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Les Univers d’un Magicien

Une rencontre insolite avec Tolkien

mercredi 1er décembre 2004, par Jean-Pierre Combaluzier, Pitche

Une rencontre insolite avec Tolkien

Il convient tout d’abord de préciser que quand Bonnal parle de l’œuvre de Tolkien, il faut comprendre Le Silmarillion et le Seigneur des Anneaux, car il passe volontairement sous silence tous les autres ouvrages. On peut aussi regretter que les nombreuses citations extraites des deux ouvrages retenus ne sont accompagnées d’aucune référence permettant de la replacer dans son contexte. Un lecteur de Tolkien effectuera cette démarche sans difficulté, mais cette lacune empêche tout autre lecteur de profiter pleinement de cet ouvrage.

Bonnal entame son exposé par nous prouver que l’œuvre de Tolkien est le reflet du système de pensées de Tolkien avec ses susceptibilités et ses préjugés. Il s’en dégage un portrait de Tolkien très proche de celui dressé par son biographe Carpenter : un membre de la bourgeoisie intellectuelle anglaise directement post-victorienne, avec tout ce que cela sous-entend de vie rangée et conformiste, mais aussi un individu à l’esprit aiguisé par la découverte des auteurs non seulement antiques et romantiques, mais aussi par l’exploration des épopées galloises et finnoises. Ce mélange engendre un conservateur de valeurs féodales et patriarcales typique du modèle défendu par l’Occident chrétien.
Bonnal cite alors la question qui le tenaille et qui est au cœur de son livre : comment cet être en apparence aussi rétrograde a-t-il pu séduire les contestataires qui hantaient les campus américains des années 1960 ?
La réponse repose dans les conséquences de son conservatisme : Tolkien est profondément attristé par son époque marquée par une industrialisation à outrance qui ravage le monde et qu’il honnit au point de rejeter son époque. "Mordor parmi nous", écrit-il dans son journal. Le progrès technique constitue pour Tolkien la matérialisation de la méchanceté (au sens chrétien du terme) dévastant un monde déchu. A ce matérialisme s’oppose d’une manière naturelle la vérité inhérente à la mythologie.

On aurait aimé trouver ici davantage d’emprunts à l’importante correspondance de Tolkien, déjà publiée lors de la parution du présent ouvrage, qui auraient appuyé ce constat. Cette carence d’information finit par laisser le lecteur sur sa faim, surtout s’il s’interroge sur la constance de ces positions aussi tranchées.

Maintenant que le constat est dressé, il reste à Bonnal à affiner le portrait. Il s’applique alors à démontrer que les diverses composantes de l’œuvre de Tolkien servent ce cri de douleur et de colère, tout en les mettant en parallèle avec les imaginaires celtes et nordiques, la construction des récits médiévaux, mais aussi des textes hindous (à savoir indo-européens), sans négliger des auteurs antiques comme Hésiode et sa fameuse Théogonie, ou les philosophes de son temps tels que Nietzsche et sa célèbre théorie du rejet et de la mort des dieux. Tolkien, imprégné des chants anciens et des concepts de son époque, utilise des techniques antiques pour dénoncer la dégénérescence de son temps. A la manière d’un magicien séduisant son auditoires par ses constructions et ses tours, il nous propose un univers parfait constamment menacé.

Bonnal commence par le plus facile, à savoir les hobbits, qui rassemblent des qualités chères à Tolkien : le sérieux, la rigueur, l’honneur et la capacité de se surpasser en cas de besoin, qu’ils mettent au service d’une existence tranquille, insouciante et festive, davantage artisanale qu’agricole et foncièrement technophobe. Il s’agit en bref de petits bourgeois à l’anglaise. Bonnal se range sans réserve dans le camp des auteurs qui voient dans la Comté une transposition de l’Angleterre idéalement rurale. Ils incarnent même l’humanité idéale, contrairement aux humains si facilement tentés par le matérialisme destructeur. Si on appliquait la typologie de Dumézil, ce que Bonnal ne manque pas de faire, ils occuperaient, la fonction des producteurs soulignée par leur appétit et leur tabac.

Dans cette manière d’aborder l’œuvre de Tolkien, la fonction guerrière représente le moteur du récit : le Silmarillion constitue une rébellion contre un ordre féodal menée par les races les plus jeunes, et Aragorn rétablit un ordre du monde avant d’être un dispensateur de richesses au terme du Seigneur des Anneaux. L’insistance de Tolkien sur cette fonction s’explique par ce que Bonnal appelle l’anthropophobie de Tolkien, pour qui le malheur vient de la race humaine. La nature du mal consiste d’ailleurs à bouleverser l’ordre cosmique. Seuls quelques individus font exception à cette décadence, qui se caractérisent par des traits physiques nordiques. En cela, Tolkien, comme le souligne Bonnal, s’inscrit dans la tradition du récit médiéval : les qualités morales s’expliquent par la qualité du lignage, et elles se lisent sur le visage du bon roi dont les largesses sont un élément de sa fonction. Quant à Gandalf, sage messager sans âge, éternel, hors du temps, être primordial et de commencement du monde, il s’intègre logiquement dans la fonction de gardien des traditions primordiales et de l’ordre idéal.

Le voyage, avec ses difficultés et ses épreuves, revêt une valeur initiatique, comme le chemin parcouru par le chevalier errant. Il est souvent côtoyé par l’angoisse, qui s’impose de plus en plus et par gradation, comme dans le Seigneur des Anneaux. D’ailleurs, Aragorn n’est-il pas avant tout un marcheur ? Sous cet angle, la descente des ents contre l’Isengard s’empare du symbole des plus vieux habitants qui marchent contre le monde moderne. Dès lors, les descriptions des paysages acquiert une grande importance. Pour exemple, on peut citer la Lorien, îlot isolé dans un monde qui lui est étranger, difficile d’accès et secrètement protégé, lieu de passage vers un autre monde et un autre temps comme il en existe dans la tradition celtique. Les objets participent à ce procédé narratoire. L’épée brisée et ressoudée, rappelant le pouvoir royal détruit et restauré, renvoie à la légende arthurienne. Les bijoux, issus de matériaux chtonniques, sont de toutes les légendes, où ils sont un symbole d’union et de puissance, et ils expriment l’énergie primordiale. Et ce ne sont là que des exemples. La cosmogonie de Tolkien participe des mêmes sources. L’apparition du mal et des forces mauvaises dans le Silmarillion s’apparentent à la tradition chrétienne, avec en plus la nostalgie des temps anciens et de l’âge d’or mythique. Comme dans les mythologies grecques et scandinaves, les dieux sont issus d’un principe premier, et se partagent les mêmes fonctions. Enfin, le chant et la musique constituent la trame du monde.

Les personnages de Tolkien connaissent les mêmes préceptes moraux qui empreignent notre monde féodal. La trahison est le pire des crimes, et, comme dans les épopées médiévales, revêt deux formes : l’immédiate, claire et précise, à la Sauron, et l’involontaire, qui frappe des acteurs malheureux minés par le doute, comme Boromir. Par ailleurs, on ne peut utiliser le mal contre le mal, mais un traître, comme Gollum, peut se trahir. Il est enfin interdit de désespérer de la vie, péché ultime contre l’esprit.

Le chant de Tolkien est triste : tout ce qui était avant était beau, et tout fut anéanti par les hommes à l’esprit malfaisant. Il ne reste plus aux êtres d’exception, touchés par l’éternité, comme les elfes, qu’à se retirer dans un autre monde inaccessible, dans une atmosphère mélancolique de mythes grecs et de romantiques allemands. Seuls demeurent les humains, avec leurs étranges qualités et leurs indéniables défauts. Le crépuscule du monde de Tolkien, qui à l’instar de Platon et de Saint Augustin, nous a fait entrevoir la communauté idéale, est celui de l’imaginaire et du rêve et le glas de la tradition primordiale. On est pris par le tournis face à ses perpétuels aller et retour entre des traditions multiples. Tolkien ne serait-il pas, comme Gandalf, un être du passé et du présent, une voix à la fois actuelle et hors du temps ?


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Les commentaires sur cet article

2006-12-08 14:33:40 - gmzme

En fait, il faut savoir que sa démarche s’inscrit dans quelque chose de bien plus ancien que le victorien. En effet, la révolution industrielle en Angleterre s’est faite en supprimant les droits de commune clôture dont bénéficiaient les paysans anglais : ce système qui mettait en commun de maigres ressources était — comme l’est toujours aujourdh’ui toute forme d’entreprise collective ou coopérative — un obstacle au capitalisme agressif. En réduisant les paysans les plus pauvres à leur maigre lot, on les obligeait à le vendre à bas prix et à s’exiler dans les villes. En bénéficiaient les latifundiaires et les industriels.
C’est à quelque chose d’équivalent que nous assistons depuis une vingtaine d’années dans nos pays.
Au XVIII° siècle, la protestation contre cet état de choses était le fait de types comme William Blake, dont le poème Jerusalem reste encore aujourd’hui chanté par toutes les chorales scolaires anglaises.
Il dit :
"Et ces pieds, dans les temps anciens, ont-ils foulé les vertes montagnes de l’Angleterre ?
Et le saint agneau de DIeu a-t-il été vu sur les gracieuses patures de l’Angleterre ?
Et est-ce que le visage divin a brillé sur ces collines ennuagées ?
Et Jérsalem fut-elle constuite ici, parmi ces sombres moulins sataniques ?

(On reconnaîtra ici le moulin de Ted Sandyman).

Le reste du poème comporte des éléments connus :
Apportez moi mon arc d’or brulant
Apportez moi mes flèches de désir
Apportez moi ma lance : O nuages, déployez-vous !
Apportez-moi mes chariots de feu !
Je ne cesserai pas le combat mental
Ni mon épée ne dormira dans ma main
Tant que nous n’aurons pas construit Jérusalem
Dans la terre verte et agréable de l’Angleterre.

William Blake

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