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 Fiction

La Douche

écrit par Lyagor

mardi 13 décembre 2005, par Lyagor

Je hais le matin. C’est sans doute un constat peu original au sein d’une espèce humaine soumise aux lois de la pointeuse, mais ça n’en reste pas moins une vérité incontestable. Je hais le son nasillard du réveil, l’agressivité de l’air frais au sortir du cocon, la teinte blafarde du petit jour et la gueule des présentateurs de télé matin. Quand j’étais petit, je pensais que l’habitude du lever venait avec l’âge ; qu’après tout, l’expérience de milliers de levers matinaux devait aider à supporter l’épreuve avec plus de dignité ou moins de mauvaise humeur. Las, le temps m’a clairement montré que je me fourvoyais. Loin d’arranger les choses, l’âge rend les matins plus exécrables encore ; quand l’énergie de la jeunesse s’en va, quand la perspective de concours de billes à la récré ou de batailles de purée à la cantine n’est plus là, quelle force nous reste-il pour lutter contre la flemme ? Oh bien sûr il faut se lever pour gagner sa croûte, pour payer le loyer et les chausses de sa femme, bien sûr il faut arriver à l’heure pour faire plaisir au patron et rester sur la liste des candidats à la prochaine promotion, bien sûr l’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt, bien sûr...On ne m’ôtera pas de l’idée que si l’homme faisait la grasse matinée plus souvent, on verrait plus de sourires aux infos. Peut-être même qu’on aurait pas exterminé le dodo. D’ailleurs, je me demande quels sombres imbéciles ont bien pu vouloir la mort d’un animal au nom si sympathique. Merde, le dodo, c’était quand même une incarnation de la bonhomie, une invitation vivante à la farniente la plus béate. Ses bourreaux devaient être des frustrés, des aigris, ou bien des insomniaques. Peut-être des patrons. Je les imagine brandir des attache-cases ensanglantés au dessus des infortunés volatiles en hurlant “Pas de dodos chez nous ! Les employés commenceront à 8 heures !”. Salauds de patrons. Pauvres dodos.
Les paresseux n’ont pas encore été exterminés, eux, c’est déjà ça. Peut-être est-ce parce que leur écosystème naturel est plus difficile d’accès aux patrons ? L’Amazonie en costume-cravate, on a beau dire, c’est quand même du sport. Bon, ces hautes considérations ne me mèneront hélas nulle part. Le radio-réveil, mesquin comme à son habitude, me signale que je suis arrivé à la limite de mon sursis habituel et qu’il me faut m’extirper de ma couche dans les deux prochaines minutes si je ne veux pas commencer la journée sous les remarques désobligeantes de ma femme et du boss. Cruelle nécessité. Foutue vie.

Heureusement il y a la douche. Oasis de bonheur dans la grisaille matinale, la douche me fait l’effet d’un sourire d’enfant : fugace, mais toujours agréable. Mouais, on ne peut pas dire que je sois doué pour les métaphores. J’aurais pu dire fellation, ça marchait aussi bien.
Je me déshabille prestement, omettant à dessein de m’infliger le spectacle d’un corps flasque dans le miroir. L’air est froid ce matin, et ma chair tendre est une proie idéale pour ses crocs aiguisés ; ça non plus, ça ne change pas avec l’âge. Le rideau de douche est tiré, la tuyauterie commence à frémir. Plus que quelques secondes à attendre, et...
...Alléluia. Une eau chaude et salvatrice déferle sur mon corps reconnaissant. Elle imprègne mon cuir chevelu, s’écoule entre mes omoplates, court le long de mes jambes. Son contact est une caresse langoureuse qui m’enveloppe d’un lange de chaleur protectrice. J’adresse un bras d’honneur mental et rageur à l’intention de l’air froid qui m’agressait encore quelques instants plus tôt. Maintenant que je suis sous la douche, je suis invulnérable.
Comme tous les matins, je m’amuse avec la température de l’eau, la réglant par touches infimes jusqu’à ce qu’elle soit absolument parfaite. Vient ensuite le temps de la dégustation : pour qui sait l’apprécier, la douche est un plaisir de fin gourmet. Jouir d’une douche, c’est se livrer sans retenue au courant purificateur qui vient vous laver de la crasse accumulée depuis la veille. C’est sentir la chair et l’âme se tonifier sous le doux martèlement des gouttes, effacant les cernes et les idées grises avec une égale facilité. C’est savourer l’étreinte du trésor fluide qui vous embrasse sans retenue, donnant avec l’inépuisable générosité des amants de vingt ans sans jamais demander en retour. Une douche, bordel, c’est le nirvana à portée de robinet.
Hélas, les plaisirs les plus intenses sont souvent les plus courts. Dans quelques minutes il faudra sortir et, dans un mouvement de poignet, dans un crissement déchirant, la magie disparaîtra, rendant au monde son hostilité, son air froid et ses tons gris. Il faudra retourner de l’autre côté du miroir, en feignant de ne pas voir les larmes ruisseler du pommeau du complice trop brusquement abandonné.
Je me suis toujours demandé ce qui se passerait si on ne sortait pas de sa douche. Si on décidait d’envoyer paître le quotidien pour rester dans sa petite bulle liquide. Un vieux fantasme, jamais assouvi bien sûr ; ce ne serait pas...raisonnable. On vient frapper à la porte de la salle de bains. Ma femme m’annonce qu’elle part travailler, elle me conseille de me dépêcher pour ne pas être en retard et rajoute qu’elle m’aime. Je l’entends sortir et refermer doucement la porte derrière elle. Me voilà seul maître à bord.
Il faut vraiment que je sorte de cette douche, que je brise l’envoûtement de cette sorcière liquide. Une adorable sorcière, vraiment ; la caresse de l’eau n’a jamais été aussi tendre. Voyons, que m’arrivera-t-il si j’arrive en retard ? J’aurai droit à une remontrance du patron, voilà tout. La belle affaire. Après vingt-trois ans d’ancienneté dans la boîte, dont les huit dernières sans la moindre promotion, je ne pense pas avoir grand-chose à perdre dans l’affaire. Je tente de chasser le démon tentateur qui s’est infiltré en moi, mais il est déjà trop tard : agrippé à mon esprit tel une sangsue, il ne me lâchera plus. Le combat est perdu d’avance, et d’ailleurs je n’ai aucune envie de la gagner. Aujourd’hui j’envoie paître le quotidien. Aujourd’hui je reste sous ma douche.
Les premières minutes de mise à l’épreuve de cette résolution soudaine sont les plus pénibles. Je suis tiraillé par le remords, manquant mille fois de changer d’avis, de couper l’eau et de me ruer dans la voiture à demi nu direction le travail. Mais à chaque fois la voix rassurante de l’eau qui coule reprend invariablement le dessus. Je me sens si bien en elle, comment pourrais-je la quitter ? Passée la première phase d’angoisse, l’excitation vient me titiller les neurones et les zygomatiques. Je nage littéralement dans l’imprévu, j’ai brisé la chaînes de la routine, et me voilà voguant en pleine aventure. Bon, aventure, aventure, le terme est peut-être un peu fort. Je m’imagine invité à une émission de divertissement sur le thème des baroudeurs de notre temps, et quand on me demandera “alors Jean-Jacques, parlez-nous de votre aventure” je répondrai “Oh, hé bien vous voyez, un jour j’ai pris une douche super longtemps !”. Un éclat de rire vient perturber la mélopée de l’eau qui tombe. Je me sens bien, je me sens revivre. C’est un petit pas pour l’homme, mais un grand bond pour mon humanité personnelle.

Le temps s’écoule au rythme du courant aqueux qui me submerge. Il devient une notion inconsistante et élastique que mon esprit ne se donne plus la peine d’appréhender. La terre peut bien s’être arrêtée de tourner, on a peut-être découvert le vaccin contre la guerre, je m’en fiche. Tant qu’on ne me coupe pas l’eau, plus rien ne peut me toucher.
Je sens mon cerveau se relâcher, m’efforce de faire le vide. Une sensation curieuse m’envahit, une sorte de torpeur intellectuelle progressive. J’ai l’impression de dormir éveillé ; de régresser vers un état de conscience inférieur. Ce n’est pas désagréable, bien au contraire. L’eau est douce et chaude, me rappelle le liquide foetal. C’est une eau nourricière qui m’a recueillie en son lit avec une tendresse toute maternelle. Je me sens apaisé et tranquille. Ici, dans cet écrin protecteur, rien ne peut m’arriver.

Rien. Le bruit des gouttes qui me martèlent doucement le crâne est le seul lien qui me rattache encore à la réalité. On dit que les chinois avaient inventé une torture particulière. le supplice de la goutte. Il s’agissait d’attacher un prisonnier et de la lui déverser de l’eau sur le crâne goutte par goutte, avec une infinie lenteur. Il parait que les victimes de cette pratique perdaient immanquablement la raison. Curieux. Comme quoi tout n’est qu’une question de proportions. Une simple goutte est un supplice, mais une myriade est un délice. Oh oui. Un délice.
J’essaye de bouger mon corps désormais engourdi dans son carcan liquide, mais mes gestes sont patauds. Tiens, c’est curieux. Je n’ai pas le souvenir de m’être assis. Tout est devenu tellement différent. Qu’est-il advenu du temps ? Existe-il encore ? Cela n’a plus d’importance. L’univers se résume à cette douche.

Une petite voix tout au fond de ma caboche tente de se faire entendre. Emergeant avec peine d’un opaque brouillard cérébral, elle essaye de me dire que quelque chose ne va pas. Mon état d’hébétude est inquiétant. Je me sens si faible, incapable de réfléchir, incapable d’agir. Je tente de lever un bras, de me remettre d’aplomb. Mais le poids de l’eau m’en empêche. Cette chape liquide qui me recouvre semble à présent peser des tonnes. Je lutte avec le peu d’énergie qui me reste, mais ma volonté est faible et mon cerveau défaillant. La vérité s’impose à moi dans un éclair de lucidité mais je n’ai même pas la force de paniquer. Il est trop tard, bien trop tard. L’eau m’a pris, je lui appartiens désormais. Enfermé par le déluge de gouttes dans une hermétique prison fluide, je suis son prisonnier. Je suis à sa merci.
J’ai eu tort de penser que l’eau ne me voulait que du bien. L’eau est une sirène qui dévoile à présent sa véritable nature. Je me suis livré à elle corps et âme. Je me suis jeté tel une proie dans sa toile liquide, et elle s’apprête maintenant à réclamer son dû. A me dévorer avec lenteur. Je la sens satisfaite ; je peux voir son regard sans yeux, son sourire sans visage. Un sourire carnassier qui se réjouit du festin qui l’attend. Toute motion m’est désormais impossible, il ne me reste que la pensée. Ce corps que je ne contrôle plus est totalement flasque ; loins d’être tonifiés, les muscles se sont désormais avachis, attendris telle une viande prête à être consommée. Une sensation curieuse me parvient en provenance de mon crâne. Horreur. Mes cheveux sont en train de tomber. Par poignées. Ils glissent le long de mon corps et vont se perdre dans le siphon vorace. Le festin a commencé. L’eau qui me recouvre est un suc qui s’apprête à me digérer inexorablement. Sur mon crâne désormais nu, l’attaque semble s’accélérer. Le martèlement des gouttes s’est intensifié, l’eau cherche frénétiquement une voie d’entrée, un moyen d’accéder à mes délices corporels si longtemps convoités. Je ne peux pas lutter. Elle me dévore.

C’est ma femme qui a retrouvé mon corps inerte en revenant du travail. On m’a emmené à l’hôpital, où j’ai repris connaissance après deux jours de coma. Les médecins m’ont affirmé que j’avais eu un malaise cardiaque en prenant ma douche. Rien d’extraordinaire en fait, et pas de séquelles ni de traitement lourd à suivre, juste quelques pilules pendant le repas. Plus de peur que de mal en somme. Par contre, aucun des médecins présents n’a pu expliquer la perte brutale de tous mes cheveux.
Dix ans se sont écoulés depuis cet incident. Curieusement je ne suis pas devenu hydrophobe, mais ma fascination pour l’eau a disparu. Je sais maintenant que sous l’innocente apparence d’un allié matinal se cache un redoutable prédateur. Sans doute par crainte du ridicule, je n’ai parlé de ce secret à personne. Peut-être sur mon lit de mort ? “Fiston, il faut que je te dise...Méfie-toi...de...l’eau !”. Mouais, avec un avertissement pareil il risque de finir alcoolique plutôt qu’autre chose.
On frappe à la porte de la salle de bains. Je souris. C’est ma femme. Ma douche a commencé depuis 10 minutes, alors elle frappe pour me demander si tout va bien. Je la rassure. Cela fait 10 ans que ça dure : tous les jours, si ma douche excède les 10 minutes, elle vient aux nouvelles. Inlassablement, avec dévotion. Pour vous parler franchement, si cette aventure, car finalement c’en fut bien une, ne m’a rien apporté, elle m’a au moins permis de me rendre compte d’une chose que j’avais perdue de vue depuis longtemps.

J’adore ma femme.



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