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 Fiction

Grenouilles

mercredi 30 novembre 2005

Partie I : Ryako

Dans la torpeur humide du marais, Doki sentait tout son corps engourdi. Le froid et la bruine incessante avaient eu raison de sa vigilance. Il fallait qu’il se reprenne, il le savait.

Les Scorpions étaient déjà là.

Il entendit un bruit inhabituel, au milieu du concert mouillé des gorges batraciennes, le léger tintement d’une arme mal camouflée. Il fit appel à tout son pouvoir de concentration. Son corps devint presque flasque, comme une outre subitement vidée de son contenu.

" L’outre qui contient ce qui est à l’extérieur

C’étaient les mots du Sensei, son enseignement subtil et incompréhensible, que seule une expérience difficile permettait d’éclaircir. Il se sentit dépasser les limites de sa chair, et toucher l’obscurité avec chaque parcelle de ce qui n’était ni son corps, ni son âme. Et il se sentait grandir, grandir. Et comme à chaque fois, il eut peur, car la nuit au dehors de lui tentait de l’agripper.

Jusqu’à ce qu’il les atteigne. Quatre, cinq. Quatre guerriers et un shugenja. Il ressentait maintenant leurs corps comme s’ils étaient le sien. La jeune femme à l’armure endommagée était enceinte. Elle ne le savait pas encore, ou peut-être voulait-elle l’ignorer. L’homme trop âgé qui menait le groupe n’allait pas tarder à succomber à la Souillure dont son âme portait les traces immondes. Le jeune guerrier qui restait en retrait n’était pas assez vigilant, toujours l’esprit ailleurs. C’était bien. Il connaissait la chaîne, il connaissait le maillon faible. Et le shugenja...

Le shugenja...

L’avait repéré.

Son âme était à nouveau limitée par sa chair. Il se mit immédiatement à courir. Dans les marais, il aurait l’avantage : léger, rapide, et protégé par le sortilège d’Oki, il les distancerait facilement. Il s’élança. A cet instant, il entendit la corde d’un arc vibrer à vide.

Seikomi fut tiré de ses réflexions oiseuses par de grands bruits, quelque part à une centaine de pas sur sa gauche, et par le cri de Den-Ichi.

" Ici !

Il aperçut le petit homme, bien que ses vêtements fussent si bien adaptés aux couleurs du marais qu’il paraissait presque translucide.

Il venait de se faire cette simple réflexion quand, tout aussi machinalement qu’elle avait fait sonner la corde de l’arc Ryako pour éloigner les mauvais esprits, sa main y plaça une flèche. Makaiko se tourna vers lui, katana au poing. Il remarqua brièvement que la posture de la jeune femme manquait de l’assurance et de la grâce qui avaient fait sa renommée au sein de l’école Bayushi. Il attribua la pâleur de son visage à l’air nauséabond du marais.

La flèche s’envola. Seikomi vit sa cible s’affaler dans la boue, et le petit groupe de Scorpions se dirigea vers elle. Den-Ichi les suivait en murmurant quelque incantation destinée à les protéger, au cas où l’adversaire userait de la magie inconnue et étrange du clan de la Grenouille. Seikomi se demanda pourquoi le daimyo avait décidé de les envoyer, eux cinq, à la recherche d’un seul homme. Désarmé, qui plus est, pour autant qu’ils aient pu voir.

Ils arrivèrent devant une grande masse sombre, d’où émergeait la flèche empennée de rouge et de noir de Seikomi. Sa famille avait toujours placé sa fierté dans l’art de construire les arcs. Son père était un maître des flèches, et pouvait atteindre un oiseau en plein vol, les yeux bandés, en se repérant rien qu’au bruit de ses ailes. Ryako était un arc très particulier : il était fait d’un bois rare et étrange, et il chantait lorsqu’un ennemi approchait. La corde se mettait à vibrer et elle émettait un doux murmure au moindre danger. Seikomi ne considérait plus l’arc comme une simple arme. C’était un allié vigilant, que nulle technique ne prenait en défaut. Même au cœur de la nuit, quand l’adversaire était silencieux comme un chat, Ryako sentait venir le danger. Et Seikomi l’entendait chanter. Bien des fois, Ryako lui avait sauvé a vie. Le jeune samouraï s’approcha du corps pour en retirer la flèche. Il voulait voir de ses yeux à quoi ressemblait un membre de ce clan de la Grenouille dont nul ne voulait accréditer l’existence. Il n’entendit pas l’avertissement de Den-Ichi.

" Attention !

Il comprit lorsqu’il s’enfonça jusqu’aux hanches dans la boue visqueuse, aspiré par la bouche du marais.

" Maudit... , eut-il le temps de murmurer, en remarquant que sa flèche était simplement fichée dans un large morceau d’écorce. Pourtant, il était certain d’avoir abattu...

" Ta main, Seikomi ! Vite ! "

Il perçut dans la voix de Makaiko un accent d’angoisse qu’il ne lui connaissait pas. Que lui arrivait-il depuis quelques jours ? Etait-ce la traque du petit homme insaisissable qui la mettait dans un tel état ?

Seikomi sourit, alors qu’il tendait le bras vers la jeune femme, sans vraiment se presser. Le marais ne lui faisait pas peur. Il ne croyait pas aux histoires de fantômes que l’on contait à son sujet. Et il était inutile de se presser désormais. La Grenouille les avait bien eus : ils n’arriveraient pas à le rattraper aujourd’hui. Mais ce n’était que partie remise. Rusé petit singe que ce soi-disant samouraï. Il les avait entraînés ici dans le but de les ralentir...

Le vieux Bija fut le premier à tomber, face dans la boue verdâtre des marais, pendant que la corde de Ryako tremblait mollement et sans bruit dans la vase près de Seikomi. Noma s’effondra presque immédiatement avec un gargouillis ignoble alors qu’une seconde flèche lui traversait la gorge.

Pendant que Makaiko lâchait la main de Seikomi pour échapper aux flèches, Den-Ichi était transpercé à la gorge. Son chant s’arrêta au moment où une énergie verte commençait à s’échapper de ses mains. Ce fut à cet instant qu’un de ces jets de gaz des marais inoffensifs auxquels la troupe s’était rapidement habituée jaillit près du shugenja... et s’enflamma aussitôt au contact de l’énergie libérée par le shugenja. Jusqu’ici, Seikomi avait considéré ces gaz comme un inconvénient et une gêne abominablement outrageants, mais jamais comme un véritable danger. En quelques battements de cœur, Den-Ichi était devenu une torche vivante, et Makaiko s’était évanouie dans la brume des marais.

Seikomi chercha frénétiquement un appui, quelque chose à saisir... Il vit du coin de l’œil le marais happer doucement Ryako, qui avait lancé son dernier avertissement, inaudible... Il s’était trop fié à l’arme. Il avait oublié que la vigilance n’est pas la confiance en quelqu’un d’autre. Quelle ironie, pour un Scorpion.

" Pas ainsi ! cria-t-il.

Non, c’était indigne de lui, en vérité ! Il ne pouvait périr de manière si ignoble, et de la main d’un guerrier sans nom, dont l’emblème était si grotesque ! Un jappement ridicule, entre le rire et le sanglot, lui échappa.

Il songea à se percer le cœur, à mourir d’une lame plutôt que dans la gueule moite du marécage... Mais déjà la boue emplissait ses narines. Il vit les pieds de l’homme qui avait été sa proie se poser devant lui, à quelques mètres, sur la terre ferme.

Il ne put même pas l’insulter, car il luttait pour une gorgée d’air.

Il croisa le regard triste du petit homme. Derrière ces yeux pleins d’une compassion qui touchait à l’obscénité en un tel instant, il ne voyait rien, rien que le vide, la nuit qui tombait déjà sur son propre cœur. Des doigts de terre se frayaient un chemin dans sa gorge. Quelque chose céda sous lui, et le marais émit un hoquet répugnant.

Il disparut tout à fait.

Doki regarda avec dégoût le samouraï disparaître dans la boue. Il ne pensait pas que le jeune homme eût pu se révéler aussi impulsif et stupide, et ses compagnons assez absorbés par sa mésaventure pour oublier toute vigilance. Peut-être existait-il bien une véritable loyauté au sein du clan du Scorpion. Ils étaient tous morts parce qu’ils avaient tenté d’en secourir un seul. Tous sauf une.

Elle allait probablement se perdre dans le marais. Il ne pouvait se permettre de lui porter secours. Il avait une mission importante à mener, un message à porter, avant qu’il ne soit trop tard, avant que Shoju ne tire profit de la situation...

Alors qu’il s’élançait dans la brume, Ryako disparut tout à fait.

Partie II : le piège

Shinjo, Shinjo qui est partie pour les ténèbres
Shinjo, Shinjo la petite sœur,
Shinjo, Shinjo, dont les enfants sont comme des feuilles
Dans le vent

"Que faire maintenant ?"

L’homme venait de se poser la question à haute voix. Le jeune samouraï le regarda avec perplexité, laissant maladroitement affleurer l’étonnement, comme une tempête sur les lignes dures de son visage.

"Sendoshi-sama," dit-il, ne sachant qu’ajouter, avec un tremblement dans la voix.

"J’aurais préféré que cela n’arrivât pas de mon temps...", dit l’homme à la barbe blanche. Il fixait de son regard ambigu le parchemin que ses mains avaient entrepris de rouler méthodiquement. Après un long silence, il fit signe au jeune samouraï de se relever.

"Vous avez fait un très long voyage, Doki." Il désigna un tapis orné de motifs étranges, et qui portait la marque du Clan de la Licorne. " Et pourtant j’ai bien peur que ceci ne soit rien en comparaison de ce qui nous attend. Notre tâche est difficile... Comme j’aimerais qu’elle eût échu à un autre que moi."

Doki était de plus en plus étonné. Cela ne ressemblait pas à Sendoshi Sukai. Cette attitude était presque... indigne du nouveau Daimyo du Clan de la Grenouille. Depuis que Mirumoto Sendoshi s’était retiré, il avait mené les affaires du clan avec une compassion et une énergie sans borne. Et c’était indéniable, les membres du clan y avaient gagné un confort auquel le précédent daimyo s’était toujours refusé. Ce vieux fou de Mirumoto Sendoshi...

Doki observa son daimyo avec attention. Avait-il toujours eu ces rides profondes ? Ses cheveux avaient-ils toujours été aussi blancs ? Son regard était fascinant , ces deux yeux, comme le jour et la nuit, l’un noir et brillant comme une pierre rare, et l’autre blanc et vide, sans iris ni pupille. L’œil noir voyait la surface des choses.

Aujourd’hui, alors que la pluie tambourinait un air mélancolique sur le toit de la petite chambre, les deux yeux semblaient fixer quelque chose qui n’était pas de ce monde... Sukai fit apporter du thé, et ils burent silencieusement.

Le daimyo ne parvenait pas à rassembler ses pensées... Les nouvelles qu’avait rapportées Doki étaient alarmantes, certes, mais cela était-il possible en réalité ? Comment l’enfant pouvait-il être vivant ? Et surtout, pourquoi les Kakita l’avaient-ils fait passer pour mort ?

*

* *

Une fois encore, elle dut s’arrêter pour souffler, près d’un arbre mort. On n’entendait plus dans le marais que le chant de la pluie. Makaiko tomba à genoux, et sentit une douleur inconnue lui saisir les entrailles. Elle eut un haut-le-cœur en entendant le marais pousser un de ces clapotements horribles, qui la faisaient désormais sursauter à chaque fois.

La brume transformait le marais en paysage irréel, flou et inquiétant. Des silhouettes improbables s’y mouvaient comme des spectres. Les arbres, comme autant de statues torturées, se dressaient vers le ciel terne. Une odeur déplaisante, tantôt âcre, tantôt douceâtre, agressait l’odorat. Dans les mares croupies se terraient de petits monstres à la peau élastique, au regard inquiet, au cri déplaisant. Pour Makaiko, le marais qui la tenait prisonnière était comme un avant-goût de Jigoku.

Son front était baigné de sueur, et sa vue se brouillait. Un corbeau apparut, et au terme d’une trajectoire erratique et grotesque, se posa sur une des branches de l’arbre. Il se mit en devoir de picorer le bras couvert d’écorce blanchie qui lui servait de perchoir. Il regarda Makaiko avec un air d’étonnement stupide. La jeune femme remarqua que l’aile du volatile était en bien mauvais état. Il lui manquait de nombreuses plumes, ce qui expliquait sans doute la piètre qualité de son atterrissage.

Il émit quelques sons rauques en direction de la jeune femme, qui eut un petit rire nauséeux.

" Shinsei...", dit-elle. Mais elle ne put achever sa phrase. Son estomac la trahit, et elle vomit abondamment aux pieds de l’arbre, le corps agité de soubresauts douloureux. Lorsqu’elle leva les yeux, le corbeau n’était plus sur la branche. Il venait de se poser sur son wakizashi, qu’elle avait déposé à ses côtés. Elle était une samouraï-ko, bien qu’elle eût désormais des doutes sur ses qualités de guerrière. Elle se reprit néanmoins, et parvint à adresser à l’oiseau l’ombre d’un sourire en lui disant.

" Comment un volatile aussi stupide que toi peut-il représenter un homme aussi honorable que Shinsei ?"

Le corbeau dodelina de la tête lorsqu’elle prononça le nom du petit moine, puis il émit une série de claquements bizarres. Elle sentit que les forces lui manquaient... Pourquoi ne trouvait-elle pas le courage de faire seppuku ? Quelque chose la retenait...

Ce n’était pas la peur. Elle ne connaissait pas la peur. Du moins, elle ne l’avait pas connu avant. C’était quelque chose d’autre. C’était quelqu’un d’autre. Et elle devait bien se l’avouer désormais... Elle n’était plus seule... Non, c’était trop de déshonneur : trahir son seigneur, trahir ses amis ( elle revoyait encore le visage terrifié de Seikomi, et les cris de Den-Ichi lui vrillaient les tympans ... ), elle ne pouvait de surcroît trahir le bushido... Elle sentait cet autre vie en elle, comme un monument vivant à la mémoire de sa faute.

Elle s’apprêta à saisir son wakizashi pour pratiquer seppuku. Le fruit de sa trahison paierait avec elle et n’aurait pas à souffrir le déshonneur d’une vie souillée par sa naissance...

Elle regarda vers l’oiseau.

Il se tenait encore sur le fourreau de l’arme, près de celui de son katana.

Les deux étaient vides.

*

* *

Suzuri se réveilla encore en sursaut. Les rêves étaient toujours les mêmes. Le Héron les endurait chaque nuit, sans aucune exception, et il s’éveillait en sueur, avec la peur au ventre, et... rien d’autre. C’était une terreur abjecte, que celle dont il était victime : il ne savait pas de quoi il avait peur, il se battait contre un ennemi intangible.

Son bras était infaillible. Sa main était souple comme le roseau, ferme comme le roc. Il était l’élève le plus prometteur de Kakita Rensa. Lorsqu’il saisissait la lame que son grand père avait portée, la peur de l’adversaire n’existait pas. Il n’y avait pas d’adversaire. Il n’y avait pas de peur. Il n’y avait que la lame. Il vivait pour elle.

Mais au cœur de la nuit, dans ses rêves, la lame n’était plus là.

Il redevenait un enfant, il se souvenait d’une période lointaine, d’un château assiégé, de hordes hurlantes. Il voyait l’homme au masque grimaçant, monté sur son cheval bardé d’acier. Et on l’emmenait dans les terres d’Outremonde, et il était impuissant face au mal...

Il se réveillait à ce moment-là, et tout disparaissait. Parfois, il essayait de se raccrocher à ses cauchemars, mais ceux-ci lui échappaient petit à petit... Même cela lui était interdit.

Il sortit de sa chambre, pour humer la brise nocturne. Mais il avait oublié où il était, et il sentit dans l’air le parfum de la luxure, de la putréfaction, de la sueur et de la chair corrompue.

Le parfum de la ville dont il était magistrat. Il ne savait pas pourquoi on l’avait choisi, lui, Ukiyo Suzuri, pour faire respecter l’ordre dans une ville aussi vaste, aussi dangereuse, aussi éloignée.

Le bout du chemin.

Ryoko Owari.

*

* *

Doki connaissait le marais. Il avait appris à se servir de son environnement comme d’une arme. C’est ainsi qu’il avait pu échapper à ses poursuivants, la dernière fois. Mais tout de même, il en était conscient, il avait eu beaucoup de chance. Et cette fois, Sukai l’envoyait sur un terrain dont il ignorait tout... Une ville. Une ville qui appartenait aux Scorpions de surcroît.

Et tout cela pour tuer un homme.

La philosophie enseignée par Mirumoto Sendoshi était une philosophie de non-violence, de paix, de douceur. C’était un homme tranquille, que bien peu de gens avaient jamais vu en colère. Certains attribuaient surtout cette attitude paisible à une sorte de sénilité précoce qui s’était emparée de lui juste avant qu’il ne se retire définitivement. Mais il avait coutume de dire : " Si Shinsei se met en travers de ta route vers l’Illumination, tue Shinsei." Doki n’avait jamais compris le sens de cette phrase, mais il commençait à l’entrevoir.

Concentré sur ses réflexions, il ne vit pas le piège. Il s’enfonça dans une nappe de vase que quelqu’un avait consciencieusement dissimulée à l’aide de feuilles. Il entendit un petit rire amer, qui venait de derrière lui.

"Vous auriez dû me tuer quand vous en aviez l’occasion," dit la jeune femme en armure rouge.

Doki la reconnut immédiatement. C’était une de ses poursuivantes. La seule qui eût survécu, d’ailleurs. Il était enfoncé jusqu’à la taille, car il avait couru tête baissée dans le piège grossier.

"Tu vas mourir, et mes compagnons seront vengés...

- Vos compagnons, ou vous, samurai-ko ? Répondit-il en tentant de retrouver son calme.

- Ha ha... Tu trouves encore le moyen de faire de l’humour ? Que tu es pitoyable...

- Voyons, samourai-ko, dit Doki, vous ne sortirez pas de ces marais sans mon aide... Vous ne me survivrez pas longtemps. Je connais bien ces marais. Sans mon aide, vous n’en sortirez pas vivante.

- Quelles fanfaronnades... Voyons donc si tu es un aussi joyeux bouffon quand la boue te remplira le gosier ! Et saches bien qu’il m’importe peu de mourir, car je suis samouraï.

- Vous, peut-être, mais l’enfant que vous portez ? A-t-il choisi de mourir avec vous ?"

Comment pouvait-il savoir ? Makaiko avait passé des heures à guetter le petit homme. Elle espérait qu’il repasserait par le chemin qu’il avait emprunté. Et elle espérait bien le tuer. Elle ne sut pas pourquoi elle éclatait soudain en sanglots. Elle regarda le petit homme, enfoncé jusqu’aux hanches dans la vase, à travers un voile de larmes, de doute et de colère. Le monde tel qu’elle le connaissait était en train de s’effondrer par petits morceaux. Elle venait de perdre son honneur, son arme, et maintenant son dernier secret... Elle se souvint des mots de la vieille heimin qui leur avait indiqué la direction des marais du Clan de la Grenouille :

" N’y allez pas ! Celui qui entre dans les marais est dépouillé de son âme..."

Qu’avait-elle voulu dire ? Etait-ce cela, perdre son âme ? Seikomi avait tué la vieille folle d’un coup de sabre, et cela avait failli provoquer un duel entre Den-Ichi et le jeune et impétueux samouraï. Désormais, tous les deux gisaient morts dans les marais.

Elle vit alors le samouraï de la Grenouille effectuer une étrange danse, tout en gestes amples et lents. Il marchait comme un spectre dans la vase, levant haut ses genoux, et gagnant, pouce par pouce, son chemin vers la terre ferme. Quelques instants plus tard il était à côté d’elle.

"Je connais bien les marais," dit-il à nouveau," Sans moi, vous n’en sortirez pas vivante."

Il la regarda, fleur fatiguée et pourtant éclatante dans la grisaille du marais. Il vit la pâleur de son visage, et la fatigue sur ses traits amers. Elle restait immobile, pleurant la tête dans les mains.

Il se frotta pensivement le menton. Désormais, il allait falloir trouver à manger pour deux. Enfin... pour trois...

Partie III : Le Clan qui n’Existe Pas

L’homme parlait peu. Il semblait toujours plongé dans ses pensées, et pourtant, il était extraordinairement vigilant, semblant prévoir les dangers, éviter les bêtes sauvages... Ils avaient déjà croisé un ogre gigantesque, mais avaient réussi à contourner la bête sans se faire voir. Makaiko n’avait pas envie de se mesurer à un tel adversaire, dans son état, et Doki, l’homme du Clan de la Grenouille, semblait pressé de sortir des marais.

Il lui avait donné à manger, et avait soigné ses nombreuses blessures, en particulier ses pieds écorchés et meurtris, sans le moindre mot. Elle ne pouvait s’empêcher d’admirer ses gestes patients et précis, ainsi que l’efficacité de l’onguent cicatrisant qu’il avait appliqué sur une vilaine plaie qu’elle s’était faite en trébuchant sur une souche et en tombant sur un arbuste aux épines gigantesques.

C’était leur deuxième jour dans les marais, et l’air semblait un peu plus sain. Ils n’allaient sans doute pas tarder à sortir de ces étendues de vase immondes, parsemées de sables mouvants. Le samourai de la Grenouille avait consenti à lui apprendre la technique qui permettait, selon lui, de se sortir neuf fois sur dix des sables mouvants. Tout résidait dans la lenteur et le calme.

Mais cela ne marcherait pas avec votre armure. Je crois qu’elle vous alourdit trop, avait-il ajouté.Elle s’était immédiatement débarrassée de l’armure. Sans un regard en arrière, elle s’était dépêchée de rejoindre le petit homme, qui déjà s’éloignait rapidement.

Ce matin, une odeur rance et désagréable flottait dans l’air. L’odeur de l’ogre.Je crains qu’il ne nous ait pris en chasse, dit Doki d’un air grave. Il humait l’air en caressant nerveusement la poignée de son boken. Makaiko remarqua pour la première fois qu’il ne portait pas le daisho, mais uniquement le sabre d’entraînement, ou boken, à sa ceinture. Il était assorti d’un simple tanto à la lame ternie. Comment un tel rustre pouvait-il prétendre à la dignité de samouraï...

Cependant, elle méritait son sort, elle le savait. Elle avait perdu elle-même toute dignité, en se donnant à un homme et en trahissant son daimyo, puis en laissant mourir ses compagnons d’armes, tous tués par l’homme du Clan de la Grenouille. Que pouvait-elle bien faire d’autre que le suivre désormais ? Sa vie ne valait plus rien, et pis, sa mort avait également perdu toute valeur à ses yeux. Elle n’avait plus de katana, plus d’honneur, et plus de larmes.

Le corbeau qui ne l’avait pas quitté depuis qu’elle avait perdu son daisho ( d’une manière encore incompréhensible : il avait purement et simplement disparu le temps que le corbeau se pose à ses côtés ) croassa du haut d’un arbuste aux baies vertes. Doki fronça les sourcils.

Le sol se mit à trembler quand l’ogre les chargea.

Doki se posta à ses côtés et lui tendit le boken. Elle le regarda, interdite, alors qu’une montagne de muscles à l’odeur de mort fondait sur eux à une vitesse vertigineuse. L’ogre était le plus grand qu’elle eût jamais rencontré, et pourtant elle s’était rendue dans l’Outremonde par trois fois déjà, et elle avait eu son compte de monstruosités. Il portait un collier d’os humains, dont certains étaient fins et menus.

Un dévoreur d’enfants...

Elle saisit le boken, et se mit en posture. Elle n’avait pas pratiqué pendant plusieurs jours, et elle ne se sentait pas au mieux de sa forme. Pourtant, lorsque l’ogre abattit sur elle et Doki un tetsubo qui ressemblait à un tronc d’arbre, elle se fendit sans effort sur le côté, et abattit le boken sur le genou droit de la bête, avec toute la force dont elle était capable, dans un mouvement parfait. La gigantesque créature s’affala de tout son long, avec un grognement de surprise et de douleur. Au passage, un jet de sang verdâtre la manqua de peu, et elle remarqua le tanto de Doki fiché à la base du cou du monstre. Malheureusement, le samouraï de la Grenouille avait manqué le point vital, et son coup ne fit que rendre le monstre furieux.

A genoux, l’ogre balaya le sol de son arme immense en poussant un cri assourdissant. Doki se plaqua à terre, mais pas assez vite. Le tetsubo l’atteignit au dos, produisant un effroyable bruit de craquement. Makaiko eut juste le temps de bondir par dessus le moulinet mortel, en direction du monstre.

Toute la furie de la bataille, et toute la haine qu’elle portait en elle n’étaient rien face au sentiment qui l’envahissait soudain : une farouche envie de vivre, de respirer, de voir, de sentir... Et l’envie de mettre au monde l’enfant qu’elle portait. Cette énergie la submergea comme la lumière du Soleil un matin d’hiver.

Elle atterrit à moins de deux pas du monstre, face à son flanc gauche. Elle voyait le couteau de Doki encore planté dans la chair verte. Elle effectua un mouvement tournant, rapide, précis et puissant.

Son boken frappa le manche du couteau, et celui-ci disparut entièrement dans le cou du monstre. L’ogre poussa un gargouillement ignoble, en crachant une humeur sombre. Ses yeux se révulsèrent alors que ses mains se portaient à sa blessure, ses ongles déchirant maladroitement sa peau en tentant d’atteindre le tanto. Il gémit encore quelques secondes, jusqu’à ce que ses mouvements soient plus saccadés, moins amples. Puis il s’effondra.

Le corbeau vint se poser sur son cadavre.

Makaiko était à bout de souffle. Ces derniers jours, elle ne s’était guère ménagée, et la traversée des marais était épuisante. Mais pour la première fois depuis qu’elle était entrée dans le domaine du Clan de la Grenouille, elle eut un authentique sourire.

C’est alors qu’elle entendit le gémissement de Doki.

Le samouraï gisait sur le côté, dans une curieuse pose, à quelques mètres de l’ogre, là où le monstrueux tetsubo l’avait plaqué à terre. Son dos était couvert de sang.

- Samouraï-san, s’écria Makaiko, presque malgré elle.

Elle s’approcha du guerrier mourant. Il aspira péniblement une goulée d’air empuanti par l’ogre.

- C’est de la vase immonde que s’élève le lotus le plus pur... souffla-t-il.

Elle dut se forcer pour soutenir son regard clair. C’était comme si soudain, l’homme voyait à travers elle.

- Que... que puis-je... commença-t-elle, mais l’homme l’interrompit d’un bref haussement de sourcils.

- Makaiko-sama, je n’ai pas beaucoup de temps... Rendez-vous à Ryoko Owari... "

Une grimace de douleur échappa au samouraï.

- Et tuez Ukiyo Suzuri... le magistrat du Clan du Héron... L’avenir en dépend...

- Sa respiration était haletante, et il eut un petit hoquet avant de reprendre.

- L’avenir de l’humanité en dépend, Makaiko... Samaru vous aidera...

- La jeune femme prit la main du samouraï dans la sienne. C’était un geste qui ne lui était pas familier. Non, en vérité, elle n’avait jamais tenu qu’une autre main de cette façon, et c’était la main de l’homme qui l’avait souillée. Mais son corps parlait pour elle, et c’était tout ce qu’il pouvait exprimer envers le mourant. Le regard de Doki s’obscurcit. Le corbeau s’approcha d’eux, intrigué, en penchant la tête de côté.

- Promettez-moi, Makaiko...

Comment pouvait-il lui demander une promesse, même à cet instant. Ne savait-il pas ce qu’être Scorpion signifiait ? Elle le regarda avec un mélange de dégoût et de fascination spontanée. Et elle se souvint de ce qui faisait vraiment la force du Scorpion.

Loyauté.

Son regard se durcit. Elle avait perdu même cela, même sa loyauté. La femme qu’elle avait été n’avait plus lieu de vivre. En fait, et elle s’en rendait compte, la femme qu’elle avait été était morte dans ces marais. Quant à celle qu’elle était en train de devenir... Qui pouvait savoir ?

- Je ne connais même pas votre nom..., murmura-t-elle comme pour elle-même.

- Je suis Sendoshi Doki, dit-il avec un faible sourire.

La jeune femme lui sourit tout aussi doucement, et répondit :

- Je vous le promets

Le regard du jeune homme s’illumina brièvement et elle eut l’impression qu’une vague de chaleur l’enveloppait soudain.

Elle construisit un bûcher, où elle brûla son corps. Elle médita plusieurs heures. Elle prit le boken à son côté. Elle n’avait plus de Clan, plus de nom, et plus d’honneur, désormais. Il n’y avait plus que cette arme dérisoire, qui avait remplacé celle qu’elle tenait de son grand-père. Cette arme qui avait pris vie dans ses mains, pourtant. Cette arme grâce à laquelle une nouvelle femme était née en elle.

Mais elle était la fleur née dans le marais. Une fleur empoisonnée. Elle se souvenait de ce que Seikomi lui avait raconté au sujet des Grenouilles.

Mirumoto Sendoshi a disparu des montagnes du Dragon il y a bien longtemps. Ceux qui ont suivi sa voie ont décidé de prendre son nom, et de laisser le leur derrière eux. Quelle honte, d’abandonner l’honneur de son nom pour suivre un fou incapable de manier une lame correctement. C’est un clan qui n’existe pas... n’importe quel ronin peut y entrer, pour autant que je sache... et cela, sans même demander quoi que ce soit à son daimyo fantôme, ce crapaud terré dans son trou dans les marais.

Ne disait-on pas que Mirumoto Sendoshi avait brisé son katana lors d’un duel ? Qu’il avait disparu dans les marais ? Certains disaient même que les gens de son clan avaient préféré lui demander de se retirer...

Dans la fumée étouffante du bûcher, elle se leva, et cria son défi à l’horizon qu’Amaterasu commençait à enflammer, brandissant son sabre de bois au ciel. Elle avait attaché autour de son bras l’étoffe que portait Doki, marquée du mon de la Grenouille.

- Je suis Sendoshi Hana, du Clan de la Grenouille ! Je suis la mort d’Ukiyo Suzuri ! Je suis Sendoshi Hana, du Clan qui n’Existe Pas ! "

Le ciel se mit à pleurer sur son visage des larmes de lumière dans les feux du levant.

Et le corbeau se posa sur son épaule.

Partie IV : La Licorne et le Héron

La nuit tombait comme un masque sur la Cité des Mensonges, Ryoko Owari, cachant aux yeux du ciel les méfaits des hommes. Blottis au creux de ténèbres impies, entourés de la lumière des lanternes des maisons de geishas, des guerriers s’abandonnaient au souffle du Dragon et à ses fumées délétères.

Parmi eux se tenait Ukiyo Suzuri, magistrat du Clan du Héron. La jeune femme qui se tenait à ses côtés ne disait mot. Son bol à thé avait chu à ses genoux. Son regard était celui d’un fou hanté par les cauchemars d’une vie qu’il tentait d’oublier. Le musicien jouait par réflexe une chanson sans âme.

Le tonnerre déchira les cieux comme un coup de sabre dans le ventre d’un Oni, libérant des eaux noires et froides.

Et comme invoquée par ce coup de gong céleste, une silhouette apparut au loin, sur la route qui mène à la Cité aux Murs Verts. Indistincte, guère plus qu’une ombre derrière le rideau presque opaque de la pluie furieuse. Regardez-la : on la remarque à peine dans le chaos liquide qui règne autour de la ville. Elle semble chevaucher la tourmente. A peine avons-nous vu qu’il s’agissait d’une femme qu’elle semble s’évanouir dans l’orage et dans la nuit. Etait-ce un kami, un esprit vengeur, ou un mirage dans la pluie battante ? Quelle folie, quelle colère habitait son regard ?

Un nouvel éclair.

La silhouette est plus proche.

*

* *

" Parce que ce n’est pas un Héron.

Elle n’avait pas été surprise par les paroles de l’homme en noir. Le chemin avait été long jusqu’au monastère, mais cela en valait la peine. L’homme au crâne rasé qui se tenait face à elle savait beaucoup de choses que tous semblaient vouloir ignorer.

Sendoshi Hana, qui s’était appelée autrefois Bayushi Makaiko, avait entrepris une tâche à laquelle rien ne la ferait renoncer. Il y avait maintenant quelques semaines de cela, on lui avait donné pour mission de tuer un homme du Clan de la Grenouille, le Clan qui n’Existe Pas. Ses compagnons d’armes avaient péri face au petit homme, dans les marais de son clan. Et il s’en était fallu de peu qu’elle ne périsse, elle et l’enfant qu’elle portait. Mais Sendoshi Doki

l’avait aidée.

Lorsqu’il avait succombé de la main d’un ogre, il lui avait fait promettre de mener à bien une mission dont dépendait selon lui l’avenir de l’humanité tout entière. Il s’agissait de tuer un homme du nom d’Ukiyo Suzuri. Elle avait promis. Depuis ce jour, avec pour seuls compagnons de voyage un sabre de bois et un corbeau, elle avait recherché l’homme nommé Samaru, dont Doki avait parlé avant d’expirer.

Samaru, avait-elle appris dans les terres qui s’étendent aux pieds des montagnes, avait passé beaucoup de temps dans un monastère des Montagnes du Tonnerre Dormant, fondé par le Clan du Dragon, pour y parler avec un ancien magistrat du clan du Héron, Doji Toshiro. Elle se rendit donc elle-même dans ce monastère. Les moines étaient réticents, au début, lorsqu’elle demanda à s’entretenir avec Toshiro. C’est alors qu’ils virent le corbeau qui l’accompagnait se poser sur son épaule. Ils la laissèrent entrer, et la traitèrent avec beaucoup d’égards le temps de son séjour au monastère.

Le Héron la reçut aimablement dans sa cellule monastique, qui n’avait rien de spartiate... Elle était décorée avec goût, et paraissait parfaitement confortable. Le vieil homme lui-même ne faisait pas de mystère de sa motivation à demeurer ici : il avait bien trop d’ennemis dans l’Empire, et il ne se sentait en sécurité qu’en ce lieu retiré, éloigné des hommes et de la politique. Et même ici, au milieu des moines, il utilisait encore un anneau éveillé ( nemuranai ) en forme de serpent qui luisait faiblement lorsqu’on le trempait dans le poison. Tout le temps que durèrent leurs entretiens, il la regardait avec un éclair de concupiscence au fond de ses yeux usés. Une fois débarrassée de la poussière des chemins, Makaiko était une jeune femme extraordinairement séduisante. Il semblait décidément que Toshiro n’ait pas vraiment abandonné ses désirs avant de se retirer ici... Il ne put rien lui apprendre au sujet de Samaru : il savait simplement qu’il s’agissait d’un bushi du Clan de la Grenouille, qui voyageait en compagnie d’un archer de la Guêpe nommé Venin.

Elle lui avait demandé ce que Ukiyo Suzuri pouvait bien avoir de spécial. Elle ne comprit pas, de prime abord, ce qui poussait le vieil homme à lui conter toute cette histoire sans savoir vraiment qui elle était. Lorsqu’il en eut fini, elle savait. Même si elle avait été une samouraï-ko honorable et respectée, personne ne l’aurait jamais cru si elle avait répété cette invraisemblable conte.

" Il y a quelques années, des shugenja du Clan de la Licorne et du Clan du Héron firent un étrange marché. Pour quelle raison, je l’ignore, mais j’imagine qu’il s’agissait encore d’une manipulation subtile des gens de mon clan. Jamais les Licornes n’auraient pu obtenir un tel arrangement s’ils l’avaient proposé.

Les deux écoles de shugenja, celle des Asahina et celle des Iuchi, décidèrent d’échanger deux pupilles , parmi les plus prometteurs, de manière à ce qu’il leur soit enseigné à chacun les techniques particulières de l’autre école. Cet accord était des plus secrets, et j’ignore s’il avait eu l’aval des autorités les plus compétentes, ( le vieil homme eut un sourire amusé ) si tant est qu’il en existe à ce sujet hors des montagnes du Phénix . Cependant, voilà nos deux apprentis shugenja envoyés l’un chez les Hérons, l’autre chez la Licorne. Le Héron arriva sans encombre dans les terres de la Licorne, avec une escorte discrète, afin de ne pas attirer l’attention.

Mais le jeune garçon du clan de la Licorne... Quelle catastrophe ! Il s’appelait Iuchi Ion-Ichi, et était sans doute le shugenja le plus doué de sa génération. Son affinité avec l’eau était extraordinaire, à tel point que l’on murmurait qu’il pourrait un jour égaler la puissance des Maîtres des Elements. Fadaises, évidemment, que tout cela : une Licorne, un barbare, égaler un Phénix ? Peu importe.

Lors de son voyage vers le clan du Héron, le jeune Ion-Ichi, qui n’était pas très enthousiaste à l’idée de ce voyage loin de ses parents, échappa à la surveillance de son escorte de Hérons, et fut capturé par une troupe de bakemono. Ceux-ci l’emmenèrent avec eux, et les samouraï à qui Ion-Ichi avait été confié se lancèrent à leur poursuite. Ils ne purent les rattraper qu’au sein même de l’Outremonde, où l’enfant fut emprisonné au château Hiruma. Ce qu’il subit en ces lieux, je préfère l’ignorer. Cependant, il semble qu’il en ait été changé à tout jamais. L’identité de son ravisseur demeura secrète, mais j’ai découvert qu’il aurait pu s’agir d’un de ces Moto disparus dans l’Outremonde. Les samouraï parvinrent à libérer l’enfant à l’aide d’une troupe de ces répugnants hommes-rats.

Mais lorsqu’ils ramenèrent l’enfant, celui-ci avait un comportement étrange. Il avait changé. Les samouraï furent sommés de se faire seppuku. La famille Asahina ne pouvait se résoudre à avouer l’affaire aux Iuchi. Un complot abominable fut mis en place par un membre perverti de cette famille. Il fit empoisonner le jeune Héron qui avait été placé chez les Licornes, et affirma que Ion-Ichi avait lui-même été victime d’un assassinat. Toutes les personnes qui avaient été mêlées, de près ou de loin, à l’affaire, disparurent une par une. Quant à Ion-Ichi, il disparut, au moment où une délégation de Phénix se rendait dans les terres du Héron pour une "visite de courtoisie . Ces Phénix avaient tous un point commun : on disait qu’ils maîtrisaient un rituel nommé le Rituel d’Oubli. Lorsqu’ils regagnèrent leurs terres, l’école des Kakita accueillait un jeune élève. Il était un peu en retard par rapport aux autres, et ne montra tout d’abord pas beaucoup de talent pour les armes, mais il finit par se faire à cette vie.

Il se nommait Ukiyo Suzuri.

Beaucoup furent étonnés que les Ukiyo, une famille des plus modestes, puissent envoyer un de leurs enfants dans cette prestigieuse école. Certains murmuraient que Dame Ukiyo n’avait eu qu’un enfant, et que l’autre était mort-né... D’où donc sortait celui-ci ? Ceux-là disparurent comme avaient disparu tous ceux qui avaient connu un jour le nom de Ion-Ichi...

" Mais s’il n’y avait plus aucun témoin, comment avez-vous su ? avait demandé Hana, perplexe.

" Kwanzo, l’organisateur de cette machination, pouvait tuer des hommes et des femmes. Mais il ne pouvait réduire en poudre toutes les pierres. Il ne pouvait faire taire le vent. Il ne pouvait arrêter le chant des rivières...

Hana regarda le vieil homme plus attentivement. Un éclair surnaturel traversa son regard. Ainsi donc il avait été shugenja. Cela expliquait donc qu’il ait pu être au courant de tant de choses.

" Kwanzo laissa passer les années. Il veillait, de loin, sur son protégé. J’ignore ce qu’il voulait en faire. J’eus l’occasion de rencontrer Suzuri. C’était un bushi parfait, aux manières raffinées. Il avait l’allure, la grâce et l’éducation d’un Héron. Et puis, il y a quelques temps, une caravane de marchands est passée par ici, en provenance des terres de mon clan. Quelques hommes du clan du Héron l’accompagnaient. Parmi eux se trouvait un jeune homme du nom de Ukiyo Suzuri. Il venait d’être nommé magistrat du clan du Héron à Ryoko Owari.

Le vieil homme ne savait rien de plus, mais il fit durer les entretiens, faisant mine de garder pour un moment ultérieur une révélation de poids. Elle écouta poliment tout ce qu’il avait à dire, jusqu’à ce qu’il se lasse du son de sa propre voix. Après avoir parlé deux jours durant, il voulut lui faire don d’un kimono d’étoffe précieuse. Il accompagna le don d’un haiku maladroit et d’un regard ambigu. Lorsqu’il tendit sa main encore vigoureuse - l’homme n’avait sans doute pas beaucoup plus de quarante ans - pour effleurer la sienne d’un mouvement qu’il voulait sensuel, elle éclata de rire. Le croassement du corbeau, qui venait d’entrer dans la pièce, lui fit écho. Le moine la regarda, interdit, ne sachant que répliquer à cet affront. Le rire de Hana était froid et dur.

" Je vous remercie de vos renseignement, Doji-sama, dit-elle après avoir repris son sérieux. " Mais je crois que cette étoffe serait aussi peu à sa place sur mes épaules que vous en ces lieux. Malgré sa grande beauté, je vois que vous estimez à bien peu le prix de votre honneur, sans compter le mien... Ne mesurez pas le prix de ma dignité à l’aune de la vôtre. Votre fierté a du vous rapporter beaucoup à Otosan Uchi, si c’est tout ce qu’il vous en reste, mais ce cadeau-là ne vous vaudra rien.

Elle reprit son arme et planta là le vieil homme ébahi, et reprit sa route sans un mot. Les moines la regardèrent partir, les plus vieux étonnés, et les plus jeunes hilares.

Elle ignorait toujours pourquoi elle devait tuer Suzuri, mais cela n’avait pas d’importance. Elle avait mis toute sa vie dans une promesse, et elle comptait bien la tenir. Elle était venue ici uniquement pour savoir quel homme se cachait derrière le nom qu’elle allait effacer du registre des vivants, et dans l’espoir de découvrir Samaru... Le vieil homme avait simplement dit que Sendoshi Samaru était un bushi du Clan de la Grenouille, et qu’il se dirigeait vers Ryoko Owari.

Elle connaissait bien les terres du Scorpion. Elle arriverait sans doute avant lui. Ensemble, ils pourraient accomplir la mission. Et maintenant, elle marchait sur le vent, un souffle qui apportait l’orage et la désolation à Ryoko Owari.

*

* *

" Elle est belle comme le jour ! C’qu’elle est belle...

- Va donc le lui dire, Kobi...

- Pourquoi pas ? Elle ne porte pas les armes, c’est une femme comme les autres, neh ? Comme j’aimerais avoir une femme comme celle-là à la maison, pour s’occuper de moi... Me préparer des légumes... Me faire de beaux vêtements !

- Le seul vêtement qu’elle te coudra, c’est un linceul... C’est pas une femme. Depuis qu’elle est arrivée, le soir de l’orage, y a comme un quelque chose qui va pas. Et elle est dangereuse. T’étais pas là quand Chozen a essayé de lui parler...

La jeune femme mangeait sans le moindre bruit. Le corbeau, près d’elle, picorait de temps à autre une miette qu’elle lui donnait. Au dehors, Ryoko Owari murmurait ce que murmurent les villes. Le sabre de bois devant elle était comme un dragon endormi : on le sentait prêt à bondir sur sa proie. Un samouraï avait ri de ce "bâton ridicule, tout juste bon pour l’entraînement des enfants ...

" Chozen... Celui qui est mort ?

- Celui-là, oui... C’est pas une femme. C’est un fantôme. Regarde son visage ! Il est blanc comme un nuage ! Et ses yeux sont vides ! Et le magistrat qui ne fait rien... On croirait qu’il en a peur, de celle-là...

- C’qu’elle est belle...

- T’es vraiment trop bête...

Le corbeau se tourna vers les deux hommes, qui détournèrent le regard. L’oiseau ferma les yeux, secoua la tête, et se mit à caqueter.

On aurait dit qu’il riait.

Partie VI : l’Eveil

Sendoshi Sukai avait interrogé longuement le grand Arbre devant lequel avait été bâtie la demeure du Clan de la Grenouille. Comme toujours, l’Arbre était resté muet, ses feuilles bruissant doucement dans le vent.

Il tentait de méditer depuis l’heure du Tigre, mais il n’y arrivait pas. Tant de choses avaient lieu en même temps. Tout était-il donc destiné à s’accomplir de son vivant ?

" Sendoshi, j’aurais bien besoin de votre folie, aujourd’hui," murmura le daimyo.

Sendoshi avait été le premier à entendre le Chant de l’Arbre. Le premier à se perdre dans le marais. Le premier à comprendre ce qui était inaccessible à ceux qui n’étaient pas élus. Sukai riait encore en pensant aux ronins qui venaient ici chercher un honneur qu’ils estimaient mériter, et qu’ils ne trouvaient pas, bien entendu. Comme tous ceux qui venaient ici, les ronins et les incompétents mouraient dans les marais.

Mais au contraire des élus, ils ne s’Eveillaient pas.

*

* *

" Que signifie cette étrange marque, Suzuri-sama ?"

Le Phénix était peut-être imperméable aux subtilités de la conversation courtoise, mais Isawa Shikama était un bon shugenja. Il s’essayait depuis toujours à l’harmonie avec le Vide, et la plupart de ses efforts étaient couronnés de succès. Quel dommage, disaient ses maîtres, qu’il ne pense qu’au monde et à ses tentations.

Ukiyo Suzuri, magistrat du Clan du Héron à Ryoko Owari, regarda la base de son cou comme s’il voyait sa peau pour la première fois. Intrigué, effrayé, il dénuda un peu plus son épaule, découvrant une marque curieuse. Il s’agissait d’une flamme noire et verte, qui semblait devoir continuer dans son dos.

" Quel tatouage inhabituel, Suzuri-sama," s’extasia Shikama." Auriez-vous visité les montagnes du Dragon ?

- Pas que je sache..." murmura le Héron.

Tellement de choses liées à son passé lui échappaient qu’il se sentait comme étranger à sa propre vie. Il n’avait aucun souvenir de son enfance, si ce n’était des images de batailles et de château de l’Outremonde. Et ces images hantaient son sommeil. Ces derniers temps, la nuit lui était devenue une telle torture qu’il s’était décidé à appeler le Phénix à l’aide. Shikama était renommé pour sa compassion et sa bienveillance.

Le Phénix observa le tatouage, et passa un moment à scruter le dos du magistrat.

" N’aviez-vous donc jamais regardé cette image ?" demanda-t-il.

Le magistrat hésita un instant. Sa mémoire semblait revenir, tout au moins en ce qui concernait le tatouage.

" Je... Je crois que mes yeux le voyaient, mais que mon esprit y était aveugle. C’est à dire... jusqu’à ce jour... Que représente-t-il ?

- Eh bien, dit le shugenja, c’est difficile à déterminer... Les lignes s’arrêtent juste sous votre cou. L’artiste n’a jamais terminé son travail. Une chose est évidente, cependant...

- Quoi donc ?

- Vous avez grandi avec ce tatouage... Il semble avoir subi... une sorte de distorsion... Mais ces flammes, ces lignes... Cela me rappelle..."

Le Phénix s’interrompit. Il revint se placer face à Suzuri et le saisit violemment par les épaules. Ses sourcils étaient froncés, et ses yeux brillaient d’une lueur où se mêlaient colère et stupeur.

" Suzuri-sama," murmura-t-il d’une voix qui évoqua le bruit d’un orage lointain au Héron, " vous êtes vous jamais rendu dans l’Outremonde ?"

*

* *

" Non, jamais.

- Eh bien, Hana-sama, c’est un endroit dangereux, dont peu de gens peuvent revenir vivant. Les Crabes sont passés maîtres dans cet art. Ils compensent leur maladresse en société par une subtilité inaccessible à bien des gens de cour. Mais foin de digressions oiseuses. Il est très improbable qu’un enfant puisse survivre dans l’Outremonde, cela apparaît évident.

- Je ne vous suis pas."

La jeune femme jouait distraitement de sa main gauche avec le corbeau qui s’était installé entre les deux samouraï assis en seiza. Depuis que Samaru l’avait saluée après son duel contre son ancien amant, la jeune samouraï-ko avait beaucoup appris. Mais il semblait sur le point de lui révéler quelque chose qui était à même de changer le destin de Rokugan.

" Doji Toshiro vous l’a sans doute raconté..., continua-t-il.

- Ce vieux porc m’a raconté cette histoire cent fois...

- Euh... Eh bien, il connaissait une partie de l’histoire. J’ai pu apprendre beaucoup d’autres choses lors de mon voyage vers Ryoko Owari.

- Parlez ( Hana servit du thé au samouraï )

- Merci. Un jeune shugenja de la Licorne fut capturé par les forces de l’Outremonde. Il fut séquestré, sans doute au château Hiruma, pour une raison particulière. Je crois que l’Outremonde n’aurait capturé personne d’autre que cet enfant. Ils, et de quelque nature que soit ce "Ils", savaient que l’enfant était prédestiné. Il existe un conte méconnu... J’ai pu l’apprendre en posant les bonnes questions au bon moment.

- Chercheriez-vous à gagner du temps avec un conte pour enfants ? Je suis ici pour tenir une promesse faite à votre... à mon clan...

- Je le sais... Mais sachez bien que notre clan a un rapport plus profond avec ce conte qu’il n’y paraît. Et bien que vous en doutiez encore, vous faites bien partie de ce clan, Hana.

- Qu’est-ce qui vous permet donc de le savoir ?

- Vous portez un boken du Clan de la Grenouille..."

L’arme n’avait pas semblé particulièrement reconnaissable à Hana lorsqu’elle l’avait prise, en hommage au courage de Doki, son précédent possesseur. Pourtant, lorsqu’elle la comparait à celle de Samaru, elle leur trouvait un indéniable air de ressemblance. Ce n’était pas tant une ressemblance visuelle que...

" Et vous êtes éveillée...

- Pardon ? Demanda-t-elle.

- N’avez-vous donc pas remarqué que la lame du Scorpion était couverte de poison ? Je l’aurais senti même au milieu de la foule...

- Si sa lame avait été couverte de poison, ainsi que vous le dites, je serais morte. Je ne connais pas un Scorpion qui soit assez stupide pour se tromper dans la dos...

- Non. Quand bien même la dose aurait été assez forte pour terrasser un troupeau de boeufs, vous n’auriez même pas ressenti le moindre malaise.

- Mais... Mais pourquoi cela ? Voyons, c’est insensé !

- Parce que les Grenouilles sont déjà mortes par le poison, il y a bien longtemps. Et l’on ne peut nous tuer deux fois de la même façon. Êtes-vous prête à entendre mon conte maintenant ?"

La jeune femme scruta les yeux du samouraï. Elle n’y vit pas le masque de sincérité qu’elle savait reconnaître chez les menteurs habiles. Elle ne put pas non plus discerner le voile mouvant de la folie. Il n’y avait, tout au fond de ce regard, que le sien qui s’y reflétait. Elle acquiesça en silence.

" Bien. Vous n’êtes pas sans savoir que dame Shinjo elle-même se rendit dans les terres d’Outremonde dans le but de rencontrer son frère... celui qui ne peut être nommé. Lorsqu’elle s’y rendit, elle affronta le mal absolu, le Frère Obscur. Par trois fois, il la mit à terre, et trois fois elle se releva. On dit qu’à cet instant, elle revêtit sa véritable forme, celle de Ki-Rin. Son frère, le maître des illusions néfastes, prit alors la forme d’une Ki-Rin noire, entourée d’un feu de ténèbres. J’ignore si cette histoire est vraie. Mais on dit aussi qu’il y avait un homme qui assista au combat. C’était un artiste perverti, corrompu par le Dieu des ténèbres. Il dessina la Ki-Rin obscure, et en fit une de ces oeuvres qui ne peuvent périr. C’est donc au début du monde tel que nous le connaissons que commença cette histoire...

Bien des siècles plus tard, alors que la Licorne revenait des terres de l’Ouest, une force mystérieuse se réveilla dans l’Outremonde. Un artiste aux visées néfastes attira un membre du Clan de la Licorne dans les Terres Obscures. Il réussit à le corrompre, et il tatoua la Ki-Rin Obscure sur la peau de cet homme. Et il l’enchanta d’une puissante magie... Tant qu’un coeur battrait sous le dessin de la Ki-Rin Obscure, les armées des Ténèbres qui l’accompagneraient seraient invulnérables.

Une armée de l’Outremonde se réunit sous la bannière du magicien et de l’homme au tatouage. En ce temps-là, existait un Clan modeste de guerriers valeureux, le Clan de la Grenouille. Il était dirigé par la famille Taroki. Les Taroki apprirent qu’une armée maudite s’apprêtait à détruire Otosan Uchi elle-même ! L’armée des Ténèbres avait réussi à se frayer un chemin magique jusqu’aux montagnes, et comptait rassembler toutes les forces possibles pour déferler sur la capitale de Hantei. L’armée devait passer par les terres du Clan de la Grenouille, mais ils n’avaient pas prévu que ce clan pourrait résister à l’invasion. Les bushi et les shugenja n’étaient que cent en tout, mais ils résistèrent avec la force de cent mille hommes...

- Mais... je n’ai jamais entendu parler de cette bataille !

- J’y arrive... La force de Ki-Rin Obscure, c’est qu’elle rend les créatures d’Outremonde invulnérables au jade et au cristal. Quiconque se tient près du porteur de ce dessin est protégé. L’homme était entouré de sept Onis terrifiants. Les samouraï de la Grenouille combattirent sans faillir, et il n’en resta que très peu à l’issue de ce combat. Mais les forces du mal avaient été repoussées. Malheureusement, ils ne purent trouver le cadavre du porteur du tatouage. Le clan était réduit à quelques hommes et femmes courageux. Mais le péril n’avait pas été totalement écarté. C’est là qu’intervient la malignité des forces d’Outremonde... Des ogres avaient pu s’emparer du cadavre du porteur du tatouage. Ils se retirèrent dans leurs terres, où un sorcier eut une idée diabolique. Il créa un puissant artefact magique..."

*

* *

" Le Tambour de Kuroyoru, du nom du porteur du tatouage..."

Le Phénix fit une pause. Suzuri le regardait avec une expression indéchiffrable.

" Tu veux dire que ce tatouage serait identique... au mien ?" demanda-t-il lentement.

Le Phénix tarda à répondre, cherchant ses mots, s’exprimant avec soin :

" Non... Pas identique. En réalité, ce tatouage EST le vôtre, Suzuri-sama. Il fait partie de ces oeuvres qui ne peuvent périr à cause de...

- Mais tu dis qu’il existe un objet qui...

- Oui, oui, oui, dit le Phénix, excédé. Mais les choses sont très compliquées. Ce tambour... Il avait été fait de la peau de Kuroyoru... Ainsi, l’on pouvait dire qu’un coeur battait encore sous le tatouage. Lorsque ce tambour était frappé, les hordes d’Outremonde devenaient invulnérables au jade et au cristal. Mais ce tambour disparut, heureusement. Il faut croire qu’il fut détruit, et que le tatouage cherche maintenant un ... un nouveau support en quelque sorte...

- Un support..., murmura Suzuri. Je ne suis qu’un... un instrument, en quelque sorte...

- Pas n’importe quel instrument, cependant. Le tatouage a du chercher quelqu’un qui soit très proche de... Enfin, du support d’origine. Kuroyoru était un shugenja... Spécialisé dans la technique de l’eau...

- Mais je ne suis PAS shugenja !!! cria Suzuri."

Le visage du Phénix se ferma. Il devint vide d’expression. Son front se plissa, et lorsqu’il rouvrit les yeux, il avait cet air qu’il prenait lorsqu’il se battait, véritable tornade humaine jetée contre les forces du mal.

"Vous ne l’êtes PLUS. Ce qui est bien différent... Mon maître m’a raconté une bien étrange histoire, un jour. Lorsque je lui en ai reparlé ensuite, il m’a juré l’avoir oubliée. Comme si cette histoire ne devait appartenir qu’à une personne à la fois.

- Un conte, maintenant ! Mais que...

- L’histoire d’une Licorne devenue Héron..."

*

* *

Samaru but une longue gorgée de thé. Il semblait plongé dans ses pensées. Puis il reprit d’une voix égale.

" Le tambour de Kuroyoru ne fut pas perdu par l’Outremonde. Il fut volé.

- Volé ?

- Par un groupe de héros du Clan de la Grenouille. Ils le dérobèrent au nez et à la barbe des créatures des ténèbres. Malheureusement, ils essayèrent de le détruire stupidement, sans la moindre préparation. Le tambour déchaîna contre eux des forces maudites et attira l’attention des Phénix, et des Scorpions... L’un des samouraï de la Grenouille était l’amant d’une jeune femme du clan du Scorpion..."

La tête de Hana commençait à tourner. Elle dut prendre une gorgée de thé pour se ressaisir.

" Continuez, Samaru-sama... Je vous en prie, ce n’est rien.

- Et la jeune femme, dans un but inconnu, dénonça le Clan aux Scorpions... Les samouraï de la Grenouille apprirent que le Clan marchait sur eux. Ils savaient qu’ils ne pouvaient vaincre. Mais ils se sentaient responsables de l’existence du tambour, et des méfaits qui en découleraient. Ils avaient détruit l’objet plutôt que de détruire l’essence du tatouage. Désormais, celui-ci était destiné à refaire surface un jour ou l’autre, lorsqu’il aurait décidé de renaître. Il fallait donc que quelqu’un fût là pour s’en occuper... Alors, les samouraï du clan de la Grenouille décidèrent de sacrifier leur vie pour pouvoir revenir plus tard affronter la Ki-Rin Obscure... Ils entreprirent un long et périlleux rituel, qui devait être effectué par sept shugenjas, un de chaque clan. Réunir les shugenjas et les persuader d’accomplir le rituel fut un long processus. Aussi, alors qu’ils s’apprêtaient à accomplir le rituel, le Scorpion marchait sur les Terres de la Grenouille. Les samouraï Scorpion avaient décidé d’éviter tout risque : leurs armes étaient enduites de poison.

Lorsque les Scorpions arrivèrent, ils accomplirent le rituel. Chaque guerrier tombé sur ce champ de bataille reviendrait sous une autre forme accomplir ce qui doit être accompli : la destruction définitive de la Ki-Rin obscure. Quand l’armée du Scorpion quitta les lieux, les terres de la Grenouille devinrent un odieux marais, qui avala les cadavres et leur essence vitale. De cette vie sacrifiée, naquit un arbre gigantesque, qui poussa au coeur du marais.

- C’est... Le boken... je suppose qu’il vient de l’Arbre...

- Oui, Hana-sama. Un jour, un samouraï du nom de Mirumoto Sendoshi fut appelé par le marais. Il était temps pour la Grenouille de revenir. Il se perdit dans le marais, et il trouva l’arbre. Dans une de ses branches, il se tailla un boken. L’essence vitale de celui qu’il avait été dans une vie précédente l’envahit alors... Il décida de créer le Clan de la Grenouille... Il s’en fut trouver Togashi Yokuni, daimyo du Clan du Dragon, qui intercéda en sa faveur auprès de l’empereur. J’ignore comment il s’y prit, mais l’autorisation lui fut donnée de porter les couleurs de la Grenouille.

- Mais... comment se fait-il que nul n’ait jamais entendu parler de la Grenouille avant Sendoshi ?

- Lorsque le sortilège fut lancé, tout souvenir du Clan de la Grenouille fut effacé de la mémoire des hommes. Le Clan était devenu le Clan qui n’Existe Pas. Et grâce à Sendoshi, pourtant, il existe ! Désormais, des samouraï sont appelés par le marais. Ils y renaissent grâce à l’arbre. Comme vous l’avez vu vous-même, même un boken déjà taillé permet d’éveiller le samouraï des temps anciens qui sommeille en vous.

- Vous-même, vous avez été... éveillé ainsi ?

- Oui. Et j’ai acquis les pouvoirs du Clan par la même occasion...

- L’immunité aux poisons, j’imagine...

- Oui. Et une connexion intime avec le marais. Je pourrais dénombrer chaque pierre qui s’y trouve, chaque feuille de chaque arbre... Les hommes du Clan de la Grenouille ne font qu’un avec leur terre, car ils sont morts pour elle, et elle leur a donné la vie, le retour... Mais depuis que le Clan est revenu à la vie, le Clan du Scorpion cherche à le retrouver, et à le détruire, sans doute pour ne laisser aucune trace du méfait qui fut commis autrefois...

- Eh bien... Il nous faut donc retrouver le porteur du tatouage...

- Qui est Ukiyo Suzuri. Il y a fort à parier que son voyage dans l’Outremonde n’avait qu’un seul but : réaliser le tatouage alors qu’il était jeune et aisément manipulé...

- Et comment détruire définitivement le pouvoir de ce tatouage ?

- Je l’ignore... Peut-être Shinsei daignera-t-il nous aider ?"

Ils se tournèrent tous deux vers le corbeau, en souriant. Hana caressa doucement le plumage de l’oiseau. Une plume en tomba.

Elle était blanche...

Grenouilles...

Partie VII :Grenouille...

Les montagnes du Dragon ne sont pas seulement inaccessibles.

Elles sont improbables.

Nul n’a jamais pu établir une carte sûre des chemins tortueux, des gorges insondables, des innombrables dangers qu’elles recèlent.

La petite troupe poursuivait son chemin dans le col enneigé, poursuivie, semblait-il, par le mauvais temps.

Le mauvais temps, et une troupe de créatures d’Outremonde.

" Ils se rapprochent," hurla Sendoshi Samaru contre le vent démoniaque.

Hana jeta un coup d’oeil par dessus son épaule, en direction des Onis, en contrebas. Les créatures étaient munis d’appendices tranchants, de crocs acérés, mais elles n’avaient pas l’habitude des hauteurs. Déjà, une bonne demi-douzaine d’Onis étaient tombés dans des précipices. L’une ces gorges s’était refermée avec un fracas épouvantable sur sa victime, comme une mâchoire de pierre, et les survivants avaient hurlé leur colère et leur frustration.

L’avalanche qui avait suivi cette futile démonstration avait emporté trois des leurs en quelques secondes. Depuis, les Onis se contentaient d’avancer, précédés d’une troupe de plus en plus réduite de bakemonos et de quelques trolls inconscients.

Hana fit un signe à Samaru, et s’accroupit, adossée à un gros rocher. Le bushi retint Shikama, le Phénix, et Ukiyo Suzuri, magistrat de Ryoko Owari. Ce dernier jeta un regard méprisant à la jeune femme dont le visage portait les marques de la fatigue et du froid.

Depuis qu’elle l’avait contacté, ils n’avaient cessé de fuir. La fuite était leur seul horizon.

Fuite quand l’armée des ténèbres avait attaqué Ryoko Owari.

Fuite quand cette même armée avait semblé s’en prendre uniquement au magistrat.

Fuite dans les terres du nord, et jusqu’aux terres de la Grenouille.

Et fuite encore lorsqu’ils étaient tombés nez à nez avec la deuxième partie de cette armée terrifiante lancée à la poursuite de Suzuri, bloquant le passage vers les marais du Clan. Les Oni recherchaient Suzuri car celui-ci était porteur du tatouage de la Ki-Rin Obscure, qui devait permettre aux forces de l’Outremonde de devenir invulnérables au jade. Cependant, il restait un espoir : le tatouage que Suzuri avait reçu lorsque, enfant, il avait été capturés par les hordes d’Outremonde, n’était pas encore achevé. Les deux samouraï du clan de la Grenouille, Sendoshi Hana et Sendoshi Samaru avaient proposé de l’emmener dans les montagnes du Dragon, où, vivait ,dit-on,le plus grand maître de tatouage de Rokugan. Ces deux individus semblaient croire que le destin de l’Empire dépendait de ce voyage. Ils s’étaient montrés persuasifs.

Suzuri n’avait jamais vu qui que ce soit manier un boken de cette manière. Les cadavres de sept gardes du tonnerre en témoignaient. La persuasion avait été efficace.

Et voici que la jeune femme semblait en proie aux pires tourments... Haletante, elle ne semblait plus pouvoir se relever.

" Il faut nous hâter !" dit Suzuri à Samaru, en faisant un petit geste exaspéré en direction de Hana.

Le samouraï du Clan de la Grenouille le toisa avec un regard auprès duquel l’air semblait doux et tempéré.

" Je regrette," dit-il, " D’avoir découvert qu’il ne suffisait pas de vous tuer pour délivrer mon Clan de la malédiction..."

Le magistrat porta la main à la poignée de son sabre, mais Samaru fut plus rapide. Il le faucha d’un mouvement rapide, puis le plaqua à terre.

Isawa Shikama, shugenja du Phénix, intervint immédiatement, tentant de s’interposer entre les deux hommes.

" Voyons," dit-il avec un ton conciliateur.

" Repartons," dit Hana " Il a raison... Nous ne pouvons nous permettre de perdre du temps maintenant."

Elle s’avança bravement devant le petit groupe, mais glissa malencontreusement. Shikama la retint à temps. Les deux échangèrent un regard. Le Phénix la soutint maladroitement, et fit signe aux deux autres de passer devant.

" Nous y arriverons," dit-il d’une voix qu’il voulait pleine d’assurance.

Il murmura une prière contre la douleur, en priant pour que les contractions ne la prennent pas en ce lieu... Ils avaient voyagé pendant longtemps, et l’heure était proche désormais. Elle perdrait l’enfant si cela se produisait. Il fallait au moins qu’ils atteignent la forteresse de Togashi. Le vent se mit à rugir de plus belle.

En y réfléchissant, se dit le shugenja, le vent hurlait tout de même bien fort.

Il poussa Hana de côté juste avant que la patte monstrueuse ne lui déchire le bras.

L’Oni était un des plus petits. Il n’était pas beaucoup plus grand qu’un homme. Mais il était agile, et rapide. Il ressemblait à un gros insecte, bardé de piquants recourbés sur lesquels suintait un poison luisant. On aurait dit qu’il n’était qu’une gigantesque bouche pleine de crocs. La créature s’était détachée du groupe pour les rattraper...

Hana avait perdu son arme lors de sa chute. Samaru se retourna à temps. Sans sa rapidité, c’en aurait été fait de Shikama. Nul n’avait jamais encore accompli ce que Samaru venait de faire avec tant de précision et de rapidité. Nul n’aurait jamais tenté un tel acte de bravoure insensée. Aucun héros n’aurait su réagir aussi vite. Son geste avait été d’une grâce inégalable.

La boule de neige atteignit l’Oni en plein dans l’un de ses trois yeux, ce qui le déconcerta totalement.

Le shugenja s’éloigna en rampant alors que la bête se retournait vers le samouraï de la Grenouille, qui venait de se poster devant Suzuri, le boken au poing. Hana glissait vers son boken, tentant de l’attraper de ses doigts engourdis par le froid.

Samaru se ramassa sur lui-même, et plaça son boken derrière lui. Il menaçait l’Oni de son poing gauche. La bête hurla. Samaru inclina la tête. Derrière lui, le Héron mit la main à l’épée. Le temps se figea, comme gelé par le vent des montagnes.

La bête bondit sur le shugenja. Celui-ci tentait désespérément de sortir un parchemin de son sac. Hana réussit enfin à s’emparer de son boken. Dans le même mouvement, elle glissa sur la neige vers l’Oni, le frappant au pied sans le moindre effet. Samaru s’élança dans les airs, déviant le coup de griffes de l’Oni, qui l’atteignit en pleine poitrine, y laissant sept lignes ensanglantées. Suzuri courut vers la bête en dégainant. Son coup rebondit sur la peau écailleuse de la bête, qui émit un bruit entre le caquètement et le grognement. Le Héron grimaça.

Le corbeau de Hana plongea sur le monstre. Il fut assez habile pour lui crever un oeil de son bec, mais un simple mouvement de tête de l’Oni le débarrassa du volatile, qui disparut dans le vent. Il laissa derrière lui quelques plumes noires.

Et quelques blanches aussi.

Cependant, Hana avait repris ses esprits. Elle était passée derrière le monstre lors de sa glissade. Une vague de doute l’assaillit en même temps qu’une terrible rafale de vent. Que pouvait-elle, avec une arme de bois, contre une telle créature ? D’un mouvement rageur, elle s’apprêta à briser le boken contre un rocher, se sentant totalement impuissante face à l’Oni.

Une image traversa soudain son esprit, une image d’un autre temps. Un souvenir qu’elle tenait d’une autre vie...

*

* *

" Taroki Gohei-sama, nous avons échoué. L’armée est en déroute. Les monstres marcheront sur les Terres du Dragon."

Le samouraï s’apprêta à casser sa lame sous son pied. Son daimyo, un homme au visage empreint de compassion, le retint d’un geste.

" Samouraï, pourquoi veux-tu briser le sabre de l’Empereur ?"

L’homme resta interdit, regardant son daimyo avec perplexité.

" Ce sabre est le vôtre. Et votre vie est la mienne. Et ma vie appartient à l’Empereur. Nous avons promis d’arrêter cette armée de ténèbres. Nous l’arrêterons... Oui, par Shinsei," cria-t-il en direction du ciel " Nous l’arrêterons, dussions-nous revivre cent fois pour réduire le dernier Oni en cendres."

Le samouraï releva la tête.

" Maintenant, reprenez-vous, et nettoyez le sabre de l’Empereur. Il sera souillé du sang des monstres demain".

Un corbeau se posa sur les épaules du daimyo. Devant son armée défaite, avec un regard où nul doute ne transparaissait, il tendit l’arme au samouraï.

*

* *

Le boken lui échappa littéralement. Il s’élança comme un fauve sur sa proie, dévorant la distance entre Hana et le monstre, et entraînant la samouraï-ko à sa suite. Son rugissement dans l’air parla par dessus les cris du vent. Il brisa net l’un des piquants recourbés de l’Oni.

Le piquant s’enfonça dans la carapace du monstre.

A cet instant, la bête ne fut plus que hurlements et mouvements désordonnés. Elle battit l’air de ses membres un instant, jusqu’à ce que Suzuri la frappe adroitement de son sabre, la propulsant en arrière, sur le bord du chemin étroit. L’Oni partit dans le vide, et s’évanouit dans le gouffre qui le bordait, en poussant des hurlements abominables.

Samaru s’approcha de Hana.

" Etes-vous...

- Vite, dit-elle, le shugenja..."

Shikama était gravement blessé. Les griffes de l’Oni n’étaient pas empoisonnées, mais elles avaient presque sectionné son bras droit. Il était couvert de sang, mais Samaru l’installa près d’un rocher, le plus confortablement possible. Il leur fit un faible sourire. Le corbeau se posa près de lui, dodelinant de la tête.

" C’est ici que nos chemins se séparent... Mon destin est en ce lieu.

- Shikama-sama, murmura Hana.

- Vite, les autres arrivent, les pressa Suzuri."

On entendait déjà les cris de la troupe d’Oni derrière eux. Les créatures, profitant de l’attaque de leur congénère, se pressaient pour rejoindre leurs proies.

Hana était muette, devant Shikama. Samaru fit un salut étrange devant le shugenja, et s’inclina respectueusement. Son regard se fit dur, et il saisit Hana par le bras.

" Shikama-sama, souffla cette dernière. Nous ne pouvons pas...

- Allons, l’interrompit-il. Dites simplement à Pimiko que... Oh, ne lui dites rien. Elle ne comprend rien à rien de toute façon."

Il sortit un parchemin de son sac, et se mit péniblement en position assise.

" Elle me manquera tout de même..." ajouta-t-il.

Il se tourna vers Hana.

" Allez-vous en !" hurla-t-il." Allez vous en ou je vous rôtis avec ces créatures !"

Et il éclata d’un rire démentiel.

Samaru entraîna Hana avec lui, à la suite de Suzuri qui avait pris les devants.

Quelques minutes plus tard, ils entendirent une énorme déflagration. En regardant en arrière, ils virent les flammes qui s’échappaient des mains du shugenja fondre les pierres autour de lui, engloutissant deux Onis et arrachant la jambe d’une grosse créature verdâtre. Le shugenja lui-même se mua soudain en une énorme sphère de lumière. La sphère sembla gonfler, jusqu’au point où elle émit une énergie aveuglante en direction des monstres.

Il fallut aux trois survivants quelques secondes avant de recouvrer totalement la vue... Ils aperçurent les cadavres calcinés des créatures d’Outremonde. Il ne subsistait aucune trace de Shikama.

Deux Oni avaient survécu. L’un d’entre eux se traînait péniblement. L’autre le poussa dans le précipice, et se jeta à la poursuite des samouraï.

Hana ne pouvait pas faire un pas de plus. Elle avait utilisé ses dernières énergies.

" Emmenez-le, Samaru... Sauvez Rokugan..."

Suzuri la regarda avec une expression indéchiffrable.

" Sauver Rokugan ?" murmura-t-il avec un air pensif.

Il posa la main sur le ventre rebondi de Hana.

" Rokugan... Rokugan est là," dit-il simplement. Il dégaina son katana. Hana sourit faiblement et tenta de prendre une posture stable.

L’Oni s’approchait dangereusement. Alors Samaru sortit une flèche de son carquois..

" Ton frère était vulnérable à son propre poison," murmura-t-il. Il trempa la flèche dans une petit fiole qu’il venait d’extirper de son sac. Il l’encocha. Il murmura quelque chose à la flèche, et relâcha la corde.

La flèche frappa l’Oni à la poitrine.

Et il mourut. Simplement.

Il s’écroula sur le chemin. Samaru écarquilla les yeux, et se tourna vers les deux autres, en haussant les épaules. Ils éclatèrent de rire.

*

* *

La fumée de l’encens dessinait dans l’air des formes serpentines. La main du vieil homme dansait sur la peau pâle avec des gestes gracieux. Sous ses doigts, la force de la Ki-Rin Obscure était révélée.

Ukiyo Suzuri paraissait souffrir le martyre. Samaru observait sans un mot. Il se sentait tellement inutile, ici... Hana se reposait, dans une autre chambre du château. Togashi Yokuni lui-même avait tenu à lui parler.

Le dessin prenait forme, lentement. La créature que Togashi Gaijutsu, maître tatoueur des montagnes du Dragon, dessinait sur la peau d’Ukiyo Suzuri, reflétait tout ce qui pouvait exister de pervers et de dangereux. Le mal semblait émaner d’elle.

L’oeuvre semblait achevée, et une sorte de fumée noire commença à exsuder de la peau de Suzuri.

Le visage de Gaijutsu se crispa, et sa main brisa son outil de tatoueur. Il en saisit prestement un autre, et alors que la fumée l’entourait, il continua son travail.

La fumée prit la forme d’une grande silhouette sombre.

Togashi Yokuni entra dans la pièce. Il s’assit près de Gaijutsu. La silhouette recula, effrayée. Gaijutsu dessinait rapidement, une douleur atroce se peignant sur son visage. Yokuni restait immobile comme une statue près de lui.

Il ressemblait aux dessins représentant le Togashi des origines attendant l’illumination, Shinsei à ses côtés.

En le regardant, Samaru eut l’impression d’entendre le Shintao, tel que le lui avait appris son père. Chaque mot, chaque phrase semblait émaner de la simple posture de l’imposant daimyo. Si le Shintao avait pris forme humaine, ç’eut été Yokuni, en cet instant. Les ténèbres se ruaient sur lui et Gaijutsu, mais semblaient désormais incapables de l’approcher à moins de quelques pas.

Une petite silhouette prenait forme devant la Ki-Rin obscure, sur le corps de Suzuri.

L’ombre se tourna vers Samaru.

Il sut qu’il était désormais la proie la plus facile.

Il laissa donc son esprit s’échapper, imaginant que l’ombre passerait peut-être sur lui sans le voir...

Son esprit rencontra Gaijutsu. Il effleura Suzuri.

Il heurta Togashi.

Une forme de lumière se détacha du corps de Samaru. La forme se jeta sur la forme d’ombre. Togashi Yokuni frémit imperceptiblement. Le Samaru de lumière rouait de coups la forme de ténèbres. On entendit presque Yokuni sourire.

La forme d’ombre disparut, alors que Samaru regagnait son corps, étonné de son propre acharnement à vaincre les ténèbres.

" J’ai... j’ai vaincu... ce...," balbutia-t-il...

Il entendit alors la voix de Yokuni dans son esprit.

" Cela faisait longtemps que l’ombre de Ki-Rin ne s’était pas battue elle-même."

Samaru aperçut le tatouage sur le corps de Suzuri avant de s’évanouir, exténué...

Face à la Ki-Rin Obscure, figure maléfique et impressionnante, se tenait... une toute petite grenouille, qui semblait sourire.

La Ki-Rin semblait tout à coup beaucoup moins impressionnante...

*

* *

" Doki."

Elle avait regretté de ne pas connaître l’homme derrière ce nom.

Maintenant, elle apprendrait qui il était à cet autre Doki. Elle n’entrevoyait pas autrement la manière d’élever un guerrier. Lui apprendre qui il était. Et qui il pourrait devenir.

Hana avait passé plusieurs mois à la forteresse de Togashi. Elle n’avait vu le maître des lieux qu’une fois. Il s’était contenté de placer sa main sur le front de la jeune femme, comme le faisait son père quand elle était enfant. Et cet homme à l’armure effrayante, qui faisait trembler Rokugan, et dont nul n’osait simplement tenter de croiser le regard derrière son masque impénétrable, ce Dragon fait homme était devenu rassurant.

Elle avait vu le tatouage de Suzuri : le travail de Gaijutsu était le plus impressionnant qu’elle eût jamais vu. La puissance maléfique de la Ki-Rin était tellement amoindrie par le grotesque de cette petite grenouille que l’oeuvre perdait beaucoup de son pouvoir de fascination effrayant. L’oeuvre semblait déstabilisée par ce petit personnage ridicule. Samaru avait mis une semaine à se remettre de son combat contre l’ombre, mais il en était sorti... illuminé. Il rayonnait d’une lumière intérieure et d’une chaleur que Hana ne lui connaissait pas auparavant.

" Les ténèbres sont repoussées, avait dit Gaijutsu, mais le pouvoir de la Ki-Rin Obscure n’a pas totalement disparu. Il faut trouver la source du mal et la détruire à tout jamais. Et ceci, Grenouilles, vous appartient..."

Hana serrait contre elle son fils, son enfant vivant et beau...

Elle regarda son boken, que picorait distraitement le corbeau au plumage devenu entièrement blanc... Le sabre était comme endormi. Mais il se réveillerait bientôt, elle le savait.

Oui, cette aventure leur appartenait...

Grenouilles...

Quelques éclaircissements...

Le glossaire

Voici la définition de quelques mots employés dans cette nouvelle

Bakemono : les bakemono de Rokugan sont semblables à nos gobelins. Il s’agit de petits gnomes stupides, que l’on trouve en larges bandes dans l’Outremonde.

Bayushi : La famille dominant le clan du Scorpion.

Boken : le boken est un sabre d’entraînement en bois.

Bushi : classe guerrière de la caste des samouraï.

Clans : Dans l’Empire d’Emeraude, les samouraï se divisent en Clans. Il existe Sept Clans majeurs, dont le Scorpion ( le clan des fourbes, des espions, des empoisonneurs ), le Héron ou la Grue ( le clan des nobles, des esthètes, et des duellistes raffinés ), le Crabe ( les défenseurs de la frontière contre l’Outremonde ), la Licorne ( les voyageurs, qui sont partis il y a bien longtemps de Rokugan, et sont revenus il y a peu de temps avec nombre de choses ’étrangères’ ), le Dragon ( des mystiques retirés dans les montagnes, où l’on trouve l’ordre des moines tatoués appelés Ise Zumi, doués de pouvoirs étranges ), le Phénix ( également retiré, et maître de la magie des Elements ), et le Lion ( bras armé de l’Empereur, conservateur de la mémoire des ancêtres... ). Les Clans mineurs, comme la Grenouille, sont moins respectés, et sont souvent écrasés par leurs ’grands frères’.

Daimyo : seigneur féodal à Rokugan.

Fu-Leng : Le Dieu Noir. A l’origine, les neuf enfants d’Amaterasu tombèrent sur terre. Hantei, le plus valeureux, fonda la dynastie des Empereurs. Sept de ses frères et sœurs ( parmi lesquels Shinjo et Togashi ) le suivirent. Le dernier était éloigné des autres, et devint le seigneur du mal.

Ion-Ichi : ancien nom d’Ukiyo Suzuri.

Kakita : La famille de duellistes du Clan du Héron.

Katana : Le katana est le grand sabre des samouraï. Il représente l’âme de celui qui le porte, et l’honneur de ses ancêtres.

Ki-Rin : la licorne des contes japonais. Ici, la Ki-Rin prit forme humaine, en la personne de Shinjo, et fonda le clan de la Licorne.

Mirumoto : famille de duellistes du Clan du Dragon.

Mirumoto Sendoshi : Fondateur du Clan de la Grenouille, originaire du Clan du Dragon.

Nemuranai : nom donné aux objets magiques, ou éveillés, à Rokugan.

Oni : les Onis sont les démons de Rokugan. Ils sont très puissants et extrêmement dangereux.
Outremonde ( ou Shadowlands ) L’outremonde est le royaume du Dieu maléfique, Fu-Leng, situé au sud ouest de Rokugan. Les créatures de l’Outremonde tentent souvent des incursions dans les terres de l’Empereur, mais sont toujours arrêtées par les samouraï. Le Clan du Crabe a construit un mur, le mur de Kaiu, pour stopper ces incursion, et protéger la frontière. Les créatures de l’Outremonde ne sont bien souvent vulnérables qu’au jade et au cristal.

Rokugan : C’est le nom de l’Empire d’Emeraude, un Japon imaginaire où se déroulent les aventures de Sendoshi Hana, et le jeu de rôle "La Légende des Cinq Anneaux".

Ryako : L’arc magique de Seikomi.

Ryoko Owari : Cœur des terres du clan du Scorpion, cette ville appelée aussi la Cité aux Murs Verts ( Ryoko Owari signifie : le bout du voyage ) est le centre du commerce de l’opium. En théorie, l’opium doit être utilisé à des fins médicinales uniquement, mais un traffic illégal et parallèle s’y effectue aussi.

Samouraï : tous les nobles de Rokugan, bushi ou shugenja, sont des samouraï.

Seikomi : Samouraï du Scorpion envoyé à la poursuite de Sendoshi Doki avec Bija, Den-Ichi, Noma et Makaiko.

Sendoshi : nom de la famille dominant actuellement le clan de la Grenouille.

Sendoshi Doki : Jeune samouraï du Clan de la Grenouille.

Sendoshi Hana : Nom pris par Bayushi Makaiko après son passage dans les marais de la Grenouille. En japonais, Hana signifie fleur.

Sendoshi Samaru : Samouraï expérimenté du Clan de la Grenouille. Il a été souvent aperçu avec son ami Venin, un archer du clan mineur de la Guêpe.

Seppuku : Lors de cette cérémonie, le samouraï s’ouvre le ventre à l’aide de son sabre court, pour regagner son honneur lorsqu’il considère que c’est le seul moyen de sauver la face.

Shinsei : Célèbre moine de Rokugan qui fonda la philosophie connue sous le nom de Shintao. Son animal symbolique est le corbeau, qui était blanc à l’origine, mais dont le plumage fut noirci par la corruption de l’Outremonde.

Shugenja : c’est le nom des prêtres-magiciens de Rokugan.

Suzuri : voir Ukiyo Suzuri.

Taroki : Première famille du Clan de la Grenouille.

Taroki Gohei : Ancien daimyo du Clan de la Grenouille.

Togashi :Famille fondatrice du clan du Dragon.

Togashi Gaijutsu : Maître tatoueur de la famille Togashi. Aveugle, il semble pourtant réaliser les tatouages les plus représentatifs de l’âme de leur porteur.

Togashi Yokuni : Daimyo du Clan du Dragon. Nul n’a jamais vu son visage. Il semble doté de pouvoirs étranges.

Ukiyo Suzuri : magistrat du Clan du Héron à Ryoko Owari.

Wakizashi : Le Wakizashi est le sabre court des samouraï, utilisé pour pratiquer seppuku.



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