Serge Dumas monta dans sa Clio® toute neuve avec un pincement de joie au coeur.
Cette voiture représentait beaucoup pour lui. Son achat n'avait
aucun rapport avec la vague de bonnes nouvelles qu'il avait reçue
ces derniers jours, mais il la percevait néanmoins comme une
sorte de récompense, un cadeau du destin pour la remarquable
tournure qu'avait pris sa vie, sa carrière, et par la même
occasion son état d'esprit. Avec des nuages roses dans la tête,
Serge Dumas alluma le moteur.
Sur la route de Morlaix, qu'il empruntait tous les jours depuis deux ans
pour revenir de son travail, Serge Dumas écouta une cassette
des Beach Boys, qui contrastait un peu avec le temps humide et lourd
qui régnait sur sa bretagne d'accueil ce jour là. Dans
sa tête, il revit en accéléré tous les événements
récents. C'était presque trop beau pour être vrai.
Tout d'abord cette incroyable rallonge des subventions pour son laboratoire,
tout ce nouveau matériel qui arrivait à point nommé,
en cette période de stagnation dramatique pour les chercheurs
de son équipe. Cela les avait tous galvanisés, les avaient
fait redoubler d'entrain dans leurs expériences. Trouver un remède,
un traitement efficace allait peut-être, après tout, devenir
possible. Et tout ça grâce à lui, Serge Dumas, chercheur
en virologie dans un patelin perdu de la Bretagne centrale.
Mais aujourd'hui, Serge Dumas avait une raison supplémentaire d'être
joyeux. Accélérant un peu, pour le principe, il apprécia
en toute quiétude le confort d'un véhicule à peine
rôdé. Après tout, ce n'était que le juste
retour des choses, après toutes ces années de galère
à démarcher le ministère de la santé, les
boîtes pharmaceutiques privées, les laboratoires divers
et variés et presque toutes les entreprises qu'il osa appeler.
Les kilomètres passaient nonchalemment, comme les années
de sa vie. Fraîchement marié, titulaire d'un doctorat d'immunologie
salué par le jury, dans un pays où l'état se montrait
ingrat envers ses têtes pensantes, il ne pouvait ni partir ni
rester, mais était pressé par le temps. Trouver un emploi,
vite, pour que sa femme soit enfin heureuse, qu'elle connaisse le bonheur
qu'il lui avait promis, qu'ils puissent enfin goûter à
la joie d'une vie rangée, à l'abri du besoin et du changement.
Serge Dumas repensa à sa femme en prenant une route de campagne.
Un beau jour, l'espoir illumina sa vie. Serge Dumas avait découvert
un nouveau procédé prometteur, qui bien exploité
permettrait peut-être enfin de guérir tous ces malheureux
à qui on ne pourrait reprocher que d'avoir trop aimé,
ou pas assez. Tous ces malheureux qui n'attendaient qu'une chose avec
angoisse : le déclenchement de leur maladie, dans un futur à
l'imminence inconnue, rendant leur vie partielle, incomplète
et anxieuse. Tous ces séropositifs qui, un jour, recevraient
de la bouche de leur médecin l'annonce de leur propre mort. Serge
Dumas pourrait les sauver. Tous.
Madame Dumas serait fière de lui. Elle ne le regarderait plus jamais
avec les yeux de quelqu'un qui ne croit pas, qui doute de l'utilité
de combattre. Pour elle, ses recherches avaient toujours été
une perte de temps. Elle lui reprochait de poursuivre des chimères.
Mais elle verrait, et elle comprendrait. Elle saurait pourquoi son travail
était si important, pourquoi il avait été aussi
peu disponible. Plus jamais de ces phases de dépression, de névrose,
qui la laissaient vidée et lui à bout de nerfs. Plus jamais.
Le bonheur n'existait peut-être pas en ce bas monde, mais si dieu
existait, il saurait que Serge Dumas avait tout fait pour l'atteindre,
et pour le procurer aux autres autour de lui.
Virage à gauche. Virage à droite. Serge Dumas approchait de chez lui.
Plus qu'une dizaine de kilomètres, et il pourrait serrer sa femme
dans ses bras, la féliciter pour l'heureux évènement
de quelques grammes dont il venait d'apprendre l'existence. La route
principale continuait en serpentant, mais en arrivant au dernier carrefour,
il fut arrêté par un agent de police aux proportions plus
que disgracieuses, qui lui intima l'ordre d'emprunter une déviation
de dernière minute pour cause d'accident. Sa bonne humeur en
fut ébranlée, mais Serge Dumas ne laissa pas ce léger
contretemps gâcher une si splendide journée. Le policier
s'approcha de sa moto en regardant Serge Dumas partir sur la voie dégagée
de la nouvelle route rapide. Il saisit sa radio avec un rictus, et cria :
"Pull !"
L'homme très chic en costume de tweed ajusta son tir avec un
flegme tout anglais, puis pressa la détente de son lance-roquette
portatif maudit dans une parfaite illustration de compétence
et de maîtrise de son sujet. La Clio blanche explosa en une magnifique
gerbe de flammes, de fumée, de bouts de tôle et de chercheur
en virologie. L'homme au costume de tweed se redressa un peu et contempla
le spectacle avec à peine une lueur de satisfaction dans les
yeux. Près de lui, un talkie walkie crépita.
"Har har har ! ... Magnifique tir, Knaab, mais perds pas de temps, je
t'envoie le suivant. On va se marrer, c'est encore un de ces cars scolaires
!"