Convocations

L'EMPIRE DE DIAMANT
Par Rich Wulf
EPISODE TREIZE
Traduit par Daidoji Kyome

X-Originating-IP: [223.345.653.12]
From: "Dairya" (dairya@kakitanet.com)
To: "Toturi" (toturi@mask.net)
Subject: URGENT - LIS CECI
Date: Tue, 10 Boa 1999 20:59:11 PDT
Mime-Version: 1.0

Toturi -

L'Oeil s'est ouvert.

Ce n'est qu'une question de temps avant qu'il ne soit repéré.

Le temps des masques est terminé.

Ton assistance personnelle est essentielle.

-Dairya

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Je suis Yashin. Je suis Ambition.

"Etes-vous prêt, Gusai-sama ?" gloussa le Grue. Le jeune prêtre semblait être un hôte assez plaisant, mais il y avait quelque chose de déconcertant chez lui. Sa peau était trop étirée sur son visage, ou sa voix ne correspondait pas tout à fait au mouvement de ses lèvres. Ses yeux bleux me fixaient avec une intensité fièvreuse, et je savais que je ne pourrais pas refuser.

"Oui, Yajinden, je suis prêt."

"Vous réalisez le prix." Ses sourcils se soulevèrent légèrement. Il me disait, de façon détournée, que c'était ma dernière chance de reculer.

"Je suis prêt à le payer, quel qu'en soit le coût. Ma vie et mon honneur sont mes seuls souvenirs."

"C'est dommage que votre poison n'était pas plus mortel, hein, Mante ?" Yajinden gloussa légèrement.

Mon sang ne fit qu'un tour et les mots vinrent à mes lèvres comme un feu liquide. "Vous ne me parlerez plus jamais ainsi, Grue. Jugez-moi encore, et vous découvrirez à quel point je peux être mortel."

Les lèvres du Grue se refermèrent alors qu'il ravalait la riposte. "Je suis ici pour vous aider, Yurimanu," dit-il après un instant. "Si je ne peux pas parler librement avec vous, alors comment pourrais-je vous aider correctement ?"

L'homme se tourna et parcourut la pièce, mais je gardais un oeil rivé sur lui. J'avais entendu dire que cet Asahina Yajinden était un homme pieux et honorable, mais aucune de mes brèves expériences personnelles ne me permettait d'arriver à la même conclusion. Il était rusé, déloyal et rancunier. Il était loin d'être le shugenja solitaire et studieux qu'il semblait être. Malheureusement, il était le seul allié qu'il me restait dans l'Empire d'Emeraude. Ma famille, mes amis, tous ceux que j'ai connu sont morts, voire pire, à cause de mon ambition. Je me suis mis à suivre Yajinden. Ma main se déplaça par réflexe pour saisir la garde de mon katana, et ne trouva rien. Il avait été repris et brisé par les hommes de l'Empereur, et on m'avait ordonné de me faire seppuku. Je ne l'ai pas fait. J'avais d'autres plans.

"Je vais avoir besoin d'une nouvelle lame," dis-je.

"Une arme sera créée," répondit Yajinden, semblant trouver le commentaire amusant.

Quelques moines à la tête rasée passèrent dans l'autre sens. Ils ne s'inclinèrent pas devant Yajinden, bien qu'ils s'écartèrent respectueusement de son chemin. Je sentais les même ténèbres en eux que celles que j'avais senties dans le Grue, quelque chose d'insondable et de maléfique gisait juste sous la surface. Partout, je pouvais sentir une faible odeur cuivreuse. Je savais, grâce à mon expérience des champs de bataille, que c'était la puanteur du sang putréfié. Dans Otosan Uchi ? Dans le Temple d'Amaterasu, où les plus grands héros de Rokugan reposaient avec honneur et dignité ? Mais qu'était devenu cet endroit ? Qui étais-je devenu pour venir ici ?

"Dites-moi, Yurimanu," dit Yajinden, en frottant son menton avec une main svelte. "Est-ce que des vêtements de paysan irritent la peau d'un daimyo ?"

Je ne répondis rien. Cet homme me harcelait, m'aiguillonnait, essayant de me faire commettre un acte irréfléchi. Il voulait me tester, mais je ne lui donnerais pas ce plaisir. Je me contentais de le suivre, et ne dis rien.

"Il n'y a plus d'espoir pour vous à Rokugan, vous le réalisez ?" dit-il. "Même avec mes ressources, je ne pourrais vous cacher éternellement, Gusai Yurimanu. Les Fortunes elles-même voudraient vous voir mort."

"Je ne veux pas me cacher," répondis-je. "Je ne souhaite que la vengeance."

"La vengeance ?" le Grue gloussa et me jeta un regard sauvage. "Je suis navré, j'ai déjà mon quota de vengeance. Vengeance, jugement, passion, tous ces sentiments ont déjà été réalisés. Tout ce dont j'ai besoin de vous, c'est votre ambition."

A nouveau, je ne dis rien. Je craignais que ce Grue soit devenu fou. Si les rumeurs de ses sombres pratiques étaient vrais, la folie était inévitable, pour quelqu'un comme lui. J'espérais qu'il n'était pas encore trop loin dans sa folie pour qu'il me soit utile. Nous nous enfoncèrent plus avant dans le temple, passant devant des parchemins et des tapisseries retraçant la lignée des Empereurs Hantei. Leurs yeux semblaient me suivre alors que je passais, accusateurs, tourmenteurs. Je leur rendis chacun un regard et je poursuivis mon chemin. Les Hantei n'étaient rien pour moi. Une lignée de fous arrogants qui ont prolongé leur inutilité, et qui ne savent plus comment diriger une nation convenablement. J'ai appris trop tard où se trouvait le vrai pouvoir, pas sur le trône, mais derrière lui. Le Scorpion avait repéré ma trahison avait qu'elle ne débute, mais je ne l'ai jamais su. Le Scorpion ne se souciait pas de l'Empereur, mais seulement de la gloire qu'il pouvait gagner en arrêtant cet assassinat.

"Vous avez commis l'acte maléfique ultime, vous savez ?" dit doucement Yajinden, comme s'il discutait d'une chose anodine.

"Dans les Iles de l'Epice et de la Soie, l'ambition est une vertu," répondis-je. "S'asseoir sans rien faire alors que votre destin vous attend est mal."

Yajinden gloussa. "Vous ne me comprenez pas," dit-il. "Votre erreur n'est pas d'avoir essayé." Nous étions arrivé au bout du couloir et le Grue se retourna. Le feu sauvage dans ses yeux était devenu deux puits ténébreux. Je me découvris subjugué par son regard, incapable de détourner les yeux ou de les fermer. "Votre erreur," dit-il, "c'est votre échec. Vous le comprenez ?" Le couloir plongea dans le silence, mis à part les sons de chants au loin alors que Yajinden attendait patiemment ma réponse.

"Oui," dis-je, parce que c'était vrai.

"Mais il est toujours temps de réparer ce que vous avez fait," dit Yajinden. "A nouveau, je vous le demande, êtes-vous prêt à payer le prix ?"

"Je suis prêt à tout donner," dis-je. A ce moment-là, c'était la vérité.

Yajinden me regarda de travers. "Tout, ce n'est pas assez, Mante. Vous devez me donner plus." Il se retourna et ouvrit la porte derrière lui. Je me mis à chanceler, à cause de l'odeur de charnier pestilentielle qui se déversait face à moi alors que la porte s'ouvrait. Du sang, de la chair en décomposition, et pire se trouvait dans les ombres devant moi, souillant cet endroit sacré. Yajinden disparut dans les ténèbres. Mes pieds étaient rivés aux blocs de pierre sur le sol. Je savais que quelque soit ce qui se trouvait dans cette pièce, c'était encore plus maléfique que tout ce que mon esprit pourrait jamais imaginer. Si j'entrais la-dedans, je n'en reviendrais pas. Je réalisais à cet instant qu'il y avait des choses pires que la mort.

Si seulement j'avais agis avec raison. Si seulement je ne l'avais pas suivi. Mais d'une manière ou d'une autre, je découvris la force de le suivre. Alors que j'avançais dans les ténèbres, je fus saisi par derrière et baîllonné. Mes forces s'amenuisèrent, emportées par les vapeurs imbibées dans le baîllon. Ma conscience resta, et je savais que c'était intentionnel, vu le regard de folie qui brillait dans les yeux d'Asahina Yajinden. Il souhaitait que je sois conscient de ce qui allait m'arriver, que je sois témoin de chaque sensation, et que je me souvienne de tout ce qui allait suivre.

La douleur est un mot trop faible pour décrire ce qui s'ensuivit. Mon corps fut déchiré, pièce par pièce. Mon âme fut brûlée et torturée, mes os furent broyés et fondus dans de l'acier en fusion. Mon sang fut asséché et servit de combustible pour les magies qui m'ont transformé. Chaque goutte se mit à bouillir en moi, et créa une soif qui me perdit et me conduisit dans des mondes d'agonie et de folie, au-delà de toute imagination.

Mon âme fut mise en lambeaux. Espoir, amour, raison, imagination, tout fut détruit et déchiré par les sombres griffes du Grue. Ces choses ne me furent pas dérobées mais mises hors d'atteinte. Ce que j'étais, je ne le savais pas, mais je n'étais plus Gusai Yurimanu, daimyo du Clan de la Mante.

Alors que la douleur commençait à se retirer, je vis mon corps mutilé gisant sur le sol de la chambre noire. Ma nouvelle forme se reflétait dans les yeux morts et je vis que mon âme était maintenant contenue dans un katana étrange, une lame d'acier bleu, pâle comme un corps exsangue. Le Grue avait puisé physiquement, spirituellement et émotionnellement dans mon essence, laissant une seule chose pour me guider.

"Terminé," dit Yajinden. Alors qu'il contemplait son ouvrage, un sourire scintilla sur son visage. "De toutes mes créations, tu es la seule parfaite. Vengeance se détruira elle-même. Passion déclinera. Jugement, lorsqu'il sera rendu, ne sera plus. Mais ambition. L'ambition est éternelle. Tu es Yashin, maintenant, Gusai Yurimanu, maintenant et à jamais. Tu es Ambition."

Et ainsi commencèrent cinq cent ans de tourment.


Kameru se redressa avec un hoquet, le monde réel semblait être un brouillard autour de lui. Son front était couvert d'une sueur froide et sa respiration était saccadée, comme s'il avait couru longtemps. L'horreur de ce rêve persista un moment dans son esprit, puis les souvenirs se dispersèrent comme des feuilles avant un orage. Yajinden. Gusai Yurimanu. Qui étaient ces gens ? Le rêve semblait fait de toutes pièces, totalement différent de ses rêves habituels. Quelque chose n'allait pas, comme s'il avait été détruit et refait plusieurs fois, avant d'être jeté dans son esprit. Ses yeux plongèrent sur l'épée de Doji Meda, posée sur une table proche. Elle brillait doucement d'une lueur bleue, sous la douce lumière du matin.

"Kam ?" dit Ryosei, jetant un coup d'oeil au coin de l'ouverture de la chambre. "Tu vas bien, Kam ?"

"Oui, je vais bien, Ryosei," dit Kameru. Il sourit à sa soeur. Elle était tellement tracassée pour lui. Elle restait près de lui depuis quatre jours, maintenant, comme si elle s'attendait à ce qu'il disparaisse à tout instant. Il n'avait jamais songé à lui demander où elle avait disparu avant le coup d'état, il était simplement heureux qu'elle soit revenue. Il se tourna et s'assit au bord du lit, massant son visage avec ses mains. Il observa le katana Grue qui reposait devant lui. "Je crois que je vais bien, en tout cas."

Ryosei fronça les sourcils, écarta l'écran shoji et s'avança dans la pièce. "Si tu te sens malade ou quoi que ce soit d'autre-"

"Tu t'inquiètes trop, 'Sei," dit Kameru avec un petit rire étouffé.

"Je sais," dit-elle, en regardant le sol. "Je veux juste... Je veux juste qu'il ne t'arrive rien. Pas après... après ce qu'il est arrivé à papa."

"Je sais, Ryosei," dit sérieusement Kameru. "Je t'en suis reconnaissant, mais tu ne dois pas t'inquiéter. Si quelque chose ne va pas, je te promets de ne pas le garder pour moi comme papa l'a fait." Il se leva lentement et glissa l'épée de Meda dans son obi. "Je ne vais pas faire la même chose que papa," promit-il. Ryosei traversa la pièce et prit son frère dans ses bras. Kameru tapota gentiment sur son épaule.

"As-tu déjà écrit ton discours ?" demanda-t-elle.

"A peu près," dit Kameru. "Je sais ce que je vais dire. Je pense que papa aurait été d'accord."

"Bien," dit Ryosei. "C'est chouette, Kameru. Bonne chance. Je te regarderai depuis la foule."

"Merci," dit-il. "C'est gentil à toi, 'Sei."

"Oh, j'ai failli oublier !" dit-elle rapidement. "Hoshi Jack est venu au Palais, ce matin. Je pense qu'il voulait te parler."

"Bien," dit Kameru. "Je pense que je pourrais avoir besoin de ses conseils, pour l'instant. Tu peux le faire entrer, s'il te plait ?"

Ryosei sourit de manière rassurante et acquiesça, en quittant la pièce. Kameru s'observa dans le miroir. Il n'avait pas l'air en forme. Il n'avait pas beaucoup dormi depuis le coup d'état. Il était déjà presque midi et ses conseillers seraient bientôt là. Entre les préparations pour son couronnement, les dispositions pour les funérailles de son père, et les supplications pour les décisions à prendre à propos des Grues, ils prenaient énormément de son temps, dernièrement.

Trop de choses à penser. Trop de cauchemars. Le souvenir de son père le hantait. Le choc de ce que Doji Meda avait fait se répétait dans sa tête. Si le Champion d'Emeraude pouvait être un traître, alors qui d'autre en était un ? Ce qui le dérangeait le plus, toutefois, c'était la crainte de ce qu'allait devenir Kamiko. Elle avait abattu la Championne de Jade à la télévision nationale. Il n'y avait aucun moyen de pardonner un tel geste. Il n'y avait pas moyen de l'excuser. Que faire ? Il n'arrivait pas à avoir d'autres sentiments à son égard malgré tout. Il aurait voulu qu'elle soit avec lui, maintenant, pour lui dire ce qu'il devait faire. Il ne lui restait plus d'autre choix. Mais était-ce vraiment sûr ? Il était l'Empereur, après tout. Kameru soupira. Il se demanda s'il serait le genre d'Empereur dont Rokugan aurait besoin, ou même voudrait. Il se pencha lourdement sur sa petite table de nuit.

"Ce n'est jamais facile, j'en suis navré."

Kameru se retourna rapidement et s'inclina devant Hoshi Jack. "Je suis désolé, je ne vous avais pas entendu entrer, Shinsei-sama." Kameru était surpris ; lors de ses autres rencontres avec Jack, ce dernier avait semblé être plus grand. Son aura de sagesse et de force intérieure avait toujours irradié et rempli la pièce. Maintenant, il ressemblait seulement à un homme. Un petit homme, prêt à plier et à rompre sous le vent, à n'importe quel instant.

"Un homme de foi apprend à être furtif, s'il veut être sage," dit Jack avec un rire sec. "Ceux qui ont vraiment besoin de conseils passent généralement beaucoup de temps à éviter les gens comme nous. Et s'il vous plaît, appelez-moi seulement Jack. Shinsei a poursuivi sa route vers Yoma il y a bien longtemps, et bien que je remplisse son rôle, je ne suis pas lui. Je peux juste prier pour avoir la sagesse de mon ancêtre."

"Bien sûr, Jack-sama," dit Kameru.

"Et renoncez à ces titres, s'il vous plaît," rit Jack. "Vous êtes l'Empereur de Rokugan. Vous n'avez pas besoin d'appeler 'sama' un simple moine."

"Si vous le dites, Jack," répondit Kameru, souriant. Le vieux moine avait une manière de se comporter avec lui qui était simple et agréable, ce qu'il trouvait difficile de ne pas apprécier. "Asseyez-vous, s'il vous plaît."

Jack s'inclina poliment et s'assit dans une petite chaise luxueuse que Kameru désigna. Kameru s'assit lui-même dans une autre chaise proche. "Voudriez-vous un peu de thé ?" demanda le prince, en faisant tinter une cloche pour appeler un serviteur.

"Non, merci," dit Jack. "Je ne suis pas venu ici pour boire du thé, et je ne pense pas que vous m'ayez fait venir pour me regarder boire."

Kameru hocha la tête. "Je ne vous ai pas fait venir, Jack."

"Pourtant, vous l'avez fait, Kameru," répondit Jack, croisant les mains sur ses genoux. "Vous m'avez fait venir par nécessité. Ma lignée refait surface lorsqu'elle est nécessaire, et il n'y a personne à Rokugan qui n'ait plus que vous besoin de mes conseils."

"Moi ?" demanda Kameru, prenant une tasse de thé à un serviteur, avec un petit hochement de tête. "Je pensais que c'était votre tâche de rassembler les Sept Tonnerres."

"C'est une partie importante de ma tâche, oui, mais pour vous dire la vérité, les Tonnerres arrivent généralement bien à se rassembler eux-même. Je suis seulement un guide. Tout au long du chemin, j'aide les gens. Vous, par exemple. Vous êtes peut-être l'homme le plus puissant de Rokugan, mais vous avez perdu beaucoup de choses. Votre père. Vos amis. Bientôt, vous allez également perdre votre nom."

"Je suppose que oui," dit Kameru. "Je n'avais pas pensé à ça. Ce ne sera officiel que ce soir, mais je pense que je suis Yoritomo Sept, maintenant."

"Un chiffre ironique, à l'heure des Sept Tonnerres, non ?" dit Jack en gloussant. "Un chiffre approprié. Les lignées de Rokugan se sont mélangées et recoupées à travers les siècles, tout spécialement au sein du Clan de la Mante qui cherchait à améliorer son statut à chaque niveau. Hida, Doji, Isawa, Otaku, Matsu, Shosuro, le sang de tous les Tonnerres coule dans vos veines. Aucun homme ne pourrait faire un meilleur Empereur de nos jours, mais vous devez garder votre concentration. Dites-moi, Kameru, en quoi croyez-vous ?"

Kameru s'arrêta avec sa tasse à mi-chemin de ses lèvres, surpris par la question. "Que voulez-vous dire, Jack ?" demanda-t-il.

"Lorsque vous n'avez plus rien vers quoi vous tourner," répondit Jack, "De quoi tirez-vous votre force ? Qu'est-ce qui vous fait poursuivre le combat lorsque toutes les raisons de vous battre ont disparues ?"

Des minutes s'écoulèrent en silence alors que Kameru réfléchissait à la question. Dans les jardins dehors, des oiseaux chantaient doucement sous le soleil de midi. "Mon père," dit Kameru. "Je fais ce que je fais pour mon père. Je voudrais qu'il soit fier de moi, même si je ne suis pas tout le temps la voie qu'il a tracé pour moi. Tout spécialement si je ne suis pas la voie qu'il a tracé pour moi."

Hoshi Jack redressa légèrement la tête. "Vraiment. C'est tout ?"

Kameru replongea dans le silence. Immédiatement, il pensa à Kamiko. Bien sûr, il ne pouvait pas lui en parler. Elle était une criminelle recherchée, maintenant, une traîtresse à l'Empire de Diamant.

"Kameru," dit Jack. "Les raisons pour lesquelles une personne agit sont aussi importantes que les actions eux-même. Si vos actions n'ont aucun but, alors vos actions n'ont aucune valeur. Pourquoi voulez-vous être Empereur, Kameru ?"

"Je ne veux pas, mais je le dois," répondit immédiatement Kameru. "Quelqu'un doit rétablir la paix dans Rokugan. J'espère juste que je ne m'égare pas dans les traces de mon père. Je suis fier de mon père, mais il a laissé l'Empire en très mauvais état. Les Amijdal menacent toujours de nous envahir si nous ne leur renvoyons pas Orin Wake, et je n'ai pas la moindre idée de ce que je dois faire maintenant que tous les autres pays se sont rendus à nous. Les Nations Alliées du Senpet, les Royaumes d'Ivoire, tous attendent un signe de faiblesse."

"Alors rendez-leur Orin comme un geste de bienveillance," dit Jack. "C'est un homme innocent, n'est-ce pas ? Vous allez bientôt être Empereur, et il est votre ami. Faites-le pour votre ami, à raison d'autre chose. Un homme qui règne avec son coeur dirige les coeurs de ceux qui le suivent."

"Il était mon ami," dit Kameru. "Il ne croit plus en moi, maintenant, et il déteste l'Empire pour ce que nous lui avons fait. Ishihn et moi étions prêt à discréditer la Championne de Jade pour essayer de le libérer mais cette solution s'est envolée. Maiko et Ishihn sont morts tous les deux, et maintenant, c'est à moi de décider. Si je le laisse partir, les Amijdal vont vraiment nous déclarer la guerre après avoir entendu ce que Maiko et la Garde Impériale ont fait à sa famille. Je ne peux pas le permettre, mais je ne peux pas laisser non plus un ami en prison. Est-ce que je peux faire un choix ici sans faire un mauvais choix ?"

"Je suppose que nous allons le découvrir," dit Jack. "Ne craignez rien, Kameru. Je ne sais si ça a de la valeur, mais je serai avec vous. Je vais vous aider à arriver au terme de tout ceci. Je suis sûr que mes amis au monastère de la Montagne Togashi ne vont pas l'apprécier. Ce pauvre Hoshi Ma'ken s'occupe de mon émission de télévision depuis presque une semaine, en mon absence. Il ne sait pas quoi faire." Jack rit doucement.

Kameru acquiesça avec gratitude. "Merci, Jack," dit-il. Il resta assis silencieusement, perdu dans ses pensées pendant un moment, avant de reprendre la parole. "Jack, pensez-vous que mon père a fait le bon choix ?"

Les sourcils broussailleux de Jack se plissèrent. "Je suis désolé, Kameru. Je ne suis pas sûr de comprendre ce que vous recherchez."

"La guerre, l'ultimatum, le feu du dragon et tout ça," dit Kameru avec un geste de la main. "Mon père a commencé tout ça avec cette accusation de trahison qu'il n'a jamais vraiment pu expliquer. Savait-il que le prochain Jour des Tonnerres allait venir ? Essayait-il d'achever tout ceci avant qu'il ne commence ?"

Jack acquiesça et ferma les yeux. "J'aimerais le croire. Je pense que votre père avait seulement de nobles intentions. Je ne le connaissais pas, mais sa réputation le précédait. C'était un homme honorable, même s'il était d'un naturel changeant."

Kameru gratta son bouc d'une main, réfléchissant à ce qu'il allait dire ensuite. "Oui, mais avait-il raison ?" dit Kameru. "Etait-il judicieux de chercher un ennemi inconnu sur son propre terrain, ou ne faisait-il qu'empirer les choses ?"

"Je ne peux pas dire comment les choses auraient été," répondit Jack. "Je ne peux que vous dire ceci : j'ai combattu contre les ténèbres toute ma vie. De mon expérience, j'ai appris qu'on ne doit pas chercher le mal. Si vous le faites, vous devenez ce que vous craignez le plus."

Kameru soupira. "Père ne m'a pas laissé un travail facile, ça c'est sûr."

"Les chaussures de quelqu'un d'autre ne vous vont jamais parfaitement," dit Jack avec un petit gloussement. "Je pense que c'est assez de clichés de veillard pour aujourd'hui. Avant que je ne vous assomme de mes histoires, je pense que je vais prendre un peu de thé."

Kameru convoqua à nouveau ses serviteurs. Alors que les deux hommes attendaient, Jack se tourna vers la fenêtre, écoutant les chants du jardin. "Les oiseaux sont revenus," dit-il. "La bataille les avait chassés au loin, mais ils sont déjà revenus dans leur territoire habituel. L'écoulement de la vie est tout simplement stupéfiant."

"En parlant d'oiseaux," dit Kameru. "Qu'est-il arrivé à votre corbeau ?"

"Hm ?" répondit Jack, en reposant son regard sur le jeune empereur.

"Shinsei et le Ronin Encapuchonné ont toujours été décrits avec un corbeau," répondit Kameru. "Vous n'en avez pas. C'est ça que je me demandais. Ce corbeau était un vrai oiseau ou c'était juste un symbole ?"

Jack but son thé calmement, un regard troublé traversa son vieux visage. "Les deux," dit-il. "Mon descendant original, le premier Shinsei, se présenta au peuple de Rokugan pour les aider lors de leur bataille contre le sombre kami, Fu Leng. A cette époque, l'Outremonde était jeune. Personne, pas même le Crabe, ne connaissait vraiment l'étendue des pouvoirs de Jigoku. Seule une créature fut assez brave pour aller surveiller l'Outremonde pour Shinsei."

"Le corbeau ?" demanda Kameru.

"Non," répondit Jack. "Il n'y avait pas de corbeaux à cette époque. Son appel fut entendu par la colombe. Après plusieurs jours, la colombe revint, mais ses plumes étaient devenues aussi noires que la nuit, à cause des horreurs qu'elle avait vue. Les autres colombes ne voulurent plus avoir à faire avec cet oiseau. Ce fut le premier corbeau. Ensuite, le corbeau se percha toujours sur l'épaule de Shinsei, le préservant des ténèbres avec sa sagesse durement acquise."

"Et où est votre corbeau ?" demanda Kameru.

"Il est parti," dit Shinsei, les yeux posés sur son thé. "Je l'ai senti. Je l'ai appelé, mais il n'est pas venu. Qu'est-ce que ceci présage, je n'en sais rien. Peut-être que mes pouvoirs sont incomplets ? Peut-être que nous allons tous devoir nous fier à notre propre sagesse, maintenant ? C'est difficile à dire. Fu Leng avait fait connaître sa présence, jadis, mais le Jigoku actuel n'a pas encore daigné nous montrer son visage. Sa présence est connue, par contre. C'est sans aucun doute ses machinations qui ont déclenché la tentative d'assassinat du Blaireau, le Coup d'Etat de Doji Meda, et probablement l'Invasion Senpet elle aussi. Qui qu'il soit, quoi qu'il soit, il est puissant et son influence est partout."

Un millier de questions jaillirent dans la tête de Kameru. Qui était leur ennemi ? Qui représenterait un péril assez grand contre lequel les Sept Tonnerres devraient lutter, de nos jours ? Qui étaient les Sept Tonnerres ? Que se passerait-il s'ils échouaient ? Comment pourrait-il les aider ? Toutes ces questions allaient devoir attendre, car la porte de la chambre de Kameru s'ouvrit soudain. Une petite armée de conseillers entrèrent dans la pièce, portant les couleurs de presque chaque clan. Ils se rassemblèrent à distance respectueuse de Kameru et s'inclinèrent tous en même temps.

"Kameru-sama," dit Tsuruchi Shinden. C'était le jeune frère de Tsuruchi Kyo, et il était aussi maigre que son frère disparu. "Si vous avez un moment, j'aimerais vérifier les procédures de sécurité pour la cérémonie de ce soir."

"Seigneur Kameru," dit Daikua Mokin, un diplomate Mante gras et pompeux. "J'aimerais discuter du traité de paix avec la Grue. Je pense qu'Asahina Munashi serait plus réceptif aux conditions que vous pourriez lui offrir. C'est un homme extrêmement honorable."

"Bah," aboya Kitsu Tono, conseiller de Matsu Gohei. "Les Grues ne méritent pas la paix ! Kameru, le Général Gohei est fatigué de ce siège stupide. Le Lion attend votre ordre pour attaquer Dojicorp."

"Et commencer une nouvelle guerre au sein de la cité ? Ridicule !" argumenta Shiba Minoko, un Gardien Phénix et ambassadeur à la cour. "Yoritomo-sama, il y a toujours cette histoire d'ultimatum. Il est encore temps d'instaurer la paix. Vous n'allez certainement pas mener la guerre peu judicieuse de votre père à son terme ?"

"Kameru, si vous aviez un moment," interjecta Soshi Roshin, un jeune créateur de mode. "J'aimerais que vous essayez votre kimono pour la cérémonie de ce soir. Vos instructions étaient différentes des projets que j'ai l'habitude de traîter, mais je pense que j'ai vraiment créé quelque chose d'exceptionnel, ici. Je voudrais juste être sûr que ça vous va bien au teint." Il tendit un kimono en coton blanc brillant.

Kameru balaya la foule du regard, essayant désespérément de placer un mot. Ils voulaient tous quelque chose de lui, et tous se battaient pour passer avant les autres, afin qu'il n'entende que leur demande. Il vit une paire d'yeux près de la porte, une paire d'yeux qui semblaient seulement attendre et observer.

"Heichi Tetsugi," dit brusquement Kameru. "Faites sortir tous ces gens d'ici. Dites-leur que je dois me préparer pour les funérailles de mon père et pour le couronnement. Après la cérémonie, je parlerai à tous, chacun à leur tour."

Tetsugi sursauta de surprise. Le Magistrat Impérial n'était pas habitué à recevoir des ordres de Kameru, mais son hésitation se volatilisa rapidement. "Très bien, écoutez-moi, tout le monde," dit-il, en se mettant à l'avant de la foule, les bras déployés. "L'Empereur est très occupé. Je suis désolé, mais vous devez maintenant tous sortir."

La foule grogna et discuta, mais Kameru n'était plus leur cible. Tetsugi recevait tous leurs commentaires et insultes voilées à son tour, et petit à petit, il les repoussa dans le couloir, et lorsque c'était nécessaire, il les repoussait physiquement. Bientôt, seuls Kameru, Jack et Tetsugi restèrent dans la chambre.

"Merci, Tetsugi," dit Kameru. "Ce sera tout."

Le magistrat Sanglier acquiesça et s'inclina profondément devant Kameru. Il se tourna pour saluer Jack, mais s'interrompit. Une brève hésitation sembla atteindre les deux hommes, puis celle-ci disparut tout aussi soudainement. Tetsugi s'inclina devant le descendant de Shinsei et sortit de la chambre pour s'occuper des conseillers de l'Empereur.

"Je pense que ça va être une longue journée," dit Kameru en se laissant tomber sur sa chaise.

"Pour l'Empereur, chaque journée est longue," répondit Jack.


Jared Carfax feuilletait son journal et sirotait son café. Vraiment, c'était les petites choses qui rendaient la vie agréable. Le café de Rokugan était horrible, encore plus horrible que le thé vert qu'ils avaient l'habitude de boire. Toutefois, c'était quand même du café, et ça lui rappelait sa maison. Il n'était plus rentré chez lui depuis très longtemps. Jared termina son café et plia le journal sous son bras. Il connaissait déjà tout ce qui était dedans, mais il aimait quand même lire. Il se dirigea vers le comptoir pour payer sa note. La serveuse et le barman était en train de discuter calmement lorsqu'il arriva.

"Ils disent qu'Amiko est vraiment malade," dit la serveuse. Ses yeux étaient rouges d'inquiétude et de fatigue. "Vraiment malade."

"Est-ce qu'elle s'en sortira ?" demanda rapidement le barman. "Et le bébé ?"

"Ils iront tous les deux très bien," dit Jared. "Le bébé grandira et deviendra capitaine de la Garde Impériale."

La serveuse et le barman le regardèrent, perplexes. Jared se contenta de hausser les épaules. "Désolé pour mon accent," dit-il. "Je fais de mon mieux. Je vais vous donner un billet de vingt hyakurai pour que je puisse avoir cinq hyakurai en retour, c'est bon ?"

"Euh... ouais," dit la serveuse, toujours en train de le regarder avec un air suspicieux. Elle prit son argent et lui rendit la monnaie. "Merci beaucoup."

"Bonne journée, Teruyo," dit Jared. Elle acquiesça. Elle ne portait pas de badge à son nom.

Jared rejoint la rue et prit une profonde inspiration. Le vent semblait tourner autour de lui. Bien sûr qu'il le faisait ! Le vent était toujours heureux de le voir. Il commença à siffler en marchant, déambulant sans raison à travers les rues. Il n'avait pas d'endroit particulier où se rendre, mais il aimait marcher. Une destination allait peut-être se présenter à lui. C'était toujours ainsi.

Plus loin dans la rue, une petite fille aux cheveux noirs avec un ballon coloré regarda Jared et se mit à rire. Elle lança le ballon dans une allée et se mit à courir après lui. Un bruit de poubelles écrasées l'une contre l'autre s'ensuivit. Jared regarda autour de lui, mais personne ne semblait l'avoir entendu. Espérant qu'elle n'avait pas été blessée, Jared se mit à courir et pénétra dans l'allée.

"Ho-hé ?" dit-il. "Petite fille, tu vas bien ?" Le vent tournait autour de lui, prêt à obéir, mais Jared préférait ne pas utiliser son pouvoir. Il ne voyait rien, aucune trace de la fille. Seulement des déchets venant des poubelles renversées qui gisaient dans l'allée. Il marcha encore un peu, observant tout autour de lui avec curiosité.

"Salut Carfax," dit une voix derrière lui.

"Pierres," dit une autre.

Quelque chose de lourd heurta Jared à la base du crâne. Il tomba en avant dans les déchets, mais se retourna rapidement, prêt à invoquer son pouvoir. "Ecl-"

"Silence."

Carfax s'étrangla alors que l'air était retiré de ses poumons. S'il ne pouvait pas parler, il ne pourrait pas commander les éléments. Il était aussi impuissant qu'un mortel. A genoux par terre, il regarda ses agresseurs. La petite fille se tenait devant lui, le ballon sous un bras. Derrière elle se tenait un grand homme à la peau ébène. Il portait l'ancienne armure des samurai Crabes, mais elle était brisée ça et là par des excroissances qui sortaient de son corps. Ses yeux brillaient d'une lumière menaçante.

"Arrête de lutter, Carfax, c'est insultant," dit la fille. "Tu es plus faible que moi et de toute façon, tu ne pourrais nous vaincre tous les deux. Je vais te laisser parler, maintenant, mais garde bien ça à l'esprit : si tu essaies de faire quoi que ce soit de stupide, ce ne sera pas la première fois que je tue un Oracle."

"V- vous..." la voix de Carfax revenait lentement. Il n'essaya même pas d'invoquer encore les éclairs, car il savait qu'ils seraient plus agressifs, cette fois. "Vous êtes..."

"Sen, Oracle Noir de l'Air," dit la petite fille. "Et voici Hida Kunisada, Oracle Noir de la Terre. Depuis que nous sommes arrivés en ville, je pensais que nous pourrions te rendre une petite visite. Considère qu'il s'agit d'une visite professionnelle ou considère ça comme un avertissement. Peu importe." Elle fit rebondir son ballon et le rattrapa à nouveau.

"Allez-vous... me tuer ?" demanda Jared d'une voix enrouée. Il se remit sur pied, prêt à se battre.

"Te tuer ?" Sen souleva un sourcil. "Quel serait l'intérêt d'une telle chose ? Ce serait une perte d'énergie. Si je te tue, Yoma va créer un remplaçant. Il faudrait que je le tue, lui aussi, et je ne ferai plus que tuer des Oracles tous les jours. Non, c'est mieux de te garder vivant et intimidé. D'ailleurs, tu devrais l'être. Cela fait six cent ans que je suis un Oracle, et je suis tout à fait capable de botter ton misérable cul de gaijin." La petite fille fit un large sourire, mais sa joie n'égalait pas son regard ancien et maléfique.

"Que faites-vous ici ?" demanda Carfax. "Pourquoi êtes-vous dans la cité ?"

"Pourquoi devrais-je te le dire ?" demanda-t-elle.

"Vous suivez les même règles que nous," sourit Carfax. "J'ai droit à une question."

Sen repoussa ses cheveux en arrière et souleva un sourcil. "Bien entendu," dit-elle. "Nous recherchons une pierre. Notre pierre."

Carfax était irrité. La réponse n'était pas aussi précieuse qu'il l'avait espéré. Il essaya une autre tactique. "Et toi," dit Carfax à Kunisada. "Où sont les autres Oracles Noirs ?"

Kunisada toussa, le son de deux rochers frottants l'un contre l'autre. "Mis à part Vide, tous sont déjà là ou le seront bientôt," dit-il. "Ils ont senti la pierre s'éveiller."

"Maintenant," dit Sen. "C'est notre tour. Où en ville puis-je trouver un de ceux qui se nomment les Kolat ?"

L'esprit de Carfax se mit à tourner, alors que la réponse se formait en lui. "Au Labyrinthe Bayushi," dit-il.

"Et combien de tes amis Oracles sont dans la cité ?" gronda Kunisada.

"Terre et Feu sont ici," dit-il. Il se maudit lui-même. Parfois, il détestait être un Oracle.

"Bien," dit joyeusement Sen. "Merci de ton aide, Carfax. Au fait, reste en-dehors de notre route. Et dis à tes amis d'en faire autant. Viens, Kunisada." Elle quitta l'allée en sautillant.

Kunisada dressa légèrement la tête. "Avalanche," dit-il, en se retournant pour quitter les lieux.

Les murs autour de Jared Carfax se fissurèrent soudain et se mirent à trembler. Suite au manque de montagnes pour exaucer le souhait de l'Oracle Noir, c'étaient les immeubles aux alentours qui se préparaient à s'effondrer. "Tornade !" cria désespérement Carfax. Le vent rugit, tournoyant autour de lui et repoussant les débris et les gravats qui s'effondraient. Après quelques instants de vacarme, la rue redevint relativement calme. Jared Carfax se tenait au milieu d'un tas de décombres, sa chemise blanche était maintenant déchirée et souillée. Il se précipita vers la rue et regarda à droite et à gauche.

Les Oracles Noirs étaient partis.

"Zut," jura-t-il. "Que Jigoku les emporte tous ! Pourquoi est-ce qu'ils se montrent maintenant ?" Il repartit d'où il était venu et se mit à la recherche d'un téléphone.


Dans une petite cellule dans les niveaux les plus profonds du Palais de Diamant, Orin Wake lisait. Le bouquin était un roman à mystères à couverture rigide, la dernière oeuvre de Kitsuki Iimin. C'était un livre horriblement compliqué, plein de conspirations improbables et avec beaucoup trop de personnages que pour ça ait la moindre cohérence. L'un des gardes avait jeté ce bouquin dans sa cellule, une heure plus tôt, dans un rare élan de pitié. Ce n'était pas l'idéal, mais c'était mieux que de fixer les murs du Niveau Zeta et de basculer lentement dans la folie.

"Hé, gaijin !" cria une voix. Orin releva les yeux. Dans la cellule directement à la droite de la sienne se trouvait une jeune fille avec des cheveux verts en pointes. Elle avait emmenée ici plus tôt dans la journée, pour des raisons qu'il ne connaissait pas, ni ne voulait connaître. Elle portait la même chemise grise rayée de la prison, et le même pantalon bouffant qu'Orin, mais sa chemise n'était pas boutonnée, mais nouée autour de sa taille pour montrer son estomac et son décolleté. Elle aurait pu être mignonne, mais Orin trouvait qu'elle avait plutôt l'air idiote. Bien sûr, il y avait sa coiffure, son attitude, et le fait qu'Orin n'était plus particulièrement amateur de tout ce qui était lié à l'Empire de Diamant.

Orin replongea dans son livre.

"Hé, gaijin, où est-ce que tu as eu ce livre ?" demanda-t-elle. La fille se tenait au bord de sa cellule, juste derrière la barrière invisible formée par les kami de l'air et du vide qui gardaient les prisonniers. Tous les prisonniers ici savaient très bien ce qui arrivait à ceux qui essayaient de traverser cette barrière. Les gardes avec l'Autorisation du Niveau Zeta - les seuls qui pouvaient passer à travers les champs - aimaient faire la démonstration sur des journaux ou des gros morceaux de jambon. Parfois, les débris volaient jusqu'à six mètres.

Orin releva lentement les yeux. "Mon nom n'est pas gaijin," dit-il. "C'est Orin. Orin Wake."

"Quel genre de nom est-ce que c'est ?" gloussa-t-elle.

"C'est un nom Yodotai," dit-il. "Ca signifie 'Le Seigneur de la Maison.' Comme dans 'Le Seigneur était dans la maison, dirigeant les trois quarts du monde pendant que vos ancêtres travaillaient dans les champs de riz.' Maintenant, laisse-moi seul."

"Je suis Meliko," déclara-t-elle, posant fièrement une main sur sa poitrine. "Puis-je te poser une question ?"

"Je ne peux pas t'en empêcher," dit doucement Orin.

"Si le Yodotai est si grand, alors pourquoi sont-ils tous morts, maintenant ?"

Orin leva à nouveau les yeux, irrité. La fille n'avait rien dit depuis qu'elle était arrivée, mais elle faisait déjà partie des personnes les plus agaçantes qu'il avait jamais rencontré. "Qui es-tu, au nom de Kharsis ?"

"Comme je te l'ai dit, je suis Meliko," dit-elle en souriant.

"Il veut savoir ce que tu fais ici," grogna Ishio du fond de sa cellule, plus loin dans le couloir. C'était le seul autre résident du Niveau Zeta, un grand bushi Daidoji. Il prétendait fièrement être le seul membre de la Grue que les Mantes avaient capturé vivant lors du Coup d'Etat. Il était appuyé contre un mur de sa cellule, un bras glissé dans une écharpe, là où son bras avait été touché par une balle Guêpe. Les docteurs Asako s'étaient occupés de la blessure du Grue avec leur talent habituel. Ironiquement, Ishio s'attendait à être exécuté dans la semaine. Il le souhaitait, en fait. Avec une fierté stoïque, il se vantait à tout qui voulait l'entendre qu'il envisageait de cracher au visage des Gardes Impériaux lorsqu'ils abaisseraient le levier de la chaise électrique et qu'il mourrait en criant le nom de Doji Meda.

"Oh," dit Meliko. "Et bien, je suis juste une touriste. Tout ceci est une erreur."

"Une erreur ne t'emmène pas au Niveau Zeta," dit sèchement Ishio. "C'est le genre d'endroit où ils te jetent et où ils t'oublient. Orin là-bas est un prisonnier politique et moi je suis un rebelle. Qu'as-tu fait ?"

"Euh..." Elle releva les yeux, comme si elle choisissait ses mots. "Et bien, avez-vous envisagé un jour de piquer un hélicoptère et de le poser sur le toit du Palais de Diamant ? Même juste pour le plaisir ? Ben, ne le faites pas. Le Clan de la Guêpe n'a pas un bon sens de l'humour pour ce genre de choses."

"Idiote," dit Orin, en relevant les yeux de son livre. "Tu as de la chance qu'ils ne t'ont pas simplement descendue."

"Je crois qu'ils pensaient que j'étais jolie," sourit-elle.

"Comme c'est affligeant," répondit Orin.

Meliko plissa le front. "Ouais, ben c'est comme je t'ai dit. Aucun sens de l'humour. Tout comme toi."

"Ouais, ce doit être ça," rit Ishio. "Mais quand même, comme dit Orin, peut-être que tu es juste une idiote."

Meliko était vexée. Son petit visage affichait une mine courroucée. "Je suis une idiote ?" dit-elle, hochant la tête en désaccord. "Pour ton information, je suis un énorme rocher dans la rivière de l'histoire ! Je partage les eaux ! On se souviendra de moi ! Et toi, Daidoji ? Tu n'es qu'un vulgaire caillou, alors tu la fermes."

Ishio éclata de rire pendant quelques minutes. "Ecrase, heimin," dit-il finalement.

"Ouais, si tu veux," dit-elle, en croisant les bras et en faisant la moue. "Encore une autre réplique ingénieuse de l'Estimée Maison de la Grue."

Orin ferma les yeux pendant un moment. Il commençait à avoir mal à la tête. Il ne savait pas dire si c'était à cause de Meliko ou si c'était seulement une coïncidence.

"Wake ?" Meliko l'appela doucement. "Wake, tu n'as jamais répondu à ma question."

"Appelle-moi Orin," dit Orin avec une patience forcée. "Notre nom de famille viennent en dernier, dans mon pays."

"Désolée," dit-elle. "Orin, tu n'as jamais répondu à ma question."

"Quelle question ?" dit-il. Sa tête lui faisait vraiment mal.

"Où as-tu eu ce livre ?" demanda-t-elle. "Ces gardes ne m'ont rien laissé. Ils m'ont fouillée complètement."

"C'est clair," dit Ishio. "Je te fouillerais bien moi aussi."

"La ferme, Grue," dit-elle.

"Un des gardes me l'a donné," dit Orin, interrompant leur dispute. "Il a dit qu'il l'avait terminé."

"Ben, c'est gentil de sa part," dit-elle. "Je me demande si les gardes me donneront quelque chose ?"

Ishio éclata de rire à nouveau.

"Je t'ai demandé de la fermer, Grue," dit-elle d'un ton mordant.

Orin ne dit rien. Il avait ses soupçons d'où venait l'origine du traitement de faveur des gardes envers lui. Dernièrement, ses repas avaient gagné en qualité et ils laissaient l'électricité la nuit. Ce devait être Kameru. Le prince essayait de l'aider de la manière qu'il pouvait, tirant les ficelles pour rendre sa captivité plus confortable.

Orin se demandait si Yoritomo VI était réellement mort. Daidoji Ishio prétendait avoir vu l'Empereur s'effondrer dans la salle du trône. Manifestement le Coup d'Etat Grue n'avait pas réussi ou Ishio ne serait plus ici, mais il était possible que Kameru soit l'Empereur, maintenant. Orin l'espérait. Bien qu'il ait prouvé impétueusement son martyre la dernière fois que Kameru lui avait rendu visite, il préférait vraiment la liberté. Il voulait simplement rentrer en Amijdal et oublier Rokugan, cet endroit qui avait tué son père, enlevé ses amis et ruiné sa vie.

Orin bailla, son estomac lui faisait légèrement mal. Il était étrange qu'il soit fatigué aussi tôt dans la journée. Sans télévision, radio, ni horloge, vous perdez rapidement la notion de temps, ici bas. Soudain, le mur de rayons rouges au bout du couloir disparut et trois Gardes Guêpes s'avançèrent dans le couloir. Orin ne reconnut aucun d'entre eux, ni ne vit le garde qui se trouvait d'habitude de l'autre côté des rayons. Etrange, pour une zone d'aussi haute sécurité. Ils approchèrent de sa cellule, regardant droit vers lui.

"Qui êtes-vous ?" demanda-t-il. "Où sont les gardes habituels ?"

"Orin Wake ?" demanda le meneur. C'était un homme pâle avec des yeux très sombres et des traits taillés au couteau. Les hommes à ses côtés étaient grands et se ressemblaient étrangement, avec des tenues noires et des lunettes de soleil. Tous les trois portaient de gros revolvers rengainés à la ceinture, comme les cowboys Amijdali.

"Pourquoi voulez-vous le savoir ?" demanda Orin. Il se mit sur pied. Il se sentait un peu engourdi, en bougeant, comme s'il venait de dormir. Le livre tomba de ses mains.

"C'est le bouquin," dit le garde de droite. "C'est lui." Le garde dégaina immédiatement son revolver et le pointa sur Orin.

Confus et engourdi, les pensées d'Orin se précipitèrent. Il sentait que ses réflexes étaient émoussés, l'empêchant d'esquiver correctement. Il réalisa qu'il avait été drogué. Etrange, ça aussi. Les gardes examinaient toujours attentivement sa nourriture. Après tout, personne ne voulait tuer les prisonniers du Niveau Zeta, à part l'Empereur lui-même. Il tituba.

"Ecoute-moi, avant de mourir, ordure d'Amijdali," dit le Guêpe. "Sache que Rokugan n'est qu'à l'aube d'un nouveau jour. Le Briseur d'Orage va détruire le monde, et ta mort est la prochaine étape de son plan." Il arma le chien de son revolver, et tira.

Le tir se perdit car le Guêpe venait soudain de tomber en avant. Une giclée de sang émergea du Guêpe projeté en arrière par le champ tetsukami de la cellule d'Orin. Le Guêpe s'effondra sur le sol, décapité. En colère, les deux hommes restants se retournèrent, revolvers dégainés.

"Salut," dit Meliko, debout dans le couloir, derrière le Guêpe mort.

"Par le Feu de Yoma !" jura l'un des Guêpes, tirant immédiatement sur la fille.

Meliko se mit de côté d'un mouvement rapide, et réapparut derrière le Guêpe du fond, puis le saisit des deux mains, de chaque côté de la tête. D'un coup sec, et avec un craquement sonore, il s'effondra à son tour sur le sol. Le Guêpe restant voulut profiter de son immobilisme, et la frappa au visage avec la crosse de son pistolet. Elle fut projetée en arrière, contre le mur d'acier, et tomba par terre.

"Qui es-tu ?" demanda-t-il, en faisant un pas en arrière, tout en gardant son arme rivée sur la fille. "Comment es-tu sortie de ta cellule ?"

Meliko releva les yeux, avec du sang sur son menton. Elle fit un large sourire et releva lentement les manches de sa chemise. Un frelon métallique était tatoué sur son biceps, plongé dans un nuage scintillant. "Je suis spéciale," dit-elle.

"Une ise zumi !" dit le Guêpe, les yeux ouverts en grand.

"Ton Briseur d'Orage n'a pas le monopole des ombres, traître," elle gloussa légèrement en se relevant, s'appuyant toujours contre le mur. "Tue-moi si tu veux. Je sais que tu ne me rateras pas. Tue Orin, aussi. Je ne pourrai pas t'en empêcher. Et puis, tue Ishio si tu veux. Mais souviens-toi que le Dragon te cherche, et n'oublie pas de regarder à chaque instant par-dessus ton épaule."

"Ouais ! Bien dit ! Et ça compte pour la Grue, aussi !" cria Ishio de sa cellule. Le Guêpe lui lança un regard de côté, et le Grue se calma. Il tira sur le chien de son revolver.

Orin s'avança. Puisant dans les bribes de force que les drogues lui avaient laissées, il ramassa le roman policier sur le sol et le jeta sur le Guêpe. Le papier et la couverture cartonnée furent immédiatement déchiquetés par le champ tetsukami, aspergeant la tête et les épaules du Guêpe d'une fontaine de papier déchiquetée et de morceaux de carton. Il fut distrait seulement une fraction de seconde, mais Meliko en profita. Elle enfonça son épaule dans l'estomac de l'homme, l'envoyant voler en arrière avec une force incroyable. Il chuta à travers de la porte de l'ancienne cellule de Meliko. Son cri fut bref. Ce qui restait de son corps atterrit dans un nuage de brume rouge, de l'autre côté de l'ouverture.

"Dégoûtant," dit Meliko, en regardant le sang qui souillait sa chemise et sa poitrine. "Et moi qui voulait garder cette chemise."

Orin s'effondra avec un bruit sourd, toute force ayant quitté son corps. La pièce replongea dans le noir.

"Oups, je suis censée sauver ce gars," dit Meliko tout haut. Elle se déplaça rapidement jusqu'à la cellule d'Orin et tendit une main vers le champ tetsukami. "Petits frères, petites soeurs, laissez-moi passer," dit-elle. "C'est moi, Meliko." Elle s'avança dans la cellule sans aucune difficulté et passa un bras autour des épaules d'Orin.

"Que ?" dit-il, en plongeant son regard confus dans ses yeux dorés.

"Togashi Meliko," sourit-elle. "Je suis une guerrière du Dragon Caché et je suis ici pour te sauver."

"Ouaiiiis !" hurla Ishio du bout du couloir. "Ca leur apprendra ! Allez, occupez-vous de ce gars !"

"Trop tard," dit Orin. Sa respiration était de plus en plus saccadée, et son visage était recouvert d'une sueur froide. "Le livre était recouvert d'un poison de contact. J'étais mort avant même qu'ils ne rentrent ici, ils venaient juste pour se réjouir de ma mort."

Meliko regarda le livre déchiqueté. "Du poison ?" dit-elle. Son nez se plissa. "Zut. J'aurais dû y penser. Je suis désolée, Orin, je suis nouvelle pour ce genre de choses." Elle se releva, soulevant le corps massif du gaijin avec difficulté. "Ne t'inquiète pas, Orin. J'ai des amis qui peuvent t'aider. Nous devons seulement nous dépêcher." Elle sortit de la cellule en titubant, tirant Orin avec elle. A nouveau, le champ tetsukami se sépara pour laisser passer leur petite soeur Togashi et sa charge. Ils avancèrent lentement jusqu'au bout du couloir. Le garde Mante habituel gisait inconscient sur le sol.

"Hé !" cria Ishio derrière eux. "Tu me laisses ici, Meliko ?"

Meliko se retourna pour regarder vers le Grue. "Je pensais que tu voulais être un martyre," dit-elle.

"Hé !" dit le Grue. "Seulement si je n'en avais pas le choix !"

"Je pensais t'avoir entendu dire que j'étais une idiote," ajouta-t-elle.

"Je ne le pensais pas !" dit-il. "Viens, j'suis désolé !"

"Tu n'as pas fait une sorte de commentaire pervers, disant que tu voulais me fouiller ?" dit-elle, dressant la tête.

"Et l'offre tient toujours !" dit-il. "Viens ! Ils vont me tuer !"

Meliko soupira. Elle se tourna à nouveau vers la porte, chancelant quelque peu en tirant Orin.

"Hé !" cria désespérément Ishio. "Tu as l'intention de le transporter toi-même tout le trajet ? Je n'ai plus qu'un bras valide, mais je peux te filer un coup de main !"

Meliko jeta un regard vers le lourd gaijin, presque inconscient. "Bon, dans ce cas-là, ça change tout," dit-elle. Elle posa doucement Orin et courut jusqu'à la cellule d'Ishio pour lui ouvrir.

"Ah, merci," dit le Daidoji, en s'inclinant devant la fille avec gratitude. "Je ne savais qu'il y avait encore des Dragons. En tout cas, tu as choisi le bon moment pour réapparaître."

"Ouais, hein ?" sourit-elle. Elle retourna rapidement jusqu'à Orin. Ishio la suivit.

"Où est-ce qu'on va, au fait ?" demanda Ishio, aidant Meliko à remettre Orin sur pieds. "Le tour avec les tetsukami était impressionnant, mais ça ne va pas nous aider à traverser les portes du palais."

"Nous ne quittons pas le palais," répondit Meliko. "Nous allons à l'Usine."


Rojo s'assit les bras croisés dans la puissante machine du laboratoire d'analyse de l'Usine de la Montagne Togachi. Des appareils et des détecteurs tournaient tout autour de sa petite chaise. Les poils de ses bras se hérissèrent, soulevés par la présence de tant de kami affairés dans un si petit endroit. Cette Usine était dix fois plus évoluée et puissante que celle sous le Palais de Diamant d'Otosan Uchi. Après deux jours passés là-bas à ne rien trouver d'autre qu'un sentiment de frustration, Hisojo avait transféré Rojo ici. Il sentait comme si le pouvoir des esprits circulait dans ses veines. Ca lui donnait l'impression de vivre. Il connaissait aussi le pouvoir de l'esprit qui vivait dans son crâne. Celui sans lequel il aimerait vivre.

"Alos ?" demanda Rojo.

Hisojo soupira et hocha la tête. "Rien," dit-il. "Je ne comprends pas. Ni mon équipement d'analyse conventionnel ni les senseurs magiques tetsukami ne peuvent trouver le tetsukansen. C'est comme si il n'était tout simplement pas là. Comme s'il se cachait. Peut-être... peut-être que Saigo se trompait ? Peut-être qu'il a cessé de fonctionner depuis tellement longtemps qu'il ne reste plus rien, maintenant ?"

"Non," dit Rojo. "Le prophète avait raison. Il doit être là. Il y a trop de coïncidence. J'ai perdu le contrôle de moi-même vraiment trop souvent."

"Euh, non," dit Hisojo en riant. "Vous vous trompez. Ichiro Chiodo a perdu son contrôle. Il s'est aventuré dans Dojicorp avec un fusil automatique Senpet et le voeu de mourir. Vous n'avez fait qu'accroître votre tempérament. Pour quelqu'un avec l'esprit aussi stoïque et droit que vous, ce n'est pas un exploit immense, je vous l'accorde, mais je ne pense pas que vous allez vous mettre à assassiner des enfants au nom du Briseur d'Orage. Peut-être... peut-être que c'est ça ? Peut-être qu'il n'a jamais cessé de fonctionner en fait !"

"Quoi ?" répondit Rojo. "Que voulez-vous dire ?"

"Je le suspecte depuis le début," répondit Hisojo. "Ces tetsukansen ne sont pas des appareils qui contrôlent l'esprit. S'ils l'étaient, nous n'aurions aucune chance. Le Briseur d'Orage pourrait remplacer n'importe qui, n'importe quand, par un pion docile et indétectable. Par les Fortunes, je pourrais être un conspirateur. Le Seigneur Hoshi pourrait être un conspirateur. Heureusement, cela ne semble pas être le cas. Les tetsukansen ne dirigent pas l'action, ils l'encouragent simplement."

"Ils l'encouragent ?"

"S'il vous plaît, Rojo, cessez de jouer au perroquet. Je viens de tout comprendre," dit Hisojo. "Ce que je veux dire, c'est que les tetsukansen ne sont pas des marionnettistes, mais des conseillers. Ils encouragent le mal. Ils le récompensent. Ils le font passer pour le seul choix possible. Après un certain temps, de tels choix deviennent comme une seconde nature. Et vous finissez par devenir une personne comme Tsuruchi Kyo. Il était sans doute un homme honorable, jadis, mais finalement, il a été complètement perverti à la volonté du Briseur d'Orage."

"Est-ce que ça peut m'arriver ?" demanda Rojo, inquiet. "Pourrais-je être retourné contre le Dragon ?"

"Rojo," dit Hisojo en soupirant. "Vous vous souvenez du Projet Mifune ?"

"Bien entendu," dit Rojo avec un air affligé. "J'ai passé deux semaines à me cacher dans la neige, à l'extérieur du Château Shiba, à espionner Mifune, tout ça parce que notre Seigneur Hoshi pensait qu'il pouvait être un kolat. J'ai failli perdre mes doigts de pieds à cause du froid, avant que nous n'apprenions la vérité."

"Exactement," dit Rojo. "Quelqu'un avec un tel degré de loyauté ne peut être ébranlé par quoi que ce soit. Pas même par un implant cybernétique maléfique niché dans son cortex. Je suis désolé, Rojo, mais vous êtes trop tétu pour devenir un agent du mal."

Rojo acquiesça.

"Déçu ?" demanda Hisojo. "Si vous voulez, je suis sûr que nous pouvons toujours arranger votre seppuku. Je peux en parler au Seigneur Hoshi."

"Je ne pense pas que ça soit nécessaire," répondit-il avec un petit sourire. "Hisojo, pensez-vous qu'il puisse être enlevé ?"

"Ce serait risqué," dit Hisojo. "Souvenez-vous, c'est toujours un kansen, un esprit maléfique. S'il apprend que nous tentons de le détruire, il pourrait animer les composants métalliques dans sa carcasse et pourrait déchiqueter votre cerveau, exactement comme ces étranges appareils à milk-shake que cet ennuyeux Yasuki Garou essaie de vendre à la télévision."

"Euh, c'était une image, j'espère," tiqua Rojo.

"Je regarde trop la télévision," répondit Hisojo. "Si ça ne vous dérange pas, Rojo, j'aimerais encore vous garder dans la salle d'analyse quelques minutes. Il y a encore quelques données que j'aimerais récolter."

Rojo acquiesça et se rassit à nouveau. Hisojo quitta la pièce, une expression d'inquiétude sur ses traits agés. Une chose le tracassait encore. Rojo avait été implanté, c'était certain. Mais comment ? Comment cela avait-il été possible ? Le Dragon Caché restait totalement en dehors de la société Rokugani. Sous leurs identités secrètes, ils n'étaient que des etas, des heimins ou des samurai mineurs au statut négligeable. Il était impensable que quelqu'un gaspille un tetsukansen sur quelqu'un comme Rojo, sauf s'ils en ont un nombre tellement important qu'ils implantent des personnes au hasard. Non, c'était tout simplement stupide. Un changement de comportement d'une telle ampleur ne pourrait jamais passer inaperçu. Mais quelle était l'alternative ? La vérité tomba sur Agasha Hisojo comme un linceul noir.

"Vous pensez qu'il pourrait y avoir un traître parmi nous," dit une voix dans la tête d'Hisojo.

Le vieux Dragon se retourna. Il ne montra aucun signe de surprise lorsqu'il découvrit la présence de la grande silhouette sombre. "Seigneur Hoshi," dit-il en s'inclinant.

Hoshi lui rendit son salut. "Vous pensez qu'il y a un traître au sein du Dragon Caché," dit-il. "Vous pensez que Rojo a été trahi et implanté. Vous vous demandez comment une telle chose aurait pu échapper à mon attention."

Hisojo acquiesça. "Cette pensée m'a traversé l'esprit. Je pensais que vous étiez omniscient, Seigneur Hoshi."

"Pas tout à fait," répondit Hoshi. "Vous m'avez bien façonné, mon ami, mais pas à ce point. J'en sais autant que mon sang le permet."

"Mais c'est tout de même pas mal, si on considère votre héritage génétique," répondit Hisoji. "Un traître est la seule explication."

"C'est exact," dit Hoshi. "Je connais la vérité."

"Alors, qui est le traître ?"

"Moi," répondit Hoshi.

Le visage d'Hisojo était indifférent. "De quoi parlez-vous ?" demanda-t-il.

"D'un mal nécessaire," répondit Hoshi. "Il y a quelques mois d'ici, j'ai appris l'existence des tetsukansen. Je les ai ressentis alors qu'ils étaient créés, et je savais qu'ils représenteraient une menace aux proportions inimaginables. La technologie dont ils sont fait s'améliore de façon exponentielle. Ce ne sont pas encore les marionnettistes que vous craignez, mais ils le seront bientôt. Je voulais observer leurs progrès, tester les limites de leurs capacités."

Hisojo gratta sa fine moustache d'une main. "Alors, vous avez créé un tetsukansen," dit Hisojo. "Vous l'avez fait ici. Vous avez utilisé l'Usine pour en synthétiser un, et vous avez implanté Rojo."

"Oui," dit Hoshi. "Je suis désolé, mais c'était le seul moyen. Je sais qu'il est de loin le plus capable d'entre nous pour porter ce fardeau."

"Mais qu'avons-nous perdu ?" demanda Hisojo, soudainement en colère. "Le tetsukansen sert de surveillant, en plus de son influence ! Tout le travail que Rojo a fait, toutes les choses qu'il a vu ? Tout ça a été trahi en faveur de nos ennemis ! Pourquoi ?"

"Nous ne pouvons pas nous cacher à notre destin," dit Hoshi. "Le Briseur d'Orage nous aurait de toute façon découverts, tôt ou tard."

"Au diable le destin !" cria Hisojo. "Comment avez-vous pu faire une chose pareille, Hoshi ? Nous sommes en guerre, ici ! N'avez-vous rien appris des leçons d'Ishinomori ? Notre seule arme, c'est le secret ! Maintenant, nous n'en disposons plus. Et que se passera-t-il si les espions du Briseur d'Orage ont compromis la Montagne Togashi ?"

"La Montagne n'est pas importante," répondit Hoshi. "Vous et moi sommes sans importance. Seul le Jour des Tonnerres est important. Seule la défaite de Jigoku doit être à l'avant-plan de nos esprits."

"Hoshi, des milliers de vies de Dragons dépendent de notre sécurité, ici," cracha Hisojo. "Dites-moi quelque chose. Dans votre immense sagesse, vous est-il arrivé d'y réfléchir ? Si le Clan du Dragon meurt, alors que nous importe de remporter le Jour des Tonnerres ? Si nous sommes tous détruits, quelle importance si nous gagnons ou nous perdons ?"

Hoshi ne dit rien pendant un long moment. Il se contentait de regarder Hisojo avec de la peine de ses étranges yeux anciens. "Vous ne comprenez pas," dit-il. "La conquète de Jigoku s'étend au-delà du simple monde physique. Si nous perdons, tout est perdu. Vous ne pouvez comprendre ce que signifie l'éternité."

"Et vous ne pouvez pas comprendre la mortalité," dit Hisojo. "Vous avez tellement gagné de votre sang divin, et de votre tout-puissant lien avec la puissance de Yoma. Mais vous est-il arrivé de penser à ce que nous avons perdu ?" Hisojo se retourna et quitta l'Usine en fulminant, sa robe rouge et verte claquant de colère, derrière lui.

Hoshi resta silencieusement seul, perdu dans ses pensées.


Godaigo remonta du sous-sol du restaurant. Il n'y avait pas beaucoup de monde chez Shotai, aujourd'hui. Même Shotai était sorti, ce qui était rare. La plupart des membres de l'Armée surveillaient les rues ou faisaient quelque chose avec Ginawa, à la Baie du Soleil d'Or. Le docteur s'avança jusqu'à son lit favori et s'effondra, épuisé. En face de lui était assis Mikio, le seul officier de haut rang de l'Armée qui était encore présent chez Shotai. Le mécanicien bien bâti prétendait descendre de la famille Kaiu, et avait certainement la carrure pour en être. Il enfourna une poignée d'oeufs dans sa bouche et s'inclina aimablement.

"Bonjour, docteur," dit-il. "Comment va ?"

"Pas terrible," dit Godaigo, en enfonçant son visage dans ses mains. "Dairya est le patient le plus horrible que j'ai jamais eu."

"C'est bien le style de Dairya," dit Mikio. "Je connais ce gars depuis longtemps, et il n'a jamais rien laissé tomber. Ca doit le rendre fou, d'être coincé comme ça dans ce lit."

"C'est le moins qu'on puisse dire," dit Godaigo. Entre le ronin maussade et les autres flots de blessés de l'Armée, le docteur avait plus de patients qu'il ne pouvait s'occuper. Tokei lui donnait parfois un coup de main avec sa magie, mais il ne connaissait rien en médecine et finissait souvent par se mettre dans ses pieds.

"De toute façon, s'il y en a un qui doit récupérer, c'est bien lui," dit Mikio. "Nous autres, Crabes, sommes coriaces."

Godaigo releva les yeux vers lui, curieux. "Crabe ?" dit-il. "Dairya n'est pas un Crabe."

Mikio arrêta de macher pendant un moment. "Oups," dit-il. "Parfois, j'oublie que nous ne sommes pas sensés parler de ce genre de choses."

"Non, attends," Godaigo hocha la tête, confus. "Dairya ne peut pas être un Crabe."

"Eh," Mikio haussa les épaules. "Bon, ben, vu que le chat est hors du sac, autant continuer... Voila, j'étais un Quêteur, avant, tu sais ?" Il désigna le tatouage en forme d'oeil sur son biceps, l'emblème des Quêteurs. "Et bien, j'ai fait quelques missions avec lui. Il s'appelait Yasuki Kaii alors. Il n'était pas Quêteur, figure-toi, mais il faisait partie des Agents Spéciaux Yasuki. Les meilleurs après nous. Tu as du le confondre avec quelqu'un d'autre."

"Non, j'en suis presque sûr," dit Godaigo. "Dairya était un Tsuruchi. Je l'ai connu avant l'Armée." Il réalisait qu'il s'avançait en terrain dangereux, à présent. Les membres de l'Armée de Toturi n'étaient pas sensé discuter du passé des autres sans permission, et Dairya ne leur avait jamais donné.

"Hm," dit Mikio. Il haussa les épaules et jeta un coup d'oeil aux oeufs qu'il lui restait. "Boah, peu importe. Il y a probablement une explication, mais ce ne sont pas mes affaires. Dairya est un brave type."

"Je suppose aussi," dit Godaigo, incertain.

Les portes du restaurant s'ouvrirent avec un craquement. Elles avaient été prévues pour, en fait. Chez Shotai n'était pas vraiment l'endroit où vous alliez, sauf si vous y étiez invité. Mikio et Godaigo relevèrent tous deux les yeux pour voir une paire d'étrangers en manteaux noirs entrer, le genre de manteaux que personne dans le Petit Jigoku n'avait l'argent pour se les payer. Ils portaient tous les deux des masques ; l'un était en porcelaine rouge vif et l'autre représentait un visage d'éléphant en caoutchouc. Des Scorpions.

"Bon sang, Ginawa a choisit le jour où des Scorpions se montrent pour aller voir des bateaux," marmonna Mikio.

"Bonjour," dit le Scorpion le plus petit avec une voix polie. "Messieurs, pourriez-vous nous aider ?"

"Nous sommes fermés, messieurs," dit Mikio d'un ton sévère. Le grand mécanicien se leva de sa chaise. L'ancien Crabe hésita une demi-seconde lorsqu'il réalisa que le grand Scorpion avait presque dix centimètres de plus que lui. Il restait derrière le petit homme avec une aura de menace latente. Mikio avait déjà vu des Gardes du Corps Scorpion avant, et si celui-ci n'en était pas un, alors il était une Grue.

"Nous n'avons pas faim," dit le Scorpion. "Mon nom est Bayushi Oroki. Nous sommes venus ici pour voir un ami." Oroki observait calmement la pièce, décontracté. Le Garde du Corps, d'un autre côté, continuait de fixer attentivement Mikio et Godaigo.

"Votre ami n'est pas ici," dit Mikio. "Sortez."

"Oh, si, il est ici," gloussa Oroki, en se tournant vers Mikio avec un air amusé dans ses yeux. "Son nom est Soshi Zeshin, bien que vous ayez pu le connaître sous le nom de Yasuki Kaii ? Ou Tsuruchi Danbe ? Ou peut-être Kakita Tanaka ? Ou... ou peut-être que vous le connaissez sous le nom de Dairya ?"

Godaigo et Mikio ne répondirent rien.

Oroki rit doucement. "Dairya ? Deryah ? Je suis désolé, est-ce que je prononce son nom correctement ? Diarrhée ?"

"Par l'enfer, comment connaissez-vous Dairya, Scorpion ?" demanda Mikio. Il fit un pas en avant. Zou se mit immédiatement entre Mikio et Oroki, mettant sa grande main en avant, juste comme avertissement.

"Vous nous avez espionné ?" demanda Godaigo. Mikio commença à approcher doucement sa main du pistolet caché dans son dos, mais il s'arrêta lorsque le Garde du Corps rétrécit les yeux et hocha légèrement la tête.

"Espionner ?" demanda Oroki, simulant mal l'offense. "Je suis étonné, mon cher Godaigo. Vous avez vraiment peu d'estime pour moi. Mikio, arrêtez de tenter de prendre votre pistolet. Vous allez énerver Zou. Et il n'est pas bon d'énerver Zou, il vient juste de sortir de l'hôpital."

"Vous connaissez nos noms ?" dit Godaigo. "Comment les connaissez-vous ?"

"Dairya me les a dit," répondit Oroki. "Dairya m'a invité. Dites-moi, mon cher petit ronin, comment pensez-vous que Dairya a pu rendre possible votre pacifique petit monde ? Au nom de quelle Fortune de l'Empire pensez-vous qu'il a pu fonder votre petite Armée ?"

"Je pense que j'ai besoin de parler à Dairya," dit Godaigo.

"Oui," Oroki acquiesça rapidement. "Je trouve que la communication élargit les capacités des hommes. Mais vous devrez vous contenter de faire la file derrière moi, malheureusement. Maintenant, dites-moi où il est ou Zou va se fâcher."


"Scalpel ?"

"Scalpel."

"Pince ?"

"Pince."

"Scie ?"

"Scie."

"Le vieil homme était en très bonne forme pour son âge, hein ? Qui aurait cru qu'il y avait un tel talent en lui ? Tu as vu le duel à la télé ?" Le docteur Kisai hocha la tête, émerveillé, et poursuivit la découpe du sternum du cadavre.

"Ouais, mais il a payé pour ça," répondit Masa. "Il devait être épuisé. D'après la quantité d'acide lacté qu'on a retrouvé dans ses muscles, je parie qu'il n'a plus dormi depuis des jours. Qu'est-ce qui peut préoccuper un homme à ce point ?"

"Hé, il était Empereur. Il devait avoir un tas de trucs en tête, pas vrai ? Ici, tiens-moi ça pendant que je l'ouvre." Masa posa son doigt à l'angle des côtes de Yoritomo, pendant que Kusai ajustait sa position pour faire levier.

"Tu n'as pas une drôle d'impression, en faisant ça ?" demanda Masa.

"En faisant quoi ? On est des coroners, Masa," dit Kusai à son jeune collègue en riant. "Nous faisons ce genre de choses chaque jour, tu te rappelles ?"

"Ouais, mais c'est l'Empereur !" dit Masa, en se contractant alors que Kusai déplaçait un os dans la poitrine du cadavre. "C'est Yoritomo Six que nous découpons, là ! Un-deux-trois-quatre-cinq-Yoritomo-SIX !"

"Essaie de ne pas y penser, Masa," dit Kusai. "Le Prince Kameru a demandé une autopsie minutieuse et j'ai l'intention de m'y tenir. A vrai dire, je considère que c'est un honneur d'avoir été choisi pour ce travail, et tu devrais le penser, toi aussi. Nous serons les deux derniers hommes à voir le visage de l'Empereur avant sa crémation. Pendant ce temps, tu dois te contenter de penser qu'il s'agit d'un autre patient." Kusai se pencha plus près de l'ouverture dans la poitrine de Yoritomo, louchant vers les organes internes de l'Empereur mort. Après trente ans de carrière comme coroner, l'odeur ne le dérangeait plus.

"Hum..."

"Oui, Masa ?" soupira Kusai. "Qu'y a-t-il, maintenant ?"

"Sa tête," répondit Masa, en la désignant du doigt, tout en la fixant avec incrédulité.

"Quoi ?" demanda Kusai, en relevant les yeux.

La tête de l'Empereur bougeait, se balançant doucement d'un côté puis de l'autre.

"Il est vivant ?" demanda Masa.

"J'espère que non, ou alors nous venons de le tuer," répondit Kusai, en désignant le trou béant dans la poitrine de l'Empereur. "Ceci est hautement anormal. Peut-être que tu devrais aller nous chercher un garde."

Masa acquiesça et s'élança vers le couloir pour alerter les Gardes Mantes qui se tenaient juste à l'extérieur. Le prince leur avait ordonné de rester près de l'opération au cas où de l'aide serait nécessaire, mais peu après le début de l'opération, l'odeur les avait vaincus. A ce moment-là, les deux gardes décidèrent de se retirer dans le couloir et de laisser les deux docteurs faire leur travail. Ni Kusai ni Masa n'y avait prêté attention. Ni l'un ni l'autre n'étaient vraiment sûr de l'intérêt d'un couple de soldat lors d'une autopsie, en tout cas.

Kusai prit un scalpel dans une main, contemplant attentivement la tête de l'Empereur. Le vieux coroner ne croyait pas en la magie. Tout, même les shugenja et les tetsukami, avait une explication rationnelle. Pour lui, ce n'était pas de la magie. Tout simplement, Rokugan avait gardé des liens spirituels avec les morts. Personne ne pouvait travailler autour des personnes mortes pendant trois décénnies sans rencontrer un fantôme ou deux, pas dans l'Empire de Diamant. Ce n'était pas magique, c'était juste les risques du métier que la plupart des gens ne voulaient pas connaître.

"Je voulais juste que vous sachiez," dit calmement Kusai. "Je pense que vous étiez un très bon Empereur, Votre Majesté. Les taxes n'ont jamais été aussi basses."

La tête commençait à s'agiter un peu plus. Elle se mit sur le côté, dans un angle impossible. Le visage de Yoritomo VI fixait Kusai avec des yeux vides de toute expression.

"Je suis sûr que votre fils fera un travail fantastique," dit Kusai, le ton de sa voix légèrement tremblant. "Un jeune homme remarquable, ce Kameru. C'est vous tout craché."

La tête de Yoritomo se dressa en arrière. Un craquement surgit du crâne alors qu'il se découpait en deux au niveau du nez. Kusai recula jusqu'au mur et espéra que Masa allait vite revenir avec ces gardes.

"Euh... mort à la Grue ?" dit-il.

Une gémissement plaintif emplit la pièce alors qu'un jet de vapeur rose surgit du crâne de l'Empereur mort. Des petits morceaux de métal et de circuits émergèrent de la tête de Yoritomo, et la fumée rose se figea pour prendre l'apparence d'un visage torturé.

"LIBRE !" siffla-t-il. "AMGAR LOLINDUS UT KANSEN LIIIBRE !"

"Tetsukansen !" dit Kusai, la machoîre ouverte à cause du choc.

Le nuage sourit, observant le docteur comme s'il avait entendu son nom.

"Je pense que je vais y aller, maintenant," dit Kusai, en faisant un pas vers la porte.

Le kansen émit un petit rire saccadé et amincit les yeux. Le plateau avec les scalpels et autres instruments à côté du brancard de Yoritomo commença à vibrer rapidement. Kusai se jeta au sol juste à temps alors que les instruments de chirurgie acérés bondissaient de leur place et se plantaient dans le mur d'acier.

"UNDAR ITSHINDUS, MANTE !" cria la vapeur, en riant hystériquement.

Kusai rampa sur le sol. Un gobelet en verre se brisa devant lui, aspergeant le sol de petits morceaux de verre. Le kansen continuait de rire comme un maniaque pendant tout ce temps, bien que sa voix semblait devenir de plus en plus faible. Kusai continuait de ramper vers la porte aussi vite que ses vieux os le permettaient, ignorant les coupures à ses jambes et ses mains. Sa survie était importante, mais il était aussi urgent qu'il puisse raconter ce qu'il avait vu. Jusqu'à présent, seuls des médecins de haut rang et des enquêteurs de la police avaient été prévenus de l'existence des tetsukansen, mais si l'Empereur pouvait être implanté, alors personne n'était à l'abri. Le peuple devait savoir. Il devait survivre.

Kusai s'arrêta et poussa un cri lorsque le kansen apparut soudain devant lui. Il ouvrit la bouche en grand et siffla. Un flacon brisé sur le sol décrivit soudain un arc-de-cercle, et érafla le côté du cou de Kusai et le sang se mit à couler. Le kansen rit à nouveau et s'apprêta à tuer le docteur lorsque les portes de la morgue s'ouvrirent à la volée. Une paire de gardes Mante en uniforme foncèrent dans la pièce, pistolets tirés, bien qu'ils s'arrétèrent à la vue du kansen près de Kusai.

"HAHAHAHAHA, MURA SHINKO MABRU UT KANSEN, SAMURAI !" hurla le kansen triomphalement alors qu'il se tournait vers les gardes. Les scalpels sur le sol se mirent à vibrer de nouveau.

"Nous ne sommes pas samurai," répondit l'un des gardes. "Mais shugenja." Le garde sortit une petite carte-parchemin en plastique de sa poche et la pointa vers le kansen, en prononçant d'anciens mots de pouvoir. Le kansen sembla confus pendant un moment puis disparut.

"Quel bonheur de vous voir ici, Ranbe-san," dit Kusai. Un garde prit la main du docteur et l'aida à se remettre sur pieds.

"Ce n'est pas une coïncidence," répondit le garde. "Nous sommes navrés qu'une telle chose puisse arriver. Ces maudits tetsukansen sont imprévisibles. Ils font bien leur travail, mais lorsque leur hôte meurt, ils deviennent vite enragés."

"Oui, c'était un tetsukansen !" dit Kusai, toujours sous le choc. "Nous devons le dire au Prince Kameru ! Nous devons le dire à l'Empereur !"

"Nous ne devons le dire à personne," dit le garde d'un ton catégorique.

"Quoi ?" dit Kusai, les sourcils plissés de confusion. Soudain, l'autre garde attrapa ses bras par derrière, et Kusai réalisa que Masa n'était pas là.

"Qu'allez-vous faire ?" dit Kusai.

"Ne t'inquiète pas," dit le garde, "Tu n'es pas assez important pour qu'on te tue." Il sortit une autre carte de sa poche et posa une main sur le front de Kusai. "Tu n'es même pas assez important pour qu'on t'implante. Tiens-toi tranquille. Ca ne fera pas mal..."

Plus tard, dans la même journée, Daikua Kusai se demandera finalement comment il s'est coupé aussi gravement aux mains et aux genoux. Pourtant, on se souvient de choses pareilles, d'habitude.


"Bonsoir, mesdames et messieurs, c'est Matsu Shingo pour le journal de KTSU. Lorsque je vous ai parlé la dernière fois d'Akodo Daniri, je faisais l'éloge de sa bravoure lors de l'attaque de Dojicorp. Maintenant, après l'Invasion Senpet et le Coup d'Etat manqué de Meda, l'Empire doit remercier ce brave Lion pour la troisième fois. Le peuple d'Otosan Uchi scande son nom dans les rues. Il est, encore une fois, un vrai héros. Nous accueillons maintenant Ikoma Keijura dans nos propres studios, en direct avec Akodo Daniri."

"Merci à vous, Shingo-san," dit Keijura. Le jeune reporter était assis derrière une petite table, assis dans un petit mais luxueux fauteuil brun. De l'autre côté de la table, dans un fauteuil identique, était assis Akodo Daniri. L'acteur était vêtu d'une chemise ordinaire et d'une cravate noire, mais il portait encore ses traditionnelles lunettes de soleil. Son habituel sourire charmeur était cette fois remplacé par une expression calme et réservée.

"Daniri," dit Keijura. "En l'espace de quelques petites semaines, vous êtes passé du statut de héros de film d'action à héros véritable pour l'Empire. Quelle impression est-ce que ça vous fait ? Je parie que tout se précipite, pour vous, non ?"

"Et bien, Keijura," dit Daniri. "J'apprécie de pouvoir aider mon prochain, mais j'aurais voulu que ça arrive à quelqu'un d'autre."

"Vraiment ?" dit Keijura, surpris. "Comment ça ?"

"Dans les films, vous avez droit à plusieurs prises," répondit Daniri, "et si vous vous faites tirer dessus, c'est juste un paquet de ketchup sous votre chemise qui est relié à un pétard. C'est comme un grand jeu. La vraie bataille est trop dangereuse pour moi. Je dis qu'il faut la laisser aux professionnels comme Gohei ou les Impériaux. Je préfère la vie belle et simple de célébrité du Soleil d'Or."

Keijura gloussa. "Votre modestie vous honore, Daniri. Toutefois, votre bravoure parle d'elle-même. N'est-il pas vrai que Matsu Gohei lui-même, l'homme que vous venez de mentionner, un homme connu pour ses critiques acerbes de la famille Akodo en général, a personnellement vanté votre héroïsme ?"

Daniri acquiesça. "Je l'ai justement rencontré hier, en fait," dit Daniri. "Gohei est un brave type. Nous nous entendons bien. Il a effectivement mauvaise réputation. Tout le monde pense qu'il est une sorte de monstre, mais il n'est pas si méchant. Il a juste une opinion très personnelle de ce que signifient les mots honneur et courage, et il s'attend à ce que tout le monde y adhère. Par chance, je semble être tombé sur son bon côté, mais je pense que c'est parce qu'il n'a vu aucun de mes films, et que j'ai lui donné une peluche Akodo pour sa fille."

Keijura acquiesça légèrement. "Tout le monde est assez critique, je suppose. J'ai également entendu dire que vous aviez été invité aux funérailles de Yoritomo VI, ce soir, sur l'Ile Daikua. Vous serez assis au premier rang, en compagnie des Daimyos des Clans Majeurs, en tant qu'invité personnel du Prince Kameru. Un grand honneur, sans aucun doute. Quelle impression cela vous fait-il ?"

"Ah bon ?" Daniri eut l'air surpris. "Je... je n'ai reçu aucune invitation."

Keijura gloussa. "Je suppose que je suis un peu injuste. C'est une farce manigancée par l'Héritier Impérial, le Prince Kameru. J'ai entendu dire qu'il avait un bon sens de l'humour. Il voulait voir votre expression lorsque j'allais vous présenter cette invitation personnellement." Keijura tendit à l'acteur une enveloppe blanche scellée par le mon Impérial.

"Sens de l'humour ?" marmonna Daniri pour lui-même. "Le sens du mélodrame, plutôt. Maudit Kameru."

"Bien, à seulement quelques heures avant la cérémonie, je suis sûr que vous avez soudain des tas de choses à faire," dit Keijura. "C'était un plaisir de vous parler à nouveau, Daniri. Shingo, à vous l'antenne."

Le réalisateur acquiesça et fit un signe à Keijura, lui indiquant qu'ils étaient hors-antenne. Le jeune journaliste laissa passer un grand soupir et retira sa minuscule oreillette.

"Mais c'est quoi cette histoire ?" demanda laconiquement Daniri.

Keijura regarda l'acteur, surpris. "Je suis désolé, mais de quoi parlez-vous ?" demanda-t-il calmement.

"Me surprendre avec cette invitation ridicule," dit-il.

"Je suis désolé si je vous ai offensé, mais il s'agit de véritables nouvelles," dit Keijura en haussant les épaules. "Je voulais juste une réaction honnête de votre part. Le public apprécie ce genre de choses. Je pensais que vous seriez aussi heureux de l'entendre que n'importe qui. Au fait, félicitations."

"Merci," dit faiblement Daniri. Il s'affaissa dans sa chaise et contempla ses chaussures.

"Je ne vois pas ce qui vous ennuie tellement, Daniri," ajouta Keijura, en se levant de sa chaise. "Vous êtes un héros. Pas seulement un héros de films Akodo, mais un vrai héros. L'Empereur l'apprécie. Le Clan du Lion vous respecte pour ça. Même Gohei vous respecte pour ce que vous avez fait et c'est un fait sans précédent. Vous apportez au clan du Lion la gloire de ses anciens jours. Vous n'avez pas à vous tracasser. Vous avez des millions de Lions derrière vous, à chaque instant."

Daniri restait assis en silence, ignorant Keijura. Le journaliste observa Daniri un moment, puis soupira d'exaspération et quitta le studio, laissant l'Akodo dans ses pensées. L'équipe s'attarda un peu, puis commença à s'en aller aussi. Le bonheur d'avoir une superstar dans le studio déclina rapidement lorsque la dite-superstar ne faisait rien à part attendre en silence.

"La vie est difficile, Akodo," dit une voix venant des portes du studio. "Votre existence, je suppose, doit être devenue deux fois plus difficile."

Daniri leva les yeux et remarqua le regard sévère de Kitsu Mizutoki, le vieux sodan-senzo de KTSU, qui présente la météo. La dernière fois que le moine et l'acteur s'étaient rencontrés, Mizutoki avait réprimandé Daniri pour sa vanité et sa bêtise. Maintenant, le vieux Kitsu avait simplement l'air triste.

"Deux fois plus difficile ?" dit prudemment Daniri. "Que voulez-vous dire ?"

Mizutoki sourit à peine. "Nous autres Kitsu parlons avec les shiryo, les esprits du Lion, même les esprits des anciens Akodo. Je parle avec les shiryo depuis de nombreuses années, maintenant, et ils ne font pas de secrets avec moi. Je sais qui vous êtes, Genju Danjuro."

Daniri ne dit rien. Quelque part, il se sentait soulagé que quelqu'un d'autre connaisse son secret. "Depuis combien de temps le savez-vous ?" demanda-t-il.

Mizutoki pencha la tête en avant, vers le jeune acteur. "Je l'ai toujours su," dit-il.

"C'est pour ça que vous étiez tellement en colère contre moi, l'autre jour, sur le parking ?" demanda Daniri. "Parce que je ne suis pas un vrai samurai ?"

"Non," répondit Mizutoki. "J'étais en colère contre vous parce que vous étiez un idiot. Vous utilisiez votre célébrité seulement pour vous complaire dans le luxe et l'auto-satisfaction. Vous portiez le nom d'Akodo comme si n'était qu'un simple manteau à la mode. Je pensais alors que c'était une triste fin pour une famille aussi fière."

"Vous pensiez ?" demanda Daniri. "Pourquoi utilisez-vous le passé ?"

"Je vois que des temps difficiles se présentent devant vous, Akodo Daniri," dit gravement le vieux moine. "Les esprits tournent autour de vous, certains pour votre bien, certains pour vous nuire. Je voulais juste que vous sachiez qu'une chose est toujours vraie à propos de vous. Une des choses que je vous avais dit, à ce moment-là."

"Et laquelle est-ce ?" demanda Daniri.

"Vous donnez encore de l'espoir aux gens," répondit Mizutoki.

"La dernière fois, vous disiez que c'était un faux espoir," dit Daniri.

"C'est peut-être encore vrai, ou ça a peut-être changé," répondit le vieux moine, en se remettant debout. "Cela, c'est à vous d'y répondre. Mais dans notre intérêt, j'espère que vous avez changé. Un shiryo en particulier semble penser que vous avez changé." Mizutoki traversa lentement le studio pour rejoindre la sortie. Il se retourna sur le seuil, pour voir Daniri une dernière fois, et une sagesse ancienne sembla naître derrière son regard.

"Danjuro, Daniri, ou quelque soit la façon dont vous vous appelez, quelque soit le chemin que vous voulez suivre, souvenez-vous d'une chose," dit Mizutoki en partant. "Suivez ce chemin avec honneur, et vous aurez toujours un ami parmi les Lions." Ceci dit, il se retourna et partit.

Daniri resta assis où il était, perdu dans ses pensées. Toutes ces choses ne pouvaient qu'empirer ; il n'avait pas besoin d'un moine pour lui dire. Jiro jouait toujours Toku avec l'Armée de Toturi. La cité se dirigeait lentement mais sûrement vers l'enfer. Apparemment, il était passé du statut de simple acteur à celui de marchandise Impériale. Avec son passé obscur, toute perspective de carrière politique était plus qu'hasardeuse. Son passé pourrait devenir une cible mouvante pour les ennemis de quiconque le soutiendrait.

Pourquoi ce vieil homme était-il venu ? Pour le prévenir ? Pour se moquer de lui ? Daniri soupira et passa une main à travers ses épais cheveux blonds. Il pensa à Kochiyo. Elle connaissait son secret, elle aussi. Pourquoi cela était-il différent ? Peut-être parce que dans son cas, c'était lui qui avait choisi de lui dire. Peut-être était-ce autre chose. Daniri se releva et récupéra son manteau dans le coin du studio. Quelque part, il se sentait plus léger, plus confiant. Il ne pourrait pas oublier les avertissements du moine, mais son réconfort lui restait également en mémoire. Finalement, il était bon de savoir que quelqu'un qui connaissait son secret croyait toujours en lui. Même si ce quelqu'un était un vieil homme chauve et fou qui passait tout son temps dans un studio de télévision à être payé pour parler aux fantômes.

"A quoi tu penses, mon amour ?" demanda une voix.

"Hein ?" dit Daniri, en se retournant d'un bond.

Shosuro Kochiyo riait doucement, faisant quelques pas vers lui, les mains derrière son dos. "Surpris ?" demanda-t-elle. "Je pensais qu'Akodo Daniri serait plus difficile à surprendre."

Daniri sourit et s'approcha d'elle, passant un bras autour de ses épaules pour l'attirer à lui. "Kochiyo," dit-il tendrement. "Que fais-tu ici ?"

"Je ne faisais que déposer un CV," dit-elle vaguement.

"Un CV ?" répondit-il. "A KTSU ? Ils engagent des geisha ?"

"Non, idiot," répondit-elle, en lui donnant un petit coup de poing sur la poitrine. "Je ne veux plus jamais être une geisha, Daniri. Je pense que tu m'as refilé la maladie de la comédie."

"J'ai très certainement eu l'occasion de te la transmettre," sourit-il.

"Idiot," dit-elle avec une expression faussement vexée.

"Pourquoi ne m'as-tu pas dit que tu voulais être actrice ?" dit-il soudain. "Tu aurais du me le faire savoir, je t'aurais donné un rôle dans les Machines de Guerre. Tu aurais pû être mon amante. Ou mieux encore, une ennemie. Tu aurais pu me battre, puis tu te serais repentie et tu aurais eu ta propre série avec des scores d'audience plus hauts que les miens. Ca aurait été amusant."

"Ca n'aurait pas été juste de faire ça," dit-elle. "Je ne veux pas avoir un travail rien que parce que je connais Akodo Daniri."

"Pourquoi pas ?" demanda-t-il. "C'est ainsi que la moitié de mes amis ont eu leur travail. De plus, tu es vraiment magnifique. Tu serais une star en moins d'une semaine et tu m'aurais laissé rejoindre la maison des héros d'action à la retraite, aux côtés de ce gars Amijdali avec son gros accent."

"Tu es ridicule, tu le savais ?" dit-elle. Kochiyo rit et embrassa impulsivement Daniri. Daniri l'embrassa à son tour, et le studio resta silencieux pendant un long moment. "Quoi de neuf, à part ça ?" demanda-t-elle. "Tu fais quelque chose, ce soir ?"

"Oh... j'sais pas," dit-il, en sortant de sa poche l'enveloppe que Keijura lui avait donné. "J'ai bien envie d'aller à l'Ile Daikua."

"A l'enterrement Impérial ?" dit-elle, les yeux émerveillés.

"Mmmh, ouais," dit-il. "Mais je ne sais pas s'il serait juste de te prendre avec moi rien que parce que tu connais Akodo Daniri..." dit-il.

Kochiyo lui prit l'invitation des mains et l'embrassa à nouveau.


Dans les profondeurs de la Montagne, le Vieil Homme attendait. La Montagne n'était plus un endroit hospitalier, mais il attendait encore. Les radiations du Dragon du Feu avait balayé le désert et s'étaient installées ici. Ce n'était plus un endroit sûr pour un mortel. Le Vieil Homme, toutefois, était plus qu'un mortel.

"Fatima a été détruite, maître," dit une silhouette féminine sans visage dans les ombres. Elle était également capable de supporter les conditions hostiles de l'endroit. De tous ses assassins, seule elle était restée à ses côtés. Ils étaient trop longtemps restés ensemble pour se séparer.

"Explique-moi," répondit le Vieil Homme. Il se tourna légèrement sur sa chaise, assez pour voir le ciel à travers la grande ouverture dans le flanc de la montagne. La lune était rouge, à travers la poussière et le brouillard empoisonné, et un oeil en colère cherchait le Vieil Homme. Il ne le trouverait pas. Pas même l'oeil trois-fois-tué et trois-fois-maudit d'Onnotangu ne trouverait le Vieil Homme.

"Mais elle était découverte," dit la silhouette. "Elle a trop utilisé son pouvoir, trop vite. Notre allié affamé l'a absorbée."

"Quel dommage," dit le Vieil Homme en soupirant. "A-t-elle réussi la phase deux de sa mission, au moins ?"

La silhouette acquiesça. "Yoritomo VI est mort. Le Prince Kameru accède au Trône de Diamant ce soir."

"Lorsqu'elle fut emportée," dit le Vieil Homme. "Est-ce que quelqu'un savait qui elle était, et d'où elle venait ?"

"Non, maître," dit la silhouette.

"Alors sa mission est un succès," dit le Vieil Homme.

La silhouette dressa légèrement la tête, son visage vierge se plissa légèrement. "Un succès ?" dit-il. "Je pensais que la phase trois était de surveiller le Prince Kameru, de déterminer s'il pouvait être une menace pour les Nations Alliées du Senpet ?"

"C'est ce que Fatima croyait," dit le Vieil Homme, et une grande tristesse sembla l'atteindre. "En vérité, Yoritomo Kameru n'a jamais fait partie de sa destinée. Les Nations Senpet, et le choix de Kameru de les détruire ou de les laisser, est sans importance. Tout est sans importance. Seul le Jour des Tonnerres compte, maintenant."

"Et qu'allons-nous faire, Maître ?" demanda la silhouette.

"Rien," répondit le Vieil Homme. "Ton jour est venu et s'est achevé. Notre rôle dans tout ceci est infîme, et maintenant, il est achevé."

"Mais comment ?" dit la silhouette. "Fatima meurt et ça ne vous fait rien ? L'Ombre prend son âme et vous vous en moquez ?"

"Je ne m'en suis jamais soucié," dit le Vieil Homme. "Je ne me suis plus soucié de quoi que ce soit depuis très longtemps. Je ne peux plus me le permettre. L'amour, le souci, la confiance, tout ça mène à la faiblesse. Tu le sais, ma fille."

"Mais pourquoi ?" demanda la silhouette, incrédule. "Si vous vous souciez si peu de ce monde et de son peuple, alors pourquoi avez-vous envoyé Fatima là-bas ?"

Le Vieil Homme ne répondit pas. Il n'avait pas besoin de répondre. Finalement, sa fille sans visage repartit dans les ombres, de là où elle était venue.

Quelques nuages passèrent devant la lune, voilant la montagne des yeux d'Onnotangu. Le Vieil Homme observa le ciel et sourit, quelque chose qu'il faisait rarement. "Parce que je devais une faveur," dit-il, en répondant finalement à la question de sa fille. "Pour rendre une faveur, Shosuro, à un frère qui m'est cher."


Dairya regardait amèrement par la fenêtre, pensant à sa vie passée. Dehors, la cité d'Otosan Uchi vivait et respirait. Les rues du Petit Jigoku regorgeaient des bruits de la vie. Les gens s'étaient remis au travail, réparant leur pitoyable maison. C'était ça qui comptait, n'est-ce pas ? Il se demandait si l'un d'entre eux ferait la différence, en fin de compte. Trop de regrets. Trop d'erreurs.

La petite chambre stérile était devenue son univers. Il lui faudrait encore quelques semaines avant que son dos soit suffisamment guéri pour qu'il puisse quitter sa chaise roulante, et des mois après, il pourrait commencer la thérapie qui lui permettrait de marcher à nouveau. Il serait mort bien avant ça. Le cancer s'en occupera. Il avait pensé que le crash du Scarabée l'aurait tué, un brillant sacrifice pour conclure sa vie égarée. Mais il n'était pas mort. Les Fortunes ne voulaient pas encore de lui.

"Ca fait longtemps, Zeshin-sama."

La tête de Dairya se tourna vivement, son oeil unique s'ouvrit de surprise. Un jeune Scorpion vêtu d'un couteux manteau noir et d'un masque de porcelaine rouge se tenait à l'entrée. Il s'inclina profondément et plia son manteau par-dessus son bras, révélant une tenue tout aussi couteuse sous celui-ci.

"Oroki," dit Dairya. Un sourire se déploya lentement sur les traits rocailleux du ronin. "Ca fait si longtemps."

Oroki referma la porte de la petite chambre et acquiesça. Il s'assit sur la chaise la plus proche du lit et retira son masque d'une main, le posant précautionneusement sur la table de nuit.

"Tu as l'air fatigué, Oroki," dit Dairya.

"Je suis fatigué," répondit-il. "J'ai reçu votre e-mail."

"Alors, ce n'est pas une visite de courtoisie," dit Dairya.

"Non," dit Oroki avec un petit hochement de tête. "Mais je dois vous confesser que le jour où j'ai appris votre accident, j'ai failli venir."

"Ca n'aurait pas été typique de Bayushi Oroki," dit Dairya en gloussant.

"Oui," dit Oroki avec un long soupir. "Ca n'aurait pas été caractéristisque de l'homme qu'est devenu Bayushi Oroki. Du moins, une partie de lui. Nous sommes tous faits de multiples facettes. Et la façon dont nous les exploitons fait de nous ce que nous sommes."

"C'est une devise très sage," dit pensivement Dairya.

"Quelle modestie de la part de l'homme qui me l'a apprise," répondit Oroki. "Maintenant, que se passe-t-il au sujet de l'Oeil ?"

Dairya réfléchit à sa réponse. "Le premier éclat a été libéré," dit-il. "Toutes les précautions que nous avions prises, toutes les mesures de défense, toutes les informations que nous avions rassemblées... Tout est inutile, à présent."

"L'information comprend sa propre récompense," dit Oroki. "Qui a pris la pierre ?"

"Ca s'est passé au Centre Lucky Star," dit Dairya. "Le Clan de la Sauterelle s'en est emparé. D'une manière ou d'une autre, Inago Sekkou a découvert son existence et la localisée. Il a même tué Chikao, le Gardien. Comment les Sauterelles ont pu dénicher sa cachette, je ne le saurai jamais. Cet homme doit être sacrément doué, pour avoir déchiffré le code de Katsunan."

"Est-ce que les Sauterelles l'ont toujours ?" demanda Oroki.

"Heureusement, non," dit Dairya. "Par pure coïncidence, un membre de l'Armée a réussi à s'infiltrer dans l'équipe de Sekkou. Je l'ai ici." Il désigna un objet plat entouré d'un papier brun, posé sur la table derrière eux. Oroki l'avait pris pour une miche de pain. Le Scorpion enleva délicatement le papier et ses yeux s'écarquillèrent lorsqu'il découvrit ce qui se trouvait dessous. Des reflets colorés et lumineux étincelaient sur la pierre. Quelque part, au coeur de celle-ci, il vit l'image d'un scorpion. Un scorpion blanc. Il détourna le regard.

"Est-ce qu'ils savent ce que c'est ?" demanda rapidement Oroki, tracassé.

"Non," répondit Dairya. "Tokei sait que c'est puissant, mais il n'a pas la moindre idée de ce que c'est. Il hurlerait si je lui disais la vérité. Toku a réussit à subtiliser l'Oeil lorsque Sekkou était occupé avec les Shinjo. Shinjo Katsunan n'y est pas allé de main morte, avec ses troupes de choc, lorsqu'il a appris que ça se passait au Centre Lucky Star. Il savait que l'Oeil était là-bas et il était prêt à tout pour qu'il y reste."

"Je savais bien que Katsunan était un peu... violent," dit Oroki. "Mais ceci dit, je crois que je ne serai jamais du même avis que lui."

"Clans différents, méthodes différentes, même buts," grogna Dairya. "On peut en discuter tant qu'on veut, maintenant. L'Oeil a été retiré de son sac. Ce n'est plus qu'une question de temps avant qu'ils ne viennent la chercher. Tu sais ce que ça signifie."

Oroki était calme. "Quelqu'un doit les arrêter," dit-il.

"Oui," répondit Dairya. "Et ce doit être l'un d'entre nous. Si un autre venait à découvrir l'Oeil, ce serait un désastre. L'Invasion Senpet ressemblerait à une visite chez ma grand-mère. Je m'en occuperais volontiers personnellement, si je n'avais pas eu ce petit problème avec ma colonne vertébrale."

Oroki acquiesça. "Combien de Maîtres sont à Otosan Uchi ?"

"Moi," dit Dairya. "Et quatre autres. Tous sont empêtrés dans d'autres affaires pour l'instant. Ou alors, je ne peux pas leur faire confiance. Il ne me reste que toi. Prends l'Oeil quand tu partiras. Alors, ce n'est qu'une question de temps avant qu'ils ne te découvrent."

Oroki hocha la tête. "Ce n'est pas le bon moment," dit-il. "Je suis au milieu d'un tas de choses, pour l'instant. La récupération de Zou. Shiriko et toute cette histoire de scorpion blanc. Sachiko et cette fichue histoire Moto. J'ai trop d'affaires en cours."

Le visage de Dairya s'assombrit. "Mais enfin, Oroki, tes jeux peuvent attendre," rugit-il. "Tu sais à quel point c'est important !"

"Ouais," dit Oroki. "Ouais, je sais. Je suis désolé. Que dois-je faire ?"

"Lorsque les Oracles viendront à toi..." Dairya s'interrompit un instant. "Tu devras les tuer."

"Tuer les Oracles ?" dit Oroki. "Ne soyez pas stupide, Dairya. Ca n'a pas marché lorsqu'ils ont essayé, il y a trois cent ans d'ici. Ca ne marchera pas non plus, maintenant."

"Ca marchera," dit Dairya. "Tout ce qui vit peut mourir. Tu as seulement besoin de l'arme appropriée. Le Migi-Hidari pourrait faire l'affaire. C'est notre unique chance."

Oroki acquiesça. "On dirait qu'il est temps pour moi de rendre visite à mon père," dit-il.


Sur le mur du fond de la salle du conseil brillait le symbole des Shiba, une paire d'épées enflammées et entrecroisées. Le sceau était grand et ancien, l'un des rares artefacts de l'ancien Shiro Shiba qui avait été déplacé à la capitale, au lieu des nouveaux territoires du Phénix, au sud. Il était difficile à croire qu'il s'était à peine passé un mois depuis qu'elle était venu ici la première fois. A cette époque, elle était seulement Isawa Sumi, une jeune fille shugenja. Maintenant, elle se tenait de l'autre côté de la table. Maintenant, elle était la Championne de son Clan. Elle portait à la ceinture la lame à la garde réhaussée de perles nommée Ofushikai, ainsi qu'un kimono de soie orange vif, surmonté d'un haori avec le mon aux cinq anneaux des Isawa de chaque côté.

La salle était calme. Seuls Isawa Kujimitsu et Shiba Mojo étaient ici avec elle. Kujimitsu était assis à la table du Conseil Elémentaire, tournant les pages d'un roman. Il semblait très vieux, maintenant, et très seul. Tous les autres Maîtres étaient morts ou partis. Il était le dernier, et bientôt des étrangers allaient remplir les postes des autres Maîtres. Mojo était debout dans le fond de la salle, perdu dans ses pensées. Il sourit lorsqu'il vit Sumi entrer, puis retourna à sa méditation. Sumi se tracassait pour lui. Lui qui était d'habitude si jovial et si espiègle, il semblait tourmenté depuis la nuit de l'Invasion Senpet. Avait-il l'impression d'avoir échoué à un moment ou l'autre, ou était-ce autre chose ?

"Ils t'attendent," souffla une voix paisible dans la tête de Sumi. "Ils ne feront rien si tu ne les guides pas."

Sumi sursauta, surprise par la subite intrusion. Les âmes des anciens champions du Phénix résidaient dans l'épée qu'elle portait à la taille. Tant qu'elle la porterait, elle serait guidée par leur sagesse. Ils ne lui confiaient pas souvent leur savoir, mais c'était toujours une surprise pour elle, lorsqu'ils le faisaient.

Je suis Shiba Tamoko. Ecoute-moi. J'ai créé une ère d'harmonie entre les Asako et les Isawa, rapprochant ces deux familles rivales bien plus près qu'elles ne l'ont jamais été depuis des siècles. Mon nom est toujours cité dans les registres en lambeaux de l'histoire, classé parmi les plus grands instigateurs de la paix qui aient jamais vécus.

Sumi cligna des yeux et hocha la tête. Chaque fois que l'un d'entre eux la conseillait, un fragment de ses souvenirs subsistait en elle. Elle devenait de plus en plus sage, mais elle perdait également sa personnalité. Les voix ne semblaient pas vouloir la posséder ou la contrôler, ils ne pouvaient que laisser une petite partie d'eux-même derrière eux.

"Ah, bien, vous êtes là," dit Kujimitsu, relevant les yeux et en posant son roman sur la table. "Gensu, Mae, et Kul vous attendent, sans aucun doute."

Kujimitsu appuya sur un bouton de la table et trois grands écrans de télévision s'élevèrent au centre de la pièce. Ils tournèrent et pivotèrent, pour se placer devant Sumi, qui se trouvait devant le mon Shiba. Les écrans prirent vie. Sur la gauche, un homme âgé avec d'énormes rides ancrées sur son visage s'inclina poliment. Il portait les robes à l'ancienne mode des shugenja Rokugani. Le mon doré à plume enflammée de la famille Asako brillait sur son épaule gauche. Sumi savait de par les explications de Kujimitsu que c'était Asako Kul, le daimyo de la famille Asako. Il était au Grand Sceau, à cet instant précis, s'accordant une courte pause lors de sa veille sans relâche au coeur de l'ancien Outremonde.

Au centre, un homme d'âge moyen dont le visage semblait être taillé au couteau s'inclina légèrement. C'était Shiba Gensu, le cousin de Shiba Mifune, récemment élevé au rang de daimyo de la famille Shiba. Il portait l'armure de plastacier que les Shiba préféraient, bien que celle-ci était plus décorée pour l'apparat que pour la protection. Une paire de yojimbo se tenaient de chaque côté de l'homme. Sumi reconnut l'un d'eux comme étant Katsumi, une jeune fille qui a perdu sa main lors de l'explosion de son pistolet du vide, pendant la bataille contre Kaze no Oni. Son bras droit était maintenant prolongé d'une prothèse tetsukami. Bien qu'elle s'inclina en même temps que son maître, ses yeux étaient froids et mornes lorsqu'elle regarda Sumi.

Sur la droite, une jeune fille aux cheveux coupés courts souriait largement. Elle portait l'étrange robe verte et rouge des Agasha Phénix. La famille d'Agasha Mae était petite, car la plupart des Agasha avaient rejoint la Montagne Togashi lors de la Guerre des Ombres et furent détruits par la suite lors de l'explosion du Dragon de Feu. Toutefois, elle était impatiente de participer à cet entretien pour avoir une chance de voir la nouvelle Championne du Clan.

"Je déclare cette réunion ouverte," dit Sumi avec une voix aussi sévère que possible. Elle avait travaillé sa diction, et espéra qu'elle serait capable d'impressionner ces hommes et ces femmes qui étaient sensés la suivre. Elle s'assit dans la grande chaise à la tête de la pièce, posant ses mains sur les têtes de phénix dorés qui étaient sculptés sur les accoudoirs. Des caméras au plafond la filmait, transmettant instantanément son image à Neo Shiba, au Dépôt Agasha et au Grand Sceau.

"Bien sûr, Dame Sumi," dit Gensu avec une voix huileuse. Le mince bushi s'assit derrière son grand bureau en acajou. Ses suivants en firent autant, juste après lui. "Je vous apporte mes salutations depuis les terres du sud."

"Tout comme moi," dit Asako Kul. "Je vous présente toutes mes condoléances pour la mort de votre père. Isawa Asa était un homme bon, un des rares que je respectais profondément." La voix de Kul était claire et posée. Ses yeux étaient devenus troubles avec l'âge, mais son esprit était toujours clair et vif.

"Merci," dit sincèrement Sumi. "J'apprécie d'entendre une telle chose. Beaucoup de gens ont porté un jugement injuste à propos de mon père, dernièrement, après les circonstances de sa mort."

"Oui, c'est une tragédie, j'en suis convaincu," dit Gensu, en jetant un coup d'oeil sur le côté. "Est-ce cela dont nous devons discuter aujourd'hui ?" La bouche d'Agasha Mae se referma. Elle était sur le point de se présenter, mais elle décida qu'il valait mieux attendre que Gensu achève sa phrase.

Sumi plissa le front. "Non," dit-elle. "Kujimitsu m'a dit que vous aviez quelques questions à me poser, à propos de la succession. Vu que cette affaire concerne le clan entier, et que je n'ai pas encore eu l'opportunité d'être présentée aux estimés Kul et Mae, j'ai choisi de les inviter eux aussi à cette réunion."

"C'est votre décision," dit sèchement Gensu. "Bien, je suis honoré que vous avez daigné entendre ma requête, bien que j'aurais préféré que vous veniez me rendre personnellement visite à Neo Shiba, le foyer de l'épée que vous portez."

"Il tente de te manipuler, de te montrer que tu es faible devant ses alliés," dit une voix calme. "Ne lui permet pas de mener la conversation comme il l'entend. Ce genre d'homme gagne des batailles sans même tirer une épée."

D'autres souvenirs...

Je suis Shiba Gen, général des Légions Impériales pendant douze ans. Mon talent sur le champ de bataille est incomparable, seulement égalé par mon talent à la table de négociation. Je pensais que gagner de la gloire et de l'honneur m'apporterait le pouvoir d'instaurer la paix, et mais ça ne m'a apporté que des ennemis...

Sumi repoussa rapidement ce souvenir. Bien qu'elle était curieuse de savoir combien de célèbres champions du passé habitaient maintenant dans son épée, ce n'était pas le moment de se perdre dans ses réflexions.

"Gensu, je suis la Championne du Phénix et j'ai des responsabilités au sein de la cité," dit-elle sèchement. "Mon temps est précieux, et est très demandé par le nouvel Empereur. Je suis sûre que vous ne pensez pas que votre requête est importante au point de me faire quitter la cité, alors que le Prince Kameru est en train de monter sur le Trône de Diamant ?"

Gensu se renfrogna. Ses lèvres tremblèrent un peu. Il ne s'était pas attendu à une telle compréhension politique de la part de cette fille. "Quel étourdi je suis, Sumi-sama," dit-il prudemment. "Pardonnez-moi. Toutefois, les difficultés actuelles à la capitale n'expliquent pas pourquoi vous n'avez pas daigné nous rendre visite plus tôt. Après tout, vous avez revendiqué le titre de Championne du Phénix depuis presque un mois. N'aviez-vous pas le temps de vous présenter aux daimyos de votre Clan, ou ne valions-nous pas une telle perte de temps ?"

"Gensu, c'est une demande ridicule," dit Kujimitsu. "Vous savez ce qui se passe ici. Par le Sang de Bishamon, le Senpet nous a envahi ! Shinsei a été révélé ! Yoritomo VI est mort ! Tout ça ne vous concerne pas, peut-être ?"

"S'il vous plaît, Kujimitsu," dit Asako Kul d'une voix douce. "Il n'est pas bon de nous agiter ainsi. La nomination convenable du nouveau Champion est aussi importante que toutes ces choses. L'Empire s'est soulevé et s'est effondré sous le règne d'un seul daimyo. Si Yoritomo I n'avait pas été daimyo des Mantes lors de la Guerre des Ombres, Jigoku aurait triomphé. Peut-être que nous aurions tous péris. Je ne prendrai pas ce risque avec les Phénix. Pas maintenant, ni jamais. J'aimerais vérifier que Sumi mérite de nous diriger."

"Mais ça a été vérifié," répondit Sumi. "L'épée m'a choisi. L'Ame de Shiba lui-même m'a désignée comme légitime héritière."

"C'est ce que vous prétendez," acquiesça impatiemment Gensu. "Mais seul le Champion peut parler à l'Ame de Shiba. Alors, comment pourrions-nous en être sûr ?"

"L'épée est venue à elle de son propre chef," dit Kujimitsu, une pointe de colère brûlait dans sa voix. "Je l'ai vu de mes propres yeux. Bien que j'apprécie votre désir d'avoir un commandement fort, Shiba a toujours choisi ses successeurs depuis deux mille ans sans demander votre accord, Gensu."

"Et remercions-en les Fortunes," dit Asako Kul avec un petit sourire. "Si notre cousin Shiba avait la responsabilité de la sélection, je crois que notre situation s'améliorerait difficilement."

Le front de Gensu se rida de colère. "Ne suis-je pas encore le daimyo des Shiba ?" demanda-t-il. "Est-ce que ma famille a été destituée alors que je regardais ailleurs ? Mériterais-je moins de respect que... que n'importe qui faisant partie de ce conseil ?" Il désigna Kujimitsu d'un geste colérique. "Et quelles sont ces rumeurs à propos du nouveau Conseil Elémentaire ? Elles disent qu'ils ne seront même pas de sang Phénix ? Est-ce ainsi que vous commencer votre règne, Isawa Sumi ? En vendant votre nom à quiconque a l'argent et l'influence pour pouvoir satisfaire vos désirs ?"

"C'est un tison boute-feu," dit une voix calme dans l'esprit de Sumi. "Il brûlera de fureur et sa famille le suivra. Piétine-le et le feu prendra ailleurs. Tu dois neutraliser sa colère maintenant, avant qu'il ne s'enflamme que ne devienne un immense brasier."

Et à nouveau...

Je suis Shiba Uesugi, mère et épouse. Mes enfants me regardaient avec de la joie dans leurs yeux. Mon nom est prononcé à travers tout l'Empire d'Emeraude dans les chansons de héros. Je suis heureuse de ma vie, et de la chance qu'Amaterasu m'a donné de la vivre.

Sumi se concentra sur Gensu, tentant de ne pas laisser les pensées des Shiba écraser les siennes. "Vous semblez penser que je hais les Shiba, Gensu," dit-elle. "Mais c'est une absurdité. Je suis de votre sang. Mon père était un Shiba et mon grand-père également."

"Vous ne les connaissiez pas, ni l'un, ni l'autre," railla Gensu. "Et permettez-moi de vous rappeler que vous avez été élevée par les Isawa, et que votre véritable père était un sorcier khadi fugitif. A quel niveau se situe votre loyauté, Isawa Sumi ?"

Agasha Mae se sentait très mal à l'aise. Elle ne savait pas comment intervenir dans cette discussion, ou même si elle avait envie de le faire.

"Les parents de Sumi," dit lentement Kul, "étaient des Phénix, Gensu. Zul Rashid est un Phénix. Ce qu'il était de part le passé est sans importance. Les Phénix sont un, maintenant et à jamais. Je ne vous laisserai pas parler de façon aussi irrespectueuse d'un ancien Maître Elémentaire."

"Vous vous méprenez sur mes paroles, Asako," soupira Gensu. "Je voulais seulement dire que bien que Sumi porte notre sang, son héritage et son éducation sont tellement confuses qu'elle pourrait ne pas être capable de nous guider correctement. Les Shiba ne se laisseront pas guider par quelqu'un qui n'est pas né et n'a pas été élevé chez nous. Si elle ne démissionne pas, alors nous réclamons le droit de lui choisir un époux convenable, pour que les besoins des Shiba puissent être comblés."

"Je n'ai pas l'intention de diriger les Shiba," répondit Sumi. "Je n'en ai jamais eu l'intention. Mais je dois guider les Phénix."

"Les Phénix ont toujours été guidés par un Shiba," rétorqua Gensu.

"Ca semble avoir changé," répondit Kujimitsu. "L'Ame a fait son choix."

"Vous revenez avec ce baratin mystique," dit Gensu, hors de lui. "Si vous vous appuyez à ce point sur votre mysticisme, Isawa, alors pourquoi reste-t-il si peu de magie dans votre magie pour que vous ne soyez même pas capable de recréer le Conseil des Cinq ? Répondez-moi ! Allons-nous être jugés par des Licornes et guidés par des bâtards demi-gaijin ? Allons-nous laisser cette fille nous guider ?"

Sumi était furieuse. Elle pouvait sentir le kami s'agiter autour d'elle, répondant à sa colère. Au prix d'un extraordinaire effort de volonté, elle parvint à contenir sa rage et à paraître calme. Elle ouvrit la bouche pour répondre, mais Asako Kul parla le premier.

"Vos insultes sont dignes d'un enfant immature et sont humiliantes," dit Kul. "Cette fille, comme vous l'appelez, portent peut-être deux mille ans d'expérience dans la lame à ses côtés. J'ai l'intention de le vérifier personnellement. En attendant, vous pouvez traiter notre mysticisme de 'baratin', mais souvenez-vous que c'est le baratin de ma famille qui a gardé sous contrôle les hordes de démons de Jigoku pendant cent ans."

"Bonne remarque," ajouta Kujimitsu. "De plus, où est le mal à changer les mains qui tiennent les rênes du Phénix ? Ca va probablement nous unifier encore plus que jadis. La sagesse éternelle des Shiba s'alliera au pouvoir des shugenja Phénix."

"Des Isawa, vous voulez dire," dit rapidement Kul. "La lutte de Gensu pour garder le pouvoir au sein de sa famille est plus flagrante, mais vous ne pouvez pas nier votre propre combat, Kujimitsu. La famille Isawa perd son pouvoir. Vous pensez, sans nul doute, qu'un Champion Isawa changerait grandement votre position."

"Je ne prendrai pas avantage de Sumi," rétorqua Kujimitsu.

"Pas intentionnellement, mais le danger reste le même," dit Kul. "Le Champion et le Conseil ont toujours été séparés pour le bien de tous. Grâce à notre division, nous conservons l'équilibre. Grâce à notre singularité, nous conservons notre unité."

Agasha Mae eut l'air d'avoir quelque chose à dire, mais ne dit rien. Elle avait juste l'air confuse.

"Vous argumentez pour et contre les deux positions, semble-t-il," dit Gensu à Kul. "Que recommendez-vous ? Que Sumi prenne le nom des Asako, sans doute."

"Ce n'est pas mon intention, mais si elle voulait venir à nous, nous serions heureux de l'accepter parmi nous," dit Kul d'un ton simple et honnête.

"Tout est chaos," dit la voix. "Le Phénix sème les graines de sa propre destruction encore et encore. Une voix forte et solitaire pourrait planter la graine qui permettrait au Clan de se relever."

D'autres souvenirs suivirent...

Je suis Shiba Haronobu, Conseiller Impérial. Je cherche à apporter la force et l'unité à mon clan, mais j'ai trop bien réussi. Je n'ai jamais vu venir la dague de l'Otomo...

Sumi se leva. D'un coup puissant, elle frappa avec la garde d'Ofushikai sur la table. Kujimitsu se retourna d'un bond. Kul avait l'air curieux, Gensu l'air prudent. Agasha Mae avait l'air terrifiée. La main de Mojo était à mi-chemin de la crosse de son pistolet lorsqu'il réalisa ce qu'il se passait.

"Arrêtez," ordonna Sumi d'une voix assourdissante. "Arrêtez tous."

Sa voix résonna dans la pièce. Les quatre dirigeants des familles Phénix la regardèrent pendant un long moment, incertains à propos de ce qu'il fallait dire.

"Vous agissez tous comme des enfants," dit Sumi. "Vous vous battez pour des titres et vous les réclamez, vous appelez ça la nécessité, vous appelez ça l'unité. Ce n'est pas ce dont Rokugan a besoin. Ce n'est pas ce dont le Phénix a besoin. Je suis née comme une Shiba. J'ai été élevée comme une Isawa. Je n'ai jamais voulu cette position, elle s'est imposée à moi au milieu d'un combat. Toutefois, sachez ceci : je ne rejetterai pas cette responsabilité, ou du moins, pas de la façon dont vous le pensez. Les Shiba ne suivront pas une Championne Isawa. Les Asako pensent qu'un Champion n'a pas sa place aux côtés du Conseil Elémentaire. Les Isawa pensent que mon ancienne amitié leur apportera l'influence sur le clan que leur magie ne leur apporte plus. Je suis désolée, Kujimutsu, mais c'est la vérité."

"Je n'épouserai pas un Shiba," poursuivit-elle. "Pas selon vos termes, Gensu. Je ne peut pas diriger en tant qu'Isawa. Kul, vous aviez raison à propos de ça."

"Alors... qu'allez-vous faire ?" demanda Agasha Mae, un regard perplexe dans ses yeux sombres. Elle se demanda vaguement si Sumi avait l'intention de rejoindre les Agasha.

Sumi délia lentement l'haori qui pendait à son cou. Avec un petit coup, elle le retira, exposant ses épaules nues. Le vêtement rouge et or tomba sur le sol de la salle du conseil. Le mon à cinq anneaux tournoyants des Isawa tourna une dernière fois et s'immobilisa.

"A partir de cet instant, je ne suis plus une Isawa. Je ne suis plus une Shiba. Je ne serai jamais une Agasha ou une Asako ou quoi que ce soit d'autre. Je suis seulement une Phénix. Je suis seulement votre Championne. Je suis Sumi, et rien que ça."

"Mais vous ne pouvez pas-" dit rapidement Gensu.

"Je ne peux pas ?" le coupa Sumi. "Ma décision est prise, et vous devrez vivre avec."

D'après les expressions sur les visages des Phénix rassemblés, elle se demanda si sa décision était la meilleure.


Tous les cent ans, et peut-être tous les mille ans, un esprit comme le sien naissait. Il était l'une de ces rares âmes éternellement pures, capables de surmonter les expériences les plus rudes et les plus dégradantes et de toujours agir avec innocence par la suite. Bien qu'il lui arrivait parfois d'agir violemment lorsque le besoin s'en faisait sentir, il n'était jamais cruel. Il n'avait jamais aimé faire souffrir. Il faisait simplement ce qu'on lui demandait de faire, en espérant qu'il faisait le bon choix. Il avait une sagesse très simple qui semblait le protéger du mal, et un talent pour voir la beauté de la nature. En d'autres circonstances, il aurait pu faire un magnifique Shinsei.

Malheureusement, il était né comme un ogre.

Kaibutsu se regarda dans le miroir sale de l'hôtel. Ses grandes épaules remuaient nerveusement, et une expression inquiète pliait sa grande bouche. Il leva la main et ajusta son nouveau masque pour la centième fois. Parfois, les gens ne le prenaient pas pour ce qu'il était. Kaibutsu était très petit, pour un ogre. Avec le bon masque, il pouvait passer pour un humain plutôt grand. Il aimait ça. Kaibutsu aimait les gens. Ils étaient bien plus gentils que les ogres, mais seulement s'ils ne savaient pas qu'il était un ogre. Mais il ne pouvait pas leur en vouloir d'avoir peur de ceux de sa race. Il craignait les siens aussi. Beaucoup.

C'est pour ça qu'il aimait le Clan de la Sauterelle. C'étaient des gens méchants, et parfois, ils faisaient de vilaines choses. Mais il y avait les autres moments. Les fois où ils se reposaient ensembles dans les tunnels, ou lorsqu'il y avait les réunions dans la pièce qu'Inago appelait le Coeur de la Machine. Kaibutsu pouvait lever son poing aussi et crier plus fort que tous les autres. Les Sauterelles respectaient Kaibutsu, parce qu'il était fort. Ils aimaient Kaibutsu, parce qu'il pouvait combattre.

Ce n'était pas grand'chose. Au plus profond de son coeur, il le savait. Il aurait préféré qu'ils aiment Kaibutsu pour Kaibutsu, mais c'était un début, et c'était plus que ce qu'il avait jamais eu. Il avait vraiment explosé de joie lorsqu'Inago Sekkou lui avait demandé une mission spéciale, la mission secrète. Peut-être que ça voulait dire que quelqu'un l'aimait vraiment, finalement.

"Kaibutsu n'échouera pas, Sekkou-sama," dit résolument le petit ogre au miroir. "Kaibutsu trouvera Jiro et la pierre blanche pour toi." Kaibutsu savait que Sekkou ne pouvait pas l'entendre ; il n'était pas aussi stupide. Toutefois, ça le rendait plus fort de dire ça chaque matin avant qu'il ne se mette en route. Il cherchait le petit humain dans le Petit Jigoku depuis quatre jours et n'avait toujours rien trouvé. Il n'avait pas perdu une once d'espoir ou d'énergie, mais la Machine commençait à lui manquer un peu.

Kaibutsu ramassa son sac à dos sur le lit. Il contenait tout ce dont il avait besoin, tout ce qu'il avait pu prendre avec lui avant de partir. Une couverture, un peu d'argent, et une grande paire de nunchaku de fer au cas où il tomberait sur des problèmes. Les nunchaku étaient grands selon les critères de Kaibutsu, ce qui voulait dire qu'ils étaient véritablement énormes. Ils remplissaient quasiment tout le sac, deux barres de fer si lourdes qu'un humain normal devait se déchirer les muscles dorsaux pour les soulever. Il les avait fait lui-même à partir des restes d'un rail de chemin de fer abandonné et d'un gros morceau de chaîne qu'ils utilisaient pour garder les navires à quai, à la Baie du Soleil d'Or. Kaibutsu souleva facilement le sac, et se dirigea vers la porte.

L'ogre descendit les marches du Motel minable du Ronin La-Zee, détournant la tête de la lumière brillante du soleil matinal. Il s'arrêta sur la marche de la porte d'entrée pour regarder autour de lui. Ce n'était pas nécessaire d'attendre ; le Ronin La-Zee était un Motel à payer d'avance et à quitter avant midi. Toutefois, Kaibutsu voulait dire au revoir à l'aimable réceptionniste qui lui avait donné ces délicieux petits beignets au chocolat qu'on trouvait dans le distributeur à l'entrée. Kaibutsu aimait les beignets.

"Mon ami, mon ami, quelle curieuse petite créature tu es," dit Omar Massad pour lui-même. Il était accroupi dans les ombres de l'allée de l'autre côté de la rue, observant les mouvements de l'ogre avec intérêt, grâce à ses jumelles. Depuis quatre jours, il suivait Kaibutsu. S'il ne s'amusait pas autant, il aurait pu penser qu'il perdait son temps.

"Inago, si tu savais," dit Massad, en regardant l'ogre déambuler sans but dans la rue, en enfournant des beignets dans sa grande bouche. "Tu penses que Sekkou prépare une rébellion. Si ce sont ses troupes, je ne pense pas que tu doives t'inquiéter."

Massad n'avait pas été vraiment surpris d'avoir été envoyé ici. Il n'y avait guère d'autre choix, en fait. Le Chacal était astucieux, perspicace et absolument sans pitié. En outre, en tant que gaijin et criminel international, il n'avait nulle part où aller à part dans le Clan de la Sauterelle. Bien que ses pouvoirs étaient uniques en Rokugan, sa courte époque de titularisation l'avait déjà rendu dépensable. Ca ne tracassait guère Omar Massad. Il l'avait prévu, en fait. C'était ainsi qu'allaient les choses, dans une organisation terroriste comme celle-là. Vous commencez au plus bas, puis vous vous faites un chemin jusqu'au sommet. Tout était question d'ancienneté et de gros flingue. Il avait l'Ame du Tueur, et c'était un très gros flingue, en réalité.

Quatre jours plus tôt, les ordres étaient finalement tombés. Massad se reposait dans sa chambre, à ce moment-là, méditant sur les infinies facettes de l'Ame du Tueur. Inago lui-même était entré dans la chambre de Massad, lui donnant directement ses instructions, sans introduction ni explications préalables.

"Kaibutsu a quitté le Coeur de la Machine," dit Inago avec son étrange voix légèrement métallique. "Il obéit aux ordres de Sekkou plutôt qu'aux miens. Tu vas partir toi aussi, Omar Massad, et tu vas suivre l'ogre. Rapporte-moi personnellement tous ses déplacements."

"Vous voulez que je suive la grosse brute, alors ?" répondit Massad.

"Suis-là, et découvre ce que prépare Sekkou," dit Inago.

"Dois-je tuer l'homme au casque de motard, tant que j'y suis ?" demanda Massad. "Je pourrais le faire très facilement. Il n'est pas aussi résistant qu'il le pense."

Inago serra les poings, puis les relacha. "Non," dit-il laconiquement. "Pour l'instant, j'ai besoin de Sekkou. Il agit curieusement, mais son intelligence est cruciale pour nos plans. Pour l'instant, je préfèrerais déjouer ses complots que l'éliminer complètement."

"Très bien," dit Massad. "Vous n'avez pas besoin de vous expliquer, c'est vous le patron."

Inago acquiesça. "Ce sera tout, Massad." Il se retourna pour partir.

"Prévenez-moi, si vous changez d'avis pour Sekkou," dit Massad. La porte se referma et les yeux de Massad brillèrent dans le noir. "J'aimerais tuer ce type depuis la première fois où on s'est rencontrés."

"Et ça vaut pour toi aussi," dit Massad, en regardant l'ogre qui marchait le long de la rue. "Je ne sais pas si c'est ainsi pour tout l'Outremonde, mais vous autres créatures, vous m'irritez. Vous êtes tellement imprévisibles. Pas comme les goules. Pas vrai, Gekkar ?"

Le grand homme mort-vivant ne répondit rien, mais regardait droit devant lui avec des yeux rougeâtres. Massad avait acheté des lunettes de soleil à la goule pour qu'elle soit moins reconnaissable, mais ses yeux brillaient toujours à travers les verres teintés. La plupart du temps, la grande goule ressemblait simplement à un des nombreux loubards qui se baladaient dans les rues du Petit Jigoku, à chercher des ennuis. Massad découvrit que moins de gens lui demandaient ce qu'il faisait lorsqu'il emmenait Gekkar avec lui.

Kaibutsu tourna au coin de la rue, et Massad sortit de la ruelle pour le suivre. Gekkar suivit Massad, comme un pantin muet et obéissant. Les deux hommes traversèrent la rue abîmée, sans se tracasser pour la circulation. Il n'y avait toujours pas beaucoup de circulation dans ce quartier. Les équipes de réparation étaient occupées à réparer le Palais de Diamant et les Studios du Soleil d'Or. Les rues du Petit Jigoku n'étaient jamais une priorité pour la réparation, même dans les situations les plus calmes. Maintenant, les habitants du quartier s'habituaient à marcher. Quelques gyrocoptères Asako voletaient ça et là. Ces petits véhicules étaient devenus très populaires. Massad ne voulait pas se tuer sur l'un d'eux. Il savait comment les tetsukami fonctionnaient, et il refusait de risquer sa vie sur une chose aussi frivole et borné qu'un esprit de l'air.

Massad se cacha dans l'embrasure d'une porte lorsqu'il vit Kaibutsu. L'ogre était debout au prochain coin de rue, à côté d'un lampadaire, en train de regarder les gens passer. Massad inclina légèrement la tête et acquiesça, comme s'il accordait silencieusement son respect à celui-ci. Kaibutsu ne dérangeaient pas les étrangers pour avoir des informations. Il ne cherchait pas au hasard. Il avait juste choisi le coin d'une rue fréquentée et s'était installé pour regarder, en mangeant patiemment ses beignets. Omar suspectait que Kaibutsu cherchait le garçon, Jiro, et aussi ce que Sekkou avait volé au Lucky Star. Omar ne l'avait pas dit à Inago. Ca aurait été trop facile. En tout cas, il voulait la confirmation. Ca, et il voulait mettre la main sur ce que Sekkou avait voulu dérober. Lorsque vous étiez au milieu d'un jeu d'influences, vous deveniez vous-même un joueur. C'était une règle qui avait fait d'Omar Massad le cerveau du crime à Medinaat-al-Salaam.

Kaibutsu