Premières Armes (Fils de Lugh)

Par Fils de Lugh

Une petite nouvelle introductive pour le scénario à paraître dans le numéro 3 de Jdr-mag

Asami

Elle se fend, les bokkens se croisent et leur bruit résonne dans tout le dojo. Face à elle, l’homme est calme, serein, en parfaite harmonie avec son arme et évite ses coups sans aucune difficulté. Dehors, il fait nuit. Voilà plus de deux heures qu’Asami ferraille avec le senseï. Ses bras et ses joues portent les marques cuisantes des leçons de son maître. Et elle n’a toujours pas réussi à le toucher !

La colère commence à la gagner. N’est-elle pas la meilleure élève du Dojo, la Championne de Topaze ? Un dernier choc et son sabre de bois vole dans la salle ; l’arme de son adversaire se pose sur sa gorge.
- Tu es morte. Une fois de plus… L’homme la regarde intensément, sur son visage, aucune trace de transpiration.
- Tu as beaucoup à apprendre ma fille. Tu te laisses encore trop gagner par la colère. N’oublie jamais la devise de notre école. Un coup suffit, mais pour qu’il soit parfait, il faut que tu restes en harmonie avec ton arme.
- Laissez-moi une autre chance père ! Je…
- Non ! Je dois repartir pour Zakyo Toshi. Si je t’ai rappelée de la cour impériale, c’est parce que je vais avoir besoin de toi.
- Pour quelle raison père ?
- Tu le sauras sur place. Tu viens de passer ton Gempukku, tu es Championne de Topaze et tu as su te montrer digne de la cour. Il est temps de grandir. Le soir, Asami est dans son bain. Après avoir longuement médité sur sa défaite, elle repense aux paroles de son père et à ce fameux championnat. Lors de celui-ci, elle n’a jamais douté sauf en finale. Quand le katana de Matsu Satomi a tranché son kimono, elle a vu la défaite. Heureusement, elle ne fut pas blessée. Et malgré les protestations de Satomi, on lui décerna la victoire. Asami sourit en y repensant. Les familles Matsu et Kakita sont destinées à se disputer quelles que soient les époques.

Le soir même, elle écrit une longue lettre à Matsu Satomi, il est temps pour elles de régler leurs comptes. Et quelle meilleure occasion qu’au cours d’un tournoi. Asami défendra l’honneur de son père tandis que sa rivale sera dans le camp d’en face.

Le lendemain, elle quitte le Dojo en repensant aux paroles de sa grand-mère : « L’honneur ne résulte pas d’une action isolée mais de la vie dans laquelle elle s’inscrit ». Il est temps pour elle de respecter la devise de son clan et de gagner la confiance de son père.

Setsuo

Dans le bol de terre cuite, la préparation a presque atteint la bonne température. Plus qu’un ingrédient à ajouter et le philtre sera prêt. Setsuo a hâte d’en voir les effets lorsqu’il le donnera à la jeune femme. Celle-ci est amoureuse d’un de ses condisciples et la mixture devrait l’aider à le conquérir. Bien sûr, elle ne lui en a pas parlé mais Setsuo est friand de ce genre de rumeurs et se fait un devoir de les étayer. Il se calme, se morigénant pour son impatience. La dernière fois, elle lui a coûté cher. Il se détourne de la paillasse et contemple son atelier. Dépouillé de tout apparat, la pièce est à son image. Depuis un an qu’il en a la charge, elle a bien changé. Setsuo a fait voeux de pauvreté et son habitat est à l’avenant.

Reprenant ses esprits, il retourne à sa potion. Alors qu’il s’apprête à ajouter la dernière pincée, des coups sourds résonnent à la porte, le faisant sursauter. La mixture se met à fumer et des grumeaux se forment. C’est raté ! Encore ! Bien décidé à tancer le gêneur, Setsuo se précipite vers la porte, l’ouvre à la volée et...

...S’incline devant son senseï. Celui-ci parle.
- La paix soit sur toi, Setsuo. Suis-moi ! L’homme est âgé, vêtu comme un mendiant, mais il émane de lui une telle sagesse que le jeune Shugenja obéit. Le maître semble nerveux mais essaie de le dissimuler à son élève. Mais Setsuo sait voir ces choses. Cette fois, c’est le bas du kimono qui a trahi le vieux senseï. Les plis indiquent qu’il a couru. Parfois Setsuo se demande s’il n’a pas hérité du sang d’Agasha Kitsuki.

Tandis qu’ils arpentent les couloirs du temple Agasha, les pensées de Setsuo s’embrouillent, l’obscurité l’inquiète et il espère que son maître n’a pas été informé de ses dernières frasques. Celui-ci reprend la parole.
- J’ai une mission pour toi.
- Tout ce que vous voulez Senseï !
- Ne soit pas si léger avec ce genre de serment ! c’est n’est pas une chose facile.
- Je ne vous décevrai pas.
- Parole vide de sens, contente-toi d’agir ! Tu vas te rendre à Zakyo Toshi où tu te mettras au service de Mirumoto Nobu. Il a réclamé l’aide du clan et c’est toi que nous avons choisi.

Le maître cesse alors de parler, Setsuo n’a plus rien à dire. Cette mission va l’éloigner des dernières victimes de ses cancans. Le lendemain, il part vers le sud.

Kaneda

Rassemblée sur la place du village, la foule attend le jugement qui va mettre un terme à cette sordide affaire. Les deux fermiers se disputent la possession de ce cerisier depuis plus d’un an et nul n’a été capable de dire lequel a raison. Le conflit s’est envenimé au point qu’il fut nécessaire de faire appel à un samouraï pour trancher.

Tous les regards se tournent vers le jeune homme assis sur l’estrade. Depuis deux jours, il a patiemment examiné les faits, entendu les témoignages et interrogé les belligérants. Très jeune, il possède pourtant la sagesse inhérente à tous les bushi du clan et aujourd’hui, il va rendre son verdict. Kaneda observe les paysans, il sent leur attente et leur confiance à son égard. A leur contact, il a appris à se montrer patient et attentif. Il se remémore les paroles de son maître : « La compassion est la vertu la plus difficile du Bushido. Mais c’est aussi la plus noble. Un samouraï doit toujours avoir conscience de ceux qui lui sont inférieurs. Il doit se montrer digne de sa position sociale en les protégeant et en les guidant ». Et maintenant, Kaneda hésite. Saura-t-il se montrer juste ? Comme toujours, il réfléchit longuement avant de rendre sa décision.

Tout à coup, son regard se pose sur la fille du chef du village. Il est troublé par sa beauté et son humour piquant. Sans compter que la donzelle ne semble pas indifférente ! Et là, elle l’observe et lui sourit avant de pénétrer dans l’auberge où il dort. Le sang de Kaneda ne fait qu’un tour et tout devient évident.
- Le cerisier ne saurait être la propriété d’un seul. N’est-il pas un symbole de prospérité pour tous ? Celui qui veut se l’arroger déshonore tous les autres. Que ce cerisier appartienne à tout le village.

Se tournant vers les deux plaignants.
- Et vous qui avez osé trahir vos frères. C’est à vous que je confie la charge de son entretien. Lorsqu’il se lève, les villageois s’inclinent devant sa forte carrure. D’un pas décidé, il se dirige vers l’auberge et monte dans sa chambre. Hélas, au lieu de la magnifique jeune femme, c’est un messager en armure légère qui l’attend. Sans un mot, l’homme lui tend une lettre scellée avant de sortir. Kaneda reconnait le mon de son maître, sa prochaine destination.

Deux heures plus tard, le temps de faire ses adieux à la fille du chef, Kaneda part en direction du sud et de Zakyo Toshi. Il doit participer à un tournoi et aider le senseï qui lui semblera le plus digne. Une mission difficile mais la simple évocation de la Cité des Plaisirs a suffit à le convaincre.

Xian Beï

Tout autour d’elle s’étend la vaste plaine du clan du Lion. Par certains côtés, elle lui rappelle sa terre natale. Heureux de pouvoir enfin galoper librement, son destrier avale les immenses étendues sans aucun effort. D’un coup, Xian Beï l’arrête et se retourne pour voir où sont ses compagnons de voyage. En grimaçant, elle constate que les magistrats sont trois minuscules points loin derrière. Kenshin-sama ne va pas apprécier d’avoir une nouvelle fois été semé et va sûrement lui infliger une réprimande. Elle soupire, hausse les épaules et saute de cheval. De toute manière, ce qui est fait ne peut être changé, autant préparer le campement. Et pendant qu’elle débarrasse sa monture des sacoches de voyage, elle repense aux circonstances qui l’ont menée ici.

Voilà six mois, elle a fait part de son voeu de devenir magistrat de clan. Hélas, elle ne s’est pas confiée à la bonne personne. Elle pensait pouvoir faire confiance à ce diplomate Ide, après tout elle avait été son Yojimbo, mais celui-ci l’a trompée en profitant de sa crédulité pour régler une vieille faveur. Une fois de plus, Xian Beï a fait confiance à la mauvaise personne.

C’est ainsi que la jeune Vierge de Bataille s’est retrouvée Yoriki du Magistrat d’Emeraude Tsuruchi Ryo, un homme calme et pondéré, mais guère au fait des arcanes du droit rokugani. De plus, Ryo est accompagné de deux autres magistrats nettement moins faciles à vivre. Bien sûr, ce sont d’excellents mentors, mais que ce soient les caprices de Kakita Kenshin ou les remarques ironiques de Soshi Noboru, il est difficile de garder son calme. Heureusement, Xian Beï est d’une nature paisible.

Aujourd’hui, leur groupe est en route pour Zakyo Toshi, la Cité des Plaisirs, située non loin de la grande et mystérieuse forêt de Shinomen Mori. Ses compagnons doivent y arbitrer un tournoi auquel Xian Beï compte participer afin de leur montrer ce dont elle est capable.

Voilà deux semaines, elle a reçu une lettre de Shiba Kaneda, avec qui elle a passé son Gempukku. Le jeune Bushi lui a annoncé qu’il se rendait lui aussi à Zakyo Toshi. Même si elle subodore que les intentions du jeune homme à son égard ne sont pas toutes nobles, elle l’apprécie beaucoup et se fait déjà un plaisir de le revoir.

Tout à coup, la voix de Kenshin la sort de sa rêverie.
- Eh bien ! petite fille, vas-tu te réveiller ? Merci d’avoir préparé le campement, mais tu vas avoir l’occasion de nous prouver ta valeur.
- De quelle manière Kenshin-sama ?
- En partant maintenant pour Zakyo Toshi et en t’inscrivant au tournoi. Là bas, tu vas observer. Bien sûr, nous ne nous connaitrons pas, mais nous avons besoin de quelqu’un à l’intérieur. Xian Beï sourit quand elle remonte en selle. Les affaires reprennent !

Satomi

La bataille fait rage. A la tête de son unité, Satomi exulte. Ces brigands pensaient-ils pouvoir piller impunément les villages du Lion ?

Face à elle, le rônin se fend dans l’espoir de lui porter un coup à l’abdomen. D’une volte, Satomi esquive avant de lui lacérer le visage. Il s’effondre dans une gerbe de sang. Déjà, la jeune femme rassemble ses hommes pour un nouvel assaut. Elle a repéré une brèche dans l’organisation adverse. Elle empoigne son arme et se jette dans la mêlée. Bishamon guide son bras et les rônins commencent déjà à se débander. Un peu plus tard, au camp du Lion, les soldats se congratulent. On va pouvoir inscrire une nouvelle victoire dans le Grand Hall des Ancêtres. Satomi marche au milieu des cris de joie. Elle n’est pas satisfaite. Bien sûr, c’est une victoire, mais il ne s’agissait que de brigands sans honneur ni talent. Elle est impatiente de se confronter aux forces d’un clan majeur afin d’affirmer une fois de plus la supériorité de son clan.

Arrivée à sa tente, elle s’apprête à faire un brin de toilette quand elle entend un raclement de gorge derrière elle. Se retournant vivement, elle est face à son Chui qui lui sourit.
- Magnifique manoeuvre, Satomi. Le général est fier de toi.
- Je n’ai fait qu’accomplir mon devoir, Toma-sama. Et ce n’était que des rônins.
- Certes, des hommes sans honneur qui ont reçu une juste punition. Mais ton courage fut exceptionnel. N’es-tu pas capable de savourer une victoire et des louanges ?
- Pas encore.
- Tu y penses toujours...

Sursautant en entendant ces mots, Satomi pose le regard sur la lettre au pied de son lit. Celle-ci porte le mon du clan de la grue et a été ouverte. Satomi se souvient. Elles sont face à face. Le soleil couchant éclaire la cour de l’Académie Kakita. « En position » crie l’arbitre. Satomi pose la main sur le saya de son arme, Asami l’imite. Les deux jeunes femmes sont les dernières rescapées du tournoi. La victoire va se jouer entre elles. Un geste et Satomi frappe, plus vite que sa rivale. Elle crie, elle le sait, elle a gagné. La manche du Kimono d’Asami tombe, tranchée. Satomi exulte tant qu’elle ne sent pas le mince filet de sang couler de sa joue droite. Asami sourit également, l’arbitre s’approche.
- Kakita Asami est déclarée vainqueur. Applaudissons le nouveau Champion de Topaze.

Satomi ouvre la bouche mais aucun mot n’en sort. C’est injuste, elle a été la plus rapide. Le clan de la Grue la spolie encore. Fixant intensément Asami, elle remarque la fine coupure sur le bras de sa rivale, et jure les dents serrées : « un jour, je te vaincrai » Et aujourd’hui, il y a cette lettre. On l’invite à Zakyo Toshi. Et bien pourquoi pas. Se tournant vers son lieutenant, elle arbore un sourire carnassier.
- Des comptes vont se régler. Et cette fois, je saurai apprécier les louanges.

Dasan

Le paysage désolé de l’Outremonde s’étend à perte de vue. Partout se dessinent des formes cauchemardesques. Dasan frissonne sous son maquillage noir. Dans sa bouche, le goût métallique et huileux de l’air du pays de Fu Leng lui assèche la gorge. Derrière lui, il entend ses compagnons qui montent le camp. Ils ne sont pas loin de la Muraille mais dans ces contrées hostiles, il faut se montrer prudent.

Dasan sort une gourde de sa poche et avale une longue lampée de Saké. Depuis quelques temps, c’est la seule chose qui le calme. Cette dépendance lui jouera des tours mais c’est le seul moyen de ne pas penser à elle. Empoignant son tetsubo, il chasse ces pensées négatives et se concentre sur sa garde. Il est éclaireur et il doit veiller sur ses compagnons. Tandis que les heures passent et que sa vision s’habitue peu à peu à l’obscurité ambiante, il repense à Asami. Depuis qu’il a fait sa connaissance lors de leur Gempukku commun, il ne parvient pas à la chasser de ses pensées. Hélas, timide et grossier, il n’a fait que se ridiculiser devant elle. Récemment, il a appris qu’elle allait rejoindre son père à Zakyo Toshi et compte bien en profiter pour la revoir.

Mais au sein du clan du crabe, le devoir et le courage priment sur tout le reste. « Je ne faillirai point » telle est la devise des hommes de Hida. Et dans cette mission essentielle, Dasan ne veut pas trahir ses frères. Son groupe doit explorer une région dangereuse et il ignore s’il reviendra vivant. Repensant aux doux yeux de son aimée, il reprend une gorgée de saké et adresse une prière silencieuse aux Fortunes. Quel dommage que sa demande de voyage à Zakyo Toshi soit arrivée trop tard.

Soudain, ses pensées sont troublées, quelque chose approche. Se levant, il siffle pour prévenir ses compagnons et enrage. Une attaque ! Si tôt ! Espérant qu’il ne s’agisse que de gobelins, il se met en position. En contrebas, il distingue le bruit caractéristique des armes que l’on sort. Puis il se détend, les « intrus » sont en fait deux autres éclaireurs Hiruma. Le plus âgé se dirige vers le chef de patrouille.
- J’ai reçu des ordres, il y a du changement dans la mission. Dasan ! Il quitte son poste et se dirige vers le groupe.
- Tu repars avec moi, ta demande a été acceptée. Le clan du Crabe va montrer aux chiffes molles de la Grue ce dont il est capable.
- Je peux ? demande Dasan en se retournant vers le colosse Hida qui dirige la patrouille.
- Bien sûr mon gars ! Et montre-leur !
- Bonne chance. Qu’Osano-Wo veille sur vous ! Et Dasan, commence à courir vers le nord et la Muraille, heureux de sentir le sol sous ses pas, il sait que chaque mètre le rapproche d’Asami. Et il ne remarque plus les visages rigolards, les rires gras et les blagues salaces de ses frères d’arme. Un Crabe amoureux d’une Grue, on n’a jamais vu ça !

Minuko

Un éclair et le samouraï du clan du Lion s’effondre. Son adversaire rengaine son arme. Il n’a fallu qu’un coup à la jeune duelliste du clan de la Grue pour décapiter le champion de Minuko. Dissimulée derrière son masque de soie qui cache la partie supérieure de son visage, celle-ci n’a même pas bronché à la mort de son champion. Dame Kaori félicite la jeune femme qui a si bien défendu son honneur et se dirige d’un pas décidé vers Minuko. Malgré ses cinquante ans, la courtisane Doji irradie de puissance. Epouse et veuve d’un membre influent des familles impériales, elle est la lumière illuminant ce Palais d’Hiver. Kaori est à l’origine ou à la conclusion de toutes les affaires qui agitent la cour depuis deux mois et personne n’a encore réussi à la faire descendre de son piédestal. Minuko observe attentivement le reste des courtisans. Sur leurs lèvres et malgré la distance, elle lit les remarques acerbes à son égard ; sur leurs visages, elle devine la joie et le contentement devant son humiliation future. Et elle sourit. Comme ils sont stupides ! Ils ignorent tous la véritable nature de la loyauté. Le fils du Daïmyo de Kenson Gaka ne pourra aider son père lors de la future attaque du Scorpion. Cet imbécile était bien comme tous les Lions, fier et l’honneur chevillé au corps. Comme il fut facile de le manipuler ! Et alors que Dame Kaori se dresse devant elle, Soshi Minuko pense à sa prochaine mission. Zakyo Toshi ! Quel nom évocateur ! Et séduire un maître d’arme ! Quel beau défi ! Reprenant ses esprits, elle se tient prête à encaisser l’attaque.
- Belle et audacieuse tentative, ma chère. Mais avant de jouer dans la cour des grands, encore faut-il en avoir la stature.

La voix mélodieuse de Kaori résonne dans la salle. Minuko tressaille et perd un instant son sourire. Se reprenant, elle fixe Kaori de son regard le plus candide et son beau visage s’illumine quand elle parle.
- Vous avez tout à fait raison, Kaori-sama. Merci pour cette leçon. Mais dites-moi ? Qui vous dit que mon véritable but était de m’opposer à vous ?

Elle a prononcé ces derniers mots de manière à ce que seule la courtisane puisse les entendre. Puis elle s’incline et se dirige vers la sortie. Passant prêt de la jeune duelliste, elle se penche vers elle et lui glisse suffisamment fort pour que tous l’entendent :
- Magnifique coup, Asami-sama. Une nouvelle fois, le clan de la Grue a prouvé sa domination sur l’art du duel. Nul doute que cette victoire aura un certain retentissement. Sans laisser le temps à Asami de répondre, elle reprend, son regard fixé sur Dame Kaori :
- Me ferez-vous l’honneur d’être mon Yojimbo pour un prochain voyage, Asami-sama ? Asami ne peut qu’accepter. Dame Kaori sourit d’un air satisfait. Mais bouillonne. Finalement, peut être que cette petite péronnelle de Shugenja en a la stature…

L’Auberge (Rencontre)

Quand Asami pénètre dans l’établissement, elle est transie de froid. Voilà plus d’une semaine qu’elle a quitté ses terres pour Zakyo Toshi et il lui tarde de retrouver son père. Dehors, la pluie tombe et l’auberge semble confortable et bien chauffée. Située à une demi-journée de cheval de Zakyo Toshi, c’est le dernier relais avant la ville. Dans un coin, un Shugenja est en train de dîner frugalement. Il porte un kimono vert usé par le voyage et marqué du mon du Dragon. Asami lui adresse un signe de tête auquel il répond par un sourire.

Les autres occupants sont des heimins hormis deux samouraïs installés à la même table et engagés dans une discussion intense. Le premier est un jeune homme portant une armure de couleur orange et dont les cheveux mouillés indiquent qu’il est arrivé voilà peu de temps. Son Naginata appuyé contre le mur renforce cette impression. Il a l’air littéralement envouté par son interlocutrice. Celle-ci est une jeune femme de petite taille au visage bien dessiné et aux longs cheveux noirs. Elle porte un superbe kimono de couleur violette et arbore le mon du clan de la Licorne. Voilà qui explique la présence d’un destrier de guerre dans les écuries.

Une fois son observation faite, Asami entre dans la salle en ôtant son manteau de paille. Tous peuvent désormais admirer le somptueux kimono de couleur bleu qu’elle porte en dessous. Enlevant son chapeau, elle libère de longs cheveux teints en blanc et révèle un visage juvénile. Se retournant, elle fait signe à quelqu’un derrière elle puis s’écarte. Minuko entre à son tour dans la pièce. Malgré les intempéries, le visage de la Shugenja est impassible. Ses traits fins apparaissent sous le fin voile de son masque. De son regard acéré, elle jauge chacun des occupants des lieux. Dès son entrée, les conversations ont cessé. Le Bushi du Phénix en particulier ne fait plus du tout attention à sa compagne et rive ses yeux sur Minuko qui se dirige vers une table et s’installe avec grâce. Intérieurement, elle jubile en contemplant Asami. Depuis qu’elle a rencontré la jeune femme et lui a demandé d’être son Yojimbo pour ce voyage, elle dispose d’un moyen efficace pour se rapprocher de Kakita Oda.

Rapidement, la chaleur du feu réchauffe l’ambiance. Kaneda regarde toujours les deux jeunes femmes. Celles-ci viennent de commander un repas frugal et la dame du Scorpion a demandé au tenancier de lui préparer un bain. Le Bushi a rarement vu de femmes aussi belles que les trois présentes dans la salle. Il se lève et se dirige d’un pas décidé vers la table où sont installées les deux dernières arrivantes.
- Konbawa, samouraï-ko, je me nomme Shiba Kaneda. Permettez-moi de vous souhaiter un bon appétit. Puis-je me joindre à vous ? Avec un sourire, Minuko lui répond.
- Avec joie. Et si votre compagne veut nous accompagner, qu’elle vienne. Cela égayera notre soirée et ce morne voyage.

Asami sourit car elle a compris la légère pique que Minuko vient de lancer au Phénix. En négligeant son interlocutrice, ce dernier a commis une légère entorse à l’étiquette. Xian Beï se lève alors et les rejoint. Elle se méfie du Scorpion mais la compagnie d’autres samouraïs peut l’aider dans sa mission. Rapidement, les langues se délient et les quatre jeunes gens échangent des paroles courtoises. Setsuo, le Shugenja du Dragon, admire l’habileté oratoire de Minuko. Celle-ci oriente la discussion avec tact et courtoisie sans jamais rien révéler sur sa personne. Au contraire, elle pousse les trois autres à en dire beaucoup plus que ce qu’ils auraient voulu.

Soudain, la porte s’ouvre à nouveau et deux personnes font leur entrée. Le premier est un jeune homme au visage anguleux et aux traits alourdis par une barbe de trois jours. Tout dans sa démarche et son habillement souligne son habitude de la vie au grand air. Il porte dans le dos un lourd tetsubo aux pointes d’acier.

Son compagnon est une jeune femme aux longs cheveux teints en blonds et au visage sévère. Elle porte une armure légère sable et or ainsi qu’un daisho ouvragé. Le mon de la famille Matsu orne son plastron. Setsuo remarque tout de suite le regard qu’elle jette à Asami, il sourit et se réinstalle sur son siège. Voilà qui promet !

En remarquant Asami, Satomi et Dasan ont des réactions opposées. Si l’éclaireur rougit et baisse les yeux, la jeune Matsu rive son regard dans celui de sa rivale et sa main s’égare sur la poignée de son sabre. De son côté, Asami s’est levée sans lâcher Satomi du regard. Les conversations cessent car tous sentent la tension entre les deux jeunes femmes. Asami se met en garde quand Dasan se place entre elles.
- Asami-chan, quelle bonne fortune de vous rencontrer ici. Si je m’attendais à vous voir ici ! Minuko pouffe derrière son masque en attendant les paroles du jeune homme, Kaneda a du mal à se retenir de rire tandis que même la naïve Xian Beï remarque le mensonge éhonté de Dasan. Tout dans son attitude et son ton suggère le contraire de ce qu’il vient de dire. Asami ouvre de grands yeux alors que même la sévère Satomi esquisse un sourire devant la maladresse de Dasan. Profitant de la surprise, Setsuo se lève et intervient.
- Konbawa samouraï. Il semble que ce soit la soirée des coïncidences. Je suis Agasha Setsuo et, arrêtez moi si je me trompe, mais il me semble que nous allons tous au même endroit. Participez-vous au tournoi de Zakyo Toshi ? Sa gouaille et sa liberté de ton achèvent d’apaiser les tensions. Même si Asami et Satomi continuent à s’observer du coin de l’oeil, il n’est plus question de duel. Minuko ne peut qu’applaudir l’intervention judicieuse de son collègue. Bientôt, ils sont tous attablés autour d’une tasse de thé et un groupe se forme.

Zakyo Toshi

La Cité des Plaisirs apparaît devant eux. Depuis la colline où ils se sont arrêtés, les sept jeunes gens la contemplent. Tous ont entendu des histoires sur Zakyo Toshi, son atmosphère particulière, sa proximité d’avec la grande forêt de Shinomen et ses similitudes avec sa grande soeur du nord : Ryoko Owari Toshi, la Cité des Mensonges.

Zakyo Toshi est en partie dissimulée par les premières frondaisons de Shinomen Mori et, dans les rayons du soleil couchant, la noirceur de la forêt est encore plus inquiétante. En poursuivant sa route, le groupe se mêle à la longue procession de marchands, bateleurs et autres voyageurs venus assister au tournoi. A l’entrée, de massives portes de bois empêchent quiconque de pénétrer en ville sans passer devant les gardes postés à l’entrée.

Malgré leur apparence sévère, ceux-ci semblent accorder de nombreux passe-droits à certains marchands au détriment de paysans locaux. Choqué, Kaneda fait mine de s’en mêler quand il sent la douce main de Minuko se poser sur son poignet. Levant la tête, il remarque trois cavaliers qui remontent la file. Tous portent de magnifiques armures de couleur vert émeraude et Xian Beï ne peut retenir un cri quand elle reconnait ses trois mentors.

Kenshin, Noboru et Ryo escortent un splendide palanquin portant, à la mauvais surprise de Minuko, le mon personnel de Doji Kaori. Il semble que la célèbre courtisane soit venue apporter la caution morale des familles impériales à ce tournoi. Le convoi n’a aucune difficulté pour pénétrer en ville tandis que les jeunes gens doivent encore patienter une heure avant que l’on ne daigne s’occuper d’eux.

Une fois en ville, une foule grouillante se presse autour d’eux. A plusieurs reprises, Setsuo remarque des débuts de bagarres entre les badauds, signes que l’atmosphère est électrique. Après une longue marche au milieu de la plèbe, les samouraïs finissent par aboutir sur la place du dojo. Minuko se détend enfin. A plusieurs reprises, l’attitude désinvolte des gardes ou des habitants à leur égard a provoqué l’ire d’Asami, Satomi ou Kaneda et elle a du faire preuve de trésors de diplomatie pour les calmer.

Le Dojo

Situé sur une place consacrée aux temples de la ville, le dojo est un bâtiment de grande taille à l’architecture harmonieuse. De construction récente, il est situé un peu à l’extérieur du centre et semble avoir été épargné par le vice caractéristique de Zakyo Toshi. Non loin du dojo se trouve l’entrée d’un tunnel qui semble consacré à l’évacuation des déchets. Lui-aussi a été creusé récemment.

Le dojo est constitué de deux ailes distinctes et d’une grande cour sablée. Le tout est entouré par une haute palissade de bois. La demeure de gauche arbore le mon du clan du Dragon. De style austère et dépouillé, elle contraste avec la demeure de Kakita Oda, richement décorée et présentant des lignes harmonieuses.

Mais l’élément le plus frappant est l’entrée de la cour constituée d’un Torii surplombé par une somptueuse tapisserie. On peut y voir une représentation stylisée du dernier duel entre Kakita et Mirumoto Hojatsu, les deux plus grands épéistes de l’histoire à l’origine de la rivalité entre leurs deux styles de combat.

En pénétrant dans la cour, les jeunes samouraïs sont tellement saisis par la magnificence des lieux qu’ils ne font attention ni au moine qui les observe depuis l’entrée de l’oratoire des Fortunes, ni au rônin masqué appuyé contre le mur d’une maison.

Les ouvriers s’activent pour finir de monter l’arène où vont se dérouler les épreuves. Au fond de la cour, un jardin zen. Asami est la première à y entrer, pressée de revoir son père. Les autres la suivent plus lentement, chacun est perdu dans ses pensées. Le jardin est un enchantement. Chaque pierre, chaque plante, chaque arrangement floral a été disposé dans un but précis. Asami reconnait l’art de son père mais aussi et surtout une deuxième touche. Comme si les deux maîtres avaient travaillé de concert à la conception de ce jardin. Au centre se trouve un plateau de jeu sur lequel coule un mince filet d’eau. A l’aide de palettes en bois précieux, deux hommes déplacent des pions blancs et noirs et tous reconnaissent une partie de Go, une partie qui a du commencer voilà longtemps note Satomi.

Nul besoin de les connaitre pour comprendre que les deux joueurs sont les senseï. Il émane d’eux une telle puissance que rien ne semble devoir les troubler. Le premier porte un kimono de couleur bleue rehaussé d’épaulettes. La finesse du tissu indique qu’il s’agit d’un vêtement taillé sur mesure. Son visage bien dessiné et ses yeux gris expriment la plus grande concentration tandis qu’il déplace ses pions avec grâce et fluidité. A ses côtés est posé son sabre. C’est une lame magnifique à la poignée ouvragée en forme de grue prenant son envol. La finesse de la lame laisse à penser que son possesseur l’a aiguisé de manière à ce qu’un seul coup suffise. C’est une arme de vitesse et de précision.

Le sabre de son adversaire est tout aussi superbe avec sa lame décorée de dragons stylisés mais différente par sa forme. C’est une arme faite pour tailler dans le vif et ne jamais s’émousser. Une arme plus courte destinée à être utilisée en conjonction avec un autre sabre, dans le plus pur style du Niten des Mirumoto. Son possesseur est comme elle, assez trapu, il est de dos et tous peuvent distinguer le complexe tatouage de campanule qui orne son dos aux muscles saillants. Ses longs cheveux noirs ont été ramenés en arrière et il déplace ses pions avec minutie et un calme surnaturel qui contraste avec l’attitude de son adversaire.

D’un coup, seule Satomi le remarque, il commet une erreur. Une erreur qui lui coûte la victoire mais une faute qui semble également intentionnelle. Se retournant, il fixe les jeunes gens de son regard pénétrant et sourit.
- La défaite est le premier pas avec la victoire. Pour gagner, il faut parfois savoir perdre. Il semble attendre une réponse. Satomi parle avant qu’Asami ne puisse réagir.
- Mais la victoire n’est rien si l’on ignore pour qui l’on se bat. La jeune femme n’a eu aucun mal à se remémorer ce passage du commandement d’Akodo, tout bushi du clan du Lion se doit de le connaitre parfaitement. Nobu sourit et se retourne vers son acolyte.
- Et bien, mon cher Oda, je pense que voilà nos premiers candidats. Le tournoi peut commencer ! Bienvenue, jeunes gens.



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