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 Fiction

Souffle Immaculé

lundi 28 août 2006, par MrSel

Tout a commencé pour une bête histoire d’hygiène. Même moins que ça, de perception d’hygiène. C’est en voulant éviter une gêne occasionnelle que j’ai commencé une descente aux enfers où j’ai petit à petit tout abandonné de moi.

L’année dernière, je travaillais encore dans une de ces tours de verre et d’acier, une de ces fiertés où les entreprises - tribus guerrières modernes - se rangent et affinent leurs appétits de conquête, de revanche et de sophistication. Les bureaux sont d’une propreté angélique, les standardistes rivalisent de délicatesse et de décolletés suaves, les diagrammes laudateurs d’une entreprise répondent avec mépris aux trophées sportifs inter-entreprises de l’autre. Mais tout ceci n’est qu’une façade. Une façade devant l’horreur quotidienne que sont les toilettes des hommes.

Les femmes qui pourraient parcourir ce témoignage ne peuvent pas comprendre ce qui se passe dans les toilettes des hommes : leurs toilettes sont des endroits neutres, des endroits de passage, où la précédente a été discrète et où la suivante peut presque prétendre être la première de la journée. Les femmes ne peuvent pas comprendre ce qui se passe dans les toilettes des hommes.

Les toilettes des hommes, ce n’est pas un lieu de passage : c’est un lieu de vie. C’est même souvent une métaphore de la vie. On y vient, on s’y compare, on laisse sa trace, on gaspille toutes les ressources communes pour montrer sa prééminence, on discute, on rage, on partage de l’alcool ou des ragots. Certains y viennent avec un journal ou un magazine, occupent un siège et commencent à lire, avec une cigarette à la bouche. Les portables vrombissent de bonheur dès que leur propriétaire pousse la porte des toilettes : ils vont servir à envoyer des messages, jouer à un jeu de blocs ou appeler la petite amie ignorante ou l’épouse désabusée. Deux amis parlent du match, un inconnu demande une adresse de boutique érotique, parfois des petits messages scabreux sur un homme politique qu’il est bon d’émailler ou un patron mal aimé émargent les pans de contreplaqué des toilettes.

Mais surtout, c’est une épreuve pour l’homme sensible : on ne sait jamais ce que l’on peut trouver dans une cuvette dont la blancheur devrait attester l’innocence. De fortes odeurs d’urine agressent d’abord les sens, puisque la moitié des déchets liquides finissent à côté de la cuvette, antique réminiscence d’un marquage de territoire. Ensuite, c’est la roulette russe en fonction du prédécesseur : il y a celui qui ne tire pas la chasse, celui qui ne la tire pas et qui n’utilise pas de papier, celui qui en met partout dans la cuvette et qu’un filet d’eau n’a pas réussit à nettoyer, celui qui en met à côté, celui qui en met sur la cuvette, celui qui l’a bouché et qui a tiré douze fois la chasse, celui qui a voulu tester des préservatifs ou qui est venu directement de boîte rendre la plupart de ses vodkas tièdes de la veille...

Et dans mon bâtiment, si les bureaux étaient des odes à la propreté et à la compétence des techniciens de surface, les toilettes recueillaient un vaste relâchement rectale : comme si toutes les envies de salir et de noircir - contraintes dans tout le reste du bâtiment - se vidaient comme un puissant colon incontinent dans ces quelques mètres carrés. Chaque fois que j’y allais, je craignais le pire. Et le pire était souvent au rendez-vous. Depuis, cette angoisse de jeune homme discret est un souvenir vain quand je le compare à la terreur glaciale qui brise toute volonté désormais.

Je m’accommodais plus ou moins des surprises excrémentielles que me réservaient mes collègues, ces porcs qui se croyaient protégés par l’anonymat relatif des toilettes de l’étage. Néanmoins, un jour, je connus un pire : peut-être étais-je déjà énervé ou abattu par une de ces remarques acides d’un prétendu manager de vie professionnelle, en tous cas, je me rendais vers les toilettes, déjà résigné à l’idée d’y trouver quelques reliefs des repas passés de mes collaborateurs.

Et bien, ce fut bien pire. Comme une petite frappe de banlieue qui croit connaître la violence jusqu’à ce qu’il se retrouve dans une tranchée à Verdun, je fus le témoin d’une horreur digestive sans précédent. Un abominable intestin avait déglutit des étrons avec une application telle qu’ils avaient bouché non pas un mais deux toilettes consécutivement. L’auteur du méfait avait alors lâché un déluge d’eau à grand renfort de coups de chasse répétés, jusqu’à ce qu’un vieux principe de « rien ne se perd... » se rappelle douloureusement à lui et que les deux cuvettes commencent à déborder. Les cuvettes ont alors déversé leur trop plein d’eau souillée sur un sol impropre, charriant des morceaux d’excréments brunâtres dans toute la pièce. Un violent haut-le-cœur me surpris à la vision de cette scène horrifiante de marécage intestinal. Je refermais rapidement la porte, pas assez rapidement, cette vision s’incrustant dans mon esprit comme un brandon qui laisse une marque indélébile sur la peau.

Je me calmai. J’essayais de penser à des choses pures et belles. Mon petit cahier de notes complètement blanc qui encombre toujours ma poche intérieur, le pull en mohair de ma si flexible collègue, mais mon esprit revenait inlassablement sur cet instant de terreur intime. Mon corps, sourd au dégoût de mon esprit, rappelait à moi le besoin naturel qui m’avait amené ici et l’horreur qu’avait produit mon congénère.

Paralysée par la répulsion, ma tête finit par avoir un éclair blanc de survie : j’allais emprunter l’escalier de secours et descendre d’un étage pour me soulager, me rafraîchir et reprendre un semblant de contenance. Je titubais alors vers l’escalier et trouvais rapidement les toilettes de l’étage du dessous. Mon esprit, qui commençait à s’habituer à l’écœurement, nota avec perversion que ces toilettes étaient juste en-dessous de la scène d’épouvante que je venais de voir. Néanmoins, poussant la porte, je fus surpris par le calme, la quiétude qui habitaient ces lieux.

Ici, pas d’effluves nauséabondes dans l’air, pas de détritus sur le sol, pas de mégots. Le silence, une discrète odeur de pin. Je m’avançais vers les toilettes, refermais la porte. Une cuvette immaculée, du papier qui pendait à la bonne longueur. Une perfection. Je pris probablement une minute de plus à profiter de robinets qui n’étaient pas poisseux. En sortant de ce havre de paix, j’avais déjà pris la décision de descendre un étage à chaque fois pour aller me soulager. Comme s’il fallait passer le rite initiatique de la pire des dégradations pour accéder à la récompense d’un monde meilleur : je crus stupidement que j’avais suffisamment payé.

C’était probablement ma pire erreur, mais comment résister à un tel attrait ? Je ne le regrette plus à présent, car je sais qu’au fond rien n’aurait pu me sauver. Tôt ou tard, ce serait arrivé.

Les jours passèrent. Mes excursions au niveau inférieur étaient des plaisirs tous les jours renouvelés. J’appris rapidement que la boîte qui avait loué les locaux à l’étage inférieur était japonaise. Je mettais sur le compte de cette nationalité étrangère la propreté que je trouvais dans ces lieux : je revoyais toutes ces images de temples, de feuilles rouges d’érable, de rues saines et leur attribuais une vertu hygiénique qui filtrait jusque dans les toilettes. Je ne rencontrais d’ailleurs personne pendant plusieurs jours. Les toilettes étaient vides, propres et dégageaient une étrange sensation, comme si elles m’attendaient, à chaque fois que j’y allais.

Il m’arriva alors de croiser un de ces Japonais. Il semblait troublé que je fus un utilisateur de ces toilettes. Il feint de m’ignorer et sortit rapidement. J’étais enchanté qu’un peuple pût encore concevoir un tel degré de pudeur. Pendant plusieurs jours, je ne rencontrais personne. Et puis, un jour, de nouveau, j’allais ouvrir la porte lorsqu’un Japonais l’ouvrit. Une ombre de surprise traversa son visage qui redevint soudainement impénétrable. Il s’esquiva rapidement, me laissant passer et réussissant à me toiser du regard malgré les quelques quinze centimètres qu’il me rendait. Puis, pendant plusieurs jours, toujours personne.

Cette faible fréquence a de quoi surprendre et elle titillait innocemment ma curiosité. J’en vins à théoriser que les Japonais avaient dû se répartir l’utilisation des toilettes : peut-être avaient-ils un système de codes sociaux qui leur permettaient de savoir quand quelqu’un était aux toilettes et ils s’interdisaient alors d’y aller ? Ou bien le groupe arrivaient à attribuer tacitement à chacun de ses membres une série de plages horaires, assurant ainsi qu’un Japonais n’en croisa jamais un autre dans un lieu où les convenances sociales pouvaient rapidement être heurtées ? J’avoue avec un peu de ridicule que j’essayais, pendant une semaine d’aller toujours à la même heure aux toilettes. Je ne rencontrais effectivement personne. Cela dura pendant quelques mois, je crois. J’avais noté quelques horaires qui m’assuraient de ne rencontrer personne dans ces toilettes hospitalières. Secrètement, je louais la délicate ingéniosité des Japonais. Pendant un temps, je fus heureux.

Et puis, un jour, je dus me rendre de toutes urgences aux toilettes. Je ne prêtais guère attention aux horaires. Je rejoignais les toilettes propres, je m’enfermais et j’attendis de me vider. Un homme entra. Il utilisait la pissotière, bruyamment, sans retenue, en soupirant d’aise. Il laissait s’échapper de lui tensions et déchets, sûr d’être seul et donc de pouvoir complètement se détendre. Il chantonna quelques notes discordantes. Je pouffais. Ce n’était rien qu’un peu d’air qui sortait de ma bouche, tant par gêne que par la situation que je trouvais drôle. Un souffle un petit peu moqueur. Un rien qui a précipité ma chute.

L’homme s’arrêta soudain. Il partit précipitamment. J’attendis de longues minutes avant de sortir. Personne. Pas une trace, toujours une salle immaculée, froide, qui me faisait presque le reproche de mon interruption. Ces toilettes n’étaient plus accueillantes. J’avais brisé leur harmonie, le pacte des Japonais. En remontant les escaliers, mon esprit échafaudait des scénarios terribles : le Japonais allait soupçonner un de ses collègues d’indélicatesse, bientôt, plus personne ne serait libre de connaître une pause salvatrice dans les toilettes, bientôt, les cris et des licenciements inexpliqués, des règlements de compte. Adam chassé du paradis terrestre.

Pendant plusieurs jours, je n’osait revenir sur les lieux de mon imposture. Je souhaitais ardemment que mon action ne déséquilibre pas le précieux havre des Orientaux. Plusieurs jours, je reprenais mes habitudes dans des lieux abominables, d’autant plus cruels que j’avais connu la pudeur et la propreté d’hommes meilleurs. Mes craintes croissaient avec chaque jour, avec chaque crachat répugnant, avec chaque pet sonore et impudique d’humidité.

Et je commis ma deuxième erreur en retournant à l’étage du dessous.

J’avais pourtant fait attention d’y aller à un horaire que je connaissais pour être un horaire libre, un horaire où je ne rencontrerai personne. J’entrais rapidement, je m’enfermais dans les toilettes. Guère plus que vingt secondes plus tard, la porte principale s’ouvrait et des pas se précipitaient à l’intérieur, puis s’arrêtèrent, tous d’un coup.

Je finis, avec l’impression d’être jaugé, écouté, déjà jugé coupable. J’entrouvris la porte. Ils étaient une dizaine de Japonais, en costume gris ou noir, des faces impassibles, des yeux scrutateurs, tous semblables à mes yeux, tous un peu plus petit que moi. Et à la hauteur de mon nez, sur leur front, tous portaient une petite pierre noire et lisse, maintenue par une cordelette de cuir noir qui leur faisait le tour de la tête. Ils étaient impassibles, immobiles, silencieux. Ne disant rien, ne réclamant rien, avec chacun comme trois yeux noirs qui me fixaient.

Je compris rapidement qu’il n’y avait pas de mots pour m’excuser. Pas de rituel expiatoire. J’avais brisé leur paradis, impulsé une petite pichenette qui avait déséquilibré leur harmonie. Il n’y avait rien à faire pour contrer cette disharmonie, rien qui ne put me faire pardonner, rien qui ne put tout remettre en place. Leur monde était brisé.

Je refermai alors la porte, me retrouvant comme prisonnier d’un petit réduit, avec un siège propre, du papier qui pendait à la bonne longueur et des bourreaux immobiles de l’autre côté d’une cloison de quelques centimètres de contreplaqué.

Au bout d’une heure, ils commencèrent à chantonner un air discordant. Une espèce de prière, qui répétait les mêmes sons au bout d’une minute ou deux. Je n’avais rien d’autre à faire qu’à écouter intensément cette prière, à essayer de la mémoriser, pour peut-être la comprendre, peut-être la répéter avec eux pour participer à l’expiation.

Le jour déclina, puis disparu. La prière devenait lancinante, les voix rauques et lasses. Puis le noir fut total. Ils sortirent un à un. Et derrière eux, alors que tous les pieds avaient quitté la pièce, une respiration continuait de se faire entendre, juste de l’autre côté de la porte. Rien de plus qu’un souffle. Un échange régulier d’air entre un intérieur et un extérieur, suffisamment fort pour être audible, pas assez sonore pour savoir vraiment s’il était réel ou imaginé. Un souffle de jeune femme qui se maîtrise, qui se retient de verser un torrent de larme ou d’injures, un souffle au bord de la rupture, une promesse de tempête.

Je restai paralysé pendant de longues heures. Un moment, je me suis endormi. Un rai de lumière m’a réveillé et ma première conscience du monde de l’éveil était la présence de ce souffle, juste derrière la porte. Régulier, attentif, en colère. Je ne fis rien d’autre qu’attendre, parfois en comptant les inspirations. Personne n’entrait plus dans ces toilettes. J’ai eu faim et puis cette sensation est partie. Quand j’ai sommeil, je dors d’un œil. Quand j’ai peur, je compte les souffles. Quand mon corps est lasse d’être assis, je me relève tout doucement. J’entends alors un frôlement sur le bois de la porte. Comme une griffe d’une finesse irréelle qui caresserait la porte. Le souffle a alors une teinte d’espoir, il se retient, comme une jeune fille qui désire et qui est lasse de s’empêcher de demander du plaisir. Ma terreur est alors à son comble, pendant les quelques instants que je passe debout. Et puis je me rassieds. Cela fait peut-être trois jours que je ne me suis plus levé, peut-être une semaine que je suis là. Mon souffle m’attend de l’autre côté de mon cercueil.

Je viens de finir de rédiger cette descente aux enfers sur mon carnet. Le peu d’encre qui reste dans mon stylo servira à me noircir un point sur le front. Je ne connais pas la prière, j’en inventerai une pour avoir le courage d’ouvrir cette porte et de voir ce qui respire et m’attend, dans cette pièce propre qui espère son sacrifice.



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