Le Jardin

L'EMPIRE DE DIAMANT
Par Rich Wulf
EPISODE DOUZE
Traduit par Daidoji Kyome

"Quand la nuit s’éloigne et que le soleil se lève, les graines de l’obscurité restent. Si on les laisse pousser, les racines trouveront votre coeur et l'assècheront. Devenez des jardiniers, mes amis."
-La lettre du Ronin Encapuchonné aux Clans Majeurs, lors de la Guerre des Clans


Ikoma Keijura avait vu des jours meilleurs. Il était épuisé, confus, et il pensait qu'il aurait pu se faire tuer. Du sang coulait d'un côté de sa tête ; Koyo pensait que le journaliste avait été éraflé par une balle Grue, mais Keijura se demandait s'il n'avait pas plutôt chuté dans la confusion de la salle du trône et cogné sa tête contre le sol de marbre. Il n'avait pas le temps et ne pouvait se payer le luxe d'aller voir un docteur. Il pouvait en voir un, mais tant de personnes dans le palais avaient besoin d'une plus grande attention médicale. Les jardins étaient calmes, maintenant. Le combat s'était achevé et les morts et les blessés ont tous été emmenés. Il faisait presque calme, à nouveau. Presque. Le journaliste essuya autant de sang qu'il le put avec un tissu humide, prit une profonde inspiration, et se plaça face à la caméra.

"Et maintenant, voici Ikoma Keijura," dit la voix du présentateur KTSU, Matsu Shingo, dans son oreillette, "avec des nouvelles incroyables sur la situation actuelle au Palais de Diamant."

"C'est Ikoma Keijura, je vous parle depuis le Palais de Diamant et je vous apporte des nouvelles stupéfiantes sur le soudain déchaînement de violence," dit-il, la voix remarquablement stable en dépit du chaos. Il se sentait étrangement détaché de lui-même, non-affecté par les évènements maintenant qu'il les présentait. "Il semble qu'un groupe de combattants Grues mené par Doji Meda aurait tenté de détrôner le Fils des Orages, l'Empereur Yoritomo VI."

Keijura s'arrêta, attendant que Shingo lui pose une question. Telle était la procédure habituelle lorsqu'un correspondant de rang inférieur l'interrogeait sur les nouvelles du jour, une sorte d'étiquette entre présentateurs. Shingo ne dit rien, laissant Keijura continuer avec son histoire. Keijura n'attendit pas plus. "A cet instant, cette révolte semble avoir échouée. Doji Meda est présumé mort, tout comme la Championne de Jade Kitsune Maiko et plusieurs membres de l'Assemblée Impériale, qui furent incapables de s'échapper de la salle du trône avant que le combat ne commence. L'Empereur lui-même a été blessé, et on pense que Yoritomo Kameru a également été blessé. Par la grâce des Fortunes, la situation semble finalement être sous contrôle, à présent. L'armée de Matsu Gohei est arrivée à un moment crucial, combinant sa force avec les Mantes pour triompher de tous les rebelles restants."

"Voici de bonnes nouvelles, en tout cas," dit gravement Shingo. "Est-ce que Meda était seul à accomplir cet acte, ou est-ce que l'on doit considérer qu'il s'agit d'un acte de guerre contre l'Empereur de la part du Clan de la Grue en entier ?"

"Difficile à dire," répondit Keijura. "Les Grues semblent se séquestrer dans la Tour Dojicorp et n'ont pas répondu à nos tentatives de communication avec eux. C'est probablement la confusion qui règne dans leurs rangs, car ils ont perdu leur champion. La chaîne de succession dans le Clan de la Grue, comme vous le savez, est quelque peu embrouillée suite aux fiancailles du Prince Kameru et de Doji Kamiko, et Meda n'avait aucun autre héritier."

"Et bien, c'est une incroyable histoire que vous nous avez racontée, Keijura-san," dit Shingo, un ton de profond respect dans sa voix. "Au nom du Clan du Lion et de Rokugan, je fais l'éloge de votre bravoure. Vous êtes allé bien au-delà de l'appel du devoir pour nous apporter la vérité sur une situation aussi terrible."

Keijura rayonnait de bonheur, intérieurement, mais il fut attentif à ne pas laisser paraître la joie sur son visage. "Je n'ai fait que mon travail," dit-il avec un rapide salut. "C'était Ikoma Keijura pour-"

"Hors de mon chemin," dit une voix bourrue. Keijura ouvrit les yeux de surprise alors qu'un homme immense en armure de samurai très abîmée s'avança devant la caméra. Il retira brutalement le mempo doré en forme de lion de sa tête, révélant un visage couvert de sang et de poussière. C'était Matsu Gohei, général et daimyo du Clan du Lion. Ses yeux étaient ouverts en grand alors qu'il lançait un regard furibond à la caméra.

"Ecoutez-moi, peuple de Rokugan," dit-il d'un ton sec. "Vous dormirez profondément dans vos lits une nuit de plus, mais c'est uniquement grâce à la bravoure du Lion et de la Mante que vous pourrez le faire. Je suppose que la Licorne et le Scorpion avaient leurs propres problèmes, et que le Phénix, comme toujours, se cachait derrière son pacifisme. Mais sachez ceci : je sais que ce n'est pas une coïncidence si le Crabe est tellement silencieux, subitement. Lorsque je serai sûr que mon Empereur est sain et sauf, et que les traîtres Grues auront eu ce qu'ils méritent, je viendrai à vous, Hida Tengyu. Je le jure." Gohei jeta son heaume sur le sol et s'en alla, toujours bouillant de colère.

Keijura se remit à nouveau en face de la caméra, pas vraiment sûr de ce qu'il fallait dire. "Je ferai mon possible pour vous tenir informés du développement des évènements," dit-il mollement. "C'était Ikoma Keijura, pour KTSU. Bonne nuit, Rokugan, et soyez sans crainte."


"C'est épouvantable, tout simplement épouvantable," dit Munashi. "Qui aurait pu imaginer que Doji Meda était capable d'un tel acte de trahison ? Vraiment, vous savez. Je connaissais cet homme. J'ai grandi avec cet homme. Je l'aimais comme un frère. Je pensais qu'il serait le dernier homme de Rokugan à lever la main sur l'Empereur." Les deux hommes s'assirent à une petite table entourée de murs de cristal bleu. Le ciel étoilé de Rokugan s'étendait tout autour d'eux. La sérénité était troublée par les hélicoptères Guêpes qui tournaient autour du Building Dojicorp.

"Apparemment, vous aviez tort," dit le représentant du Clan de la Mante.

"Malheureusement, c'est un fait que je ne peux contredire, Mokin-san," dit tristement Munashi. Il s'avança vers la table et remplit la petite coupe qui se trouvait devant le négociateur. Mokin ne fit aucun geste pour la prendre et fit comme si le thé n'existait pas. "J'aurais voulu que les choses se passent autrement. La dernière chose que je souhaite pour Rokugan est une révolution, tout spécialement à cette époque délicate."

"Alors peut-être que vous n'auriez pas dû tenter d'assassiner l'Empereur, Asahina," dit brusquement Mokin. "Maintenant, êtes-vous responsable ici ou dois-je demander la reddition de la Grue à quelqu'un d'autre ?"

"Et bien," renifla Munashi, ennuyé par le laconisme de l'homme. "Il est vrai que je suis propriétaire d'une grande quantité d'actions de Dojicorp. Avec la mort de Meda, j'en hérite d'une quantité qui me donnerait un certain contrôle. Les Grues ont oublié comment fonctionner sans leur précieuse Dojicorp. Même si les autres familles ne me reconnaissent pas comme leur champion, je peux m'assurer de contrôler leur destin. J'utiliserai mon influence considérable pour apporter une conclusion agréable à cette histoire tragique. De quoi les Mantes ont-ils besoin ?"

"De votre reddition complète," répondit Mokin. "Le Général Matsu Gohei prendra le contrôle de cet immeuble et de cette corporation jusqu'à ce que l'Empereur estime qu'il doit vous les rendre."

"Hm," dit Munashi. Il sirota un peu de son thé, et tira sur sa moustache d'une main. Pendant un long moment, il ne répondit pas. Il se contenta d'observer le ciel de la nuit avec son unique oeil bleu.

"Non," dit-il.

"Non ?" rit Daikua Mokin. "Très bien, alors. Je vais retourner auprès de Gohei et lui dire de commencer l'attaque immédiatement." Mokin se redressa et lissa son kimono vert sombre sur son ventre rebondi.

"Je ne pense pas," dit Munashi. Il replaça sa coupe de thé sur la table, avec un petit cliquetis.

"Très bien," dit calmement Mokin. "Tuez-moi, alors. Mon âme est prête à mourir. Augmentez encore le nombre de vos crimes en attaquant un représentant Impérial et nous verrons à quel point Yoritomo se montrera encore clément."

"Vous sautez trop vite aux conclusions," dit Munashi. "Vous êtes aussi stupide que votre Empereur."

Le visage de Mokin s'empourpra. "Faites attention à ce que vous dites, Grue," dit-il, crachant sur le sol.

Munashi plissa le front, regardant calmement le sol à l'endroit où Mokin avait craché. "Mokin," dit-il. "Nettoyez-moi ça."

Mokin éclata de rire. Du moins, il en eut l'intention. Au lieu de ça, il se retrouva à genoux sur le sol, se penchant vers son crachat, en train de l'essuyer avec sa longue tresse. Il se redressa ensuite et s'inclina profondément devant Munashi.

"Vous voyez, Mokin", dit Munashi, tournant une longue cuillère dans son thé et en fixant celui-ci. "Vous imaginez que le seul moyen de résoudre une situation est de recourir à la violence et à l'intimidation, tout simplement parce que c'est tout ce que l'on vous a appris. C'est compréhensible. Vous êtes un crétin, venant d'une longue lignée de crétins. Vos ancêtres étaient des pirates, des voleurs, des bandits et des fermiers. Mes ancêtres, d'un autre côté, étaient des conquérants."

"Vos ancêtres étaient des moines et des jardiniers," grogna Mokin entre ses dents.

Le vieux prêtre se redressa, sa longue robe en soie bleu pâle bougeait doucement autour de lui. Mokin remarqua que l'homme était vraiment grand. Plus d'un mètres quatre-vingt, en fait. Sa tête chauve reluisait dans la lumière de la nuit, des veines bleues sillonnaient ses tempes. Il s'approcha lentement et calmement de Mokin, ses bras croisés dans ses longues manches. Il s'arrêta à seulement quelques centimètres du Mante, l'observant de son seul oeil. Mokin voulut étrangler ce shugenja trop sûr de lui, l'étrangler et lui ôter sa vie, mais il ne put rien faire de son corps, rien d'autre que de rester debout.

"Des moines et des jardiniers," dit Munashi avec un soupir. "Oui, certains d'entre eux l'étaient. Certains l'étaient vraiment. Mais certains ne l'étaient pas. Peut-être avez-vous entendu parler de quelques-uns d'entre eux. Asahina Yajinden, par exemple. Avez-vous entendu parler de lui ?"

Mokin hocha la tête mollement.

"C'était un brillant érudit qui vivait au coeur d'Otosan Uchi," répondit-il. "Il arriva à créer les quatre Lames de Sang, à inventer les bases de la création de mort-vivants, et il servit Iuchiban l'Insensible en tant que fidèle lieutenant pendant la durée de sept vies." Munashi plaça sa main sur l'épaule du Mante. Mokin sentit un feu noir brûler dans la main du prêtre, enflammant ses veines et étreignant son coeur.

"Peut-être que ce nom ne signifie rien pour toi," dit Munashi. "J'ai d'autres ancêtres dignes de ce nom, si tu souhaites entendre leurs noms."

"J'aimerais vraiment les entendre, s'il vous plaît," dit Mokin, effrayé d'entendre ces mots venir de sa propre bouche...

"Je savais que tu le voudrais," sourit Munashi. "As-tu entendu parler de Yogo Junzo ? Mille ans plus tôt, il déclencha une série d'évènements connu sous le nom de Guerre des Clans et ramena Fu Leng sur notre monde. L'histoire ne se souvient pas qu'il ait laissé une progéniture, mais il semble qu'il en ait laissé une. Qu'il fut sage de la part de Junzo de la dissimuler, si tu veux mon avis. Nul ne dit ce qui a pu arriver à sa pauvre fille. Apparemment, mon père était un descendant en ligne directe. Tu n'as aucune idée d'à quel point je fus surpris lorsque je l'appris. La seule personne qui fut la plus surprise, je pense, était le mari Asahina de ma mère. Ce qui lui arriva ensuite fut vraiment tragique. Tu m'écoutes, Mokin ?"

"Oui, Seigneur Munashi," dit Mokin. "J'écoute avec grande attention la description de votre honorable lignée." Le diplomate était effrayé intérieurement de la facilité avec laquelle le shugenja le manipulait. Ce qui était encore plus effrayant, c'était qu'il découvrit qu'il avait de plus en plus envie de dire ces mots.

"Mon cher ami," dit Munashi. Il serra doucement l'épaule de Mokin, et le coeur de celui-ci rata un battement. Les genoux du diplomate se plièrent. L'autre main de Munashi saisit Mokin sous le bras, le maintenant avec une force extraordinaire. "Voudrais-tu entendre parler de ma grand-mère ?"

Mokin se laissa pendre mollement, à peine conscient des mots de Munashi.

"Une femme incroyable, pour répéter les mots de mon père," dit Munashi avec un soupir. "Il ne l'a rencontré qu'une seule fois, lors d'un voyage au coeur de l'Outremonde, mais il entendit de nombreux récits sur elle. Peut-être que toi aussi tu les as entendus. Son vrai nom est imprononçable, mais les fables se souviennent d'elle sous le nom de la Fiancée-Démon de Fu Leng."

En entendant ça, Mokin trouva quelque part la force de lutter faiblement contre l'emprise du Grue, mais il ne put s'échapper.

"Oh oui, Daikua Mokin, je suppose que tu réalises maintenant qu'il y a des destins pires que la mort. J'ai travaillé durement pour prendre possession du Clan de la Grue et il ne sera pas ruiné par des gens comme toi. Regarde mes yeux, Mokin."

Mokin essaya le plus fort qu'il pouvait de regarder ailleurs, mais plus il luttait, plus sa tête se tournait vers le haut pour fixer le visage du shugenja Grue. Un oeil bleu et un cache-oeil blanc comme la neige étaient tournés vers lui, empli d'un triomphe malsain.

"Une dernière chose à propos de ma grand-mère," dit Munashi. "Mon père disait que j'ai ses yeux." Munashi lacha Mokin d'une main, et écarta le cache-oeil blanc de son visage.

Mokin parvint à récupérer un peu de sa volonté à cet instant. En fait, il réussit à trouver la volonté de crier alors que son âme était déchiquetée.


Isawa Saigo mit les mains sur ses tempes, en gémissant. Il changea de direction maladroitement, une de ses épaules toucha le mur alors qu'il perdait l'équilibre dans le mince tunnel sombre.

"Saigo ?" dit Ryosei, en courant à ses côtés, tracassée.

"Mon garçon, vous allez bien ?" dit rapidement Hisojo. "Que se passe-t-il ? Une autre vision ?"

"Je vais bien," dit-il. "C'est juste... que mon destin intervient." Il se redressa du mieux qu'il put, en dépit du poids de sa tête, et il sourit faiblement à tous les deux.

"Destin ?" demanda Ryosei. "De quoi parles-tu ?"

"Le prix de la prophétie, c'est ainsi que Kujiimitsu l'appelait toujours," dit Saigo. "Les prophètes peuvent sentir le futur aussi bien qu'ils peuvent le voir. A chaque fois que quelque chose d'énorme est sur le point d'arriver, un mal de tête me prend. La nuit où Ichiro Chiodo a tenté de tuer Yoritomo, j'ai eu un mal de tête de trois heures, et j'étais à l'autre bout de la ville.

"Alors, quelque chose d'important est sur le point de se produire ?" demanda Hisojo. Il regarda brusquement devant lui dans le petit tunnel, comme s'il s'attendait à ce que le futur le rattrape et lui lance un défi à l'instant, et il se prépara à un tel affrontement.

"Ca m'a fait mal toute la nuit," dit Saigo. "Je ne vous l'ai pas dit plus tôt, parce que j'ai des maux de tête comme celui-ci presque tout le temps."

"Je peux l'imaginer," dit Hisojo. "Otosan Uchi doit être un endroit douloureux pour un prophète y résidant."

"Vous vous y habituez," Saigo respira difficilement entre ses dents et s'effondra sur le sol. "Enfin, presque," pleurnicha-t-il.

Hisojo jeta à nouveau un coup d'oeil vers le tunnel. "Et bien, quel que soit ce qui se passe, nous ne devons pas traîner ici. Saigo, vous pouvez marcher ?"

Saigo se remit sur pied en chancelant, regarda courageusement Ryosei, et s'effondra à nouveau sur le sol.

Hisojo soupira. "Attendez ici," dit Hisojo. "Nous reviendrons vous chercher plus tard." Le shugenja prit Ryosei par la main et la guida hors du tunnel.

"Fais attention à toi, Saigo," dit Ryosei à son attention. Alors qu'elle courait, elle jeta un regard tracassé par-dessus son épaule au prophète dont elle était devenue rapidement amoureuse. Leurs pas disparurent au loin. "Ok, relève-toi, Isawa," se dit Saigo. "Tu peux y arriver."

"Je l'espère bien," dit Isawa Tsuke, apparaissant avec une expression de désaccord sur le visage. "Je détesterais devoir te tenir la main à chaque pas que tu fais pour quitter cet endroit. Franchement, pour tout le boulot que je fais, ils pourraient me réincarner et me laisser tout faire à ta place."

"Reculez, Tsuke," dit Saigo à travers sa machoîre serrée. Il prit appui sur le mur et se remit difficilement en position assise. "Je n'ai pas besoin de vos insultes, pour l'instant."

Les yeux de Tsuke s'élargirent légèrement. "Ainsi donc, mon descendant aurait une colonne vertébrale, en fin de compte. Je savais qu'en cherchant assez longtemps, on t'en trouverait une. Maintenant, tu vas rester penché contre ce mur toute la journée et tu vas te décider à te rendre au palais ?"

"Pourquoi ?" demanda Saigo, hochant la tête. "Pourquoi auraient-ils besoin de moi au palais ? Le combat est terminé. Je ne peux plus rien changer, maintenant."

"C'est ce que tu crois," répondit Tsuke. "Mais tout le monde a sa place au palais, tout le monde a son devoir. Sauf un. Reste ici toute la nuit et tu ne les découvriras pas à temps, et le monde aura un Tonnerre de moins le jour où il en aura besoin."

"Un des Tonnerres est en danger ?" dit Saigo.

Tsuke haussa les épaules. "Pour moi, on dirait que les Tonnerres sont toujours en danger. D'habitude, c'est une chose positive, car de tels conflits forgent des héros plus forts. Cette fois, les esprits de Yoma pensent que l'un d'eux est tombé dans de sales draps. En tant que leur porte-parole, il est de ton devoir de protéger leur destin."

"Mais je peux à peine marcher," dit Saigo, grimaçant alors qu'une autre vague de douleur lui traversait le crâne. "Comment puis-je aider quelqu'un ?"

"Je suppose que c'est une difficulté que tu auras à surmonter, pas vrai, fils ?" dit Tsuke avec un air dédaigneux. Le Maître du Feu croisa les mains dans ses manches et se détourna de Saigo, disparaissant à nouveau dans les murs du tunnel secret.

"Facile à dire," dit Saigo, "Vous êtes mort." Le prophète serra les dents, arriva à nouveau à se mettre sur pied, et s'avança en titubant en direction du palais.


La tête d'Hatsu palpitait douloureusement.

"Vous êtes sûr que tout ira bien ?" demanda la petite femme à ses côtés. Elle tenait une main levée pour maintenir le portail brillant derrière elle.

"Ca... Ca ira," dit Hatsu. Sa vision flottait devant lui et il chancela un peu. "Il me faudra un moment pour m'habituer."

"Certaines personnes sont parfois momentanément désorientées lorsqu'elles voyagent en utilisant la Voie," dit-elle tout en regardant le portail derrière elle. "Je pense que Seigneur Hoshi s'est peut-être un peu trop hâté pour vous permettre de voyager si vite après votre blessure."

"Ce n'est pas le sort," dit Hatsu. Il referma les yeux et tendit les mains pour se calmer. Ils se tenaient tous les deux au sommet d'un petit immeuble, la ligne d'horizon d'Otosan Uchi brillait tout autour d'eux. Un petit sourire apparut en travers du visage d'Hatsu. "C'est la cité. Le tatouage me permet de tout ressentir. Je peux entendre chaque son. Je peux sentir toute odeur. Je n'imaginais qu'il se passait tant de choses. C'est incompréhensible. Je ne peux pas me concentrer sur quoi que ce soit."

Kyoko jeta un coup d'oeil incertain vers son portail, puis vers le détective désorienté. Elle plissa le front, soucieuse. "Mon portail ne va plus rester ouvert très longtemps," dit-elle. "Peut-être devriez-vous retourner à la montagne."

"Non, je vais bien," dit Hatsu. Il ouvrit ses yeux sombres et jeta un coup d'oeil à la cité. "Il me faudra un certain temps pour m'y habituer, mais je peux y arriver. Retournez à la Montagne Togashi, Kyoko. Je peux prendre soin de moi."

La jeune shugenja avait l'air indécise, mais s'inclina rapidement devant Hatsu. "Vous avez votre Sphère du Dragon, n'est-ce pas ?" demanda-t-elle.

Hatsu prit l'orbe de cristal dans sa poche et la leva pour que le dragon de jade qu'elle contenait brille à la lumière de la lune. "Elle est là," dit-il.

"Seigneur Hoshi scrutera sa propre sphère constamment," dit-elle. "Si vous avez besoin d'aide, n'hésitez pas à faire appel à lui."

"Merci," dit sincèrement Hatsu. "Prenez soin de vous, Kyoko."

Elle acquiesça. En jetant un dernier regard inquiet par-dessus son épaule, la petite femme recula et traversa le portail scintillant pour emprunter la Voie une fois de plus. "Notre Tonnerre est têtu," marmonna-t-elle. Le portail se referma en tournant, accompagné d'un son qui paraissait clair et cristallin aux oreilles d'Hatsu. Il se demanda s'il aurait été capable d'entendre ce son sans l'aide de l'étrange tatouage magique qu'Hoshi lui avait donné.

La salopette sombre et bouffante que Hatsu portait rugissait à ses oreilles, simplement parce que le vent la faisait frôler sa peau, et parce que sa nouvelle ouïe était extrèmement sensible. Dans la rue en contrebas, il pouvait entendre le tintement des clés d'un homme alors qu'il tâtonnait pour entrer dans son appartement. Un quartier plus loin, il pouvait entendre le grincement du levier de vitesse d'un taxi, alors qu'il freinait devant un feu rouge. De l'autre côté de la ville, il pouvait entendre le vacarme et le chaos, alors que les armées du Lion patrouillaient les rues autour du Palais de Diamant. Loin dans le ciel, il pouvait entendre un grondement lointain ; il allait bientôt pleuvoir. Si ce n'était pas aujourd'hui, ce serait demain. Il se concentra sur chaque son individuellement, les triant dans sa tête et les filtrant. Il ne parvenait pas à réaliser l'étendue des pouvoirs du tatouage qu'Hoshi lui avait donné ; ils étaient à la fois merveilleux et terribles. Son sens de l'odorat, par exemple, il aurait voulu pouvoir mieux le contrôler. Otosan Uchi sentait déjà très mauvais pour lui, avant ; et maintenant, c'était tout simplement abominable.

Et soudain, alors qu'Hatsu en formulait le souhait, ses sens commencèrent à décliner. Sa vision se troubla et changea, revenant à une gamme de couleurs et une portée de vision normale. Son ouïe s'assourdit et déclina ; les sons devinrent plus calme et plus distants. La brûlure de ses narines redevint à un niveau tolérable. Hatsu eut l'air surpris. Tout était à nouveau normal. Hatsu déboutonna sa chemise pour regarder son tatouage. Il était devenu noir et ne bougeait plus comme de l'eau. Apparemment, il pouvait le contrôler, il n'avait qu'à le vouloir. Il se sentait étrangement engourdi, suite à cette perte de pouvoir, comme quelqu'un à qui l'on mettait des oeillères sur la tête, et dont on bouchait les oreilles avec du coton. D'un autre côté, il pouvait fonctionner comme une personne normale, maintenant. C'était la chose la plus importante. Il ne pouvait pas trouver Asahina Munashi, s'il était occupé à écouter le temps qu'il faisait à Ryoko Owari. Il reboutonna sa chemise et réfléchit à sa prochaine étape.

La cité semblait très différente de la dernière fois qu'il l'avait vue, même pour ses sens normaux. L'invasion Senpet avait endommagé ou détruit de nombreux immeubles familiers, modifiant grandement la ligne d'horizon. A l'est, l'île artificielle massive de Kyuden Hida se prélassait au milieu de la Baie du Soleil d'Or comme le crabe dont ses concepteurs avaient tiré leur mon. Loin au nord, des hélicoptères tournaient autour des flèches du Palais de Diamant comme des frelons en colère. Leurs projecteurs balayaient les rues, prêts à réagir à tout signe d'attaque, après le coup d'état manqué.

A l'ouest, le batiment fait de cristal bleu de Dojicorp semblait intact. Grand et fier, il ne semblait pas concerné par la destruction de la cité sous lui, insouciant du chaos soudain que son maître précédent avait provoqué dans le palais. Hatsu se demandait à quel point l'immeuble était gardé. Les Lions avaient sans doute bloqué les rues qui menaient à celui-ci, maintenant, à moins qu'ils ne l'aient complètement envahi. Vu l'état de relative stabilité de l'immeuble, il se dit que Gohei n'était pas encore entré dans Dojicorp. Il fut tenté d'activer son tatouage à nouveau pour confirmer ses soupçons, mais il pouvait attendre et s'en approcher. Hatsu n'était pas avide de respirer à nouveau pleinement toutes les odeurs de la cité.

Un éclair de lumière au sud attira son attention, et Hatsu se tourna dans cette direction. Il croisa les bras alors qu'une petite brise fraiche le balayait, et en même temps, une expression de tristesse traversa son visage. Bien que sa surface était plus abîmée que ce qu'il se souvenait, les projecteurs de la Tour Shinjo dissipaient toujours la nuit autour d'elle. Le monolite noir de la Licorne semblait très loin de lui, maintenant, aussi bien littéralement qu'émotionellement. Toute sa vie, il s'était senti plus ou moins Licorne. Ses ancêtres Dragons avaient plus été une marque de politesse qu'autre chose. Les Kitsuki étaient une petite famille, mais la plupart des Rokugani faisaient preuve de respect envers eux, pour le sacrifice que leurs frères avaient fait, un siècle plus tôt. Ils étaient toujours un Clan Majeur, mais plus personne ne les traitaient en tant que tels. Le Clan du Dragon était mort et enterré depuis longtemps, et Hatsu l'avait accepté.

Maintenant, il ne savait pas quoi penser. Son clan était bel et bien vivant, et il se battait contre une sombre conspiration qui tentait de ruiner l'Empire depuis la Guerre des Ombres. Ses parents faisaient partie des morts de la guerre du Dragon contre le Briseur d'Orage, et il ne l'avait jamais su. D'une certaine façon, il se sentit trompé. Il avait accepté de ne rien savoir sur ses parents. Maintenant, il réalisait qu'il ne savait vraiment rien. Il ne pouvait pas leur en vouloir, en fait. Il n'avait que huit ans lorsqu'ils avaient disparus. Il n'avait pas l'âge ou la raison pour qu'on lui confie de tels secrets. Peut-être que c'est pourquoi il avait suivi la voie du détective, parce qu'il y avait l'espoir secret en lui d'en découvrir un peu plus sur qui il était vraiment.

Et maintenant, il savait. Pour le meilleur et pour le pire, il savait.

Hatsu jeta un dernier regard à la Tour Shinjo. Il savait qu'il n'y avait plus de place pour lui, maintenant. Ils ne comprendraient jamais ce qui lui était arrivé à la Montagne Togashi. Il était d'un autre monde, maintenant. Il se demanda ce qu'était devenue Sachiko, lors de la courte éternité pendant laquelle il avait quitté la cité. Il espéra qu'elle allait bien. A l'époque où ils travaillaient ensemble, ils étaient devenus très proches l'un de l'autre. Lorsqu'il aurait compris pourquoi le Dragon du Vide lui a demandé de parler avec cet Asahina Munashi, il irait la voir, se promit-il.

Hatsu se retourna à nouveau vers Dojicorp. "Alors, Kitsuki," se dit-il à voix haute. "Vas-tu faire ton travail, ou vas-tu simplement regarder les immeubles toute la nuit ?"

Hatsu se rendit à la sortie sur le toit de l'immeuble. Il secoua la poignée d'une main et sourit pour lui-même. Il avait traversé la moitié de Rokugan en quelques secondes, transporté par la magie la plus puissante qu'il avait jamais vu, pour terminer enfermé sur un toit. Il chercha sur le toit après un pied-de-biche ou un autre outil qui lui permettrait de faire sauter le cadenas, mais il ne trouva rien. Il s'avança jusqu'au bord du toit à la recherche d'un moyen de descendre, et remarqua finalement un escalier de secours sur le flanc sud de l'immeuble. Hatsu se pencha par-dessus le rebord pour attraper solidement la gouttière, le long de laquelle il se laissa descendre pour arriver à un étage où il pourrait atteindre l'escalier de secours.

"C'est un fameux départ, mon cher Tonnerre," se dit Hatsu alors la gouttière salissait ses vêtements. "Je me demande si Mirumoto Hitomi a dû un jour descendre le long d'une gouttière ?"

La question resterait à jamais sans réponse. Hatsu étendit une main, juste assez pour enrouler ses doigts autour de l'extrémité de l'escalier de secours. Il lacha la gouttière et attrapa rapidement la grille métallique de son autre main. Il réalisa, alors que ses pieds étaient suspendus à des dizaines de mètres au-dessus de l'allée, qu'il avait quitté la ville dans une situation proche de celle-ci. Au moins, les gens ne lui tiraient pas dessus cette fois-ci. Il se hissa le long de la grille en grognant et posa le pied sur l'escalier pour réaliser qu'il était en face du canon d'un fusil à pompe.

Hatsu dévisagea d'un air vide le gros homme chauve qui pointait le fusil à pompe depuis la fenêtre de l'appartement. Il se sentit idiot. Dans sa hâte pour quitter le toit, il ne s'était même pas demandé si quelqu'un pouvait vivre dans l'immeuble. Il aurait pu entendre l'homme arriver. "Je peux tout vous expliquer," dit Hatsu, essayant d'avoir l'air innocent.

"T'as intérêt à être convaincant," dit l'homme avec un grand sourire. Il tenait l'arme prête à tirer, directement orientée vers le visage du détective. "Allez, crache. Et me raconte pas de salades."

"Ok," dit Hatsu. Il ne parvint à penser qu'à une seule chose à dire. "Je suis le Tonnerre du Clan du Dragon, envoyé en mission pour sauver tout Rokugan des forces de Jigoku. Et bien sûr, ça implique la descente de votre gouttière. Maintenant, si vous vouliez bien baisser votre arme, je pourrais poursuivre mon chemin."

Le gros homme haussa gloussa. "Hé, mais pourquoi ne l'avez-vous pas dit plus tôt ?" demanda-t-il. Il baissa son fusil et tendit la main à Hatsu. Hatsu était incrédule, mais il rentra en trébuchant dans l'appartement de l'homme.

"Par les Fortunes," dit Hatsu, stupéfait. Les murs de l'appartement étaient couverts de toutes sortes de lames et d'épées, brillantes et dans un état parfait. Au centre de la pièce se trouvait une armure de samurai aux couleurs vert et or, un mempo représentait un oni malfaisant sur le heaume. Il se tourna vers le gros homme, qui s'était assis sur un divan sale, dans le coin de la pièce, pour regarder la télévision.

"Surpris ?" dit l'homme en riant.

Hatsu ouvrait de grands yeux, sidéré. Il lui semblait l'être très souvent, dernièrement.

"Ne me dites pas que vous pensiez que Kyoko vous avait téléporté dans un endroit inconnu ?" dit-il. "Le sort ne fonctionne pas de cette façon. Je m'occupe d'une planque Dragon ici. Je suis Mirumoto Chojin, en fait. Vous savez, j'aurais pu vous descendre, Hatsu-san."

Hatsu hocha la tête, irrité. "Ils ne me l'ont pas dit," dit-il. "Ils m'ont simplement largué ici et je parie qu'ils se sont dit que j'allais tout deviner tout seul. J'aurais pu être tué en essayant de descendre de là, comme un abruti."

"Hé, c'est le Clan du Dragon, savez-vous," dit Chojin. Il prit une grande gorgée d'une cannette de bière et la reposa sur la petite table ronde devant lui. "Seigneur Hoshi pourrait apprendre quelques trucs aux Scorpions, en matière de secrets, c'est évident. Vous allez vous y faire, après un moment, croyez-moi."

"J'en doute," dit Hatsu. Il s'avança près de l'armure, examinant les liens de soie sur l'épaule.

"Vous êtes jeune, vous pouvez vous habituer," Chojin haussa les épaules. "Vous n'avez qu'à vous dire que quelque soit ce que l'on vous a dit, il n'y a que cinq pourcents de vérité. Avec le Dragon, c'est généralement une surestimation, mais c'est un bon début."

Hatsu sourit, subjugué par l'humour du gros homme. "Vous semblez très critique, vis-à-vis de votre clan, Chojin-san," dit-il.

Chojin haussa les épaules. "Chacun est fou à sa façon," dit-il. "Même les Clans Majeurs. Ce n'est pas un grand secret. Choisissez-vous une folie avec laquelle vous vous sentez à l'aise, et gardez-là pour vous. Hé, vous voulez une de ces épées, Hatsu ?"

"Etes-vous sérieux ?" dit Hatsu, l'air surpris. "Ces armes ont l'air hors de prix."

"Oh, elles le sont," dit Chojin. "Et même plus encore que vous ne croyez. J'étais le Maître-Armurier de Seigneur Hoshi. Je ne voudrais pas avoir l'air arrogant, mais je parie que j'étais le meilleur forgeron de tout Rokugan." Le regard de Chojin se fit lointain, et pour la première fois depuis qu'Hatsu l'avait rencontré, il eut l'air triste. "Mais c'était une autre époque." Il sourit à nouveau, se relevant et marchant aux côtés d'Hatsu. "Quoi qu'il en soit, vous allez avoir besoin d'une arme, pas vrai ? Vous êtes le Tonnerre du Clan du Dragon, après tout. Vous ne pouvez pas vous balader dans Rokugan sans une arme convenable."

"J'ai perdu mon katana dans le Labyrinthe Bayushi," dit Hatsu d'un ton fade.

"Vous avez perdu votre lame ?" Chojin fit un claquement avec sa langue et hocha la tête. "Que diraient vos ancêtres de ça ? C'est un grand déshonneur que de perdre le katana familial."

"J'en doute," dit Hatsu. "J'ai acheté mes épées dans un Marché aux Epées à Dojicorp. Les lames de mes parents ont été... perdues avant que je n'en hérite."

"C'est une honte," dit Chojin, en hochant lentement la tête. "C'est toujours une honte lorsqu'une tradition meurt. Je sais que j'ai l'air d'un dinosaure quand je dis ça, mais c'est vrai. La tradition peut être un allié puissant, pour un samurai." Il prit une autre gorgée de sa bière. "Oh, zut. On n'a pas le temps de s'occuper des traditions à notre époque. Choisissez une épée, Hatsu. N'importe quelle épée dans l'armurerie entière, et elle est à vous. C'est le moins que je puisse faire."

Hatsu hocha la tête. "Vraiment, je ne peux pas," dit-il tout en tendant la main vers un magnifique saya d'un noir d'encre. "Elles sont trop précieuses."

"Cessez d'avoir l'air poli et prenez cette fichue lame," dit Chojin. "Si le Tonnerre du Clan du Dragon s'en allait et se faisait tuer parce qu'il a été trop courtois pour s'équiper convenablement, je ne pourrais plus jamais me montrer à l'Usine. Vous comprenez, c'est une question de principe."

Hatsu soupesa le katana dans ses mains, tirant lentement la lame. L'acier était sombre et acéré. Il brillait légèrement, même dans la lumière tamisée de l'appartement. La garde semblait vibrer dans ses mains, comme une chose vivante.

"Vous aimez celle-là ?" dit Chojin, en regardant par-dessus l'épaule d'Hatsu. "C'est amusant. C'est la seule dans toute cette pièce que je n'ai pas faite."

"C'est étrange," dit Hatsu, en faisant tourner l'épée dans sa main. Elle était légère et rapide, mais il pouvait sentir la masse de cette arme.

"La légende dit que la lame a été faite de la griffe d'un dragon," dit Chojin. "C'est la dernière chose que les vrais dragons ont laissé derrière eux lorsqu'ils sont retournés dans les cieux."

Hatsu plongea son regard sur la surface de la lame sombre. "La griffe de quel dragon ?" demanda-t-il.

"Je ne m'en rappelle pas trop, là, comme ça," dit Chojin, en grattant son ventre d'un air absent. "Le Dragon du Vide, je pense."

Hatsu remit la lame dans son fourreau. Il avait la vague impression que ce n'était pas une coïncidence, s'il était tombé sur cette épée. Il se demanda à nouveau de quel côté était le Dragon du Vide. Le sien, plus que probablement. "Je vais la prendre," dit Hatsu.

"Faites attention avec elle," l'avertit Chojin. "Vous avez le sang d'Hoshi qui coule en vos veines, maintenant. Les nemuranai puissants - les objets enchantés - comme cette épée feront d'autres choses pour vous qu'ils ne feraient pas pour les personnes normales."

"Comme lorsque j'ai utilisé les épées de Mirumoto Rojo dans le Labyrinthe Bayushi," dit Hatsu.

"Ouais, enfin je suppose," Chojin haussa les épaules. "Faites juste attention avec elle. Personne ne peut dire ce que vous serez capable de faire avec cette chose."

Hatsu posa une main sur la garde et réfléchit à un petit mouvement qu'il pourrait tester avec la lame. Soudain, sa vision devint blanche. Presque incapable de contrôler le mouvement de ses bras, Hatsu dégaina le katana, décrivit un petit arc-de-cercle, et la remit dans son fourreau.

"Désolé pour la table," dit Hatsu.

"Hein ?" demanda Chojin.

La petite table de bois en face du divan tomba par terre, découpée en deux morceaux. Le bol de chips qui se trouvait dessus était maintenant un peu plus loin sur le sol, parfaitement intact.

Chojin siffla. "Par le sang de Togashi, je ne vous ai même pas vu dégainer !"

"Je vois ce que vous voulez dire à propos de l'épée," dit Hatsu, un peu embarrassé. "Je vais essayer d'être un peu plus prudent."

"Tout spécialement avec le mobilier des autres gens," dit Chojin. "Heureusement que c'était la table de mon ex-femme, sinon j'aurais pu être un peu plus en colère. Par contre, je crois que c'est la chose la plus incroyable que j'ai jamais vu, et ce n'est pas peu dire."

Hatsu glissa la lame sous sa ceinture. "Merci pour votre aide, Chojin-sama." Il s'inclina profondément devant l'armurier. "J'ai encore beaucoup de choses à faire. J'espère que nous nous rencontrerons à nouveau."

"Bonne chance, Tonnerre," dit simplement Chojin, en retournant à son divan et à la télévision.

Hatsu quitta rapidement l'appartement de Mirumoto Chojin, descendit les escaliers, et fit quelque pas dans la rue. Il respira l'air frais de la nuit et se demanda ce qu'il allait faire maintenant. Il se dit qu'il devait être tout près du Petit Jigoku ; Dojicorp était à l'autre bout de la cité. Un taxi descendait la rue vers lui. Hatsu s'avança sur la route et fit un geste pour l'appeler. Une rafale d'arme automatique se fit entendre à quelques rues de là. Le taxi accéléra et poursuivit sa route. Hatsu soupira alors qu'il le regardait s'éloigner.

"Je suppose que je vais marcher," se dit-il. Il se demanda si Mirumoto Hitomi avait eu un jour des problèmes pour appeler un taxi.


Yoritomo VI ne se sentait vraiment pas bien.

"Je vais bien," cracha-t-il, lançant des regards hostiles aux médecins qui se trouvaient partout dans la pièce. En vérité, il sentait comme si de l'acier en fusion lui brûlait les entrailles. Son coeur battait dans sa poitrine comme un animal en cage. Une sueur froide coulait sur son visage. Les docteurs affichaient des expressions de peur et de souci pour la santé de l'Empereur. Il avait subitement attrapé de la fièvre, et sa tension artérielle augmentait de manière alarmante. Lors de tels instants, le Fils des Orages était d'une humeur massacrante et imprévisible. Maintenant, avec son Empire qui s'écroulait autour de lui, ils tentaient l'impossible pour essayer de le garder calme.

"Vous devez vous calmer, votre Majesté," dit un jeune médecin Asako à la mine sévère. "Vous devez nous autoriser à vous donner quelque chose pour la douleur, au moins."

Yoritomo plissa le front. "Je ne permettrai pas que mon esprit soit embrûmé par des drogues. Ni maintenant, ni jamais. Où est mon fils ?"

Les docteurs se regardèrent l'un et l'autre, incertains. Aucun d'entre eux ne répondit.

"Nous sommes toujours l'Empereur," dit Yoritomo d'un ton sinistre. "Répondez à nos questions, et sans mentir, ou vous devrez subir notre colère." Les Gardes Mantes qui attendaient dans les coins de la pièce se mirent soudain à écouter attentivement, prêts à obéir aux ordres de l'Empereur.

L'Asako cligna des paupières, effrayé par l'accès de brusquerie de Yoritomo. "Kameru a disparu, mon seigneur," dit-il. "Il est peut-être simplement perdu dans la masse ; il y a beaucoup d'officiers dans le Palais. Nous ne voulions pas provoquer chez vous un stress excessif en vous le racontant avant que tous les faits ne soient connus."

Yoritomo gloussa. "Du stress ?" répondit-il. "Mon propre Champion d'Emeraude a défié ma loi ouvertement devant le monde entier et la Championne de Jade a peut-être détruit la dernière chance de paix de l'Empire en l'assassinant de sang froid. Pensez-vous que tout ce que vous pouvez me dire, docteur, provoquerait plus de... 'stress' ?" Les yeux de Yoritomo étaient calmes. La main de l'Empereur se resserra autour d'un vase de verre qui se trouvait sur la table de nuit.

"Je suis sûr qu'il ne voulait pas vous cacher ça," dit Akodo Daniri d'un ton pacifique. Il s'avança entre le docteur et l'Empereur, regardant l'un et l'autre d'un air incertain.

L'Asako s'inclina respectueusement, essayant de ne pas regarder l'arme improvisée que son patient tenait en main. "Toutes mes excuses, mon seigneur," dit-il simplement. "Nous avions tort."

Yoritomo tira ses jambes de sous les draps et se retourna pour s'asseoir sur le côté du lit, s'arrêtant juste un instant pour reprendre son souffle, et pour que les points noirs quittent son champ de vision. "Daniri," dit-il. "Aidez-moi à me relever. Je veux partir d'ici."

"Je vous déconseille de vous lever, mon seigneur," dit soudain un autre docteur. "Nous ne sommes toujours pas entièrement fixés sur l'étendue de vos blessures."

Yoritomo plongea son oeil valide dans ceux du docteur. "Je," dit-il d'une voix rauque, "Je vais retrouver mon fils. Que Jigoku emporte ceux d'entre vous qui se mettront en travers de mon chemin." Il se remit sur pied, tremblant légèrement. Daniri le saisit par l'épaule et une garde Mante bouscula la horde de docteurs pour attraper l'autre bras de l'Empereur. Daniri attrapa un kimono vert sombre sur le dos d'une chaise et le tendit à l'Empereur, qui endossa rapidement l'habit. Avec un dernier regard aux docteurs, le Fils des Orages se retourna et quitta la petite chambre, aidé par la Mante et le Lion.

"Où allons-nous, votre Majesté ?" demanda discrètement la garde Mante. L'Empereur la reconnut comme étant Kita, une samurai-ko de la famille Daikua. Elle avait servi la famille impériale en tant que yojimbo depuis presque deux décennies, maintenant, mais n'avait jamais eu la possibilité ou de raison de lui parler auparavant. Elle n'avait jamais eu de raison de poser les mains sur son seigneur. Néanmoins, le visage de la femme était sans expression et professionnel, comme si tout ceci était parfaitement normal. Quatre autres Mantes suivaient le couloir à distance, dissimulant leur souci pour leur seigneur avec une aisance remarquable.

"Je dois trouver Kameru," dit Yoritomo. "Je dois trouver Ryosei." Sa voix allait et venait en profonds hoquets, comme si marcher était un effort. Il ne pensait pas que Meda l'avait blessé à ce point. Quelque chose d'autre devait lui être arrivé. Quelque soit ce quelque chose, ça allait de pire en pire. Le feu dans son estomac grandissait.

"Kameru se rendait aux jardins, la dernière fois que je l'ai vu," répondit Daniri.

Kita releva légèrement ses sourcils. "Cela peut toujours être dangereux, là-bas, Votre Majesté. C'est là que les combats étaient les plus violents."

"'Etaient', Kita ?" dit Yoritomo. "Vous voulez dire que les combats ont cessé."

"Pour le moment," acquiesça-t-elle. "Matsu Gohei a enfoncé les portes du Palais il y a une heure. Avec l'aide du Lion, la Garde a réussi à capturer ou à se débarrasser du reste des rebelles, et à sécuriser l'endroit."

"Allez les Lions," marmonna Daniri pour lui-même avec une petite grimace.

"Quels abrutis, ces docteurs," toussa Yoritomo. "Ils ne m'ont rien dit de tout ça. Est-ce qu'ils croyaient que je ne méritais pas de le savoir ?"

"Peut-être étaient-ils effrayés de la manière dont vous réagiriez," dit une voix. "Je peux le comprendre, en tout cas."

Yoritomo jeta un coup d'oeil vers l'origine de la voix, une petite alcôve sur le côté du couloir. Les quatre Mantes avaient leurs pistolets dégainés, déjà pointés en direction de l'invité inattendu. Un petit homme en robe rouge et verte émergea des ombres, tendant les mains pour indiquer qu'il ne voulait aucun mal.

"Agasha Hisojo," dit Yoritomo. "C'est bien normal, de la part d'un Dragon, de se montrer lorsque la bataille est terminée."

Hisojo renifla, se grattant la moustache d'une main. "Akodo Daniri," dit Hisojo, en faisant un signe de tête à l'acteur et en souriant. "J'ai vu votre emission de télévision."

"C'est toujours agréable de rencontrer un fan," répondit Daniri.

"Je pensais que vous étiez plus grand," répondit doucement Hisojo. Il se retourna vers Yoritomo. "Vous avez l'air malade, mon seigneur," dit-il. "Que s'est-il passé ?"

"J'ai été blessé par Meda," répondit Yoritomo. Il avait l'étrange impression que le Dragon lisait directement en lui. Il se demandait ce que le vieux shugenja voyait et que lui ne pouvait voir.

"Vos blessures sont modérées, au pire," dit Hisojo. "Je crains que quelque chose d'autre ne tourne pas rond, dans votre cas. Vous semblez avoir de la fièvre."

"Père !" cria une voix derrière Hisojo. Une jeune fille en kimono de soie verte fit irruption de l'alcôve. Une porte dans les ombres semblait tourner juste derrière elle, impossible à remarquer un instant après. Reconnaissant la fille immédiatement, les Gardes Mantes se séparèrent et lui permirent d'approcher l'Empereur. Elle entoura Yoritomo de ses bras et l'étreint gaiement.

Yoritomo tapa dans le dos de sa fille avec une main faible. "Ryosei," dit-il. Il ne demanda pas où elle se trouvait. Il ne demanda pas où elle avait disparue. Ce n'était pas important, pour l'instant. Elle était revenue. Tout ce qu'il lui restait à faire maintenant, c'était retrouver son fils. Il craignait qu'il ne lui reste pas assez de temps ; la douleur semblait s'accroître. "Merci, Hisojo," dit-il. "Merci de me l'avoir ramenée."

"Yoritomo, permettez-moi d'examiner vos blessures," dit Hisojo. "Les Dragons connaissent deux ou trois trucs en matière de médecine dont les Asako ne soupçonnent même pas l'existence. Peut-être que je remarquerai quelque chose que les autres docteurs n'ont pas vu. Je voudrais vous aider, Votre Majesté."

"Vous le pouvez certainement," dit Yoritomo, en détournant les yeux de Ryosei et du vieil Agasha. "Vous pouvez utiliser votre fabuleuse magie Dragon et retrouver mon fils. Retrouvez Kameru. Je dois lui parler immédiatement."

Hisojo s'arrêta un instant, comme s'il réfléchissait à un argument. Finalement, il soupira et acquiesça. "Oui, mon seigneur," dit-il. "Je ferai mon possible." Le vieil homme referma les yeux, tombant dans une transe légère. Sortant un ancien parchemin de sous sa robe, il commença à marmonner une prière adressée aux kami. L'air sembla s'épaissir pendant un instant, et une petite boule de lumière commença à grandir dans la main d'Hisojo. La petite chose flottait doucement dans les airs, comme si elle attendait des instructions.

"Wow," dit Daniri.

"C'est juste un esprit de l'air," dit Hisojo. "Ne me dites pas que vous n'avez jamais vu de vraie magie auparavant, Akodo."

"Pas beaucoup, non," répondit Daniri. "Hum, mis à part le gros robot magique que je pilote de temps en temps."

"Ah," répondit Hisojo. Il se tourna vers l'esprit. "Yoritomo Kameru. Trouvez-le pour moi, s'il vous plaît, Kaze-san."

La lumière scintilla pour exprimer sa réponse et traversa les couloirs du palais à une vitesse phénoménale. Alors qu'Hisojo attendait que l'esprit revienne avec une réponse, il observa Yoritomo une fois de plus. Il avait été blessé au-dessus de l'oeil et à son épaule gauche. mais les blessures avaient été bandées et correctement traitées par les médecins Asako. Aucune de ces deux blessures ne pouvait produire cet état de fatigue dans lequel l'Empereur était maintenant. Peut-être que les évènements des dernières semaines l'avaient simplement rattrapés. Il avait entendu dire que l'Empereur ne dormait pas beaucoup. Pas étonnant ; le sommeil doit être dur à trouver, chez un homme hanté par cinq millions de morts Senpet. La famille Impériale transmettait une bonne condition physique à sa descendance ; peut-être que le karma de Yoritomo était en train de s'en aller ailleurs.

Mais qu'est-ce que c'était ? Quelque chose le dérangeait dans tout ça. C'était trop opportun. Après tout ce qui s'est passé, que Yoritomo VI soit frappé par une maladie naturelle était extrêmement bizarre.

"Et pourtant," se dit Hisojo, "Dans ce cas, on dirait que seul ce qui est bizarre est approprié." Il s'en alla dans les couloirs, suivant l'esprit de l'air.


Kamiko avait presque envie de vômir. "Cette odeur est épouvantable," dit-elle. "Je n'arrive pas à croire que quelque chose puisse sentir aussi mauvais."

"Les égouts d'Otosan Uchi ne sont pas prévus pour être agréables, je suis désolé," répondit Daidoji Eien, une étincelle d'humour naquit dans ses yeux habituellement sérieux, alors qu'il scrutait le tunnel devant eux.

Les puissantes lampes de poche des soldats Daidoji repoussaient les ténèbres, mais les anciens égouts de la capitale Impériale avaient encore beaucoup de choses à cacher. Tout autour d'eux régnait une sinistre obscurité, ponctuée de temps en temps par un égouttement lointain. Vingt-huit de leurs camarades étaient tombés lors de l'assaut contre le Palais de Diamant, tous étaient des guerriers endurcis. Ils avaient été mis en sous-nombres et encerclés. Tous leurs espoirs avaient été placés en la capacité de Meda de déposer Yoritomo pacifiquement ou, en cas d'échec, en envoyant un message à leurs alliés Crabe pour commencer l'assaut.

Malheureusement, Meda n'avait jamais eu la chance de transmettre ce message. Ils avaient eu la chance de s'échapper indemnes. Meda avait pris une mauvaise décision tactique. Il s'était précipité sans se préparer. Ce n'était pas du tout son genre. Eien avait travaillé aux côtés de son champion pendant de nombreuses années, d'abord en tant qu'assistant de son père, et ensuite, en tant que capitaine de la Garde Familiale de la Grue. Meda n'était pas un homme irréfléchi. Il ne fonçait jamais la tête la première. Ce n'avait pas été une erreur. A la fin, il avait eu un moment de clarté. Eien l'avait vu dans les yeux de son maître. Bien que la plupart des autres dans la pièce ne le remarquèrent ou n'y firent pas attention, Eien se souvenait du nom que Meda avait dit à ce moment, et de l'accusation que ce mot signifiait.

"Monsieur," dit Yoshio, "Je pense que vous allez dans la mauvaise direction. Ce n'est pas la direction pour retourner à la tour."

"Nous ne rentrons pas à la tour, Yoshio," dit Eien. "Du moins, pas vous."

"Quoi ?" rétorqua Kamiko. "Nous devons rentrer à la tour ! Le Lion pourrait attaquer !"

"Le Lion ne nous attaque pas," dit Eien. "Je peux vous le garantir."

"Comment ?" demanda Kamiko.

Eien se tourna vers la fille. Ses yeux bleus étaient froids et fiers, comme ceux de son père. Il sourit tristement à l'évocation de ce souvenir. "Parce que nous mourrons tous, si nous allons là-bas," dit-il.

Les autres soldats murmurèrent entre eux, surpris et incrédules.

"Expliquez-vous, Daidoji Eien," ordonna Kamiko, la voix sûre et puissante, en dépit de la fatigue et de la douleur qu'elle ressentait. "Vos hommes peuvent penser que votre choix silencieux est adéquat mais je le trouve dangereux. Nous avons perdu assez d'hommes aujourd'hui à cause d'un manque de communication, et je ne permettrai pas que n'importe quel Grue fasse le moindre pas dans cet égout jusqu'à ce que vous me racontiez exactement de quoi vous parlez."

Eien soupira profondément. Il avait déjà vu le même regard, entendu le même ton de voix, venant de Meda, lors d'innombrables réunions de travail, lors d'énormes réunions avec des ambassadeurs étrangers. Il n'y avait pas moyen de discuter avec elle. Eien observa ses hommes, puis reposa les yeux sur Kamiko. "Venez avec moi," dit-il, lui faisant un signe alors qu'il s'écartait dans le tunnel. "Vous autres, attendez ici."

Kamiko le suivit jusqu'à ce qu'ils soient hors de portée d'audition pour les autres. Elle le regardait d'un air faché et exigeant, pendant tout ce temps. "Mais qu'y a-t-il, Eien ?" demanda-t-elle. "Que faites-vous, par Jigoku ?"

"Votre père a été trahi," répondit-il. "On l'a manipulé pour qu'il attaque l'Empereur. A la fin, il a réalisé ce qu'on lui avait fait et c'est pourquoi il a été tué. Kamiko, on l'a assassiné."

"Assassiné ? Trahi ?" s'exclama Kamiko. "Par qui ? Maiko ?"

"Maiko n'était qu'un outil," répondit Eien. "Je vous parle d'Asahina Munashi."

Kamiko était stupéfaite. "Le vieux prêtre ?" demanda-t-elle. "Le maître des Jardins Fantastiques ?"

"Lui-même," répondit-il. "Je ne sais pas pourquoi ni comment il a pu faire une chose pareille, mais je crois en les derniers mots de mon champion comme je croirais en les miens. Ne le dites pas aux autres. S'il a pu manipuler votre père et Kitsune Maiko, alors il peut manipuler qui il veut. Je prends un risque en vous le disant, mais je sens que c'était la moindre des choses."

"Par les Fortunes," murmura Kamiko. Elle se souvenait de sa couversation avec son cousin Kamoto, plus tôt dans la journée. Elle lui semblait si lointaine, maintenant. Tous les deux avaient espérés que son père n'avait pas écouté Munashi, bien que ni l'un ni l'autre n'avaient imaginé à quel point les conseils de cet homme pouvaient être dangereux. Elle regarda à nouveau vers Eien, remarquant le regard intense sur le visage de l'homme. "Qu'allez-vous faire, Eien ?" demanda-t-elle.

"Je vais tuer Munashi," dit-il simplement. "Je vais m'introduire dans la tour et le faire avant qu'il ne réalise que je suis là."

"Dans l'état où vous êtes ?" dit-elle, elle désigna le bandage sur sa tête et son bras. "Vous espérez entrer et sortir de Dojicorp tout en échappant à la sécurité dans cet état ?"

"J'ai connu pire," dit-il. "En plus, je n'envisage pas de sortir discrètement." Son visage était calme, sans émotion.

"Pas question," dit Kamiko, en hochant la tête. "Vous êtes sans doute prêt à mourir, Daidoji, mais ça ne vous donne pas le droit de nous abandonner dans les égouts. Avez-vous pensé à ça ?"

"Oui, en fait, j'y avais pensé," répondit-il. "Mon réseau de renseignement dans la cité est étendu. J'ai préparé plusieurs routes pour nous échapper si le coup d'état échouait. J'en ai trouvé une qui est parfaite. Il y a un endroit où vous serez en sécurité, dans le Petit Jigoku."

"Où serions-nous en sécurité ?" s'exclama Kamiko. "Où donc dans Rokugan un groupe de rebelles contre l'Empereur pourrait-il aller pour récupérer ? Tout spécialement nous ! La moitié de ces hommes ont besoin d'un hôpital, Eien."

"L'endroit où vous allez a un hôpital," dit-il. "Et assez de sécurité et de puissance de feu pour vous cacher tous pendant tout ce temps. Vous allez vous rendre chez l'Armée de Toturi."

"L'Armée de Toturi ?" répondit Kamiko, étonnée. "Comme dans les histoires ?"

"En quelque sorte. C'est une bande de volontaires ronins," répondit Eien. "Ils ont choisi de lutter contre la dégénérescence de la cité. Mes renseignements m'ont rapportés qu'ils étaient bien équipés, qu'ils avaient un centre médical et un médecin, et qu'ils sont lourdement armés. Ils sont installés dans ce qui semble être le seul endroit sûr du Petit Jigoku, un endroit appelé 'Chez Shotai'."

Kamiko plissa le front. "Comment savez-vous que vous pouvez faire confiance à votre réseau de renseignements ?" demanda-t-elle.

"Je crois en lui comme je crois en moi-même," répondit-il. "Parce que c'est moi."

"Que faisiez-vous dans le Petit Jigoku ?"

"Je cherchais mon oncle," répondit-il. "Je voulais être sûr qu'il avait trouvé un endroit sûr pour s'installer."

Les yeux de Kamiko s'ouvrirent en grand. "Jinwa ?" s'exclama-t-elle. "Mon vieux sensei ? Il va bien ?"

"Oui, en effet," répondit Eien. "En fait, il est le meneur de l'Armée de Toturi. Il est connu sous le nom de Ginawa, maintenant. Bien que ça sonne presque pareil, en fait. Je suis sûr qu'il nous aidera. Jinwa est un homme honorable, et il vous aime comme si vous étiez sa propre fille, Kamiko."

"Alors venez avec nous, Eien," dit Kamiko. "Vous pourrez guérir de vos blessures et après, nous irons voir Munashi ensemble."

Eien hocha la tête. "Je ne peux pas prendre ce risque," dit-il. "Quelque soit ce que Munashi manigance, il doit l'avoir préparé depuis un certain temps. Le moyen le plus sûr de détruire un plan bien conçu est la spontanéité. Je dois tuer Munashi. Maintenant. Vite, avant qu'il puisse mettre la prochaine partie de son plan à exécution. Par Jigoku, quelque soit ce qu'il projette de faire, il est peut-être déjà trop tard pour l'arrêter."

Le front de Kamiko se plissa. Elle avait l'air maussade, une main posée sur la garde de son katana. "Alors, laissez-moi venir avec vous," dit-elle. "Si Munashi est responsable de la mort de mon père et de son déshonneur, alors je pense que j'ai autant que vous le droit de venir."

"Non," dit Eien. "C'est une mission suicide, et vous le savez, Kamiko. Vous devez survivre pour pouvoir diriger le Clan de la Grue."

"Après ce qu'il s'est produit là-bas, il pourrait très bien ne plus y avoir de Clan de la Grue," répondit Kamiko.

"Alors, répondez à ceci," dit Eien. "Comment voulez-vous que ces hommes et ces femmes blessés puisse obtenir une aide quelconque auprès de l'Armée de Toturi ? Vous êtes la seule que Jinwa acceptera d'écouter. Tous les autres ne sont que des traitres. Croyez-moi, votre vieux sensei n'a plus beaucoup d'amour pour notre Clan. C'est une des raisons pour lesquelles j'ai choisi de ne pas me révéler à lui."

Kamiko hésita, jetant un regard dans la direction des soldats Daidoji. Elle regarda à nouveau vers Eien. "Très bien," dit-elle. "Allez-y. Mais faites-moi une promesse, Eien."

"Vos désirs sont des ordres, Dame Kamiko," dit-il formellement.

"Si vous avez l'intention de ne pas revenir vivant, alors changez votre plan," dit-elle. "Je pourrais avoir besoin d'un garde du corps digne de confiance, après que nous ayons sauvé le Clan de la Grue d'Asahina Munashi."

En dépit des terribles évènements des quelques dernières heures, et des évènements bien pires à venir, Daidoji Eien se mit à rire.


Yasu se sentait malade. Il chancela hors de l'orifice scintillant et enfuit immédiatement son visage dans une poubelle.

"Qu'est-ce qui ne va pas, Hida ?" demanda Kuni Mokuna avec un petit rire étouffé. Le grand shugenja quitta le portail, le refermant derrière lui avec un claquement de doigts. "Tu n'as jamais Suivi la Voie, auparavant ?"

"Je pense que je préfèrerais encore monter dans le bateau de Kenben," répondit Yasu, relevant le visage avec une expression d'inconfort sur celui-ci. "Vous ne m'aviez jamais dit qu'il fallait utiliser la magie."

"Un bateau serait dangereux à utiliser maintenant, tu le sais, Yasu," répondit Mokuna, tout en jetant un coup d'oeil dans l'allée pour voir s'il y avait des témoins de leur arrivée. "Nous ne serions jamais passé à travers les patrouilles du port. Grâce à cet idiot de Gohei, les Crabes ne sont plus très populaires, pour l'instant."

"Nous n'avons jamais été fort populaires," dit Yasu en haussant des épaules. "Au moins, maintenant, nous sommes célèbres. Au fait, qui garde le Bas-Quartier, pendant que les Crabes n'y sont plus ?"

Mokuna le regarda de travers. "Les Shiba," répondit-il. "Apparemment, Tengyu a réussi à en récupérer quelques-uns qui savent de quel côté tenir leur pistolet pour pointer un oni."

"Les Phénix ne sont pas si nuls que ça," dit Yasu en riant. "Ils ont juste mauvaise réputation, c'est tout."

"Tu dis ça uniquement à cause de Sumi, n'est-ce pas ?" demanda le shugenja, en croisant les bras avec une grimace ironique.

"Oui," dit Yasu. "Je mens et je mentirai chaque fois que les filles Phénix en culotte de cycliste seront concernées. Bon, où est-ce qu'on va, Mokuna ?"

"Aux Studios du Soleil d'Or," répondit Mokuna. "C'est là que Toshimo bossait sur cette foutue Machine de Guerre Lion. C'est probablement là-bas qu'il est maintenant. C'est juste à un peu plus d'un kilomètre par là, près de la baie." Mokuna pointa le doigt vers l'horizon sombre, à l'est. "Je ne comprendrai jamais ce qu'il espère apprendre d'un Lion. Un homme qui peut construire Kyuden Hida n'a certainement pas besoin de l'aide d'un charlatan comme Kitsu Ikimura."

Yasu serra les lèvres. "Peut-être qu'il voulait juste un autographe d'Akodo Daniri ?" suggéra-t-il.

Mokuna regarda Yasu sans rien dire pendant un moment. Le shugenja était connu pour son manque de sens de l'humour. C'était une des nombreuses raisons pour lesquelles lui et Yasu s'entendaient si peu. Il se contenta de hocher la tête et de partir dans la direction qu'il avait indiqué.

"Alors," dit Yasu, en rattrapant facilement Mokuna, "Vous pensez que nous allons avoir des problèmes, alors que nous serons en ville ?"

"J'espère que non," dit Mokuna. "Les Mantes sont très méfiants vis-à-vis des Crabes, pour l'instant, mais pas au point d'être agressifs. Toutefois, je pense que si nous sommes repérés par des Lions, ceux-ci voudront certainement avoir une petite conversation avec nous."

"Des Lions," répéta Yasu.

"Oui, des Lions," dit Mokuna.

"Vous réalisez qu'on va aux Studios du Soleil d'Or, hein ?" demanda Yasu. "Le QG Lion."

"Le QG des acteurs Lions," corrigea Mokuna. "Gohei et sa famille ne s'enterreraient pas dans un trou comme celui-ci. En plus, je suis responsable de cette mission et je suis un peu plus familier aux voies de la subtilité que toi."

Yasu renifla. "Qui a dit que vous étiez reponsable, Mokuna ?"

"Le fait que je suis un daimyo Crabe suppose que je suis le responsable, mon garçon," rétorqua Mokuna.

"Ouais, mais rien que le daimyo Kuni," dit Yasu.

"J'espère que tu plaisantes, Yasu," dit Mokuna. "Je détesterais devoir te transformer en arbre si tôt dans cette mission." Mokuna s'empara d'un parchemin qu'il portait à la ceinture.

"Vous pouvez vraiment le faire ?" demanda Yasu.

"En effet," dit Mokuna d'un ton sérieux. "Et de façon permanente."

"Alors je blaguais," dit rapidement Yasu.

Le bruit du moteur d'un gros véhicule gronda au loin. Les deux Crabes se turent, s'aplatissant contre le mur de l'allée, tout en observant l'allée avec attention. Une grande camionnette grise tourna au coin et descendit doucement la rue en direction des Studios du Soleil d'Or. Le conducteur était un homme grand, musculeux et chauve qui observait la rue très attentivement. La camionnette passa et Yasu sortit de l'allée pour la regarder, soulevant son jingasa d'un côté pour se gratter la tempe.

"Tu as vu ses yeux ?" demanda Mokuna.

"Bleus," répondit le jeune Quêteur. "Qu'est-ce qu'un Grue pourrait venir faire à un studio d'enregistrement Lion ? Tout spécialement maintenant ?"

"Je ne sais pas," répondit Mokuna, en jetant un regard au véhicule. "J'ai un mauvais pressentiment à propos de l'homme qui conduisait cette camionnette. Il y a quelque chose de pas très clair chez lui."

"Je crois que je sais ce que vous voulez dire," dit Yasu. "Mais ce n'est pas sa faute si c'est un Grue. Ca arrive de temps en temps."

"Yasu, s'il te plaît," siffla Mokuna. "Je suis sérieux."

"Moi aussi," dit Yasu avec un grand sourire. Il jeta un coup d'oeil pour être sûr que la rue était vide de spectateurs et il commença à courir le long du trottoir.

Mokuna hocha la tête puis le suivit. Parfois, il ne savait pas s'il devait prendre le jeune Quêteur au sérieux ou pas. Le garçon semblait tout le temps raconter des choses stupides et arrogantes. Au moins, il était sensé être capable de se débrouiller en combat. Heureusement, ils n'auraient pas à le vérifier ; c'était une mission simple. Mais on n'est jamais trop prudent. Si le garçon était comme son père, tout irait bien.

Yasu et Mokuna continuèrent de descendre la rue pendant une centaine de mètres et le Quêteur observa prudemment derrière le coin de la rue. Mokuna gardait un oeil derrière eux, la main posée sur le sac à parchemins à sa ceinture. Yasu sortit une paire de jumelles compactes hors de sa poche et les déplia. Il siffla entre ses dents.

"Quoi ?" demanda Mokuna, en regardant brusquement vers le bushi. "Qu'as-tu vu ?"

"Des Lions," dit Yasu.

"Ne fais pas l'idiot, Yasu," dit Mokuna, fâché. "Bien sûr qu'il y a des Lions."

"Non," dit Yasu, en repliant les jumelles et en se redressant. Il regarda Mokuna d'un air sérieux. "Je ne parle pas de ces acteurs Lions couverts de poudre. Je parle des vrais Lions. Le genre samurai de la vieille école, lourdement armé. Il doit y en avoir six ou huit d'entre eux qui gardent les portes du studios. Tenez, regardez." Il tendit les petites jumelles à Mikuna et recula pour observer la rue.

Mokuna grogna alors qu'il observait l'entrée du studio. Tout comme Yasu l'avait dit, huit samurai du Clan du Lion se tenaient devant les portes. Ils portaient des armures épaisses dorées et d'étranges lances à trois pointes. Chacun d'entre eux portait un énorme pistolet à la ceinture. "Leur armure n'est pas prévue pour la cérémonie," dit Mokuna, en remarquant les écorchures et les coups que de nombreux gardes portaient sur leur armure. "Ils ont du être impliqués dans les combats au Palais. Que font-ils ici ?"

"Gohei a besoin d'un quartier général," dit Yasu.

Mokuna regarda le bushi d'un air curieux. "Matsu Gohei, le Champion du Lion ? Ici ?"

"Oui, regardez les lances que ces gars-là portent," dit Yasu. "Ce sont les hommes de Gohei ou alors je suis un mujina. Le Boucher a amené un nombre incroyable de samurai dans la cité, ces derniers jours. Il ne les garde sûrement pas dans l'immeuble de la KTSU. Les studios du Soleil d'Or a la place et les ressources pour héberger un grand nombre de gens à la fois. Je suis sûr que les Akodo ne sont pas très contents de voir leur précieux studio d'enregistrement être utilisé par une horde de Matsu, mais ils ne peuvent pas y faire grand'chose."

"Bien, excellent," dit Mokuna en soupirant. "Sans le savoir, ton père nous a directement envoyé dans un nid de bushi Matsu. Il ne nous a rien dit à propos de ça."

"Peut-être qu'il pensait que ce n'était pas important," dit Yasu.

Mokuna rétrécit ses yeux et plissa le front. "Dis-moi que tu plaisantes, Hida Yasu," dit-il. "Il peut y avoir des centaines de samurai Lion dans ces studios, et aucun d'entre eux ne se montrera tendre avec un membre du Clan du Crabe, pour l'instant."

"Ca ne m'inquiète pas," dit doucement Yasu.

"Tu es aussi insensé que ton père," dit Mokuna.

"C'est pour ça qu'il est le patron," répondit Yasu. "Alors, quel est le plan ?"

Mokuna observa encore les gardes derrière le coin. "J'avais l'intention d'utiliser notre magie pour nous aider à rentrer discrètement, mais les choses semblent moins évidentes, maintenant," dit-il. "Des bushi entraînés sont un peu plus perspicaces que la personne moyenne et les sorts d'illusions deviennent un peu moins efficaces s'ils sont utilisés sur deux personnes."

Yasu regarda la rue de haut en bas, réfléchissant pendant un instant. Ses yeux se figèrent sur un restaurant proche et il sourit. "Vous passez devant, Mokuna," dit-il au shugenja. "Je vais me faire ma propre entrée."

"Yasu," dit Mokuna, un ton d'avertissement dans la voix. "C'est une mission sérieuse. Dis-moi que tu ne vas pas faire quelque chose de stupide."

"Je ne vais pas faire quelque chose de stupide," répéta Yasu avec un gloussement.

"Parfois, je doute de ta sincérité."

"Et bien, quelque soit ce que je vais faire, consolez-vous en vous disant que vous serez loin de moi lorsque je vais le faire," dit Yasu. "Et si je n'y arrive pas, j'essaierai d'échouer en faisant tellement de bruit que le Clan du Lion sera distrait au point qu'il ne fera plus attention à vous."

"Comme c'est rassurant," dit sèchement Mokuna. Il tira un parchemin de sa ceinture et se fondit dans les ombres.


Sachiko ne se sentait pas bien. Son estomac lui faisait mal, la douleur de la blessure due au coup de feu était amoindrie par l'anti-douleur. Sa tête palpitait, également. C'était probablement une réaction à la morphine. Son corps n'avait jamais fait bon accueil aux médicaments. La pièce autour d'elle était blanche et propre. Un petit lit blanc avec une petite table blanche, entourée d'un rideau blanc. Un hôpital. Elle détestait les hôpitaux, mais elle murmura une brève prière de remerciement aux kami, parce qu'elle s'était réveillée ici au lieu d'être dans une morgue. Après son erreur stupide, c'était probablement tout ce qu'elle méritait.

"Comme une débutante," murmura-t-elle, en posant une main sur son estomac. "Mais à quoi donc est-ce que je pensais ?"

"C'est exactement ce que je me disais," dit une voix bourrue de l'autre côté. La tenture coulissa et un grand homme agé en uniforme de magistrat indigo s'avança à ses côtés. Shinjo Katsunan, le daimyo de la Licorne.

"Mon oncle," dit-elle, en inclinant la tête.

"Je ne suis pas ici en tant qu'oncle," dit-il. "Je suis ici en tant qu'officier supérieur."

"Oui, monsieur," dit-elle calmement. Elle se sentit comme une jeune fille stupide, devant son oncle. Il semblait toujours tout faire avec une telle facilité et une telle grâce, tandis que tout ce qu'elle faisait était voué à l'échec. Comme maintenant, par exemple. "Je suppose que vous voulez me parler du Centre Lucky Star," dit-elle.

"Je pense que ça pourrait être un sujet intéressant," dit calmement Katsunan. Il s'assit sur la petite chaise réservée aux visiteurs, en face de Sachiko. "Mais tout d'abord, je veux savoir comment tu te sens."

"Et bien, on m'a tiré dessus," dit-elle, en désignant d'une main l'épais bandage qui entourait son estomac. "Tout bien considéré, ça pourrait aller mieux."

"C'est tout ?" demanda-t-il sèchement. "Mis à part ça, tu te sens bien ?"

"Je suppose que oui," dit-elle, un peu confuse par ces questions. "Pourquoi me le demandez-vous ?"

"Ce n'est pas important," dit-il. "Parle-moi du Centre Lucky Star."

"J'ai tout foutu en l'air," dit-elle simplement, les yeux baissés vers le sol. "Je me suis séparé de mon équipe et j'ai fait une connerie. J'aurais dû abattre ce salopard de Sekkou dès que l'instant où je l'ai reconnu."

"Sekkou, Massad, et cette chose qui était avec eux se sont enfouis," dit Katsunan. "Nous avons essayé de traquer l'hélicoptère, mais Sekkou a brouillé toutes nos tentatives de poursuite avec cette baguette OEM Sauterelle. Nous avons retrouvé l'hélicoptère sur un toit près de Dojicorp, abandonné. Il est étrange de voir que Sekkou lui-même a participé à un assaut aussi petit. Nous ne savons même pas ce qu'il était venu chercher dans ce centre commercial, mais quoi que ce soit, il est parti avec."

"Et c'est ma faute," dit Sachiko.

"Je n'ai jamais dit ça, mais on peut le dire de cette façon," répondit Katsunan. "Il est dommage que ce soit toi qui ait trouvé Sekkou, Sachiko. Un officier moins entraîné n'aurait pas pu reconnaître cet OEM et se serait contenté de tirer sur Sekkou dès qu'il l'a sorti. Un officier moins entraîné, ou peut-être moins émotif."

Les sourcils de Sachiko se froncèrent. "Mais il aurait pu l'utiliser sur l'hélicoptère et tuer tout le monde à l'intérieur."

Katsunan inclina légèrement la tête. "Je suis d'accord, mais nous aurions liquidé l'un des plus dangereux criminels de Rokugan, et obtenu une baguette OEM à analyser. Peut-être que cela aurait été un faible prix à payer."

"Mais les hommes dans cet hélicoptère..."

"...sont des officiers de police. Ils connaissent les risques inhérents à leur travail. Que se passera-t-il si Sekkou participe à un autre saccage ? S'il tue vingt ou trente citoyens innocents à la recherche de ce que les Sauterelles veulent ? Ou pire, s'il l'a déjà trouvé ? Nous sommes déjà impuissants face à la technologie OEM du Clan de la Sauterelle. Maintenant, tu as pu les laisser filer avec une autre arme dont nous ne connaissons même pas la nature. Que dis-tu de ça, Sachiko ?" La voix de Katsunan était toujours calme et égale. Il n'était pas condescendant, ni accusateur. Il avait juste l'air curieux. Comme si Sachiko avait renversé quelque chose par terre et qu'il voulait savoir comment elle avait l'intention d'essuyer ça.

"Vous avez raison, tout est de ma faute," dit-elle, en massant sa tempe d'une main. Son mal de tête semblait empirer. "Ma blessure n'est pas grave. Les shugenja de l'hôpital ont déjà soigné presque tous les dégats internes. Je serai à nouveau sur pied dans un jour ou deux. Mettez-moi en poste dans le Petit Jigoku. Retirez-moi mon statut de détective et placez-moi à plein temps en patrouille. Je trouverai Sekkou."

"Pourquoi devrais-je le faire ?" demanda Katsunan. "Ne serait-il pas plus logique de te garder aussi loin de Sekkou que possible, afin qu'un tel cas ne se reproduise pas, au cas où tu le rencontrerais à nouveau ? Il a déjà prouvé qu'il avait un avantage psychologique sur toi, Sachiko. J'ai des tas d'autres agents qui n'ont pas un tel problème."

A nouveau, il n'y avait aucun venin dans les mots de l'homme. Il avait simplement calculé sa valeur et voulait simplement lui signaler. Ce qui la rendait furieuse, c'était qu'elle avait du mal à le contredire. Elle croisa les bras sur sa poitrine et le regarda calmement, attendant son jugement. Elle savait que Katsunan était sévère mais juste. Elle ferait simplement ce qu'il suggèrerait et trouverait elle-même un moyen de rencontrer Sekkou plus tard.

Katsunan sourit légèrement, l'expression semblait déplacée sur son visage sévère. "Je connais ce regard," dit-il. "Tu ressembles exactement à mon frère, parfois."

"De quoi parlez-vous ?" demanda Sachiko, essayant d'avoir l'air aussi surprise et innoncente que possible.

"Tu prépares quelque chose," dit-il avec un soupir. Il passa une main dans sa chevelure grise. "Peu importe le type de sanction disciplinaire que je pourrais t'imposer, tu as l'intention de la modifier d'une certaine façon pour que tu puisses te trouver sur la route de Sekkou. Hisato aurait exactement fait pareil. Tu as son feu et ses nerfs. J'espère juste que tu as hérité de la mesure et du bon sens de ta mère pour équilibrer tout ça."

Sachiko ne dit rien, se contentant d'observer calmement son oncle.

"Bien, voici le verdict," dit-il, en croisant les mains devant lui. "Voici ta peine disciplinaire : je te retire ton statut de détective et je te place à plein temps dans le Petit Jigoku. Mais avant que tu ne t'emballes à l'idée de pouvoir traquer Inago Sekkou, garde à l'esprit que tu as une mission spécifique. Une mission qui n'a que peu de rapport avec le Clan de la Sauterelle."

"Une mission ?" dit-il, déconcertée. Les Sauterelles étaient la seule menace sérieuse du Petit Jigoku. Evidemment, il y avait une foule de petits délinquants dans cette partie de la cité, mais même eux s'éloignaient du territoire Sauterelle. De plus, elle était une Vierge de Bataille. Il y avait des officiers de police normaux pour s'occuper des petits malfrats.

"J'ai entendu des rumeurs disant que certains citoyens du Petit Jigoku avaient formé une milice pour se protéger du chaos qui règne dans cette zone," dit-il. "Je ne suis pas sûr de ce que je dois penser de cela. D'un côté, ça m'énerve. Ca sous-entend que le Clan de la Licorne ne fait pas correctement son travail. D'un autre côté, je réalise que c'est nécessaire. On ne peut pas être partout à la fois et les dégats causés par les Senpets dans ce quartier réduisent largement notre mobilité. Alors, voila ce qui m'a poussé à te proposer ça. J'aimerais que tu trouves cette Armée de Toturi. Que tu détermines s'ils sont une menace ou un allié potentiel pour nous. Et occupe-toi d'eux de la meilleure façon possible."

Sachiko acquiesça à contre-coeur. Elle n'avait aucune envie de traquer des miliciens paysans après ce que Sekkou lui avait fait, mais les ordres étaient les ordres. Tout bien considéré, Katsunan aurait pu être bien plus sévère dans sa punition. Il aurait pu la suspendre, ou pire. "L'Armée de Toturi ?" demanda-t-elle. "Comme l'Empereur Toturi ?"

"Oui, c'est exactement ça," dit-il. "Apparemment, ils se prennent pour une bande d'héros ronin. C'est ça qui me tracasse. J'ai rencontré plusieurs ronin, à l'époque, et très peu d'entre eux peuvent être considérés comme des héros."

"Et où puis-je les trouver ?" demanda Sachiko.

"Si je le savais, je n'aurais pas besoin de t'envoyer pour les trouver, n'est-ce pas ?" demanda Katsunan. "Ils couvrent bien leurs traces, pour nous, comme pour les gangs rivaux. Je suppose qu'ils ne savent pas trop comment nous pourrions réagir vis-à-vis d'eux."

"Et bien, ils vont vite le savoir," dit Sachiko. "Je vais les trouver pour vous, mon oncle."

"Tout ce que nous savons est ceci : ils sont dirigés par un homme qui se fait appeler Dairya," dit Katsunan. "D'après les descriptions de l'apparence et du comportement de cet homme, je pense que ce soit-disant Dairya est en fait un ronin appelé Zeshin, initialement de la famille Soshi. Il a beaucoup voyagé et a travaillé comme mercenaire, et pas toujours pour l'Empire de Diamant."

"Amijdal ?" demanda Sachiko.

"Parfois," répondit Katsunan. "Et tout autant pour les Senpet ou leurs voisins. Bien sûr, c'était avant tous nos problèmes avec eux. Toutefois, cet homme pourrait encore leur être loyal et ce n'est pas l'idéal, vu notre climat politique actuel. Il ne faut pas perdre ça de vue." Katsunan bougea un peu dans sa chaise. Pour un homme pourvu d'une telle subtilité, c'était l'expression d'un déconfort extrême. "Bien," dit-il, en se raclant la gorge. "J'ai assez abusé de ton temps, Sachiko. Il est important pour toi de te reposer. Tu commences ton nouveau travail dès que possible."

"Hai," dit Sachiko. Il s'inclina autant qu'elle put alors que Katsunan se préparait à partir. Il rendit le salut et quitta la salle.

La jeune Vierge de Bataille regarda son oncle partir, se demandant ce qui avait provoqué son soudain changement d'humeur. Normalement, il n'aurait jamais envisagé de lui faire une faveur comme il venait de le faire. C'était vraiment à l'opposé de ses habitudes. Bien qu'elle soit la nièce du champion de la Licorne, elle avait du travailler aussi dur que n'importe qui pour avoir chacune de ses promotions. Peut-être même plus dur. Elle savait que Katsunan était un homme compliqué. Il planifiait souvent sa vie selon des schémas méticuleux, sa vie était écrasée par son travail et cela lui laissait peu de temps poru le reste. Il était un homme furieusement indépendant, qui déléguait rarement son autorité. Il semblait être dans une sorte d'humeur distraite dans laquelle il tombait à chaque fois qu'il était au centre de l'un de ses grands projets. Le stress de commander la Licorne comme une force militaire plutôt que de la façon pacifique habituelle devait sans aucun doute commencer à peser sur lui.

Mais était-ce vraiment ça ? Parfois, Sachiko n'en savait rien. Elle savait que son oncle était capable de bien plus qu'il ne le laissait supposer. La situation actuelle dans la cité ne devait pas être un problème pour lui ; elle l'avait vu se sortir de situations bien pires. Toutefois, même une personne comme Katsunan avait ses limites. Elle se demanda vaguement quelles pouvaient être les siennes. Et que se passerait-il si cela arrivait ?

C'était une question pour un autre jour. Sa tête palpitait tellement fort qu'elle ne pouvait plus penser à rien, maintenant. Tout ce dont elle avait besoin, c'était de dormir. Alors, elle irait mieux. Sachiko ferma les yeux et s'endormit.


Hiroru était tapi dans l'obscurité ; il ne se sentait pas bien. Quelque chose était étrange ici. D'accord, il n'avait jamais été dans le Palais de Diamant auparavant, et la Garde Mante était prête à l'embrocher vif si elle le trouvait ici, mais il y avait autre chose. Quelque chose de différent.

Hiroru observa à nouveau dans le couloir, dans la direction que l'Akodo avait prise avec l'Empereur. Il sourit pour lui-même. Daniri aurait été choqué de découvrir qu'il l'avait suivi, tout spécialement dans les profondeurs du Palais de l'Empereur. Toutefois, une promesse était une promesse, et Hiroru avait juré à Jiro de garder un oeil sur son frère.

Ca avait été une fameuse surprise, en tout cas. Il savait que Jiro cachait quelque chose ; il s'en était rendu compte lorsqu'il avait surpris le gamin en train de voler le flingue de Dairya dans son holster. Il ne s'était pas attendu à ce qu'il soit le frère d'Akodo Daniri, par contre. Si c'était vrai, alors Daniri n'était pas un vrai samurai. Enfin, ce n'était pas ses affaires. Daniri aimait faire l'idiot, mais il était un allié précieux et Hiroru n'allait pas le laisser tomber.

Mais il ne l'avouerait jamais à Daniri lui-même. Personnellement, il méprisait cet homme. Il était impertinent, désagréable et arrogant. Il lui faisait un peu trop penser à lui-même.

Et soudain, ça lui fit encore cette impression. Un trouble étrange dans les ombres. Quelque chose n'allait pas avec cet endroit ; quelque chose qu'Hiroru ne pouvait décrire. Il avait parfois des sentiments comme ça, une sorte de sixième sens. Il en avait depuis qu'il avait douze ans, depuis qu'il avait découvert qu'il était capable de disparaître lorsqu'il ne voulait pas être vu. Il ne l'avait jamais senti aussi fort auparavant, par contre. Un docteur tourna à un coin, marchant directement dans le couloir où Hiroru se cachait. Le ninja s'en souciait peu. Peu de gens pouvaient le détecter s'il ne voulait pas être découvert.

Le docteur s'arrêta un instant, ses yeux étaient orientés vers Hiroru, dans les ombres. Il l'avait vu. D'une manière ou d'une autre, il l'avait vu. Le ninja retint sa respiration, chaque muscle se tendit alors qu'il se préparait à sauter sur son attaquant. Et puis, une chose étrange se produisit. Une vague passa sur le visage du docteur. Pendant un instant, ses traits devinrent ceux d'une femme, et un moment plus tard, son visage devint aussi lisse qu'une coquille d'oeuf. Et puis, cet instant passa, et tout redevint normal. Il continua à marcher, apparemment sans avoir remarqué Hiroru. Il tourna un autre coin et les bruits de pas diminuèrent.

"Par les Tonnerres," siffla Hiroru. Il bondit de sa cachette et courut après le docteur aussi vite que possible, sans prendre le risque de se faire voir. Il devait savoir ce qu'il avait vu. Le visage lisse était une vision cauchemardesque. Littéralement. Hiroru rêvait de ce genre de choses presque chaque nuit. L'avait-il imaginé ?

Lorsqu'Hiroru tourna finalement au coin, il n'y avait rien d'autre que l'obscurité.


Le capitaine Matsu recula, son visage exprimait la nausée qu'il ressentait. "Qu'est-ce que c'est que cette odeur ?" dit-il.

"De la soupe fraiche, recette spéciale," dit le livreur. Il sourit et tendit un sac en carton brun. "Très bonne. Vous voulez la goûter ?"

"Par les Tonnerres, non, éloignez-moi ça," répondit le capitaine, en balayant d'une main devant son visage pour dissiper l'odeur. Le reste de ses hommes qui attendaient à bonne distance trouvèrent tous des choses plus importantes à faire, près d'un entrepôt et loin du sachet malodorant.

Le livreur haussa les épaules. "Je suppose qu'il faut s'y habituer. Pourriez-vous m'indiquer le chemin jusqu'à Kitsu Ikimura ? J'ai déjà dix minutes de retard à la livraison."

"Plus que ça, vu l'odeur," marmonna le capitaine. "Bon, je ne peux pas vous laisser entrer avant d'avoir vérifié si vous portiez des armes. Ecartez les mains de vos flancs, s'il vous plaît." Le livreur obéit immédiatement, tenant le grand sac d'une main. Le capitaine le fouilla rapidement mais de manière approfondie, sans trouver d'arme. Il jeta un coup d'oeil sur le beeper à la ceinture de l'homme pour vérifier que ce n'était pas une menace, et il recula à nouveau.

"Vous voulez vérifier le sac ?" demanda-t-il, en le tenant devant le visage du capitaine.

Les genoux du capitaine faillirent l'abandonner. "Je suis sûr qu'il n'y a pas de problèmes," dit-il, en tenant une main devant sa bouche et en faisant signe au livreur de passer les grilles. "Tout droit dans la rue principale, puis vous prenez à gauche vers Akodo. Troisième entrepôt à gauche."

Le livreur s'inclina poliment. "Domo arigato," dit-il avec un grand sourire. Il entra dans l'enceinte des Studios du Soleil d'Or.

Bien que le Soleil d'Or ait été durement touché lors de l'Invasion Senpet, il ne restait aucune trace des dégats. Le spectacle devait continuer, après tout, et on ne pouvait pas tourner des films d'actions ou des comédies dramatiques sur des plateaux de tournage endommagés. Des acteurs en costume déambulaient ici et là, se hâtant de rejoindre leurs studios respectifs, ou restant debout et discutant paresseusement. De plus, il y avait un grand nombre de bushi Lions présents. Bien qu'ils semblaient à leur aise eux aussi, tous étaient vêtus d'une armure lourde et armés d'un katana et d'un fusil. Les acteurs et les bushi ne se mêlaient pas entre eux. En fait, les deux groupes semblaient à peine réaliser l'existence des autres. Ils étaient tellement occupés à essayer d'ignorer les autres, qu'ils remarquèrent à peine le livreur de grande taille qui transportait un grand sac en carton à travers les rues, bien qu'ils étaient nombreux à détourner la tête à cause de l'odeur.

D'ailleurs, Yasu s'arrêta dans une allée pour ouvrir le sac et se débarrasser du chat mort.

Reprenant son chemin parmi la foule de gens, Yasu découvrit l'entrepôt de Kitsu Ikimura. Il était au bord des docks, donnant sur les eaux sombres de la baie. Le jeune Crabe jeta un coup d'oeil autour de lui pour voir si quelqu'un faisait attention à lui, puis il contourna le bâtiment. La camionnette grise était garée derrière le bâtiment adjacent, le moteur en marche.

Yasu ouvrit le sac en carton, en sortit une petite radio, et la posa contre son oreille. "Mokuna, je suis dedans," dit-il. "Vous m'entendez ?"

"Très bien, Yasu," répondit Mokuna. "Je suis à trois cent mètres de l'entrepôt, pour l'instant."

"J'ai découvert la camionnette Grue, ici. Vous savez, le gars qu'on a vu plus tôt," lui dit Yasu. "Et puis, qu'est-ce qui vous a autant retardé ?"

"Yasu, il faut du temps pour voyager parmi les ombres, sans attirer l'attention. Comment es-tu arrivé là aussi vite ? Je n'ai même pas entendu de coups de feu."

"Vous me sous-estimez, Mokuna-sama," dit Yasu avec une politesse exagérée. "Un jour, je vous donnerai quelques cours sur l'art de la subtilité."

"Je suis sûr que cela sera très intéressant," répondit Mokuna. "Bouge-toi un peu et va voir à l'intérieur si nécessaire, Yasu. J'ai un mauvais pressentiment à propos du Grue."

"Très bien," répondit le Quêteur. "Yasu terminé." Il coupa la radio et la mit dans sa poche, puis il s'approcha lentement de la camionnette. Il gardait une main à l'intérieur du sac, fermement serrée autour de la poignée de son Pistolet Anti-Oni. Il jeta un coup d'oeil à travers les vitres, puis il se tourna vers l'entrepôt d'Ikimura, marchant rapidement mais silencieusement. Il s'arrêta complètement, lorsqu'il remarqua que la porte arrière de l'entrepôt était légèrement entrouverte. Son instinct lui hurlait qu'il y avait quelque chose de louche, ici.

Yasu regarda à travers la fenêtre la plus proche. L'intérieur était noir, mis à part une petite lumière au loin. Yasu remit la main dans son sac et en sortit une paire d'étrange lunettes vertes, qu'il posa sur son nez. Après un instant de réflection, il mit la casquette de baseball "Aux Sushi d'Ikoma" sur sa tête. Grâce à la vision verdâtre de ses lunettes de soleil, il put voir l'énorme silhouette dorée d'Akodo qui se tenait au centre de l'entrepôt, entouré par des échafaudages et des cables. Tout près, deux hommes habillés de la salopette de l'équipe des Machines de Guerre Akodo gisaient sur le sol et l'un des deux était le visage contre le sol, avec un pistolet mollement agrippé dans sa main. A l'autre bout de l'entrepôt, près de la lumière, il vit trois personnes. L'amplification lumineuse des lunettes l'empêcha de voir ce qu'ils faisaient.

Yasu aurait voulu avoir son armure. Avec l'aide des senseurs et des équipements de surveillance que Toshimo avait installé, il aurait facilement pu surprendre leur conversation, même à cette distance. Et c'était sans compter le fait que le blindage en kevlar-plastacier aurait pu venir à point nommé, si les balles commençaient à voler. Il avait tout de même emporté une épaulette de son armure, mais c'était plus pour alourdir le sac que pour une raison pratique.

"Tu t'encroutes, Yasu," se gronda-t-il. "Tu deviens trop dépendant de tes jouets. Un peu de travail manuel te fera le plus grand bien."

Il s'avança vers la porte et l'ouvrit lentement, espérant qu'elle ne grincerait pas. Heureusement, ce ne fut pas le cas. Il la referma pour éviter que des lumières extérieures ne révèlent sa position. Avec le sac brun toujours en main, il traversa l'entrepôt sans bruit. Il s'accroupit aux pieds d'Akodo pour prendre le pouls d'un des hommes. Mort. Du côté de la lumière, il entendit la voix de son oncle.

"Cela ne vous rapportera que des ennemis, Grue," dit-il. "Est-ce que la réputation de votre clan n'est pas déjà assez mal en point comme ça ?"

"Ah, mais les mains du Crabe ne sont pas propres, elles non plus," répondit la voix de l'homme, hors de vue de Yasu, derrière une pile de caisses. Il pouvait entendre des doigts qui cliquetaient sur un clavier. "Gohei a toujours pensé qu'Ikimura-sama était un fou pour vous garder ici plutôt que de vous livrer à la Garde de la famille Matsu. Il ne serait pas surpris des incidents qui pourraient se produire, à cause d'un traitre potentiel qu'on garde aussi près."

Yasu s'approcha un peu plus. Il put voir Kaiu Toshimo et un vieil homme ratatiné vêtu de la robe dorée des Kitsu, assis dos-à-dos sur le sol et solidement ligotés par une corde autour des poignets. Une odeur piquante et facile à reconnaître chatouilla les narines de Yasu, et il sentit que son pied collait un peu sur le sol. De l'essence. Le fluide dégoulinait de tout ce qui se trouvait autour d'Akodo, en particulier des grands tonneaux rouges qui contenaient le carburant pour la Machine de Guerre elle-même.

"C'est de la folie," dit le vieux Lion. Ce devait être Kitsu Ikimura, le célèbre spécialiste des effets spéciaux et créateur des Machines de Guerre Akodo. C'était l'un des rares Lions que Yasu respectait. Après tout, la série "les Machines de Guerre Akodo" était vraiment bien faite, et il y avait des explosions très impressionnantes. Beaucoup d'explosions. "Nous avions déjà promis à votre clan de leur permettre de voir les données de la Machine de Guerre," poursuivi Ikimura. "Pourquoi voulez-vous les voler ?"

"Je ne les vole pas," répondit le Grue. "Je détruis ces données et vous avec, ainsi que votre énorme abomination dorée, là-bas." Quelques autres cliquetis de clavier se firent entendre. "Ah, ça devrait être fini." Le grand Grue marcha vers un coin de l'entrepôt, là où étaient entreposées un grand nombre de caisses et puis revint, en claquant ses mains l'une contre l'autre de satisfaction. Yasu remarqua que l'homme avait un très gros pistolet à la ceinture. "Vous voyez," dit l'homme calmement, en tirant le pistolet à sa ceinture et en vérifiant le chargeur. "L'existence des Machines de Guerre à Otosan Uchi ne convient pas aux plans de Dojicorp, je suis navré." L'homme vissa un silencieux sur le canon du pistolet.

Yasu se maudit de ne pas avoir pris une arme plus silencieuse. Son arme Anti-Oni alerterait chaque Lion à cinq kilomètres à la ronde, et seulement si sa cartouche explosive ne faisait pas exploser les vapeurs d'essences, ce qui tuerait instantanément tout le monde dans l'entrepôt. La seule autre chose qu'il avait, c'était le couteau de survie qu'Hayato lui avait donné à son dernier anniversaire, mais il ne pourrait jamais toucher le Grue à cette distance. Tout spécialement parce qu'il n'était pas très bon au lancer de couteaux. Il ne lui restait plus qu'une chose à faire. Improviser.

"Excusez-moi," dit Yasu, en émergeant bruyamment des ténèbres et avançant à l'aveuglette hors des ombres, en direction des trois hommes. Il remarqua que Toshimo releva un sourcil à son approche.

"Par le Sang de Suru, qu'est-ce que--" jura le Grue, en se tournant vers Yasu et en pointant son pistolet sur lui.

"C'est de la soupe fraîche !" dit Yasu, en souriant largement. Un bras était enfoui dans le sac brun qu'il brandissait devant lui. "Quelqu'un a commandé--" Il se tût et afficha un air surpris, fixant le canon du pistolet de l'homme.

"Je pense que tu n'es pas au bon endroit, garçon," rit le Grue. Il le mit en joue et tira. La balle heurta le sac brun avec un "ping" sonore, déviée par l'épaulette à l'intérieur. Yasu jeta son couteau et il s'enfonça dans l'estomac de l'homme.

"Tu aurais du me filer un meilleur pourboire," dit Yasu, en donnant un coup de pied au visage de l'homme, alors qu'il s'effondrait sur le sol. Yasu écarta le pistolet de l'homme d'un coup de pied.

L'homme gisait sur le dos, un fluide noir lui coulait de la bouche. Il regarda dans les yeux de Yasu avec un regard bleu cristallin, brûlant d'une folie fièvreuse. "Le sang ne meurt jamais," gloussa-t-il. Et alors, la respiration du Grue s'emballa un peu, puis s'éteint. Yasu s'approcha, regardant avec un intérêt morbide le sang noir qui coulait des blessures de l'homme.

"Maho-tsukai," murmura-t-il.

"Yasu, derrière toi !" cria Toshimo.

Yasu se retourna pour découvrir deux autres hommes derrière lui, pointant tous les deux un pistolet automatique sur sa poitrine. Et encore derrière eux, une autre silhouette se déplaçait dans les ténèbres.

"Tu n'aurais pas dû croire qu'il était venu seul," dit l'un d'eux.

"Vous aussi," dit Yasu.

Les deux hommes eurent l'air confus un instant, puis tombèrent à genoux avec un cri étouffé et un bruit horrible. Leur chair venait de se transformer en écorce. Leurs pieds venaient de se transformer en racines, qui plongèrent profondément dans le sol. Kuni Mokuna s'avança entre les deux nouveaux arbres qui avaient poussés dans l'entrepôt et fit un signe de tête à Yasu.

"Je vois que tu as eu ta dose d'ennuis pour ce soir, Hida," dit-il, en rangeant un parchemin dans son sac. "Je suis heureux d'avoir pu participer."

"La nuit ne fait que commencer, Mokuna," dit Yasu, en s'agenouillant pour libérer Ikimura et Toshimo. "J'ai encore d'autres projets."

"Et que vas-tu faire, Yasu ?" demanda Toshimo.

"Vous avez vu ce qui est arrivé à ce gars quand je l'ai descendu," dit Yasu, en désignant le grand Grue chauve. "Tout compte fait, les Grues font des tas de trucs marrants, ces derniers temps. Je pense qu'il est temps que je leur rende une petite visite. J'dois découvrir qui a envoyé ces gars-là."

"En effet," acquiesça Mokuna, en se penchant au-dessus de l'homme mort. Son torse s'était effondré sur lui-même, et un fluide noir se déversait de ses yeux et ses oreilles. "Cet homme est en train de pourrir de l'intérieur. J'ai rarement vu un état de Souillure aussi avancé. J'ai du mal à croire qu'il s'agit d'un cas isolé."

Ikimura jeta un regard sérieux à Toshimo. Toshimo acquiesça et se tourna vers Yasu. "Tu vas devoir y aller seul, Yasu," dit-il. Il retourna rapidement au petit bureau d'Ikimura et commença à décrocher les cables qui reliaient l'ordinateur au mur.

"Hein ?" Yasu promena son regard entre Mokuna et Toshimo. "Mais c'est vraiment important."

"Tout comme l'est ceci," répondit Toshimo, en émergeant du bureau avec le disque dur d'Ikimura glissé sous le bras. "Ces hommes ont libéré un virus mortel dans le système informatique d'Ikimura. Je dois le ramener à mon labo à Kyuden Hida pour réparer ça, et vite. Si je ne peux pas récupérer les données, nous ne pourrons plus jamais construire une autre Machine de Guerre. Mokuna, pouvez-vous nous emmener là-bas tous les trois ?"

"Oui," dit Mokuna, avec une pointe d'amertume dans la voix. "Mais je ne pourrai pas revenir dans la cité pour aider Yasu, alors. Pas ce soir."

"Hé, avons-nous vraiment besoin d'une autre Machine de Guerre ?" demanda Yasu, en relevant un sourcil.

"Ces hommes étaient effrayés à l'idée qu'une autre puisse être construite," le coupa Ikimura. "Je ne suis pas impatient de voir que mon Akodo puisse être utilisé à des fins militaires, mais si c'est pour le bien de l'Empire, alors je suppose que je ferai de mon mieux." Ikimura prit le téléphone de son bureau et tapota quelques numéros. "Bonjour, l'entretien ?" dit-il.

"Hm," renifla Yasu, en se penchant contre le mur et en croisant les bras. "Très bien, allez vous amuser avec votre disque dur, alors. Si vous avez besoin de moi, je serai quelque part dans l'immeuble Dojicorp, en train de casser des choses."

Mokuna psalmodia quelques mots lus sur un parchemin et un portail scintillant apparut tout près. Toshimo le traversa rapidement, trop distrait par la rude tâche qui l'attendait pour la réparation de l'ordinateur que pour faire attention à Yasu. Ikimura le suivit rapidement, s'arrêtant juste un instant avant de passer le portail pour se retourner vers le Quêteur.

"Au fait, appelez quelqu'un pour nettoyer tout ce carburant," dit-il. "Je détesterais apprendre que quelqu'un a jeté un mégot de cigarette ici et a fait exploser la moitié du studio." Le vieil homme s'inclina rapidement devant Yasu et disparut.

"Bonne chance, Hida," dit Mokuna, en faisant un signe de tête au jeune Quêteur alors qu'il traversait son portail. "Je dois admettre que tes méthodes sont... intéressantes."

"Merci," dit Yasu. Il jeta un coup d'oeil vers l'un des arbres tordus puis regarda à nouveau Mokuna. "Si j'ai un jour besoin de refaire mon jardin, je vous appellerai."

Mokuna fit un léger sourire, puis s'inclina devant Yasu et disparut, en refermant le portail derrière lui.

Yasu décrocha le téléphone sur le bureau d'Ikimura et tapa quelques chiffres au hasard. Après un instant, une voix humaine répondit.

"Opérateur."

"Ouais, je suis dans l'entrepôt d'Ikimura," dit-il. "Vous feriez mieux d'envoyer quelqu'un de l'équipe d'entretien. Les Grues mortes et l'essence commencent à me rendre malade."

"Quoi ?!?"

"Vous m'avez très bien compris." Yasu raccrocha le téléphone et quitta l'entrepôt en riant.


"Tu n'as pas l'air en forme, Sekkou," dit Massad, un ton légèrement moqueur dans sa voix. "Bien qu'il soit difficile de voir ta tête à l'intérieur de cet aquarium noir."

"Dégage, Chacal," rétorqua le Sauterelle. "Je n'ai ni le temps ni la patience de m'occuper de toi." Sekkou ouvrit l'une des portes de ses appartements personnels et entra. Il était bon de revenir à la Machine. Si seulement il pouvait se débarrasser de ce parasite qui l'avait suivi.

"Très bien, alors," dit Massad, en passant une main sur son crâne chauve. "J'espère que ce Maître Inago-sama fait preuve du même respect vis-à-vis de toi, mon ami." Le Chacal se retourna et sortit des quartiers de Sekkou, en riant doucement alors qu'il s'amusait avec l'Ame du Tueur.

Quel fou de gaijin. Ses pouvoirs étaient utiles, mais cet homme était complètement fou. Un jour, cette folie deviendrait un obstacle plus génant que ses pouvoirs sont utiles, et lorsque ce jour viendra, Sekkou sera là. C'était l'idée d'Inago d'introduire Massad chez les Sauterelles, encore une autre idée douteuse parmi toute une série, de la part du mystérieux dirigeant des Sauterelles.

"Sekkou," dit une voix venant du fond de la pièce.

Sekkou se retourna rapidement. Inago se tenait dans ses quartiers. Comme d'habitude, seuls ses cheveux noirs étaient visibles. Le reste était dissimulé par ses vêtements noirs et son masque de métal. Sekkou avait vu une fois le visage de cet homme, lors de son ascension en tant que bras droit. Il se demandait si Inago était toujours identique à ce qu'il était alors. "Je ne savais pas que tu étais ici," dit Sekkou.

"Je suis désolé de t'avoir injustement fait peur, mon lieutenant," dit Inago. La voix du maître des Sauterelles était profonde et mélodieuse. Elle était la façon qu'avait cet homme de communiquer son charisme électrique à la foule innombrable qui le suivait. "Comment était ton... exercice, ce matin ?"

"C'était une erreur," répondit Sekkou. "Je pensais qu'ils seraient prêts. Je les ai surestimés, et j'ai sous-estimé la colère de la Licorne."

"Vraiment ?" dit doucement Inago. "D'après ce que j'ai entendu, il semble que la mission entière a été une série d'erreurs, en particulier dans le choix des cibles. Pourquoi un centre commercial, Sekkou ? Tu sais que les Sauterelles n'attaquent pas une cible sans raison. Terreur. Information. Profit. Ce sont les choses que la Sauterelle recherche."

"Je me souviens d'une époque lors de laquelle les Sauterelles ne recherchaient que deux choses," répondit Sekkou.

Inago resta silencieux un moment. Il acquiesça, lentement. "Je sais ce que tu ressens, Sekkou," dit-il. "J'ai beaucoup sacrifié pour nous emmener là où nous sommes. Plus que tu ne pourrais l'imaginer. Toutefois, une révolution ne se base pas sur la charité. La technologie OEM est très chère à créer et à maintenir. Si nous devons nous adonner à un travail de piraterie occasionnel ou à un boulot de mercenaire, souviens-toi que c'est pour le bien commun."

"Bien sûr, Inago," dit Sekkou en soupirant. "Je sais tout ça. Mais nous avons été longtemps inactifs et ça a été une longue journée. Je pense que ça m'a énervé."

"Essaie de contenir ton enthousiasme encore un peu, mon cher ami," dit Inago avec un petit rire. "Bientôt, l'heure de la Sauterelle viendra. Bientôt, les Clans Majeurs connaîtront notre colère. La Machine tombera."

Sekkou acquiesça calmement. Il ne trouva plus rien à dire.

"Plus d'autre mission sans que je l'ordonne," dit Inago. "Tu restes à l'intérieur de la Machine jusqu'à nouvel ordre. C'est une époque critique, pour nous. Nos plans sont sur le point d'être mis en action. Notre lutte est plus importante que n'importe qui d'entre nous, Sekkou. Même toi. Tu es un allié précieux, mais ne crois pas un seul instant que j'hésiterais à m'occuper de toi si nécessaire."

Inago se retourna sans autre mot et quitta la chambre, laissant son lieutenant avec ses pensées.

Sekkou ferma la porte de sa chambre et retira son casque, le laissant tomber sur le sol. Il s'assit lourdement dans un fauteuil rembourré, la tête posée sur une de ses mains. Le casque semblait le fixer placidement. Sekkou l'observa pendant un instant. Il n'était jamais apparu aux Sauterelles sans lui. Jadis, il avait été un révolutionnaire pyromane, combattant aux premiers rangs de chaque assaut Sauterelle. Maintenant, il était devenu un morceau de plastique sans émotion. Comme Inago.

Il y était presque arrivé. Il avait failli découvrir ce qui aurait fait de lui l'homme qui aurait mené les Sauterelles à la grandeur. Maintenant, il n'y avait plus d'espoir. Il avait assez tenté le destin en attaquant le centre Lucky Star ; quitter la machine malgré les ordres spécifiques d'Inago signifiait une mort certaine. Hélàs, il ne lui restait personne en qui faire confiance pour retrouver Jiro et la pierre. Personne sauf lui.

On frappa lourdement à la porte.

"Sekkou ?" dit une grosse voix lente. "Sekkou, tu es là ?"

"Je suis là," dit Sekkou. Un sourire naquit lentement sur le visage du Sauterelle. Il se releva et ouvrit la porte.

Kaibutsu passa la tête dans la chambre, puis il eut l'air surpris. "Sekkou, tu as perdu ton casque," Kaibutsu se couvrit rapidement les yeux. "Kaibutsu n'a rien vu. Kaibutsu n'a pas regardé."

"C'est bon, Kaibutsu," dit Sekkou, en refermant la porte derrière le gladiateur et en la verrouillant à nouveau. "On est amis, maintenant. Après ce qui s'est passé au centre, nous sommes amis. Je connais ton secret, et maintenant tu connais le mien."

Kaibutsu retira sa main de ses yeux. Un petit sourire apparut sur le visage de l'ogre. "Kaibutsu voulait juste vérifier que tu allais bien," dit-il. "Massad a dit des trucs marrants dans le salon, il pensait qu'Inago avait fait du mal à Sekkou."

"Et que penses-tu de ça, Kaibutsu ?" demanda Sekkou. "Que se serait-il passé si Inago m'avait fait du mal ?"

Kaibutsu plissa le front, ses gros sourcils s'abaissèrent en expression de colère. "Kaibutsu n'aurait pas aimé ça. Ca aurait rendu Kaibutsu furieux. Inago n'était pas au centre avec les autres. Inago n'est pas revenu chercher Kaibutsu. Sekkou l'a fait, lui." L'ogre sourit, révélant de grandes dents blanches.

Sekkou tapota sur l'épaule de l'ogre. Bien sûr, il était revenu chercher Kaibutsu, parce que seul l'ogre pouvait les faire sortir par le toit du centre, mais il n'avait aucune raison de le dire à cette créature. Kaibutsu était puissant, loyal et dénué d'imagination. Il était parfait. "Je te remercie pour ton soutien, mon ami," dit-il.

Kaibutsu sourit encore. "Bonne nuit, Sekkou," dit-il, en se retournant vers la porte.

"Bonne nuit, Kaibutsu," dit Sekkou.

"Oh," dit Sekkou, en essayant de paraître comme si une idée venait juste de lui venir. "Autre chose, Kaibutsu."

"Oui ?" l'ogre se retourna vers Sekkou, le visage impatient.

"Ca ne te dérangerait pas de remplir une petite mission pour moi, s'il te plaît ? Une mission secrète ?"

Kaibutsu haussa les épaules. "Rien d'autre à faire," dit-il.

"Alors, voila de quoi il s'agit," dit Sekkou. "Tu te souviens de Jiro, le garçon qui était avec nous dans le centre commercial ?"

Kaibutsu acquiesça vigoureusement. "Kaibutsu aime Jiro," dit-il. "Jiro est malin."

"Oui, bon, tu sais que Jiro a disparu," dit Sekkou. "Inago n'a pas l'air de se tracasser de ça, mais j'ai une grande estime pour les talents de ce garçon. Retrouve-le, Kaibutsu. Ramène-le à la Machine, et dis-lui de ramener la pierre blanche qu'il a trouvé dans le centre avec lui. Tu peux le faire pour moi ?"

Kaibutsu acquiesça. "Immédiatement," dit-il. "Kaibutsu part maintenant si tu veux."

"Oui, Kaibutsu," répondit Sekkou. "J'aimerais vraiment."


Yoritomo chancela, en dépit des efforts du garde pour le maintenir droit. La vigueur du Fils des Orages était épuisée, et il s'effondra sur le sol froid du Palais de Diamant.

"Kameru !" cria-t-il, trouvant quelque part la force de faire trembler les couloirs avec sa voix semblable à un coup de tonnerre.

"Quelqu'un, aidez-le !" cria Ryosei, en s'agenouillant à côté de lui.

Les gardes étaient serrés autour de l'Empereur, formant un rideau de protection autour de lui jusqu'à ce qu'une aide médicale arrive. Akodo Daniri se retrouva éjecté de l'intérieur du groupe, son autorisation temporaire d'assistance et d'accompagnement de l'Empereur venait apparemment de lui être retirée. Il se retrouva aux côtés du vieux Dragon, Hisojo. L'esprit de l'air qu'il avait invoqué poursuivait son chemin à travers les couloirs du palais, oublié par son invocateur. Le vieux magicien se tenait avec les mains serrées, ses veines ressortaient de son cou, sous l'effet de l'impatience et de l'irritation.

"Vous pensez qu'il s'en sortira ?" demanda Daniri.

"Non," répondit Hisojo. "Je ne pense pas, pas s'ils continuent ainsi." Le Dragon fit un pas vers les bushi Mante, qui se tournèrent immédiatement pour lui barrer le chemin avec leur lance. Hisojo tendit sa paume droite et prononça un mot. Un coup de tonnerre retentit dans le couloir et les six gardes furent projetés quelques mètres en arrière pour atterrir dans un fracas métallique. Ryosei et Yoritomo étaient toujours sur le sol, non-affectés par le sort d'Hisojo. Hisojo baissa la main, la replaçant dans sa poche. "Maintenant," dit Hisojo d'un ton sévère. "Allez-vous me permettre d'inspecter vos blessures, Yoritomo, ou allez-vous vous contenter de rester par terre et mourir avec orgueil ?"

Yoritomo leva les yeux vers Hisojo de manière provocante, mais acquiesça. Ryosei se mit sur le côté alors qu'Hisojo se plaçait aux côtés de l'Empereur, tout en sortant déjà des parchemins et de petites bouteilles de ses poches. Les Gardes Mante se relevèrent et se rassemblèrent autour d'eux une fois de plus, mais cette fois, ils gardaient aussi bien Hisojo que l'Empereur. Bien qu'ils ne pouvaient comprendre ce que l'homme faisait, ils faisaient preuve de loyauté. Personne ne pourrait interférer avec les soins du Dragon, avant qu'ils ne soient achevés.

Daniri demeurait là où il était, oublié dans le couloir pendant quelques minutes. Finalement, il commença à s'ennuyer et décider de marcher un peu. Le Palais avait été sécurisé. Il n'y avait plus de danger, maintenant. L'Empereur pouvait très bien partir avec la Garde Impériale et le Dragon pour le protéger. Daniri observa avec curiosité les anciennes peintures et tapisseries alignées le long des murs. Il avait presque oublié, pendant un moment, où il était. Enfant, il avait toujours rêvé de pouvoir un jour visiter le Palais de Diamant, de pouvoir un jour apercevoir l'Empereur. Il aurait voulu pouvoir le visiter dans d'autres circonstances, mais au moins, il était là.

"Pas mal du tout, Danjuro," marmonna-t-il pour lui-même, tout en souriant à une petite statue d'Akodo le Borgne.

"Arrêteras-tu un jour de t'auto-congratuler, Lion ?" demanda Hiroru, apparaissant soudain à côté de Daniri.

Daniri venait de faire un mouvement rapide et donna un coup sur la poitrine d'Hiroru avant de réaliser ce qu'il venait de faire. Par chance, le ninja évita le coup et fit un saut en arrière. Lorsqu'il retomba, il délogea un oeuf en porcelaine ancienne de son présentoir en cristal. Hiroru se jeta rapidement à terre et attrapa l'oeuf entre deux doigts. Daniri plongea en avant avec une jambe et attrapa avec elle le bout du présentoir avant qu'il ne se brise.

"Mais qu'est-ce qui t'a pris, de te faufiler comme ça derrière moi ?" murmura Daniri alors qu'il remettait le présentoir en place. "Les gardes t'auraient tués s'ils t'avaient vu ici, surtout habillé comme ça !" Il désigna le costume blanc et masqué d'Hiroru.

"Mmmh, quel manque de gratitude de ta part," rétorqua Hiroru, en remettant l'oeuf là où il était. "Imagine ce que ces Grues auraient faits de toi si je ne t'avais pas suivi et si je n'avais pas gardé un oeil sur toi !"

"Qu'est-ce qu'ils m'auraient faits ?" demanda Daniri.

"Euh," Hiroru croisa les bras et détourna légèrement la tête. "En fait, rien. Tu as superbement bien réussi à les éviter. Je pense que j'ai vraiment perdu mon temps, en m'introduisant ici et en te suivant tout ce temps."

"Désolé de te décevoir," dit Daniri. "Au fait, bravo pour l'oeuf."

"Merci," répondit Hiroru. "Comment va l'Empereur ?"

"Pas très bien," dit Daniri. "Il semble avoir des hauts et des bas. Ca peut être son coeur, ou sa fièvre. Je pense que le stress est peut-être trop important pour lui. Sa fille est désespérée. Je crois qu'elle pense qu'il va mourir. Ca semble étonnant, non ? Je n'ai jamais imaginé que Yoritomo VI puisse mourir de cause naturelle."

Hiroru plongea dans le silence, les yeux perdu dans ses pensées. "Hmm," dit-il. "C'est vraiment une époque pleine de mystères."

"Quoi ?" répondit Daniri. "Qu'y a-t-il, Hiroru ?"

"J'ai vu quelque chose de bizarre, tout à l'heure," répondit le ninja.

"Tu pourrais expliquer ?" demanda Daniri. L'acteur se pencha contre le mur opposé, les mains dans les poches, alors qu'il observait les couloirs pour voir si aucun garde n'arrivait.

Hiroru patienta un moment avant de parler, comme s'il réfléchissait à la manière de relater ce qu'il avait vu. "J'ai vu un homme, tout à l'heure, rôdant près de l'Empereur," dit-il finalement. "Il était... étrange."

Daniri observa Hiroru un moment." Quoi ? C'est ça ?" dit-il. "Etrange."

Hiroru haussa les épaules, mal à l'aise. "C'est difficile à expliquer," dit-il. "J'ai déjà senti quelque fois ce genre de choses. Ca me laisse une impression malsaine, tout ça."

"Etrange," répéta Daniri. "Surtout venant d'un homme qui s'habille en pyjama blanc et qui saute de toit en toit."

"Je suis sérieux, Daniri," dit Hiroru. "Je sais que tu ne m'aimes pas particulièrement, mais crois-moi. Regarde-moi attentivement." Hiroru fit quelques pas en arrière, allant dans le coin le plus sombre du couloir. Soudain, les ombres semblèrent recouvrir le ninja et il disparut. Un vent froid traversa le couloir.

Daniri failli étouffer. Il regardait directement vers Hiroru, il n'avait pas cligné des yeux, ni n'avait regardé ailleurs. Les ténèbres venaient de l'envelopper et il avait disparu. "Hiroru ?" dit-il.

"Juste ici," répondit Hiroru, apparaissant là où il se tenait un instant auparavant. "Je n'ai jamais bougé."

"Comment as-tu fait ça ?" demanda Daniri. "Tu es shugenja ?"

"Pas vraiment," répondit Hiroru. "Parfois, j'ai l'impression que les kami ne m'aiment pas beaucoup. L'ombre a toujours été avec moi depuis que je suis jeune. Où que j'aille, elle me donne des cauchemars et parfois, j'entends des voix. Je dois me battre chaque jour pour empêcher son pouvoir de grandir."

Daniri observa le ninja silencieusement. Il ne savait pas quoi dire, il ne savait plus quoi penser du ninja, maintenant. "Et quel est le rapport avec l'Empereur ?" demanda-t-il finalement.

"La femme," dit-il. "Les choses que je peux faire, elle peut les faire aussi. Seulement... je pense qu'il... qu'elle.... est plus forte que moi. Si elle peut approcher de l'Empereur, dans son état..."

Daniri hocha la tête. "C'est impossible, Hiroru. Personne ne peut éviter tous ses gardes."

"Moi je l'ai fait," dit Hiroru. "Daniri, je dois découvrir cette chose, quelle qu'elle soit."

"Très bien," dit Daniri. Il regarda à nouveau dans le couloir, en direction de Yoritomo et des Gardes Mantes. "Ils ne se souviennent probablement même pas que j'étais là, de toute façon. Allons chasser les ombres, Hiroru."

"Je n'ai pas besoin de ton aide, Lion," dit Hiroru.

"Alors pourquoi m'as-tu raconté toutes ces conneries ?" répondit Daniri.

"Je pensais que quelqu'un devait le savoir, au cas où je ne reviendrais pas de la chasse," répondit le ninja.

"Tu fais dans le mélodrame, maintenant ?" dit Daniri.

"C'est toi l'expert, je suppose, Akodo," répondit Hiroru. Le ninja ferma les yeux pendant quelques secondes, se concentrant profondément. "Je pense qu'elle est partie par là," dit-il, ouvrant les yeux et désignant une direction.

"Tu crois ?" demanda Daniri. "Ce n'est pas une bonne piste pour commencer, Hiroru."

Le ninja ricana derrière son masque. "Tu as quelque chose de mieux à proposer, Lion ?" demanda-t-il, et il s'éloigna dans le couloir.


"Je suis dégouté, tout simplement dégouté," dit Oroki avec une grimace. Il sortit un pistolet de sa veste, se tourna et le pointa vers les ombres du couloir.

Il n'y eu aucun mouvement, aucune réponse. Au loin, la musique populaire du Labyrinthe retentissait joyeusement.

"Vraiment," dit Oroki un peu plus fort. Il tira le chien du petit pistolet.

"Bah," dit l'ombre. Un petit homme maigre portant une veste de laboratoire et d'épaisses lunettes émergea des ombres, un expression de colère sur le visage. "Comment... m'avez-vous détecté ?"

"Peut-être que je n'y suis pas arrivé, Isawa," dit Oroki en gloussant. "Peut-être que je fais chaque fois ça lorsque je rentre dans mon bureau, et parfois, ça marche."

"Philosophie... intéressante," répondit Soshi Isawa, en grattant sa barbiche en pointe d'une main. Le scientifique inclina la tête vers Oroki. "Ce n'est que moi, Bayushi. Allez-vous écarter cette arme, maintenant ?"

"Peut-être," dit Oroki, pointant toujours son pistolet directement sur le petit homme. "Que faisiez-vous caché à l'extérieur de mon bureau ?"

"Je voulais vous parler, Oroki-san," répondit-il. "Je ne voulais pas... être vu. Sans raison particulière. C'est juste... une habitude."

"Probablement une sage précaution, avec la réputation que vous avez, shugenja," répondit Oroki. Il relâcha le chien de son arme et la remit dans sa veste. "Bien, allons dans mon bureau. Nous pourrons parler à notre aise, là-bas." Oroki ouvrit la porte en chêne, révélant la pièce faite de miroirs devant eux.

"J'ai toujours trouvé votre bureau... intriguant," dit Isawa, en serrant bien sa veste contre son corps alors qu'il entrait dans la pièce aux miroirs. "Ils disent qu'un bureau encombré indique... un esprit encombré, et qu'un bureau vide... indique un esprit vide. J'imagine que votre repaire nous donne une idée... de votre état d'esprit."

"Analysez-moi tant que vous voulez," dit Oroki d'un ton aimable, traversant la pièce et s'asseyant derrière son bureau. "Lorsque vous serez arrivé à une conclusion, j'aimerais être le premier à l'entendre."

"Très bien," dit Isawa. Hypnotisé, il fixait les images infinies de lui sur le mur. Il s'assit maladroitement sur l'une des chaises devant le bureau d'Oroki. Il semblait mal à l'aise. Oroki savait qu'Isawa passait la plupart de son temps dans son laboratoire, et qu'il était un peu incommodé quand il n'y était pas. C'était un fou excentrique et solitaire, mais le daimyo Soshi était également un génie et donc un allié précieux, jusqu'à ce que sa folie devienne trop dangereuse pour être encore tolérée.

"Qu'est-ce qui vous amène au Labyrinthe, aujourd'hui ?" demanda Oroki. "Comment Zou progresse-t-il ?"

"Très bien, vraiment très bien," dit Isawa. "C'est pour ça que je voulais vous parler. Il progresse bien mieux que je n'osais l'imaginer. Le nemuranai que vous avez choisi pour lier à ses éléments mécaniques semble s'accorder à lui. Il s'entraîne déjà dans le dojo."

"Excellent, excellent," dit Oroki. "Je suis heureux que ce vieil héritage familial soit convenablement utilisé."

"En fait, son pouvoir est... incroyable," répondit Isawa. "Il sera rapidement... l'égal d'Akodo." Le petit homme frotta ses mains l'une contre l'autre sans s'en rendre compte, alors qu'il se penchait en avant sur sa chaise. "Vous n'auriez pas d'autres... nemuranai, Oroki ?" Isawa essaya que sa remarque ait l'air improvisée, mais il échoua misérablement. Sa subtilité était limitée aux ordinateurs et aux tables opératoires, semblait-il.

"Non, je suis désolé," répondit Oroki. "Le médaillon était un vieil héritage familial."

"Oui, bien..." soupira Isawa. "Alors c'est tout ce que je puisse faire pour l'amélioration de... la science." Il croisa les bras sur ses genoux et observa la pièce lentement. Et cela dura un bon moment.

Oroki observa Isawa avec curiosité. Isawa continuait d'attendra, assis. "Y a-t-il autre chose, Isawa ?" demanda laconiquement Oroki.

"Hm ?" demanda Isawa. "Oh, non. Rien."

"En êtes-vous sûr ?" demanda sèchement Oroki. Le shugenja était sur le point de demander quelque chose. Il le connaissait. Au moins, il savait qu'il n'était pas en train de lancer un sort. La magie aurait déclenché le tetsukami d'alarme silencieuse qu'il gardait sous son bureau.

"Oui, je pensais seulement... vous rendre visite," dit doucement Isawa. "Juste... juste rendre une petite visite à mon vieil ami Bayushi Oroki. C'est bien de rencontrer vos amis... de temps en temps... vous le savez bien."

"Que voulez-vous, Soshi ?" dit platement Oroki.

"Et bien, maintenant que vous m'en parlez... il y a quelques petites choses dont j'aimerais vous entretenir," dit-il avec un petit rire sec. "Ca fait si longtemps que nous n'avons pas eu... la chance d'avoir une bonne conversation. Mais je sais que vous n'aimez pas gaspiller votre temps, alors je vais être bref." Le visage d'Isawa devint soudain très froid, ses yeux devinrent sérieux derrière ses épaisses lunettes. "De quoi avez-vous parlé avec Shinjo Katsunan, tout à l'heure ?"

Oroki était impressionné intérieurement, bien qu'il ne le laissa pas voir sur ses yeux. L'espionner n'était pas chose aisée, bien que si quelqu'un à Otosan Uchi en était capable, c'était bien le daimyo Soshi. "Une affaire personnelle," dit simplement Oroki.

"Ah bon," Isawa plissa le front. "Trop personnelle pour la partager avec un daimyo Scorpion ?"

"Vous pouvez être un daimyo Scorpion," répondit Oroki, "mais vous n'êtes pas mon daimyo. Je ne suis pas lié à vous par des liens de loyauté."

Isawa le regarda de travers, serrant les poings. Il se mit à siffler d'impatience.

"Arrêtez ça," dit Oroki, en remarquant la lumière rouge qui clignotait sous son bureau. "Si vous avez l'intention de lire mes pensées, je vais devoir vous descendre."

"Soyez maudit, Oroki !" s'irrita Isawa. "C'est une époque délicate, pour le Clan du Scorpion ! Si vous... ne me racontez pas tout volontairement, je serai obligé d'utiliser tous les moyens à ma disposition pour le savoir. Souvenez-vous, j'ai toujours accès aux machines qui maintiennent votre yojimbo en vie."

Le visage et la posture d'Oroki ne changèrent pas. "Faites ce que vous voulez, Isawa, je répondrai comme je le dois."

Isawa se laissa glisser dans sa chaise, ses yeux sombres brûlaient en regardant le jeune Bayushi. "Vous avez fait une sorte de marché, n'est-ce pas ? Un marché avec la Licorne, alors que Shiriko... n'est pas là ?"

"Oui," dit Oroki.

Isawa se contracta, surpris par l'honnêteté soudaine d'Oroki. "Quel genre de marché ?" demanda-t-il.

"Rien qui nous fera du mal," dit Oroki. "Je ne suis pas fou. J'avais besoin de certaines informations qu'il connaissait, et je lui ai simplement offert notre coopération en échange."

Isawa rit un peu. "Notre coopération," répondit-il. "C'est la coopération Scorpion qui nous a fourni les plans de la Machine de Guerre Akodo. Katsunan ne devait pas avoir toute sa tête lorsqu'il a passé ce marché avec vous."

"Peut-être que non," répondit Oroki. "C'est un homme très intelligent. Je pense qu'il voulait que nous soyons plus ou moins hors de son chemin lorsque les Shinjo feront règner leur loi dans le Petit Jigoku. Je pense que certains des autres clans croient que le Scorpion a eu un peu plus que de la simple gloire lors de l'invasion Senpet. La Licorne a l'intention de corriger cette situation en soumettant quelques paysans."

"Les Sauterelles ne sont pas de simples paysans," dit Isawa.

Oroki mit son pied sur le bord de son bureau et sortit une bouteille de liqueur du bar derrière ce dernier. "Pour nous, si," dit-il.

"C'est vrai," dit Isawa. "Mais c'est hors de propos. Qu'est-ce qui était si précieux ? Que cherchiez-vous qui valait de parler au nom du Scorpion et de risquer la colère de Shiriko ?"

La colère de Shiriko. Oroki faillit éclater de rire à cette idée. Il respectait la fille, l'enviait un peu, mais ne la craignait pas. "Bayushi Shiriko est très loin," dit-il. Il se versa un verre et en offrit un à Isawa. Le shugenja déclina l'offre poliment. "Comme je l'ai dit, Katsunan avait le moyen de combler ma curiosité."

"Ce qui veut dire ?" le pressa Isawa. Le shugenja semblait s'attendre à ne pas avoir de réponse, mais sa curiosité était trop insatiable que pour laisser tomber cette affaire.

Oroki dévisagea le petit scientifique pendant un instant. Finalement, était-ce un tort que de lui dire ? Le secret n'était pas le sien, il ne risquait pas de perdre quelque chose en le révélant. En fait, Isawa pourrait même se sentir obligé de devoir une faveur à Oroki, après avoir entendu cette information, après toute la résistance qu'il a offert aux questions du shugenja. Sans oublier le fait que les ressources d'Isawa pouvaient être très utiles pour vérifier la véracité de l'histoire de Katsunan.

"Dites-moi," dit Oroki, en relevant son masque juste assez pour boire une gorgée de la coupe. "Jusqu'à quel point connaissez-vous la famille Moto ?"

"La famille Moto ?" répondit Isawa. "Qu'est-ce qu'ils ont à voir avec tout ceci ?"

Et alors, Oroki lui raconta.