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 Fiction

Secrets de Famille

lundi 28 août 2006, par MrSel

Ce téléphone me réveille une fois de trop. A tâtons, je décroche, et en me levant à demi, j’ouvre la fenêtre en grand pour laisser l’air et le jour me libérer de la nuit. Au téléphone, une tante oubliée. Son époux est mort sans faire de bruit.

Je suis finalement arrivé dans cette maison endeuillée, après une route
éreintante. Quelques sanglots se font entendre au fond du couloir. Mes parents ne pourront pas venir, je les représente. Quelle indécence ! Le long couloir est suffisamment spacieux pour que je respire, assez blanc pour que j’y puisse marcher. Sur la droite, le bureau du défunt. Tout semble y avoir été laissé en plan, à l’exception du corps. Je m’y attarde, sur le seuil, redoutant d’entrer dans cet espace presque sans fenêtre.

Un cigare s’est éteint de lui-même dans un cendrier de verre. Un journal
financier, ouvert sur la page des cotations, chevauche l’accoudoir. La chaîne hi fi s’est mise en veille et fixe sur moi son œilleton lumineux froid. Les rangées impeccables de livres, comme des soldats, gardent la pièce des intrusions sonores. Un silence oppressant engourdit l’air. Je me sens vaciller, et les murs semblent se rapprocher de moi de leur écrasante stature.

Je continue de marcher et de me diriger vers la cuisine. Les platitudes
maladroites du deuil commencent.

L’inspecteur Phatte est engagé par la famille pour investiguer les circonstances de la mort. Je trouve cette décision ridicule. Soyons raisonnables un instant : l’examen du médecin qui est venu constater le décès suggérait un arrêt cardiaque. Et honnêtement, nous savons tous que la consommation effrénée de cigares entraîne ce genre de désagrément. Mais les gens riches peuvent se permettre de croire que leur mort n’a rien de naturel. Ils convoitent tout comme s’ils étaient immortels mais la faible banalité de la mort les exaspère. Ils préfèrent imaginer un complot, un assassinat, quelque chose pour justifier leur illusion de toute-puissance.

J’ai rendez-vous avec cet inspecteur ce soir.

Phatte est moi sommes d’accord : le décès paraît bien naturel. Il avait amené les conclusions légistes. Crise cardiaque. Ma tante n’a pas exagéré : le visage de son époux s’est figé dans une expression de crainte poignante, même sur le cliché. Etrange comme certains muscles se figent dans la mort.

J’ai assuré Phatte que nous ne lui tiendrons pas rigueur si son enquête
n’aboutissait pas. Il va quand même mené une petite enquête pour « la forme ». Avec ma bénédiction, mon cher.

Enterrement sans joie, sans regrets. L’église était grande, mais la présence de tant de personne m’a empêché d’y rester plus de dix minutes.

Phatte m’a laissé des messages. Il a trouvé quelques activités inattendues dans les habitudes du mort. Une maîtresse, il y a plus de dix ans. Des dons conséquents à une bibliothèque universitaire. Des pots-de-vin dans le secteur de l’agroalimentaire. Des bourses à des étudiants musiciens. Je n’en avais pas la moindre idée. Pas de quoi défrayer la chronique, selon mon opinion blasée, même si je reste curieux de savoir comment il a pu cacher tout ça de tout le monde.

La police est venue dans mon appartement. Ils étaient bien sûr impressionnés par la hauteur de plafond. Trois hommes quelconques, avec des questions routinières apparemment. Après mes réponses, ils ont lâché le morceau : Phatte est mort. Il est probable que je sois la dernière personne à avoir eu des contacts avec lui. Il s’est éteint chez lui, hier soir. Les circonstances paraissent anodines.

Mais dans ce cas, pourquoi venir me questionner moi ? J’ai eu la réponse
quelques heures après. Comme cette question me trottait dans la tête, je suis allé à la morgue, exigé le compte-rendu d’admission. Le corps était encore là, et Phatte arborait la même expression de terreur figée, sur son lit de métal. Les circonstances de sa mort ressemblent étrangement à celles du décès de mon oncle. Il était chez lui, seul, et il est mort, simplement.

Je suis chez lui. J’ai la tête qui tourne un peu. Ses murs sont sombres et les étagères omniprésentes, le capharnaüm complet de son appartement m’opprime. Au travers de la pesanteur de mes propres craintes, je titube dans son appartement. Mais je trouverai ce qui ne va pas.

Son bureau est un bazar infernal de papier et de photos. Un vieil ordinateur éteint, des lampes, du matériel d’écoute, des appareils photographiques émergent des flots désordonnés de documents froissés. Je progresse lentement jusqu’à la fenêtre et l’ouvre en grand, aspirant l’air extérieur à longues goulées. Puis je me retourne vers cet antre suffocant.

Du coin de l’œil j’aperçois un carton portant le nom de famille de ma tante. En marchant lentement, je m’en approche et le soulève. Dedans, des objets personnels du mort. J’emporte ça chez nous, je ne peux plus rester.

Phatte a fait un travail méthodique, il faut le reconnaître. Il a analysé la nature du papier du journal, celle du cigare, fait des relevés dans le système d’aération. Rien, pas une trace de poison ou d’une substance allergène. Ils a même réussi à récupérer des documents officiels qui ont dû, à l’époque, être bien enterrer. Notamment une synthèse de plusieurs examens psychiatriques. Il semblerait que mon oncle ait développé une peur irrationnelle du sang. Amusant. Je ne lui jetterai pas la première pierre.

Dans le carton, il y a une pochette de CD vide. Il est singulier que Phatte se soit préoccupé de la pochette si elle ne contenait rien. Le CD devait se trouver quelque part dans son bureau et je n’ai pas fait attention à ça quand j’ai découvert le carton. Je redoute de devoir retourner dans ce bureau oppressant.

Je suis de nouveau dans cet appartement confiné. Je cherche parmi les papiers épars le CD. Rien. Il commence à faire chaud. Une fulgurance traverse mon esprit à travers l’engourdissement de la peur : dans le matériel d’écoute, il doit y avoir un lecteur. Oui, le CD est bien là. Il s’agit d’un CD vierge. Qu’est-ce que je perds à l’écouter ici, rien qu’une minute ?

Le son est anormalement aigu. Puis, il passe rapidement dans le battement régulier d’une percussion osseuse. J’ai l’impression que les murs résonnent à la mesure des ces battements hypnotiques. A chaque battement, les murs convulsent vers moi, se déforment et reviennent à leur aspect premier, ils vibrent dans l’air et manquent de me percuter. Le plafond s’assombrit à chaque ondulation, il semble suinter d’un fluide obscur et collant. Je viens de sentir la dureté du sol contre mon crâne, le martèlement obsessionnel remplit mon être et les murs se déforment de manière impossible, ils viennent m’écraser de leur poids, m’étouffer sous leur pesanteur asphyxiante. La musique semble émettre une note aigu impossible, une douleur acérée lui fait écho dans ma poitrine.



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