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 Fiction

Le labyrinthe

mercredi 26 juillet 2006, par Lyagor

Sous le ciel gris et fade caractéristique des mois de novembre rigoureux se dessine une petite ville tranquille comme il en existe tant dans le Nord-Est de l’Amérique. Ici, des bâtiments récents en brique rouge côtoient des maisons de bois peint datant du siècle dernier, formant un ensemble triste à l’esthétisme douteux. Les néons des rares échoppes clignotent sans enthousiasme, les feuilles mortes qui ornent oisivement les trottoirs bayent aux moineaux et même les feux de signalisation semblent s’acquitter de leur tâche en traînant les pieds. Dans une ruelle d’une remarquable banalité, deux silhouettes se détachent et s’avancent l’une vers l’autre. Bientôt elles se croiseront, c’est inévitable. Approchons-nous un peu.

D’un côté, nous avons un adolescent plutôt grassouillet, arborant au dessus d’un ensemble jogging rouge/ T-shirt vert du meilleur effet une casquette des Broncos, des lunettes carrées à monture noire et quelques boutons d’acné. Lui, c’est Thomas Ginepri, dit Tom. Tom est étudiant en sciences des communications à l’université de la ville ; élève moyen mais passionné par l’informatique, il passe l’essentiel de son temps libre devant son ordinateur, accaparé par des forums de discussion ou des jeux massivement multijoueurs. Le manque d’exercice et d’interactions sociales n’ont pas contribué à faire de lui un homme : bien qu’il approche des 20 ans, on ne lui en donne généralement pas plus de 16. Mais Tom n’a cure de ces considérations ; aujourd’hui, il a le regard noir du prédateur humant la curée. Prêt à l’attaque, se délectant à l’avance du combat en perspective, il serre les poings tandis qu’un sourire carnassier se forme sur ses lèvres charnues.
Tom s’avance d’un pas décidé. Vers son destin.
De l’autre côté de la rue, avançant à petits pas et traînant un cabas à roulettes vide, nous avons Dorothy. Mère afroaméricaine d’une famille de cinq enfants, elle partage son temps entre les besoins de sa progéniture et son boulot de conseillère-vendeuse dans un magasin d’électroménager local. Aujourd’hui, sa préoccupation principale est la liste de commissions qu’il lui faut ramener du general store. Surtout, il ne faut pas qu’elle oublie la boîte de crayons de couleurs pour le petit Stevie. Et les chewing-gums goût pastèque pour William qui a bien travaillé à l’école cette semaine. Et un nouveau peigne pour Sonia qui a perdu l’ancien. Quelle tête de linotte cette Sonia, tout le portrait de son père.
Concentrée dans ses pensées, elle ne prête pas attention à ce qui arrive en face d’elle : elle ignore que depuis quelques secondes, elle s’est transformée en proie. Peut-être avertie par un instinct de survie miraculeusement réveillé des tréfonds de son être, elle lève les yeux, croisant le regard d’un jeune adolescent assez laid portant une casquette des broncos.
Un adolescent qui la regarde étrangement.
Poursuivant sa route, elle baisse les yeux vers ses pieds et se reconcentre sur ses commissions. Ah oui, et une livre de beurre aussi. Dans son dos, elle ne peut pas voir le sourire plein de malice de Tom, qui a sorti de sa poche de jogging un petit carnet et un crayon. Apparemment satisfait du résultat de quelque calcul mystérieux, il reprend sa route d’un pas (presque) léger. Triomphant, il murmure pour lui-même quelques mots aux sonorités sybillines :
“Ouais, encore 200 XP et je monte de niveau !”

Pour comprendre le comportement étrange de Tom, il faut revenir quelques mois en arrière, à l’époque où, fraîchement admis à l’université locale, notre héros vint emménager dans ce quartier de la ville, véritable dédale de ruelles étriquées aux multiples détours formant un écheveau inextricable et piégeur pour le visiteur imprudent. Après s’être perdu maintes fois en essayant de rentrer chez lui, Tom eut tôt fait de rebaptiser son quartier “le labyrinthe”. Chaque ruelle prenant des allures d’obscur couloir de donjon, les excursions extérieures devinrent alors nettement plus amusantes. Pour pimenter le tout, Tom eut l’idée d’un jeu très simple mettant à contribution les passants innocents : se mettant dans la peau d’un intrépide aventurier tel qu’il en incarnait déjà des douzaines par écran 17 pouces interposé, il arpentait le labyrinthe à la recherche de créatures -les passants, donc- à affronter et vaincre. N’ayant que peu d’aptitudes naturelles aux arts martiaux et au maniement des armes à son grand regret, il eut l’idée d’une méthode de combat bien plus satisfaisante : pour engager un affrontement, il lui suffisait de regarder son adversaire droit dans les yeux. Si l’adversaire baissait les yeux le premier, Tom gagnait le combat et des points d’expérience ; sinon, il perdait la mise et repartait moralement blessé.
Bien entendu, tous les adversaires ne rapportaient pas le même nombre d’XP ; les enfants valaient par exemple moins que les personnes de son âge ou les adultes. Quoique. Un jour, à un arrêt de bus, il croisa le (regard de) fer avec un bébé dans une poussette. Le bambin, pas impressionné pour deux sous par la stature de cet étrange inquisiteur soutint avec de grands yeux étonnés le regard de son aîné qui, piteux, dut rompre le combat après plus d’une minute de lutte acharnée, la maman devenue suspicieuse semblant prête à appeler la police. La vie d’aventurier était certes exaltante, mais aussi parsemée d’échecs cuisants, Tom n’allait pas tarder à l’apprendre.

Bon, il faut bien le dire, la condition d’handicapé social n’était pas vraiment une classe de prestige pour le petit jeu que Tom s’était inventé. Quand les seules interactions directes que l’on entretient avec l’espèce humaine se résument à des échanges d’adresses URL par forum interposé, soutenir directement le regard d’une créature vivante a tout d’une quête épique. Mais qu’importe, tout le monde savait que les bons héros commençait toujours paysans. Aujourd’hui Tom n’était que niveau 1, mais bientôt le monde tremblerait devant son regard d’acier, mouhahahaha.
Enfin ça c’était le plan.
Les débuts de Tom dans le labyrinthe furent difficiles. Observant beaucoup mais hésitant à passer à l’attaque, il frôla beaucoup de monde, fit profil bas dans les ruelles les plus fréquentées, et perdit lamentablement ses premiers duels, même contre les adversaires les plus modestes (les enfants de l’école Lincoln, rebaptisés Kobolds). En plus, personne sur les forums qu’il fréquentait se semblait en mesure de résoudre ses problèmes, un comble ! Heureusement pour Tom, la confiance finit par venir petit à petit et le jour de son premier duel victorieux (contre une Koboldette de huit ans encore plus timide que lui) fut à marquer d’une pierre blanche. Ce fut ensuite l’escalade. Bientôt, Les kobolds de l’école Lincoln ne furent plus un challenge, et il était de taille à se frotter au boucher-gobelours, aux clochards-zombies, voire même les jours de griserie aux professeurs-flagelleurs mentaux. Bien sûr, certains monstres restaient inaccessibles : il y avait notamment cette petite vieille voûtée au regard incroyablement dur qu’il eut tôt fait de rebaptiser Tyrannoeil. Il y avait aussi cet afro à l’allure inquiétante qui était certainement un serial killer. Tom changeait de trottoir dès qu’il l’apercevait : hé, quel aventurier inconscient affronterait un dragon noir avant le niveau 15 ? Et puis bien sûr il y avait les jolies filles, ces puissantes enchanteresses au regard insoutenable. Tom s’était résolu à ne pas les affronter avant d’avoir gagné...oh, au moins +5 à son jet de volonté.
Outre les conséquences positives de ces sorties répétées sur le physique de Tom (il avait gagné un joli teint de pêche et perdu quelques boutons ainsi que deux kilos dans l’affaire), il se sentait également bien plus viril, bien plus puissant qu’auparavant. Bien sûr, les gens du quartier commençaient à chuchotter sur le compte de cet ado étrange au regard si fixe, mais Tom n’en avait cure : après tout, ses vrais amis se trouvaient sur des forums internet, pas dans la vraie vie.

Aujourd’hui Tom est content : il ne lui reste que 200 points d’expérience à gagner pour passer niveau 6. Brandissant fièrement son regard à la ronde, il s’avance en conquérant dans les allées sinistres du labyrinthe, défiant quiconque serait assez inconscient de croiser ses prunelles. Il finit par aviser une proie. Une jeune d’à peu près son âge, plutôt rondouillette, heureusement pas très jolie, aux cheveux blonds-châtains mal peignés. Allez, ça vaut 100 XP, pas plus, et ça va saigner. La pauvre. Tom a un peu de peine pour elle, mais tel était son funeste destin : lui servir de victime expiatoire. Les héros devaient savoir se montrer impitoyables, c’était ça ou redevenir paysans.
Recourant à une technique maintes fois éprouvée, Tom relève la tête une fois arrivé à 5 mètres de sa proie dans un geste lent et calculé. Son regard affûté se délecte déjà de l’iris tendre dont il festoiera dans un instant.
Il croise le regard de l’inconnue. Dans une seconde elle baissera les yeux, vaincue et penaude. Dans un instant...
Un instant qui ne vient pas.
L’inconnue continue à le regarder fixement. Tom ralentit le pas, son attaque éclair ayant inexplicablement échoué. Elle en fait autant. Les regards s’entrechoquent avec une violence inouïe, mais nul ne parvient à prendre l’avantage. Le coeur de Tom s’emballe : il est hors de question qu’il perde contre un adversaire pareil si près du level up.
Les adversaires sont obligés de s’arrêter pour continuer leur bras de fer visuel. Figés dans une posture d’attente, aucun d’entre eux n’ose ciller. Les secondes s’égrènent, interminables, dans une immobilité absolue. Une goutte de sueur se forme sur la tempe droite de Tom tandis que l’inconnue devient écarlate. Dans une fiat bleue qui passait dans la rue à cet instant précis, la vision de ces deux iguanes humains hypnotisés par leur propre regard déclenche une crise d’hilarité chez le petit Tony, 8 ans.
Tom est le premier à se rendre compte de l’absurdité de la situation. Baissant brusquement les yeux, il se met bafouiller : “Je...Je m’excuse mademoiselle, je...” et reste interloqué en l’entendant s’exclamer dans un cri de satisfaction intense :
“Yes ! 200 XP !”
Cette fois, le regard qu’envoie Tom à l’inconnue n’a plus rien de prédateur : il est abasourdi.

Et dans cette petite ville tranquille du nord-est des états-unis, sous un ciel gris annonciateur de lendemains qui tremblent et sous le regard paisible de moineaux impavides, deux geeks sans histoires venaient de succomber à l’attaque sournoise (+4D6 de dégâts type foudre) d’un monstre invisible qu’ils ne se seraient jamais attendus à croiser dans le labyrinthe.

Un monstre nommé l’amouuuuuuuuuur.



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