immédiatement. Elle s'allongea dans le
canapé miteux du squat et se concentra un court instant pour
quitter son corps. Cinq secondes plus tard, elle rouvrait les yeux
dans la grande pièce délabrée où habitait
Bird. Elle expliqua à ses collègues qu'il serait mieux
de se rendre sur place, ou à côté, afin qu'elle
trouvât l'appartement plus facilement.
Les trois compères
se rendirent donc à Puyallup City, traversant d'abord le
quartier résidentiel de Renton inondé d'holo-affiches
« Pour un meilleur Seattle » du candidat
Kenneth Brackhaven. Une équipe des services de santé de
la Cité s'affairait à ramasser un adolescent humain
allongé sur le trottoir, un de ces jeunes en costume qui ont
une vie trop sereine et aiment à la détruire avec des
BTL. Puis à la tranquillité de Renton succéda le
lourd bruit de l'industrie toute aussi lourde d'Auburn. Des équipes
de cols bleus métahumains se préparaient à
l'embauche devant une des usines du complexe Federated Boeing, des
membres du Policlub Humanis distribuaient des tracts aux rares
humains qui sortaient de leur travail chez Monobe. Enfin, ce fut
l'entrée dans les Barrens de Puyallup, et les runners se
munirent de masques respiratoires.
Tina bascula en
perception astrale et elle put ressentir la douleur des habitants et
la pollution qui irradiait de toute part. Elle ne put soutenir ceci
très longtemps et regarda de nouveau le monde physique, ses
routes défoncées et quasi impraticables sauf pour le
rigger qu'était Bird, les enfants orques et trolls qui
jouaient à la guerre et se frappaient avec rage et violence à
l'aide des tessons des bouteilles de Synthébière qu'ils
avaient ingurgitées quelques minutes auparavant, les femmes de
trente ans qui en paraissaient cinquante et qui vendaient leur corps
à qui voulait le prendre, la misère et la pauvreté,
le côté le plus noir de Seattle, comme un rappel de la
noirceur du monde, une tache de cambouis sur un rayon de soleil
couchant.
Après une bonne
heure de traversée de cet enfer, ils arrivèrent enfin
aux limites de Puyallup City. Bird décida de laisser la
voiture ici et de veiller sur le corps inanimé de la naine.
Karl irait voir la maison de ses yeux de troll, la vision
thermographique était utile la nuit, soutenu de l'astral par
la magicienne.
Le troll commença
à se déplacer furtivement vers la résidence de
sa cible. Les rues étaient vides si ce n'était que
quelques patrouilles de mafiosi qui faisaient le tour du quartier
dans de jolies Mitsubishi NightSky ou autres caisses du même
type. Karl sut les esquiver sans trop de problème. Il sentit
un instant un frisson lui parcourir le cou, puis se promener sur tout
son corps. Saleté de mage ! Karl haïssait la magie, il
avait déjà eu à faire avec un chaman qui lui
avait jeté un sale sortilège pour le détrousser.
Mais cette fois, Tina était avec lui, même si elle
l'agaçait à lui faire sentir sa présence depuis
l'astrale. Il fut enfin en vue de la petite résidence de
quatre appartements où vivait la vieille dame. Il entendit un
chien aboyer. Le cri d'une grosse bête, sûrement une
saleté de clébard éveillé. A travers une
fenêtre il aperçut une humaine qui dormait, un rayon de
lune caressant son visage, s'il cassait la vitre, il pourrait
aisément l'enlever.
Tina flottait à
la vitesse de la pensée dans la dimension astrale. Il y avait
autour de l'immeuble quatre esprits veilleurs qui patrouillaient.
Elle calcula le temps qu'elle avait pour le pénétrer
sans se faire repérer. Elle concentra toute sa volonté
et franchit assez facilement le mur de la demeure pour se retrouver
dans une sorte de couloir où un chien dual commença à
la regarder. Du feu émanait de son aura.
Karl entendit le chien
donner l'alerte. Il sentit l'adrénaline monter dans son corps
et envoya un message à Bird afin que ce dernier rappliquât
au plus vite. Il sortit son Ares Predator et défonça la
vitre avec toute la force liée à son espèce.
Cette dernière, toute blindée qu'elle fut, ne résista
pas longtemps aux assauts répétés du troll, ce
qui eut pour effet de réveiller la vieille dame. Il eut le
temps de la voir appuyer sur un panic button et sentit une piqûre
sur son torse. Il se retourna en direction de son agresseur et
aperçut un petit drone, un Snooper armé d'un fusil
Narco Jet. Il sentait déjà l'effet du poison s'exprimer
en lui, mais il fit confiance à son filtre anti toxines et il
se concentra sur sa cible. Il tira une rafale sur le drone qui
s'écroula sur le sol dans un petit claquement métallique.
La vieille dame était assise sur son lit, terrorisée.
Bird était
inquiet. Le message de Karl ne laissait aucun doute quant à
une bêtise effectuée par un des deux débutants.
Il brancha son CME de nouveau et partit à toute allure vers
l'adresse de sa cible. Tant pis pour le corps de la magicienne, il
reviendrait ici pour qu'elle puisse le retrouver, après tout,
les mages se devaient d'improviser de temps en temps.
Benedictus préparait
le rituel. Il avait tracé le grand cercle de sang sur le sol
de ce hangar désaffecté de Tarislar. Bientôt il
retrouverait sa promise. Bientôt elle l'accompagnerait pour
toujours. Bientôt son mentor reviendrait sur la Terre pour y
prêcher sa parole de joie.
Après sa longue
tâche effectuée, il s'assit en tailleur et regarda
quelques photographies. Il se mit à pleurer en revoyant les
yeux de celle pour qui il avait fait tout cela. Il se souvint de ces
rudes nuits d'hiver de 2006 passées à attendre sa
réponse. Réponse qu'il n'avait jamais eue. Il avait
depuis lors toujours été joyeux, sans vraiment trop y
croire, mais pour ne jamais montrer la détresse qui était
en lui. Et puis vint la Grande Danse, puis l'Eveil. Il avait entendu
l'appel du Roi Noir et l'avait suivi. Et puis un jour, il avait
renoncé à l'amour. Il avait fait un pacte avec son
mentor, un pacte de sang, et il avait oublié de vieillir.
Il avait baroudé
par delà le monde, qui à Hawaï, qui en Aztlan, qui
près de Crater Lake à Tir Tairngire. Son mentor lui
avait prodigué de bons conseils et en évitant les deux
elfes, celui qui se maquille comme un fou et l'elfe noire aux cheveux
blancs, il avait pu prendre de la puissance à chacun des loci
sans vraiment mettre en danger son intégrité. Il
maîtrisait maintenant le sacrifice humain comme personne et
savait donner une teinte plus sombre au monde qui l'entourait.
Monsieur Darke, un ancien de ses amis, devenu fou par trop de
faiblesse, lui avait offert une splendide dague d'obsidienne pour
mener à bien ses rites merveilleux et il avait fait couler le
sang de toutes les personnes qui lui avaient montré trop de
mélancolie et qui avaient rejoint sa cause. Et il était
prêt, pour son dernier sacrifice, pour retrouver son amour
perdu et l'aimer à jamais, pour tirer enfin les dernières
satisfactions de son voyage dans la vie en permettant à Joie
de revenir et de rendre le monde meilleur.
Tina attaqua le chien.
Elle savait qu'elle ne pouvait pas fuir, alors elle lui décocha
un puissant direct. L'animal répliqua en incendiant son aura.
Tina sut qu'elle ne le vaincrait pas de la sorte et perçut
l'agitation des veilleurs. Elle récita une formule en latin et
le chien s'endormit. Pourquoi n'y avait-elle pas pensé avant ?
Elle partit à toute allure en direction de son corps.
La Ford Americar se gara
juste à côté de l'immeuble. Bird put voir un
instant le corps de la naine se couvrir de brûlures, ça
devait chauffer la dedans. Karl arriva en titubant, portant la
vieille dame sur son épaule. Cette dernière hurlait
dans une langue inconnue. Bird ouvrit d'une pensée la portière
arrière gauche de son véhicule et le troll y déposa
soigneusement la femme effrayée. Il lui intima fermement de se
taire et elle tomba en syncope. Le troll s'assit à l'avant de
la voiture qui démarra en trombe. Déjà deux
Steel Lynx armé d'Enfield AS-7 commençaient à
arroser le véhicule de rafales de balles qui s'écrasèrent
sur le blindage en endommageant au passage les senseurs.
Deux NightSky et deux
voitures de la Star s'engagèrent à les poursuivre. Bird
mit la gomme mais il sut qu'il devrait ruser car il n'avait pas un
moteur suffisamment puissant pour les distancer. Si seulement la
magicienne était là. Karl sortit un fusil à
pompe et réussit à toucher une des deux voitures de la
mafia. Sa perception commençait vraiment à s'altérer
et il utilisa un patch stimulant pour recouvrer ses esprits.
Tina errait dans
l'astral à la recherche de son corps. La bagnole de l'ancien
flic n'était plus là et elle se mit à désespérer
que ce fût son dernier jour. D'un coup, elle perçut son
corps passer à toute vitesse et se mit à suivre la
forme noire qui le contenait. Elle sourit et se rendit compte que
quatre autres formes se rapprochaient dangereusement de l'Americar.
Elle se concentra et appela un élémentaire de Terre à
sa rescousse, lui donnant l'ordre d'engloutir un des poursuivant.
Bird sentit par ses
senseurs qu'une des Night Sky était sortie de la course,
barrant ainsi la route aux deux voitures de police. Il crut en sa
chance et pénétra dans les Barrens. Il ne restait qu'un
gars à ses trousses et le terrain miné dans lequel il
évoluait maintenant, ainsi que les nombreuses ruelles du
dédale infernal de Puyallup seraient de précieux
alliés. Après quelques manoeuvres des plus
spectaculaires, sa connaissance approfondie de la ville lui permit de
semer son poursuivant et de s'arrêter un instant pour respirer.
La naine ouvrit les yeux
dans la voiture et commença à traiter le rigger
d'inconscient, ce à quoi il ne répondit pas venant de
constater le décès du troll assis à ses côtés.
La vieille dame se réveilla elle aussi et se mit à
crier. Tina lui injecta une dose de tranquillisant et elle se
rendormit.
Après s'être
débarrassé difficilement de la lourde dépouille
de Karl, les deux runners décidèrent d'aller se mettre
en lieu sûr pour appeler leur Johnson. L'Americar reprit donc
sa course vers les Barrens de Redmond quand le sol se leva autour
d'elle, l'encerclant. Tina reconnut là de la magie élémentaire
très puissante, il s'agissait d'un sort de contrôle de
la terre réellement très bien maîtrisé. Le
Johnson armé d'une vieille épée rouillée
se présenta alors à eux :
« Salut les
enfants, dites-moi, que comptez-vous faire de cette vieille dame ?
–
Ben vous l'apporter, comme prévu, Monsieur Johnson, ou
devrais-je dire Topolino ?, répondit Bird, visiblement
surpris.
–
Il y a bien longtemps qu'on ne m'avait pas appelé comme ça.
Mais en revanche, c'est la première fois que je vous vois.
Vous allez bien ?
–
Attendez, vous foutez pas de nous, vous nous avez engagé pour
enlever cette vieille dame tout à l'heure au Aces.
–
Je ne connais même pas cet endroit. Mais ce que vous me dites
est très intéressant. Ainsi votre Johnson s'est fait
passer pour moi ? Ça va être plus dur que prévu.
Bon les enfants, si vous me laissiez monter avec vous. C'est pas tout
ça, mais votre vie court un grave danger et je me ferai un
devoir de vous protéger.
–
Attendez. Vous n'êtes pas le Johnson ? Mais alors, qui est-il ?
–
Une personne très peu recommandable, et croyez-moi, il vous
tuera dès qu'il aura ce qu'il veut.
–
Je savais qu'une si grosse somme d'argent cachait quelque chose. Nous
n'avons aucune chance de vous fuir, de toute manière, alors
montez. », conclut Bird
Le rendez-vous avait été
pris à vingt-trois heures dans un entrepôt désaffecté
de Tarislar. Arguens avait conseillé aux runners de ne pas y
aller mais ils n'avaient rien voulu entendre. Il avait donc décidé
de les devancer dans le lieu et s'était arrangé avec
les Laésa pour qu'ils n'interférassent pas avec son
activité. Il avait même négocié qu'ils
capturassent les runners pour leur donner une bonne dose de laés,
s'ils s'en sortaient vivant bien sûr.
Bird et Tina se
rendirent au rendez-vous apeurés de ce qui les y attendaient.
Topolino leur avait demandé de prendre leur fric et de se
tirer sans se retourner. L'échange se passa sans problème
et les runners repartirent en vie de l'entrepôt avec la clé
du coffre. Ils étaient contents quand une trentaine d'elfes
les sommèrent de les accompagner. Bird comprit alors que la
menace supputée par le mafioso était réelle et
convainquit Tina de ne pas faire de vagues. Ils se réveillèrent
bien plus tard, ne sachant pas ce qu'ils avaient fait ces deux
derniers jours, avec chacun un crédit tube certifié de
cinquante mille nuyen dans la poche, dans un champ de Snohomish.
Benedictus allongea Mémé
Théière dans son cercle de sang. Il l'observa pendant
une heure, et son esprit s'emplit de nostalgie. Il se souvint de sa
beauté quand elle dormait dans un petit hôtel
sympathique d'Amsterdam. Il se souvint des jours où il était
heureux, caressant le doux rêve de la conquérir. Il se
souvint qu'un jour il savait aimer et que ses rêves étaient
accessibles.
« Arrête
un peu de réfléchir !, lui dit la voix douce et suave
de son mentor, Tu as un rituel à accomplir.
–
Je sais, ma muse, je sais, et je m'exécute derechef.
–
Je ne crois pas, goro ! », s'exclama une voix venant de
derrière lui.
Arguens se tenait debout
dans le seul éclat de lumière de l'entrepôt. Ce
fier soldat elfe tenait son épée rouillée dans
sa main droite, prêt à abattre sa détermination
sur l'homme corrompu qui se trouvait devant lui. C'était un
humain trentenaire, pas très beau mais charismatique,
possédant une aura de magicien très puissante et très
controversée et torturée. Un homme aux épaules
larges et au regard triste, avec un sourire dément et joyeux
sur le visage. Le champ magique de l'endroit était teinté
de sang, de toxicité et de douleur.
« Qui es-tu
?, demanda l'elfe.
–
Je suis le messager de Joie, et après ta mort, je la ferais
revenir dans notre monde. Et ton sang sera le portail de son
délicieux monde vers le nôtre. Mon amour, allongé
dans ce cercle splendide, servira de corps à son incarnation
et nous serons ensemble pour l'éternité.
–
Ceci n'est que mensonge, tu le sais. C'est la fin pour toi. »,
répondit Arguens en commençant à l'attaquer de
son épée.
Benedictus appela une
ombre à son aide. Cette entité astrale noire engloutit
Arguens de ses ténèbres, commençant à
drainer son karma. Le milessaratish commença son Zarien avec
la Terre et nourrit l'esprit vicié de Terre élémentaire,
ce qui le fit reculer. Il le détruisit de son épée
magique et s'approcha du magicien qui lui envoya une boule de magie
viciée ce qui l'écrasa contre un mur de l'entrepôt.
Arguens ressentit la peur et il reconnut là un pouvoir de
l'Ennemi. Il ne ferait pas le poids et sut qu'il allait mourir. Il en
informa son maître et se prépara à sa défaite,
comme le guerrier qu'il était. Il se mit à courir épée
en avant pour rentrer dans le magicien fou et le décapiter.
C'est cet instant que choisit Mémé Théière
pour se réveiller et reconnaître l'homme de la photo,
celui qui l'avait fait pleurer. Et elle se souvint de lui. Elle se
souvint de ses tentatives maladroites de la séduire, de son
acharnement à la soutenir lors de la période la plus
difficile de sa vie. Elle se souvint l'avoir rejeté par peur
du regard des autres et par la fausse image que sa jeunesse lui avait
donné de lui. Elle se souvint la douleur de la séparation.
Arguens allait fondre
sur sa cible, rien ne pourrait l'en empêcher. Il n'était
plus un elfe, il était une épée au service de la
lumière. Et il abattit sa colère sur la poitrine de la
vieille dame qui s'était mis en travers de son chemin. Le
temps s'arrêta. Benedictus se mit à hurler. Il concentra
toute sa magie et une explosion de lumière se produisit,
projetant Arguens de nouveau contre un mur, aveuglé. Son amour
était morte. Joie lui avait menti. Depuis le début.
Elle lui avait fait croire qu'elle lui apportait le bonheur mais elle
ne lui avait amené que la déchéance. Elle avait
fait de lui un monstre. Et il venait de la bannir dans un éclat
de lucidité. Il prit la main de Mémé Théière
et s'agenouilla devant elle. Il lui demanda pardon pour tout le mal
qu'il lui avait fait.
Arguens attendit la fin
de l'éblouissement pour regarder de nouveau. Il vit la vieille
dame morte, et à son chevet un vieillard, qu'il reconnut comme
le messager de Joie, avec soixante ans de plus. Ce dernier pleurait à
chaudes larmes. Il se retourna vers l'elfe et lui demanda de terminer
son travail. Arguens s'exécuta, tranchant nettement et
proprement le cou du vieillard. Une femme somptueuse apparut, comme
une incarnation de la beauté et de l'amour dans notre monde.
Elle sourit à l'elfe, sa présence le rassura. Elle
déposa un baiser sur le front des deux humains gisant sur le
sol et un rosier rouge magnifique se mit à pousser de leurs
deux mains jointes. Puis l'apparition s'en fut, laissant l'elfe à
ses interrogations passionnées.
Lulla Beebop
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