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La théorie du chaos

Baguenaude épistémologique autour des Racines du Mal de Maurice Dantec

mercredi 16 novembre 2005, par Jean Philipe Lafon

Au début était La Sirène rouge.

Noir et jaune, épais comme un Toulouse-Paris en TGV, le premier opus de la geste Dantec se livrait de but en blanc : un roman de la Série Noire plein de bruit et de fureur. Pourtant, à le lire, quelque part entre Niort et Poitiers, une étrange sensation spinale commençait à courir le long de l’échine du lecteur lambda sans qu’il sache pourquoi. C’est que, pareil aux bonbons éponymes, cette cavale sans issue à travers l’Europe de Maastricht et de Srebenica sur fond de rafales d’automatiques et de riffs de Prince laissait comme un deuxième effet KissCool au goût quelque peu amer.

Puis vinrent Les Racines du Mal.

Pages dithyrambiques dans Libération, passage remarqué à N.P.A, occupation terroriste des étals des librairies et satellisation électronique via quelques sites choisis (mention spéciale à celui de Les-Ours !) : la déferlante Dantec fit kiffer en deux tours trois mouvements l’univers du polar français. Si jusque-là la tendance en était encore à redécouvrir Manchette en versant de larmes de crocodile tout en feignant d’aimer Ellroy (qu’il faut lire abso-lu-ment ! !), les seules bonnes surprises policières étaient venues de l’initiative de J.B Pouy et de son Poulpe. Et même si je veux bien reconnaître que je caricature un brin, ce n’est rien en regard de ce que l’on a pu lire au sujet de Dantec. Catapulté du jour au lendemain libertaire et encyclopédiste du néo-polar, il ne tarda pas à enfiler la défroque d’écrivain cyberpunk. Pour avoir osé (c’est bien le verbe qui s’impose !) introduire de la science-fiction dans son univers de tueurs en série de fin de siècle, notre jeune prodige venait donc de faire basculer son Tome d’Anatomie Ontologique (j’aime bien cette définition, surtout pour l’acronyme) dans celui des tenants de la dernière étiquette en vogue chez les critiques littéraires spécialisés. La démarche était relativement habile : en renvoyant Dantec dans les rangs des maverick d’outre-Atlantique adeptes des puces, câblages et autres intelligences artificielles, il était beaucoup plus facile d’éluder la portée de son discours et la profondeur polysémique de son histoire aux racines anarchiques. On a dès lors une pensée sincèrement amicale pour les gens de la Série Noire qui ont sut prendre le risque de le publier. Mais sans présumer des raisons qui ont poussées Dantec à s’adresser à cette vénérable maison pour leur proposer ses textes, on peut y voir comme une divine surprise ; quoi de plus noir en effet comme éditeur que la Série Noire ? !

Qui est le héros dantecchien ?

C’est un homme, plus parce que vivant dans une société d’hommes que par misogynie, vivant en permanence sur le fil du rasoir entre l’inertie des contingences molles et les contraintes d’une société normalisatrice sans repères ; marginal par choix, volontiers hors-la-loi si la situation l’impose, il est un homme de décisions dans un univers consensuel qui ferme les yeux sur tout ce qui pourrait déranger la bonne marche de son fonctionnement grégaire. Qu’il soit un milicien sans nom ayant combattu en Bosnie (La Sirène rouge), un informaticien se lançant dans une croisade manichéenne (Les Racines du Mal) ou un hackeur amoureux d’une mutante vénéneuse (Là où tombent les anges), il se retrouve toujours à naviguer dans des eaux inattendues où le danger est un mode de vie et l’éthique un casse-tête chinois.

Un héros pareil à son créateur ?

D’emblée on est frappé par la pertinence de l’univers de Dantec. Tout concourt en effet à lui donner une vraisemblance et une crudité inédite. Maniant les référents culturels et les codes sociétals les plus variés, il alterne les mentions musicales, cinématographiques et, surtout, littéraires dans lesquels ne peuvent que se reconnaître les lecteurs. Pratiquant une écriture ascétique, sèche et rapide mais qui n’abandonne jamais son humanité, il se permet le luxe d’être politique sans tomber dans le pamphlet, viril sans être ridicule et terrifiant sans en faire des tonnes. Ecrivain hypertexte à la culture protéiforme cohérente, il semble débouler comme un chien dans un jeu de quilles avec ses citations et ses obsessions dérangeantes. Semblable aux écrivains libertaires qui donnent vie au Poulpe ainsi qu’aux autres héros des années 90 en rupture de ban permanente, Dantec n’accepte pas de voir les siens enfermés dans un cadre générique formel. Si le sniper désabusé de La Sirène... hanté par les images de la guerre ethnique la plus odieuse du siècle se retrouve embarqué à jouer les baby-sitter au Portugal face à un réseau d’adeptes des snuff-movies (ça vous rappelle quelque chose ?), l’informaticien génial des Racines... passe à deux doigts du côté obscur de la Force en combattant un Mal vertigineusement fascinant tandis que l’on se surprend à s’identifier à son tueur délirant.

« Reste au centre.
Cherche les vérités qui te semblent importantes.
Guette les vents du changement
 »
Le souffle du cyclone, Williams

Le héros dantecchien est toujours dans l’œil du cyclone, là où le calme le dispute aux éléments déchaînés, pour pouvoir préparer son action dans une ascèse zen qui n’est pas sans rappeler celle des héros cyberpunks de W.J. Williams.

Changeons à nouveau de parallaxe.

Ecrivain de polar, publicitaire (heureusement) défroqué, existentialiste, anarchiste, se revendiquant à la fois de Deleuze, Spinrad, Dick mais aussi du modèle américain (lire sa lettre dans les Inrockuptibles n°109, p8), Dantec brouille d’autant plus volontiers les pistes qu’il se contrefout des étiquettes qu’on lui affuble (sauf quand on déforme ses propos, cf. la lettre susnommée). Quand Sterling et Gibson écrivent une uchronie steampunk (La Machine à Différences) comment s’étonner dès lors de voir un auteur de la Série Noire transformer l’échappée belle d’un sociopathe paranoïaque adepte des homicides multiples en une longue réflexion eschatologique mêlant nouvelles technologies et suicide des valeurs morales ?

Résumons-nous : les étiquettes sont faîtes pour ceux qui n’y connaissent rien et/ou peinent à s’y retrouver alors que la curiosité, la culture et l’ouverture d’esprit devraient seules guider les lecteurs dans leurs choix. Qu’y a-t-il donc d’évident dans les catégorisations sclérosantes édictées par les gardiens du Temple de la Critique et les Pharisiens peuplant les secteurs marketing des maisons d’édition ? Sans nous appesantir sur ces appellations tant stériles que vidées de sens avant d’avoir eu (le meilleur exemple " d’avortement sémantique " restant à ce jour celle de " SF Fantasy " !) sachons ne retenir que le plaisir gourmand ressenti à la lecture de ce surprenant pavé.

La force des Racines du Mal, au-delà du foisonnement intellectuel qui donne une chance au lecteur d’avoir un rapport actif avec les pistes et les univers qui lui sont proposées (à lui de choisir de creuser un peu plus loin celles qui l’ont accroché), est toute entière dans ce pari de départ : ne pas se laisser deviner, ne pas se laisser calculer. On ne sort pas indemne de cette lecture et un étrange sentiment de familiarité saisit le lecteur lorsqu’il emprunte à nouveau les trajectoires déjantées de Schatzmann et de Darquandier ; et cette ivresse n’est pas sans rappeler celle que l’on ressent à se repasser en boucle le même CD ou à revoir le même film (par exemple : Lost Highway de Lynch). C’est que Darquandier, à équidistance du Jim Lee de Hillerman et du détective câblé de Elfinger, demeure un scientifique ancré dans un réel en mutation constante dont les illusions sont autant de diagrammes de Mandelbrot voués à s’abîmer dans le réveillon du 31 décembre 1999.

Polar ou SF ? SF ou polar ? (on frémit en imaginant les titres de collection auxquels on a jusqu’ici échappé : " SF noire ", " Cyber-Noir ", " Thriller cyberpunk " etc. ad nauseam), un roman est toujours une tautologie pour peu que l’on envoie les étiquettes au vide-ordures ! Et quand bien même nous nous rabattrions sur la distinction la plus simple du moment ayant valeur opératoire dans le champ de la SF ( speculative fiction vs. cyberpunk, anticipation contre fuite en avant technologique) ce ne serait que pour retomber dans les mêmes ornières. Le problème et l’avantage des frontières c’est que l’on peut les franchir : tous les écrivains le font peu ou prou et certains électrons libres en ont même fait leur carte de visite. Un exemple parmi d’autres : le Printemps russe de Spinrad est-il un roman d’anticipation ou un bel exemple de hard science mâtiné de space opera ?

Non, redisons le une fois de plus : Les Racines du Mal est tout autant un roman d’anticipation qu’un thriller technologique, un roman policier nerveux et novateur qu’un essai frappadingue sur la dévolution des valeurs morales. Et si l’on veut trouver une continuation à la prose dantecchienne c’est tout naturellement ( ?) au Nouveau-Mexique qu’il nous faut aller la trouver, dans les pages de Sept jours pour expier (Days of Atonement, W.J Williams) qui mêlent fantastiquement un thriller rural quasi documentaire avec une formidable leçon de physique quantique à la sauce mystique.

Dantec serait-il un formidable jeteur de passerelles intergénériques ?

S’il a lu Gibson (cf. sa nouvelle Là où tombent les anges) il a aussi lu Nietzche, Spinoza et Kérouac. De même que l’homme est le produit de son histoire, un livre est celui de la culture de son auteur. La réussite et l’intérêt des Racines du Mal résident en grande partie dans cette volonté de transformer un médium codifié (le polar) en le transcendant par cette culture hypertexte qui donne à son héros une fragilité et une vérité revigorantes.

En guise de bibliographie :

DANTEC Maurice

La Sirène rouge

Les Racines du Mal

Là où tombent les anges

GIBSON William & STERLING Bruce

La Machine à Différences

SPINRAD Norman

Le printemps russe

WILLIAMS Walter Jon :

Câblé

Le souffle du cyclone

Sept jours pour expier

On lira aussi les aventures de Mongo le Magnifique de Georges CHESBRO parues chez Rivages (en commençant par Une histoire de sorciers) qui sont un des meilleurs exemples des relations transgressives et jouissives qui existent entre la littérature policière et fantastique.

Pour aller un peu plus loin dans la piste décalée à la manière du dernier Williams, on se reportera au Journal de nuit de Jack WOMACK (Denoël) et au lancinant roman de James P. BLAYLOCK, Les reliques de la nuit (J’ai Lu) (et si quelqu’un peut m’expliquer en quoi ce dernier est un ouvrage de, je cite, " SF Fantasy ", je veux bien me fendre d’un mea culpa en bonne et due forme ! !) ; soit deux livres récents et très abruptement catalogués " SF " mais qui n’en sont pas moins deux exemples significatifs d’une certaine tendance qui court des pages d’un Dan Simmons (L’échiquier du mal, Denoël) à celles d’un Tim Powers (Date d’expiration, J’ai Lu).

Quant aux amateurs de " pureté cyberpunk " (sic !), je les renvoie aux aventures désopilantes de Marîd Audran, le détective cablé de Georges Alec ELFINGER chez Denoël .

Enfin, pour les fans de polars pas sectaires, tous les romans de James ELLROY sont publiés chez Rivages et sont tous à lire ; de même que les romans navajos de Tony HILLERMAN. Quant aux aventures du Poulpe on peut les trouver aux éditions Baleine, chez tous les bons vendeurs de livres et pour des sommes ridiculement peu élevées (moins cher qu’une place de cinéma !).

PS : Quitte à enfoncer une porte ouverte pour les anglophiles en essayant d’ouvrir une brèche chez les francophones, je ne saurais trop vous recommander la lecture de la double série de Julian MAY. Les quatre tomes de sa Saga of the Exiles (parue aux Etats-Unis sous le nom de Saga of the Pliocene) que l’on trouve (certes difficilement) en poche chez Pan Books : The Many-Coloured Land, The Golden Torc, The Nonborn King et The Adversary (note de benedict : Ces quatres livres sont disponibles à partir de juin 99 en français aux éditions j’ai lu coll fantasy) ; ainsi que , chez le même éditeur, Intervention qui narre les événements précédant sa Galactic Milieu Trilogy : Jack the Bodiless, Diamond Mask et Magnificat (ce dernier étant pour l’instant, hélas, seulement disponible en hardcover ...). C’est à ce jour l’exemple le plus heureux et, selon moi, le plus aboutit, de ce que la rencontre de genres aussi divers que la fantasy, le space opera, le roman d’aventure pure, les paradoxes temporels, les histoires de personnages avec de pouvoirs paranormaux etc. (j’en passe et des meilleures !) peut accoucher d’un univers cohérent et exaltant qui résonne longtemps après que la dernière page ait été tournée.



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