Tours (Katsugi)

par Shawn Carman, traduit par Katsugi

Bayushi Tai était assis dans l’ombre, l’esprit agité. Maintenant que le but pour lequel il avait oeuvré pendant un an était enfin arrivé, une profonde incertitude troublait son coeur. Il était loyal, ainsi que tout Scorpion doit l’être, mais envers qui devait-il l’être ? Il ne souhaitait que servir son seigneur et l’Empire... mais quel seigneur servir, et quelle vision était la meilleure pour Rokugan ? Tai cherchait des réponses au plus profond de son âme, sans succès.
Une présence à ses côtés indiqua à Tai que son sensei était arrivé. Aucun son n’avait révélé son approche, mais il avait la certitude qu’une autre personne était présente. Après de nombreuses années à son service, Tai avait fini par être capable de percevoir l’arrivée de son maître. "Bonjour, Yudoka-sama."
La forme sinistre de Shosuro Yudoka sembla se matérialiser dans l’obscurité. L’homme était assez vieux pour être le père de Tai, mais possédait pourtant une capacité à se fondre dans les ombres telle que Tai suspectait ne jamais pouvoir l’égaler. Son maître était l’assassin et l’espion parfaits. Comparé à lui, Tai n’était qu’un novice, et le resterait à jamais. "As-tu l’information que nous attendions, Tai ?" Yudoka n’était pas du genre à perdre du temps en formalités.
Tai hésita durant un infime instant. La sacoche à son côté contenait l’information qu’il avait tout fait pour obtenir pendant un an. C’était tout ce que Yudoka lui avait ordonné de découvrir au nom de son seigneur Bayushi Yojiro, le champion du clan du Scorpion. C’était tout ce qu’il savait de la Tour Sombre, la conspiration présente au sein même de son clan, et dont le but était de détruire Yojiro pour sa prétendue faiblesse.
"Tu hésites," dit Yudoka à voix basse. "Tu as excellé à ta tâche, Tai. Tu as fait tout ce qui t’avait été demandé, et plus encore. Tu as vu des choses terribles, et tu as résisté à la séduction de ceux qui voulaient te détourner de ton devoir. Tu as enduré des tentations et des horreurs que nul samuraï ne devrait jamais subir. N’y renonce pas maintenant. Ne succombe pas quand il est déjà trop tard." Il se pencha, approchant son terrible masque. "Souviens-toi à qui va ta loyauté, Bayushi Tai."
"Je m’en souviens, maître," dit Tai. Il lui offrit la sacoche et les rouleaux qu’elle contenait.
Yudoka s’en saisit sans préambule. "Bien joué, Tai," dit-il en disparaissant dans l’obscurité.
C’était le plus grand compliment que son sensei lui ait jamais fait.

Bayushi Sunetra écarta les rouleaux de papier, plongée dans ses pensées. Si l’information qu’ils détenaient était correcte, alors tout ce pourquoi elle avait travaillé durant cette année était enfin à portée de main. Elle fit courir son doigt sur le fil de sa lame... la lame du champion de son clan. Quand Bayushi Yojiro l’avait choisie pour lui succéder, il y a des mois, cette lame avait été la preuve de sa légitimité. Elle ne se révélait qu’à l’héritier légitime du clan. La pièce dans laquelle elle reposait en contenait des douzaines de répliques exactes, toutes mortelles pour celui qui tenterait de s’en saisir. Seul le vrai champion pouvait reconnaître la véritable épée céleste du Scorpion. La lame lui offrait sa puissance, et lui rappelait son but quand le désespoir menaçait de l’envahir. Elle lui donnait le courage nécessaire pour affronter la Tour Sombre, et bientôt elle ferait couler leur sang.
Cette pensée fit légèrement grimacer Sunetra. "Il me pèse de savoir que mon premier acte militaire en tant que champion sera d’ordonner la mort de membres de mon clan."
Yudoka sembla se hérisser. "Ils ne sont plus Scorpion, ma dame."
"C’est à dire ?" demanda Sunetra, méditant sur son sabre.
"Il a raison," répondit Yogo Koji. "Le premier devoir d’un Scorpion est la loyauté. Elle a bien plus d’importance que toute autre chose. La Tour obéit à un homme qui a ignoré cela. Il a choisi sa vision plutôt que celle de Yojiro. Il ne sait rien de la loyauté. C’est un traître. Ils en sont tous."
"Mais ces traîtres ont des familles," poursuivit Sunetra. "Ne risquons-nous pas de pousser leurs proches à se retourner contre nous ? N’échangeons-nous pas une victoire temporaire contre un couteau dans le dos dans quelques mois ?
"Je préfèrerais voir notre clan réduit à moins d’une centaine de membres plutôt que d’accepter des traîtres dans ses rangs," dit Yudoka. "Laissez parler ceux qui auront des objections à vous faire." Il sourit cruellement. "Je les ferai taire."
Sunetra finit par hocher la tête. "Il semble que nous n’ayons guère le choix." Elle étudia les deux hommes, une expression intense sur son visage. "Vos agents infiltrés respectifs ont donc enfin fait leur rapport ?"
Koji et Yudoka s’étudièrent l’un l’autre avec surprise. "Oui," dit Yudoka en hésitant, "Tai nous a informé de tout ce qu’il avait pu apprendre. Ses informations sont fiables."
"Et Tjeki également," ajouta Koji. "Nous sommes prêts."
"Tjeki ?" murmura Yudoka. "Il a donc été votre agent tout du long ?" Il étudiait Koji d’un oeil sceptique.
"Non," admit Koji. "Tjeki a été... déçu des méthodes employées par la Tour. Il semble penser qu’ils sont devenus un fardeau, et nous a proposé d’aider à leur destruction."
"En échange d’un pardon, sans doute," fit le daïmyo Shosuro sur un ton méprisant. "Je ne peux croire que vous ayez pu croire à un mensonge si transparent, Koji."
Le shugenja grimaça, une lueur brûlant dans ses yeux. "Ne me sous-estimez pas, Yudoka," dit-il sut un ton menaçant. "J’ai de nombreux moyens à ma disposition pour détecter un mensonge. Et Tjeki a uniquement demandé de pouvoir vivre assez longtemps pour assister à la chute de la Tour. Après cela... son châtiment n’a pas encore été déterminé."
"Assez," intervint Sunetra, son expression s’endurcissant. "Mon propre agent m’a rapporté des informations similaires. Nous avons tout ce qui nous est nécessaire. Nous n’aurons plus jamais d’occasion de cette nature. Nous devons frapper."
"Vous n’avez qu’à préciser où, ma dame," dit Yudoka.
"Coordonnez vos forces pour frapper tous leurs repaires. Nous irons personnellement régler le cas du traître Atsuki." Les yeux de Sunetra se rétrécirent. "Je veux voir son visage quand nous écraserons sa chère Tour."

Les flammes s’étaient emparées du village tout autour d’elle, mais elle leur prétait peu attention. Le village de Pokau faisait partie des contrées Scorpion les plus reculées, et bien que les paysans locaux aient toujours payé leurs taxes promptement et sans se plaindre, ils n’avaient que peu contribué au clan en termes de ressources. De plus, ils avaient permis à la Tour Sombre d’établir une base au sein du village. Les activités des traîtres avaient dû être remarquées, mais aucun villageaois n’avait tenter d’informer son seigneur de cette subversion. Bayushi Sunetra, toujours drapée dans le déguisement la faisant passer pour Yojiro, marchait à travers les rues, ignorant le carnage. Ses agents captureraient les paysans, et les interrogeraient pour déterminer leurs liens avec la Tour. Nul ne pourrait s’échapper ce soir.
"Là, Yojiro-sama," dit Yudoka, pointant du doigt un bâtiment quelconque près du centre du village. "Il est là."
Sunetra grimaça derrière son masque. "Vous êtes certains qu’il s’y trouve encore ?"
"Tout à fait, mon seigneur," confirma Koji. "Tjeki nous a confié une carte détaillant pas moins de quatre moyens de quitter les lieux. Nos soldats les ont tous détruits. Atsuki ne peut plus s’enfuir."
Les champion se renfrogna encore. Elle avait oeuvré pour ceci durant presque un an. Cela devait être le défi qui prouverait sa valeur à tous ceux qui pouvaient la mettre en doute. Ses lieutenants et elle avaient considéré toutes les issues possibles, étudié chacune des variables qui pourraient compliquer leur affaire, et s’en étaient occupés à l’avance. Atsuki ne se doutait pas qu’elle avait remplacé Yojiro, et ne pourrait donc anticiper sa réponse à la menace qu’il représentait. Et pourtant, malgré tout cela... leur intervention semblait trop aisée. Elle avait imaginé être frappée en plein visage par la surprise et l’inconnu, peut-être par un plan qu’Atsuki aurait secrètement concocté en vue d’une telle attaque, ou un allié inconnu qui lui apporterait son aide. Mais jusqu’à présent, rien. C’était déconcertant.
"Koji, Yudoka," dit Sunetra, imitant à la perfection la voix de Yojiro. "Suivez-moi."
"Oui," siffla Yudoka, impatient de tuer.
"Toujours, mon seigneur," dit Koji d’une voix ferme et déterminée.
Les trois seigneurs Scorpion traversèrent rapidement la place du village. Bien que ce fût la nuit, les flammes alentour éclairait toute la zone d’une lumière dansante et irréelle qui semblait parfaitement appropriée. Sunetra hocha la tête en direction de Yudoka, qui se lança en avant et enfonça la porte tel un fou furieux. Bien qu’elle et Koji le suivent de près ainsi qu’une douzaine de leurs meilleurs gardes, le daïmyo Shosuro avait déjà abattu trois hommes avant même que la lame de Sunetra ne franchisse le seuil.
L’intérieur du bâtiment était très mal éclairé, mais pas assez pour qu’il soit difficile d’y voir. Sunetra remarqua immédiatement quatre gardes dans l’obscurité, protégeant l’accès menant vers une pièce inconnue. Elle se jeta dans leur direction, puis sur la gauche, feintant de sa lame pour attirer le garde le plus proche. Le bushi ne céda pas à sa ruse, mais tenta d’exploiter la position de sa lame d’une frappe rapide en hauteur, ainsi qu’elle l’espérait. Elle bloqua le coup, et les yeux de son adversaire d’élargirent quand il réalisa sa rapidité. Retenant les deux lames retenues au-dessus de sa tête, Sunetra se jeta sur lui avec un tanto, perçant son armure légère et le plantant profondément dans le coeur de cet homme.
Un coup de vent puissant repoussa les deux gardes qui avançaient sur Sunetra, les écrasant contre le mur avec un son qui la fit frémir. Elle remercia Koji d’un signe, puis s’approcha de la porte, au milieu du carnage que Yudoka avait laissé sur son chemin. Elle atteint la porte, scellée et totalement immobile. Elle cria "Koji !"
Le shugenja ne dit rien, mais recula son bras et frappa dans le vide, comme s’il pratiquait un kata d’arts martiaux. L’air entre son poing et la porte ondula sous l’effet de la chaleur, et la porte explosa en un millier d’échardes.
Sunetra et Yudoka passèrent le seuil en un instant. La pièce qui se trouvait derrière était plus grande qu’elle ne s’y attendait, et dominait le reste du bâtiment. Elle était étrangement vide : seules deux silhouettes se détachaient de l’autre côté de la pièce. Yudoka dégaina et lança immédiatement un couteau à travers la pièce, visant le coeur du premier individu. Mais à mi-chemin, la dague s’interrompit, flottant dans les airs un instant avant de chuter au sol.
"Une lame empoisonnée, Yudoka ? C’est d’un commun..." L’homme qui s’adressait à eux était grand, et le haut de son visage était couvert d’un masque indéfinissable. Ses vêtements étaient modestes mais volumineux. Sunetra se demanda quelles armes ils pouvaient cacher.
Tes mots et ta philosophie ont-ils échoué, traître ?" demande Yudoka. "Tu te reposes sur les kami ? J’espérais mieux de ta part."
Atsuki repoussa Yudoka d’un geste de la main. "Yojiro, je vous prie de tenir votre chien en laisse. Il ne devrait pas s’adresser ainsi à ses supérieurs."
Sunetra leva la main en direction de Yudoka, pour contenir sa rage. "C’est terminé, Atsuki. Rends-toi maintenant, et tu mourras avec honneur."
"Vous plaisantez," répondit Bayushi Atsuki. "Vous ne croyez tout de même pas que cet imbécile de Tjeki connaissait tous mes secrets ? Quoi qu’il en soit, si vous passez cette barrière, vous chuterez aussi sûrement que le couteau de cette brute l’a fait. Vous ne pouvez m’atteindre." Il sourit. "Je ne suis resté que pour vous montrer à quel point votre cause est sans espoir.
"La Tour est brisée," intervint Koji. "Vos sous-fifres ont été tous tués ou capturés à travers les terres du Scorpion. C’est terminé."
"Oh non," insista Atsuki. "Ce n’est que le début. Vous verrez."
"Adieu," dit Sunetra, soupçonnant que cela serait sans doute le dernier ordre qu’elle donnerait sous l’apparence de Yojiro. Elle fit un signe à l’homme qui se tenait derrière Atsuki. Bayushi Kamnan sortit sa lame du fourreau sans hésitation.
Atsuki se retourna soudainement. "Kamnan ?"
Kamnan ne dit rien. Il ne frappa qu’une fois, tranchant Atsuki en deux. Les yeux du traîtres, écarquillés, se couvrirent d’un coup d’un brouillard de souffrance et de surprise. Il tomba au sol, seuls quelques lambeaux de chair reliant encore son torse à son bassin. Kamnan rengaina sa lame et s’inclina devant Sunetra.
"C’est terminé," dit-elle, ôtant le masque de Yojiro. Yudoka se mit alors à rire.

Ogura força sèchement la porte, brisant le simple cadre de bois qui la tenaient fermée à ceux qui n’étaient pas bienvenus en ces lieux. Jadis, il pouvait y aller et venir ainsi qu’il lui plaisait. Mais cette époque était révolue.
L’intérieur de cette riche demeure était d’un noir d’encre. Ogura grimaça. Il ne se rappelait pas d’époque où les serviteurs ne se seraient pas précipités en tous sens, accomplissant une tâche ou une autre pour leur maître exigeant. Il était étrange de trouver l’endroit si calme, même à une telle heure.
Silencieusement, Ogura poursuivit sa marche à travers la maison plongée dans l’obscurité, en direction de la pièce centrale, le bureau privé de l’homme qui résidait en ces lieux. Ce silence pesant se poursuivait à travers la demeure, et l’inconfort d’Ogura grandit. Quelquechose se tramait, mais il ne pouvait deviner quoi. Avec un peu de chance, le maître des lieux serait absent. Mais les Fortunes n’avaient pas été très généreuses avec lui dernièrement, et il s’attendait à des difficultés.
Le shoji qui menait vers l’étude était clos, et cette dernière éclairée. C’était une lueur faible, sans doute une simple lanterne. Ogura se renfrogna. Vérifiant son arme et ses rouleaux de sorts, il se prépara à affronter l’inconnu, puis fit enfin glisser l’écran.
Le bureau était quasiment vide. Un homme se tenait derrière une table de travail, une lanterne isolée posée à ses côtés. La majorité de la pièce restait plongée dans l’ombre. Ogura jeta un rapide coup d’oeil alentour à la recherche de menaces invisibles, sans succès. L’homme assis à sa table ne se retourna pas pour lui faire face. Il ne cessa même pas d’écrire. "Salutations, Ogura."
"Bonjour, père," répondit Ogura calmement. "Je suis surpris de vous trouver ici. Le Chancelier Impérial n’a-t-il plus de serviteurs ?"
Bayushi Kaukatsu jeta un bref regard par-dessus son épaule. Son masque terrifiant couvrait intégralement son visage, ne révélant aucune trace d’émotion ou d’inquiétude. "Je les ai renvoyés."
Ogura fronça les sourcils. "Pourquoi ?"
Kaukatsu se consacra à nouveau à l’écriture de sa lettre. "Je ne pouvais supporter l’idée qu’un quelconque inférieur pût voir quelle chose ignoble mon fils était devenu."
"Bah," renifla Ogura. "Vous avez toujours eu un penchant pour la tragédie, père."
"Tragédie ?" Kaukatsu sembla quelque peu surpris. "Tu penses que tout ceci est du théatre ? Tu as rejeté tout ce que je t’avais offert par une vie de travail. Tu as eu des possibilités exceptionnelles, et la bénédiction des kamis venait les accroître. Et qu’en as-tu fait ? Tu as tout repoussé pour une tentative pathétique de t’emparer du pouvoir. Je ne saurais honnêtement dire si je suis plus embarrassé par ta traîtrise, ou par ta stupidité à l’idée que cette Tour Sombre aurait eu la moindre chance de réussir son coup." Il secoua la tête. "J’ai été trop généreux en te parlant ainsi à l’instant." Il se retourna, faisant face à Ogura. "Je n’ai pas de fils."
Le regard dégoûté d’Ogura se transforma en fureur. "Tu me renies, vieillard ? Il est trop tard ! Je te méprise, ainsi que les tiens ! Regarde-toi ! Tellement désireux d’être un Grue ! D’être le seigneur des cours ainsi qu’un méprisable Doji ou un mignon Kakita ! Le Scorpion doit tout contrôler depuis les ombres, ainsi que l’ont fait nos ancêtres. Je le sais. Mon maître le sait. Les seuls qui sont incapable de réaliser ceci sont Yojiro et ses chiens fidèles." D’un ton ironique, il ajouta : "Comme vous, père."
"Crois-tu vraiment que Bayushi Atsuki s’inquiète en quoi que ce soit de ce qui arrivera à toi et tous tes alliés ?" Le ton de Kaukatsu respirait la pitié.
Il y eut un long moment de silence. "Vous... vous connaissez le vrai nom de notre maître ?"
"Evidemment. Contrairement à toi, je ne suis pas un imbécile."
"Comment ?" demanda Ogura, faisant un pas en avant. "Comment le savez-vous ?"
"Yojiro-sama me l’a dit."
Ogura stoppa net son avance. Son visage pâlit. "Yojiro ?" Sa main approcha de son visage, frottant sa bouche nerveusement. "Yojiro est au courant ?"
"Bien sûr. Après tout, on l’appelle bien Maître des Secrets." Kaukatsu finit par s’asseoir face à son fils. "Et il a choisi de partager son savoir avec ceux qui lui avaient prouvé leur loyauté. Comme moi." Il secoua la tête. "Croyais-tu vraiment que l’attaque menée cette nuit contre ton minable repaire était un incident isolé ? Hélas, je crains que non. La même scène se répète partout à travers nos terres. Tu cherches à fuir, Ogura, mais où iras-tu ? La Tour n’est plus."
Le shugenja secoua la tête, comme pour s’éclaircir l’esprit. "Mais pourquoi vous l’avoir dit, alors que votre propre fils était impliqué ?"
Parce que, contrairement à toi, je suis un Scorpion," lança férocement Kaukatsu, "et que Yojiro sait que ma loyauté envers mon clan se situe bien au-dessus même de mon propre fils." Le vieux chancelier s’interrompit, ses yeux marqués par la tristesse avant que son regard glacé et acéré revienne. "J’ai mis en oeuvre tout le pouvoir à ma disposition pour aider à la destruction de la Tour, en échange d’une simple faveur." Il fixa Ogura. "Je voulais te mener à lui moi-même, pour effacer la honte dont tu as couvert ta famille."
Ogura saisit son sabre. "Tu es un imbécile, vieillard. Ton talent réside dans les mots, pas dans l’acier ni dans le contrôle des kami. Tu ne peux m’arrêter. Je prendrai ce dont j’ai besoin ici après t’avoir tué." Il sourit cruellement. "Après tout, tu l’as dit : je ne suis pas ton fils."
"Tu me crois sans défense ?" Kaukatsu parut profondément surpris. "De toutes les lessons que je t’ai enseignées, tu as oublié la plus simple. Trouve des armes inattendues. Fais-les tiennes. Tourne-les contre tes ennemis." Le vieux courtisan leva la tête, comme pour s’adresser à la salle elle-même. "Maintenant."
Une forme surgit de l’ombre, bondissant à travers la pièce à une vitesse incroyable. Ogura la vit et se jeta sur le côté, mais trop tard. Une épaule le frappa directement, et il sentit l’acier froid d’un tsuba lui écraser le visage. Il perdit la vue de son oeil droit, et son sabre disparut quelquepart dans la pièce obscure. Il tenta de fuir à quatre pattes, mais un nouveau coup à la nuque le mit au sol, tentant de ne pas s’évanouir.
La forme indécise de pencha sur lui. Ogura arrivait à deviner un forme puissante et athlétique, surmontée d’yeux brillants et féroces. Sa peau était étrangement marquée, comme si elle avait subi un traumatisme important. "N’aie pas honte, cousin," murmura fièrement l’homme qui le dominait. "La Sombre Epée des Mensonges Amers ne peut être vaincue."
"Je crois que tu as déjà rencontré Kwanchai," dit Kaukatsu d’un air désintéressé.
"Ne... ne fais pas confiance... à Kaukatsu, cousin," bégaya Ogura. Il ne... s’intéresse... qu’à lui-même."
Kwanchai secoua la tête. "La Sombre Epée voit au-delà des tromperies." Il approcha sa lame de la gorge de son cousin. "C’est toi, le traître, ici."
"Ne le tuez pas, Kwanchai-san," dit Kaukatsu d’une voix réconfortante. "Son destin a déjà été choisi."
"Oui, seigneur," répondit Kwanchai, serrant la gorge d’Ogura d’une seule main.
Les ténèbres s’emparèrent d’Ogura.

Trois jours plus tard, un petit nombre de samuraï du clan du Scorpion se tenaient dans les jardins situés au pied de Kyuden Bayushi. Le ciel était empli de nuages sombres, et seigneur Soleil ne daignait pas se montrer. Une douzaine de bushi Scorpion en armure complète formaient un demi-cercle autour d’Ogura, enchaîné. Ogura se tenait face à six autres membres de son clan.
Pour la première fois depuis sa nomination, Bayushi Sunetra se tenait en public débarrassée de son déguisement. Son aspect et son attitude rayonnaient de confiance et d’autorité, et nul ne pouvait mettre en doute son statut de daïmyo. A ses côtés se trouvaient Shosuro Yudoka et Yogo Koji, ses deux conseillers les plus fidèles. Etaient également présents Kaukatsu, Kwanchai et Bayushi Baku, le légendaire esprit gardien du clan du Scorpion. "Bayushi Ogura," dit Sunetra d’un ton ferme et clair. "Vous avez été déclaré coupable de trahison envers votre champion et votre clan."
Il cracha : "Vous n’êtes pas mon champion."
"En effet, puisque vous ne méritez pas de faire partie de notre clan," répondit-elle. "Vous avez été condamné à la seule punition digne des traîtres."
"Bien," rétorqua-t-il. Tuez-moi, quon en finisse !"
Sunetra ignora son intervention et poursuivit. "Votre nom sera barré des toutes les archives. Votre âme sera liée au Bosquet des Traîtres, pour servir d’exemple à ceux qui pourraient vouloir vous imiter."
Ogura s’apprétait à répondre, mais s’interrompit. La bouche béante, les yeux écarquillés, il bredouilla, incapable de parler. Quand les gardes se saisirent de lui, il commença enfin à crier. "Non ! Non, je vous en prie ! Pitié ! Pitié !"
Sunetra continua de fixer Ogura de son regard froid. Ses yeux bleu pâle ne cillaient pas face à son désespoir.
"Pas le bosquet !" cria Ogura alors qu’on l’emmenait. "Pitié ! Pas ça !"
"Au suivant," dit-elle, regardant les gardes lui amener le prochain d’une longue liste de prisonniers.

Au-delà des frontières de Rokugan se trouvait un champ désolé de rocaille éclatée. Il s’étendait sur des lieues dans chaque direction, rendant toute discrétion impossible pour rejoindre cet endroit. Au centre de ce champ, une tour solitaire s’élevait au-dessus de la surface de pierre déchirée. Du sommet de la tour, il était possible de voir toute personne s’approchant des heures avant son arrivée.
Deux personnages faisaient route à travers le champ inégal. L’un était habillé de bleu ciel, et vacillait de temps en temps. L’autre, un samuraï en robes dorées, soutenait son camarade quand le besoin s’en faisait sentir. Lentement, très lentement, ils traversèrent la zone, ne se détournant jamais du chemin qui les menait vers la tour.
Quand ils finirent par atteindre la base de la tour, un homme à la peau pâle, couvert de tatouages, se tenait devant eux. Il ne dit rien, mais leva son arme de façon menaçante et fit un pas dans leur direction. L’étrange crystal qui terminait son bâton brillait vaguement.
Le samuraï vêtu de bleu leva la main, puis prononça quelques mots dans une langue originaire d’une contrée lointaine. L’étrange guerrier abaissa son arme et hocha la tête en signe de compréhension, puis se retourna et pénétra dans la tour, laissant les deux hommes seuls.
"Maître, comment vous portez-vous ?" demanda l’homme habillé d’or.
Je survivrai," dit l’autre en grimaçant. "La magie qui m’a permis de contrôler mon double m’a également permis d’éprouver sa souffrance. Tu as donné là un coup mortel, Kamnan, il n’y a pas de doute."
"Pardonnez-moi, Atsuki-sama," dit Kamnan, inclinant la tête.
"Tu n’as fait que ce que je t’avais demandé," répondit Atsuki, écartant d’un geste ses excuses. Il étudia attentivement le guerrier. "Tu es bien certain qu’il n’y avait aucun doute dans leur esprit ? Ils sont bien persuadés de ma mort ?"
"Le sort était parfait," confirma Kamnan. "Ils ont considéré le talisman Ashalan comme un simple netsuke. Koji ne recherchait que les formes de magie qu’il pouvait reconnaître, et il n’a rien vu d’inhabituel."
Atsuki sourit. "Oui, je savais que sa méconnaissance de la magie gaïjin nous serait utile. Ils croient donc que la Tour est détruite et que je suis mort, et ils ont même eu la gentillesse d’exterminer ceux de nos alliés qui trempaient dans la magie noire. Mais la masse des ressources et des informations que nous avons réunies durant le règne de la Tour est toujours en notre possession." Le traître tira son masque traditionnel des profondeurs de sa cape bleue, et l’ajusta sur son visage. Il se tourna vers Kamnan, et posa sur lui un regard calme et satisfait. "Il est donc temps pour nous d’entamer notre vrai travail."