Ulrich et les autres couraient comme si leur vie en dépendait,
ce qui était précisément le cas. Le bruit mouillé
de chacun de leurs pas raisonnait a travers les égouts, mais
pas suffisamment, et de moins en moins a chaque seconde qui passait,
pour couvrir la rumeur sourde qui montait derrière eux dans
un crescendo d’une justesse absolue dans la terreur. John
Carpenter aurait probablement applaudi devant tant de maîtrise.
Le petit groupe s’était infiltré dans les
sous-sol de Londres pour mettre un point final a l’enquête
qu’il menait sur l’inquiétante recrudescence
de disparition de S.D.F. ces deux derniers mois dans les bas-fonds
de la capitale anglaise. En un sens, ce qu’ils avaient trouvé
dépassait toutes leurs espérances. Malheureusement
ça dépassait aussi largement leurs capacités
d’intervention.
"Fuir pour combattre un autre jour" était une
vieille devise du peuple viking que, pour le coup, Ulrich et les
siens appliquaient a la lettre : deux d’entre eux étaient
blessés (Karl avait la cuisse gauche salement amochée
et serrait les dents à chaque avancée tandis que Erik
mettait au supplice ses 3 côtes brisées en suivant
le rythme d’enfer que leur imposait leur survie) et Sissel
ne disposait absolument pas du temps nécessaire pour les
remettre d’aplomb. Il fallait sortir de ce gigantesque trou
a rat, prendre le temps de se reposer et revenir plus tard, si possible
en doublant leur effectifs, si on voulait pouvoir régler
son compte à l’horreur qui régnait en ces lieux,
et il le fallait absolument, c’était une lutte sacrée.
Le bruit se rapprochait, ce bruit si particulier que produisait
des dizaines de bras et de jambes mortes, infatigables, animées
par une énergie mauvaise et infâme dans le seul but
d’étreindre la chaleur de la vie, de la boire, comme
un nectar précieux, jusqu'à la dernière goutte.
Bientôt la masse grouillante de chairs putréfiées
les engloutirait et les dévorerait vivants. Elle n’avait
pas a se soucier des points de côté, des blessures
ou même de l’obscurité, elle avançait
et jamais ne relâchait son attention, sa volonté de
, pour quelques secondes seulement (dans un feux d’artifice
rouge sang), retrouver la pulsation d’un cœur , le rythme
de ce qui est et respire.
Ce n’était pas tellement les cohortes de morts-vivants
qui faisaient fuir la petite unité (après tout ils
avaient eux aussi connu la mort, et un nombre non négligeable
de fois, toujours les armes à la main face à des horreur
parfois au-delà du descriptible) mais leur sombre maître
qui avançait a la suite de sa légion damnée,
Géant impie de muscles et d’écailles, rejeton
des ténèbres qui crachait l’acide et marmonnait
des formules insensées et obscènes entre ses dents
longues comme autant de couteaux, ses quatre bras fendant l’air
follement dans des entrelacs compliqués. Contre celui-là,
Ulrich le savait, point d’espoir de victoire, pas sur son
terrain, pas selon ses règles. Il fallait plus de braves,
des guerriers Berserkers et un Maître des Runes, pour que
cette fois encore les dieux soient victorieux.
Un groupe d’une demi-douzaines de créatures humanoïdes
verdâtres aux rires de hyènes les talonnaient de plus
en plus dangereusement, les griffes tendues en avant dans une version
terrifiante et absurde de chat perché. Le combat devenait
inévitable et il fallait l’expédier vite avant
que le reste de la légion des "deux fois nés"
ne soit sur eux. D’un seul mouvement fluide, Ulrich se retourna
et décapita le premier poursuivant avec sa longue épée
runique, avant d’entamer une série extrêmement
rapide de moulinets, comme un véritable mur d’acier
sur lequel deux autres créatures vinrent s’éventrer.
Pendant ce temps, Erik chargeait comme un sanglier furieux, le bouclier
en avant et le marteau de guerre brandi, écrasant une des
goules contre la paroi suintante des égouts avant de lui
broyer la tète comme un fruit trop mur. Les deux dernières
créatures prirent Ulrich en étau, son épaule
gauche fut déchiquetée d’un seul coup de serre
trop rapide pour être esquivé, et seule la force surnaturelle
du guerrier lui permit de continuer a manier son espadon de sa seule
main droite, alternant parades et attaques pour maintenir les morts-vivants
a distance. Erik vint rapidement le soutenir, inversant le rapport
de force de façon irrésistible. Il fallut reprendre
la course aussitôt les deux derniers maudits réexpédiés
dans l’au-delà car le cœur putréfié
des zombies n’était plus qu’à une dizaine
de mètres tandis que derrière eux l’obscurité
elle-même semblait se mouvoir.
La sortie se rapprochait, l’espoir serrait le cœur de
chaque membre du groupe. Plus que quelques mètres et ce serait
la lumière du jour, la sécurité, si seulement…si
seulement il n’y avait pas un comité d’accueil
comme celui qui se dessinait a contre jour, au pied de la bouche
d’égout.
Trois silhouettes massives et arrogantes au crane rasé à
blanc. Celui du centre devait avoisiner les deux mètres et
semblait taillé dans le roc -littéralement-, il ne
portait pas d’arme contrairement aux deux autres à
la peau argentée qui arboraient respectivement une gigantesque
épée a deux mains à la poignée sculptée
en forme de crucifix et un fusil a pompe automatique dernier modèle
("Arme de lâche", ne put s’empêcher
de penser Ulrich) , ils avaient l’air aussi surpris de les
trouver là que le groupe d’Ulrich lui-même, mais
quand ils aperçurent les armures de cuir et les armes runiques
dans les poings des guerriers, leurs traits se durcirent automatiquement.
Le titan de pierre s’avança au devant d’eux et
hurla, son cri semblait comparable a un petit big-bang. Karl et
Erik, qui étaient en tête, moururent sur le coup projetés
comme des fétus de paille sanguinolents contre les murs.
Ulrich s’était par réflexe mis devant Sissel
et sentit son crane exploser, mortellement touché, il le
savait. Il s’effondra en arrière en priant Thor de
l’accueillir de nouveau dans la demeure des dieux. Il eut
juste le temps de voir Sissel se faire écraser la tête
contre un mur a coup de Doc Martens par le skinhead au fusil qui
maugréait sur ces "pourritures païennes",
tandis que ses deux camarades faisaient face aux non-morts avec
un rictus méprisant, avant de fermer les yeux et de finir
sa vie.