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A voile et à vapeur...

La Machine à Différences (Difference Engine, 1991), une uchronie steampunk ?

mercredi 16 novembre 2005, par Jean Philipe Lafon

Quand un auteur de polar [1]se permet de citer William Gibson [2]dans une nouvelle de commande pour le cinquantenaire de la Série Noire (fameuse collection de polars, ô béotiens !), personne ne lui conteste le fait d’avoir écrit un "polar cyberpunk ". En revanche, lorsque Neal Stephenson, écrivain cyberpunk officiel, invente un univers néovictorien hypertechnologiste (L’âge de diamant) dans lequel une jeune thète s’instruit en interagissant avec un manuel nanotechnologique qui la fait évoluer dans une dimension de fantasy virtuelle, c’est Gibson qu’on assassine ! Mais alors que dire de deux auteurs estampillés cyber se mettant à écrire à deux mains un (faux) roman steampunk parodique ?

Revenons quelques RAMs en arrière, à l’époque où l’on confia à Bruce Sterling, brillant chef de file de la 2° génération d’auteurs cyberpunk (Williams, Cadigan, Stephenson, Bear, Jetter etc.), la charge de diriger un recueil de nouvelles censées représenter le genre : Mozart en verres miroirs. On donna au résultat le nom du texte que Sterling écrivit avec William Gibson en personne ; et c’est là, dans ce petit bijou sans prétentions (n’est-ce pas Mozart lui-même que nos deux Salliéri y assassinent ?) qu’il faut chercher les " racines du mal " (?) de La Machine à Différences.

C’est peu dire que l’on connaît la manie systématisante des critiques et des thuriféraires littéraires de décréter des catégories catégorisantes dans lesquelles ils aiment à enfermer les auteurs et leurs livres tels des naturalistes paranoïaques. Si d’aucuns semblent se satisfaire de ces typologies grotesques qui fabriquent des collections sans queues ni têtes et créent des genres ex nihilo, en revanche, il est symptomatique de la récente production S.F étasunienne de rouler dès que possible à contresens de ces définitions "pratique ". Après tout qu’est-ce qu’un genre sinon une convention qu’il convient de savoir tordre à bon escient pour s’exprimer librement ?

Et c’est ainsi que La Machine à Différences, cet espèce de " Castel Falkenstein " picaresque qui se lit comme un vieux Moorcock ou un Farmer survitaminé, cette uchronie steampunk [3]
volontairement bordélique et consciencieuse à la fois, n’aurait put être écrit par personne d’autre que le " pape " du cyberpunk et son fils spirituel putatif. Cela dit, en quoi nos deux Dupont(d) ont-ils été subversifs ? Etre subversif cela revient à remettre en cause l’ordre établi, soit ; mais nos deux compères ont été bien plus loin en faisant un sort, non seulement au genre dont ils sont sensés être les tenants (le cyberpunk) mais aussi à toutes les autres catégories insolemment vaines (uchronie ? hard science ? speculative fiction ? fromage ou dessert ?). En créant le monde d’Edward Mallory, ce paléontologiste de la deuxième moitié du XIX° siècle plongé dans une cabale terroriste et métaphysique, Gibson et Sterling ont fait bien plus qu’imaginer un énième Empire britannique alternatif. En postulant qu’une révolution politico-technologique aurait pu amener au pouvoir une nouvelle aristocratie de scientifiques (Darwin, Babbage) et de poètes (Byron) et ainsi donner un violent coup de fouet à l’industrialisation via la généralisation des proto-ordinateurs (les Machines de Babbage), ils ont accouché d’une société polluée jusqu’aux yeux et lancée dans une fuite en avant industrielle, politique et sociale. Dans ce royaume fictionnel qui n’est plus qu’une technostructure minée par une multitude de "virus " en tous genres, leurs héros trop humains essayent de survivre dans l’attente d’une explosion imminente sur fond de lutte pour le pouvoir et (merci la 4° de couverture !) de contrôle de l’information.

Uchronie que ce monde dans lequel la technologie a pris une voie inédite ? Pas si sûr ! Car, à l’image de l’Alim. de L’âge de diamant menacée par la technologie subversive de la Graine, les Machines à Différences, ces monstres à vapeur (steam-punk !?) lents et fragiles, sont, elles aussi, en concurrence avec la technologie des Ordinateurs français et en butte à la détermination de terroristes fanatiques hostiles aux machines. Le postulat machinique de la S.F es années 80/90 est dès lors remis en question par le biais d’un détour dans un passé réinventé pour la " bonne cause ". Peu importe que ces " Machines " nous paraissent archaïques et ce monde exotique puisque ce qui importe, au bout du compte, c’est l’idée du danger d’une technologie omniprésente prenant le pas sur les aspirations humaines et/ou sur la possibilité d’un mode de développement " différent ". Le message de Gibson et Sterling [4], si tant est qu’il existe, semble être celui-ci : oublions les cadres et les limites des genres [5]
et revenons-en à l’humain avant de nous faire bouffer par les machines et leur langage.

Et, tels des historiens potaches, c’est dans ce vertigineux aller-retour entre le XIX° et le XXI° siècle qu’ils semblent affectionner que nous retrouvons un des principes de base de la S.F : questionner le futur avec les outils d’aujourd’hui qui ne sont que le fruit des expériences du passé.

Dès lors, alternative inattendue au tout-technologique qui semblait inéluctablement attaché à la "nouvelle S.F ", on reprend plaisir à voir la chair triompher du fer et l’esprit de la matière ; et, tel un Kasporov suçant son pouce en rêvant qu’il est un "samouraï virtuel " l’emportant sur une nouvelle "machine à différences ", on peut enfin imaginer un futur plus humain [6]...

Notes

[1Maurice Dantec, Là où tombent les anges, Série Noire-Le Monde, 1995. Cette nouvelle serait (?) en fait le début de son prochain roman qu’il n’en finit plus de peaufiner.

[2" La nuit était couleur télé cablée sur un canal mal réglé " c’est à dire la première phrase du Neuromancer.

[3Qu’on ne compte pas sur moi pour revenir sur ces définitions : pour l’uchronie vous n’avez qu’à regarder un époside de Sliders et pour le steampunk relire Vingt mille lieues sous les mers de Jules Verne !

[4Tout autant que Stephenson et tous ceux qui prennet un malin plaisir à brouiller les cartes et en persistant à ne pas vouloir rester à leur place !

[5A moins que tout cela ne soit qu’un simple exercice de style, auquel cas je n’ai pas l’air malin avec mes théories !

[6Mais après tout, j’écris ce texte avec un traitement de texte pour qu’il soit traduit en html et incorporé dans une page web, alors la métaphysique, hein !



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