Un clodo encore assez lucide
appelle les flics d'une cabine téléphonique et leur dit d'envoyer d'urgence
des hommes sur le lieu d'une casse de banlieue. Le gars avait l'air
completement affolé, un peu comme s'il avait croisé le diable dans une
ruelle sombre. Après un quart d'heure passé à essayer de le calmer,
les mecs nous ont demandé d'aller jeter un coup d'oeil rapide, moi et
mon coéquipier. Et voilà qu'on se retrouve à se geler dans cette caisse
pourrie avec le chauffage à fond pour essayer de retrouver un semblant
de mobilité. C'est vraiment pas la bonne journée pour s'amuser à raccompagner
les clodos égarés au centre d'aide sociale.
C'est ici. Vraiment sinistre
comme endroit. Ca fait toujours un drôle d'effet de voir tous ces cadavres
de bagnoles entassés. Je précède mon coéquipier, un brave petit gars
à l'air un peu crétin dont je ne connais même pas le nom. "Fais
gaffe, y'a toujours des clebs complètement dingues dans ce genre de
trucs." J'avais vu un de ces molosses à la télé pas plus tard qu'hier
soir. En entrant dans la cour, je commence à entendre un enchaînement
de sons étranges, comme une berceuse ou un chant grégorien bizarre,
à la fois une voix d'homme et quelque chose de profondément inhumain.
Le problème c'est que par-dessus règne un vacarme indescriptible de
tôle concassée, de chocs retentissants et d'explosions, qui s'accompagnent
d'une lueur bleutée, juste derrière un tas de bagnoles défuntes. Je
sors mon arme et dis au ptit gars de passer par la droite.
Alors que je finis de contourner
l'amoncellement, je tombe sur un type, un colosse complètement à poil
avec des cheveux roux hirsutes, qui tient la plus grosse épée que j'aie
jamais vu. Et avec, il s'amuse à cogner comme un sourd sur toute la
ferraille qui lui passe sous la main. Autour de lui, c'est Beyrouth.
Dans l'ombre, un peu plus loin, je remarque la forme d'un cadavre de
chien décapité. Le type ne cesse de prononcer ces mots bizarres que
j'ai entendu tout à l'heure. Je n'aime pas la façon dont bouge son arme,
elle devrait être trop lourde pour que quiconque puisse la porter, encore
moins faire des moulinets avec. Au fur et à mesure que le type s'excite,
je m'aperçois que de nombreux débris métalliques jonchant le sol se
mettent à léviter, comme pris dans un champ magnétique, et tournent
lentement autour du barjo en face. Petit à petit ils forment une véritable
nuée, tournant de plus en plus vite autour de lui, une sorte de blizzard
contondant. Je recule d'un pas et me mets prudemment à couvert. Soudain
j'entends une voix de fosset qui s'adresse au grand rouquin. Ca disait
a peu près : "Vous avez le droit de garder le silence, tout ce
que vous direz..." Alors le type se retourne, et je m'aperçois
qu'il chiale toutes les larmes de son corps. Le tourbillon qui l'environne
se disloque et tous les débris qui le composaient sont éjectés, tous
dans la même direction, et avec une vitesse terrible. Je me précipite
hors de ma cachette, mais il est trop tard. Je ne puis que contempler
mon coéquipier finissant de se faire mettre en charpie par cette rafale
démentielle. Le grand con semble trouver ça insuffisant puisqu'il se
met à hurler en tendant son épée vers le petit tas de pulpe qui fut
autrefois candidat au concours de la police. Aussitôt, je comprends
ce que signifiaient ces lueurs bleues qui m'avaient intriguées. Un éclair
jaillit dans un craquement formidable et transforme ma gelée de coéquipier
en pétales noircies et croustillantes.
Sur ces belles actions retentit
derrière moi un petit rire cristallin. Un gosse me sourit de toutes
ses dents, l'air absolument angélique accroché à ses lèvres accentuant
la bizarrerie de sa dentition sur-développée. Je me demande s'il trouve
ça pratique pour manger d'avoir deux canines de dix centimètres à la
mâchoire supérieure. Le fait est qu'il s'adresse alors en ces termes
au gros bourrin à poil : "Dis, tu en as oublié un... Si tu continues
à me décevoir comme ça, je vais me fâcher tout rouge !". A ce moment
là, je ne sais pas ce qui m'a pris, j'ai vidé mon chargeur sur le gosse.
Il avait pas dû aller très souvent chez le dentiste, et j'aime pas les
chiards qui désobéissent. Alors que sous mes yeux ébahis le petit cadavre
tout rouge et trépidant s'est évanoui, comme fondu dans la terre, une
grosse main s'est posée sur mon épaule. J'ai susauté comme un beau diable,
mais le colosse de tout à l'heure avait l'air complètement calmé. Il
devait avoir jeté son arme quelquepart, car je ne la voyais plus dans
ses mains. Il m'a souri comme on sourit à un ami de longue date, puis
s'est excusé et s'est enfui en sautant de tas de voitures en tas de
voiture. Il y a des jours où on ferait mieux de rester couché...