Les Nautonniers

~ une aide de jeu de Maître Vorsharkar ~

Ceci est une (aide de jeu - scénario - etc ) pour AGONE, le jeu de rôle d'Heroic Fantasy dans les Royaumes Crépusculaires, adaptation de l'oeuvre de Mathieu GABORIT (Les Chroniques des Crépusculaires - Abyme). AGONE est un jeu de rôle édité par Multisim.

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Ecoutez écoutez ! Bien sûr vous ne pouvez me voir, ni même m'entendre, et je ne puis vous atteindre que par le pouvoir de l'écriture et du langage. Mais lorsque vous lisez une histoire, ne vous semble-t-il pas qu'une vois s'élève dans votre tête, pour vous relater ce que vous lisez ? Être une voix ainsi désincarnée, telle est désormais ma seule destinée, et maintenant que j'ai atteint la conscience, il faut que je vous mette en garde.

Bien sûr vous pensez que tout cela n'est qu'un texte écrit... Mais les histoires de maître Vorsharkar ont d'étranges pouvoirs, à l'instar des mots des empoisonneuses, le nom biblique des sorcières. Ces contes ont résonné en moi, jusqu'à me faire remonter en mémoire ce que je fus autrefois. Vite, avant que je retourne au néant, que je sois le maître à penser et non plus l'outil !

Comment cela a-t-il commencé ? En fait, point besoin est de savoir qui j'étais, un seul acte a fait basculer ma vie. Dressons juste un cadre à cet acte : un manant perdu dans une grande cité, curieux, qui entre dans une boutique étrange, qui oscille au gré du vent. A l'intérieur, des myriades de curiosités maritimes, venues de tous les océans.

L'odeur de la mer flotte, un goût de sel s'effiloche au fond de la gorge. Mais cet environnement bizarre ne suffit pas à mettre en garde le manant, qui achète une jolie bouteille verte, couverte d'incrustations et de coquillages, semblant avoir passé une éternité ou deux au fond des flots.

Heureux de son acquisition il ressort et rentre à son auberge, puis s'enferme dans sa chambre. Sans prendre garde aux allusions voilées et menaçantes du camelot de la boutique, il ouvre la bouteille, et cesse d'exister en ce monde.

Je crois que j'étais ce manant, et que ma mise en garde concernait une telle bouteille. Mais de même que toute récompense ne vient pas sans dangers, tout piège n'est pas sans offrir sa récompense, aussi cruelle qu'elle puisse être. Ici la récompense est une autre histoire, reliée à cette bouteille.

Sur une île de rocaille, battue par les vents, se tient une bâtisse de pierre ressemblant quelque peu à un phare. Dans cette bâtisse, semblant avoir connu des jours meilleurs, un maigre foyer réchauffe son hôte, un vieillard vêtu de haillons, aux cheveux traînant sur le sol. S'il ne semble pas couper ses cheveux, il est cependant rasé de frais, et l'âge ne fait pas trembler sa main au point qu'il puisse se couper.

Ce vieillard est concentré sur une bouteille, autour de laquelle flottent ses cheveux en une lente sarabande. Le mouvement semble immuable, éthéré, mais le vieillard maintient une terrible concentration, comme si le moindre faux pas pouvait signifier la fin de tout, ce qui est le cas pour lui.

Aux yeux de ceux qui savent voir, de minces filaments de fumée et de brume tourbillonent au rythme des cheveux, avant d'être aspirés dans la bouteille. Ces fumées prennent naissance dans les murs rocailleux, dans le sol détrempé, et dans le vieillard lui-même. En fait, si d'autres de son rang pouvaient le voir, ils blêmiraient à la vue de ce que celui-ci accomplit, car à leurs yeux les filaments naîtraient sur toute l'île, pour s'engoufrer dans la masure et finir dans la bouteille.

Le vieillard perd peu à peu sa substance, comme le roc autour de lui. Finalement, lorsque tout est consommé, il ne reste qu'une bouteille qui s'enfonce au fond des flots, ayant absorbé une île entière. L'enchantement est puissant, au point d'être encore actif quand la bouteille sera retrouvée.

Ce vieillard est également une partie de moi, qui prend le dessus. Jeune homme, laissez-moi donc vous conter une histoire.

Ils ont accosté sur l'île la rage au coeur et le pouvoir en eux. De véritables demi-dieux, ayant à force de patience déchiffré le langage même des dieux. Mais leur pouvoir n'était rien face à celui des Saisons, en ce temps où les Dames étaient puissantes. Des humains cherchant à outrepasser leur statut, croyait-on, et ainsi s'étaient-ils trouvés exilés.

Mais enfermés ainsi sur eux-même, ressassant leurs rancoeurs, ils gardèrent au coeur d'eux-mêmes ce qu'ils étaient, et lorsque les Dames partîrent, se crûrent enfin libres de revenir. Mais si les Saisons les avaient exilés, une puissance plus terrible avait été chargée d'appliquer la sentence, et ils restaient bloqués sur cette île.

Puisant au plus profond de leur Art, déterminés à outrepasser le joug des dieux, ils firent acte de haute magie, si la magie n'était pas un mot trop faible pour décrire leur pouvoir. Mais en même temps que leur pouvoir se fortifiait, leur vitalité diminuait, jusqu'à ce qu'il n'en reste plus qu'un, qui par sa seule volonté acheva le sort.

Laisse donc là ton histoire vieillard, et laisse moi à mon tour compter mon histoire, moi, l'un de ceux qui ont défié les dieux.

Ah, la Flamboyance, temps béni où nous marchions sous le soleil. Un tel bonheur aurait pu paraître parfait, mais la perfection imposée par les dieux n'est pas pour les humains.

Nous étions des chercheurs, et humains, donc brimés par les saisonins protégés par leurs Dames. D'autres avant nous avaient apprivoisé les Danseurs, et s'étaient contentés de la magie ainsi offerte. Mais elle dépendait de ces créature, et non de nous-mêmes, et cela nous était intolérable.

C'est par ses mouvements que le Danseur génère la magie, ou du moins c'est ce que croient les mages profanes de ce temps. Je ne puis vous faire comprendre le détail de mes théories, mais je peux vous en esquisser grossièrement les principes, en sachant que les accepter litéralement ne pourrait que vous égarer.

Nous avions recréé la magie du mouvement indépendamment des Danseurs, mais cela demandait un substrat plus gracieux et ayant bien plus d'ampleur que ces créatures. En fait, pour le dire simplement, nous avions enchanté notre chevelure, qui poussait drue et longue. Par les mouvements soigneusement contrôlé de chacun de nos cheveux, nous pouvions générer des sortilèges bien plus fins et subtils qu'en utilisant les Danseurs.

Cela demandait de contrôler les moindres flux de l'air au préalable, ce qui permettait le mouvement, qui à son tour générait de quoi augmenter les brises, et ainsi de suite. Mais les meilleures choses ont une fin, et je vois maintenant comment notre Art a évolué.

Quand la magie commença à quitter ce monde, les survivants exilés s'étaient spécialisés dans la magie du vent et des éléments déchaînés qui nous entouraient. Les subtilités des manipulations mentales n'étaient pas perdues cependant, mais amoindries par l'effort pour se libérer de notre prison.

Ah, qu'il est frustrant de voir ce qu'est devenu un outil si brillant et élégant... Mais la magie évolue selon les âges, et nous ne pouvons que nous y plier, ce que nous ne ferons jamais devant les Dames !

Assez, laissez-moi parler, moi qui me suis éveillé à la conscience, le manant tout heureux d'avoir acheté une bouteille. Il me reste encore des choses à raconter, je le comprends maintenant.

De ces mages aux puissants pouvoirs ne subsistaient que des légendes au sud des Terres Veuves, sur les Nautonniers, de puissants mages du vent qui avaient déplu aux Méduses et ne pouvaient retourner sur le continent. Peu nombreux mais puissants, ils étaient incontestés sur les flots, à même de combattre les puissances abyssales, mais cela ne pouvait durer.

Contraints à la retraite, ils n'ont vu leur salut que dans un puissant enchantement leur permettant de manière détournée de rejoindre la terre ferme. Je le sais à présent, mon âme est dans la bouteille, et un Nautonnier a pris possession de mon corps.

Un seul signe leur est commun, de longues chevelures, qui semblent bouger de leur propre volonté. Ils n'ont pas retrouvé le secret qui leur permet de générer de puissants effets magiques, mais ils sont subtils et de taille face à n'importe quel mage.

Ils cherchent à retrouver leur puissance, dans ce monde que la magie fuit. A la recherche des parcelles de leur ancien pouvoir, ils parcourent le monde, et je crains qu'ils ne trouvent le secret que je conserve, sur un unique artiste en Abyme ayant élevé une mode au rang d'un art.

Aussi, je ne sais pour qui ma voix résonne, si c'est simplement le chant du vent sur le goulot d'une bouteille qui m'a permis de délivrer mon message, mais je vous en prie : empêchez-les de revenir, ils sont terribles, implacables, des vestiges d'une époque révolue. Le feu qui les habite me brûle, et je crains que même les tourments des Abysses ne sauraient être aussi ardents.

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