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Changelin : le songe

Les Clés du Royaume

Chris Howard, 12 mars 2003. Traduit par MattBoggan

samedi 27 mai 2006, par Mattboggan

Vociférations. Tapages. L’immense grotte résonnait de lumière et de vie et de bruit, et Cyrrax l’Ogre - tueur de trolls, redouté dans six comtés - était plus que légèrement nerveux. Il détestait cet endroit. Des petits humains, des milliers d’entre eux, naviguaient autour de lui, certains d’une lente démarche traînante, d’autres d’un pas décidé. Tout le monde semblait savoir où ils allaient, excepté lui. Un instant auparavant, il y avait eu ce grand escalier de métal mobile, machine magique qui avait emmené l’ogre et ses compagnons en bas, en bas, en bas pour faire face aux portes de fer de la caverne. Cyrrax avait voulu les défoncer, comme il avait déjà éclaté les portes du Donjon du Sépulcre, mais Lojack l’en avait empêché. D’un geste de la main au-dessus du portail, Lojack avait facilement poussé les barres rotatives de métal, faisant signe à Cyrrax et ses deux autres compagnons de le suivre. Cyrrax s’était exécuté, mais avec difficulté ; son immense carrure dépassait tout le monde dans ce maudit monde minuscule et ses portes étaient mal adaptées à quelqu’un de sa taille. Lojack était un de ces chieurs de nockers et avait dit que les immenses grottes était le produit de son peuple, ce qui expliquait l’animosité de Cyrrax envers cet endroit. Cyrrax ne supportait pas les nockers et leurs gadgets, mais devait admettre que même Lojack était préférable à ces deux autres compagnons.

"Danforth" et "Lèvres de Sucre." Quel genre de noms était-ce là pour des bonnets rouges ? Danforth était un petit pet lèche-bottes et ne disait pas grand chose, ce dont Cyrrax était reconnaissant. Lèvres de Sucre (ainsi appelée parce qu’elle recouvrait de tonnes de sucre tout ce qu’elle engloutissait) semblait être acoquinée avec ce lèche-cul de Viktor là-bas chez Harroth. Elle avait fait un clin d’œil à Cyrrax un peu plus tôt, mais il n’aimait aucunement les bonnets rouges et n’était pas prêt de mouiller la paille avec l’une d’entre elles. Les bonnets rouges avec lesquels Cyrrax était familier - les Danseurs des Tempêtes de Kureksarra, ou même ces pédales des Marches du Milieu - mangeraient ces petits chieurs tout crû. Bien sûr, Cyrrax devait admettre qu’il ne sentait pas très bien lui-même ici. Un bon mètre plus petit qu’il n’était d’habitude, il toisait tout le monde tout de même, mais cela ne signifiait pas qu’il n’était pas nerveux. C’était à cause de l’ "Och-Menthe" ou quelque chose du genre. Cyrrax n’avait pas écouté attentivement quand son employeur, Dame Eithlinn, avait expliqué de quelle manière les rêves rapetissaient ici, dans le "vrai monde." Ouaip, maudit machin, vrai monde ou pas, c’était un boulot, non ? Cela signifiait que Cyrrax allait devoir montrer qu’il en avait comme un taureau et traverser ce qui lui tomberait dessus. Foutredieu, la clé avait intérêt à valoir le coup de traîner avec cette bande de losers.

Le Casque Triomphant des Lamentations. C’était la "Clé de Chicanerie" (car telle était son nom) qu’il était venu trouver ici et Cyrrax n’avait encore jamais échoué quand il y avait de l’or en jeu. Sur la grande plate-forme, lui, ses compagnons et environ mille autres couillons attendaient. Regardant autour de lui, Cyrrax se lécha les babines. Cela faisait pas mal d’années qu’il avait eu la chance de manger de la chair humaine et certains de ceux qui l’entouraient avaient l’air particulièrement appétissant. Plus tard, se promit-il, il en mettrait quelque uns en cage et broierait leurs os pour faire son pain. Les humains mâles en tout cas. Les femelles exerçaient une toute autre fascination sur l’ogre lent d’esprit, quelque chose qui l’excitait et l’effrayait en même temps. Cyrrax plissa les yeux vers l’une des boîtes accrochées au mur. Il en avait vu une autre plus haut avant l’escalier de métal, mais n’avait pas eu le temps de regarder attentivement. Dans la boîte, un homme souriait à une femme aux cheveux noirs qui faisait un peu penser Cyrrax à la Dame Eithlinn, même si sa beauté n’était pas aussi terrifiante que celle de la sidhe. L’homme se rapprochait de la femme, plus près, plus près, plus près, les lèvres prêtes à un baiser, lorsqu’elle s’écarta soudainement prise de révulsion. L’homme s’inspecta, paniqué, son visage se figeant dans un masque d’embarras alors qu’il remarqua des flocons blancs hideusement visibles sur ses épaules. "Des problèmes de pellicules vous ruinent votre vie amoureuse ? Les shampoings Tegron laveront tous vos problèmes," confia une voix dans la fenêtre. Cyrrax examina ses propres épaules perpétuellement couvertes de flocons avec une soudaine inquiétude. Les bons flocons de tête bien goûtus ne semblaient pas présenter de problèmes auparavant, mais à présent il n’en était plus très sûr.

"Elle te plaît, hein ? La femme dans la té-lait-vision ? Chimères. Art du Songe, tu sais. Travail de nocker au Japon. Tu trifouilles un peu la boîte, et la chimère vient pour te furker. Quand on aura du temps, j’te montrerai comment ça marche," s’immisça Lojack avec un clin d’œil furtif. Cyrrax soupçonnait constamment que Lojack se moquait de lui, mais pour le moment il n’en tiendrait pas compte.

"Pour le moment, cependant, garde le travail à ton foutu esprit. C’est ce moment et cet endroit qui serait le plus propice pour trouver la Clé de Chicanerie, selon Harroth, mais reste alerte : les bâtards de Kosa seront là aussi. Des trolls, peut-être deux ou trois. Les ragots à la caserne disent que Kosa veut utiliser les clés pour faire revenir les Tuatha dé Danaan. C’est un vent qui n’apportera rien de bon pour nous. Foutus trolls. C’est pour ça que t’es là," rit Lojack. Cyrrax lui rendit un demi-sourire en retour. Tuer était toujours appréciable, mais ses yeux se retournèrent se poser d’eux-mêmes sur la boîte magique...

Un bruit métallique déchirant sortit brusquement Cyrrax de sa rêverie. Le grand dragon, une monstruosité plus énorme qu’il n’en avait jamais vu, jaillit hors de son trou au bout de la caverne dans un grand fracas métallique assourdissant. Un millier d’écailles argentées l’éblouirent, accompagnées par un vent chaud rugissant. Cyrrax se saisit instinctivement de sa grande masse, mais Lèvres de Sucre attrapa son bras. "Garde ça pour plus tard, grand garçon. Bientôt. Bientôt," sourit-elle, exposant une double rangée de crocs aiguisées. Le ver ralentit puis stoppa et ses flancs s’ouvrirent soudainement, dégorgeant un torrent d’humanité qui se sépara de chaque côté de lui sans lui jeter le moindre regard. Aussi soudainement, la foule se pressait dans la direction inverse et Lèvres de Sucre le poussa en avant - jusque dans le ventre de la bête. L’estomac du dragon était étonnamment éclairé et les gens rivalisaient pour avoir des places sur les bancs alignés de manière incongrue le long de ses tripes. Pas Lojack en tout cas, et ainsi, semblait-il, pas Cyrrax. Lojack avait sorti à nouveau son maudit pendule et se frayait un chemin à travers la foule ; les bonnets rouges n’étaient soudainement plus nulle part en vue.

Cyrrax savait ce qu’on attendait de lui, et fit en sorte que les petits êtres ne se mettent pas dans les jambes du nocker, les poussant rudement sur les côtés alors que Lojack ouvrait les portes qui les conduisaient d’un ventre à un autre, à un autre. Cyrrax aperçut son reflet dans les grands panneaux de verre qui ne dissimulaient que peu les ténèbres rugissantes qui défilaient alors que le grand ver avançait aveuglement dans un fracas vers nul ne savait où. Un homme à la large carrure et au visage rougeaud doté d’une barbe broussailleuse d’ivoire et au crâne dégarni lui renvoyait son regard. Il portait d’étranges vêtements de cuir noir et ne se reconnaissait qu’à grand’ peine comme l’ogre qu’il voyait à chaque fois qu’il regardait dans la Rivière d’Argent chez lui dans les plaines de Kureksarra. Eithlinn lui avait dit qu’il revêtirait une apparence différente ici, afin de le protéger de la curiosité des humains, mais s’il plissait correctement les yeux, il parvenait à voir ses cornes plus familières et son armure de bronze derrière son reflet.

"Ce gosse, là-bas. Il a la clé ou l’a eu, il y a peu de temps..." Le pendule s’agitait follement, tirant sur sa chaîne et Cyrrax suivit le regard de Lojack. Assis dans un coin, passant inaperçu, se tenait un petit gosse au visage de rat, et même ici, si loin de chez lui, Cyrrax pensait pouvoir identifier un changeur de peau quand il en voyait un. "Le petit merdeux de pooka a l’air d’être sur une autre planète," dit Lojack. "Vois ce que tu peux faire pour le faire revenir, hein ?" Cyrrax rit. Au moins, au milieu de toute cette confusion, voilà quelque chose qu’il savait faire et bien faire. Se précipitant en avant, bousculant avec force un petit vieillard hors de son chemin, il attrapa le gamin surpris dans un grand geste rapide, son immense main serrant tel un piège la minuscule ceinture du garçon. La foule dans la voiture s’exclama de manière audible, mais personne, semblait-il, n’osa défier le géant vêtu de cuir.

"Où est-elle, petit bâtard ? La Clé ?" grogna Lojack derrière le coude de Cyrrax, alors qu’il commençait à fouiller les poches du blouson du garçon terrifié.

"Clé ? Clé ? J’ai pas d’clé," bégaya le gamin, ce à quoi s’attendait l’ogre d’une petite merde de pooka menteur. Le gosse était terrorisé, mais il y avait un regard furtif de défi dans ses yeux que l’ogre n’aimait pas. Il serra plus fort et le garçon lâcha un gémissement, ce qui provoqua un rire sardonique du nocker. L’enfant fouilla dans une poche et lança un petit trousseau de clés à terre, mais Lojack ne goûta pas la plaisanterie. "Pas celles-là ! Ne furke pas avec nous ! Le cristal, la Clé de Chicanerie, espèce de petit macaque. On va te réduire en morceaux si nous devons t’..." La dernière menace du nocker mourut dans sa gorge avec un gargouillis alors qu’une lame argentée apparut soudainement telle une protubérance entre ses côtes. Celui qui tenait la lame était non pas un guerrier troll ainsi que Cyrrax se serait attendu, mais un vieux petit homme à l’apparence plaisante avec des favoris comiques, à peine plus grand que l’enfant qu’il protégeait.

"Brutaliser un enfant ? N’y a-t-il aucune bassesse à laquelle les laquais de Balor ne vont s’arrêter ? Tartuffe, capitaine de la 3e Patrouille boggan, c’est moi. Relâche l’enfant, mon bon ami ogre, et tu pourras peut-être t’en retourner dans les Pics Eclatés d’où tu viens," dit le petit homme avec une sérénité sévère qui fit bouillonner les fesses de Cyrrax. Non... pas... un... troll, mais un pécore des Champs ? Aucune insulte ne pouvait être pire. Avec un rugissement et un geste fluide de sa main libre, Cyrrax détacha sa masse de sa ceinture et visa le petit homme, faisant attention à ne pas relâcher sa prise sur le garçon. La voiture bondée défila autour de lui alors que les humains éperdus courraient se mettre à l’abri. La masse de Cyrrax ne trouva pas sa cible, cependant. Le petit homme avait disparu et une gigantesque lame dévia avec expertise la masse de l’ogre. A présent, il y avait soudainement un troll devant lui ! Non, pas un, mais deux, un homme et une femme, tous deux en armure argentée et portant l’insigne du taureau rouge en charge de l’ennemi juré de Harroth, le détesté Kosa. Cyrrax sourit jusqu’aux oreilles. C’était ce pour quoi il vivait et il laissait aux peaux bleues le soin de lui donner un coup d’avertissement. Idiots. Cyrrax plaça devant lui le gosse pooka pour lui servir de bouclier impromptu ; laissons les protecteurs si honorables des fées déchirer cela s’ils le désiraient. Un vêtement pendant librement trahit la folie de ses intentions, cependant, et l’expression de Cyrrax devint interdite de confusion. Le garçon rat avait disparu lui aussi et il ne tenait que le blouson vide de l’enfant. Un bref regard lui permit de localiser le pooka, à l’autre bout de la pièce, fuyant vers la porte en compagnie du boggan aux cheveux blancs. Sa proie lui avait échappé...

"Haar-gaaahh !" La rage fit place à la stupéfaction dans le crâne épais de l’ogre et il hurla son cris de guerre, une exclamation redoutée à travers les Plaines de Kureksarra. Stupide troll numéro un, l’homme, s’approchait avec prudence avec son épée courte tandis que sa compagne féminine, une géante aux tresses violettes, bondit en avant pour le tuer. Cyrrax l’attendait, cependant. Faisant un arc de cercle vers le sol avec sa masse, il lui exploserait sa cage thoracique tout droit à travers son armure de tapette. La femme s’attendait à ce coup, cependant, et revint prestement sur ses pas en faisant un crochet derrière l’une des barres métalliques omniprésentes qui ponctuaient telles des côtes les entrailles du dragon. Soudainement, le troll mâle était en avant, criblant le bras de l’ogre de trois lourds coups. Deux rebondirent sur l’armure de bronze de Cyrrax, mais le troisième pénétra, et il sentit une chaleur rassurante s’épandre sur sa peau. Le premier sang pour les trolls. Bien. Cela ne faisait que le rendre fou, et la colère était une émotion que l’ogre connaissait bien.

Personne n’accorde beaucoup de crédit à l’intelligence des ogres, mais la vérité, Cyrrax le savait, était que beaucoup d’ogres étaient bien plus astucieux que la plupart des gens ne pensaient. Les deux trolls s’attendaient à ce qu’il ne perde son sang-froid et ne charge tête baissée comme un rhinocéros. Au lieu de cela, lâchant le blouson du garçon rat, il mordit dans un morceau tout à fait spécial de bois qu’il avait préparé pour une occasion de ce genre. Presque instantanément, un film résistant mais souple d’écorce argentée protectrice fleurit depuis cent points différents sur son corps - juste pour rendre les choses plus intéressantes. A présent, c’était au tour des trolls de perdre la face. Ce n’était qu’une expression pour le moment, mais dans une minute, Cyrrax se plaisait à imaginer qu’ils la perdraient pour de bon. Le troll mâle envoya une fente vers l’estomac de Cyrrax mais ne parvint qu’à arracher un gros morceau de l’écorce argentée et à écorcher l’armure en dessous. Il avait raté son occasion et c’était au tour de Cyrrax à présent. La masse de l’ogre frappa le troll en plein dans la poitrine, l’envoyant bouler en arrière et directement à travers la fenêtre de la créature galopante. Un jet de boyaux écarlates et une série de bruits de coups mous écœurants annoncèrent la sortie définitive de ce monde du troll. Cyrrax pivota rapidement, conscient que la femme serait bientôt sur lui désireuse de venger son camarade disparu. La femme se tenait là, figée. Son visage, serré et parcouru de larmes, prenait une teinte bleue nuit sous la douleur et la furie grandissante. Dans une seconde, Cyrrax savait qu’il aurait une "situation" à gérer, mais une seconde était tout ce dont il avait besoin.

S’avançant pour tuer, Cyrrax réalisa soudainement que ses pieds ne pouvaient pas bouger. Un coup d’œil en bas et il vit que la pierre (ou quoi que ce put être) qui servait de sol dans le ventre du ver avait pris vie et avait poussé autour de ses bottes. La sorcière avait collé ses pieds au sol ! Regardant de nouveau en face, il vit le visage déterminé de la furie vengeresse, ses yeux brillants, ses mâchoires découvertes. Sa lame était brandie au-dessus de sa tête pour le coup de grâce à la gorge de Cyrrax et il réalisa qu’il n’y avait rien qu’il ne puisse faire pour changer ça. Soudainement, cependant, il y eut un éclair de mouvement flou derrière elle. Lèvres de Sucre, jusque là absente, venait de grimper dans le dos de la géante et cherchait à découper l’armure de cuir qui protégeait la gorge de la femme avec sa dague en forme de faux. Danforth était apparu à ses côtés, lui coupant les tendons avec sa hache. Les petits bâtards étaient bons à quelque chose finalement.

Dans un effort monstrueux Cyrrax libéra ses pieds du sol et dépassa la trollesse et les deux bonnets rouges. Que ses compagnons s’occupent d’elle à leur manière ; il allait récupérer la clé. La pièce avait été désertée par les passagers, mais alors qu’il s’approcha des portes de métal et de verre, il put voir des visages mâchoires béantes dans la pièce voisine cherchant à décrypter ce qu’ils voyaient. Il pouvait toujours entendre les sons de la lutte derrière lui. La géante était à terre, mais pas encore vaincue. Pas grave. Ouvrant la porte, il fracassa l’une contre l’autre les têtes des deux plus proches témoins avec une force à briser des crânes. Sautant droit dans la voiture suivante bondée, les gens fuirent devant lui comme des feuilles mortes dans le vent. La sensation de mouvement du dragon l’informa qu’il se dirigeait vers la queue de la bête, et il pouvait facilement se représenter ses proies pooka et boggan essayant de sauter hors du dragon par son anus. Les passagers dans les deux pièces suivantes étaient un peu moins au courant de ce qu’il se passait, et eurent besoin d’un peu plus d’attention pour les convaincre de le laisser passer, mais il parvint à progresser rapidement, ses yeux cherchant à repérer sa proie.

Il les trouva - ou en tout cas, le boggan - contre le mur du fond de la dernière pièce. Elle était étrangement vide de passagers et le boggan, loin de trembler de peur, fumait calmement une sorte de pipe toute droite. L’ "anus" du dragon était ouvert et un petit morceau de turquoise était accroché par une chaîne d’argent au-dessus de la porte arrière. Cyrrax n’avait jamais vu la Clé de Chicanerie, mais avait suffisamment entendu Dame Eithlinn la décrire pour la reconnaître. Si le petit pécore des Champs pensait qu’il allait l’avoir et le faire charger tête baissée vers la clé pour basculer par la porte, il ne connaissait pas Cyrrax. Le boggan n’avait nulle part où s’enfuir et l’ogre décida qu’il prendrait beaucoup de plaisir à étriper ce petit paysan, gardant peut-être sa carcasse comme amuse-gueule pour plus tard. Ensuite, il cueillerait la clé selon son bon plaisir. Un pas mesuré et déterminé l’amena dans la voiture où il tomba abruptement tête baissée dans les ténèbres alors que la pièce entière se dissout comme un rêve. Cyrrax cogna le sol avec force, rebondissant trois fois alors que le grand dragon poursuivit sans lui sa route en rugissant. Reprenant conscience quelques minutes plus tard, il se força douloureusement à se lever juste à temps pour voir un autre grand ver surgir des ténèbres et foncer dans un fracas du tonnerre droit vers lui. Cela allait faire mal...

Cyrrax avait connu des jours meilleurs. Cela lui avait pris longtemps pour sortir ses os maltraités hors des tunnels des dragons et encore plus longtemps pour trouver l’un de ces instruments de té-lait-phone et de se rappeler comment l’utiliser pour se faire transporter. Le manoir campagnard de Dame Eithlinn était toujours aussi glauque et toujours à aussi petite échelle tel qu’il s’en rappelait. Viktor l’accueillit à la porte principale et sembla plutôt bien prendre le fait que les compagnons de Cyrrax (y compris la maîtresse de Viktor) n’étaient pas revenus et étaient considérés comme morts. A terre, mais pas vaincue, en fait. Bien sûr, l’ogre connaissait suffisamment les bonnets rouges pour comprendre que Viktor emmagasinait la colère et intriguait une revanche d’une manière ou d’une autre. Il y aurait assez de temps pour cela plus tard toutefois, car à présent ses "maîtres" l’appelaient.

Dame Eithlinn, froidement terrifiante comme à l’habitude, n’était, apparemment, pas d’humeur à entendre ses explications ou ses histoires de voitures de passagers qui disparaissent. Cyrrax transpirait et se contorsionnait comme un petit enfant. Comment ? Comment de telles créatures, si roses et si fragiles et petites, pouvaient-elles causer une telle peur en lui ? Ils n’étaient que deux et Dame Eithlinn concentrait son regard qui le mettait mal à l’aise sur lui et ignorait Viktor, qui était sans nul doute en train de courber l’échine dans son dos. "Espèce de petit lèche-cul d’hypocrite de m..."

"Le fait est," continua Dame Eithlinn, un voile cramoisi et noir drapant sa silhouette effilée. Ses cheveux noirs brillaient et scintillaient dans la lumière de l’âtre ; Cyrrax aimait ses cheveux. Ses fines lèvres écarlates se redressèrent dans un sourire sardonique et ses yeux violets lui transpercèrent le crâne.

"Le fait est que le Roi Harroth a été plus que généreux avec vous en termes de temps et de ressources," dit-elle, jetant un bref regard à l’homme silencieux à l’aspect maladif (également drapé de rouge) qui était assis langoureusement derrière elle, portant un serre-tête d’argent pâle à son front. "C’était une mission simple : trouver une simple clé, qui revêt une valeur... sentimentale à sa majesté, et la ramener à cet endroit. Vous aviez l’assistance de trois de nos meilleurs agents et cependant vous avez échoué malgré tout, perdant tous vos hommes en chemin. Que croyez-vous que nous devrions faire à propos d’une telle incompétence grossière ? Que feriez-vous ?"

Cyrrax savait. Il avait vu jouer cette scène auparavant avec son ancien commandant, Umlaüt le si Prétentieux, et il n’était pas prêt de finir dans la Tour des Hurlements comme lui. De plus, il en avait eu assez aujourd’hui et, à sa lente manière ogresque, pensait que - pour couronner le tout - il y avait des insultes qu’aucun pourfendeur de troll qui se respectait ne devrait tolérer. Il décida, qu’ils aillent au diable, et qu’il devrait peut-être faire rouler ses muscles et tenter sa chance. Au plus profond de son cœur, il avait toujours soupçonné que les sidhe étaient fragiles derrière leur apparence terrifiante. Peut-être qu’il aurait la possibilité de le découvrir. Ils n’étaient que deux, petits et fragiles, et ils ne semblaient pas aussi terrifiants ici dans leur lieu enchanté qu’ils n’étaient dans les royaumes plus lointains. Deux grands fauchages de sa grande masse et ce serait le Roi Cyrrax (le Vigoureux ? Le Grand ? Il y aurait bien assez de temps pour ça plus tard.) qui régnerait sur ce lieu enchanté. Il n’avait jamais mangé de sidhe jusqu’à ce jour, et ils avaient l’air tendres et appétissants. Il ferait un bracelet avec la couronne d’argent de l’homme et des mitaines d’ogre avec les beaux et jolis cheveux de la femme. Dame Eithlinn leva son sourcil et attendit sa réponse.

Avec un hurlement assourdissant, Cyrrax dégaina sa masse et chargea. La femme se tenait là immobile alors qu’il couvrait la distance entre eux (probablement paralysée par la peur). Il leva sa masse, mais quelque chose n’allait pas. Des bras énormes qui auraient pu faire tomber un arbre d’un seul coup pouvaient à peine soulever son arme. Son estomac fut soudainement tout nauséeux et aqueux ; sa vision devint floue, se fixant comme dans un tunnel sur le roi pâle. Cyrrax entr’aperçut sa main, auparavant vibrante d’une force infinie, mince et si frêle que son bracelet de cuivre glissa le long de son bras osseux et ridé. Excrément et putrescence, sa chair pourrit et se ratatina alors que cent saisons passèrent en quelques secondes. Le cris outragé du temps résonna dans son crâne sans chair et rongea son squelette jauni et poreux avant que son esprit ne soit finalement capable de partir - vers la réincarnation, la damnation ou tout autre destin qui attend l’âme d’un ogre.

Alors que Cyrrax s’effondra dans une pile de poussière, Dale Eithlinn tourna son sourire charmant vers Viktor, hériter de la Main de Vengeance. Sa grimace carnassière s’était transformée en une grimace de soucis. "Ne jamais envoyer un ogre accomplir le travail d’un bonnet rouge," soupira-t-elle. "Mes excuses à vous et à votre corbie pour avoir du tolérer le gros. Nous avons de nouvelles informations sur le sort de la clé et vous avez notre entière confiance. Nous nous entretiendrons à nouveau sous peu." Une révérence impeccable mais nerveuse marqua la sortie de Viktor de la pièce.

Dame Eithlinn retourna son attention à son hôte de marque, assis sur des coussins à présent marqués et assaillis par l’âge. Muet comme toujours, silencieux comme la mort, ses intentions étaient néanmoins claires. Cauchemar fait chair, il était peut-être aussi vieux que le Haut Seigneur Li-Tili lui-même et un véritable enfant des Fomorians. C’était seulement l’incroyable échec des Porteurs d’Ame keremets il y a quelques mois qui le forçait à dissimuler sa lumière sous une apparente faiblesse. Ses forces étaient divisées à présent, entre celles qui chassaient les clés du Casque Triomphant et celles qui cherchaient l’âme mortelle prise en échange du corps que l’essence de Harroth habitait à présent. Harroth pouvait détenir deux des neuf clés, ce qui faisait de lui un actionnaire privilégié du Casque Triomphant, mais tant que l’âme du mortel manquait, Harroth était vulnérable. Au moins, elle était à peu près sûre que l’équipe de Kosa n’avait pas mis la main sur la Clé de Chicanerie, malgré l’échec de Cyrrax. Toutefois, elle pensait ce qu’elle avait dit. Viktor était compétent et tenace ; recouvrir la Clé de Chicanerie se serait qu’une affaire de temps, et ensuite ils iraient plus loin à la recherche des autres clés. Quant à elle ? Elle avancerait avec précaution autour de Harroth, car là était une ancienne puissance. La Nuit Eternelle approchait et la Dame Eithlinn sourit.



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