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Leçon d’Etat

lundi 5 mars 2007, par Tibas Elgil Bregorn

Leçon d’Etat

Il faut... que je me réveille. J’ai... trop longtemps dormi. Avec sa mort, je dois renaître, en même temps que pour eux je naîtrai. Pour eux... Pour qui ? Le peuple... oui... le peuple. Mais, qu’en pensera-t-il ? Que Karl V sera comme Karl IV ? Probablement un autre roi sanguinaire ? Certainement... oui ! Pourtant... il n’est pas encore... les médecins le sauveront peut-être encore, bien que... bien que... Le Grand Chambellan est tout miel en ce moment ; l’heure de mon père... est peut-être venue ; les requins dans l’ombre ont certainement choisi d’éliminer leur chef, qui avec l’âge s’est radouci ! peut-être même... ont-ils peur, oui... peur que le pouvoir leur échappe... car, ce sont eux, oui ce sont eux... qui l’ont...
Quant à moi, je suis le prince stupide et borné, toujours dans les livres de la grande bibliothèque royale, qui sous le règne de mon père a dépéri ! Pire ! Aucun artiste, mis à part ces hypocrites enjôleurs, aimant la rime facile et la rhétorique bonhomme, ne sont venus enrichir, ce que... ce que... XXXI siècles de civilisation chrétienne ont bâti ! Pour eux, je suis Claude, un César qui abritera leurs atrocités, et qu’ils pourront abattre au profit d’un de mes bornés de fils que leur mère, ma cousine Béatrice, cette femme qu’ils m’ont choisi pour épouse, a gâtés, les rendant suffisants, vaniteux et même méprisants envers leur père et leur grand-père.
Pourtant, et c’est triste à dire, je n’ai pas envie de pleurer ! C’est pourtant mon père... mais je ne pense pas qu’un jour, je puisse lui pardonner... Et je ne veux pas non plus oublier. Ahhh ! on frappe à ma porte... Cachons ces écrits dangereux et composons-nous un visage d’imbécile, c’est peut-être, à l’heure actuelle, la seule voie à suivre pour survivre...
* *
Que de précautions dois-je prendre pour cacher ce cahier à la vue de mes ennemis, et combien sont-ils, ceux qui ne doivent pas voir ce que j’y mets et y mettrai certainement au cours de mon règne. Car maintenant c’est fait... Je suis roi, ou presque... L’intronisation se fera dans trois mois... Je serai alors le nouveau roi d’un royaume fatigué, d’un peuple fatigué et je suis moi-même d’ores et déjà un roi fatigué ; Et triste, je suis... oui triste... et aussi j’ai... pleuré... Je ne l’aurais pas cru pourtant mais... je n’ai pas pu empêcher cet épanchement si étranger à ce que je croyais ressentir ; à peine ai-je pu attendre l’instant d’être seul pour pouvoir, sans crainte et libre, ne plus vivre dans ce mensonge où jour après jour, je me sens m’enliser, ne voyant autour de moi que des lianes incertaines qui m’entraîneraient plus sûrement et plus rapidement dans ma chute. Que n’aurais-je donné pourtant, en cet instant précis où la douleur s’emparait de mes sens, pour faire enfermer ce Grand Chambellan dans mes prisons, en réponse au regard calculateur que je lui remarquais quand, d’une façon faussement contrite, il vint m’annoncer après avoir frappé à la porte de mes appartements, la mort de mon père. Seulement voilà, mon propre capitaine de la garde n’a aucune confiance en ce roi ayant grandi dans une bibliothèque loin des « bons plaisirs que sont les jeux de guerre et la chasse, qui seuls forment la noblesse ». Quelle douce tentation alors que de se laisser glisser vers une mort certaine, afin d’éviter ces négations perpétuelles de soi ! Mais voilà : je ne crois pas que je pourrais partir en paix en laissant mon peuple entre de telles mains, tachées du sang du pauvre. Je me crois devoir changer ces choses... Comment ? Je ne sais pas encore, mais je trouverai... J’ai foi encore en cela. Mais avant tout, il me faut savoir en qui je peux avoir confiance autre qu’en ce cahier, qui, s’il m’aide à y voir plus clair en moi et vis-à-vis de ce qui m’entoure, ne peut m’aider dans les actions que je devrai bientôt entreprendre pour éliminer, à ma manière et non à la leur, ce pouvoir gênant qui ne fait de moi qu’un roi fantoche, tandis que (il faut bien le dire) je suis moi-même gênant pour mes fils, qui semblent déjà souhaiter me voir disparaître.

* *

Ah ! ! ! Que les jeux du théâtre sont donc difficiles ! Pendant deux semaines, j’ai tenté de savoir qui pourrait m’aider dans mon règne et l’échec est total...
Bien sûr, je crois deviner en certaines personnes une noblesse de cœur qui pourrait signifier une aide éventuelle, mais je devine la crainte et la méfiance dans leurs actions. Elles semblent en fait aussi désemparées que moi, autant mensongères, autant blessées que je le suis ; Notre souffrance est palpable mais... ne risque t-elle pas d’être feinte ?
Non ! Décidément je ne puis encore qu’attendre que des choses plus sûres me convainquent d’agir, de fomenter ce complot contre la royauté, complot auquel un roi lui même participe ! Comment donner confiance à des conspirateurs envers leur chef, lorsque celui-ci est lui-même un de ceux qu’il faut abattre ? Car là, en fait, est bien le problème : je ne veux pas de ce règne, je veux pouvoir m’en débarrasser, le donner à des personnes plus compétentes que moi à la gestion d’un peuple et d’un royaume, afin de pouvoir me consacrer aux livres qui m’appellent...

* *

Je crois bien que ce sera plus difficile encore que je ne le pensais... Je reviens à l’instant d’une tournée d’inspection dans mon royaume, inspection que j’eus quelque difficulté à obtenir de mon entourage, mais qui fut pour moi riche d’enseignements. Hélas, je n’ai pu consigner tout cela au fur et à mesure avant mon retour en ce château, par crainte que mon cahier ne soit découvert. Quant à la cachette où il tient, j’avais pris avant de partir quelques précautions pour m’enquérir de sa possible découverte. Persuadé qu’il ne l’a point été, mais également que mon appartement a été fouillé, je puis tranquillement poursuivre. Une révolution abattant la monarchie est aujourd’hui impossible. Je ne sais pas qui...

* *

Le Grand Chambellan ! Ce doit être lui ! Il a bien failli réussir quand il est entré dans mes appartements ! Complètement affolé, je n’ai eu que le temps de cacher sur moi ce cahier, qu’aussitôt j’étais entraîné vers les appartements de mon fils aîné... qu’ils ont... assassiné ! La maladie dont il est mort est la même que celle dont mon père a été touché. Pourquoi ont-ils décidé de l’éliminer et de me laisser moi ? Je ne sais... mais cela ne me dit rien de bon. Mon fils cadet est maintenant l’héritier, mais il n’a que seize ans ; et la majorité est à vingt-trois ans. Auraient-ils dans l’idée de se donner sept ans de régence ? J’en doute ; cela me semble louche ; Quelle en serait la finalité ? Mais pendant que j’étais entraîné vers cette vision... de sang, le Grand Chambellan était revenu dans ma chambre et j’ai su voir par la suite que ma cache a été découverte. Il n’a heureusement trouvé qu’un cahier dans lequel les annotations sont très favorables au régime actuel ; il ne me reste plus qu’à espérer qu’il ait été dupé par le stratagème, car ce que j’avais commencé hier par « Je ne sais pas qui » trouve dans le Grand Chambellan la personne que je cherchais. Il faudra que je tente d’en savoir un peu plus sur lui. Je crois qu’il est, contrairement à ses compagnons, quelque peu cultivé, et en tout cas, si ce n’est pas lui, l’un d’entre eux au moins a une culture suffisante : suffisante pour ce que j’ai vu. On dirait que ces dictateurs ont pensé à tout ce qui, dans notre histoire, a permis les évolutions et les révolutions passées. Comment autrement expliquer le manque d’artistes, le manque de créateurs autres que ceux qui, depuis cinquante ans, respectent un modèle unique, ayant pour finalité le soutien de ce régime. Comment autrement expliquer l’absence de bourgeoisie qui entraîna les révolutions bourgeoises du XIXème siècle ? Comment autrement expliquer l’absolution de l’église qui prêche aux pauvres la souffrance terrestre, pour le salut de l’âme, tout en se préservant d’elle par le choix de ses évêques. Comment autrement expliquer cette unique armée royale, dont le chef est ce capitaine de la garde, c’est-à-dire non pas un de ces grands nobles qui auraient pu se révolter, emmenant derrière lui l’armée, ni même un des officiers supérieurs, généraux commandant les armées de provinces... faiblesses de la noblesse ! Comment, enfin, autrement expliquer le dos courbé du peuple et son regard qui reste baissé peut-être... pour ne pas risquer de voir les pendus qui rappellent ou la dernière opposition au régime ou... un simple « exemple »... ? Ma propre situation est dès lors plus compréhensible ; mais bien que plus confortablement installé que le peuple, je ne suis pas pour autant plus libre que lui, et cela me prouve l’existence d’une pensée. Ces diverses situations ne peuvent être imputables au hasard. Cela en ferait beaucoup trop. Le temps m’en est d’autant plus compté et ma marge de manœuvre d’autant plus rétrécie, mais chaque système a son talon d’Achille ; son ingénieur serait bien le diable si je n’arrivais point à trouver celui que derrière lui, il doit avoir laissé.

* *

Nous étions deux nobles, deux agneaux parmi les loups. Pourtant, je dois l’avouer, nous n’étions pas des anges... Je ne l’avais pas vu depuis... peut-être vingt ans. Nos pères nous ayant quittés, plus rien ne devait s’opposer à son retour à la cour. Hélas, cela montre bien qu’en province on croit que le royaume est gouverné par son roi et qu’il est entouré de fidèles serviteurs.
Pourtant, si la venue de mon ami le baron Kodzky me semble réconfortante en cette période difficile, le garder près de moi, c’est aussi le condamner ; si j’échoue, je l’entraînerai dans ma perte et si je réussis, cela ne nous sauvera peut-être pas pour autant. En attendant, c’est à mon couronnement officiel, hier, que je dois cette rencontre. Je l’ai aussitôt élevé au titre de comte. Trois mois en effet se sont écoulés depuis la mort de mon père. Selon les lois, j’ai donc reçu l’allégeance des nobles envers mon règne et ma personne, chose qui, de toute manière était pure formalité. Loin de les regretter, nous ne sommes tout de même plus en ces temps où ces mois d’interrègne étaient prétexte à tentatives de prise de pouvoir de la part de certains nobles à l’esprit fougueux, contestant le choix de l’héritier à la couronne. Aujourd’hui, traînant avec eux leur graisse, voûtés par leur apparat et leurs bijoux, incapables de fomenter quoi que ce soit contre moi, ils seraient, hélas plus inaptes encore à me défendre. Il faut dire que la plupart d’entre eux ont eux-mêmes reproduit ma prison, s’entourant de conseillers qui, tels des sangsues, ne laissent que l’apparence du pouvoir. Pourtant, un duc, étique, ne dépassant pas le mètre soixante tout au plus, créa un mouvement de mécontentement parmi ses pairs en paraissant habillé de façon fort simple, et bouscula le protocole en expédiant son allégeance. S’excusant, il ne resta pas pour le banquet, signe que tous prirent pour du dédain. La cour attendit un moment que je réagisse et moi-même, persuadé que mon capitaine de la garde allait corriger cet impétueux, je me contentai, le regard meurtri, de regarder le Grand Chambellan. Je ne surpris dans son attitude que le contentement d’une éminence grise redonnant, par amusement peut-être, le pouvoir à son détenteur légitime. A ce moment, j’eus très envie de réagir ! D’utiliser, pour le plaisir de l’utiliser, ce pouvoir que l’on me donnait ainsi, comme un maître donne un sucre à son chien. J’allais réprimander ce duc trop impétueux, lui montrer que l’on ne peut ainsi salir la pourpre ! ... Puis, une autre pensée me vint : utiliser ce pouvoir, c’était aussi surprendre... Surprendre le duc, qui n’eut certainement pas agi ainsi s’il attendait quelque remarque de ma part ; surprendre ces nobles, qui savent que je ne vaux pas mieux qu’eux, que ma faiblesse égale la leur ; surprendre les éminences grises, leur enlevant le plaisir de me voir humilié, leur donnant le soupçon, leur donnant à craindre pour leur emprise sur moi et le royaume. Et puis finalement, ce duc pourrait peut-être servir à quelque chose dans les plans futurs. Aussi, pensant agir au mieux, donnant aux nobles ce qu’ils espéraient sans y croire (une réaction !) et à mes geôliers la preuve de ma faiblesse, je déclarai, au bout de quelques secondes seulement :
« Le duc de Nioumenbak ne semble pas se plaire de notre compagnie ! Cela est bien, ainsi notre compagnie n’aura pas à souffrir la sienne. Au suivant donc de mes nobles sujets ! ». Je vis alors, au son de la voix du Grand Chambellan annonçant un vicomte quelconque, que ma réponse avait été bonne, et dans quel état de plaisir elle l’avait mis. Il vint néanmoins me voir plus tard pour me faire signer un décret d’exil de la cour de sept ans pour le duc, ce qui au passage coïncide avec la majorité de mon deuxième fils ; histoire sans doute d’éviter toute rencontre entre deux hommes, qui j’en suis persuadé, seuls ne peuvent rien, mais qui, ensemble, pourraient trouver ce talon d’Achille, dont je parlais, il y a peu.

* *

J’ai finalement pris la décision de garder Kodzky avec moi en lui confiant la charge de Grand Bibliothécaire Royal, fonction qui avait été supprimée sous le règne de mon arrière grand-père. Seulement, chose surprenante, la tête du Grand Chambellan, si elle fut amusante pour moi à regarder en lui annonçant ma volonté, fut également source d’une inquiétude qui va croissante. Il resta un moment immobile, bouche bée puis devint blême, me considérant avec un sentiment d’effroi, similaire à celui que l’on peut avoir en regardant un animal et croyant voir dans son regard une étincelle d’intelligence, source peut-être de danger. Puis il se ressaisit et je compris qu’il venait à la fois de se rassurer contre ses propres doutes et de se gourmander d’avoir trop montré son trouble, ne faisant ainsi que renforcer le mien. Et comment lui donner tort ? En effet, mon idée de départ était tout à fait innocente. Mettre Kodzky à la bibliothèque, c’était légitimer sa présence tout en le plaçant près de moi. Ayant moi-même, et de forte longue date, pris l’habitude de passer de nombreuses heures par semaine dans cette bibliothèque il me semblait que nous pourrions ensemble et sans trop de problème, discourir de nos actions futures sans pour autant éveiller l’attention voire la méfiance. Mais maintenant je ne sais plus. Ce dont je suis sûr par contre, c’est que le savoir est à la source de tout. Or la question qui depuis peu fait croître mon inquiétude est la suivante : le pouvoir, pour eux, découle-t-il du savoir ou bien l’inverse ? Que tentent-ils de protéger du pouvoir ou du savoir ? La bibliothèque est-elle, pour eux, de leur pouvoir le soutien ou bien le pouvoir leur permet-il de cacher le savoir ? Dès lors, Kodzky, loin d’être à l’abri, est plus menacé encore que moi-même.

* *

Etrange visite ! Pendant que je complote contre eux, eux complotent contre moi ! Ils n’ont rien de moins que l’intention de radoucir le régime... mais après mon règne ! En attendant, et ce jusqu’à la majorité de mon deuxième fils, ils veulent agir de façon plus violente encore que jusqu’à maintenant. Puis, à l’heure venue, celui qui à empoisonné mon fils aîné... Je tremble de rage et de dégoût... m’accusera, moi, d’avoir perpétré ce crime ! Et cet individu, et parce qu’il est mon deuxième fils... montera sur le trône, plus esclave encore que je ne le suis, tenu en laisse par les vrais maîtres du royaume, sous la menace de la vérité... Le nouveau roi, agira alors en fonction de leurs ordres, raffermissant encore leur pouvoir. Je n’ai donc plus que quelques années à vivre, à condition de me bien tenir, car après tout, ils pourraient tout aussi bien changer de plan et assurer une régence.
En attendant, je ne sais pas encore comment gérer ce nouvel allié, un jeune lieutenant venu spontanément m’avertir de cette nouvelle donne. Ma première réaction pourtant aurait été de lui témoigner toute ma confiance, de lui dire mon désarroi, de lui demander son aide. Seulement, comment être sûr de lui. Peut-être l’ont-ils envoyé pour me sonder, pour s’assurer qu’il n’y a pas d’accroc dans leur plan. J’ai donc été obligé de l’accuser d’affabulation et je l’ai laissé déçu ou rassuré... Comment savoir ?
Enfin, Kodzky, ne trouvant pas les plans de la bibliothèque, m’a demandé si je savais quelque chose à ce sujet. Je l’ai prié de ne pas faire trop de bruit avec cela, lui rappelant le trouble qui m’agite. Je lui ai par contre ordonné de faire suivre le lieutenant par un de ses plus sûrs serviteurs, afin d’évaluer le niveau de confiance que l’on peut lui accorder.

* *

Par ces lignes je tiens à prendre la décision que j’ai pourtant tant de mal à prendre : faire confiance à ce lieutenant. Depuis deux semaines que je le fais suivre, rien, absolument rien, ne laisse supposer qu’il pourrait jouer un rôle autre que le sien. Bien au contraire : sa faiblesse morale (celle d’un attachement qui semble d’un autre temps, le bien, le mal, la justice), le rend vulnérable au reste de la soldatesque.
Pendant ce temps-là, de nouvelles exécutions, toutes classes de la société confondues, ont continué à précipiter dans un néant pourtant quotidien, un espoir en moi que de toute manière, personne n’eut jamais vraiment. Et pour empêcher cela qu’ai-je fais ? Je continue de me rendre complice et responsable d’homicides plus injustes les uns que les autres. Si je suis incapable de me donner la mort, pour abréger toutes ces souffrances, il faudrait au moins que mon action soit... plus efficace.
En attendant, même si on peut se dire qu’il est vain de s’arrêter pour regarder en arrière, histoire de s’apitoyer, ce ne sont là que des mots ! Les pièces qui quittent l’échiquier obéissent parfois à de drôles de cheminements. Je reconnais que le plus simple, en ce cas-là, est de croire qu’une entité supérieure décide pour tous. Démobilisation devant un ennemi intouchable ou ferveur commandant à la passivité pour conjurer le sort. Le dieu de l’Homme est l’Homme lui-même mais il n’est pas bon pour un roi de le croire.
Devant de telles pensées, on en vient à se dire que ce que l’on trouve beau, que ce que l’on apprécie, ne repose sur aucun critère valide ! La morale, dés lors, ne peut plus avoir cours, ne reposant plus sur rien, et l’individualisme ne peut plus que régner. C’est peut-être par ce cheminement de pensée que j’ai décidé de tout faire pour ne pas être roi ! C’est peut-être et même sûrement par individualisme, que j’ai choisi de ne pas fuir dans la mort. Balayées dés lors, les grandes idées...
Le tout pour moi est d’en finir au plus tôt, afin que le moins possible d’autres crimes soient couverts par une raison d’Etat sur laquelle je n’ai, que bien peu de prise.

* *

Une première réunion structurée de conspirateurs a été fixée pour dans quelques deux heures. Y seront présents : Kodzky, accompagné de trois de ses parents (en lesquels nous pouvons avoir toute confiance), ainsi que quelques militaires plus ou moins à la retraite, lesquels du fond de la province de Kodzky, ne supportent plus le joug assuré sur l’armée par notre très cher capitaine de la garde. Et puis il y aura le lieutenant, seul militaire de la capitale en qui nous pouvons avoir confiance, et bien sûr moi-même.
Le but premier de cette réunion sera pour nous de constater à la fois le besoin d’agir, les limitations imposées à nos actions, et le potentiel de recrues nécessaires selon nos objectifs. Par ailleurs, il apparaît évident que si, dans la capitale, nous ne pouvons compter que sur un lieutenant pour seul militaire, notre champ d’action va s’en trouver fort limité.
Une autre question importante à laquelle je tiens, est l’examen de ma succession. Il n’est pas évident que ce soit la préoccupation de mes autres compagnons, certains peut-être ne comprendront pas. Quoi qu’il en soit, un nom devra être avancé au cours de cette réunion. J’ai bien pensé à un certain Duc, mais cela risque de s’avérer difficile, voire dangereux. Mais bon...

* *

La réunion a eu lieu. Et le lieutenant s’est révélé meilleur que je n’aurais pu penser. Il cache, sous son apparente naïveté, l’âme d’un conspirateur né. Il a une très grande maîtrise des réalités du pouvoir et la connaissance de ses contre-allées, de ses alcôves secrètes. Il connaît le cœur de l’Homme. Il nous a subjugués. Etrange qu’un individu aussi remarquable puisse se trouver ici à cette époque troublée et dans de telles fonctions. Je m’aperçois que je ne connais même pas son nom. Son art de la dissimulation en tout cas est très grand. Quand même ! ? Quoi qu’il en soit, les dés sont maintenant jetés ! Impossible de revenir en arrière. Si nous nous sommes trompés, qu’importe le moment, nous sommes déjà morts ! Si nous avons vu juste, tant mieux ! Nous n’avons donc qu’à faire comme si...
Je ne retracerai pas les minutes de notre projet : trop de choses sont déjà écrites.

* *

La nuit fut remplie de cauchemars. Dans un poste de commandement que je n’avais jamais vu et que personne n’a jamais mis en place, je me retrouvai engoncé dans un costume de général d’opérette alors que retentissait l’air de la danse des chevaliers du « Roméo et Juliette » de Prokofiev. « Blame boum ! Blame boum ! Blame boum ! Balam, Balam, Balam, Balam, Balam, Balam, Balam, Boum.... ». Le plus incroyable dans ce rêve est que j’étais aux commandes. Tout le monde était à mes ordres. Aucun regard railleur ne me défiait. J’étais le maître. C’était grisant. J’aimais cela. Du moins au début car dans mon rêve, j’étais conscient que cet état de grâce était en contradiction avec une situation bien plus réelle, celle que je vis chaque jour. Et dans mon rêve, le rêve puisait dans le réel le cauchemar qui est en moi. La vie, celle de tout mon peuple, celle de l’humanité, la mienne, la leur, défilait dans mon esprit comme une liste de doléances, comme un mur des lamentations, comme une suite d’orgueils, de faiblesses, de défaites et de défis à l’évolution, et la vie avait un passé, un présent, mais pas d’avenir. Dans cette galerie des cauchemars, le doute, dans mon rêve, s’insinuait en moi : Et si la meilleure solution... c’était le chaos ? Ou plutôt non : le néant. L’anéantissement de tout. Oui... la fin du monde. De mon centre de commandement, j’en avais le pouvoir : je pouvais programmer l’heure de ma mort et celle du reste du monde et cette heure serait la même. Je pouvais décider de cela, le mettre à exécution, et non seulement je serais aidé dans cette tâche, mais de plus, personne ne s’y opposerait. Finies les douleurs des Hommes, finis les châteaux de sables balayés par les marées du temps ou pire, les châteaux de cartes s’écroulant du vivant de ceux qui ont peiné pour les construire. Plus personne n’aurait à se dire :
« Je fais cela, je construis pour l’avenir, mais combien de temps durera ma participation au puzzle de l’humanité ? Combien de morceaux y placerai-je ? Mon apport sera-t-il concentré dans les bleus du ciel, dans les sombres d’un sous-bois ou dans les sangs d’une bataille déchirante ? Aurai-je construit un temple, un palais, un arc de triomphe sur les ruines d’un coupe-gorge, d’une prison ou d’un monument aux morts ou bien l’inverse ? Serai-je représenté dans les livres d’histoire avec un rameau de paix, une bible, une trousse médicale ou bien une arme à la main ? Figurerai-je même dans les livres d’histoire ou dans un quelconque registre ? Laisserai-je une descendance ? Sera-t-elle digne de mes ancêtres ou bien compterai-je parmi elle un général des carnages, un missionnaire des bûchers, un pédophile de maternelle, ou encore, un savant de l’asservissement par le savoir ? »
Dans mon rêve, je me voyais le sauveur de l’humanité. Et si l’évolution finale de l’homme, c’était son annihilation ? Finies les prières qui ne se réalisent jamais. Finie la mort d’un enfant dans les bras de ses parents. Terminé tout cela et plus encore. Et dans mon rêve, un bouton, simple, insignifiant, symbolisait cet arrêt de tout. Et mon doigt approchait de ce bouton. Et plus il approchait, plus mon envie augmentait de tout détruire.
Je ne sais si mon réveil naquit de cette envie d’Armaguedon ou bien du refus de celui-ci. Le rappel de la conscience face à l’inconscient ! J’ai envie de le croire mais je n’en suis pas sûr. La nuit n’était cependant pas terminée. J’étais dans cette situation ou le rêve se mêle à l’état éveillé, et mon calvaire continuait. En me remémorant mon rêve, le plus déplaisant était ce dessein : « Je me voyais le sauveur de l’humanité » Cela, bien entendu, correspondait à mon propre vécu : en cherchant à susciter une révolution de palais afin de me remplacer par un roi plus capable que moi, je veux être le sauveur de l’humanité. Mais dans mon rêve, je ne l’entendais pas ainsi : ce n’était pas, pour tous, une vie meilleure que je souhaitais mais une mort définitive.
Et, finalement, que me garantissent mes intrigues ? Vais-je mettre en place une ère meilleure ou au contraire entraîner l’humanité vers sa perte ? Et puis, ce rêve, avait-il un sens ? M’a-il ouvert des portes sur un monde étranger au nôtre, une allégorie, ou bien réfléchissait-il à sa manière une image de la réalité ? En fait, je crois que le monde m’est apparu, dans ce rêve, d’une seule couleur : celle de la nuit. Celle du jour manquait ou était bien peu présente. De quel droit un homme, fût-il roi, pourrait-il décider de mettre fin à l’humanité ! ? Cela n’est pas de son ressort ! Et pour moi qui ne crois en aucun Dieu, je reste persuadé qu’il doit en être ainsi. Si toute l’humanité décidait un jour de mettre fin à son existence au bout d’un délai de vingt-quatre heures et que personne, dans ce laps de temps, ne revienne sur sa décision, peut-être cela serait-il concevable. Et encore... Les animaux ? Les plantes ? Trouvera-t-on une solution qui leur garantisse de continuer d’exister ? Et encore... L’homme, dans un avenir plus ou moins lointain n’aura-t-il pas une petite chance de se sortir de ses douleurs, de ses errances, pour ne retenir que les moments de joie, de construction harmonieuse de l’humanité ? Voire même un jour, de se libérer de la grande magicienne faucheuse et de tuer la mort pour que Mort ne touche plus personne et que Vie existe toujours ? Un homme, fut-ce un roi, a-t-il le droit de prendre pareille décision ? Non, je ne pense pas ! Et après ? Après, je crois que Morphée s’empara à nouveau de moi et qu’un autre rêve vint me hanter. Je revoyais ma vie défiler. Peu de choses en vérité. Peu de joies, si ce n’est celle des livres. Peu d’amis, si ce n’est d’excellents. Peu d’espoirs, mais de forts. Puis le rêve bascula ! Je revis l’agonie de mon père. Puis celle de mon aîné. Je fus présent au moment où son criminel commit l’acte fratricide. Je fus présent quand le Grand Chambellan et ses sbires célébrèrent par anticipation ma déchéance. Et le doute à nouveau me saisit. L’humanité n’était plus en cause : elle avait droit de vivre. Mais moi ? Cette volonté ridicule de me renverser ! Pourquoi devrais-je me sacrifier pour les autres sans même l’assurance de réussir ! ? La vie avait-elle tant d’attrait pour moi, alors qu’un simple geste sur moi-même eût suffit pour m’en décharger ? Et même, que je réussisse de mon vivant ou que je laisse l’Histoire agir sans moi, je ne serai pas « là » après ma mort et rien ne me dira jamais si le choix était le bon... ou pas... L’humanité continuera son chemin vers son destin et moi je serai tombé dans les ravins du néant sans aucune conscience ni de mon nouvel état, ni de l’avenir du monde. Et dans mon rêve, un poignard se matérialisa dans ma main et la pointe s’orienta vers mon cœur. Et plus elle approchait, plus un élixir de joie coulait dans mes veines. Et puis, tout à coup, je fus conscient que le rêve m’avait quitté ! Mais aussitôt un mouvement de panique s’empara de moi : était-ce la vie ou le rêve qui avait pris fin ? J’étais conscient donc... c’était le rêve ! Et si la fin de la vie ne débouchait pas sur le néant ? Et si autre chose, une conscience, différente, existait ? Cela n’était pas une raison suffisante contre ce que semblait préconiser le rêve, ni même une théorie très crédible. Un fol espoir peut-être et encore... À quoi bon une conscience éternelle, si on ne peut agir sur rien ! À quoi bon un Eden, quand tant de gens connaissent un enfer sur Terre ! Et même, en admettant que ce pourrait être cela la vie éternelle, le champ des possibles ne pousserait-il pas à s’abstenir de marquer son existence terrestre du sceau de cette (trop ?) confortable éventualité ? Une évidence se fit alors jour en moi ! Cette nuit était celle de tous les doutes. Par elle, je devais répondre de mes actes passés, présents et futurs. Dans les deux rêves, la question était clairement posée : le suicide était-il une solution ? Dans le cas d’un homme politique -et un roi en est un- on doit appeler cela une abdication ou une démission. Cela peut précéder ou être concomitant d’un suicide physique. Or, mon souhait de quitter la scène s’apparente à un suicide, mis à part le fait que je n’ai, apparemment, aucunement l’intention de lui faire succéder un suicide physique. Apparemment... Le doute, une fois de plus. Prenons le problème autrement. Que doit-on considérer au moment de démissionner ? Est-ce que tout doit aller contre soi ou seulement une grande partie des maux de la Terre ? La question est importante. Dans le second cas, quitter le pouvoir mais pas la vie suffit. Tout quitter répond à la première. Si je quittais tout aujourd’hui, que regretterais-je (au moment de partir bien sûr, pas après... cette question !) ? Une bonne bibliothèque, des amis comme Kodzky, qui devra immanquablement me suivre en exil et le fait d’avoir essayé d’œuvrer à améliorer le sort de mon peuple. Donc, je suis attaché à la vie. Mais en écrivant cela, je vois bien le détail qui ne va pas ! Cela, je le considère de mon seul point de vue. Il convient que je me demande : les livres ont-ils quelque chose à attendre de moi ? Kodzky sera-t-il affligé de ma décision ? Lui qui a une famille qu’il aime et dont il est aimé, pourra-t-il comprendre ce geste et ne pas suivre le même chemin ? Sans aller jusque-là, aurait-il un avenir, une fois moi parti, aux yeux de mes ennemis ? Et enfin, le peuple, n’est-il pas en droit d’espérer quelque chose de son roi ! ? Il me revient en tête les paroles d’une chanson d’un auteur qui m’est totalement inconnu, feuillet à l’intérieur d’un ouvrage d’un autre auteur, lui aussi inconnu, et sur lesquels je suis tombé par hasard lors de mes recherches dans la bibliothèque. Le premier auteur s’appelle Jacques Brel et la chanson s’intitule « Vieillir ». Je n’ai aucune idée de l’époque à laquelle il a vécu. Pour lui, qu’importe la façon de mourir ; le plus dur, c’est de vieillir ; de voir les ravages du temps et d’en souffrir. Je crois que cette chanson répond en partie à l’un de mes doutes. Celui qui fait le choix de vivre doit agir, car le lendemain doit puiser dans le passé ce qui lui sert dans le présent, sans s’encombrer de conforts qui fuient et que l’on ne reverra jamais. Certes, il est plus facile de le dire que de le vivre, mais la meilleure façon d’y parvenir est de faire ce que l’on croit juste et de ne pas le regretter par la suite, parce que chaque action est un élément constitutif de ce que l’on est dans le présent. Oui, vieillir est difficile, que l’on vive dans l’amertume ou non mais c’est la vie ! Qu’elle soit une charge ou un carrosse, c’est la vie !
Le livre, lui, est d’Umberto Eco ; l’ouvrage : « Le nom de la rose ». Une biographie fantaisiste, situant l’auteur dans un XXème siècle bien différent du XIXème, mais qui nous aurait peut-être évité de connaître la catastrophe naturelle de 2048, me fait penser qu’il s’agit d’une œuvre de fiction dont l’auteur ne serait qu’un pseudonyme. À un moment de l’ouvrage, l’un des personnages dit à un autre, approximativement, que la raison d’être des livres, c’est qu’ils sont lus et qu’ils participent ainsi à une éclosion d’autres ouvrages. Que les idées des uns se retrouvent dans les écrits des autres, améliorées ou déformées, mais en tout cas orientées vers d’autres directions, et qu’il n’est pas étonnant, en lisant l’œuvre d’un auteur très ancien, de s’apercevoir que l’on connaît ses théories sur telle ou telle chose sans avoir rien lu de lui auparavant. Cela résume ma passion des livres, telle que je la conçois... Et la Grande Bibliothèque Royale demeure non seulement très incomplète, mais de plus, comme celle de « Le nom de la rose », elle n’est ouverte qu’à un petit nombre. Si le coup d’Etat réussit, je ne doute pas qu’elle puisse être accessible à tous. En fait, je compte bien laisser des instructions en ce sens.
Une autre pensée me vient en écrivant ces lignes. Je n’ai jamais trop compris pourquoi mon père, tout en me raillant dans mes efforts d’érudition, m’avait laissé m’intéresser autant aux livres. Lui qui était loin d’être un intellectuel et qui, à travers mes yeux d’enfant, était un roi souverain, bon vivant et militaire, aurait très bien pu m’empêcher d’être ce que je suis devenu. Etait-ce, comme je l’ai toujours cru, par désintérêt pour ma personne ou bien pensait-il me donner plus de moyens pour asseoir mon règne ?

* *

C’est fait. Une date est arrêtée. Je ne veux rien consigner sur le complot lui-même. Ce cahier est déjà une folie. Et plus le temps passe, plus l’envie de le brûler me tenaille. Personne, bien entendu, n’en connaît l’existence et je continue de compléter le faux qui, lui, est régulièrement visité. Au début, il me fallait user de stratagème pour savoir à quels moments se rassasiait leur curiosité à mon égard. Mais depuis quelque temps, ils ne prennent plus aucune précaution. Il y a peu, j’ai même commis un acte de haute témérité qui a coûté la vie à l’un de mes meilleurs cuisiniers. J’ai suggéré qu’un complot se dessinait dans les cuisines royales. Stupidité de ma part, folie ! En jouant sur la peur du poison, j’ai déclenché une panique qui a bien failli mal se terminer. Quoi qu’il en soit, le lendemain, alors que je dévoilais le complot dans mon cahier, une simple histoire d’adultère dont la femme du cuisinier était alors la seule victime, le dernier se transperçait avec un couteau, en épluchant des légumes et se tuait sur le coup : Tragique accident ! Bien entendu, deux heures avant le repas, il était seul dans les cuisines... un comble ! J’ai mis un moment à relater cet accident né d’un esprit aussi fantasque et ridicule, tristement fou, enfantin : le mien ! Cet acte irréfléchi a eu pour conséquence de resserrer la surveillance sur le palais. Des messagers ont été envoyés dans les provinces. Le duc de Nioumenbak à été placé sous surveillance rapprochée. On m’a chargé de signer l’acte et ma réaction à été attentivement observée à ce moment-là. J’ai réagi de mon mieux. Le lieutenant, peu dupe, m’a interrogé. Perplexe et dubitatif, il voulait savoir si j’avais quelque chose à y voir. J’ai nié, honteux, mais j’ai nié. J’ai malheureusement peur de l’avoir moins convaincu que mes ennemis. Je vois bien qu’il m’est plus facile de mentir à ceux que j’exècre qu’à ceux que je respecte. Il n’a cependant pas insisté et nous en sommes restés là. Puis, la lecture du « crime d’adultère » a tout de suite fait tomber la pression. Certains gardes, le lendemain, me regardaient de manière narquoise. D’autres messagers furent envoyés, bien que je n’eus rien à signer cette fois-ci. Le lieutenant vint me trouver en cachette, comme à l’accoutumée.
« Sire, j’ai eu vent de votre journal ! Quelle folie, Majesté ! Et pourquoi ne nous en avoir rien dit ? »
« Mon journal ? »
« L’adultère, votre Majesté, sauf votre respect, vous avez à faire face à des gens sans pitié et sans humour ! »
« J’en suis conscient, Lieutenant. Mais sans ce faux journal, je serais peut-être déjà mort aujourd’hui. Être plongé dans les livres est plus pour eux un signe d’abrutissement, d’empâtement, d’amollissement. Avoir des secrets est dangereux dans ma position. Ceci dit, je... regrette pour le cuisinier... et pour le reste. »
« Sire, tant que vous serez roi, vous n’aurez aucun reproche à vous faire ! Vous êtes le roi ! Mais... n’ayez pas d’initiatives sans nous en parler auparavant sire, par pitié pour ceux qui vous servent ! »
« J’ai entendu Lieutenant, mais en tant que roi, j’ai aussi des devoirs ; et la vie d’autrui m’est chère, autant que faire se peut. »
« Quoi qu’il en soit, Majesté, votre fausse piste nous démontre qu’à part le duc, personne n’est suspecté. Sinon, d’autres morts seraient à dénombrer. C’est plutôt rassurant. Par ailleurs, la surveillance a été relâchée sur la personne de son Excellence et cela en deçà de ce qu’elle était avant. Si tel était votre but, c’est une réussite, votre majesté. »
Le lieutenant parti, je restai un moment pensif et écrivis une nouvelle page où je projetai une certaine confusion d’esprit et un complet désintérêt pour la mort de l’homme. Le seul regret dont je témoignai, fut pour les bons petits plats et les gourmandises que je perdais dans ce « tragique accident ». Quelques jours passèrent. Je n’avais toujours par relaté ces événements dans mon vrai journal. Et puis hier, dans la nuit, un grattement à ma porte me réveilla. Le garde de faction laissa entrer une charmante beauté, qui ne tarda pas à se blottir contre moi. Je dois avouer que ma résistance fut courte. Le plaisir intense. Le repentir quasi nul. Il y a longtemps que je m’abstiens d’honorer la reine... l’honneur n’étant pas pour moi. Cependant, en m’asseyant sur mon trône ce matin, aucune réaction goguenarde, rien. Comment dois-je prendre tout cela ? Est-ce un cadeau qu’on m’a fait ? Cela sera-t-il sans lendemain ?

* *

Kodzky est mort...

* *

C’est pour demain. Je ne résiste pas à noircir ces feuillets pour la dernière fois en tant que roi. Une semaine s’est écoulée depuis la mort de Kodzky. Mort accidentelle, bien entendu. Une chute dans un escalier près de la bibliothèque. « Il s’est rompu le cou en tombant » : diagnostic des médecins. Je ne me pose plus de questions sur mon après règne. Sans Kodzky... Hier, un de ses serviteurs m’a remis une lettre écrite de sa main, et que l’on devait me transmettre en cas de disparition brutale, la veille du coup d’Etat. J’ai appelé le Lieutenant et nous l’avons lue ensemble. Je lui ai dit que je partirai avec un cahier pour seul bagage.
La lettre de Kodzky, était accompagnée d’un plan révélant un passage secret dans la bibliothèque vers une immense galerie d’archives avec de gigantesques souterrains, une salle de commandement, que j’ai bien l’intention de visiter, et une sortie en pleine forêt. Le tout est vide de monde, plein de poussière, excepté une pièce près du boyau d’accès, qui semble servir de salle de réunion secrète. D’après la lettre de Kodzky, des tonnes d’ouvrages sont entassées dans un grand fatras. Des boîtes noires avec des roues et du ruban à l’intérieur, ainsi que des disques de différents formats mais de fine épaisseur, remplissent des étagères sur des kilomètres et des kilomètres. Kodzky souligne dans sa lettre que ces objets étranges sont tous datés des XXème et XXIème siècles. Plus troublant encore, des cartes de géographie antérieures à la catastrophe de 2048 montrent des frontières qui ont disparu depuis longtemps, au détail prêt que certains pays mentionnés n’ont jamais existé ! A moins que ces cartes fassent référence à des époques dont l’existence nous a été cachée. C’est du moins la seule autre alternative avancée par Kodzky.
Le lieutenant a donné son accord pour que je me cache en ce lieu dès le début du coup d’Etat et pour qu’en cas d’échec, je puisse fuir par cet accès. Il m’a avoué travailler depuis le départ pour le duc de Nioumenbak, puis m’a certifié que j’aurais une mort déguisée, afin de pouvoir finir mes jours sous une fausse identité, dans des conditions qui me conviendraient totalement. Il m’a assuré de la grande reconnaissance du Duc. Puis, nous avons parlé de cette charmante beauté qui, il y a trois mois, m’avait rejoint dans mon lit. Le cadeau était empoisonné. Le fruit de cette union avait été porté à la connaissance de tous, le matin même. La fille a été emprisonnée. Son procès devrait débuter dans trois jours. Bien entendu, mon fils et ma femme feignent maintenant l’indignation vis-à-vis de moi. Officiellement, je suis « la victime de ses charmes, un bâtard étant l’objectif de la malicieuse », mais un peu plus tard, la version officielle fera également apparaître que par cet adultère, j’ai déshonoré la reine, mon fils et le royaume. La fille, dans les projets de mes ennemis, sera mise à mort sur mon ordre. Ayant fait tuer ma maîtresse et le fruit de mon propre sang, dans une semaine, mon fils me renversera et la régence sera proclamée.
Mais demain, ce cauchemar sera terminé. La reine, son prince de fils, ma maîtresse d’un soir, seront placés, qui dans un couvent, qui dans un monastère, et moi, je serai loin. C’est du moins ainsi que cela devrait se passer.

* * *

Il y a deux semaines, le roi Karl V est mort dans les combats du palais qui ont entraîné sa chute et ont précédé mon intronisation. Le duc dont il avait signé l’acte d’exil, moi même, est maintenant connu sous le nom de Ferdinand Ier, premier roi de la dynastie de Nioumenbak. Je sais ce que je dois à Karl V. C’était incontestablement un grand roi. Son journal recèle une véritable leçon d’Etat. Pour sa mémoire, je me dois de le terminer et de le conserver à l’usage de ceux qui me succéderont.
Le coup d’Etat s’est très bien passé. Mais, tandis que mon prédécesseur fuyait par des passages secrets, il tomba face à face avec le Grand Chambellan. Le lieutenant, que j’ai récemment nommé ministre des armées est arrivé trop tard : le roi gisait désarticulé sous l’étreinte de deux mains régicides. Le vrai maître du royaume a été exécuté avant-hier, ainsi que d’autres anciens dignitaires. Contrairement à ce que j’avais promis à mon bras droit, toute la famille de l’ancien roi a été passée au fil de l’épée par de faux partisans de l’ancien régime, qui sont toujours en fuite. Je ne pouvais laisser vivre des personnes qui auraient pu menacer ma descendance. La fille, elle, est toujours vivante mais cloîtrée à vie et son bâtard ne verra jamais le jour grâce à une fausse couche providentielle... Quand à la mémoire du feu roi, elle sera mise en exergue. Avant leur exécution, les hauts dignitaires de l’ancien régime ont publiquement confessé les rouages de l’ancien système. Leur choix était simple : une mort rapide et publique ou lente et secrète. Ils n’ont pas beaucoup tergiversé. Les temps sont durs. Je ne peux être aussi sentimental que mon prédécesseur. Mais je tenterai de rendre mon régime plus démocratique. J’ai d’ores et déjà demandé une expertise sur la somme de connaissances enfermée dans la bibliothèque secrète. Il semblerait qu’une terrible guerre, dans un passé remontant au XXIème siècle, vers 2048, ait profondément bouleversé la planète. Longue fut la renaissance de notre monde. Il n’est même pas impossible que d’autres peuples existent en d’autres endroits de la planète. Quoi qu’il en soit, un régime contrôlant la connaissance, dans son contenu historique aussi bien que dans son évolution, a été mis en place il y a plusieurs centaines d’années. Le Grand Chambellan était le dépositaire de ce savoir et le pouvoir revenait au roi. Mais l’Homme a un besoin de connaissance et celui qui a le pouvoir, qui peut en user, peut aussi en abuser. Que ce soit la technologie qui tue l’homme ou l’ignorance qui rend esclaves ceux qui sont sous la férule d’ambitieux et de profiteurs, d’égoïstes et finalement de dictateurs, c’est l’utilisation qui est faite de la connaissance qui façonne un régime. Et la connaissance des administrés réduit le pouvoir des administrateurs. La démocratie est l’étape finale de ce processus. Tout dignitaire qui choisit de promouvoir la culture et la connaissance, la liberté de la presse, l’élection de dignitaires, doit avoir cette perspective en vue. Mais la démocratie ne peut remplacer la dictature du jour au lendemain. C’est un processus long qui ne pourra s’accomplir que sur plusieurs règnes. C’est là le programme que je souhaite mettre en œuvre. Car comme mon prédécesseur, j’ai pour but ultime le mieux-être de mon peuple. Un de mes successeurs dira peut-être un jour, député élu dans les rangs d’une assemblée :
« Mon ancêtre Ferdinand Ier a régner sur son peuple avec des outils que je récuserais aujourd’hui, mais, plusieurs siècles plus tard, c’est grâce à lui que nous sommes là et célébrons la démocratie ».
J’aimerais que cette phrase soit placée en épitaphe sur ma tombe.



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