« Il fait assez froid dans la boîte, mais je ne sais pas si c'est dû à mon imagination ou a la taille
imposante et aux épais murs de pierre de la salle. Il règne une ambiance plutôt glauque, renforcée par la
déco sombre d'inspiration gothique, la musique aux accents sépulcraux et la tronche des clients, dont je
fais partie. La soirée est assez agitée. Un type qui me reluquait depuis un moment a commencé à essayer
de me tripoter et j'ai dû calmer ses afflux sanguins à coups de ranjo dans les couilles. Je savais bien
que je n'aurais pas dû ressortir cette robe, elle est trop courte et bien trop serrée pour être vraiment
tranquille. Bon, vu la tête que tirent ses potes après avoir vu cette brute épaisse sautiller partout en
couinant, je pense que personne ne m'embêtera plus ce soir. Je ne me sens pas très en forme, j'ai encore
dû confondre l'aspirine avec les petits sachets de poudre de mon frangin. Enfin, ça passera.
« Un peu plus tard, ce type bizarre est entré avec ses potes. Ils avaient l'air louche, sans doute
parce qu'ils n'étaient pas tous habillés comme des zombies et ne portaient pas tous les cheveux jusqu'au
milieu du dos. Autant dire qu'ils se faisaient remarquer.
« Le type en question doit avoir dans les 35 ans, avec des yeux d'un vert vif flamboyant qui semblent
toujours en mouvement. Son front dégagé, sous une courte tignasse noire en bataille, est sillonné de
légères rides à l'expression indéchiffrable. Ca fait maintenant un bon quart d'heure que je le fixe sans
pouvoir m'en empêcher. Il me fait penser à un gamin fébrile qui fête son premier jour de vacances,
facétieux, surexcité. Il me fascine.
« Soudain, il se tourne vers moi et fixe son regard sur un point situé derrière le miroir sombre
de mes yeux, quelque part au tréfonds de mon crâne. Ce regard me transperce, me laisse à nu, vulnérable
comme une enfant. Mon cerveau ne perçoit plus aucun bruit. L'homme s'avance vers moi, un sourire étrange
aux lèvres, nimbé de cette aura de virilité inébranlable qui caractérise un héros de film, ou peut-être
de roman. Je m'attends presque à le voir sortir son flingue, descendre les videurs et s'enfuir en me
portant dans ses bras pendant que tout explose au ralenti derrière nous.
« Je sors de mes rêveries et le voilà, tout près. Son visage frôle le mien. Il me saisit la main
et m'entraîne. La musique arrive déformée à mes oreilles, comme ralentie. Autour de moi les gens de la
boite pogotent comme des dingues, mais ils me paraissent lents et lourds. Ma vision se trouble, les
images deviennent floues dans mon esprit avant de laisser place à d'autres. Il est là, contre moi, me
dévisage. Je suis captivée, je perds toute notion de l'extérieur. Puis je me sens à nouveau entraînée. Je
ne pense pas un instant à résister, je le suis comme un automate docile. Nous marchons dans un couloir
crasseux dont la fraîcheur me saisit et me réveille un peu. La compréhension s'immisce dans mon esprit,
qui se révolte. Je me dégage d'une secousse et commence à courir en sens inverse. Je ne suis quand même
pas assez ravagée pour suivre ce type aux chiottes sans même résister, au moins un peu, pour sauver les
apparences.
« A peine le temps de faire trois pas dans la boîte, je sens à nouveau sa poigne me saisir le bras.
Je ne me retourne pas immédiatement, bouleversée par les émotions contradictoires qui m'assaillent. Je
sens son regard vrillé sur ma nuque, ça me rend folle. Nous sortons dans l'air glacial de l'hiver et
traversons le parking, et je sens dans sa main serrée toute la force et la détermination de cet homme. Ma
nervosité et mon excitation sont à leur comble. Je m'abandonne totalement au bras qui me conduit, aux
anges. Nous arrivons dans un coin obscur du parking, à l'abri des regards. Il me pousse contre le
mur et se rapproche tout près.
« J'ai alors senti son souffle tiède sur mon visage, et il a commencé à me...
- Hummmm... bon, passons sur ces détails, vous voulez bien ? Racontez moi plutôt ce qui est arrivé
ensuite.
- Si vous voulez... Il a caressé lentement mon cou, ma nuque, puis il a commencé à serrer. J'ai d'abord
pris cela pour une fantaisie, mais je me suis mise à suffoquer, ce qui ne sembla qu'accroître encore son
désir, enfin pour autant que j'aie pu en juger... Ses mains remontèrent le long de ma gorge, sans cesser
de serrer. Puis, au fur et à mesure qu'il... enfin, que... qu'il a continué à s'acharner, il a posé ses
mains sur mes tempes. A ce moment précis, j'étais tellement abrutie de peur et de plaisir que je ne me
méfiai pas. Il apposa ses pouces sur mes yeux et commença à appuyer, de plus en plus fort. La douleur
intolérable me fit hurler au moment même où le violent frisson d'un orgasme me parcourut. Sa pression
s'accentua encore. Je voulus recommencer à crier, mais ce fou furieux s'est penché en avant et m'a
sauvagement mordu, comme s'il voulait m'arracher la langue ! Je vis un flot de sang inonder ma poitrine
et je réprimai une violente envie de vomir. Je me tournai sur le côté pour ne pas étouffer. Le sang se
répandait autour de moi en une vaste flaque noire et collante.
« Le plus étrange de tout est qu'à cet instant, juste avant que la souffrance et la perte de sang
ne me fassent perdre conscience, je perçus comme un hoquet de surprise. Le type se retira précipitamment,
et je vis à travers mes larmes qu'il me jetait un dernier regard de ses yeux d'un bleu profond. Alors
qu'il tombait à genoux en sanglotant, je sombrai petit à petit dans un coma bien mérité, lorsque j'eus la
vision fugitive d'un homme aux vêtements étranges et aux longs cheveux noirs qui s'étaient approché et me
regardait par-dessus les verres ronds de ses lunettes noires. Puis il se tourna vers l'homme à genoux et
articula d'une voix d'outre-tombe : « Ah bravo, c'est du propre ! »
« Vous connaissez la suite. Je me suis réveillée complètement à poil dans cet espèce de hall de gare
bourré de monde. Vous qui avez l'air de travailler ici, vous allez peut-être pouvoir me dire où trouver
un taxi ?
- Vous êtes bien sûre que tout s'est passé exactement comme ça ? Bon, je vous remercie. Veuillez signer
ici... merci. Dirigez vous vers la salle d'attente « Azur », couloir numéro 3. On vous appellera. »