L'équilibre du Pouvoir

L'EMPIRE DE DIAMANT
Par Rich Wulf
EPISODE ONZE
Traduit par Daidoji Kyome

Shukujo.

L'Epée Ancestrale de la Grue.

L'Epée portée par les Tonnerres de la Grue, la lame qui se rendit dans l'Outremonde, à l'aube de l'histoire, et qui perça le coeur ténébreux de Fu Leng, mille ans plus tard. D'après la légende, les âmes des Tonnerres résidaient toujours dans la lame, et si le porteur était assez honorable, leur voix pouvaient être entendues.

Doji Meda ne parvenait pas à entendre leur voix, bien qu'il ait essayé.

Le Champion de la Grue se tenait au sommet de l'Immeuble Dojicorp, sur le toit de la plus haute pagode de l'immense gratte-ciel. Le vent rugissait furieusement, à cette hauteur, et son pouvoir était souverain car la terre était loin en bas. Meda était debout, au milieu de la tempête, et ses longs cheveux blancs étaient fouettés par le vent, derrière lui. Les yeux de Meda étaient fixés sur un point au nord, le seul immeuble d'Otosan Uchi qui était aussi haut que le sien.

Le Palais de Diamant, le centre de l'Empire. Il se dressait comme une énorme tour de jade et de cristal, son ombre noire s'étendait sur le coeur de la cité. Meda imagina Yoritomo quelque part dans cette tour, ruminant ses plans déments. Il restait très peu de temps, maintenant. Treize jours avant l'ultimatum, la fin de tout ce qu'il connaissait. Le monde ne cèderait pas à l'ultimatum, et l'Empereur le savait. Il devait le savoir. Personne ne pouvait être assez fou pour penser le contraire. Non, l'Empereur cherchait sa propre destruction, l'accomplissement final de la malédiction qui pèse sur sa famille. Il avait l'intention d'emporter le reste du monde avec lui, en plus.

"Je ne le permettrai pas," dit Meda, en saisissant Shukujo avec force. Son visage était déformé par la rage puis fut pris d'une tristesse confuse.

Meda ferma les yeux et attendit leurs réponses. La lame était froide dans sa main ; il n'entendit rien, à l'exception du vent. Il n'y avait pas de réponse, et il n'y en aurait jamais, semblait-il.

"S'il vous plaît, ancêtres !" cria Meda. "Je sais que je suis un homme imparfait. On dirait que chaque jour où je prends une décision contribue à la damnation éternelle. J'ai perdu ma fille ; je ne mérite plus d'être appelé son père. Ma couardise pendant l'Invasion Senpet a porté le déshonneur sur mon clan et la position de Champion d'Emeraude. Ma faiblesse m'a empêché d'arrêter la folie de l'Empereur avant qu'il ne soit trop tard. Maintenant, je dois faire quelque chose... n'importe quoi..."

Il resta silencieux pendant un moment, ses yeux fermés contre le vent. "Et je crains... je crains qu'Asahina Munashi ne soit plus l'ami qu'il a toujours été. Il y a quelque chose dans les yeux de cet homme... Je ne peux plus avoir confiance en lui. C'est son ambition qui m'a mis dans cette situation, bien que la honte ne retombe sur personne d'autre que moi. S'il vous plaît, ancêtres. Il n'y a plus personne vers qui je puisse me tourner. Dites-moi ce que je dois faire." Meda rencontra à nouveau le silence. Il se sentit un peu stupide, debout ici, espérant que des hommes et des femmes, morts depuis longtemps, lui disent comment diriger sa vie. Il était un homme du monde moderne ; qu'est-ce qu'il espérait ?

Meda ouvrit les yeux, et alors, il la vit. Une paire d'yeux bleus resplendissaient dans le ciel, le regardant avec un amour infini et une tristesse incalculable. Des cheveux blancs entouraient un petit visage, doux et parfait. "Kamiko ?" dit Meda, la voix étouffée. Il réalisa que ce n'était pas Kamiko.

"Dame Doji !" s'exclama Meda. Il tomba à genoux sur le toit, ses yeux ouverts de stupéfaction. Des larmes inondaient son visage, mais Meda ne pouvait pas dire si elles étaient chassées par le vent ou par la vision.

"Meda," dit Doji, et sa voix était comme le vent.

"Dame Doji !" cria à nouveau Meda, hurlant contre le vent. "Que puis-je faire ? Que dois-je faire ?"

"Meda, tu ressemblais tellement aux autres," répondit Doji. Sa voix douce était pleine de regrets. "Ta force est intérieure. Lorsque le temps viendra, tu sauras ce qui est juste. Bien qu'il puisse paraître que tu as échoué, tu auras donné aux autres la force de continuer."

"Mais comment le saurai-je ?" cria encore Meda. "Comment saurai-je que le temps est venu pour agir ?" Shukujo s'agitait contre la jambe de Meda, et le Grue posa la main sur la garde pour la calmer. L'épée se réchauffa soudain dans sa main.

"Meda..." dit Dame Doji. "Meda, attention..." Les nuages s'épaissirent soudain dans le ciel, obscurcissant sa vision.

La main de Meda se referma sur la garde de l'épée. "Doji !" cria-t-il, "Non ! Attendez !" Mais elle était partie. La chaleur de la lame grandissait, et Meda se rendit compte que sa colère grandissait avec elle. La chaleur n'était pas particulièrement inconfortable et lui rappelait de manière déconcertante la chaleur de la lame maudite, Yashin.

Mais dès qu'il pensa à Yashin, cette pensée disparut, remplacée par de la colère et de la rancune. Il n'avait pas besoin des conseils de ses ancêtres, il n'avait pas besoin des mots insondables et de la prétendue sagesse d'une vision mystérieuse. Il avait seulement besoin d'une chose, et c'était une lame à ses côtés. Les yeux de Meda se tournèrent vers le Palais de Diamant. Il savait ce qu'il devait faire. Meda sortit un petit téléphone portable de sa poche avec sa main libre et tapa un numéro très bref.

"Eien," dit-il. "C'est Meda."

"Hai, Meda-sama," répondit le commandant Daidoji. "Quels sont vos ordres, monsieur ?"

"Dans combien de temps vos hommes peuvent-ils être prêts ?" demanda Meda.

"Mes hommes sont toujours prêts, Meda-sama," dit le commandant d'un ton confiant. "Il y a des problèmes dans la cité ?"

"Oui, il y a un problème," dit Meda. "Rassemblez vos hommes les plus loyaux. Equipez-les de nos meilleurs armes. Nous n'avons pas beaucoup de temps."

"Mon seigneur, si ce n'est pas trop présomptueux, puis-je vous demander de quoi s'agit-il ?" demanda Eien.

"Nous allons sauver l'Empire, Eien," répondit vaguement Meda. "Je serai bientôt près de vous." Il referma le téléphone et le lança sur le côté. Il se brisa en plusieurs morceaux sur le toit de Dojicorp, qui se dispersèrent dans les rues plus bas. Meda s'en souciait peu. Ses yeux bleux étaient brillants, et fixaient le sommet du Palais de Diamant.


"Quoi ?" demanda rapidement Hisojo. "Qu'avez-vous vu, Saigo ?"

"Oui, Saigo," dit Rojo. "Qu'y a-t-il ?"

Saigo recula vers Ryosei, étendant ses bras pour la protéger. Il pointa Mirumoto Rojo du doigt. "Cet homme," dit Saigo avec crainte, "est implanté."

Rojo se releva rapidement de sa chaise, son katana jaillissant dans sa main. Ses yeux étaient ouverts de colère, sa bouche était serrée en une mince ligne.

"Attention, Ryosei !" cria Saigo. Il ne savait pas exactement ce qu'il avait l'intention de faire si le samurai armé tentait de l'écarter, mais il devait trouver quelque chose.

"Rojo !" dit Hisojo, irrité, tout en restant dans son siège, "Quelle est la signification de tout ceci ?"

"Ce qu'il dit est vrai !" cria Rojo. "Je peux sentir la présence envahissante de cette chose, maintenant !" Il fit tourner le katana dans sa main, orientant la lame vers son coeur. "Je vais l'arrêter maintenant et à jamais. Souvenez-vous de moi." Il souleva la garde, grimaça, et abaissa la lame. Le grand samurai tomba à genoux et souffla, puis regarda sa poitrine, confus.

"Etes-vous satisfait ?" demanda Hisojo. Le shugenja croisa les mains devant lui, et releva un sourcil en observant Rojo.

Rojo releva son katana. La lame pendait mollement au bout du saya. "Qu'avez-vous fait, sorcier ?" dit-il, irrité.

"J'ai changé l'acier en chiffon," répondit Hisojo. "Ce n'est pas un tour facile, spécialement avec cette épée particulière. Maintenant êtes-vous prêt à vous comporter raisonnablement, Rojo-san ?"

"Vous avez entendu ce qu'il a dit !" protesta Rojo, en désignant Saigo. "C'est vrai. Ca explique tout. Les maux de têtes, ma mauvaise humeur, ma tendance à désobéir aux ordres. J'ai été corrompu par un tetsukansen. On ne peut plus me faire confiance. Maintenant, allez-vous me permettre de conserver le peu d'honneur qu'il me reste ?" Le samurai se remit sur pieds, mais ses épaules étaient affaissées de dépit. Ses yeux étaient abattus ; il semblait vraiment perdu. Saigo se sentit extrêmement désolé pour lui.

"Saigo, Ryosei, retournez à l'Usine," dit Hisojo. "Je dois parler un instant à Rojo seul à seul." Le Phénix et la Mante se relevèrent et saluèrent, puis quittèrent calmement la bibliothèque.

Hisojo cligna des yeux. "Rojo, vous êtes un fou," dit-il.

Le samurai eut l'air surpris et fit un pas en arrière. "Je vous demande pardon ?"

"Nous avons une opportunité unique, ici," dit Hisojo. "Une chance de découvrir comment ces implants fonctionnent pour la première fois. Regardez-vous, Rojo. Vous luttez contre son influence, même maintenant. Vous n'avez jamais eu mauvais caractère, et vous n'avez jamais désobéi aux ordres. Vous avez toujours été loyal au Dragon à cent pourcents. Celui qui vous a implanté a commis une terrible erreur ; il n'y a pas de mal dans votre coeur à corrompre. Cet implant ne vous a rien fait."

"Nous n'en sommes pas certains," répondit Rojo, en s'asseyant sur sa chaise. "Je viens à peine de rentrer de la cité. Peut-être que j'ai été implanté lorsque j'étais la-bas, et que l'implant n'a pas encore eu le temps de faire complètement effet."

"Non", répondit Hisojo. "Je pense que vous avez été implanté depuis au moins des semaines."

"Des semaines ?" étouffa Rojo. L'esprit du Dragon se heurta contre ce fait qui lui semblait impossible. Qu'avait-il vu pendant ce temps-là ? A quel point la sécurité du Dragon Caché était-elle compromise ?

"Réfléchissez un peu," dit Hisojo. "Lorsque vous avez suivi Hatsu dans le Labyrinthe, la Garde Impériale est également apparue. Comment pouvaient-ils être au courant de l'arrivée d'Hatsu ? Seul Oroki savait qu'il était là. Quelles que soient les fautes que ce jeune Scorpion ait pu commettre, il n'est pas un pion du Briseur d'Orage. Non, je suis désolé, mais ils l'ont surveillé grâce à vous pendant tout ce temps, Rojo."

Rojo était silencieux depuis un instant. "Alors, je suis un traître," dit-il, la voix grave. "Tout ce que je sais, ils le savent. Et je sais tout. J'ai livré le Dragon Caché à nos plus grands ennemis."

Hisojo haussa les épaules. "De toute façon, nous ne pouvons plus faire grand'chose, maintenant. Nous savions que ceci allait arriver, un jour. Peut-être que le temps de se cacher est terminé. Le Jour des Tonnerres est proche ; Peut-être que le temps est venu pour nous dévoiler. Nous verrons."

"Dois-je le signaler aux docteurs ?" demanda Rojo. "Pour retirer... cette... chose ?" il fit un geste vers sa tête.

Hisojo réfléchit pendant un instant. "Oui, dites-leur. Voyez s'ils peuvent confirmer la découverte de Saigo-san," dit le vieux shugenja. "Voyez s'ils peuvent trouver un moyen plus facile de détecter les implants, et si l'implant a un effet particulier sur votre corps. Essayez de déterminer si l'implant est opérable, mais ne le retirez pas. Pas encore. Je ne veux pas prendre de risque avec un kansen, tout spécialement si ça menace votre santé."

"Alors, je reste un animal de laboratoire, pour l'instant," sourit tristement Rojo alors qu'il se remettait sur ses pieds.

"Oui, mon ami," dit Hisojo. "Je suis désolé, mais j'espère que vous réalisez à quel point c'est important."

"Pas vraiment," dit Rojo, "mais j'ai l'habitude de faire des choses que je ne comprends pas tout à fait."

"Bien," rit Hisojo. Rojo se retourna pour quitter la pièce. "Oh, une dernière chose, Rojo."

Le samurai se retourna.

"Essayez de ne pas vous tuer," ajouta Hisojo avec une petite grimace.

Rojo rit malgré lui.


Kamiko massait ses phalanges, et espéra, bien que ce ne soit pas la première fois dans sa vie, qu'elle pourrait trouver un moyen de mieux contrôler son tempérament.

"Maintenant, ce mur ne t'embêtera certainement plus," dit un jeune homme assis sur un futon proche. Ses cheveux blancs étaient coupés court, son visage affichait un petit sourire permanent. Ses grands yeux bleus et son visage rond ressemblaient beaucoup à ceux de Kamiko, bien qu'il semblait plus agé de quelques années. Le jeune homme tenait un carnet à dessins sur ses genoux, gribouillant paresseusement dedans avec un morceau de charbon de bois.

"La ferme, Kamoto," dit Kamiko. Elle s'effondra sur le futon, à côté de son cousin. "Tu n'as pas la moindre idée de ce dont tu parles."

"Oui, mais j'en ai l'habitude," dit-il avec un petit rire. "Tu connais mes limites. Tu ne sais même pas quelles sont les tiennes."

Kamiko décocha un regard noir à Kamoto. "Et je suppose que toi tu les connais," dit-elle.

"Ouais, je les connais," dit-il. Il continuait de gribouiller. Ils restèrent assis en silence pendant quelques minutes. Kamiko bouillait de colère. Kamoto était sensé seulement lui rendre visite, mais Kamiko suspectait que Meda avait demandé à son cousin de garder un oeil sur elle. Le garçon était loyal à Meda, et pour rendre les choses encore pires, il était au moins aussi intelligent que Kamiko. Ils avaient été élevés tous les deux ensembles et connaissaient chacun tous les tours de l'autre.

"Alors, tu vas me dire quel est mon problème ?" demanda-t-elle sèchement.

"Pourquoi le ferais-je ?" demanda-t-il, toujours occupé à dessiner. "Je n'ai pas la moindre idée de ce dont je parle."

Kamiko se pencha vers Kamoto. "Je parie que tu veux manger ton carnet," dit-elle.

"Très bien, très bien," dit Kamoto. Il referma le livre et le posa sur une petite table à côté de lui. "Ton problème, c'est que tu es égoïste, Kamiko. Dans ta vie, tu as tout ce que tu veux à portée de main, et ce n'est pas encore assez. Tu n'es jamais heureuse avec ce que tu as."

Kamiko détourna les yeux se rassit sur le futon. "Et qu'est-ce que j'ai ?"

Kamoto sourit. "Et bien, la dernière fois que j'ai vérifié, je me suis rendu compte que tout le monde ne vivait pas dans l'immeuble Dojicorp. Ma maison n'a pas la taille de la moitié de cet étage seulement."

"Il y a plus dans la vie que les possessions matérielles, Kamoto," dit-elle.

"Oui, mais les possessions matérielles, ça ne fait pas de tort," dit-il. "Tu peux passer beaucoup plus de temps à te plaindre de ta famille quand tu sais d'où te viendra ton prochain repas."

"Je ne me plains pas," dit-elle.

"Oh, que si," dit-il.

"Mais non," rétorqua-t-elle.

"Mais si," sourit-il.

"Tu n'es qu'un idiot juvénil," dit-elle platement. "Je ne comprends pas pourquoi mon père aimerait t'avoir comme successeur."

"Toi et moi le savons," dit-il en soupirant. "Ton père est un homme bon, mais il prend cependant un tas de décisions étranges. Comme ce salaud de Munashi. Je n'ai aucune confiance en cet homme. Il y a quelque chose qui me dérange chez lui."

Kamiko acquiesça. "J'espère juste que mon père le comprendra."

Kamoto observa sa cousine d'un air sérieux. "Alors, fais-lui comprendre. Tu es sa fille. Quoi qu'il se passe entre vous deux, tu peux quand même lui parler, non ?"

Kamiko restait silencieuse. Elle parcourut ses cheveux d'une main et elle se tourna sur le lit avant de répondre. "Parfois," dit-elle. "Hier, il m'a semblé qu'il m'écoutait, pour une fois, mais aujourd'hui... Aujourd'hui, il a recommencé à agir très étrangement."

"Pourquoi ? Que fait-il ?" demanda Kamoto.

"Et bien, tu sais qu'il a ordonné à tous les Grues de rester à Dojicorp pour le reste de la journée," dit-elle.

"Ouais, c'est à cause de ces émeutes dans le Petit Jigoku," répondit Kamoto. "Les Licornes deviennent cinglés, là-bas. Ca me semble une réaction exagérée, mais ils ne peuvent pas sous-estimer le genre de destructions que les grands groupes de paysans en colère peuvent causer."

"Paysans ?" dit Kamiko avec un petit rire. "Tu parles comme au moyen-âge, Kamoto."

"C'est pourtant ce qu'ils sont, n'est-ce pas ?" répondit Kamoto, en rougissant légèrement.

"De toute façon, ça n'a rien à voir," dit Kamiko. "On parlait de mon père. J'ai piraté le système informatique de la sécurité. Il surveille tout le monde, dans l'immeuble, il affiche ce qu'ils font, les armes qu'ils portent, etc. Mon père est allé dans les niveaux les plus bas, toute la journée. Il était armé, et il était en réunion avec un tas de Daidoji lourdement armés."

"Que font-ils ?" demanda Kamoto, stupéfait.

"Je ne sais pas," dit-elle, "mais de la façon dont mon père parlait, je crains qu'ils ne se rendent au Palais." Elle resta silencieuse un instant, observant à travers la fenêtre la tour lointaine du Palais de Diamant.

"Tu es inquiète pour Kameru, pas vrai ?" demanda Kamoto.

"Je suis inquiète pour tous les deux !" dit Kamiko. "Mon père n'est pas dans son état normal ! S'il va là-bas et qu'il rencontre Yoritomo dans cet état d'esprit, alors personne ne pourra dire ce qu'il va se passer !" Elle se pencha en avant et se couvrit le visage des deux mains, ses cheveux blancs et courts tombaient entre ses doigts.

"Tout ceci me semble étrangement familier," répondit Kamoto. "Tu sais, Kamiko, j'avais des amis, de bons amis, parmi les gars de la Garde Familiale, ceux qui ont aidé Chiodo à passer cette arme pour qu'il puisse essayer d'assassiner Yoritomo. Je n'avais jamais imaginé qu'il puisse y avoir un tel mal en eux."

"Ils avaient une sorte d'implant bizarre dans la tête," dit Kamiko, en relevant les yeux. "Ca les rendait violents et maléfiques. Tu n'as pas entendu parler de ça ?"

"Non, pas du tout," dit Kamoto. "C'est dingue. Ce genre de trucs, ce n'est pas possible."

"J'étais là," dit Kamiko. "J'ai découvert le premier implant moi-même."

"C'est incroyable," dit Kamoto. "Ca me rappelle l'histoire de Kenichi et de l'Epée de Sang."

"Quoi ?" répondit Kamiko. Elle sentit que son âme fut traversée d'un frisson.

"Tu ne connais pas cette histoire ?" dit Kamoto. "C'est une vieille légende, à propos d'un ronin qui avait une épée possédée par un kansen. Le kansen corrompait l'âme de Kenichi et puisait dans les ténèbres du coeur du héros pour faire le mal."

"Oui, je connais l'histoire," dit-elle. "Mais si elle était vraie ? Qu'est-il arrivé à l'Epée de Sang, dans cette histoire ?"

"Et bien, il y a différentes versions de l'histoire," dit Kamoto, "mais dans la plupart d'entre elles, Kenichi tue Yajinden avec la lame et détruit la malédiction à jamais."

Kamiko observa son cousin. "Kamoto, est-ce que les histoires racontent s'il y avait une autre Epée de Sang ? Quelque chose qui puisse être utilisé comme modèle pour faire ces implants ?"

Kamoto rit nerveusement. "C'est seulement une histoire, Kami-chan," dit-il. "De plus, après Yajinden, les Asahina ont juré de ne plus jamais faire d'armes comme celle-là. Ces secrets sont enfouis profondément dans les bibliothèques des Asahina."

"Je suppose," dit Kamiko. Elle savait que Yashin était derrière tout ça. L'épée était vivante, possédait sa propre âme et ses propres ambitions, et elles étaient complètement et extrêmement maléfiques. "Je dois rejoindre mon père," dit-elle finalement. "Je dois garder un oeil sur lui."

"Tu ne pourras pas," dit Kamoto. "Il ne te laissera pas venir avec lui."

"Il ne le saura jamais," dit Kamiko. Il y eut soudain un reflet espiègle dans ses yeux. "Attends ici, Kamoto. Je vais revenir." Kamoto connaissait ce regard. Ils allaient tous les deux avoir beaucoup d'ennuis avant que cette journée ne se termine.


"Je suis occupé, Oroki," dit Katsunan. "C'est uniquement par respect pour les relations que ma famille a avec la vôtre que j'ai accepté cette entrevue. Maintenant, veuillez rapidement en venir aux faits." Le Licorne marchait de long en large à travers son bureau. Le vieux magistrat ressemblait à un prédateur frustré, retenu alors qu'il allait partir en chasse. Son bureau, au sommet de la Tour Shinjo, était presque dénué de meubles ou de décoration. Katsunan était un homme professionnel, qui se souciait peu des trophées.

"Katsunan," gloussa Oroki. "Vous avez sûrement un peu de temps pour un vieil ami comme moi."

Le magistrat cessa de marcher, et accueillit le regard moqueur d'Oroki avec des yeux aux couleurs de l'acier. "N'envisagez pas d'essayer de me faire chanter, Scorpion," dit-il. "Car il semble me souvenir que vous êtes venu me voir lors de l'incident Kenburo."

"Mais nous en avons retiré un profit mutuel," répondit Oroki. Il s'arrêta un moment, attendant jusqu'à ce que Katsunan soit prêt à parler pour l'interrompre. "Ah, mais vous avez raison, Katsunan. Je ne voudrais même pas essayer de vous faire chanter. J'ai le moyen de le faire, mais certainement pas la puissance. Vous pourriez faire taire un homme aussi insignifiant que moi d'un simple coup de téléphone."

"Certainement," répondit Katsunan, en inclinant légèrement la tête. Il était l'un des rares individus à avoir pu voir à travers le masque et à avoir discerné l'esprit meurtrier qui se cachait derrière lui. Il n'avait jamais sous-estimé cet homme. "Alors, pourquoi êtes-vous venu me parler ?"

"Curiosité," dit Oroki. Il posa ses mains l'une contre l'autre et contre son menton, et s'installa confortablement dans sa chaise, fixant Katsunan par-dessus ses doigts. "Un de vos magistrats s'est beaucoup intéressé à moi, ces derniers temps, et maintenant, j'ai l'intention de lui rendre la pareille."

"C'est donc ça," répondit Katsunan. "Et qu'est-ce que vous espérez que je fasse ? Je n'ai pas pour habitude de vendre mes propres hommes."

"Vraiment," dit sèchement Oroki. "Vous en avez certainement pendus assez lorsque mon frère a été arrêté."

"C'était nécessaire," dit le Licorne d'un ton insensible. "Des sacrifices devaient être faits."

"Oui, oui, pour le bien de tous, et tout ça," Oroki balaya dédaigneusement de la main. "Je suis sûr que Shinjo Yokatsu disait très souvent la même chose."

Katsunan s'assit derrière son bureau, ses mains posées à plat sur la surface de couleur grise. "Tout d'abord des menaces, et maintenant des insultes. Etes-vous si amer pour l'ascension de Bayushi Shiriko que vous devez tout rejeter sur moi ?"

Oroki gloussa. "Pourquoi devrais-je être amer ?" dit-il, en montrant ses paumes. "Elle est la championne du Scorpion, maintenant, mais est-ce qu'elle a le pouvoir pour autant ? Yoritomo l'a engagée pour garder le Grand Sceau ou quelque chose du genre, ai-je entendu. Non, je suis seulement venu ici pour vous parler de l'une de vos magistrats ; c'est vous qui faites dérailler notre conversation."

"Alors, demandez-moi la chose qui vous a fait venir ici," dit Katsunan avec un soupir exaspéré. "Il y a émeute importante dans le Petit Jigoku et je dois aller là-bas pour garder un contrôle sur les dégats."

"J'ai entendu que Yoritomo vous a donné le pouvoir d'instaurer la loi martiale sur la cité," dit Oroki. "Un nouveau pouvoir que vous semblez exercer avec joie." Le Scorpion gloussa.

"Ne doutez pas de mes méthodes," dit Katsunan. "Je suis sûr que vous n'aimeriez que je découvre les vôtres. Maintenant, venez-en au but, Scorpion."

"Oh, je promets de ne pas vous garder longtemps," dit Oroki. "Dites-moi ce que vous savez sur Otaku Sachiko."

"Un bon flic," dit-il en inclinant la tête. "Elle se débrouille vraiment bien, je peux vous l'assurer." Le vieux magistrat fit un signe de tête pour accompagner un respect implicite.

"Vraiment ?" dit Oroki, intrigué par la suggestion. Malgré le fait que Katsunan puisse être corrompu, il était néanmoins un homme à la morale stricte ; il ne donnait pas son respect à la légère. "Et qu'en est-il de sa famille ? Que pouvez-vous me dire sur eux ?"

Katsunan jeta à nouveau un regard vers Oroki, le visage grave. "Qu'avez-vous entendu ?"

"Seulement des rumeurs," dit le Scorpion avec un petit rire léger. "J'ai entendu dire que ceux du sang de Sachiko n'avaient vraiment pas de chance."

Le visage de Katsunan s'empourpra lentement de colère. "Cette conversation est terminée," dit-il. "Sortez de mon immeuble."

Oroki sourit derrière son masque. Il ne s'était pas attendu à provoquer une telle réaction émotionnelle aussi rapidement. "S'il vous plaît, Katsunan, je ne voulais pas vous offenser," dit-il de sa voix la plus sincère. "Je dois vous avouer que je sais qu'elle est votre nièce, et je ne lui veux pas de mal."

Katsunan resserra un poing, faisant craquer ses articulations. "Par l'enfer, que voulez-vous de Sachiko ?" demanda-t-il. "Cette fille a déjà bien assez de problèmes."

Oroki épaissit sa voix et affaissa légèrement sa posture, essayant de paraître plus vulnérable. "C'est embarrassant, Katsunan," dit-il. "Je n'aime pas l'admettre, mais je trouve cette fille... fascinante. Elle a un tel feu, une telle passion. Je me demandais simplement ce qui a pu arriver aux personnes qui ont fait d'elle ce qu'elle est. Je voulais... la comprendre."

"Vous ne vous êtes jamais intéressé à quelqu'un d'autre que vous-même, Oroki," dit Katsunan d'un ton catégorique. "Vous manigancez quelque chose. Maintenant, sortez."

Oroki se réprimanda intérieurement. Il était allé trop loin trop vite, il l'avait poussé un peu fort. Il serait difficile de sauver la situation maintenant. "Si c'est ainsi que vous le prenez, Katsunan," dit lentement Oroki, en se donnant l'air battu. "Peut-être avez vous raison, à propos de moi. Mais vous savez ce qui se passe dans cette cité, dans l'Empire. Le monde devient rapidement un enfer. Il est des temps comme celui-ci où on réalise rapidement ce qui est vraiment important. J'étais seulement curieux à propos de Sachiko. Quel mal peut donc bien lui faire le fils pathétique et impuissant d'un daimyo Scorpion émasculé ?"

Katsunan gloussa. "Vous avez presque l'air sincère, Scorpion," dit-il. "J'ai presque cru que vous vouliez me jouer un nouveau tour. Malheureusement pour vous, je ne suis pas le crétin que vous pouvez penser que je suis."

"Que puis-je faire pour obtenir votre confiance ?" demanda Oroki.

"Et bien, nous y voila, n'est-ce pas ?" dit Katsunan avec un rire amer. "Tout est question de marché, avec vous, pas vrai, Oroki ? Et bien, soit. Il y a des choses pour lesquelles je suis prêt à marchander. Scorpion, je veux nettoyer Otosan Uchi. Je dois nettoyer Otosan Uchi. Depuis l'invasion Senpet, cet endroit est devenu l'enfer sur terre, et c'est une situation que je ne puis tolérer. Je veux que ça redevienne comme avant."

Oroki prit un moment pour répondre, comme s'il n'avait pas prévu que la discussion prenne cette orientation. "Et moi, en tant que plus haut membre du Clan du Scorpion présent dans cette ville, vous voulez que je vous aide d'une manière ou d'une autre à atteindre votre objectif ?"

"Oui, et nous savons tout deux que vous le pouvez," dit Katsunan. "Yoritomo ne veux peut-être pas l'admettre, mais s'il n'y avait pas eu votre clan, nous parlerions tous Senpet, pour l'instant. J'ai peut-être des hommes et de la puissance de feu, mais vos gens... Et bien, vous êtes les Scorpions. Vous avez certains avantages."

"Oui, en effet," dit Oroki.

"Accordez-moi la coopération complète de votre clan lorsque la cité sera sous la loi martiale," dit Katsunan. "Faites ça pour moi, et je vous dirai tout ce que vous voulez savoir sur Otaku Sachiko."

"Facile," dit Oroki. "Pour dire vrai, cette minable petite cité commençait à m'embêter. Je serais heureux de vous aider à la nettoyer."

"J'en suis persuadé," dit Katsunan avec un sourire sinistre.

"Maintenant," dit Oroki, en claquant ses mains l'une contre l'autre. "Dites-moi ce que je souhaite savoir."

"Très bien," répondit Katsunan. "Mais vous pourriez regretter de me l'avoir demandé. Cette histoire commence il y a très longtemps, aux temps où mon peuple était appelé le Ki-Rin."

Oroki s'installa confortablement. Ca pourrait prendre un certain temps.


"Daidoji Eien au rapport, monsieur." Le jeune soldat s'avança dans le bureau de Doji Meda et s'inclina courtoisement. Eien n'était pas un grand homme, mais il était l'une des personnes les plus intimidantes que Meda ait jamais rencontré. Il avait une mâchoire carrée et était large d'épaules, avec des yeux tellement pâles qu'ils étaient presque blancs. Il était très musclé, et semblait en état de tension éternelle, comme s'il était prêt à bondir à n'importe quel moment et à déchaîner sa colère sur n'importe quelle chose proche. Meda savait bien que l'apparence de bandit d'Eien dissimulait un esprit ingénieux et une patience presque inépuisable. Il était intelligent, créatif, tenace, et d'une loyauté absolue au Clan de la Grue.

"Excellent, Eien," dit Meda, en s'inclinant vers le soldat. "Combien d'hommes avez-vous préparés ?"

"J'en ai sélectionnés trente qui sont d'une loyauté irréprochable, monsieur," répondit Eien. "Et s'ils ne le sont pas, ils en répondront devant moi. Nous sommes prêts à partir, suivant votre commandement. Quels sont vos ordres ?" Eien releva légèrement un sourcil.

Meda sourit. Eien était le lieutenant parfait. Assez loyal que pour ne pas questionner directement les ordres qu'on lui donnait, mais assez intelligent que pour exprimer de la curiosité lorsque ces ordres semblaient étranges ou inhabituels. Son sourcil relevé serait la forme de désobéissance la plus marquée envers les ordres de son daimyo. Meda n'aurait pas à expliquer ses intentions à Eien pour qu'il lui obéisse complètement, mais il savait que les Daidoji travailleraient plus efficacement si lui et ses hommes savaient où ils mettaient les pieds.

"Nous allons demander à l'Empereur Yoritomo VI de renoncer à son règne," dit simplement Meda. Il ne donna aucune explication, aucune rationalisation. Un homme tel qu'Eien n'en avait pas besoin.

"Oui, monsieur," dit Eien avec un salut brusque. "Je réunis mes hommes immédiatement. Est-ce que ce sera une action discrète ou apparente ?"

"Nous entrerons dans le Palais ouvertement et sans violence," dit Meda. "Mon rang de Champion d'Emeraude devrait nous permettre d'atteindre la salle du trône, où Yoritomo sera en train de faire un discours public. Je demanderai alors publiquement à Yoritomo de renoncer à son titre d'Empereur. Nous ne devrons recourir à la violence que s'il refuse."

"Et les Lions ?" dit Eien. "Leur armée garde les murs du Palais. Je suis sûr que je pourrais l'emporter sur Matsu Gohei sur un pied d'égalité, mais ils ont plus d'une centaine de bushi qui gardent le Palais et plus encore peuvent être appelés de la cité en un instant."

"Les troupes de Gohei patrouillent hors des murs du Palais," dit Meda. "Nos alliés des clans mineurs s'arrangeront pour qu'ils ne puissent pas entrer. Et s'ils y arrivent, nous avons d'autres ressources sur lesquelles nous pouvons compter." Meda pensa à Kyuden Hida, qui flottait dans la Baie du Soleil d'Or. Il se demanda si Hida Tengyu l'assistera lorsqu'il l'appellerait. Le daimyo du Clan du Crabe ne semblait pas être un homme prompt à la tromperie, mais ce que Meda lui avait demandé n'était pas une petite faveur.

"Et qu'en est-il de l'Immeuble Dojicorp ?" demanda Eien. "Je suis sûr que lorsque nous aurons pris le Palais, les Lions vont essayer de faire pression sur nous en attaquant notre domaine."

Meda inclina la tête. Il n'avait même pas considéré une telle éventualité. A quoi pensait-il ? Il remercia Dame Doji pour sa chance de bénéficier de l'esprit perspicace d'Eien. "Bloquez l'Immeuble, alors," dit Meda. "Personne n'entre ou ne sort. Mettez la sécurité en alerte maximum. Allez-y et occupez-vous en personnellement, Eien. Nous quittons le Palais dans quinze minutes. Rompez."

Eien acquiesça, s'inclina, et marcha vers la porte. Il s'arrêta un instant, se retournant vers Meda une fois de plus.

"Oui, Eien ?" demanda Meda. "Il y a autre chose ?"

"Mes hommes sont loyaux, Meda-sama," dit Eien. "Ils mourraient pour vous. Tout comme moi. Tout comme mon père, s'il avait eu le choix." Une étincelle de doute assombrit le visage du Daidoji.

Meda se gratta le menton en réfléchissant. Daidoji Hidetora avait été le père d'Eien. Il avait été le daimyo de la famille Daidoji et le capitaine de la Garde de la Maison Doji. Il avait servi honorablement pendant de nombreuses années, jusqu'il y a un mois d'ici. Il avait été le chef des forces de sécurité assignées à la protection de Dojicorp pendant l'annonce des fiancailles de Kamiko, l'assemblée s'était transformée en chaos lorsqu'Ichiro Chiodo avait tenté d'assassiner Yoritomo. Vingt hommes de la Garde de la Maison Doji avaient commis le Seppuku pour éviter de se faire capturer après avoir permis au daimyo du Blaireau d'entrer dans la chambre d'audience avec une arme automatique. Plus tard, on avait découvert sur chacun d'entre eux des implants tetsukansen.

"Nous ne connaissons encore que fort peu de choses sur ce qui a provoqué la trahison de votre père, Eien," dit prudemment Meda. "Nous savons seulement qu'il n'agissait pas selon sa propre volonté. Quelqu'un a utilisé un sombre tetsukami pour déshonorer le nom de la Grue, et ce quelqu'un est toujours en liberté. Le seul conseil que je puis vous donner est ceci : si des Grues semblent agir étrangement, considérez que ceux-ci sont passés à l'ennemi. Occupez-vous d'eux comme vous le jugerez nécessaire. La mission que nous sommes sur le point d'entreprendre est trop importante que pour permettre toute erreur."

"Oui, monsieur," dit Eien. Il s'inclina une fois de plus et quitta la pièce. Alors que le jeune soldat marchait à travers les couloirs, les ordres de Meda se répétaient dans son esprit. Les ordres de tuer ses propres hommes ne lui apportaient aucun soulagement. Mais il ne désobéirait pas à ces ordres s'il devait être confronté à pareille situation, car c'était le devoir d'un bushi d'obéir. Ce qui le dérangeait vraiment, c'était les derniers mots de Meda...

"Si des Grues semblent agir étrangement, considérez que ceux-ci sont passés à l'ennemi..."

Le seul Grue qui agissait étrangement aux yeux d'Eien, c'était Meda.


La pièce était petite et sombre, et encombrée de caisses de légumes. Ici, dans la pièce de stockage de leur base, dans le restaurant de Shotai, ils ne seraient pas dérangés. Ici, les dirigeants du gang qui était maintenant connu sous le nom d'Armée de Toturi pouvaient planifier leurs stratégies dans l'isolement et en toute sécurité. Cinq membres de ce groupe étaient assis autour de la table basse dans la pièce de stockage, observant avec une certaine consternation le morceau de pierre blanche et brillante qui se trouvait au milieu du groupe.

"Qu'est-ce que c'est, Tokei ?" demanda Ginawa. Le vieux ronin se réinstalla sur sa chaise, les bras croisés sur sa poitrine.

"C'est clairement magique," dit le shugenja. Il se gratta la barbe et fit un geste de la main vers la pierre. "Le kami qui se trouve dans cette pierre est le plus puissant que j'ai jamais vu, bien qu'il soit incomplet."

"C'est dangereux ?" dit Ginawa, mal à l'aise. Ayant été élevé dans la pureté technologique du Building Dojicorp, l'idée de magie pure le rendait quelque peu mal à l'aise.

"Ca peut l'être," dit Tokei avec un haussement d'épaule. Il repoussa une mèche de ses cheveux tressés de devant ses yeux. "La magie Rokugani est toujours imprévisible. Elle a sa vie et ses émotions propres."

"Et bien alors, est-ce une arme ?" demanda Hiroru. Les yeux du ninja étaient brillants, intenses. "Est-ce quelque chose que nous pourrions utiliser ?"

Tokei lança un regard soutenu vers Hiroru. "Je n'aimerais pas arriver à des conclusions trop hâtives," répondit le shugenja. "Pas avec quelque chose d'aussi puissant. Ca pourrait tous nous tuer si nous n'étions pas prudents."

"Les Sauterelles voulaient cette chose pour une raison," intervint Shotai. "Nous devrions la détruire, rien que pour les empêcher de mettre en oeuvre quelque plan qu'ils avaient en tête." Shotai était un homme grassouillet et joyeux, la plupart du temps ; ceux qui fréquentaient le restaurant le connaissaient comme un personnage paternel et versatile. Toutefois, lorsqu'une réunion se tenait dans son sous-sol, toute frivolité disparaissait. Il redevenait extrêmement sérieux et étonnament ingénieux.

Juste à cet instant, on frappa à la porte : un nombre de bruits précis et concis. Ginawa releva les yeux vers la porte. "Qui est là ?" demanda-t-il.

"Moi," répondit une voix familière.

"Entre, entre," dit rapidement Ginawa.

La porte s'ouvrit et un homme aux cheveux sombres entra à l'intérieur à toute vitesse, vêtu d'un manteau sale. Il portait des lunettes noires et son visage arborait une barbe de plusieurs jours. Lorsqu'il referma la porte, sa démarche et son expression se transformèrent instantanément. Ses épaules s'élargirent, et il retrouva soudain son calme et sa confiance. L'acteur ôta la perruque noire de ses cheveux, révélant les longs cheveux blonds qui le caractérisaient.

"Beau déguisement, Daniri," remarqua Tokei.

"Merci," répondit Daniri. "Je ne peux pas rester longtemps mais on m'a dit que vous aviez des nouvelles pour-" Daniri s'arrêta en pleine phrase.

"Salut, Daniri," dit Jiro, le visage indifférent.

"Jiro," dit Daniri, en inclinant la tête.

"On m'appelle Toku, ici," dit Jiro d'un ton sec.

"Toku," acquiesça Daniri. Il dut puiser dans tout son talent d'acteur pour retenir le soulagement qu'il ressentit en voyant le visage de son frère. Il ne pouvait pas révéler que ce garçon était son frère, pas même à ses amis de l'Armée de Toturi. Il ne fallait pas qu'il révèle ce secret. "Je suis heureux que tu te portes bien," ajouta-t-il.

"Grâce à l'aide d'Hiroru, Toku a réussi à s'échapper pendant l'assaut des Sauterelles contre le Centre Lucky Star," dit Ginawa à Daniri. "Il s'est échappé avec une pierre étrange, une pierre magique." Le vieux ronin fit un geste vers la pierre blanche sur la table. "Nous ne sommes pas encore sûrs de ce qu'elle fait, mais nous savons qu'Inago Sekkou est prêt à tuer pour elle."

"Pas étonnant," dit Daniri, en s'essayant sur la chaise à côté de Ginawa. "Sekkou est un psychopathe ; il tuerait pour toutes sortes de raisons."

"C'est vrai," répondit Ginawa, "mais Tokei a étudié cette pierre, et il pense que c'est un artefact d'une puissance incroyable."

Daniri observa la brillante pierre blanche pendant quelques instants, puis haussa les épaules. "Et bien, tout ceci est très chouette et je vous souhaite bonne chance, mais je n'ai rejoint ce groupe que pour une seule raison. Retrouver Jiro. Maintenant que c'est fait, je pense que je vais le ramener à sa mère. Elle est malade d'inquiétude pour toi, Jiro. Si elle savait que tu te trouvais ici..."

"Elle a connu pire," dit Jiro, les yeux froids alors qu'il fixait Daniri.

Daniri soupira. Il savait que son frère ne lui avait jamais vraiment pardonné d'avoir quitté sa famille pour devenir un acteur. Daniri avait fait tout ce qu'il pouvait pour soutenir sa famille de loin, mais ça n'avait jamais semblé être assez. Il n'était jamais venu rendre visite ; il ne pouvait pas le faire. Ceci avait été la chose la plus difficile pour les deux frères. Ni Daniri ni Jiro n'avaient vraiment connu leur père, alors Daniri avait toujours été le portrait paternel de Jiro. Et maintenant il avait disparu, comme leur père. "On parlera de ça plus tard, ok, Jiro ?" demanda Daniri.

"Toku," lui rappela Jiro.

"Pourrions-nous remettre cette dispute à plus tard ?" demanda Ginawa. "Daniri, je sais que tu te considéres comme un allié de notre groupe, et tes conseils se sont toujours révélés utiles, dans le passé. Que penses-tu que nous devrions faire de cette pierre ?"

Daniri prit le petit fragment de pierre blanche et le fixa. Il était d'un blanc très pur, mais nuageux. Alors qu'il observait dedans, des formes se mirent à bouger et à tourner à l'intérieur. Des silhouettes commençaient à apparaître, puis disparaissaient à nouveau. La pierre devint très froide, dans sa main. Un visage apparut dans les profondeurs, un visage avec un seul oeil et un énorme heaume, comme les guerriers de l'ancien temps.

"Daniri," dit Hiroru, en s'éclaircissant la gorge. "Tu es avec nous ?"

Daniri cligna des yeux et hocha la tête pour s'éclaircir les idées. Il se sentait bizarrement, comme s'il avait été hypnotisé, comme si ses pensées avaient été embrouillées par la pierre. Il la reposa rapidement sur la table. "Il y a vraiment un truc avec cette chose," dit-il. "Je pense avoir vu un visage dedans."

"Hmm," dit pensivement Tokei.

"Bon, je dois partir," dit Daniri, en se relevant rapidement. "Je dois être au Palais dans moins d'une heure. Jiro, euh, Toku, tu restes ici. J'aimerais te parler plus tard."

Jiro haussa les épaules et ne regarda pas Daniri.

"Alors, au revoir, tout le monde," dit Daniri.

"Sois prudent, Akodo," dit Ginawa. Tokei hocha la tête et Shotai fit un bref signe de main. Daniri sortit de la petite pièce et traversa le sous-sol du restaurant de Shotai. Après un instant, il s'arrêta, redressa la tête, et regarda par-dessus son épaule. Hiroru se tenait juste au bord de l'ombre, l'observant calmement.

"Tu es très doué pour ça, Hiroru," dit Daniri. "Je pourrais presque croire que tu es le ninja que tu prétends être."

"Merci pour ce compliment apathique," dit Hiroru. "Tu veux que je te suive jusqu'au Palais ?"

"Pourquoi ?" demanda Daniri. "C'est juste une apparition en public."

"Tout pourrait se produire," répondit le ninja, "Tu le sais. Yoritomo est un homme dangereux, tout spécialement pour ceux près de lui. Si quelque chose arrive, tu pourrais avoir besoin d'aide."

"Pourquoi, Hiroru ?" dit Daniri. "Je ne savais pas que tu te souciais de moi."

"Tu es notre allié, idiot," dit Hiroru. "Aussi désagréable que je puisse te trouver personnellement, l'Armée de Toturi veille sur les siens."

"Je m'en souviendrai," dit posément Daniri, impressionné par la sincérité du ninja. "Sérieusement, je ne pense pas que j'aurai besoin d'aide. Je vais seulement au Palais. Que pourrait-il se passer ?"


Kitsune Maiko tremblait alors qu'elle fixait le pistolet dans ses mains, se demandant comment il avait pu arriver là. Sa tête palpitait douloureusement. Elle semblait avoir beaucoup de maux de tête, dernièrement. Et ça depuis trois jours, depuis qu'elle était allée à l'hôpital pour son bilan de santé annuel. Lui avaient-ils donné quelque chose par erreur ? Quelque chose à laquelle elle était allergique, peut-être ? Les choses lui semblaient anormales, floues. Elle se fachait rapidement, maintenant ; elle se souvenait de chaque humiliation, de chaque rancune qu'elle avait oubliés depuis des années. La pire chose était ces trous de mémoire, ces moments comme maintenant où elle se "réveillait" et où elle se demandait où elle était et ce qu'elle avait fait.

Non, ce n'était pas la pire chose.

La pire chose était que tout ça lui semblait si bon. Même les maux de tête avaient un étrange côté attractif et séduisant, pour elle. Elle se sentait plus puissante, à présent, plus joyeuse. Chaque fois qu'elle s'emplissait de haine, celle-ci l'entourait comme un vieil amant, c'était une impression confortable et excitante en même temps.

Elle repoussa ces sensations. Non, c'était faux. Elle n'aimait pas ça. Bien sûr, elle avait toujours été mise de côté par le destin, dans sa vie. Elle avait voulu devenir ambassadrice comme son frère Doi, voyageant dans le monde, rencontrant des gens, faisant une différence. Au lieu de ça, elle avait suivi la voie des shugenja. Elle avait mieux réussi que les gens ne s'y attendaient, atteignant la position de Championne de Jade, mais parfois, elle suspectait que ça soit plus parce que sa soeur était l'épouse de Yoritomo que par réel mérite. C'était ce que les gens disaient dans son dos, en tout cas.

"Et bien, je vais leur montrer," dit-elle à voix haute. "Je vais leur montrer à tous."

La main de Maiko se plaça devant sa bouche, choquée qu'elle ait pu dire une chose pareille. Que lui arrivait-il ? Par les Fortunes, en quoi se transformait-elle ? Sa tête palpita encore plus fort, et elle ferma les yeux pour ignorer cette délicieuse douleur. Elle devait assister à l'audience de l'Empereur dans vingt minutes ; elle ne pourrait pas y aller si elle était encore dans un tel état.

Une autre poussée de colère s'écoula en elle. Yoritomo ne l'avait jamais appréciée, pas un seul instant. Pourquoi devait-elle s'ennuyer à assister à l'une de ses stupides audiences ? Il allait probablement se contenter d'annoncer son prochain plan stupide pour porter le chaos et la destruction dans l'Empire, quelque chose pour lequel il ne viendrait jamais chercher conseil chez elle. Non, il ne l'avait jamais écoutée. Il avait toujours placé les conseils de Meda avant les siens. Ce crétin de Meda. Elle avait vu combien Meda contemplait la place de Yoritomo avec envie et convoitise. Meda se verrait bien Empereur avant que tout ceci ne se termine et Maiko ne serait pas surprise.

Non. Non, il ne le sera jamais. L'idée l'atteint à cet instant. Elle garderait un oeil sur Meda. Elle l'observerait attentivement. Au moment où il essayera quoi que soit, au moment où il trahira Yoritomo, elle sera là. Elle le détruira sans hésiter et alors Yoritomo n'aura pas d'autre choix que de reconnaître sa sagesse et sa valeur. Oui, ça se passera exactement comme ça.

Maiko baissa à nouveau les yeux vers le pistolet dans sa main. Comment était-il arrivé là ? Elle était effrayée et elle hocha la tête, essayant de chasser ces étranges pensées violentes de sa tête. Ces pensées n'étaient pas les siennes ; elle n'était pas une personne violente. Elle n'avait jamais blessé personne de sa vie, même lorsqu'ils l'avaient mérité.

Mais ils le méritent tous, pensa-t-elle soudain. Tout spécialement Meda. Chacun doit arrêter de laisser les gens faire ce qu'ils veulent pendant un certain temps. Sa tête palpitait encore plus violemment, et Maiko découvrit qu'elle se délectait de cette douleur. Elle baissa encore les yeux vers le pistolet.

Que lui arrivait-il ?


Daidoji Eien observa ses armes attentivement, faisant attention à ce que chacune d'entre elle soit en parfait état et prête pour la bataille. Il revérifia les bandes de protection et les attaches de son armure, une carapace bleue en plastique à l'épreuve des balles. Il se passait quelque chose aujourd'hui. Il avait un mauvais présentiment. Quelque chose était sur le point de se produire et il ne pouvait pas faire quelque chose sans être déloyal envers Meda. En tant que yojimbo Daidoji, cette loyauté était son focus, le centre de sa vie, son âme. Il ne pouvait pas plus désobéir à Meda qu'il ne pouvait battre les bras et s'envoler. Eien soupira.

On frappa à la porte de sa petite chambre. Eien observa la porte avec curiosité. Il n'attendait pas de visiteur. "C'est ouvert," dit-il avec attention, une main posée sur la crosse de son pistolet.

"Eien-sama ?" dit une voix féminine. Une jeune fille se glissa dans la pièce. Elle portait un jeans et un t-shirt bleu nuit, avec des cheveux courts coincés sous une casquette de baseball des Daidoji Steelboys. Il reconnut son visage immédiatement.

"Kamiko," dit-il en murmurant, tout en retirant sa main de son arme. "Que faites-vous ici ?"

"Je suis venu pour vous parler, Eien," dit-elle, le visage sérieux. "C'est à propos de mon père."

"Je suis très occupé, Kamiko," dit-il laconiquement. "Avec tout le respect que je vous dois, je vous demande de revenir une autre fois." Eien se détourna pour continuer à nettoyer son fusil avec un chiffon doux.

"Et que se passera-t-il s'il n'y a pas d'autre fois ?" demanda-t-elle.

Eien ne dit rien, mais cessa de polir son arme.

"Vous avez l'air de vous préparer pour un combat," dit Kamiko. Elle s'assit sur un petit tabouret près de la porte, enlevant sa casquette et jouant avec elle, de ses deux mains. "Vous préparez-vous pour un combat ?"

Eien soupira. "Peut-être," dit-il. "Dans tous les cas, il est toujours mieux d'être prêt à toute éventualité."

"Comme pendant l'invasion ?" dit Kamiko.

Eien se tourna légèrement, pour qu'il puisse voir la fille dans sa vision périphérique. "Je ne sais pas de quoi vous parlez, Kamiko."

"Lorsque le Senpet nous a envahi," dit-elle. "Mon père a ordonné à vous et à vos troupes de ne rien faire."

"Et j'ai obéis," dit-il.

"Mais lorsqu'il a modifié ces ordres plus tard, vos hélicoptères sont rapidement allés au Palais," dit-elle. "Comme si vous étiez prêt."

Eien ne dit rien.

"Mon père est un homme bon," dit-elle, "mais il est difficile de le comprendre, ces derniers temps, pas vrai ?"

"Que voulez-vous de moi, Kamiko ?" dit Eien. Sa voix avait une légère trace de colère.

"Je veux venir avec vous au Palais," dit-elle.

Eien se retourna sur sa chaise, livide. "Il n'en est absolument pas question !" dit-il, presque en criant. "Votre père n'admettrait pas une telle chose !"

"Oh, ça va !" dit Kamiko. Elle se releva du tabouret, les yeux grands ouverts. "Vous savez que je suis une des meilleures épéistes de Dojicorp, et j'ai déjà été en situation de combat. Le reste de vos hommes peuvent-ils en dire autant ?"

La bouche d'Eien se referma en une mince ligne. "Négatif," cracha-t-il. "Toutefois, votre père-"

"Quels étaient les ordres spécifiques de mon père ?" demanda Kamiko.

"Il a dit de rassembler les hommes les plus loyaux, et de les armer de nos meilleures armes," dit Eien.

"Alors il ne vous pas spécifiquement ordonné de me laisser derrière ?" demanda-t-elle, en faisant un pas vers lui.

Eien la regardait, furieux. "Non."

Les sourcils de Kamiko se relevèrent. "Oh. Bon, vu que vous connaissez mes capacités combatives, vous devez sûrement douter de ma loyauté envers mon père." Kamiko se tenait directement face à Eien, maintenant, les bras croisés, le regardant de haut. Eien se leva de toute sa hauteur et rencontra son regard. Ses yeux blancs et froids essayaient de la repousser, mais elle tenait bon, pleine de confiance. Eien était légèrement impressionné. Il ne connaissait pas beaucoup de gens capables de soutenir son regard.

"Très bien, alors," dit-il. "Vous viendrez avec nous. Peut-être que vous pourrez même sauver votre père. Allez vous cherchez une armure et une tenue adaptée. Je vous suggère de porter un mempo sur votre visage, ou votre père nous étripera tous les deux s'il pose les yeux sur vous."

Kamiko sourit soudain, sauta en avant et serra le grand guerrier dans ses bras. "Merci Eien," dit-elle.

"Euh," Eien était un peu raide, pendant l'étreinte. "Ok, Kamiko," dit-il. Il la repoussa. "Je vous retrouve en bas, d'accord ?"

"Oui, monsieur," dit-elle, le saluant formellement. Elle se retourna et quitta la petite chambre.

Eien hocha la tête et sourit légèrement. Il se rassit et continua d'astiquer ses armes.


Sekkou risqua un regard rapide à travers les portes de verre brisées. Dehors, le parking grouillait de voitures de police, de motos Otaku, et d'un énorme véhicule anti-émeute aussi gros qu'un char. Une paire d'hélicoptères allaient et venaient dans le ciel, au-dessus du Centre Lucky Star, et une ligne de soldats anti-émeutes se préparaient à faire un assaut sur le centre commercial. Sekkou siffla dans son casque, et retourna rapidement se mettre à couvert derrière une grande fontaine en béton.

"Alors, homme-insecte ?" demanda Massad. Le Chacal était étendu sur le sol, mâchant un shish-kebab qu'il avait récupéré dans un magasin d'alimentation.

"Le parking grouille de flics," répondit Sekkou. "C'est comme si ce maudit Clan de la Licorne tout entier s'était rassemblé pour l'exemple. Je n'ai jamais vu ça."

"C'est bien ma veine," dit Massad d'une voix enrouée, "Les Licornes aimeraient certainement mettre la main sur nous deux, hein ?" Il jeta les restes de son repas dans la fontaine derrière lui.

"Je n'ai pas l'intention de me faire capturer," répondit Sekkou. Il vérifia le chargeur du pistolet qu'il lui restait. Plus que quatre balles. "Tu es prêt à te tirer d'ici ?"

"Je suppose," dit Massad. Il se releva et brossa ses vêtements. Tout autour d'eux se trouvaient des débris, des gravats, et des morts. L'assaut initial des Sauterelles contre la police n'avait pas été très "amical", tout spécialement grâce à l'intervention des goules de Massad. "Le premier jour de boulot, c'est toujours le pire, hein ?" Un policier mort-vivant un peu abimé arriva lourdement aux côtés de Massad, et le Chacal mit affectueusement son bras sur les épaules de la créature.

"Tu es révoltant, Chacal," dit Sekkou.

Derrière eux, les restes de l'entrée du centre explosèrent dans une volée de verre et de métal. Une demi-douzaine de soldats lourdement armurés firent irruption dans le Centre Lucky Star, observant le centre dévasté tout en évoluant prudemment en avant.

"Cours," dit Sekkou au Chacal.

"Juste un instant," répondit Massad. Il sortit l'étrange cristal vert lumineux de sa veste, l'Ame du Tueur. Il prononça quelque mot devant lui, et le pointa vers les soldats. A ce moment, les corps proches des Sauterelles et des policiers se remirent sur pieds. Leurs yeux illuminés du feu rougoyant de magie maudite. Les troupes de choc ouvrirent le feu immédiatement. "Maintenant, ils sont distraits," dit Massad, et les deux hommes coururent vers le centre de la galerie commerciale.

"J'ai envoyé l'ogre chercher une autre sortie," dit Sekkou. "Il est à l'étage." Ils se regardèrent tous les deux, alors qu'un hélicoptère passait au-dessus d'eux.

"Ils vont mettre des troupes sur le toit ?" demanda Massad.

"J'espère qu'ils le feront," dit Sekkou. "C'est comme ça que j'ai l'intention de me tirer d'ici."

Les deux hommes coururent vers l'ascenseur, maintenant hors d'usage, vu que la police avait coupé le courant dans tout le centre commercial. Le premier étage était en meilleur état que le rez-de-chaussée, car il avait été épargné par la frénésie de la première bataille Sauterelle-police. Le centre semblait tout simplement fermé. Seuls les sons des goules qui hurlaient et des coups de feu brisaient l'illusion. Massad et Sekkou marchèrent lentement jusqu'à l'étage, du verre craquait sous leurs bottes.

"On dirait que votre petite mission d'entraînement ne s'est pas bien passée," dit Massad. "Je pense que nous sommes les seuls survivants."

Sekkou haussa les épaules. "Les Licornes ont apparemment pris les choses en main, dans le petit Jigoku. Laissons-leur cette victoire, ça nous permettra d'être sous-estimés lors de conflits plus importants. La plupart de ces nouvelles recrues étaient sans valeur. Ils n'auraient rien pu faire de mieux que de servir de chair à canon."

"Je me demande comment va réagir Inago, en l'apprenant ?" demanda Massad. Il s'approcha de la vitrine brisée d'une boulangerie, et s'empara d'une poignée de biscuits.

"Je me fiche de ce que pense Inago," dit Sekkou. "Ses motivations deviennent excessivement sinistres, dernièrement, un peu trop à mon goût."

"Je suppose que tous les amis finissent par s'éloigner un jour," rit Massad. "Un biscuit ?"

Sekkou observa le biscuit. "Casse-toi avec ça."

"Je parie que tu n'arrives pas à manger, avec ce casque sur la tête, de toute manière," gloussa le Chacal. "Est-ce que tu as un visage, sous ce truc ?"

"Arrête tes conneries, Chacal," dit Sekkou, irrité. "Les Licornes vont nous entendre."

"Pas avec tout le bruit qu'ils font. Au fait, c'était quoi ce boulot dans la joaillerie ?" demanda Massad, mordant un coup dans un biscuit, et le jetant ensuite.

"Le marchand cachait un objet particulier que je cherche depuis longtemps," dit Sekkou. "Ca m'énerve d'avoir laissé Jiro seul avec lui. J'ai pas encore complètement confiance en ce garçon, mais j'avais pas trop le choix. Si rien d'inattendu ne s'est produit, je suis sûr qu'il a réussi à ouvrir le coffre et à se tirer tranquillement. C'est un gars intelligent."

"Je suis doué pour retrouver les gens," proposa Massad avec un sourire carnassier. "Dis-moi quel est cet objet, et je traquerai Jiro pour toi."

Sekkou lança un regard au Chacal. "Je n'ai pas plus confiance en toi," dit-il.

"C'est à cause de la nécromancie, pas vrai ?" répondit Massad avec une colère feinte. "Ca crée toujours des barrières pour les nouvelles amitiés."

"Par les Sept Tonnerres, tu vas la fermer, Chacal ?" cracha Sekkou. "Si tous les gens comme toi parlent autant, c'est pas vraiment un miracle que vous soyez des proscrits."

Massad gloussa pour lui-même, tomba dans le silence pendant un certain temps. Quelques instants plus tard, Le Chacal redressa la tête avec curiosité. "Tu entends la musique ?" demanda-t-il.

Sekkou écouta lui aussi, puis acquiesça. "On dirait que ça vient de par là," il désigna un grand magasin de musique. Ils avancèrent lentement et observèrent à l'intérieur. La-dedans, Kaibutsu était assis devant un orgue électrique, jouant une valse lente et triste. Le clavier semblait ridiculement petit comparé aux mains du gladiateur, mais il jouait assez facilement, un petit sourire sur son énorme visage.

"Par les Fils de la Pharaon," jura Massad. "Maintenant, je pourrai dire que j'ai tout vu."

"Kaibutsu !" s'exclama Sekkou en rentrant dans le magasin. "Par Jigoku, qu'est-ce tu fais ?"

Kaibutsu releva soudain les yeux, embarassé. La musique s'arrêta. Il se releva, en rougissant. "Kaibutsu désolé," dit l'ogre. "Vu le piano et rappelé plus joué depuis longtemps. Kaibutsu voulu voir s'il se souvenait."

"Et bien, tire-nous d'ici et je te jure que je t'achète ton propre piano," dit Sekkou, irrité. "Tu nous as trouvé un moyen de sortir d'ici ou pas ?"

Kaibutsu acquiesça et indiqua vers le haut. Sekkou et Massad levèrent les yeux au plafond. Les plaques avaient été enlevées, différents tuyaux et cables au-dessus d'eux avaient été arrachés ou mis de côté. Le soleil filtrait à travers un grand trou qui avait été percé dans le toit.

"Merveilleux," rit Sekkou. Le Sauterelle grimpa sur l'orgue et se hissa jusqu'au toit. Massad le suivit un instant plus tard. Kaibutsu s'agenouilla et sauta, se hissant aussi jusqu'au toit avec une agilité surprenante. Les trois se trouvaient maintenant debouts sur le toit, clignant des yeux sous le soleil pendant quelques instants, en observant le toit gris et plat du centre commercial.

"Ne bougez plus !" cria une voix surprise. Une Vierge de Bataille Otaku se tenait sur le toit à quelques mètres, pointant un fusil de sniper sur eux.

"GRAGGGHH !" rugit Kaibutsu. L'ogre leva ses deux poings au-dessus de sa tête et les abattit sur le toit. Une vague de tuiles brisées explosa devant lui, et toutes les personnes sur le toit, Licorne, Chacal et Sauterelle, vacillèrent et tombèrent. La Vierge de Bataille chercha son fusil, mais Massad se trouvait devant lui, souriant. Il pointait un pistolet droit sur son casque.

"Mais, tu n'es pas un soldat anti-émeute," gloussa-t-il, s'accroupissant devant elle. "On s'est déjà rencontrés, pas vrai ?"

Elle retira son casque et le posa sur le côté. Ses longs cheveux noirs se répandaient sur ses épaules, et des yeux verts et colériques fixaient le Chacal.

"Oui, tu es l'une de ceux qui ont abattu mon ami, Kamid," dit Massad. "A la Tour Shinjo." Il jeta un coup d'oeil au badge sur sa poitrine, pour lire son nom. "Ravi de te rencontrer à nouveau, Otaku Sachiko."

"Vous autres, Licornes, avez mis le paquet pour stopper les Sauterelles, Otaku," dit Sekkou. "Y'a une raison particulière ? Vous avez toujours montré plus de tact avec nous, par le passé."

Sachiko regarda Sekkou de travers. "La Tour Shinjo a instauré la loi martiale dans le Petit Jigoku. Votre règne de terreur est terminé, Sauterelle."

"J'voudrais pas avoir l'air rabat-joie, mais il n'a même pas encore commencé, fillette," répondit Sekkou. "Maintenant, relève-toi."

Sachiko se releva lentement, prudemment, attendant n'importe quelle occasion qu'elle pourrait exploiter. Soudain, une rafale de vent balaya le toit, alors qu'un hélicoptère Shinjo s'élevait sur le côté du centre commercial. Sachiko se laissa rapidement tomber par terre, donnant au passage un coup de poing rapide dans les parties intimes d'Omar Massad. Elle s'empara rapidement du pistolet qu'il tenait en main, attrapa ses bras, et le fit passer par-dessus son épaule et il retomba avec un bruit sourd. Kaibutsu la chargea, mais elle releva le pistolet de Massad et tira sur lui entre les deux yeux. L'ogre hurla de douleur et tomba à genoux. Sachiko tourna sur elle-même et pointa le pistolet sur Sekkou. Sekkou tenait une longue et fine baguette dans sa main.

"Tu sais ce que c'est, cet appareil ?" demanda le Sauterelle.

Sachiko le regarda de travers. "Ca ressemble à une baguette OEM Sauterelle," dit-elle. "Essaie toujours de l'utiliser, je ne porte aucun appareil électronique."

"Bien vu," répondit-il avec un petit rire étouffé. "Mais ce n'est pas toi que je menace." Il orienta la baguette vers l'hélicoptère. "Maintenant, pose ce pistolet ou tous tes copains policiers dans l'hélicoptère vont mourir. J'imagine même qu'un crash de cette hauteur provoquerait une bien belle explosion, avec la quantité de carburant que ces véhicules transportent d'habitude. Ca pourrait même emporter quelques badauds avec. Qu'est-ce que tu en penses, samurai ?"

Sachiko jeta un regard à l'hélicoptère et à nouveau vers Sekkou, hésitante.

"Je me déciderais vite, à ta place, Otaku," dit Sekkou. "Je t'ai donné tout ce temps parce que tu ne connais pas ma répution, je suppose."

Sachiko jeta le pistolet un peu plus loin, sur le toit. Massad tituba pour se remettre sur pied et le ramassa, le pointant sur la Vierge de Bataille. "Vous ne vous en sortirez pas comme ça," dit Sachiko.

"Comme c'est étrange," dit Sekkou. "On se croirait dans un film d'action ou un truc du genre. Maintenant, prends ta radio, Licorne. Dis à cet hélicoptère d'atterrir sur le toit."

Sachiko obéit à contre-coeur. L'hélicoptère se posa rapidement à six mètres de là. Sekkou sortit son propre pistolet de sa veste, tenant Sachiko en respect, tandis que Massad expulsait le pilote et le copilote hors du véhicule. Massad s'assit dans le siège de copilote tandis que Kaibutsu s'entassait à l'arrière. "Tu sais piloter ce genre d'engin ?" demanda Massad à Sekkou.

"Bien sûr," répondit le Sauterelle. "C'était le plan." Il recula lentement vers l'hélicoptère.

"Vous n'irez pas bien loin", dit Sachiko. "Je vous retrouverai."

"Tu ne devrais pas me tenter pas comme ça," rit Sekkou. Il tira avec le pistolet. Sachiko trébucha et tomba à la renverse sur le toit. Les deux pilotes de l'hélicoptère relevèrent les yeux de surprise et de peur. "Si j'étais vous," dit le Sauterelle. "Je ne perdrais pas mon temps à essayer de nous pourchasser. Appelez une ambulance tant qu'elle est encore en vie. Salut." Le Sauterelle se retourna pour grimper dans l'hélicoptère, les pans de sa longue veste claquaient dans le vent créé par les rotors. Il s'installa dans le siège de pilote et s'empara des commandes, soulevant l'hélicoptère Shinjo dans les airs.

Sur le toit, Sachiko étreignait son estomac de douleur, et regardait Sekkou de travers. Il lui fit un petit signe, puis les ténèbres s'emparèrent d'elle.


"Alors, qu'est-ce que vous pensez de tout ça, Keijura ?" demanda Koyo. L'homme filmait sans arrêt avec sa caméra video, les yeux sur le Trône de Diamant.

"Je n'en sais rien," répondit Keijura. Le jeune journaliste regarda la foule avec nervosité. La salle du trône était remplie de monde, de journalistes, de politiciens, et de parasites sociaux en général, tous rassemblés pour entendre les dernières déclarations de l'Empereur. Si une autre situation du genre de celle de Dojicorp se produisait, le bain de sang serait encore plus grave que la fois précédente.

"Vous pensez qu'il va dire quelque chose d'important ?" demanda Koyo. Il regardait Keijura avec un grand sourire sur le visage. Ikoma Koyo était nouveau chez KTSU, un jeune homme zélé qui attendait son premier grand scoop. Keijura plissa le front. Il se rappelait lorsqu'il était pareil, et ce n'était pas il y a si longtemps.

"C'est Yoritomo VI," répondit Keijura. "Bien sûr que ça va être important. Tu dois juster t'assurer que ta caméra tourne. Quelque soit ce qu'il va annoncer, nous ne voulons pas le manquer."

"Pigé, chef," dit Koyo avec un petit salut moqueur.

Keijura sourit et regarda ailleurs. Le respect soudain et flatteur que les autres journalistes faisaient preuve à son égard était gênant, mais il ne voulait pas être impoli. Dans les derniers mois, sa carrière avait pris un tournant radical, grâce à la chance. Il était passé du statut de petit journaliste anonyme à celui de visage le plus connu de la télévision d'Otosan Uchi. Il avait même entendu des rumeurs comme quoi le palais serait intéressé de lui faire passer une audition. Sa carrière ne pouvait pas être meilleure ; il aurait juste voulu que ce soit arrivé en d'autres circonstances. La tentative d'assassinat de l'Empereur, la déclaration de guerre, la destruction de Medinaat-al-Salaam et l'Invasion Senpet, il avait été le premier à couvrir chaque histoire. Il avait également été le premier à faire reluire chacun de ces évènements avec l'éclat brillant de la tromperie, pour la gloire de l'Empereur ; et chaque fois, il sentait qu'il perdait un peu de son âme.

"Hé, regardez la-bas," dit quelqu'un près d'eux. "C'est Akodo Daniri !"

Keijura tourna la tête et observa la foule. Effectivement, c'était la légendaire crinière blonde de l'immanquable Akodo Daniri. L'acteur était vraiment arrivé tard, mais les autres lui faisaient de la place pour arriver à l'avant de la foule. Certains avaient vraiment beaucoup de chance, remarqua Keijura. Il était coincé à l'arrière de la foule, où son caméraman n'aurait guère de chance de faire une bonne prise de quoi que ce soit d'important. Le silence se fit dans la salle et Koyo poussa Keijura avec son coude. "Regardez," murmura-t-il, en faisant un signe de tête vers le fond de la salle. "Le voila."

Les grandes portes à l'arrière du trône s'ouvrirent avec un grondement de pierre qui racle sur le sol. Entre les deux grandes portes se tenait un homme, vêtu de l'armure ancestrale vert sombre de la Mante. Son visage était caché sous les ombres de son heaume, bien que ses yeux semblaient briller sous celui-ci. Une paire de kama pendaient à sa ceinture, des batons courts avec une lame recourbée à leur extrémité. Ses mains étaient relâchées à ses côtés, prêtes à saisir ses kama. Il ressemblait plus à un conquérant qu'à un dirigeant. Les hérauts proclamèrent son nom.

"Saluez tous le Fils des Orages, l'Empereur de Rokugan, YORITOMO !"

La foule l'acclama, s'inclinant très bas alors que l'Empereur entrait dans la pièce, à l'exception des journalistes et des photographes. Il était connu que les médias étaient autorisés à ignorer leur marque de respect envers l'Empereur ; après tout, il est difficile de prendre une photo lorsque l'on est prostré sur le sol. Yoritomo poursuivit sa marche. Ses yeux étaient rivés sur le trône alors qu'il avançait, indifférent à ses sujets devant lui.

Keijura se tourna vers Koyo, curieux. "Où est la Garde de la Mante ?" murmura-t-il. "D'habitude, ils suivent l'Empereur partout."

"Ouais," dit Koyo, plissant le front en acquiesçant. "C'est vraiment étrange. Je me demande où ils sont ?"

L'Empereur se tourna devant son trône. Il tendit la main, paume orientée vers le sol, et parla. "Peuple de Rokugan, loyaux sujets, relevez-vous," dit-il. Sa voix était grave et forte, emplissant la pièce sans l'aide de micros ou d'électronique. Les courtisans et les politiciens se relevèrent à son ordre, et l'Empereur s'assit. Il restait assis dans le silence le plus total, les yeux rivés sur le fond de la pièce. La foule assemblée commença à murmurer doucement, se demandant ce qui allait arriver.

"L'Empereur semble attendre quelque chose," murmura Keijura, en se tournant vers la caméra. La retransmission se faisait en direct dans tout Otosan Uchi. "Chacun se demande ce qui va se passer maintenant."

Alors, une voix naquit dans le fond de la pièce, et toutes les têtes se tournèrent pour en voir l'origine.

"Fils des Orages, Lumière de l'Empire, Protecteur de Rokugan, Votre Majesté Yoritomo VI, le Prince Kameru de Rokugan vous adresse ses salutations." L'héritier Impérial s'avança dans la pièce et s'inclina profondément devant son père. Le jeune homme était vêtu d'une armure complète et formelle, et portait les lames ancestrales de la Mante à sa ceinture. Un murmure parcourut l'assemblée.

Yoritomo le contempla depuis son trône, son regard croisant celui de son fils. "Nous vous accueillons dans notre Palais, Prince Kameru de Rokugan. Quelles nouvelles m'apportez-vous en ce jour ?"

"De grandes nouvelles, ô Fils des Orages," répondit Kameru. "Des nouvelles de salut pour l'Empire. Les Fortunes nous ont souri, aujourd'hui. Nous avons un visiteur."

"Un visiteur ?" répondit Yoritomo, un soupçon de curiosité dans sa voix.

"Que font-ils ?" murmura Koyo à Keijura, à l'écart de la caméra.

"Ils font une sorte de spectacle, manifestement," répondit Keijura. "Ils sont sur le point de révéler quelque chose d'important, et ils veulent le faire publiquement. Du moins, c'est ce que je pense."

"Oui," dit Kameru. Il fit un large sourire. "Le descendant de Shinsei."

Le silence de la salle du trône fut immédiatement anéanti. Des flashs surgirent de partout. Des cris d'indignation et des cris de joie surgissaient dans toute la pièce. Kameru et Yoritomo restaient à leurs places, indifférents à ce qui se passait. Keijura saisit rapidement Koyo par le col, le tirant au bord de la foule, où ils seraient plus proches du Prince Kameru. Le journaliste tendit son micro le plus près possible du Prince, du moins, aussi près qu'il l'osa. "Prince Kameru," cria Keijura. "D'autres personnes ont proclamés être le véritable descendant. Comment pouvez-vous être sûr qu'il s'agit bien du vrai Shinsei ?"

Kameru se retourna et regarda vers Keijura, le regard dur. Keijura attendit nerveusement sa réponse, espérant que son réflexe ne l'avait pas emporté dans des eaux dangereuses. "Il nous a été présenté par la Championne du Phénix et par une naga éveillée," dit Kameru. "Les Moines de l'Ordre de Karasu ont également confirmé ce matin que cet homme était le vrai descendant. Et si tout ceci n'est pas encore suffisant pour vous convaincre, alors peut-être aimeriez-vous le rencontrer vous-même ?"

Un autre murmure parcourut la foule. Yoritomo se leva de son trône, levant une main pour demander le silence. La foule obéit rapidement. "Oui, Prince Kameru," dit Yoritomo. "Nous voulons rencontrer le descendant de Shinsei. Faites-le venir ici."

Kameru acquiesça. Venant de sous le sol de la salle du trône, le grondement de tambours taiko commença. Kameru poursuivit sa marche vers le trône, accompagné du battement des tambours, et la Garde de la Mante s'avança dans la salle du trône, derrière lui. Au milieu des gardes marchait un homme simple, un petit homme chauve portant une robe marron foncé. Il portait le symbole de l'Ordre du Dragon sur son dos, et une large capuche couvrait son visage. La Garde Mante observait la foule attentivement, prête à refouler toute tentative visant à s'approcher du descendant et visant à découvrir son identité. Les portes de l'arrière de la pièce se refermèrent d'un bruit sourd, scellant la pièce.

La Garde Mante s'avança le long de la barrière séparant la foule de l'estrade portant le Trône de Diamant, formant une ligne devant la foule. Kameru et le descendant continuèrent leur chemin vers Yoritomo, côte-à-côte. Finalement, ils atteignirent le trône. Yoritomo ôta son heaume, révélant ses traits fins et ses yeux sombres. Il s'inclina profondément devant le descendant de Shinsei. Le descendant lui rendit son salut, puis se retourna et se plaça aux côtés de l'Empereur. Il jeta son capuchon en arrière et un murmure confus parcourut la foule.

Keijura étouffa. Il reconnut l'homme immédiatement. "C'est Hoshi Jack !" dit-il à la caméra. Le peuple de l'Empire écoutait ses mots à cet instant, révélant leur sauveur pour la première fois. "Citoyens de Rokugan, le nouveau descendant de Shinsei a été révélé et ce n'est nul autre que le présentateur de l'Heure du Tao, lui-même ! C'est incroyable ! Comment est-ce possible ?" Il se retourna pour voir la scène.

La foule se tut à nouveau, attendant les moments de Shinsei et de l'Empereur. Finalement, Yoritomo se tourna vers Hoshi Jack et parla, "Moi, Yoritomo VI, je vous accueille dans le Palais de Diamant," dit-il. "Je vous demande votre avis et votre conseil."

Hoshi Jack dévisagea l'Empereur quelques instants avant de répondre. "Malheureusement," dit-il, "Je crains que vous n'ayez pas assez de temps pour l'écouter. Je sens qu'un grand tumulte s'approche de votre règne."

Le visage de l'Empereur devint tendu, irrité. Cette partie de la cérémonie n'avait manifestement pas été prévu. "Que voulez-vous dire ?" dit-il. "Combien de temps nous reste-t-il ?"

Les portes à l'arrière de la pièce s'ouvrirent à la volée, avec un grand vacarme. Les journalistes et les courtisans retenaient leur souffle, alors qu'un grand nuage de poussière s'éleva des portes brisées. Les yeux de Yoritomo se rétrécirent en voyant Doji Meda entrer dans la pièce, à la tête d'une escouade de soldats Daidoji.

"Il n'en reste plus," dit Hoshi Jack en plissant le front.

Keijura eut du mal à avaler. Il était directement derrière les troupes de Meda. Quelques Daidoji regardèrent le journaliste avec des regards glacials.

"Que fait-on ?" murmura Koyo.

"Continue de tourner," répondit Keijura. "Par les Fortunes, continue de tourner."


Yasu poussa ses cheveux hors de ses yeux avec un geste confus. Le vent soufflait en plein milieu de son visage, lui rappelant en permanence pourquoi il n'avait jamais aimé les bateaux. Il grommela pour lui-même et enleva son jingasa.

"Qu'est-ce qui ne va pas, Yasu ?" demanda Yasuki Kenben de l'avant du petit bateau. "Vous n'aimez pas la mer ?"

Yasu regardait les eaux de la Baie du Soleil d'Or, une expression amère sur le visage. "Je n'ai pas confiance en tout ce qui bouge et qui ne peut pas être tué," dit-il.

"C'est une honte," cria à nouveau Kenben, une expression joyeuse sur le visage. "Je vis pour la mer. Vous devriez vraiment lui donner une chance, Yasu. Pouvez-vous faire ça sur la terre ?" Le pilote Yasuki dirigea le bateau directement vers une énorme vague et accéléra au maximum, soulevant l'hydroglisseur à près d'un mètre de hauteur. Il atterrit à nouveau sur l'eau avec une explosion de gouttelettes et continua à toute allure.

Yasu s'assit à l'arrière du bateau, fermement agrippé à son siège. "Faites encore ça une fois, Kenben," dit Yasu d'un ton laconique, "et vous aurez la chance de rentrer à la maison à la nage."

Kenben éclata de rire, pas le moins du monde intimidé par le grand Crabe. Le Yasuki était dans son élément, ici, et il le montrait. Yasu se dit qu'il devrait donner une bonne correction à l'homme une fois qu'ils seraient de retour à Kyuden Hida, juste pour remettre les choses à leur place. Le chateau géant apparut dans le port devant eux, à un quart de mille nautique. Plusieurs autres bateaux peints en rouge et argent du Clan du Crabe se dirigeaient aussi vers l'ile artificielle. Aucun n'allait dans la direction opposée, en direction de la ville. L'hydroglisseur de Kenben glissa lentement vers l'un des quais entourant Kyuden Hida, et fut rapidement soulevé et entraîné dans les entrailles de la forteresse. Ils arrivèrent dans une énorme pièce avec plusieurs plateformes hydrauliques, chacune contenant une grande quantité d'eau et un hydroglisseur Crabe qui avait été arraché à la baie.

"Qu'est-ce que vous pensez de tout ça, Yasu ?" demanda Kenben, remarquant le grand nombre de Quêteurs qui attendaient dans le hangar à bateaux. "On dirait que nous sommes tous rappelés à la forteresse."

"Je m'en fiche," répondit Yasu. Il sauta hors du bateau et étendit ses bras et son dos, en marchant le long du quai. "Peut-être que nous rentrons à la maison. Si c'est ça, ça me convient très bien. Je suis prêt à me tirer de cette cité. J'espère juste qu'ils me laisseront prendre mon camion."

"Marre de la cité ?" demanda Kenben. Le petit Yasuki sauta sur le quai à côté de Yasu, glissant légèrement sur le dallage glissant. "Mais j'ai entendu dire que vous étiez vraiment proche de la daimyo Phénix. C'est passé sur la Chaîne Doji, alors que vous dansiez tous les deux à la cérémonie de l'Empereur, l'autre jour."

"C'est justement ça," répondit Yasu. "Je ne suis pas venu à la cité pour faire du baby-sitting avec une Phénix et pour passer à de stupides émissions Grue à sensations. Et maintenant, Shinsei est là aussi, par Hida ! Si je reste ici plus longtemps, la prochaine chose que je vais découvrir, c'est que je suis l'un des Sept Tonnerres ou une autre connerie du même genre."

"Qu'Osano-wo nous vienne en aide si ça devait se produire," dit une voix grave venant de derrière eux.

Yasu et Kenben se retournèrent pour voir la source de cette voix. Kenben sursauta de surprise et s'inclina profondément. Yasu se contenta de sourire puis éclata de rire. Un énorme samurai en armure bleu et argent des Quêteurs se tenait devant eux. Il ressemblait beaucoup à Yasu, mais son visage était plus marqué par l'âge, et ses cheveux avaient maintenant une teinte grisâtre. A ses côtés se tenait un homme plus petit, avec de longs cheveux noirs et des yeux perçants, vêtu de la veste lâche et du pantalon des chasseurs de sorciers tsukai-tsugasu. Une paire de gardes du corps Hiruma se tenaient juste derrière eux, ayant manifestement l'air de s'ennuyer.

"Mes salutations, puissant Tengyu-sama," dit respectueusement Kenben, "Mokuna-sama."

Le daimyo Crabe acquiesça légèrement au Yasuki et le congédia. Kenben se dirigea rapidement vers la sortie du hangar, appelant certains amis qu'il avait reconnus. Hida Tengyu se tourna vers Yasu. "Yasu," dit-il, la voix indifférente.

"Papa !" s'exclama Yasu. Il s'avança et ouvrit les bras. Tengyu souleva un sourcil dédaigneusement, puis fit un sourire aussi large que celui de Yasu. Le père et le fils s'étreignirent, leurs armures métalliques s'entrechoquèrent bruyamment.

"Comment vas-tu, fiston ?" demanda Tengyu, en reculant d'un pas pour observer le jeune homme. "Je n'ai entendu dire que de bonnes choses sur toi, de la part de ton oncle."

"Vraiment ?" répondit Yasu. "Pourtant, il n'a fait qu'amoindrir les faits, je t'assure. Où est Toshimo, au fait ?"

Le visage de Tengyu se voila légèrement. "Il est toujours dans la cité," dit-il, une note d'inquiétude dans sa voix. "Il termine les dernières améliorations de la Machine de Guerre Akodo."

"Ce tas de ferraille ?" souffla Yasu.

"Ne t'en moque pas trop vite, Yasu," sourit Tengyu. "Nos arrangements avec Kitsu Ikimura stipulent que Toshimo disposera d'une copie des plans d'Akodo et aura la permission de construire notre propre modèle. C'est déjà prévu dans les ateliers de conception."

"Si elle a l'air aussi ridicule que le robot de Daniri, je ne la conduirai pas," promit Yasu. "Mokuna," dit Yasu, faisant un signe de tête au chasseur de sorciers.

"Yasu," répondit Mokuna. "Ca fait longtemps. Mon neveu te passe le bonjour." Le chasseur de sorciers sourit légèrement.

"Comment va Hojo ?" demanda Yasu, souriant lui aussi. Kuni Hojo était l'une des rares personnes que Yasu n'avait jamais battu lors d'un combat, bien que cela ne fut faute d'essayer.

"Il va bien," dit Mokuna. "Il parle souvent de toi, et espère que tu lui rendras bientôt visite."

"Ok, alors," dit Yasu d'un ton qui n'engage à rien. "Alors, papa, est-ce que Kyuden Hida retourne au Sceau ou quoi ? On dirait que tout le monde est rappelé."

Le visage de Tengyu devint soudain très sérieux. Il fit un signe de tête à ses gardes du corps et ils partirent rapidement. Le champion du Crabe regarda autour de lui. Lorsqu'il fut sûr que personne à part Mokuna et son fils n'était à portée d'oreille, il se tourna vers Yasu. "Ce que je suis sur le point de te dire est une information extrêmement sensible. Je te demande de ne pas la répéter."

Yasu acquiesça, son visage devint lui aussi très sérieux. "Bien sûr," dit-il. "Tu peux tout me dire, papa."

Tengyu prit une profonde inspiration. "Yasu, je sais que tu es au courant des récentes difficultés du Clan du Crabe. Des portails vers Jigoku s'ouvrent un peu partout à la surface de Rokugan. Nous avons à peine assez de Quêteurs pour les patrouiller, et à peine assez de jade et de cristal à leur fournir. C'est en partie une des raisons pour lesquelles nous avons rendu mobile le Kyuden Hida, pour que nous puissions emmener tout le poids de notre puissance de feu où elle est nécessaire à un moment précis."

"Je savais déjà tout ça," dit Yasu. "Je sais aussi que Yoritomo ne semble pas très enthousiaste à l'idée de nous apporter les fonds dont nous avons besoin."

"Oui," acquiesça Tengyu. "Il ne voit que sa propre guerre comme une menace pour Rokugan. Il ne reconnait pas la bataille que nous livrons maintenant depuis deux cent ans. Le fait est que nous avons besoin d'argent et de matériel, et que les Mantes ne nous donnent rien."

"Mais Doji Meda l'a fait," répondit Yasu.

Le daimyo Crabe sursauta de surprise et regarda Mokuna. "Comment sais-tu ça, mon fils ?" demanda Tengyu.

"J'étais avec Toshimo la première fois où il a parlé à Meda, le jour où l'ultimatum s'est écoulé," dit Yasu. "Je me suis douté que ce n'était pas terminé. Que Meda viendrait te parler, qu'il essaierait de te faire voir son côté des choses. Et puis, le camion l'a confirmé. Les améliorations que Toshimo a mises au point, il n'aurait jamais pu se le permettre un mois auparavant. Alors, j'ai fait quelques vérifications, et ces nouvelles armes sont toutes faites à partir de matériel Dojicorp."

"Et je parie que tu sais ce que Meda veut en retour," dit Mokuna.

"Il ne veut pas nous avoir dans son chemin lorsqu'il va s'occuper de Yoritomo," répondit Yasu.

"Ou, si la situation l'exige, que nous l'aidions," dit Tengyu. "C'est pour ça que Kyuden Hida reste dans la cité depuis si longtemps. Tout est en ordre avec les moteurs, on reste ici comme garantie pour le coup d'état de Meda."

"Une sale besogne que de renverser un Empereur," dit Yasu.

"Nous avons espéré ne pas en arriver là," dit Tengyu, "mais Yoritomo a encore des Dragons de Feu à sa disposition et a bien l'intention de les utiliser. Nous ne pouvons pas nous permettre d'être d'une loyauté aveugle comme nos ancêtres, quand un homme peut détruire le monde rien qu'en appuyant sur un bouton."

Les trois Crabes restèrent debouts et silencieux pendant un certain temps, considérant le poids de ce qui a été dit.

"Dans tous les cas, je dois applaudir votre fils, Tengyu," dit Mokuna d'un ton admiratif. "Il a compris un nombre incroyable de choses avec très peu d'indices. Malgré sa réputation, je ne pensais pas qu'il était si intelligent."

"Je suis un gars plein de ressources," répondit Yasu. En fait, toute cette histoire avait été comprise par Hiruma Hayato, avec qui il avait parlé plus tôt, aujourd'hui. Hayato était humble. Il ne pensait pas que Yasu prendrait tout le mérite de la découverte. "Alors, je parie qu'aujourd'hui, c'est le grand jour, hein ?"

Tengyu acquiesça. "Aujourd'hui, c'est tout ou rien. Meda nous fera savoir s'il a besoin de notre aide. Pendant ce temps, on attend simplement. J'ai ordonné à tous les Crabes de la cité de rentrer à bord du Kyuden Hida. Jusqu'à maintenant, tout le monde a répondu à l'appel sauf un."

"Toshimo," dit Yasu.

"Exactement," répondit Tengyu. "Tu sais comment est ton oncle lorsqu'il est au milieu d'un projet. On ne peut pas se permettre de le perdre, Yasu. Et surtout pas maintenant. J'aimerais que toi et Mokuna retourniez en ville et le trouviez. Ramenez-le ici. Assommez-le et fourrez-le dans un sac si nécessaire." Yasu fit un large sourire.

"Seulement si nous sommes obligés de le faire, Yasu," ajouta Mokuna.

"Vous ôtez le côté amusant de la chose," dit Yasu.


Sumi soupira d'exaspération et raccrocha violemment le téléphone.

"Qu'est-ce qui ne va pas ?" demanda Mojo. Le yojimbo était assis paresseusement dans le coin du bureau de Sumi, feuilletant un magazine de sport.

"Je parie qu'aucun de ces Crabes ne me prend au sérieux," dit-elle. La jeune daimyo Phénix s'effondra dans une grande chaise en bois, frictionnant ses tempes pour alléger la tension en elle.

"Qu'est-ce que Yasu a fait, cette fois ?" demanda Isawa Kujimitsu, arrivant dans le bureau avec un grand sourire.

"Non, ce n'est pas Yasu," dit Sumi. "Je serais heureuse d'entendre les bêtises de Yasu, pour l'instant, crois-moi." Mojo releva un sourcil à cette remarque. "Non, c'est son père, Tengyu, le Champion Crabe. Je pense que c'est parce que je suis si jeune qu'il néglige le fait que je sois la Championne du Phénix. Il me traite comme une enfant."

"Et bien, ce n'est pas vraiment une surprise," répondit Kujimitsu. "Les Crabes sont très prudents avec nous, même depuis qu'ils ont hérités du devoir des Dragons, celui d'être nos gardiens. Parfois, ils ressemblent à des parents trop protecteurs."

"Nous ne sommes pas des enfants, Kujimitsu," dit Sumi. "Nous sommes les shugenja et les techniciens les plus talentueux de l'Empire. Tu penses que s'ils avaient un problème, ils le partageraient avec nous au lieu de nous le cacher ?"

Kujimitsu plissa le front. "Quel est le problème ?" demanda-t-il. "Qu'est-ce que t'a dit Tengyu ?"

"Il m'a conseillé d'envoyer tous les bushi et samurai Phénix en activité dans les Faubourgs, pour assurer une protection contre une émeute éventuelle des Sauterelles."

Mojo ricana. "C'est à des kilomètres du Petit Jigoku. Il y a autant de chance d'y avoir une émeute qu'une pluie de météores."

"Tu n'as pas besoin de me le rappeler," dit Sumi. "Les Crabes tentent de nous distraire de quelque chose. Je ne sais pas ce que c'est, mais j'ai un mauvais présentiment à propos de ça."

"Vous voulez que je parte pour vérifier ce qu'ils préparent ?" sourit Mojo. "Je ne suis pas en service actif, après tout."

"Non, pas encore, Mojo," dit Sumi. "Mais j'apprécie cette suggestion. Nous allons laisser Tengyu dévoiler son jeu. Je vais supposer que ses intentions sont toujours en faveur du bien, en dépit de ses méthodes. C'est ce qu'on attend d'un allié, en tout cas."

"Tu apprends très vite, Sumi-chan," dit Kujimitsu avec un sourire. "Tu seras une championne très ingénieuse, je le crains. Je vais devoir sélectionner le shugenja le plus borné que je puisse trouver pour le Conseil Elémentaire, afin de te tenir tête. Sinon, le Clan du Phénix prendra le contrôle de l'Empire entier."

"Merci, Kujimitsu," dit Sumi, reconnaissante. "Il est bon de savoir que tout le monde ne me croit pas incompétente. Comment se passent tes recherches pour le nouveau Conseil Elémentaire ?"

"Très bien, très bien," dit Kujimitsu. "Après la suggestion d'Asahina Munashi d'envisager des shugenja d'autres clans pour la tâche, ça devient plus facile. J'ai passé la journée d'hier avec certains de mes conseillers, pour examiner le passé des éventuels candidats et à envoyer des invitations à la plupart d'entre eux. L'avenir me semble favorable."

"Qui sont les candidats, si tu pardonnes ma curiosité ?" demanda Sumi.

"Aucun problème, Sumi," dit Kujimitsu. "J'ai déjà eu la réponse du frère de Iuchi Razul, Iuchi Hiro, qui est très intéressé par la position de Maître de la Terre. Je suis presque certain que Hoshi Hisato de la Confrérie sera intéressé de quitter sa retraite pour remplir le rôle de Maître du Vide. Ranbe Kuro de la Mante fera un très bon Maître du Feu. La position de Maître de l'Air est encore disponible. J'ai envoyé une invitation à un shugenja particulièrement doué, mais c'est un homme avec énormément de responsabilités. Je pourrais mentionner son nom, mais je crains de fâcher les kami et de le voir ainsi refuser l'invitation. Je suppose que je suis un vieil homme superstitieux," gloussa Kujimitsu.

"Et très sage," dit Sumi, riant elle aussi. "Tu détiens ta position dans le Conseil Elémentaire depuis de nombreuses années, Kujimitsu. Je n'oserais pas débattre sur le sujet des kami avec toi. S'il n'y a rien d'autre à propos duquel tu voudrais me parler, je pense que je vais sortir de cet horrible bureau et que je vais aller me dégourdir les jambes."

"En fait, il y a encore une chose," dit Kujimitsu. "J'ai été contacté par Shiba Gensu, ce matin. C'est le daimyo par intérim de la famille Shiba, depuis la mort de son cousin, Mifune. Il m'a posé certaines questions à propos de la succession des Shiba."

"Quel genre de questions ?" demanda Sumi.

"Et bien, tu possèdes l'Ame de Shiba maintenant," dit Kujimitsu. "Ils veulent savoir si tu as l'intention de prendre la tête de la famille."

Sumi le regarda, interloquée. "Mais je suis une Isawa."

"En vérité, en nom seulement," dit Kujimitsu. "Zul Rashid est un Shiba, bien qu'illégitime. Bien que la plupart des gens ne connaissent pas comment l'esprit se transfère, le coeur de la famille Shiba est très au courant."

"Mais je suis né dans une famille Isawa, élevée comme une Isawa," dit Sumi. "Je suis sûre qu'ils préfèreraient avoir l'un des leurs comme chef, non ?"

Mojo s'éclaircit la gorge. "Sumi ?" dit-il. "Si je peux me le permettre, je pense que ça pourrait être plus important que vous ne l'imaginez."

Sumi se tourna vers son yojimbo. "Comment ça, Mojo ?" demanda-t-elle.

"Et bien, le Clan du Phénix n'a jamais été un clan connu pour sa solidarité. Les Asako et les Isawa ont toujours été rivaux dans le domaine de la magie, et les Shiba ont toujours lutté pour prouver leur importance en tant que guerriers dans un clan de pacifistes. Seuls les Agasha s'entendent bien avec tout le monde, mais ils sont fort peu nombreux. Les Isawa ont toujours eu un grand pouvoir au sein du Conseil Elémentaire, et la parole des Asako a un poids énorme à cause de leur tâche au Grand Sceau. Et nous, Shiba, tout ce que nous avons, c'est ce lien avec le kami originel qui a créé notre clan, l'Ame de Shiba. Beaucoup de Shiba pensent que si nous n'avons pas le daimyo de notre côté, alors nous n'avons plus rien."

"Est-ce que tu penses ainsi, Mojo ?" demanda Sumi.

"Moi ?" Mojo réfléchit pendant un instant. "Et bien, non, je ne pense pas. Mais encore une fois, je vous ai vu grandir, Sumi. Je sais quel genre de personne vous êtes. Je sais que vous placerez toujours le bien du Phénix en premier. Mais le reste de ma famille ? Je ne sais pas. Ils se sentent vraiment inutiles depuis un certain temps et ça pourrait être la goutte qui fait déborder le vase."

"Ils ne quitteraient pas le clan, au moins ?" demanda Kujimitsu, sous le choc.

"C'est arrivé à d'autres clans," dit Mojo. "Je ne serais pas surpris. Gensu est un homme très fier. Je suis sûr qu'il ne s'inclinerait pas devant une championne Isawa."

Sumi grimaça, parcourant ses cheveux noirs d'une main nerveuse. "C'est une idiotie," dit-elle. "Nous n'avons pas besoin de ce genre de querelle ridicule, pas maintenant."

"Je suis d'accord," dit Mojo. "Mais à nouveau, je ne suis pas responsable. Je pense être à peu près le sept cent cinquante troisième sur la liste pour être daimyo des Shiba. Si tu arrives à mettre tous les autres en prison ou quelque chose du genre, alors je serais heureux de régler tout ça."

Sumi rit, en dépit de son irritation. "C'est une autre bonne suggestion, Mojo, mais non. Je suppose qu'il y a d'autres manières de régler ça. Peut-être devrais-je simplement changer mon nom ?"

"Cela ne les satisferait pas," dit Mojo. "Ils penseraient que vous leur jetez un os."

"Alors que veulent-ils que je fasse ?" demanda Sumi.

"Je dirais qu'ils espèrent un mariage politique," suggéra Kujimitsu.

Sumi regarda le Maître de l'Eau. "Quoi ?"

"Ils veulent que tu te maries avec un Shiba," répondit Kujimitsu. "Alors, tu serais techniquement un membre de leur famille. Tout serait résolu à l'amiable, et l'Ame de Shiba retournerait à leur lignée."

"Je n'ai que seize ans," dit Sumi.

"Seize ans et championne d'un Clan Majeur," corrigea Kujimitsu. "De plus, les femmes Rokugani plus jeunes que toi étaient souvent mariées, à l'époque."

"Oui, et elles se complaisaient dans leur propre fange, dans le passé, aussi," explosa Sumi, en se rasseyant sur sa chaise et en mettant le pied sur la table. "Ca ne veut pas dire que j'ai l'intention de réétablir la tradition."

"S'il te plait, Sumi, tu n'es pas raisonnable," dit Kujimitsu.

"Je sais, je sais," dit Sumi. "Je suis juste frustrée, c'est tout. Je n'aime pas l'idée que d'autres personnes décident de ma vie à ma place."

"Le fardeau du commandement," dit Kujimitsu.

"Je ne l'ai pas voulu," répondit-elle. Elle enfouit son visage dans ses mains, frottant ses yeux.

"Peut-être que nous devrions la laisser seule un moment," murmura Kujimitsu à Mojo. "Elle doit réfléchir à de nombreuses choses."

Mojo acquiesça. Les deux hommes quittèrent discrètement le bureau, laissant Sumi avec ses pensées. Elle se tourna vers Ofushikai, le katana Phénix. Sa poignée en perle brillait délicatement sur son présentoir.

"C'est entièrement de ta faute, tu sais ?" dit Sumi à l'épée.

L'épée ne répondit pas.


"Que signifie tout ceci ?" demanda l'Empereur. "Où est l'Armure d'Emeraude, Meda ?"

Doji Meda baissa les yeux sur son armure bleue Dojicorp. "Je ne suis plus le Champion d'Emeraude," dit-il. "Je renonce à mon titre."

"Tu en cherches un plus intéressant ?" demanda l'Empereur. Ses mains étaient fermement agrippées aux accoudoirs du Trône de Diamant. L'Empereur retenait à peine sa rage.

"Mon intention n'est pas de plonger l'Empire dans la discorde," dit Meda. "Donc, j'espère que nous pourrons régler ceci sans violence."

"Régler quoi ?" demanda Kameru. Il passa devant Hoshi Jack. Une de ses mains reposait sur une des Lames Ancestrales de la Mante.

"Yoritomo VI n'est plus apte à diriger Rokugan," dit Meda. Il franchit l'épaisse barrière séparant la foule de l'Empereur. "Nous, du Clan de la Grue, demandons à ce qu'il renonce immédiatement à son trône." La pièce se remplit de cris de stupéfaction, de rugissements de désaccord, mais pas une seule acclamation.

L'Empereur posa ses yeux sur la foule et ce fut le silence. "Et qui serait le successeur, Meda ?" demanda Yoritomo. "Toi ?"

"Si le peuple de Rokugan veut de moi, oui," dit le Grue. "Le temps de la monarchie est terminé. Le monde est devenu trop grand pour qu'un seul homme contrôle la destinée de l'Empire. Ta folie nous détruira tous, Yoritomo."

"Les autres clans ne vous soutiendront jamais, Meda," dit Kameru. "Vous allez plonger l'Empire entier dans une guerre civile."

"J'ai déjà toute l'aide dont j'ai besoin," répondit Meda. "J'ai pris mes précautions."

"Votre Majesté !" cria un garde à l'arrière de l'estrade de l'Empereur. "Matsu Gohei nous signale que les portes du Palais de Diamant sont scellées. Une bande de bushi des Clans Mineurs a pris les postes de garde de l'intérieur et a placé les systèmes de sécurité du Palais à leur intensité maximum. Il attend vos ordres."

"Dis-lui d'attendre," dit froidement Yoritomo. Il se retourna vers Meda. "Tu as raison, Doji Meda. Le temps n'est pas venu pour l'Empire d'être déchiré par la guerre civile. alors, je vais te donner mon trône." Yoritomo descendit les marches de l'estrade en direction du Champion d'Emeraude. L'Empereur n'était pas un homme jeune, mais il faisait preuve de la force et de la grâce d'un homme de la moitié de son âge. Les kama apparurent dans ses mains d'un claquement de doigt. "Tout ce qu'il te reste à faire, c'est de me le prendre."

Meda observa les kama, puis les yeux de l'Empereur. "Un duel, alors," dit Meda. "Nous allons nous battre, et celui qui survivra sera nommé Empereur."

"Je pense qu'il y a assez de témoins ici pour rendre ma proclamation légale," dit l'Empereur, en jetant un regard à la horde de journalistes et de caméras vidéos.

"Père, non !" cria une voix venant de la foule. Un des soldats Daidoji se fraya un chemin jusqu'à l'avant. Elle retira son mempo et le jeta sur le sol.

"Kamiko ?" dit Kameru, stupéfait.

La mâchoire de Meda s'ouvrit sous le choc. "Kamiko," dit-il. "Comment es-tu arrivée ici ?"

"Tu dois arrêter !" le supplia-t-elle. "Ce n'est pas juste ! Quelqu'un fait ce qu'il veut de toi !"

Le visage de Meda se voila d'un doute. Il jeta un regard à l'épée à sa ceinture. "Je suis venu jusqu'ici," dit-il. "Si c'est le seul moyen de sauver Rokugan, alors il faut que je le fasse. Je suis désolé, Kamiko." Il dégaina le katana ; sa lame s'éclaira d'une vive lumière bleutée. L'Empereur fit un geste à ses hommes, et ils reculèrent jusqu'au bord de la barrière, faisant un grand cercle sur l'estrade du trône, avec Yoritomo et Meda en son centre. Les hommes tournaient en s'observant, leurs visages étaient menaçants et intenses.

Kameru observa son père et le Champion. Il priait pour pouvoir faire quelque chose, mais il savait qu'il ne pouvait rien faire. Il releva les yeux, remarquant qu'Hoshi Jack se tenait à ses côtés. Les yeux du vieux moine étaient tristes. "Ainsi, c'est comme ça que tout se termine," dit Jack en soupirant. "Malgré toute la fameuse civilisation de Rokugan, toute notre sagesse et nos connaissances, c'est toujours avec la violence que les choses importantes se décident. Que pensez-vous de ça, Kameru ?"

"Je ne sais pas," dit Kameru. "J'espère seulement que mon père s'en sortira."

Jack acquiesça, et tourna les yeux vers la confrontation. Meda sauta en avant avec un cri sauvage, son katana fendant les airs. Yoritomo fit un roulé-boulé en avant, une technique datant des temps anciens où les Mantes étaient des marins et des pirates. Ce mouvement unorthodoxe perturba et déséquilibra Meda, et sa lame trancha le vide. Yoritomo se remit sur pied derrière le Grue, abattant un kama et faisant une profonde blessure à l'arrière de la cuisse gauche de Meda. L'armure de plastique se brisa et tomba sur le sol. Meda flanqua un revers de main dans le visage de Yoritomo, faisant pivoter de travers le heaume de l'Empereur et le faisant trébucher en arrière.

De part et d'autre du duel, les yeux de Kameru rencontrèrent ceux de Kamiko. Les deux s'observèrent craintivement, puis ils regardèrent tous les deux ailleurs.

Le Grue se retourna vers le Mante, son épée décrivit un arc de cercle dans l'air et passa à quelques centimètres du coeur de l'Empereur. Yoritomo retira son heaume, et son kama restant était prêt à agir. Meda cria de fureur et chargea Yoritomo. Le Mante projeta son heaume sur le Grue. Meda dévia le heaume avec son épée et aperçu que Yoritomo était déjà sur lui, le frappant plusieurs fois à la poitrine et au torse avec le manche de son kama.

Incapable de se servir de son épée dans un combat aussi rapproché, Meda sortit un petit couteau de sa ceinture et lacéra l'Empereur au visage. Yoritomo émit un grognement alors que son oeil gauche éclata dans une gerbe de sang. Il saisit le poignet de Meda avec sa main et fit plonger le kama droit vers le visage du Grue. Meda bloqua avec la garde de son épée, attrapant la lame courbe du kama. Les deux hommes restèrent ainsi, au milieu de la salle du trône, le centre politique de l'Empire, bloqués dans une impasse mortelle. Le premier homme qui ferait preuve de faiblesse mourrait. Yoritomo était le plus fort des deux, mais il était également le plus gravement blessé. Son visage et son oeil étaient inondés de sang ; il ne faudrait plus beaucoup de temps avant qu'il ne succombe. Leurs regards se figèrent et Yoritomo plissa le front.

"Et tu me traites de fou," grogna Yoritomo. "Tu devrais te voir, Meda. Tu apprécies ça."

Meda eut un sourire carnassier, son katana pulsait comme un feu liquide dans sa main. Soudain, la chaleur de l'épée disparut, dissipant la force de Meda en même temps. "Ambition," murmura Meda, en relevant les yeux vers la lame, alors qu'il comprenait soudain.

"Non," dit Yoritomo. "Stupidité." Il donna un coup de boule à Meda, lui écrasant le nez dans une explosion sanglante. Meda trébucha et Yoritomo donna un coup de pied dans l'estomac de celui-ci. Meda tomba à genoux. Il releva les yeux et lanca son couteau sur Yoritomo. La lame se logea dans l'épaule gauche de Yoritomo, mais ça ne ralentit pas l'avancée de l'Empereur.

"Non !" hurla Kamiko. "C'est l'épée ! L'épée de Sang !" Elle désigna le katana scintillant, qui gisait maintenant sur le sol.

"Père !" cria Kameru. "Vous ne pouvez pas !"

"Reste hors de tout ça, Kameru," dit Yoritomo, qui observait à présent son fils. "Regarde comment ton père dispense la justice de l'Empereur." Il se dressa devant Meda, maintenant son kama au-dessus de sa tête. "Ordonne à tes hommes de partir, et je te permettrai de faire seppuku, Doji Meda. Ton coup d'état est terminé."

Meda s'assit sur le sol, et le temps sembla ralentir. Il vit Yoritomo, froid et triomphant. Il n'y avait aucune pitié dans les yeux de l'homme. Il vit les yeux de Kameru, le Prince. Il avait l'air très jeune et très confus, heureux pour son père mais effrayé pour le père de son amour. Derrière lui se tenait celui qu'ils appelaient Hoshi Jack, le visage indifférent. Que faisait-il ici ? Et là, sur le sol et hors de portée, se trouvait Yashin, dissimulée sous la forme de l'Epée Ancestrale de sa famille. La lame brillait d'un grand éclat, comme pour se moquer de l'échec de son maître. Comment avait-elle pu remplacer Shukujo ? Il avait ordonné à Munashi de s'en occuper.

"Munashi," dit Meda à voix haute. L'homme était un artisan très compétent, aussi doué pour manipuler les artefacts magiques que pour manipuler les gens. Le vieux prêtre avait beaucoup à gagner avec la mort de Meda ; tout le monde savait qu'il était le conseiller le plus loyal de Seigneur Meda et chacun chercherait chez lui les conseils pendant l'absence de Meda. Il sentit une colère croître dans sa poitrine, et il sut qu'il avait été trahi.

Meda porta les yeux vers la ligne de soldats Daidoji. Leurs yeux étaient sinistres, tous fixés sur leur chef déchu. Un mot. Un mot, et il savait que leur devoir serait terminé. Il pouvait achever tout ceci, même maintenant. Et finalement, il vit Kamiko, ses yeux bleus emplis de terreur pour son père. Elle l'aimait toujours, même après tout ce qu'il avait fait. Si seulement il avait encore un peu plus de temps.

"Alors ?" demanda Yoritomo. "Je te le demande à nouveau, Doji Meda. Quelle est ta décision ? Est-ce que cette trahison sera ta seule faute, ou dois-je tenir ton clan entier pour responsable ?"

Doji Meda essuya le sang sur son visage et releva les yeux vers l'Empereur. "J'ai eu ma dose de violence," dit Meda. "Peut-être devrions-nous essayer la paix pendant un temps." Meda sembla très vieux, à cet instant, comme si toutes les années et tous les problèmes qui pesaient sur ses épaules venaient finalement de le rattraper. Ses épaules s'affaissèrent, mais son visage était triomphant.

Yoritomo s'arrêta, voyant non pas un ennemi mais l'homme qui avait été son ami et son conseiller pendant toutes ces années. Pendant un temps, la tempête de colère et de violence qui était devenue coutumière de l'Empereur se dissipa. "Peut-être suis-je un peu trop zélé, Meda," dit Yoritomo. "Jure-moi à nouveau fidélité et peut-être pourrons-nous éviter d'autres tragédies." L'Empereur rengaina son kama, et tendit la main au Champion d'Emeraude.

Une vague de surprise traversa la foule suite au soudain étalage de clémence de l'Empereur. Même Hoshi Jack sembla surpris par le soudain changement de situation qui venait de se produire entre les deux hommes. Kameru et Kamiko échangèrent un regard plein d'espoir.

"Non," dit une voix venant de la foule. Kitsune Maiko s'avança, sortit un pistolet de sa robe, et tira sur la nuque du Champion de la Grue. Le corps de Doji Meda resta immobile pendant un instant, puis s'écrasa sans vie sur le sol.


La jeune Agasha fronçait les sourcils avec nervosité, en regardant Hatsu. "Je ne pense pas que ce soit une bonne idée de voir le Seigneur Hoshi," dit-elle doucement. "Il a laissé des ordres très stricts vous concernant, afin que vous restiez dans votre chambre jusqu'à ce que vous soyez appelé."

Hatsu rétrécit ses yeux en observant la fille. Elle cachait quelque chose, c'était clair. "Pourquoi, Kyoko ?" demanda-t-il. "Suis-je un invité ou un prisonnier ?" Il se redressa prudemment, ses jambes inaccoutumées à supporter son poids après être resté tant de temps alité. Il enroula les draps autour de sa taille pour se couvrir en cherchant dans les tiroirs d'un commode proche.

"Et bien, un invité," dit-elle, la voix incertaine. "Mais vous devez savoir qu'il a des circonstances atténuantes. Seigneur Hoshi est très occupé et votre situation est plus qu'inhabituelle." Elle fit un pas vers lui. Il remarqua qu'elle avançait un peu maladroitement, comme si elle n'était pas sûre de l'endroit où se mettre.

Hatsu se retourna et releva ses sourcils. "Inhabituelle ? Faites-vous référence au fait que mon clan apparemment disparu soit finalement une société secrète de cultistes parlants de la fin des temps, du fait que j'ai été blessé mortellement et que maintenant je sois en pleine forme, ou de ce tatouage brillant sur ma poitrine ?" Il désigna le kanji du vide qui scintillait sur son torse. "J'espère que vous ne faites pas référénce à toutes ces choses, car elles me semblent toutes parfaitement normales."

Kyoko hocha la tête de dédain. "Il n'y a pas besoin d'être aussi agressif, Hatsu. J'essaie seulement de vous aider."

"Je suis un détective, Kyoko," dit Hatsu. Il découvrit un kimono vert qui semblait être de sa taille et il le plia sur son bras. "La dernière chose que vous voudriez faire, c'est de me cacher des choses. Non seulement ça ne marcherait pas, mais en plus, ça me rendrait soupçonneux. Maintenant, allez-vous me permettre de parler à ce Seigneur Hoshi ou pas ?"

Kyoko soupira. "Je ne vous arrêterai pas," dit-elle. "Vous êtes tétu, tout comme l'était le Tonnerre du Dragon avant vous. Vous tirerez des leçons de vos erreurs, tout comme elle."

Hatsu fit une pause un moment, embarrassé par la résignation dans les mots de la jeune femme. Pourquoi est-ce que tous les autres en savaient plus que lui sur sa destinée ? Un mois auparavant, il avait une vie agréable et normale. Maintenant, il lui semblait que tout ce qu'il savait de lui pouvait tenir aisément dans un dé à coudre. Hatsu fronça les sourcils et passa derrière le paravent shoji pour se glisser dans son kimono. Il lui allait parfaitement.

"Que vais-je voir de l'autre côté de cette porte ?" demanda Hatsu à Kyoko. Il s'avança vers la porte de la pièce et mit la main sur la poignée.

"Seul vous pourrez le découvrir," répondit Kyoko. Elle ne le regardait pas.

Hatsu ouvrit la porte. Soudain, sa tête explosa de douleur. Le rugissement d'une tornade agressa ses oreilles, et ses yeux furent aveuglés par un kaléidoscope de couleur. Il pouvait sentir que chacun des plis de son kimono de soie lui perforait les chairs, que chaque caillou sur le sol dallé s'enfouissait dans ses pieds nus. Une vague d'odeurs épouvantables lui assaillit les narines, et lorsqu'il ouvrit la bouche pour crier, il put sentir le goût du sel, d'épices, et de substances chimiques qui se combinaient horriblement dans l'air. Il prit une profonde inspiration et resta debout, les mains fermement plaquées contre ses oreilles et ses yeux hermétiquement fermés.

"Quel est cet endroit ?" grommela-t-il entre ses dents serrées.

"Bienvenue à la Montagne Togashi, Hatsu," dit une voix étrange et profonde. Elle résonnait dans sa propre tête, mais ces pensées n'étaient pas les siennes. "On m'appelle Seigneur Hoshi. Tu portes mon sang, et maintenant, nous sommes comme des frères."

"Hoshi ?" marmonna Hatsu. "Togashi Hoshi ?"

"Les noms importent peu pour des êtres comme moi," répondit-il. "Comment te sens-tu ?"

"Qu'est-ce qui ne va pas chez moi ?" demanda Hatsu. Il ouvrit prudemment les yeux. Les couleurs étaient toujours vives, mais ses yeux avaient commencés à s'habituer. Il pouvait voir une énorme silhouette floue devant lui, un homme aux proportions gigantesques.

"Tout va bien chez toi. Tu peux voir, entendre, sentir, goûter et toucher pour la première fois, Kitsuki," répondit Hoshi. "La combinaison de mon sang et du tien te permet de bénéficier des bienfaits du Vide. Le monde n'a que peu de mystères pour celui qui possède de telles perceptions, mais il faudra un peu de temps à ton corps pour s'ajuster à ses nouvelles capacités."

Hatsu retira ses mains de ses oreilles. Le rugissement qu'il avait entendu avait diminué. Il était toujours là, mais il commençait à être filtré. C'était le son du sang qui passait dans sa propre tête, magnifié un millier de fois. L'amoncellement de couleurs s'organisait maintenant dans son esprit comme des émanations de lumière, de chaleur, et de radiations. Il pouvait tout voir, maintenant, tout comme n'importe qui pouvait voir la couleur bleue. Il leva les yeux vers Hoshi, toujours présent sous la forme d'une silhouette obscure et floue, dans le couloir devant lui. Il avait des membres, un torse, et la tête d'un homme, mais sa peau semblait tourbillonner de motifs représentants des hommes et des monstres. "Pourquoi ne puis-je pas vous voir ?" demanda Hatsu.

"Tu peux voir bien plus que ce que je permets habituellement aux autres de voir, sois-en sûr," répondit Hoshi. "Toutefois, un être tel que moi doit garder un soupçon de mystère. Maintenant, viens avec moi, Kitsuki Hatsu. Nous avons à parler." Hoshi fit un geste de la main en se retournant et s'enfonça dans le tunnel sombre.

Hatsu lança un coup d'oeil au tunnel. Il était fait de roche et n'avait aucune autre sortie. La porte derrière lui, ramenant à la chambre, avait disparu. "Vous ne me laissez pas beaucoup d'autre choix," dit-il.

"Tu as demandé à faire cesser ce mystère," dit Hoshi, en se retournant assez que pour regarder le détective. "Maintenant, il n'y a plus de place pour l'interprétation. Il n'y a pas d'autre option. Ce n'est pas ce que tu voulais ? Tu as fait le premier pas, Tonnerre. Maintenant, tu dois soit arriver au terme de ton voyage, soit mourir. Voici en vérité les deux seuls choix que chacun a toujours eu. Que choisis-tu, Tonnerre ?" Il n'y avait aucune colère dans la voix de Hoshi, aucune malice, seulement une logique froide et inébranlable. Il attendit patiemment la réponse d'Hatsu.

Hatsu suivit Hoshi dans le tunnel. Ils marchèrent en silence pendant quelques minutes. Hatsu pouvait sentir la présence d'autres personnes, quelque part au loin. Il pouvait entendre les murmures de leurs conversations. A travers le sol et les murs, il pouvait sentir le bourdonnement d'une énorme machine. La chaleur du tunnel augmentait lentement alors qu'ils avançaient.

"Tu dois avoir beaucoup de questions, Hatsu," dit Hoshi. "Pose-les moi maintenant, et j'y répondrai."

"Vous m'avez appelé 'Tonnerre'," dit Hatsu. "Tsuruchi Kyo a dit que j'étais l'un des Sept Tonnerres. Comment est-ce possible ? Le dernier Tonnerre était une Hitomi, et on dit qu'elle n'a eu aucune descendance."

"Mirumoto Hitomi," dit Hoshi en inclinant la tête. "Une femme avec de nombreux ennemis, et une femme qui a eu une vision très particulière. Nombreux furent ceux qui n'étaient pas d'accord avec elle. Elle avait des ennemis qui ont cherché à détruire sa descendance après elle, et elle le savait. Sa progéniture fut anonyme, donnée à de loyaux servants pour l'élever comme la leur. Et ainsi, la lignée du Tonnerre resta vivante."

"Mais comment cette lignée a-t-elle pu arriver jusqu'à moi ?" demanda Hatsu. "Je n'ai aucun lien avec les Hitomi."

"Oh, si tu en as," répondit Hoshi. "Tu sais maintenant que nos frères se cachent au sein du peuple de Rokugan, attendant le temps où ils seront nécessaires. Nous veillons également sur nos cousins Kitsuki, nous les aidons du mieux que nous le pouvons. Ton père avait un tel protecteur, une guerrière Hitomi aux prouesses martiales incroyables. Son nom était Ishinomori. Ensemble, ils furent les premiers à découvrir que le portail vers Jigoku était à nouveau ouvert. Ils moururent presque lors de la bataille contre Kiri no Oni, une monstrueuse araignée de cristal et de métal. C'est lors de cette bataille qu'Ishinomori acquis son mon personnel."

Hatsu se rappela de l'éventail dans son bureau, de l'araignée et du dragon combattant sur celui-ci. C'était le seul souvenir de sa mère. "Est-ce que mon père était au courant du secret du Dragon ?" demanda Hatsu.

"Oui," répondit Hoshi. "Peu de temps après la bataille, ils se marièrent et tu es né. Ils vivèrent en paix et au calme depuis lors, attendant le jour où l'on aurait à nouveau besoin d'eux." Hoshi resta silencieux pendant un instant. "Ce jour n'est jamais venu."

Hatsu se tourna vers Hoshi. "Comment mes parents sont-ils morts ?" demanda-t-il.

Hoshi arrêta de marcher. Il se retourna vers Hatsu, et ses grands yeux sombres rencontrèrent ceux du détective. "Tu veux vraiment le savoir ?" demanda-t-il.

"Oui," dit Hatsu.

"Nous, du Dragon Caché, ne sommes qu'un côté de la guerre faite de miroirs et de fumée. Depuis la Guerre des Ombres, nous avons combattu ceux qui ont cherché à déclencher le troisième Jour des Tonnerres prématurément, ainsi que ceux qui ont voulu le reculer. Le fardeau du Clan du Dragon a toujours été de connaître la vraie destinée de Rokugan ainsi que ce qui doit être fait pour l'assurer. Tes parents le savaient. Ils ont été tués par ceux qui voulaient que les ténèbres détruisent le monde, les agents d'une créature que nous ne connaissons que sous le nom de Briseur d'Orage."

"Et quelle est la vraie destinée de Rokugan ?" demanda Hatsu.

"Notre monde traverse plus de réalités que tu ne peux l'imaginer," répondit Hoshi, "Beaucoup de planètes et d'étoiles sont en relations avec les autres. Tous les mille ans, notre monde se rapproche très près de Jigoku, le monde des démons, et de Yoma, le monde des kami et des bons esprits. Chacun exerce des forces sur notre monde d'une manière similaire au soleil qui exerce une gravité sur notre planète. Chacun essaie de guider notre chemin. Tout comme les planètes sont gouvernées par les lois du mouvement, ces plans de bien et de mal sont gouvernées par leurs propres règles uniques. Tous les mille ans, il y a le jugement. Tous les mille ans, il y a une chance soit de sauver notre monde, soit de le damner. Lorsque Fu Leng chuta sur terre au début de la création, il créa un minuscule passage entre notre monde et Yoma ainsi que Jigoku, et donc, c'est maintenant la destinée de Rokugan d'être le centre de ce jugement. C'est ce que nous appelons le Jour des Tonnerres."

"Qu'arrivera-t-il si Jigoku l'emporte ?" demanda Hatsu.

"Tu peux imaginer la réponse à ça," répondit Hoshi. "Mille ans de ténèbres. La mort de tout ce qui est bon en ce monde. Jigoku n'a jamais triomphé dans aucun test, heureusement."

Hatsu plissa le front, perplexe. "Alors, si Yoma l'emporte, aurons-nous mille ans de paradis ?"

"Non," dit Hoshi avec un gloussement sombre et profond. "Il n'en est pas ainsi. Le bien est différent du mal, tu comprends. Le mal s'impose à tout ce qu'il parvient à vaincre, mais le bien doit être un choix conscient ou il est inutile. Lorsque Yoma remporte le test, il donne à notre peuple mille ans d'opportunités de faire le bien. Il nous donne la libre conscience. Tu le découvriras toi-même très bientôt, Hatsu. L'invasion d'Akuma n'était qu'un simple prélude. Le vrai test doit encore arriver."

"Et je suis sensé être une partie de ce test ?" demanda Hatsu.

"Oui," répondit Hoshi. "Avant le premier Jour des Tonnerres, un homme appelé Shinsei est apparu au peuple de Rokugan. Nous pensons maintenant qu'il peut avoir été un émissaire de Yoma, envoyé pour nous communiquer les règles du test. A chaque test, sept hommes et femmes mortels doivent se dresser contre un champion du mal, immortel. L'identité et les pouvoirs du champion maléfique sont rarement connus avant le dernier moment, mais les champions du bien sont toujours de la même lignée, de la même famille." Hoshi observa Hatsu avec curiosité pendant un moment. "Bien qu'il semble que dans ton cas les règles commencent à changer. Ca me tracasse d'une manière que je ne puis commencer à exprimer."

"Pourquoi est-ce si surprenant ?" demanda Hatsu. "Le changement est un état naturel de l'existence. Si les règles étaient toujours les mêmes, ne serait-ce pas encore plus tracassant ?"

Hoshi réfléchit à cela. "Je suppose que oui," dit-il. "Je dois admettre que les champions du Second Jour des Tonnerres n'étaient pas ce à quoi je m'attendais. Un débauché, un ronin, une brute, un maho-tsukai. Et c'étaient seulement les hommes."

"Vous étiez au Second Jour des Tonnerres ?" demanda Hatsu.

"D'une certaine manière," répondit Hoshi. Hatsu crut voir un léger sourire sur le visage d'Hoshi. "Je parie que même toi, tu n'aurais pas pu me reconnaître."

Les deux Dragons continuèrent de marcher à travers les tunnels de la Montagne Togashi. Le grondement au loin grandit bien plus. Hatsu croisa les bras dans ses manches et se perdit dans ses propres pensées. Il était incroyable de voir à quelle vitesse il parvenait à s'adapter à un tel changement abrupt, remarqua-t-il. Si quelqu'un avait essayé de lui dire qu'il était un Tonnerre, lorsqu'il était à la Tour Shinjo, il aurait éclaté de rire au nez de cette personne. Maintenant, il ne trouvait plus ça drôle du tout. La Tour Shinjo. A combien de temps remontait cette partie de sa vie ? Il se demanda comment se débrouillait Sachiko, sans lui, et si elle pensait encore à lui.

"Je dois retourner à Otosan Uchi," dit-il soudainement.

"Bien sûr, quand le temps sera venu," dit Hoshi. "Ton apparition pourrait provoquer plus de difficultés qu'il n'y en a actuellement, vu que tu es présumé mort, mais par la suite, tu devras y retourner pour retrouver les autres Tonnerres."

"Non, je dois y retourner immédiatement," dit Hatsu. "J'ai eu une vision que je ne comprends toujours pas maintenant. Les vrais Dragons cherchent à interférer avec le jugement, à guider l'humanité sur le chemin vers Jigoku."

Hoshi étouffa. "Impossible. Les Dragons ne cherchent pas la vengeance. C'est une caractéristique humaine." La silhouette sombre fut perdue dans ses pensées pendant un certain temps. "Mais peut-être que la revanche est une des choses qu'ils ont appris de nous. Je prie que ce ne soit pas le cas."

"Quoi qu'il en soit, le Dragon du Vide m'a donné un indice final qui pourrait peut-être nous sauver," dit Hatsu. "Il m'a dit de chercher un prêtre Asahina dans la cité, un homme appelé Munashi."

"Je le connais," répondit Hoshi. "C'est le gardien des Jardins Fantastiques, dans l'immeuble Dojicorp lui-même. Il ne sera pas facile d'y entrer sans attirer l'attention, Hatsu. Les systèmes de sécurité sont les meilleurs de Rokugan, si on met de côté ceux du Palais de Diamant."

Hatsu haussa les épaules. "Je m'en occuperai lorsque je serai la-bas. M'aiderez-vous, Hoshi ?"

Le grand homme hésite. "Ce n'est pas le genre des Dragons d'agir de manière aussi manifeste. Mais comme tu l'as dit, les règles semblent changer. Oui, Kitsuki Hatsu, je t'aiderai. Quand partiras-tu ?"

"Immédiatement," dit Hatsu. Il regarda devant lui, dans l'étroit tunnel fait de terre. "En fait, dès que j'aurai découvert un moyen de quitter cette montagne."

Le Seigneur Hoshi éclata de rire.


"Qu'est-il arrivé à celle-là ?" demanda Nitobe. Il marchait rapidement à côté de la civière alors qu'on la poussait le long du couloir, se penchant sur le tableau de la patiente.

"Une blessure par balle à l'estomac," répondit un infirmier épuisé. "Il semble qu'elle a été prise en plein milieu de cette émeute Sauterelle. Elle n'a pas l'air trop gravement blessée, mais elle perd beaucoup de sang." La jeune femme sur la civière gémissait et serrait les dents de douleur. Sa respiration était faible et rapide, et son visage était pâle.

Nitobe acquiesça, confiant. Il sortit une petite seringue d'anti-douleur, retroussa la manche de la fille, et l'injecta. Les infirmiers poussèrent la civière dans un coin recouvert d'un rideau d'une petite pièce des urgences et se reculèrent d'un pas. "C'est bon, c'est bon, vous pouvez partir," dit Nitobe, en faisant un vague geste de la main. "Je peux m'en occuper maintenant. Je suis sûr qu'on a besoin de vous, quelque part."

"Hai, Docteur Asako-sama," dit l'infirmier en chef, et ils partirent rapidement.

Nitobe referma le rideau et observa l'officier de police blessé. Il sortit un petit carnet de cuir de sa poche, sa collection portable de sorts de soin. Le docteur sembla tomber en transe profonde, désignant la fille de la main et entonant une prière aux kami de l'eau. Les esprits tournoyèrent dans les airs à son commandement, pénétrant dans la blessure de la jeune femme. Certains apaisèrent son esprit, lui permettant d'endurer la souffrance de la blessure un peu plus longtemps. D'autres s'occupèrent de la blessure physiquement parlant, faisant coaguler le sang et réparant les dommages des tissus. Après quelques instants, le sort était terminé. Sa respiration redevenait régulière alors qu'elle tombait dans un profond sommeil, induit par le calmant. La fille vivrait, bien qu'il faudrait un certain temps à la blessure pour guérir naturellement. Nitobe laissa échapper un soupir de soulagement et rangea son carnet.

Les yeux du docteur s'élargirent lorsqu'il remarqua le nom écrit sur le tableau médical de la patiente. "Otaku Sachiko," dit-il avec un petit sifflement. "Mais, tu es l'une des personnes de ma liste. Je ne sais pas ce que tu as fait pour t'attirer une telle colère, mais je sais ce qu'il faut faire." Le docteur mit la main dans son manteau et en sortit une mince baguette noire longue de cinq centimètres. Il approcha le batonnet de l'oreille de la femme. L'appareil sauta de sa main, l'extrémité révéla soudain une lame très acérée et très petite. Une dizaine de filaments s'étendirent de la chose, s'enroulant autour de l'oreille de la fille et se maintenant fermement. Nitobe sourit. Il était admiratif devant la dextérité manuelle de ces petites choses mortelles. Elles bougaient comme des petites araignées, et étaient très efficaces dans leur fonction.

"Par le Sang du-"

"Par l'enfer, qu'êtes-vous en train de faire ?" dit une voix derrière lui.

Nitobe se retourna, souriant. Un jeune homme en armure violette et blanche portant le mon Iuchi tenait le rideau ouvert d'une main. Il fixait avec horreur la chose qui s'introduisait dans l'oreille d'Otaku Sachiko. L'homme sortit un pistolet et le pointa sur Nitobe.

"Dors," dit Nitobe. L'homme s'effondra sur le sol.

Nitobe referma à nouveau le rideau et s'agenouilla à côté du Licorne inconscient. "Et bien, c'est mon jour de c