Le Code de l'Ordre Moral

"Ici est couché le discours tel que je l'entendis pour la première fois, et tel qu'il nous fut inculqué inlassablement, sournoisement, effaçant un à un les reliefs d'une humanité qui semble désormais ne jamais avoir été. Je n'avais que 16 ans lorsque notre maître incontesté et incontestable proclama les versets du code d'honneur, je n'avais que 16 ans lorsque je vis la face noirâtre de cette engeance gesticuler tel un dément sur le parvis de son palais, je n'avais que 16 ans enfin lorsque je compris qu'un être pensant et intelligent était capable des pires exactions dans l'art d'asservir ses semblables.
Les paroles que je retranscris, ô lecteurs, n'importe qui ici les a sans arrêt en mémoire, n'importe qui est capable à Harnapolis d'en réciter les termes sans une hésitation, sans une grimace de dégoût mais bien avec délectation. Je vous en prie, pardonnez leur avec toute la force que vous le permettent ces Dieux qui nous ont abandonné depuis si longtemps et réfléchissez, compagnons, réfléchissez enfin au bonheur auquel vous aspirez par delà l'Océan, sans le vert regard de la haine et de la jalousie que désormais Moyster San Harna, le Zag, darde sans relâche sur chacun d'entre nous !"

Thorolfr Segill, scribe et écrivain public,
décédé à l'âge de 24 ans de mort naturelle.

Première partie

Ce discours fut prononcé en 1444 suite à la victoire de la grande épuration (fête nationale).

Bonsoir mes frères, bonsoir, le temps s'est avéré radieux pour cette ultime semaine que nous avons passé ensemble. Hier, le soleil a illuminé une victoire qui vous revient de droit. Les elfes de Cherek ont enfin réalisé que leur temps était fini. Citoyens et citoyennes d'Harnapolis, je vous annonce que la guerre est terminée et que nous sommes enfin les seuls maîtres de notre île.

(Vivats et applaudissements)

Oui, mes chers compagnons, désormais vous êtes libres d'aller où bon vous semble sur Cherek sans avoir la crainte d'être pillé, torturé et massacré par la cruauté de ce peuple. Car sachez que la malveillance n'aurait su trouver plus digne incarnation que les elfes. Leurs oreilles pointues ne sont-elles pas la preuve même de leur appartenance à la gent démoniaque. Il est aisé de reconnaître un elfe, il suppure le mal à l'état brut. Son regard est lâche, n'osant vous darder par pur honte de leur bassesse, leur visage est à peine terrestre, mais bel et bien oblong comme l'est celui des pires créatures des Enfers. Même leur dents n'ont rien à envier aux crocs d'un chien. Et ils n'ont de cesse de vous traquer, ne se battant que la nuit, par traîtrise, pillant nos campements, poignardant sans vergogne et jouissant de pur plaisir à l'idée de goûter au sang humain.
Oui, croyez-moi, nos vaillants soldats et moi-même, chaque nuit, étions troublés par les hurlements d'agonie de nos amis et alliés, de nos compagnon d'armes et de nos frères et, impuissants, nous ne pouvions que nous lamenter tandis que les elfes les écartelaient, les dévoraient ou les éventraient progressivement au gré de l'ascension de la lune.
Ah mes Dieux, quel spectacle effroyable, quel douleur ! Jamais, oh non, jamais je ne voudrais revivre chose aussi tragique et immorale, comme seuls les elfes savent les imaginer.

(Murmure d'approbation dans la foule)

Mes chers citoyens, sachez que dans vos veines coule le sang pur de ces mêmes hommes qui partirent à la conquête d'Aquila il y a de cela si longtemps… Oui, vous êtes les descendants d'une race suprême, non souillée par les exactions du monde extérieur et impur, une race courageuse, noble par sa naissance même, forte et vigoureuse, hardie et sage qui ne recule devant rien, pas même face la dégénérescence elfique. C'était notre droit d'affirmer notre suprématie sur Cherek.
Les elfes, eux, n'ont pas encore compris que leur race était sur un irrémédiable déclin : ils ont eu leur temps mais n'ont pas su en profiter. Dorénavant, ils polluent l'existence des humains, les tuent, les massacrent, violant nos femmes et assassinant nos enfants. Ils tentent de gagner une gloire futile dans la criminalité et la débauche afin, semble-t-il, de rattraper le temps perdu, et si nous ne faisons rien, ils nous auront jusqu'au dernier. Oui, tel est leur but, régner en maîtres sur des états anarchiques et miséreux dans lesquels ils espèrent réduire la race humaine à un statut d'esclavage éternel. Mais, c'est sans compter sur votre vaillance, mes amis : nous leur montrerons qui sont les cheresques, nous leur montrerons que nous n'avons rien perdu des valeurs de nos ancêtres et nous les renverrons dans les limbes de l'oubli : Oui, compagnons, oui, harniens, une seule et unique solution se présente à nous : L'ERADICATION!

(Les derniers propos sont prononcés avec une violence progressive qui éclate en un sinistre final. Le peuple hurle sa joie, scande le nom de Moyster, brandit le bras à l'égard de son maître)

Il est grand temps de réagir face à la vermine des elfes, de les vaincre et de prouver enfin que nous ne voulons plus d'eux. Non, ce ne sera pas un véritable défi ! Si leur soit-disant intelligence était aussi grande que leurs oreilles disproportionnées, cela ferait longtemps qu'il gouverneraient le monde. Laissez-moi rire, les mâles sont juste bons à la cueillette et leurs femelles à la reproduction, vous savez comme ces grands singes des îles tropicales.
Certains prétendent qu'ils sont doués en magie. Oui, c'est vrai, seuls les artifices et la noire sorcellerie sont dignes de leurs arts. Ils polluent nos récoltes, bannissent les nôtres par delà les mers, et se complaisent dans des chants païens de victoire dès qu'ils ont assassiné et torturé un être humain.
Mes amis, un code d'honneur se doit être promulgué en cet instant : je voudrais tant que chaque harnien ayant un elfe à sa merci le torture comme eux l'ont fait avec vos fils, vos pères ou vos maris et qu'enfin, vous le tuiez sans aucun état d'âme. De toute façon, il n'y en a pas à avoir : ils sont insensibles, dénués de la moindre once de sentiments, de bonté ou de douceur, ils sont froids, calculateurs et sournois… Ils n'ont rien d'humain !

(Phrase prononcée avec dégoût et une grimace arrachant un éclat de rire à la foule)

Et lorsque le dernier elfe sera enfin éliminé de la surface de la planète, lorsqu'ils ne pollueront plus notre air de leur souffle empoisonné, alors L'ORDRE MORAL sera enfin rétabli et l'homme pourra à jamais goûter au bonheur de la vie.
Vous l'avez compris, citoyens, membres de notre glorieux empire : il nous incombe à tous une lourde tâche mais comptez sur moi pour vous aider… comptez sur moi pour tenter d'effacer la douleur des familles affligées par la bestialité de ces monstres, de ces rats grouillants aux yeux rougis de sang. Je vous promets que je me battrais jusqu'à la fin et que je ne mourrai pas avant que cette injustice ne soit réparée. Alors que tous ceux qui, comme moi, veulent lutter du côté de la justice, se joignent à mes efforts et ensemble nous triompherons… Ensemble, NOUS VAINCRONS !

Seconde partie

Ce discours ne fut prononcé qu'en 1451 après la réduction en esclavage des vestiges du peuple nain de Brillethor.

Peuple harnien, la lutte que nous avions entreprise porte enfin ses fruits. Les elfes se montrent prudents et commencent à respecter notre peuple avec l'égard qui lui est dû. Ils préfèrent désormais renâcler dans les ombres leur misère, et seul l'éclat rougeâtre de leurs yeux est encore en mesure de nous effrayer.
L'épuration prend une tournure nouvelle et bénéfique pour nous tous. Regardez comme les récoltes abondantes sont monnaie courante depuis nos glorieuses campagnes de désinfection, regardez comme nos enfants sont vigoureux et sereins depuis qu'ils savent que leur croissance et leur avenir ne seront pas remis en cause par le noir visage de ces rats à longues oreilles.
Et pourtant, pourtant, il existe un autre peuple sur le déclin qui vient hélas de briser tous ses engagements envers notre peuple. Personnellement, je les croyais loyaux, courageux, braves et justes et voilà que je me suis aperçu que ma bonté et mes idéaux venaient à nouveau de me tromper. Oui, vous l'avez compris, je veux parler des nains, de ces êtres difformes gâtés ni par la nature ni par les dieux eux-mêmes.
Regardez comme ils sont laids, avares, gras et malodorants.

(Un nain enchaîné s'agite vainement tandis que le Zag le montre du doigt. Le prisonnier est alors hué par l'assemblée)

Contemplez leur abjecte laideur, leur nez crochu, leurs yeux glauques. Non, certes, ils ne pourront jamais atteindre la sournoiserie des elfes mais ils sont lâches et ont tenté de freiner notre irrépressible ascension. Ils ont également assassiné beaucoup des nôtres, incendié notre flotte, tout en se terrant tels de vulgaires cloportes dans les méandres de leurs mines. Eux aussi n'ont pas encore compris que leurs temps est révolu, qu'il faut laisser la place à une ère nouvelle gouvernée par les hommes à la tête desquels se trouve le peuple harnien.
Ah, ils ont osé nous opposer une parodie de résistance, et bien en compensation nous les humilierons comme il se doit : il est immoral que cette race difforme continue inlassablement d'arpenter le sol de nos régions, exhibant son atrocité à outrance. Il est de notre devoir d'éliminer un peuple qui n'a pas de place ici, qui ne mérite même pas de respirer… qui ne mérite même plus de VIVRE !

(Approbations, puis cris de triomphe)

Et pourtant, les nains constituent une race de bêtes de somme qui peut encore nous servir puisqu'ils sont les seuls à s'abaisser suffisamment, en raison de leur petite taille, à des servitudes à laquelle jamais un homme digne de ce nom, et encore moins un harnien, n'oserait se vouer. Soit, nous les humilierons d'abord et les éliminerons ensuite.
De toute façon, il n'y a pas de scrupules à avoir : ils sont sur le déclin, ils vivent une existence de misère dans un corps de misère et seule la mort pourra leur apporter une quelconque délivrance. Alors, si avant cela nous parvenions à trouver une quelconque utilité à leurs bras atrophiés, je crois que nous les gratifierions d'un ineffable honneur. Après tout, n'est ce pas un pur bonheur pour un peuple tel qu'eux d'avoir la chance de servir un harnien ?


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