Monstres

L'EMPIRE DE DIAMANT
Par Rich Wulf
EPISODE QUATORZE
Traduit par Daidoji Kyome

La Brûlure était terminée.

Karg savait qu'il ne lui restait que peu de temps. Le Ténébreux ne s'attendait pas à échouer. Il ne resterait pas longtemps confus. Le Ténébreux avait longtemps planifié ce jour. Le Ténébreux s'attendait à ce que son peuple soit brisé, anéanti, confus, affaibli, mais il s'était trompé. Toutes ces tortures, toute cette douleur, cette soumission, cet esclavagisme n'avaient mené à rien. La patience d'un Zokujin est éternelle.

Karg se faufila discrètement à l'intérieur de la Salle du Sang, écartant la pierre aussi facilement que si elle était un rideau de soie. Les suivants du Ténébreux étaient ici, mais ils n'étaient pas nombreux. La plupart d'entre eux étaient partis à la surface pour combattre les Nouveaux-Venus. Ces créatures sans jambes, celles qui frappaient comme des démons avec des flèches de cristal et des sabres de jade. Le Ténébreux craignait ces Nouveaux-Venus. Il était fâché que ces créatures puissent avoir le pouvoir d'arrêter la Brûlure de la Terre.

Et elles l'avaient. La Brûlure s'acheva, comme un rêve éphémère qui disparait avec la nuit. Les Zokujin étaient à nouveau unis, leurs esprits et leurs âmes étaient à nouveau en leur possession. Après la conquête du Ténébreux d'il y a un millénaire, ils étaient enfin libres. Mais cela n'avait aucune importance si le Ténébreux était arrivé à ses fins.

La salle était grande, ronde et sombre, tellement grande que les servants du Ténébreux pouvaient entrer librement. Les murs étaient recouverts d'un liquide épais, chaud et puant, une substance qui avait l'odeur de la mort et la décomposition, le sang de la terre meurtrie. Au centre de la salle, un pilier de terre s'élevait, arraché au coeur de la terre et façonné pour ressembler à un piédestal. Une aura blanchâtre émanait de ce piédestal, une aura si brillante et pure que les servants du Ténébreux devaient s'en éloigner le plus possible. Avec les yeux adéquats, on pouvait voir le futur dans cette lumière. On pouvait voir le passé et le présent, ainsi que toutes les choses qui auraient pu être. La pierre était le passé et le présent, ainsi que toutes les choses qui auraient pu être. C'était l'âme de la terre, arrachée à sa demeure et concentrée en une chose matérielle. Karg pensait que c'était très beau, mais également très triste. Elle n'appartenait pas à cet endroit. Ni à nul autre.

Karg connaissait bien la pierre. Après tout, c'était son propre peuple qui avait extrait l'âme de la terre. Après que le Ténébreux les ait vaincu, ils n'eurent pas le choix. Leur volonté leur avait été ôtée, leurs âmes étaient contrôlées par le pouvoir du Ténébreux. Ils n'avaient qu'un seul choix : attendre leur libération. Heureusement, la patience d'un Zokujin est éternelle.

Karg se déplaçait le plus silencieusement possible, sans même oser respirer, de peur que les servants du Ténébreux ne détectent sa présence. C'étaient d'étranges créatures mortes, ces servants. Des esprits sans corps qui volaient les noms d'autrui pour se les approprier. Il n'y avait aucune bonté en eux, aucune pureté ni noblesse. Ils respiraient la mort et se délectaient du carnage. Si Karg attirait leur attention, ils pourraient lui ôter la vie. Sauf s'il pouvait atteindre la Pierre. Il savait que la pierre pouvait sauver son peuple, s'il pouvait s'en emparer. La Pierre pouvait tout faire.

"Comment se débrouillent les autres, en haut ?" siffla l'un des servants du Ténébreux. La créature était grande et maigre, avec des ailes d'un blanc immaculé. Sa voix était étrange, son accent lui était étranger, mais Karg comprenait les mots. Les servants avaient volé le langague des Zokujin, entre autres choses, après la chute de son peuple lors du Jour de la Brûlure, dix générations auparavant.

"Mal, Zesh," gloussa un autre. Il était grand et rond, et n'avait pas d'yeux. Une bouche avec des dents immenses coupait la tête du servant en deux, et il était voûté comme un animal. Il rongeait un petit os couvert d'un peu de viande verdâtre, la chair d'un Zokujin. "Les Nouveaux-Venus se battent bien, et ils connaissent nos faiblesses. Il est dit que le maître a déjà été battu par celui qu'ils appellent Qamar." Un grondement parcourut la salle, le grondement d'une bataille, le grondement du tonnerre. Ce jour était le premier où Karg entendait le tonnerre. Ca l'effraya, mais ça lui rendit également un peu d'espoir. Des créatures avec un tel pouvoir à leur côté pouvaient être de puissants alliés.

Les yeux du grand servant s'écarquillèrent, brillant d'une étrange lumière orange. "Impossible !" dit-il. "Cela ne se peut ! Le maître ne pourrait jamais être vaincu ! Le pouvoir de Jigoku s'écoule en lui !"

Le servant bestial haussa les épaules, ses dents cliquetant à chacun de ses gestes. "C'est ainsi," dit-il. "Le temps des Choix est arrivé. Je crains que même ici, cachés au centre de cette terre, nous ne soyons pas en sécurité."

Zesh hocha la tête, troublé. Ses ailes se replièrent bruyamment. "Pas comme ça, Kamu," dit-il. "Ca ne peut pas s'achever ainsi. Massacrés par des serpents. Nous sommes tellement proches, tellement proches. Les Zokujin ont atteint la maîtrise de leur art ! La pierre possède déjà la moitié de la vie de ce monde. Une autre semaine... une autre semaine, et nous aurions terminé..."

Karg s'accroupit derrière un amas de sang coagulé, essayant d'ignorer les morceaux de chair qu'il avait sous ses pieds nus. Il ne baissa pas les yeux. De nombreux Zokujin étaient morts en invoquant la pierre, mis en pièce par l'âme colérique de la terre ou par les servants du Ténébreux. Leurs restes n'avaient jamais été nettoyés dans cette salle, un souvenir pour les autres du prix de leur faiblesse. La salle en avait été tapissée pour la honte de son peuple. Le Zokujin sentit son coeur qui vacillait légèrement dans sa poitrine. La Pierre était plus grande qu'il ne s'y attendait, la taille d'un gros rocher. Elle avait enflé et s'était gorgée de magie, les quelques dernières semaines. Il ne serait pas capable de la porter. De plus, chacun des servants faisait facilement trois fois sa taille. Si l'un d'eux le voyait, ils ne poseraient aucune question.

Le plus grand, Zesh, ne semblait pas faire attention à la pierre. L'autre, Kamu, qui pouvait le dire ? Il pouvait regarder partout et nulle part. Le pouvoir du Ténébreux ne devait jamais être sous-estimé. Il ne pouvait qu'attendre ici et espérer avoir une occasion. Karg s'accroupit et attendit, se rappelant encore et encore que la patience d'un Zokujin est éternelle.

"Peut-être que ce sera suffisant," répondit Kamu. "J'ai appris à connaître ces créatures vivantes, ces Zokujin. Le sang coule en eux comme la magie coule en la terre. Prélève la moitié du sang d'un Zokujin, et il meurt. Je le sais, j'ai essayé. Parfois, la moitié n'est même pas nécessaire."

"Est-ce que tu veux dire..." dit Zesh, un éclat fiévreux dans les yeux, "Est-ce que tu veux dire que nous devons détruire la Pierre au Sang Blanc maintenant, alors qu'elle est toujours incomplète ?"

"Pourquoi pas ?" répondit Kamu. "Cela ne serait pas bon pour nous si les serpents nous détruisaient et remettaient la pierre à sa place. Nous pourrions ainsi laisser ce monde en lambeaux, en le quittant. Laissons-leur ce monde, pour ce qu'il en resterait alors."

"Non !" hurla Karg. Le Zokujin se précipita en avant et posa ses grandes mains sur la surface de la Pierre au Sang Blanc. La surface brûlait. Il pouvait voir ses os à travers sa peau.

"Un Zokujin !" siffla Zesh, en tirant une lame en acier dentelé de sa ceinture. "Mais comment ? Leurs âmes sont nôtres !"

"Apparemment, ça a changé," répondit Kamu.

Zesh arriva sur Karg en premier, traversant la pièce d'un seul battement de ses ailes immenses. Il leva son épée pour couper la petite créature en deux.

"NON !" cria Karg, et la pierre explosa de vie. Zesh hurla, un hurlement inhumain, dépassant les limites de l'imagination. Et tout le mal qui était en cette créature fut détruit par le feu de la Pierre au Sang Blanc. L'épée de fer de Zesh tomba par terre. La créature tomba à genoux, en sanglotant et en couvrant son visage de ses mains.

La mâchoire gigantesque de Kamu se referma d'un coup sec. Zesh faisait partie des serviteurs les plus anciens et les plus puissants. Il ne pouvait plus sentir l'esprit de son camarade. Il avait été arraché à l'emprise de Jigoku. Pour un servant du Ténébreux, une telle chose était effroyable. Le corps d'un servant pouvait être tué, mais l'âme était éternelle. Kamu ne voulait pas qu'une telle chose lui arrive aussi. La créature se retourna rapidement et s'enfuit.

Karg ouvrit les yeux. Il pouvait voir le visage horrifié de Zesh, qui fixait la Pierre au Sang Blanc. Il pouvait sentir le pouls et les vibrations du sang de la terre, sous ses mains. Il fut tenté, à cet instant, de garder la pierre. La moitié du pouvoir de la terre serait sien ; suffisant pour obtenir tout ce dont il avait toujours rêvé.

Mais tout ce dont il rêvait était que son peuple soit enfin sauvé, et tant que le Ténébreux possédait la pierre, ils ne le seraient jamais. Il allait ôter la pierre de cet endroit et la cacher, la cacher jusqu'à ce que quelque chose puisse être fait. Le tonnerre gronda encore, quelque part au-dessus de lui. Il pouvait apporter la pierre aux créatures serpentines. Ils sauraient sûrement quoi faire.

"Qu'est-ce que j'ai fait ?" demanda Zesh, suppliant. Toute la noirceur et le mal enfoui dans ce démon avait disparu. Il regarda Karg avec des yeux emplis de remords et de douleur. "Que puis-je faire pour me faire pardonner ?"

"Venez avec moi," dit Karg. "Portez la pierre."

Zesh acquiesça. Entourant l'énorme rocher de ses bras puissants, le servant l'arracha à son piédestal sanglant. Un soupir de soulagement de douleur émergea de la terre lorsqu'il fut enlevé, comme si une écharde douloureuse était retirée ou un furoncle était percé. Le servant se mit à suivre Karg. Karg courut. Il courut aussi vite qu'il le put, creusant à travers la pierre qui leur barrait le chemin. Certains de son peuple servaient encore le Ténébreux, sans aucun doute. Ils n'avaient jamais connu d'autre vie, ils ne savaient sûrement pas comment réagir face à leur liberté. Le démon, Zesh, était digne de confiance. La Pierre avait raconté beaucoup de choses à Karg, tout en frappant la créature. Il pouvait totalement compter sur lui. Il pourrait atteindre la surface. Et à ce moment là... et bien, il pourrait réfléchir.

Combien de temps ils grimpèrent, Karg ne le savait pas. Il grimpa sans repos, sans nourriture ni boisson. La magie de la Pierre semblait les soutenir, leur donnant une endurance infinie. La route était longue, et les deux créatures perdirent toute notion de temps. Les sons des batailles et du tonnerre devinrent un souvenir lointain. Toutefois, il continuait de creuser. Il ne s'arrêta jamais, ne se reposa jamais. Il voulait attendre que la pierre soit en lieu sûr. Et toujours, Zesh le suivait, sans jamais déposer son fardeau en aucun moment. Tandis qu'ils voyagèrent ensemble, Karg parla à Zesh. Il raconta au démon la philosophie des Zokujin, leur art et leur culture, et la magie qu'ils utilisaient pour travailler la pierre, avant que la Brûlure ne commence. Zesh était stupéfait, car il n'avait jamais pensé que les Zokujin puissent être autre chose qu'une race à soumettre. Il apprit tout ce que Karg pouvait lui enseigner.

Et enfin, le dernier jour du voyage de Karg arriva. Un morceau de roche fut poussé sur le côté, et pour la première fois, Karg et Zesh virent Dame Soleil. Les deux en avaient entendu parler dans les légendes, mais n'avaient jamais cru que ce soit vrai. Le soleil était plus petit que Karg pensait, il pouvait presque le tenir dans sa main. Karg tendit la main vers le disque flamboyant, mais il ne parvint pas à le toucher. La Pierre au Sang Blanc émergea de la terre à côté de Karg, poussée par-dessous par Zesh.

"Je ne peux pas sortir du trou," dit Zesh, en-dessous. "Dépèche-toi et élargis-le pour que je puisse découvrir le soleil, moi aussi."

Karg acquiesça, et se tourna pour libérer son ami du tunnel rocheux. Soudain, il entendit un bruit de sabots derrière lui.

"Un autre démon !" cria quelqu'un.

Karg se retourna vers l'origine de la voix. La langue était étrange, très proche de celle des Kitsu. Une bête énorme et effrayante grimpait le flanc de colline. Elle avait quatre jambes, deux têtes et deux bras trapus. Un des bras se terminait par une longue griffe d'argent. Pris de terreur, Karg pressa ses mains contre la Pierre au Sang Blanc et il voulut détruire la chose maléfique.

Rien ne se produisit.

La créature chargea, découpant le Zokujin de l'épaule à la cuisse d'un seul coup.

"NON !" hurla Zesh. Le trou que Karg avait fait dans la pierre était encore trop petit pour que l'ancien démon puisse s'échapper et aider son ami. Il ne pouvait rien faire à part hurler, impuissant dans sa prison de roche.

"C'est un autre oni, Haruki ?" demanda une seconde créature, en arrivant derrière la première. Ce n'était pas des créatures à deux têtes, finalement, mais de petits primates à deux jambes, chevauchant des bêtes. Celui-ci regarda avec crainte vers le puits, tout en restant à l'écart de l'épée de Zesh.

"Hé, on dirait qu'il est prisonnier, Hisanobu," dit Haruki. "Nous appellerons des archers et on viendra le voir après." Zesh hurla de fureur et s'enfouit dans le tunnel, à la recherche d'une autre sortie. Ses hurlements déclinèrent petit à petit. Haruki éclata de rire. "En attendant, regarde-moi ça !" Il désigna l'énorme rocher blanc, qui brillait vivement. "Que penses-tu de ça ?"

Hisanobu rétrécit légèrement les yeux. Il était plus petit qu'Haruki, mais ses yeux étaient plus rusés. Il descendit de sa monture et s'approcha lentement de la pierre. Lorsqu'il fut assez près, il parcourut la surface de la pierre d'un doigt. Au plus profond de celle-ci, il vit la création et le déclin de l'Empire. Il vit des royaumes naître. Il vit les kami mourir et décliner. Il vit l'élévation de Dix Maîtres. Il sourit.

"C'est fantastique !" dit Haruki, en arrivant derrière lui avec un grand sourire. "Je peux voir toutes sortes de choses à l'intérieur ! C'est l'oni qui a amené ça ?"

"Apparemment," dit Hisanobu, perdu dans ses pensées.

"Ce doit être incroyable de pouvoir voir à travers les yeux d'un oni," dit Haruki.

"En effet," murmura Hisanobu.

"Nous devons en parler au seigneur Hida immédiatement !" s'exclama Haruki.

"Non," dit Hisanobu avec une grimace soudaine. "Je ne pense pas. Seigneur Hida n'a pas l'imagination nécessaire pour utiliser un présent tel que celui-ci."

Haruki sursauta. "Mais Hida est notre Seigneur ! C'est notre maître ! C'est un kami, un des fils du Ciel ! Il est infaillible ! Invincible !"

"Et ça fait de lui un fou," répondit calmement Hisanobu. Haruki tomba à genoux. Il ne sentit même pas le coup que l'homme lui avait donné à l'abdomen. Le poison engourdit rapidement ses nerfs, lui faisant perdre connaissance. Le jeune bushi mourut aux pieds de la Pierre au Sang Blanc, gisant à côté d'un héros zokujin mort que l'histoire oubliera vite.

"Non, il y a d'autres personnes qui auront un meilleur usage d'une gemme comme celle-ci," dit Hisanobu, en rengainant sa dague et en la remettant dans sa manche. Il posa son regard sur la surface une fois de plus, pressant sa paume contre elle. Une larme coula de la pierre, déposant un petit cristal dans la main de l'homme. Il tendit le bijou vers le soleil et sourit. Les Provinces Yasuki n'étaient qu'à quelques jours de cheval d'ici. "Ce doit être incroyable de pouvoir voir à travers l'oeil d'un oni..."


En-dessous des rues d'Otosan Uchi, Inago marchait seul dans la salle sombre que les Sauterelles appelaient le Coeur de la Machine. Le soit-disant Champion des Sauterelles était un homme calme, un homme réfléchi. En dehors des rassemblements Sauterelles, Inago parlait rarement à un autre qu'Inago Sekkou. La plupart des gens attribuaient ce fait à sa nature introspective ou à une arrogance paisible qui le plaçait au-dessus de ses autres serviteurs. En vérité, la distance d'Inago n'était pas due à l'une de ces deux raisons.

Les portes du Coeur s'ouvrirent soudain avec un sifflement. Inago Sekkou s'avança rapidement dans la salle, son grand manteau de cuir flottant dans son sillage. "Inago," dit-il. "Tu m'as appelé ?"

Inago acquiesça, sans regarder vers Sekkou. Ses yeux étaient rivés sur la gigantesque sauterelle mécanique qui était suspendue au plafond du Coeur avec des cables métalliques. Le symbole d'une créature au pouvoir destructeur infini, retenue par une construction mécanique insensée qui était devenue depuis bien longtemps inutile. La sculpture était l'une des premières créations d'Inago, il y a bien longtemps, avant qu'il ne devienne ce qu'il était aujourd'hui.

Sekkou croisa les bras derrière son dos, inclinant la tête pour regarder son chef avec curiosité. "Alors ?" dit-il. "J'ai beaucoup de choses à faire, Inago. Quels sont tes ordres ?"

Inago se tourna pour faire face à son lieutenant. Le dirigeant du Clan de la Sauterelle n'était pas grand, mais une aura de menace palpable émanait de lui, donnant l'impression qu'il était capable de tout. C'était un être chaotique, anarchique. Sekkou se voyait comme un rebelle, mais Inago était pire que lui. La vision qu'Inago avait présentée à Sekkou lors de leur première rencontre, il y a des années d'ici, lui avait permis de rejoindre les Sauterelles dès le début. Inago était un être que Rokugan n'avait pas eu depuis des siècles. C'était un conquérant. Sekkou voyait toujours le conquérant en Inago, maintenant, mais il y avait autre chose, une chose différente en lui. Il avait changé.

"Rassemble les Sauterelles," dit simplement Inago. "Dis-leur de s'assembler dans le Coeur dans une heure, et pas avant."

Sekkou acquiesça. "Quelle est la mission ?" demanda-t-il.

"Aujourd'hui, nous nous préparons," dit Inago. "Demain, la Sauterelle déferle sur le Palais de Diamant."

"Le Palais ?" répondit Sekkou, incrédule. "Pourquoi ? Nous ne sommes pas prêt ! Nous n'avons pas les effectifs suffisants ! L'armée de Gohei va nous mettre en lambeaux !"

"Ils ne sont pas prêts," répondit Inago. "La technologie de Gohei ne peut pas compenser nos rayons OEM et j'ai les moyens de le surprendre s'il veut utiliser des shugenja. Aujourd'hui, Yoritomo Kameru mourra. La dynastie Mante s'achèvera, et le monde connaîtra enfin le pouvoir de la Sauterelle. Nous allons frapper un grand coup contre le pouvoir de la Machine."

Sekkou réfléchit un moment. "Non," dit-il. "Ce n'est pas le bon moment. Tout le monde est paranoïaque, après l'Invasion du Senpet et le coup d'état de Meda. C'est ce qu'ils attendent."

"Tu as dit l'autre fois que tu sentais que les Sauterelles ne devaient pas chercher seulement le profit," répondit Inago. "Ce n'est pas la révolution que tu souhaites, mon ami ?"

"Pourquoi ce soudain changement d'avis ?" dit Sekkou, soupçonneux.

"De nouvelles informations me sont parvenues," répondit Inago, énigmatique. "Je pense que nous pouvons réussir. Maintenant, va. Rassemble les Sauterelles."

Sekkou hésita pendant un moment. "Oui, Inago," dit-il. Il se retourna et quitta la salle. Les portes se refermèrent derrière lui, verrouillées.


"Maman ?" dit Sumi en ouvrant la porte d'entrée.

La maison était comme elle avait toujours été, et serait probablement toujours ainsi. Des coussins garnissaient le sol, des anciennes peintures à l'encre recouvraient les murs. Des lanternes diffusaient une lumière naturelle, alors que la musique d'un samisen sortait de quelque part. Isawa Neiko était assise au centre de la pièce, appuyée contre un coussin alors qu'elle lisait un livre épais. Son fauteuil roulant argenté se trouvait non loin.

"Oh, bonjour Sumi," dit-elle avec un grand sourire, tout en relevant les yeux vers sa fille.

Sumi s'inclina très bas devant sa mère. Elle sautillait d'un pied à l'autre, une expression indécise sur le visage. "Maman, j'ai eu une réunion avec les daimyos familiaux, l'autre jour-"

"Je sais," dit Neiko. "Je ne suis pas totalement isolée ici, tu sais. Je sais que tu penses avoir fait le bon choix, et j'espère que ça ira pour toi. Mais pourquoi as-tu pris tant de temps avant de me le dire ?"

"J'avais des choses importantes à faire, mais je suis venue aussi vite que je le pouvais," dit Sumi. "Kujimitsu a choisi le dernier maître; la cérémonie aura lieu demain. Après la cérémonie, je quitterai Otosan Uchi."

"Pourquoi ?" demanda la mère de Sumi. Des rides d'inquiétudes apparurent sur le visage vigoureux de Neiko.

"Parce que Zin est ailleurs," dit Sumi. "Elle m'a sauvé la vie une fois, et elle pensait probablement m'aider encore en partant sans rien dire. Elle est en danger, mère. J'ai le pouvoir de l'aider, maintenant."

"Es-tu sûre que c'est le mieux à faire ?" demanda Neiko. "Les familles ne s'entendent plus très bien, ces temps-ci. Peut-être n'est-ce pas le meilleur moment pour t'en aller."

Sumi hocha la tête. "Zin a des ennuis, maintenant. Je ne peux pas attendre un moment propice pour l'aider, juste à cause de cette épée. Je n'ai pas demandé à avoir cette position. Vous me l'avez caché toute ma vie pour que l'honneur sacré du Phénix ne soit pas souillé. Le même honneur qui fait que les daimyos se disputent comme des enfants gâtés, maintenant. Ca me rend malade. Je suis juste venu vous dire au-revoir, mère."

"Et qu'en est-il de l'Ame de Shiba ?" demanda Neiko alors que Sumi venait de se retourner. "Qu'est-ce que les Champions du passé pensent de ça ?"

"Ils ne me contrôlent pas encore, maman, et je ne les laisserai pas faire," dit Sumi par-desus son épaule. "Mais pour votre information, ils sont d'accord avec moi. La quête de Zin est plus importante pour l'Empire que n'importe quel daimyo."

"Sumi..." dit Neiko. "J'aimerais tant qu'il y ait une autre façon de régler ça. Les daimyos ne vont probablement pas apprécier."

"Ils ne semblent apprécier aucun de mes actes," dit Sumi. "Il faudra que je m'en occupe lorsque je serai de retour." Sumi sortit de la maison de sa mère, refermant doucement la porte derrière elle. Elle détestait quitter sa mère comme ça. Elle détestait lui parler de cette façon, elle aimait sa mère et au fond d'elle, elle comprenait pourquoi celle-ci lui avait caché la vérité. Toutefois...

"Nous aimerions tous que les choses soient différentes, Sumi," dit une voix profonde, derrière elle. "Notre passé est défini par nos faux pas. Notre futur est défini par les leçons que nous en tirons."

Sumi se retourna rapidement. Un grand homme en manteau sombre se tenait derrière elle, une capuche recouvrant son visage. Pendant un moment, Sumi pensa avoir vu un éclat sombre dans ses yeux, une lueur familière. Elle crut d'ailleurs reconnaître sa voix.

"Hashin ?" dit-elle, en resserrant les paupières.

L'homme sourit. Il rejeta sa capuche en arrière pour révéler un jeune visage aux traits taillés au couteau et à l'apparence vaguement étrangère. "En quelque sorte," dit-il. "Je suis Moto Teika, son remplaçant."

"Vous êtes le nouveau Maître du Vide ?" demanda Sumi, décontenancée. "Mais je pensais que Ranbe Kuro avait été choisi pour-"

"Non, je ne suis pas le Maître du Vide. Vous ne comprenez toujours pas," dit-il, en hochant la tête avec un petit sourire. "Parlez à l'esprit de votre grand-père. Il savait qui était réellement Hashin."

Sumi posa la main sur la garde de la lame Phénix. Son regard se troubla alors qu'elle parla, les mots qui s'échappaient de ses lèvres n'étaient pas les siens. "Une bonne affaire..." dit-elle. "Les Phénix ont toujours considéré que leur devoir était de protéger les mystères des Oracles... Nous pensions avoir failli aux Oracles en leur permettant de mourir pendant la Guerre des Ombres, que nos liens avec eux avaient été brisés, que nous n'avions pas fait assez, que nous aurions dû interdire à l'Empereur de les envoyer au combat contre les lieutenants d'Akuma..."

"C'était notre propre choix, en vérité," dit tristement Teika. "Même Yoritomo II n'aurait pas pu nous l'ordonner si nous ne lui avions pas permis de le faire ; nous l'avons fait parce que nous pensions que nous avions raison."

"Vous êtes le nouvel Oracle du Vide," dit Sumi.

Teika acquiesça. "Les esprits des anciens Oracles et l'esprit du Vide lui-même me parlent, de la même façon que votre lame Phénix parle à votre coeur."

Sumi poursuivit. "Shiba Ashijun a prié Amaterasu pour que les Oracles se révèlent, pour qu'ils sortent de leur cachette et qu'ils partagent à nouveau leur connaissance. Il sentit que leur sagesse était à nouveau nécessaire, et il était prêt à payer le prix que la déesse soleil demanderait."

"Elle accepta," dit Teika. "Les dieux répondent toujours à nos prières, après tout. Mais pas toujours de la façon que nous aimerions."

"Un Oracle se présenterait à la cour des Phénix, et serait accepté dans nos rangs, et il partagerait pour toujours sa sagesse avec son clan d'adoption..." dit Sumi.

"Et c'est ainsi que Moto Hashin devint le Maître du Vide," ajouta Teika. "En recouvrant les brûlures qu'il avait reçu de la déflagration du Dragon du Feu, il prit l'apparence et les pouvoirs d'un Innomable pour dissimuler son origine et pour s'asseoir au Conseil des Maîtres pendant des décennies. Et il en fut ainsi jusqu'à ce qu'il meurt. Il utilisa ses pouvoirs pour le bien, pour sauver votre vie, Sumi. Un Oracle de la lumière ne peut jamais le faire, même si la cause est juste."

Sumi le regarda, troublée. "Il savait que le marché avait été fait, et que sa vie en était le prix." Elle acquiesça, se rappelant des derniers mots du Maître du Vide. "J'ai toujours cru que c'étaient les sorts qu'il avait utilisé contre Kaze qui l'avaient tué..."

"Toutefois, ce n'est pas l'histoire complète," dit Teika. "Vous savez que l'histoire n'est pas achevée. Hashin fut accepté comme Oracle, mais le destin doit toujours maintenir un certain équilibre. Amaterasu demanda un prix en retour."

"Un Oracle Noir allait devenir un Phénix, lui aussi," dit à nouveau Sumi, avec la voix détachée accordée par l'Ame de Shiba. "Mais l'identité de l'Oracle Noir restera un secret, même pour sa contrepartie. Toute la connaissance du Phénix pourra servir au mal comme à la lumière." Sumi hocha soudain la tête, retrouvant le contrôle d'elle-même.

"Pas tout à fait," dit Teika. "Un Phénix allait devenir un Oracle Noir. C'est une petite différence, mais c'est important. Les pouvoirs de Jigoku choisirent l'un d'entre vous, et dont la soif de connaissance était déjà l'égale de sa dépravation. Jigoku a accordé des pouvoirs sans limites aux deux, et personne ne connaitrait son identité."

"Quelle folie !" cracha-t-elle. "Comment mon grand-père a-t-il pu accepter une chose pareille ?"

"A cette époque, cela sembla raisonnable à Ashijun," répondit Teika. "Il pensait sûrement pouvoir découvrir l'identité de l'Oracle souillé. Après tout, il avait l'Ame de Shiba avec lui. Même un Oracle Noir ne pouvait pas se cacher longtemps de la vigilance collective de tous les Champions Phénix qui existèrent jadis, il le savait. Mais il n'eut pas de chance. Il ne le découvrit jamais. Un mois plus tard, Shiba Ashijun se rendit dans les Terres Brûlées, et il ne revint jamais."

"Pourquoi est-il parti ?" demanda Sumi. "Rashid m'a dit que c'était un aventurier." Soudain, elle connut la réponse, fournie une fois de plus par l'âme de Shiba Ashijun, faisant maintenant partie de l'Ame de Shiba. Sumi ferma les yeux. "Le Maître du Vide lui a dit d'y aller," dit-elle.

"Chaque homme peut poser une question à un Oracle, et la réponse sera la vérité," dit Teika. "La réponse à la question d'Ashijun était Medinaat-al-Salaam."

"Il lui demanda de lui parler du Troisième Jour des Tonnerres," dit Sumi. "Et s'il pouvait l'arrêter. Hashin lui dit d'aller à la Cité des Histoires, et d'arrêter l'homme appelé Kassir avant qu'il ne forge une arme ténébreuse."

"Pourquoi me dites-vous ça ?" demanda Teika, en souriant légèrement.

"Je me le racontais," dit Sumi, un peu irritée. "Les souvenirs sont là, mais ils me viennent plus facilement si je parle. Mais ça ne m'aide pas, je ne peux croire à tout ceci. Ma vie était pourtant si simple ; maintenant, on dirait que rien de ce que je connaissais n'est réellement ainsi. Personne que je connais n'est tel que je l'imaginais."

"Et ça va encore empirer, je le crains," dit Teika.

"Pourquoi êtes-vous venu à moi ?" demanda Sumi. "Pourquoi me racontez-vous ça, et pourquoi maintenant ?"

"Parce que vous avez fait vos preuves," dit Teika. "Vous avez préféré l'amitié à la puissance. Vous avez choisi ce qui est bon au lieu de ce qui est facile. Vous avez choisi d'aider Zin, alors j'ai décidé de vous aider. Je vais voyager avec vous jusqu'à la forêt de Shinomen, et j'observerai. Mais, il y a quelque chose d'important que je dois faire avant, et j'aimerais que vous veniez avec moi."

"Qu'est-ce que c'est ?" demanda Sumi, soupçonneuse. Elle se demandait si elle parviendrait à contacter Mojo sans alerter Teika. Il semblait sincère, et l'Ame de Shiba semblait l'encourager à lui faire confiance, mais il avait un air détaché qu'elle trouvait dérangeant. Il y avait quelque chose d'inhumain chez Moto Teika.

"Une réunion d'une importance capitale, comme il ne s'en est plus réalisée depuis presque vingt ans," dit Teika. "La réunion des Oracles."


"C'est l'officier Otaku Sachiko, ouvrez."

La porte était peinte en orange vif, mais elle commençait à s'écailler. Sur la surface de la porte, quelques lettres tordues étaient peintes, formant les mots "Kohei, Guérisseur," et sous ceux-ci "Prix Raisonnables."

"Rakki, aidez-moi à enfoncer cette porte," murmura Sachiko.

"Hein ?" répondit l'autre flic, surpris. "Pourquoi ?"

"C'est trop calme," dit-elle. "Le silence indique le danger. Philosophie élémentaire des Vierges de Bataille."

Ils entendirent finalement le bruit de quelqu'un bougeant de l'autre côté. Le judas de la porte s'ouvrit après un instant. "Bon sang !" dit une voix surprise. "On dirait que les Shinjo ont appelé l'armée !"

Sachiko soupira et leva les yeux au ciel. Rakki sourit et haussa les épaules. "Je suppose qu'il n'a jamais vu une Vierge de Bataille auparavant," dit-il.

"S'il n'ouvre pas bientôt cette porte, il n'en aura jamais l'occasion", dit-elle, avec un léger grognement dans la voix.

"Calme, calme," dit Rakki, en tendant les mains de manière apaisante. "Il faut contrôler votre tempérament, Sachiko. Je suis sûr qu'il va le faire. C'est un brave type, hein ? Laissez-lui au moins le temps de compter jusqu'à quatre avant de donner un coup de pied dans la porte."

"Un..." dit-elle, en sortant son Ot-Nag.

"Très bien, j'ouvre !" dit une voix troublée. La porte du petit appartement s'ouvrit en craquant et un homme barbu et grisonnant apparut de l'autre côté. "Que puis-je pour vous, officiers ?"

"Bonjour, je suis l'officier Shinjo Rakki. Comment allez-vous, monsieur ?" demanda Rakki avec le ton aimable qu'il semblait toujours avoir.

"Bien. Ouah, une vraie Vierge de Bataille," dit l'homme, les yeux rivés sur Sachiko.

Sachiko appuya nonchalamment sur un bouton de son bâton. Avec un sifflement, il s'étendit en une lance d'un mètre quatre-vingt.

"Vous la fixez," expliqua Rakki. "L'officier Otaku n'aime pas ça."

"Désolé," dit-il, en détournant rapidement son regard.

"Aucune sanction ne sera prise pour la première offense," dit Sachiko avec un sourire ironique. Elle referma l'Ot-Nag et le rangea à sa ceinture.

"Etes-vous Asako Kohei ?" demanda aimablement Rakki.

"Euh... non," dit l'homme. "En fait, je l'étais... mais plus maintenant. Je ne suis plus un Asako. Plus depuis six ans."

"Cela vous dérange-t-il si nous entrons et vous posons quelques questions, monsieur ?" demanda Rakki.

"Hum... bien sûr, pourquoi pas ?" dit l'homme. "Venez, entrez. Et pardonnez-moi si c'est un peu en désordre."

Sachiko siffla en entrant dans l'appartement. L'air était épais et sentait l'encens, et le sol était jonché de boites de pizza et de magazines froissés. Des canettes vides et des cendriers remplis de cendres de cigarettes occupaient presque chaque espace libre. Un seul endroit dans un coin restait propre et rangé. C'était un petit sanctuaire de bois blanc avec un kanji gravé à la base, le kanji de la terre.

"Vous êtes religieux, Kohei ?" demanda Rakki.

"Heureusement," rit-il. "Je suis shugenja. Dès que vous commencez à parler aux esprits, ils s'habituent à vous. Ils deviennent mécontents si vous les ignorez. Est-ce que je peux vous offrir à boire ?"

"Nous sommes en service," dit Sachiko d'un ton catégorique.

"Ca tombe bien, je viens juste d'arrêter de boire," rit l'homme. "Je voulais dire un soda, un jus de fruits ou autre chose ?"

"Bien sûr, n'importe quoi," dit Rakki. L'homme acquiesça et se rendit dans la cuisine, une pièce encore plus petite, plus sale et plus horrible que celle à l'entrée.

"Nous ne sommes pas venu pour avoir du jus de fruits," dit Sachiko. "Nous sommes venus ici parce que nous pensons que vous êtes capable de nous aider."

"Vraiment," dit Kohei, en revenant avec deux verres de limonade. Rakki en prit un. Sachiko ne tendit pas la main vers l'autre, alors Kohei commença à le boire. "Que puis-je faire pour vous, Otaku-sama ?"

"L'Armée de Toturi," dit-elle. "On raconte que vous avez des liens avec elle."

Kohei éclata de rire. "Moi ?" dit-il. "Oh, vous savez, ce serait vraiment chouette. Qu'est-ce que je ne donnerais pas pour en avoir, en tout cas. Mais non, je n'ai rien à voir avec l'Armée."

"Vous savez ce qu'est l'Armée ?" demanda Rakki, en s'installant sur une chaise relativement propre.

"Si je le sais ?" Kohei rit à nouveau. "Ben, vous ne pouvez pas vivre dans le Petit Jigoku sans ignorer l'Armée. Ils sont là chaque jour. Vous savez, ils sauvent des vies et tout ça. Je les ai déjà reçus plusieurs fois, et j'en ai soigné quelques-uns avec ma magie, ici ou là. C'est probablement de là que viennent ces rumeurs. Les gens me voient les aider et se font des idées. Sans vouloir vous offenser, officiers, je trouve que ces gars-là font du bon boulot en maintenant la paix, par ici."

"C'est ce que nous avons entendu nous aussi," acquiesça Rakki, en souriant.

"Une milice armée n'est ni romantique ni héroique, Kohei. C'est illégal," dit promptement Sachiko. "Ce genre de comportement ne fait qu'accroître la violence. Si les gens ont un problème avec le voisinage, ils n'ont qu'à appeler la Tour Shinjo pour obtenir de l'aide ou ils n'ont qu'à déménager."

"Euh," Kohei parcourut ses cheveux épais et tressés d'une main. "Je ne voudrais pas vous offenser, Otaku-sama, mais vos chevaliers pourpres n'arrivent pas toujours à temps. Parfois, ils ne se montrent même pas. Quand à déménager ailleurs ? Hum... Personne ne choisit de vivre dans le Petit Jigoku. Vous y tombez quand vous n'avez pas le choix. Moi ? Je déteste le voisinage. Je partirais dans l'heure si je le pouvais, mais l'immeuble Dojicorp n'a pas beaucoup d'appartements à dix hyakurai."

"Dix ? Vraiment ?" demanda Rakki, en regardant l'appartement autour de lui. "C'est pas si mal. Bel endroit, tout bien considéré."

"Merci. La guérison ne paie pas aussi bien que le travail à la police, j'en ai bien peur," répondit Kohei avec un gloussement. "Toutefois, je vous demande de ne pas déranger l'Armée. Les choses vont déjà assez mal comme ça, et ils essayent seulement de nous aider. Ce sont de braves gens."

"Nous en serons les seuls juges," dit Sachiko.

"Nous voulons seulement leur parler," dit Rakki, en se levant de sa chaise. "Je vais vous donner notre numéro, ok ? Si vous entendez quoi que ce soit, appelez-nous." Le jeune flic sortit un carnet de sa poche et commença à chercher un stylo dans son armure. Sachiko soupira et lui en tendit un. Rakki griffona le numéro de téléphone.

"Très bien, je vous appellerai," dit Kohei, en prenant le morceau de papier. "Très bien. Désolé, mais je ne peux pas vous aider plus, officiers." Le petit homme débraillé se leva et les accompagna jusqu'à la porte, la refermant derrière eux avec un dernier sourire, un signe de main et un salut.

Ensuite, il courut jusqu'à son téléphone et composa un numéro. "Allez, allez, décroche," murmura-t-il.

"Chez Shotai," dit une voix à l'autre bout du fil.

"Ouais, hé, c'est Tokei," dit le shugenja. "On a un problème."

"Quel genre de problème ?" répondit Shotai. Il avait l'air de mâcher quelque chose. Ca voulait dire qu'il travaillait probablement dans sa cuisine ; Shotai mangeait toujours quand il travaillait.

"C'est la première fois en trois mois que je vois deux flics de la Tour Shinjo dans le Petit Jigoku ; et tu devineras pas ..."

"Ils nous cherchent," dit Shotai.

"Exact," dit Kohei. "Ils voulaient savoir si je savais quelque chose."

"Qu'est-ce que tu leur as raconté ?" demanda Shotai.

"Ben à ton avis, mec ?" dit-il. "Je leur ai donné de la limonade et je leur ai raconté que j'étais un bon petit citoyen respectueux des lois et je les ai remballés. Hé, mec, l'une d'eux était une Vierge de Bataille ! Une vraie Vierge de Bataille !"

"Amaterasu !" dit Shotai. "Qu'est-ce qu'on a fait pour ramasser ces poulettes ?"

"Je ne sais pas, je ne veux pas le savoir," dit Tokei. "Mais tu ferais mieux d'appeler Ginawa. Je vais rester profil bas pendant un petit moment. Cette visite, ça pue le piège pour moi, maintenant."

"Bonne idée," dit Shotai. "Hé, t'es sûr que ta ligne est sûre ?"

"Affirmatif," dit Tokei. "J'ai un kami de l'air qui vit dedans, qui brouille toutes les conversations pour qu'elles ressemblent à un appel à un téléphone rose Scorpion. Je l'ai truquée depuis deux mois, après avoir découvert que les Sauterelles étaient dans le quartier."

"Cool," dit Shotai. "Ecoute, Tokei, les Sauterelles recommencent à faire du raffut. On n'a pas besoin de se battre contre les flics, surtout que notre vrai ennemi, c'est les Sauterelles. On a des gars dans l'Armée qui sont pas tout à fait potes avec les Shinjo. Je sais que Mikio a eu des ennuis qui n'ont pas toujours été réglés avec la police locale, et il n'est pas le seul. Je suis sûr que cette Vierge de Bataille serait très intéressée par les invités en armures bleues de Ginawa."

"C'est exactement ce que je pensais. Bon, j'suis sûr que ça va aller. Je vais rester ici comme un honnête citoyen, au cas où vous avez besoin de quoi que ce soit. T'en fais pas, mec. On se reparle plus tard." Shotai grogna en réponse et Tokei raccrocha. Le vieux shugenja soupira profondément, grattant sa barbe et hochant la tête. La Tour Shinjo. Ce n'était pas une bonne nouvelle. Après toutes les choses auxquelles l'Armée avait survécu ces dernières semaines, ce serait trop moche de terminer comme ça. Tokei s'agenouilla devant son autel et tenta de faire le vide dans son esprit. Que pouvaient-ils faire ? Ils ne pouvaient pas se battre contre les flics. Cela les rendraient aussi mauvais que les Sauterelles. Il devait y avoir une solution...

"Alors, vous pensez que ce gars était honnête ?" demanda Sachiko, en faisant un signe de tête en direction de l'appartement, alors qu'ils descendaient les escaliers.

"Je pense qu'il nous a raconté des foutaises," dit Rakki, "mais il a de la bonne limonade."

"Vraiment ?" demanda Sachiko, en jetant un regard à son nouvel équipier. "Là bas, vous me donniez l'impression de croire à toutes ses paroles."

"J'ai été un flic du port pendant trois ans," dit-il. "Si un suspect croit que vous êtes un idiot gentil, il vous parlera juste pour vous faire partir. Mais si vous lui parlez souvent, il pourrait faire un faux pas et révéler quelque chose."

"Ma méthode est plus directe," répondit Sachiko.

"Et pas moins efficace, je parie," dit-il. "Nous faisions une belle équipe gentil-flic/méchant-flic, là-bas. Comme dans un film d'Akodo Daniri."

"Merci," dit-elle. "Peut-être que je devrais retourner là-bas plus tard, l'accrocher au plafond, et lui mettre une grenade dans la bouche. J'suis sûre que ça marcherait."

Rakki resta silencieux un instant. "Vous plaisantez, hein, Sachiko ?"

"Non, je viens régulièrement me balader dans le Petit Jigoku pour exploser des prêtres ronins sans défense," dit-elle en riant doucement, alors qu'ils arrivaient dans la rue. "Comment ça marche, ce mouchard téléphonique ?"

Rakki sortit un petit appareil de sa ceinture et le colla à son oreille. Ses yeux s'élargirent. "Je n'oserais pas vous raconter," dit-il. "Quel gros pervers."

Deux motos les attendaient sur le trottoir, l'une plus grande et à l'air plus dangereuse que l'autre. "Alors, où va-t-on, Rakki ?" demanda Sachiko.

"Je ne sais pas," dit Rakki, en remettant la radio dans sa poche. "C'est votre mission, après tout. C'est à vous que Katsunan a donné les ordres ; moi, je ne fais que vous suivre."

Sachiko acquiesça et marcha jusqu'à sa moto. Elle appuya sur plusieurs boutons de son tableau de bord et l'écran afficha une image informatisée d'Otosan Uchi. Elle agrandit l'image sur le secteur du Petit Jigoku et appuya sur quelques boutons. Certaines zones du voisinage commencèrent à clignoter en rouge.

"Des appels de détresse ?" demanda Rakki, en regardant par-dessus son épaule. "On dirait une activité Sauterelle."

"C'est ça," dit-elle. "C'est principalement concentré ici." Elle désigna une zone couvrant cinq ou six blocs. Trois douzaines d'appels de détresse venaient de là. Elle plissa le front. "La plupart de ces appels de détresse n'ont pas été réglés, et ils datent de plusieurs heures voire plusieurs jours. J'imagine ce que sont des patrouilles qui protègent le territoire des Sauterelles."

"Kohei avait raison," dit Rakki. "Beaucoup d'appels restent sans réponse. Nous n'avons tout simplement pas la technologie nécessaire pour lutter contre les OEM des Sauterelles. J'ai entendu dire que le Senpet avait développé des boucliers pour protéger leurs véhicules militaires de ce genre d'appareils, mais il n'en a jamais été question chez nous. Ce n'est pas le genre de choses que la Tour Shinjo s'attendait à devoir utiliser dans Otosan Uchi."

"L'arme à laquelle vous vous attendez le moins est celle que votre adversaire utilisera," dit-elle.

"C'est aussi de la philosophie élémentaire des Vierges de Bataille ?" demanda Rakki.

"Bien sûr," dit-elle, en mettant son casque et en grimpant sur sa monstrueuse moto Otaku.

"Hé, hé," dit Rakki, en sautant rapidement sur sa moto Shinjo. "Vous n'envisagez pas de traquer les Sauterelles, hein ? Surtout après que Katsunan vous en ait donné l'interdiction."

"Non," dit-elle doucement. "Je vais traquer l'Armée de Toturi. L'Armée de Toturi combat les Sauterelles. Les Sauterelles sont une piste, pour l'instant, rien de plus."

"Ouais, très bien," dit Rakki, en attachant la boucle de son casque. "Et le fait qu'Inago Sekkou vous ait tiré une balle dans la poitrine n'a également rien à voir avec ça."

"Rien à voir non plus," répondit Sachiko, en mettant sa moto en marche. "Essayez de me suivre." Sa moto démarra en rugissant. Rakki toussa à cause de la poussière.


Depuis deux jours, il errait dans un sommeil fiévreux et sans rêves. Occasionnellement, il se réveillait pour de courtes périodes. Les visages des étrangers apparaissaient, troublés, inquiets et déterminés. Les ronronnements et les cliquetis d'une étrange machine lui martelaient les oreilles. Le sifflement et le gémissement d'un tetsukami s'attardait au loin. Finalement, Orin Wake s'assit dans son lit.

"Tu es vivant, finalement, hein ?" dit Daidoji Ishio, le grand soldat Grue qui l'avait aidé à s'echapper du Niveau Zeta. Ishio était assis sur une couche dans le coin de la pièce, feuilletant un livre épais. Il avait remplacé son uniforme de prisonnier par une simple combinaison noire. "Bah," dit-il, en posant son livre sur une table proche. "Tous ce que ces Dragons ont à lire, ce sont des livres scientifiques."

"Dragons ?" dit Orin, en se frictionnant la tête, et en observant les alentours. La pièce était très petite, mais bien éclairée. Les murs semblaient être en pierre. Une petite bibliothèque se trouvait contre un mur, recouvertes de parchemins et de livres à reliures en cuir. Deux portes menaient à cette pièce, toutes les deux en chêne. "Où sommes-nous ?"

"Sous le Palais de Diamant," dit Ishio, en se levant de sa couche et en s'étirant. Le dos et le cou du grand soldat craquèrent, alors qu'il tirait sur ses membres. "Meliko appelle cet endroit l'Usine. Ca grouille de Dragons. Mirumoto, Agasha, Togashi, Hitomi, tous ces gens qui sont censés être morts. Crois-moi, je suis aussi surpris que toi, mec. Ils m'ont gardé ici avec toi. Ils ne me laissent pas me balader et regarder leur matériel, ni pousser sur des boutons." Ishio se rassit, une expression maussade sur son gros visage.

"Tu as dit Meliko ?" dit Orin. "La fille qui m'a sauvé ? Elle est ici ?"

Ishio acquiesça. "Elle est venue voir si tu allais bien, tout à l'heure. Elle est dans la salle de bain, maintenant." Il désigna la porte la plus petite avec son pouce.

Orin acquiesça. Il se leva de son lit, remarquant que les Dragons l'avait doté d'une simple tenue noire similaire à celle d'Ishio. Il frappa à la porte de la salle de bain et attendit un moment, puis il frappa de nouveau vu qu'il n'obtenait pas de réponse. Il regarda vers Ishio. Le Grue haussa les épaules et reprit son livre. Orin ouvrit la porte et entra. Meliko était assise jambes croisées sur le sol de la petite salle de bain, les yeux fermés, plongée dans une profonde méditation. Elle tenait les mains de chaque côté de son corps, les doigts pliés dans des figures complexes tout en fredonnant doucement. Orin s'arrêta net. Au début, il avait cru que Meliko portait un collant étrangement coloré avec des motifs bizarres, mais il réalisa soudain qu'elle portait seulement un short en jeans et un t-shirt. Sa peau elle-même était un patchwork de couleurs étranges et de tatouages bizarres, qui semblaient tourbillonner constamment.

"Par le Sang de Kharsis," jura-t-il, en refermant rapidement la porte derrière lui.

Les yeux de Meliko s'ouvrirent immédiatement. Ils se mirent à briller d'un vert éclatant. La fille se remit sur pieds d'un seul geste, se mettant en position de combat. Et avant qu'Orin ne voit le coup arriver, il se retrouva assis sur le sol, étreignant un nez ensanglanté.

"Merde, c'est quoi ton problème ?" cria-t-il.

"D'où je viens, on frappe avant d'entrer dans une pièce !" cria-t-elle. Elle bondit dans la douche et se cacha derrière le rideau.

"J'ai frappé !" dit-il, énervé, en se remettant sur pieds.

Le petit visage de Meliko dépassa du bord du rideau. Ses yeux ne brillaient plus. Son visage avait de nouveau sa couleur normale. "Ah bon ?" dit-elle.

"Deux fois," grogna-t-il.

"Oh," dit-elle. "Je suis désolée." Elle sortit de la douche. Maintenant, sa peau était tout à fait normale, bien que très bronzée. Elle ne portait plus de tatouages non plus, pas même ceux qu'elle avait divulgué aux Guêpes, deux jours plus tôt. Elle tapota ses cheveux verts d'une main et eut l'air très embarrassée, alors qu'elle tendait un rouleau de papier-toilette à Orin pour retenir son hémorragie. "Tu devrais mettre de la glace," dit-elle.

"Hé, qu'est-ce qui se passe, là ?" dit Ishio, de l'autre côté de la porte. Il avait l'air un peu tracassé.

"Rien," dit-il. "Tout va bien. Meliko vient juste de me casser le nez."

"Oh. Ok."

Meliko eut l'air effrayée. Elle s'avança près d'Orin pour toucher son visage avec sa main. Le grand gaijin l'écarta, irrité. "Je t'ai vraiment cassé le nez ?" demanda-t-elle.

"Probablement, mais ce n'est pas la première fois, alors ne te tracasse pas," grogna-t-il, en regardant son visage dans le miroir. "Au moins, l'hemorragie semble déjà s'arrêter."

Meliko s'appuya contre la porte de la salle de bain. Elle avait l'air de vouloir se fondre dans le mur. Elle entoura son corps de ses bras et tenta d'afficher un sourire innocent. "Je suis vraiment désolée," dit-elle. "J'étais en colère. Je n'aime pas que les gens interrompent ma méditation."

"Ouais, d'ailleurs, qu'est-ce que c'était ?" demanda Orin, en regardant à nouveau la jeune fille. "C'était bizarre. Ta peau et tes yeux avaient une drôle de couleur. Tu es shugenja ou quoi ?"

"Non !" dit-elle avec une mine vexée. "Je suis une ise zumi !"

"Un homme tatoué ?" demanda Orin.

"Une femme tatouée," corrigea-t-elle. "Le sang de Togashi me permet de faire toutes sortes de trucs sympas."

"Comme éclater des Guêpes et faire ça avec ta peau," répondit Orin.

"Les Guêpes, oui," dit-elle. "Ma peau, non." Meliko se tut un instant, comme si elle n'était pas sûre de devoir en parler. "J'ai... toujours ressemblé à ça. Mon arrière-grand-père s'est tenu un peu trop près lors de l'explosion du Dragon de Feu. La magie et les radiations ont légèrement transformé mon patrimoine génétique. Je suis ce que les Dragons appellent une Mutante."

Orin regarda Meliko. "Vous n'en avez pas l'air, pour l'instant," dit-il.

Meliko regarda ailleurs pendant un instant, puis plissa le front. Elle ferma les yeux, en replongeant dans sa concentration. Lorsqu'elle les ouvrit, ses yeux brillaient à nouveau. Des tourbillons de couleurs striaient ses épaules, ses bras et ses jambes, dansant pour former des arrangements complexes. Des frelons, des nuages, des oiseaux et des créatures en forme de lézards prédominaient mais des bouts d'autres images apparaissaient de temps en temps, presque comme des tatouages incomplets gribouillés sur sa peau.

"Wow," dit Orin.

"Je dois me concentrer tout le temps," répondit Meliko, embarassée. "Sinon, je n'ai pas l'air humaine."

Orin gratta sa barbe. "Ben, tu sais," dit-il, "je pense que c'est assez joli, d'une certaine manière. Le mouvement des motifs est très apaisant."

"Orin Wake," dit-elle avec un grand sourire. "Tu ne serais pas en train de me draguer ?"

Orin sursauta. "Je pense que tu es un peu jeune pour moi, poulette," dit-il.

"Pense ce que tu veux, tu changeras d'avis. Vous le faites tous," dit-elle en souriant mystérieusement. Sa peau redevint normale, alors qu'elle se préparait à ouvrir la porte. "Hé, rends-moi une service, Orin," dit-elle soudain, en regardant par-dessus son épaule. "Ne raconte pas à Ishio ce que tu as vu. Il ne doit pas le savoir. Je n'aime pas que les gens soient au courant. Toi, ça va, Orin, mais la plupart des gens de Rokugan n'aiment pas les mutations."

"Hm ?" dit Orin, toujours déconcerté par son commentaire précedent. "Oh, oui, bien sûr. Je comprends. Je ne lui raconterai pas." Il ne comprendrait jamais l'obsession des Rokugani pour l'apparence. Son peuple était bien plus pratique. Les Amijdal laissaient toujours le bénéfice du doute à quelqu'un, avant de juger sur les apparences. Du moins, c'était presque toujours le cas.

Orin suivit Meliko dans la pièce principale, en pressant toujours le papier-toilette sur son visage. Un vieil homme en robe rouge et verte était assis à côté d'Ishio, discutant avec le grand Grue. Il était totalement chauve, à l'exception d'une mince barbe tressée qui pendait sur sa poitrine. Le vieil homme se leva rapidement lorsqu'il vit Orin.

"Meliko !" siffla-t-il. "Qu'avez-vous fait à cet homme ?"

"C'était un accident." dit la fille d'un ton incertain, comme si elle ne croyait pas elle-même en cette explication.

"Vraiment, c'était ma faute, dit Orin. "Je l'ai cherché." Meliko lança un regard surpris à Orin, puis détourna rapidement son regard.

Le vieil homme plissa le front en regardant Meliko, puis soupira. "Bon, quoi qu'il se soit passé, je suppose que c'est du passé. Vous allez bien, monsieur Wake ? Avez-vous besoin d'une assistance médicale ?"

"Non, je vais bien," répondit Orin. "J'ai connu pire."

"Bon, je suppose que ça doit me rassurer," dit-il. "Meliko, nous discuterons de ceci plus tard. Mais pour l'instant, je suis heureux de vous rencontrer, monsieur Wake. Mon nom est Agasha Hisojo, daimyo de la famille Agasha, faction du Clan du Dragon." Le vieil homme s'inclina.

"Ravi de vous rencontrer," dit Orin. Il tendit sa main droite à Hisojo et la serra fermement, de la manière Amijdal. "Etes-vous celui que je dois remercier pour m'avoir sauvé la vie ?"

"Hé, c'est moi qui l'ai fait," protesta Meliko. "Il n'a fait qu'enlever le poison et te soigner."

"Nul remerciement n'est nécessaire," dit Hisojo, en regardant Meliko. "Il est bien assez gratifiant de savoir que vous êtes hors d'atteinte des partisans du Briseur d'Orage."

"Le Briseur d'Orage ?" dit Orin. "Les Guêpes qui ont essayé de me tuer ont mentionné ce nom. Ils ont dit que ma mort était la prochaine étape de leur chemin, menant à la destruction du monde. Qui est ce type ?"

Hisojo resta silencieux pendant un long moment. "Pour être honnête, nous ne le savons pas," dit-il. "Nous avons des indices, des pistes, des soupçons, mais rien de plus. Nous ne savons pas si le Briseur d'Orage est un homme ou une femme, ou même s'il est humain. J'ai quelques soupçons, mais je n'ai pas les preuves pour les avancer. De toute manière, il ou elle est très puissant, et il a une largeur d'esprit incroyable et une panoplie infinie de gadgets tetsukami à sa disposition. Le Briseur d'Orage cherche la ruine de tout ce que la famille Yoritomo a construit depuis la Guerre des Ombres. Le Briseur d'Orage cherche à provoquer le Troisième Jour des Tonnerres."

Orin fronça les sourcils. "Mon histoire Rokugani est fragmentaire," dit-il. "Expliquez-moi ce qu'est ce Troisième Jour des Tonnerres."

"Et bien, pour faire simple, c'est un concours," répondit Hisojo. Les forces plutôt nébuleuses du bien et les forces des ténèbres s'affrontent pour prendre le contrôle du destin du monde à chaque millénaire. Les forces des ténèbres disposent d'un seul champion, avec tout le pouvoir de Jigoku à sa portée. Les forces du bien reçoivent sept héros mortels, les Tonnerres, des sauveurs ancestraux sans avantage spécial, mis à part les avertissements apportés par la prophétie, et leur libre-arbitre. De part le passé, ce fut toujours suffisant."

"Leur libre-arbitre ?" demanda Orin. "Et quoi est-ce donc utile ?"

Hisojo sourit. "L'humanité a toujours triomphé grâce à son imprévisibilité. Le premier Jour des Tonnerres fut gagné grâce au sacrifice d'Hida Atarasi et à la ruse de Shosuro. La seconde victoire fut acquise grâce à la surprenante force de caractère de Bayushi Kachiko et à la puissance d'une franche amitié. Les démons de Jigoku diffèrent de nous dans le sens où ils n'ont aucun libre-arbitre. Ils n'accordent aucune valeur à quoi que ce soit. Ils ne recherchent que le chaos et la soumission. Ils considèrent que la foi, l'espoir et l'amour sont des faiblesses et sont incapables de remarquer la force que l'humanité puise en ces choses. C'est pour ça qu'ils échouent."

"Ben, tout ça me semble très chouette, mais quel est le rapport avec moi ?" dit Orin. "Je n'ai rien à voir avec tout ça. Je ne suis pas Rokugani, et donc je ne suis certainement pas un Tonnerre. Pourquoi est-ce que ce Briseur d'Orage voudrait ma mort ?"

"Parce que vous êtes dans son chemin," dit le vieux Dragon. "Bien que nous ayons grandement changé en deux mille ans, le coeur de Rokugan accompagne toujours son Empereur. Vous avez vu le père de Kameru ? Vous avez vu de quelle manière les éclairs l'accompagnent lorsqu'il est en colère ou furieux ?"

"J'ai toujours pensé que les shugenja Ranbe étaient responsables de ça," dit Orin.

"C'est exactement ce que les Ranbe voudraient vous voir penser," dit Hisojo. "L'Empereur tire sa puissance de la terre elle-même. Les esprits lui obéissent, bien que certains ne lui obéissent pas toujours, comme les mortels. Derrière le nom de Yoritomo est concentré le pouvoir d'une nation entière. Le Prince Kameru est devenu cet Empereur, maintenant, et le Briseur d'Orage a réalisé qu'en dépit de son pouvoir, Yoritomo est simplement un homme. Un homme sans amis n'a personne vers qui se tourner, personne de qui tirer sa puissance. Même un Empereur ne peut rester seul. Je crois que c'est pour ça qu'ils vous ont fait enfermer. Lorsque Kameru a finalement obtenu le pouvoir de vous libérer, ils ont décidé de s'occuper de vous personnellement."

"Alors le Seigneur Hoshi m'a envoyé pour te sauver !" dit gaiement Meliko avec un petit bond.

"Attendez," dit Ishio, en se levant soudain et en entrant dans la conversation. "Comment saviez-vous qu'ils allaient forcément venir pour Orin ? Est-ce que vous avez planqué des Dragons partout dans la cité à attendre que le Briseur d'Orage fasse quelque chose ?"

Hisojo regarda calmement le Daidoji. "Vous seriez surpris, Grue," dit-il. "Nous suspections une atteinte à la vie de monsieur Wake depuis que Ranbe Ishihn a été assassiné."

"Assassiné !" s'exclama Orin. Il sentit ses genoux vaciller soudain. Ishihn était son ami depuis des années, depuis qu'il était arrivé à Rokugan. "Ishihn est mort ?"

Hisojo se tourna à nouveau vers Orin, les yeux compatissants. "Je suis désolé, monsieur Wake," dit-il. "J'aurais dû réaliser que vos gardiens ne vous l'auraient pas dit. Le corps de votre ami a été découvert dans les jardins du Palais, il y a presque deux semaines."

"Quels bâtards ! Ils ont dû le faire juste après être venu me voir," dit Orin. Le grand gaijin serra les dents de colère. Ishio posa une main sur l'épaule du jeune homme, pour essayer de le calmer. "Qui ? Par l'enfer, qui a fait ça ?"

"Quelqu'un," répondit Hisojo. "Le Briseur d'Orage a le pouvoir d'influencer les esprits grâce à des tetsukansen. Il a plié Kitsune Maiko et Ichiro Chiodo à sa volonté. N'importe qui aurait pu le faire. Il n'y a nul endroit dans Rokugan où vous seriez en sécurité, Orin Wake. Je crains que même ici, dans l'Usine, le Briseur d'Orage pourrait vous trouver."

Orin croisa les bras sur sa poitrine et commença à faire les cent pas. Son visage pâle était devenu rouge de colère, mettant en valeur sa barbe rousse. "Alors, que faisons-nous, maintenant ?" cracha-t-il. "Vous m'avez sauvé, Agasha, mais qu'est-ce que ça peut me faire ? Je vais devoir rester ici dans ces tunnels pour le restant de mes jours ? Je ne suis pas mieux que je n'étais avant !"

"Je peux encore vous aider," dit Hisojo, en enlevant ses lunettes et en les nettoyant avec le bord de sa robe. "Il est en le pouvoir du Dragon de vous renvoyer chez vous. Aussi loin de Rokugan, le Briseur d'Orage pourrait abandonner ses tentatives de vous tuer. Vous seriez effectivement éloigné de la vie de Kameru et ne seriez donc plus une menace."

Orin regarda le shugenja, les yeux écarquillés. "En Amijdal ?" demanda-t-il. "Mais ils ont déclaré la guerre à Rokugan. Ils ne permettront jamais à un véhicule Rokugani d'approcher de leurs frontières."

"Nous avons nos méthodes," dit Hisojo. "Si vous souhaitez partir, cela peut s'arranger."

"Merde, vas-y," dit Ishio. "Après tout ce qui s'est passé dans cette cité, je partirais si j'en avais l'occasion."

"Ouais," dit Meliko, assise sur le bord du lit, son petit visage recouvert de ses mains. "Le Briseur d'Orage est maléfique. Je m'en irais si j'étais toi, Yodotai."

Orin gratta sa barbe pensivement et regarda le sol. Il se tourna ensuite vers le Grue et la jeune Dragon. "C'est ça que vous voulez dire, alors ?" demanda-t-il. "Vous partiriez tous les deux si vous le pouviez ?"

Meliko et Ishio se regardèrent. Le Grue se tourna le premier vers Orin, le visage sévère. "Non," dit-il. "Je reconnais que non. Otosan Uchi vit un enfer et tout le monde pense que je suis un traître, mais je n'abandonnerai pas. Je vais rester ici avec Agasha-sama et voir ce que je peux faire pour l'aider."

"Ouais," dit Meliko, en se relevant aux côtés d'Ishio. "Moi aussi. En plus, les partisans du Briseur d'Orage ne sont qu'une bande de criminels. Je n'ai pas peur."

Orin regarda Hisojo. "Voila, vous avez votre réponse," dit-il. "Je reste."

Hisojo sembla surpris. "Vous restez ?" dit-il. "Vous en êtes certain ?"

"Il le faut," dit-il en haussant les épaules. "Comme vous l'avez dit, Kameru a besoin d'aide. Je ne vais pas l'abandonner maintenant, et je ne fuirai pas, pas après ce que ces raclures ont essayé de me faire. De plus, après ce que le Briseur d'Orage a fait à Rokugan, il pourrait venir ensuite en Amijdal, et j'aurais l'impression d'être un lâche si je devais vivre ma vie en sachant que je n'ai rien fait pour l'arrêter alors que j'en avais l'occasion."

Hisojo sourit. Son regard passa d'Orin à Meliko, puis à Ishio. "Et ils disent que c'est une génération décadente. Votre bravoure vous honore, monsieur Wake. Le Dragon Caché serait fier de vous avoir à ses côtés. Et vous aussi, Daidoji Ishio. Avec les récents développements, votre connaissance de Dojicorp pourrait nous être très utile."

"Et moi ?" dit Meliko.

"Et bien, nous verrons," dit Hisojo. "Je vais très vite revenir. J'ai un autre rendez-vous important, aujourd'hui. Pour l'instant, reposez-vous. Vous tous. Je pense que vous en avez besoin."


Sekkou jura à voix basse. Il aurait presque tout donné pour savoir ce qu'Inago préparait. Même son talent incomparable pour la surveillance ne parvenait pas à percer les systèmes de sécurité d'Inago ; Inago avait été le maître de Sekkou, après tout. Ces derniers temps, le Champion Sauterelle était tellement étrange, tellement imprévisible et indifférent. Inago n'avait jamais été le plus stable des individus. Un vrai génie l'était rarement, mais il y avait autre chose. Sekkou réalisa qu'il avait peur d'Inago, maintenant. Il espéra que l'ogre reviendrait rapidement avec la pierre kolat. Après, il pourrait trouver les réponses à ses questions.

"Vous cherchez des réponses ?" dit un grand homme, en s'avançant vers Sekkou dans le couloir. L'homme avait des petites tresses de cheveux noirs. Son visage sombre était couvert de tatouages brillants. Un gaijin des Royaumes d'Ivoire. Une paire de gros pistolets dorés venant des Royaumes d'Ivoire pendaient à la ceinture de l'homme. Cet homme ne lui était pas familier, mais Sekkou ne s'en souciait pas.

"Qui es-tu ?" demanda Sekkou. "Tu n'es pas un Sauterelle. Tu n'as rien à faire ici."

"Je suis Mazaqué, Inago Sekkou," dit-il, son accent Rokugani était accentué par les tons mélodieux de la langue des Royaumes d'Ivoire. "Et si je suis ici, c'est qu'il le faut."

"Ma tolérance pour les baratins mystiques est étonnament basse, mon ami," dit Sekkou. "Viens-en au fait rapidement, ou je vais te montrer les mesures de sécurité des Sauterelles."

"Des menaces," dit l'homme avec une grimace. "A quoi d'autre pouvais-je m'attendre de la part d'un voleur comme vous ? Le monde est devenu un lieu étrange et pourtant, Yoma a besoin de tels champions."

"Je t'avais prévenu, gaijin," dit Sekkou, en attrapant un petit boitier électronique à sa ceinture.

"Soif," dit l'homme.

Sekkou tomba soudain à genoux, étreignant sa gorge de douleur. Il n'avait jamais connu pareille souffrance. Il avait l'impression que tous les fluides avaient été arrachés de son corps. Chaque cellule de son corps mourait. Il arracha son casque et le jeta par terre, ouvrant sa bouche avec ses doigts pour qu'il puisse mieux respirer. Sa langue était trop gonflée pour qu'il puisse crier. Lentement, la douleur disparut, et Inago Sekkou releva la tête, ses yeux sombres emplis de colère.

"Qui es-tu ?" dit-il d'une voix rauque, alors que l'humidité revenait doucement dans sa bouche. Il attrapa son casque et le remit sur sa tête. "Un tsukai ?"

"Pas un tsukai. Je suis l'Oracle de l'Eau," répondit-il. "On m'a envoyé pour aider ceux qui vont annoncer les Tonnerres."

"Annoncer les Tonnerres ?" rit Sekkou. "Je pense que tu es au mauvais endroit."

"J'aurais tendance à être d'accord," dit Mazaqué avec un hochement de tête laconique. "De toute façon, je suis là. Mon don pour vous est simple, Inago Sekkou. Demandez-moi ce que vous voulez, une simple question, et la réponse sera la vérité. Choisissez sagement, et sachez que je suis réticent à offrir à une crapule comme vous le moindre soupçon d'omniscience, si petit soit-il. Quelque soit la réponse que je vous donnerai, elle ne sera pas facile à comprendre."

Sekkou se remit sur pieds d'un mouvement agile, observant l'homme attentivement. "Une question," dit-il. "Très bien, alors je sais ce que je vais demander."

Mazaqué croisa les bras et attendit.

"Qu'est-il arrivé ?" demanda-t-il. "Qu'est donc devenu l'homme qu'Inago était jadis ?"

Mazaqué sourit. "Une bonne question, voleur," dit-il. "Et il y a aura une réponse en trois parties, parce qu'un homme est défini par son esprit, son âme et son corps. L'âme d'Inago est morte il y a quelques temps. Son corps se trouve pour l'instant au Coeur de la Machine. Et son esprit, ou du moins ce qu'il en reste, est prisonnier du Briseur d'Orage."

"Quoi ?" dit sévèrement Sekkou. "Qu'est-ce que ça veut dire ? C'est une absurdité ! Qui est ce Briseur d'Orage ?" Il envisagea de descendre l'homme, mais il ne voulait plus subir son étrange magie à nouveau. "Peut-être devrais-tu venir avec moi. On pourrait discuter de ça dans mon bureau."

"Je vous ai expliqué tout ce que je voulais expliquer," dit Mazaqué avec un soupir. "Sommeil."

Inago sentit le sang soudain tambouriner à ses tempes. Sa vision se troubla, et il s'effondra sur le sol, inconscient. Mazaqué se retourna et s'enfonça dans les couloirs de la Machine, l'esprit déjà concentré sur sa prochaine destination.


"Alors, c'est quoi le problème, cette fois ?" demanda Yasu, en arrivant dans le hangar, furieux. "Ca fait deux jours qu'on glande ici à attendre que vous terminiez cette stupide 'Machine de Guerre'. Shizue seule sait ce que Munashi est en train de faire en ville alors qu'on est coincés ici."

Une dizaine de paires de petits yeux rouges observèrent Yasu depuis le hangar assombri. C'étaient les Fuzake, une petite famille de Nezumi qui vivaient dans les entrailles de Kyuden Hida. Sous la direction de Kaiu Toshimo, les ratlings étaient devenus des mécaniciens et des techniciens talentueux. C'était à eux de donner les touches finales à la Machine de Guerre Crabe. Derrière les nezumi, une énorme et sombre silhouette était dissimulée sous une bâche noire. Quelques étagères se trouvaient derrière elle, couvertes d'outils nezumi et de schémas techniques. Les nezumi étaient résolus à ne pas laisser Yasu regarder le véhicule tant qu'il n'était pas terminé.

"Arrêtez, Yasu-san !" dit un petit nezumi blanc. Il était vêtu d'une salopette de travail et d'une casquette de baseball des Berserkers. Il brandit une grande clé anglaise pour barrer le chemin du Quêteur. "Laboratoire de T'Chip est endroit délicat, pas besoin que vos grosses bottes-bottes écrasent tout partout et cassent des choses !" La créature faisait presque la moitié de la taille et du poids de Yasu, mais elle ne semblait pas avoir la moindre peur.

Hayato et Hatsu se tenaient dans l'encadrement de la porte, juste derrière Yasu. Hayato avait clairement l'air ennuyé, tandis qu'Hatsu observait par-dessus l'épaule de Yasu, essayant d'apercevoir ce qui trainait dans le labo. Sans utiliser les pouvoirs de son tatouage, il n'y parvint pas. Les Nezumi avaient l'habitude de garder leur lieu de travail dans l'obscurité. Ils pouvaient très bien voir avec une faible lueur, et l'éclairage artificiel puisait dans les précieuses ressources du Kyuden.

"Ecoutez, T'Chip," dit Yasu, en lança un regard sombre au petit nezumi. "On a une mission importante qui va échouer parce que vous ne parvenez pas à finir cette machine." Yasu enfonça un doigt dans la bâche qui recouvrait la masse. "Maintenant, est-ce qu'on va enfin pouvoir partir ?"

"Tengyu-sama, Toshimo-sama demande trop !" dit rapidement T'Chip, sa voix haut-perchée était irritée. "J'aimerais voir vous construire Machine de Guerre en moins d'un mois ! Pas possible ! Pas possible ! Reculez derrière ligne." Le nezumi désigna la ligne painte en jaune tracée à l'entrée du laboratoire. Le pied gauche de Yasu la dépassait légèrement.

"T'Chip, quand est-ce qu'elle sera finie ?" demanda Yasu.

"Reculez derrière ligne," répéta sévèrement le nezumi. Il désigna encore la ligne avec sa clé anglaise.

Yasu soupira. Aussi tétu qu'il était, il savait qu'il n'avait aucune chance d'égaler la patience du ratling. Fuzake T'Chip était un nezumi qui connaissait sa place dans le monde et qui attendait à ce que chacun connaisse également la sienne. Yasu fit un pas en arrière. "Ok, voilà," dit-il. "Bon, maintenant, combien de temps est-ce qu'il vous faudra encore ?"

T'Chip sourit, montrant de grandes dents blanches. "Elle finie," dit-il.

"Finie ?" s'exclama Hayato. "La Machine de Guerre est terminée ? Je pensais que vous disiez que ce n'était pas possible."

"Disais que c'était pas possible si vous essayez, Hiruma," répondit T'Chip. "Pas dit que c'était pas possible si Fuzake essayaient. Frères. Montrez."

Les autres nezumi coururent vers la bâche recouvrant la masse, gloussant d'excitation. T'Chip appuya sur un interrupteur à côté de la porte alors que la bâche glissait sur le côté, éclairant soudain le laboratoire d'une brillante lumière artificielle. Hida Yasu leva les yeux vers la Machine de Guerre pour la première fois.

"T'Chip," dit Yasu, la mâchoire ouverte. "C'est grand."

T'Chip jeta un regard à Yasu. "Bien sûr qu'elle est," dit le nezumi. "Plus grande qu'Akodo. Tengyu demandé ça spécialement."

En un mot, la Machine de Guerre était impressionnante. Elle faisait presque six mètres de haut et était faite d'un acier bleu sombre. Au contraire de sa cousine, Akodo, la Machine de Guerre Crabe n'avait qu'une vague ressemblance avec un samurai humain. Sa tête était plate, directement construite sur le torse. Son visage n'était qu'une simple fente horizontale. Le bras droit du robot était terminé par une grande griffe, équipée de lames acérées. Chacune de ces griffes luisait d'un étrange éclat vert. Le bras gauche était terminé par une main normale, bien qu'une paire de canons étaient posés sur l'avant-bras. Un grand tetsubo métallique était rangé dans son dos, les pointes d'acier du tetsubo étaient recouvertes du même métal vert que les lames de la griffe. Ses jambes étaient courtes et épaisses pour fournir un centre de gravité très bas, et deux réacteurs dépassaient du bas de son dos.

"Elle peut voler ?" dit Yasu, excité. Il désigna les réacteurs.

"Non, elle aussi aérodynamique que poisson mort," dit T'Chip, en hochant la tête. "Réacteurs sont pour sauter, et pour manoeuvres sous-marines. Machine de Guerre est amphibie, comme vrai crabe."

"Et la griffe ?" dit Hayato. "C'est quoi, ce métal vert sur les lames ?"

"Alliage de jade et d'acier," dit T'Chip. "Propre idée de T'Chip. Comme sur toutes les lames. Autres lames en pur acier des Forges Kaiu. Matière la plus solide de Rokugan."

Le front d'Hatsu se plissa. "L'acier ne se mélange pas au jade," dit-il. "Les ingénieurs Kaiu ont déjà essayé, auparavant. C'est un cristal, ça ne fond pas."

"Pas vraiment acier," sourit T'Chip. "Polymère très dense, combiné avec bonne dose de poudre de jade. Aussi tranchant que l'acier, mais pas aussi dur. Toutefois, ça marche super bien sur oni, je vous assure. Tetsubo a la même chose sur lui. Plastique va probablement s'abîmer après plusieurs semaines, mais T'Chip parie que les oni seront plus vite abîmés."

"Etes-vous sûr que ça va marcher ?" demanda Yasu. "Certaines créatures de l'Outremonde sont très sélectives à propos de leurs vulnérabilités."

T'Chip acquiesça. "Vraiment sûr. Kuni-Mokuna-sama a apporté quelques trolls qu'il a trouvé dans Bas-Quartier. Testé griffe en alliage jade-acier toute la semaine dans salle de derrière. Eux en mauvais état. Voulez voir ?" Les yeux de T'Chip brillèrent.

"Peut-être plus tard," dit Yasu. "Nous avons encore du travail à faire. Est-ce que cette chose pourra nous porter tous les trois ?"

T'Chip acquiesça, en faisant bouger la clé anglaise dans sa main. "Vous serrés, mais possible. Machine de Guerre a plus d'armes qu'Akodo, alors besoin deux personnes pour la conduire. Une pour diriger, une pour tirer. Il reste gros compartiment pour armes. Dragon peut se serrer dedans. Lui assez maigre."

Hé !" dit Hatsu.

"Ca me va," dit Yasu. "On peut l'essayer maintenant, T'Chip ?"

"Bien sûr," dit le ratling. "Peux vite vous montrer commandes de base. Pas dur à conduire, pas dur du tout. Tetsukami fait grosse part du travail. Reste à espérer qu'il vous aime. Suivez, mais marchez prudemment. Parfois, frères laissent choses sur le sol." T'Chip franchit la distance le séparant de la Machine de Guerre, ses pieds nus et roses se déplaçant souplement sur le sol d'acier.

"Ouais, en parlant de ça," dit Hayato, en regardant le monstrueux robot. "Toshimo m'a raconté qu'une Machine de Guerre a besoin d'un puissant nemuranai pour fonctionner. Quel est celui que vous avez utilisé pour Hida ?"

T'Chip se retourna vers eux. "Pas appelée Hida," dit T'Chip avec un hochement de tête. "Que pensez-vous que elle être ? Fier jouet Lion comme Akodo ? Non-non. Armure veut garder son ancien nom. Appelez-là Ketsuen."

"L'Armure du Samurai de l'Ombre," dit Yasu avec un sifflement. "Cette armure a appartenu au premier Hida. Comment est-ce que Toshimo est parvenu à convaincre papa de l'abandonner ?"

"Toshimo pas demandé. Tengyu-sama a donné," répondit T'Chip. "Lui dire qu'il est temps de lancer une nouvelle tradition."

"Alors, le robot est immunisé à la magie, comme Ketsuen ?" dit Hayato, en parcourant la surface d'Hida d'une main. Le métal sombre était froid au toucher, et l'éclaireur laissa un traînée de givre derrière le passage de sa main.

"Entre autre," dit T'Chip, en se grattant une oreille. "Bien, elle est prête à partir, maintenant, Yasu-san, Hayato-san." Le petit nezumi fit un pas en arrière et regarda le gigantesque robot qu'il avait construit. Les bavardages des nezumi plus petits jaillirent, autour de lui.

"T'Chip-patron ?" dit l'un d'eux. "Vous pleurez ?"

"Donnez juste une minute à T'Chip," dit T'Chip, en faisant un signe de main à son frère. "Toujours triste quand un travail comme ça est fini." Il prit un mouchoir dans sa poche et tamponna un de ses yeux.

"Merci, T'Chip," dit Yasu, en s'inclinant très bas devant le mécanicien nezumi. "Vous avez fait un travail incroyable."

"Remerciez-moi plus tard," gloussa le ratling. "Les Tetsukami sont choses amusantes. Ils ont leur propre volonté, pas comme machines normales. Même T'Chip pas sûr de ce que Ketsuen peut faire. Pas le temps de tester. Seul Ketsuen le sait, c'est sûr. Amusez-vous en la testant, ok ?"

"Comptez sur nous, T'Chip," dit Yasu, en grimpant l'échelle à l'arrière de la Machine de Guerre. "Pour ça, vous pouvez compter sur nous."


"Vous êtes le plus mauvais étudiant que j'ai jamais eu," grogna le Soshi.

"L'étude n'a jamais été mon point fort."

"Essayez encore," soupira le vieux Scorpion, en frottant son crâne chauve d'une main. "Lisez-les en partant d'en haut à droite."

"Mura keshintu ak karata vata ut miran ugulu zash--"

"Ugulu zaish," dit le Soshi avec une voix fatiguée. "Lisez-ça autrement et vous finirez par invoquer l'oni en vous. Par les dieux, vous êtes stupide !"

Ichiro Chobu envisaga d'assassiner l'homme pour la quarante-huitième fois aujourd'hui. Depuis presque une semaine, il rendait visite à la petite boutique puante d'herboristerie du Soshi, à l'ouest du Quartier Scorpion. Le vieil homme avait accepté d'apprendre à Chobu les textes du parchemin, et avait confirmé que c'était bien un parchemin d'invocation d'oni, mais depuis lors, les choses se ralentissaient. Chobu commençait à se sentir frustré. Il n'y était pas habitué. En dépit de son aspect extérieur plutôt brutal, le Blaireau était un homme très intelligent. Il était habitué à comprendre tout ce qu'il apprenait avec facilité, y compris la magie. Ca n'avait aucun sens. Il se pencha au-dessus de la petite table. Le parchemin Phénix volé était ouvert sur une petite table entre eux, illuminé par une simple ampoule qui pendait au plafond. Un pot d'encre, un caillou et une agrafeuse étaient posés sur les coins du parchemin, pour l'empêcher de se refermer.

Chobu soupira. "J'en ai marre de ces conneries," dit Chobu. "Je l'ai très bien prononcé et nous le savons tous les deux. Quand est-ce qu'on va vraiment s'occuper de ça pour de vrai ?"

Le vieux Soshi pâlit, clignant de ses yeux globuleux. "C'est d'un oni que nous parlons, ici, pas d'une voiture d'occasion. Vous ne pouvez pas invoquer l'une de ces créatures à la légère. Vous devez vous préparer. Vous devez prévoir toute éventualité. Le kanji du cercle d'invocation doit être dessiné à la perfection pour contenir son essence et pour définir sa forme. Le sacrifice de sang doit être préparé."

"Ces kanji dont vous avez parlé," dit Chobu, en regardant le parchemin. "Ce sont ceux-là ? Ceux dessinés avec un circle dans le bas ?"

"Mmh, oui, ce sont les runes d'invocations qui contiennent la bête et qui définissent ses dimensions. Ce doit être un cercle parfait. Mais vous oubliez l'important," répondit le Soshi. "En fait, invoquer un oni de Jigoku est toujours dangereux à l'extrême, en n'importe quelles circonstances. Je ne le ferais pas, si j'étais vous."

"Je vous ai engagé pour m'aider à invoquer ce foutu truc, non ?" demanda Chobu.

"Non, non, bien au contraire," dit le Soshi. "J'avais compris que vous vouliez simplement savoir ce que votre parchemin contenait. On peut gagner une grande connaissance de la magie en l'étudiant, même la maho. C'est sans doute pour ça que le Phénix qui... vous l'a prêté... l'avait dans sa bibliothèque, au lieu de l'avoir brûlé. J'ai accepté de vous aider à simplement traduire le parchemin."

"Et vous faites mal votre boulot," dit Chobu. "Je ne peux toujours pas lire ce truc."

Le Soshi détourna le regard un instant, en lèchant nerveusement ses lèvres desséchées.

"Ou alors, je le peux ?" sourit Chobu. "C'est ça, hein ? C'est tout à fait ça. Vous êtes en train de m'escroquer."

"Je ne vois pas de quoi vous voulez parler," répondit âprement le vieux shugenja.

"Vous m'apprenez les kanji de travers !" dit Chobu, en écrasant son doigt au milieu du parchemin. La petite table trembla. "Vous êtes en train de me faire avaler n'importe quoi pour que je continue à vous payer."

"Je n'ai pas besoin de votre argent," dit le Soshi d'un ton insensible. "Vous vous trompez."

"Non, j'ai raison," Chobu se rassit avec un grand sourire. "Vous êtes nerveux, je le vois dans vos yeux. Mais peut-être que ce n'est pas l'argent. C'est quoi alors ? Pourquoi ne m'apprenez-vous pas le sort ?"

"Peut-être parce que je n'ai pas envie qu'un maniaque comme vous invoque un oni au milieu de la capitale ?" dit le Soshi, en relevant ses épais sourcils broussailleux.

"Je n'y crois pas non plus," Chobu hocha la tête. "Vous m'auriez dénoncé aux Quêteurs. J'ai entendu dire qu'ils avaient toutes sortes de méthodes pour s'occuper des apprentis maho-tsukai, et très peu d'entre elles exigent qu'on laisse vos membres intacts. Non, il y a autre chose. C'est quoi votre problème, vieil homme ?"

"Je n'ai pas de problème," soupira l'homme. "Partez, s'il vous plaît. Ne revenez pas demain. Prenez le parchemin avec vous."

Chobu amincit les yeux en regardant le vieil homme, mais le Soshi se contenta de regarder ailleurs. Il ne parviendrait pas à le convaincre. Chobu haussa les épaules, et enleva la pierre, l'agrafeuse et l'encre du parchemin. Il le prit ensuite prudemment, le roula dans un étui, sauta sur la table, et projeta le vieil homme sur le sol.

"Par Jigoku !" cria le Soshi, surpris. "Qu'est-ce que vous faites ?"

"J'ai bien envie de vous étrangler un peu," dit Chobu, en serrant ses mains autour de la gorge de l'homme. "Vu que vous n'allez pas m'aider, je me suis dit que je n'avais rien à perdre." Il resserra encore.

"Très bien ! Très bien !" suffoqua l'homme. "Je vais vous le dire ! Je vais vous dire ce que vous voulez savoir !"

Chobu relacha la gorge du Soshi, bien qu'il le tenait toujours plaqué sur le sol. "C'est mieux," dit-il. "Parlez. Pourquoi est-ce que vous m'appreniez le sort de manière incorrecte ?"

"C'était une leçon de patience," toussa le Shoshi. "Ceux qui sont impulsifs sont rapidement consumés par la maho, comme des coquilles vides et folles, dangereuses pour elles-même et pour les autres. Je voulais être sûr que vous étiez sérieux."

"Comme c'est attentionné." Chobu se pencha très près du visage de l'homme, attrapant les tempes de l'homme avec ses grandes mains. "Est-ce que j'ai l'air sérieux ?" demanda-t-il.

"Oui," dit rapidement le vieil homme.

"Bien," répondit Chobu. "Et maintenant ?"

"Il y a un endroit," dit le Soshi. "Un endroit où vous pourrez en apprendre plus. Un maître de la maho vit là-bas, et il apprend à ceux qu'il juge dignes. Il m'a appris, pendant un temps très court, jusqu'à ce que je prenne peur de son pouvoir et que je m'enfuie. C'est dangereux, malgré tout. Vous pourriez ne pas y survivre."

"Bien," répondit Chobu. "Je suppose que le monde sera meilleur sans moi. Je vais prendre le risque. Où est cet endroit ? Qui est ce maître ?"

"On appelle cet endroit le Bas-Quartier," dit le vieil homme, "et le maître est une créature appelée le Kashrak."

Chobu sentit un frisson passager, comme s'il venait de signer son arrêt de mort. Pendant un instant, il hésita. Il pensa à s'en aller et à jeter le parchemin dans une poubelle. Non. Il était arrivé jusque là. Yoritomo VI était peut-être mort, mais le Clan de la Mante devait toujours du sang à Chobu. Il devait arriver au bout de tout cela. "Dites-m'en plus," dit Chobu.

"Vous le regretterez," dit le Soshi.

"Je sais," dit Chobu. "Racontez-moi..."


Inago était assis sur le bord de la scène dans le Coeur de la Machine. Ses épaules étaient affaissées à cause de la fatigue. Sa main s'avança vers le masque qui recouvrait son visage, puis s'écarta. Elle s'écartait toujours. Il ne pouvait pas retirer le masque. Pas encore. Juste encore un peu de temps...

Les ombres du coin le plus éloigné du Coeur semblèrent s'intensifier pendant un instant. Une grande silhouette émergea des ténèbres. Il portait l'armure lisse de plastacier des policiers Shinjo, mais sans aucun insigne de rang. Un mempo antique recouvrait son visage, représentant le visage torturé d'un oni effrayant. Il tenait une longue lance dans sa main, un Ot-Nag des Vierges de Bataille. Son armure et sa lance semblaient avoir été repeints en noir, ou avoir été plongés au coeur d'un feu intense.

"Un Moto," dit Inago, en murmurant presque. "Il a envoyé un Moto..."

"Vous avez bien travaillé, Inago," dit l'homme, en observant la merveille d'horreur et de technologie qu'était le Coeur alors que ses talons résonnaient sur les pavés. "Malheureusement, ce n'est pas encore assez. Le Briseur d'Orage vous adresse ses respects. Je suis Yotogi."

"Etes-vous un autre de ses lieutenants ?" demanda Inago.

"Non, rien d'aussi formel," gloussa-t-il. "Je suis en ville pour une autre affaire et le Briseur d'Orage m'a demandé de faire un saut ici et de m'assurer que tout marche comme sur des roulettes. Vous pouvez me considérer comme un conseiller indépendant. Je m'entraîne depuis trois cent ans aux côtés de mon dernier père, Moto Tsume, alors vous pouvez dire que j'ai un peu d'expérience pour ce genre de choses. Je suppose que le Briseur d'Orage a réalisé que vous ne pouviez pas détruire Rokugan sans un bon Moto à vos côtés."

"Vous êtes venu pour me tuer, alors," dit Inago.

"Vous tuer ?" les orbites du mempo de la créature brûlèrent d'une aura blanche pendant un instant. "Et bien, ce serait superflu, n'est-ce pas ? Non, je suis venu pour vous conseiller sur la dernière partie de votre opération, pour m'assurer que tout se fera sans erreurs. Aussi longtemps que tout se passera comme prévu, je resterai en dehors de votre chemin. De plus, je ne connais rien à la technologie moderne. Je n'en ai pas l'usage. Je suis un semeur de mort de la vieille école. Par contre, je peux peut-être vous donner quelques conseils, Inage-san. Nous deux avons beaucoup en commun. Vous préparez une attaque contre le Palais, n'est-ce pas ?"

Inago acquiesça. "J'ai déjà informé mon lieutenant. Il rallie les troupes en ce moment."

"Bien, bien," dit Yotogi. "Les murs du Palais doivent tomber pour la troisième fois, et alors tout pourra continuer."

"Et après ?" dit Inago. "Est-ce que le Briseur d'Orage a donné ses ordres pour après ?"

Yotogi était en train d'observer un petit écran de télévision, un des nombreux écrans qui couvraient les murs. Il releva les yeux et retira son mempo pour révéler un visage si beau qu'il était presque efféminé. "Après ?" dit Yotogi. "Il n'y a aucune mention d'après. Votre seule tâche est de faire tomber les portes du Palais. Peut-être qu'il n'y aura pas d'après."

Inago resta silencieux.

"Est-ce que ça pose un problème ?" demanda Yotogi.

Inago ne répondit pas.

"J'ai dit, est-ce que ça pose un problème, Sauterelle ?" demanda encore Yotogi. La main du Moto resserra sa prise sur son naginata.

Inago tira le pistolet à sa ceinture, visa la poitrine du Moto et tira six fois. La créature souillée s'effondra sur le sol, la poitrine fumante, haletant pour retrouver une respiration qui ne venait pas. Inago sourit de triomphe en enlevant le masque de son visage. Des cables sortaient de ses orbites et de ses lèvres. Ca n'avait plus aucune importance, maintenant. Son peuple était libre à nouveau, libre de répandre la terreur comme ils le voulaient, et n'étaient plus les jouets d'un sombre aliéné.

En réalité, il n'était jamais parvenu à atteindre son pistolet. La douleur parcourait son corps comme un feu liquide. Des étincelles sortaient de sa main et sa poitrine. Les impulsions nerveuses n'avaient jamais pu quitter son cerveau torturé. Inago voulu tomber à genoux et pleurer. Au lieu de ça, son corps resta debout, et s'inclina devant le Moto corrompu.

"Ah," dit Yotogi. "Donc, ça ne pose aucun problème. Bien." Il se remit à contempler l'écran. "Tout semble donc continuer comme prévu."


Inago Isek essuya la sueur de son front avec un linge humide. Il faisait glacial, mais il transpirait quand même. La peur maintenait cette chaleur en lui. Tout près, quatre grands hommes en vêtements noirs gémissaient et juraient alors qu'ils essayaient de soulever une grande caisse noire à l'arrière d'une camionette sans marque. Isek gardait un oeil sur la rue, à l'arrière du garage, mais il surveillait attentivement la procédure de chargement. Un des hommes trébucha et l'extrémité de la caisse fut déséquilibrée. Les autres crachèrent, jurèrent et se démenèrent pour garder l'équilibre.

"Hé, faites attention avec ça !" dit-il énervé, en s'avançant rapidement et en frappant l'homme à l'arrière de la tête. "Vous n'avez donc aucune idée de ce qui peut se passer si vous laissez tomber ça ?"

L'homme hocha la tête. Isek soupira. Bien sûr, Sekkou ne leur avait pas dit ce qu'il y avait à l'intérieur de la boite. De stupides gangsters comme ça n'avaient pas besoin de le savoir.

"Faites attention, ok ?" demanda Isek, en grattant le sommet de sa tête rasée. "Cette boite est pleine de composants de valeur. Pensez à l'armageddon, les gars. Vous avez déjà entendu parler des Quatres Cavaliers des Amijdal ?" Certains d'entre eux acquiescèrent. "Ouais, ben, il faut considérer que cette boite, c'est Maladie." C'était son nom, après tout. C'est ainsi qu'Isek l'avait appelée.

"Isek !" cria un jeune garçon, en remontant les marches hors d'haleine.

"Oui," répondit rapidement Isek. Il ne connaissait pas le nom du garçon et s'en fichait franchement. C'était l'un des six gamins du quartier qu'il avait payé dix hyakurai pour garder un oeil sur la rue. Le Sauterelle croisa les bras devant sa poitrine, attendant une réponse.

"Shinjo !" dit le garçon, en s'appuyant contre le mur pour reprendre son souffle. "Un Shinjo et une Vierge de Bataille !"

Isek rétrécit la fente de ses yeux. "Dans ce quartier ? Ils doivent en savoir pas mal. Ils viennent par ici ?" demanda-t-il.

"On dirait," dit le garçon.

Isek soupira. "Les chevaliers pourpres sont toujours assoiffés de justice." Il se tourna vers les quatre hommes, qui venaient juste de charger Maladie à l'arrière de la camionnette. "Hé, vous quatre," dit-il. "J'ai un autre boulot pour vous."

"Ce n'est plus un chargement, hein ?" grogna l'un d'eux, en massant son épaule douloureuse. Bien que petit, Maladie pesait presque un quart de tonne.

"Juste un peu," répondit Isek. "Après tout, quelqu'un devrait bien transporter les corps des Licornes pour qu'ils ne puissent pas être trouvés." Les hommes rirent tous les quatre. Le Sauterelle sortit une petite valisette de plastique d'un sac dans son dos et en sortit un ordinateur portable. Il le posa sur le sol, tirant un cable de l'ordinateur et le connectant dans une prise de son casque.

"Tu as dis qu'ils étaient deux ?" demanda Isek au garçon. Le garçon acquiesça, et Isek se mit à taper.

"Qu'est-ce que vous faites ?" demanda l'un des hommes.

"Les Sauterelles sont puissantes, mais la Machine est partout," dit Isek avec un sourire. Ses yeux étaient rivés sur l'écran vert de l'ordinateur. "Mais quelqu'un avec la connaissance appropriée peut parler avec la voix de la Machine. Le contrôle et les fausses directives sont la puissance. La communication, c'est la puissance. Détruire la Machine ? Bah, des foutaises. Je suis la Machine."

Les gangsters se regardèrent, incertains. Ils ne semblaient pas avoir compris.

Isek soupira. La poésie dépassait bien des gens. "J'ai brouillé leurs communications," expliqua-t-il laconiquement. "Ils ne peuvent pas appeler à l'aide. Maintenant, allez les tuer."


"Cette salle de bain empeste encore plus que les égouts de Kashrak," dit Zin, en quittant la salle de bain de l'hôtel avec un air résolu. "J'espère que nous pourrons bientôt quitter cet endroit, Kenyu."

Kenyu releva les yeux de son carnet à dessins et ouvrit la bouche pour répondre, mais il s'arrêta soudain, les yeux écarquillés.

"Quoi ?" dit Zin. Elle se regarda puis reposa les yeux sur Kenyu. Sa peau verte et humide brillait doucement dans la lumière de la chambre d'hôtel. "Ah, j'oubliais l'illusion de pudeur humaine." Elle replongea rapidement dans la salle de bain et en sortit avec un t-shirt ample et un short blanc, d'autres vêtements que Sumi lui avait prêté. "Maintenant, est-ce qu'on peut parler sans que vous me regardiez comme un morceau de viande, Kenyu ?"

"Euh, peut-être," dit le Licorne avec un large sourire. "Ca dépend de quoi vous voulez parler ?"

"De cet endroit, cette cité," dit Zin, en s'avançant jusqu'à la fenètre et regardant entre les stores. L'éclat psychédélique des néons scintillait sous ses yeux. "Ce n'est pas comme Otosan Uchi."

"Soshi Toshi est autre chose," acquiesça Kenyu. "Vous auriez dû voir cet endroit il y a dix ans. Le bordel total. Ils ont à peine réparé les dégats depuis la Guerre des Ombres. Puis, le Clan du Criquet est arrivé et a dépensé de l'argent pour que le Scorpion les laisse construire des casinos. Depuis lors, ils n'ont rien arrangé, mais ils ont fait du bon boulot en nettoyant la surface et en construisant des bâtiments au sommet des décombres."

Zin se retourna, un air soucieux sur le visage. "Ils n'ont jamais nettoyé toutes les vieilles ruines ?" dit-elle. "Il pourrait encore y avoir des créatures qui vivent dedans, des restes de l'armée d'Akuma."

"Ouais, vous avez les émeutes occasionnelles de gobelins," dit Kenyu. "Mais ce n'est pas un gros problème. Le seul endroit vraiment dangereux, c'est Shiro no Soshi, les ruines du Chateau de l'Organisation. Les Quêteurs Crabes sont très présents, ici. Tous les mois ou presque, ils se baladent dans la cité et descendent des créatures jusqu'à ce qu'ils se sentent satisfaits d'avoir fait le nécessaire." Kenyu continuait à dessiner en parlant, mais sa voix était rapide et on le sentait excité. Il avait plus l'air de raconter une histoire que de citer l'histoire locale.

"Vous savez beaucoup de choses sur cet endroit," dit Zin, en s'asseyant devant la table proche. "Vous venez de cette cité ?"

"Non, non," gloussa-t-il. "Je suis né Licorne et j'ai été élevé au bon vieux Shiro Iuchi, l'endroit le plus balayé par les vents de Rokugan. Je voyage simplement beaucoup. Et j'essaie de me souvenir de ces choses."

"C'est juste," dit Zin avec un petit sourire. "Vous allez écrire un livre, n'est-ce pas ?"

"Oui, et ce jour-là, je serai célèbre," dit-il. "Je vais écrire un livre sur tout ce que j'ai vu, et croyez-moi, Zin-chan, j'ai vu pas mal de choses. Des gens me paieront pour entendre ce que j'ai vu. Hé ! Je parie qu'ils pourraient même en faire un film !"

"Je suppose qu'ils pourraient engager Akodo Daniri pour jouer votre rôle," dit Zin, plongée dans ses pensées.

"Non," répondit Kenyu. "Il est trop grand. Je préfèrerais Usagi Katsu." Le jeune shugenja Licorne gribouilla encore dans son carnet pendant quelques instants, puis il releva les yeux vers Zin. "Euh... avez-vous l'intention de vous sêcher ?" demanda-t-il. Zin était toujours dégoulinante d'eau de la douche. Ses habits étaient collés à son corps, et ses cheveux pendaient autour de ses épaules.

"C'est confortable, pour moi," dit-elle avec un haussement d'épaules. "Plus nous nous approchons de Shinomen, plus mes instincts naturels reviennent. Je suis une créature de l'eau. Je suis désolé, Kenyu, je vous ai offensé ?"

Kenyu s'éclaircit la gorge, en écartant les yeux. "Et bien, franchement, ca me distrait un peu," dit-il.

"Vraiment," Zin souleva un sourcil et se pencha sur la table. "Comment ça ?"

Kenyu écarta vivement le regard à nouveau. "Euh, changeons de sujet," dit-il. "Je pensais à vos jambes."

Zin eut l'air surprise. "Vraiment ? Ce doit être la fameuse subtilité Licorne dont Sumi m'avait mis en garde."

"Euh, ce n'est pas ce que je voulais dire," dit Kenyu en rougissant et en la regardant à nouveau. "Je voulais dire que j'ai étudié un peu les naga. J'ai lu toutes sortes de mythes et de légendes à ce sujet."

"Les naga ne sont pas un mythe, Kenyu," protesta Zin.

"Ben, deux jours plus tôt, ils l'étaient pour moi, Zin-chan," répondit-il.

"C'est vrai," acquiesça-t-elle. "Continez."

"Et bien, je pensais que votre peuple était à moitié serpent," dit Kenyu. "Les images vous décrivent avec des queues de serpent à partir de la taille et à la place de vos jambes."

"Oui," dit Zin, ses yeux s'abaissèrent légèrement, et son sourire disparut doucement.

"Les légendes disent que les femmes Naga peuvent choisir leur forme, et passer à volonté des jambes à la queue. Vous pouvez faire ça ?" demanda Kenyu.

Zin ne dit rien. Elle se releva et marcha lentement vers la salle de bain. "Je préfèrerais ne pas parler de ça," dit-elle.

Kenyu remua nerveusement, refermant son carnet à dessin entre ses doigts tout en se levant pour la suivre. "Qu'est-ce que j'ai dit ?" dit-il, tracassé. "Je ne voulais pas vous offenser, j'étais juste curieux."

Zin se retourna, les yeux montrant sa colère. "Vous voulez une réponse, Licorne ?" cracha-t-elle. "Très bien, voilà votre réponse. Je suis une Abomination, une créature, comme le Kashrak. L'Akasha n'a pas besoin des Abominations. Lorsque la Blessure de l'Akasha sera soignée et que les Naga seront libérés de leur sommeil, je me livrerai à la clémence de la Qamar, sans rien espérer. Vous savez pourquoi ?"

Kenyu hocha légèrement la tête.

"Non," dit-elle, la voix un peu choquée. "Moi non plus, plus maintenant. Mon coeur est celui d'une naga, mais j'ai passé trop de temps avec les humains. Je commence à penser comme eux. Je ne veux pas que l'Akasha me rejette parce que je suis différente, mais je ne peux pas laisser ma famille mourir. Je ne veux pas que Kashrak me traque éternellement non plus." Elle s'assit au bord du lit, les épaules basses. "Il n'y a rien... rien que je puisse faire. Dans tous les cas, je suis prise au piège."

Kenyu s'assit à côté d'elle et s'appuya sur ses genoux. "Je sais ce que vous ressentez, Zin," dit-il.

"Je vous remercie pour votre sympathie, mais j'en doute," dit-elle, en se penchant en avant et en couvrant son visage de ses mains.

"Non, vraiment," dit-il. "Je le sais vraiment. Je n'ai jamais été diplomé à l'école de shugenja Iuchi. Je ne parviens qu'à lancer deux ou trois sorts. A part ça, les kami n'ont rien à faire de moi. Ma mère était une Vierge de Bataille et mon père en aurait été une aussi, s'il l'avait pu. Ils rirent de moi lorsque j'ai dit que je ne voulais pas devenir magistrat. Ils rirent encore plus lorsque j'ai décidé de devenir shugenja comme mon oncle. Ils ont cessé de rire lorsque j'ai quitté l'école, acheté ma moto, et commencé à écrire. Je n'ai même pas osé rentrer à la maison depuis lors."

Zin le regarda. "Avez-vous peur que votre famille soit en colère ?" demanda-t-elle.

Kenyu rit. "Maman ? Non. Pas du tout. Elle aurait fait un signe de tête pour me montrer son désaccord, puis elle aurait utilisé ses contacts pour me trouver un job de mécano chez Ide Motors ou quelque chose du genre. Un super boulot bien ennuyeux et lobotomisateur pour m'écarter et me punir de ne pas être né Otaku. Où alors, je peux garder ma vie. Une vie d'ermite, de vagabond, sans ami, sans foyer, sans avenir et avec une moto pourrie."

"Mais vous avez dit que vous alliez devenir célèbre," dit-elle.

"Ouais, c'est un beau rêve," dit-il. "Mais je pense que vous avez autant de chance d'avoir une queue que moi de devenir un écrivain célèbre. Ok, c'est vrai, je n'ai pas un gigantesque lézard maho-tsukai qui me cherche pour me tuer mais je sais ce que c'est, d'être traqué. Par Kamoko et Otaku, j'en connais un bout sur le sujet."

Zin inclina la tête, curieuse. "Si vous détestez les Otaku à ce point, pourquoi priez-vous toujours les Tonnerres Licornes ?"

"Je ne déteste pas les Otaku !" dit-il rapidement. "C'est juste que... je ne les comprends pas. Je dois suivre mon propre chemin, mais j'aimerais malgré tout qu'ils soient fiers de moi. Ca a un sens, pour vous ?"

Zin leva pensivement les yeux au plafond, puis les reposa sur Kenyu. "Non," dit-elle. "Mais je peux avoir l'air compréhensive si ça vous fait plaisir."

Kenyu la regarda, confus. Elle fit soudain un grand sourire et éclata de rire. "Je suis désolée, Kenyu," dit-elle, en posant un bras sur son épaule. "Je n'ai pas pu résister. Je comprends. Et je me sens bien mieux maintenant, vraiment. Merci."

"Tant mieux," dit-il. "Parce que je n'ai pas compris un mot de tout ce charabia sur l'Akasha non plus."

"Comment ?" Elle attrapa une poignée de cheveux et tira.

"Ouch !" cria le Licorne. Il se tordit pour essayer d'écarter la main de Zin. Et il finit par se retrouver avec ses poignets dans chaque main et elle collée contre le mur. Zin leva un sourcil, mais n'essaya pas de se dégager. "Encore cette subtilité Licorne, hein ?" dit-elle. Kenyu rougit.

"Je suppose," répondit-il, en essayant de se concentrer sur ses yeux. Il sentit une chaleur monter en lui, alors qu'il la tenait. Il se pencha vers elle et ferma les yeux.

La porte s'ouvrit avec grand fracas. Kenyu et Zin se retournèrent rapidement, se tenant tous les deux de chaque côté du lit. Trois grandes femmes en vestes de cuir et en jeans déchirés se tenaient devant la porte. La première hocha légèrement la tête et sourit.

"Comme c'est bizarre," dit la femme. Ses cheveux étaient très noirs et liés en une queue de cheval, à la manière des Vierges de Bataille. "Tu ne le sais pas, Iuchi ? Les relations inter-raciales, ça ne marche pas. Tu devrais te trouver une gentille fille Licorne, tu sais ? Une sans branchies."

"Par Jigoku, qui êtes-vous ?" grogna Zin. Elle tendit instinctivement la main vers son collier, mais se rappella qu'elle l'avait laissé sur l'évier de la salle de bain.

"Shinko Misato," dit la femme. Elle sourit pour révéler une bouche remplie de crocs acérés. "Je t'ai cherché partout, Zin."


"Par le Sang de Fu Leng !" jura Keijura. Il jeta l'enveloppe à travers la pièce, où elle toucha le mur et tomba par terre. Le jeune journaliste enfouit son visage dans ses mains, penché sur son bureau. Ce n'était pas possible. Ca ne pouvait pas arriver. Il ne pouvait pas annoncer ça.

La lettre était toujours devant lui, chiffonnée, la seule chose qu'il n'avait pas remis dans l'enveloppe.

KEIJURA

CE QUI SUIT POURRAIT INTERESSER KTSU. SI CETTE NOUVELLE N'EST PAS ANNONCEE DANS LES 48 HEURES, ELLE SERA DONNEE A D'AUTRES FACTIONS MOINS SYMPATHIQUES DES MEDIAS.

Ca faisait un jour qu'il gardait ça pour lui, mais maintenant, il devait faire un choix. L'enveloppe avait été déposée dans son bureau la veille. Il avait passé la journée entière à lire et relire le contenu, et à vérifier que c'était la vérité. Et ça l'était. L'enveloppée n'avait pas été affranchie. Tout était tapé soigneusement avec un ordinateur. Il n'avait aucune idée de qui l'avait laissé dans son bureau et de comment ils étaient entrés. Il savait qu'il ne pourrait pas annoncer ce qui était dedans. Il n'en était pas question. Pas s'il voulait encore dormir la nuit. Les fantômes de Medinaat-al-Salaam hantaient toujours ses rêves pour cette stupide propagande nationaliste qu'il avait annoncé après le bombardement du Feu du Dragon. C'était pire, en un sens. C'était plus personnel. Il s'empara du téléphone, composant le numéro pour la centième fois.

"Salut, je ne suis pas là pour le moment. Probablement en train de sauver le monde ou un truc du genre. Laissez-moi un numéro et je vous rappellerai." Un bip mécanique se fit entendre. Keijura raccrocha le téléphone. Ce n'était pas le genre de nouvelles que vous pouviez laisser à une machine.

"Merde," dit Keijura. "Merde, merde, merde...." Il frappa ses mains l'une contre l'autre en s'écartant de son bureau. L'enveloppe blanche se trouvait là où il l'avait jetée, se moquant de lui. A l'intérieur se trouvaient des cassettes, des enregistrements, des certificats de naissance. Tout était très soigeneusement rangé, et tout ce qu'il y a de plus officiel. Quelqu'un avait fait un travail de fou, mais pourquoi ?

La réponse était évidente, pourtant. Si tu te transformes en cible, attends-toi à ce qu'on te tire dessus. C'était l'une des maximes des journalistes. Ce n'était pas une devise que Keijura adorait ; il ne se considérait pas comme un journaliste du genre exploiteur. Toutefois, c'était la vérité. Il devait l'annoncer avant que quelqu'un d'autre le fasse. Il ne restait plus beaucoup de temps. Les meilleures nouvelles viennent d'un ami, finalement. Il prit à nouveau le téléphone.

"Bonjour, Yakamura-san ?" dit Keijura. "Oui, c'est Keijura. J'ai une histoire que je dois annoncer. Ce soir. Ce doit être annoncé ce soir, et c'est moi qui doit le dire."

Keijura s'arrêta, écoutant la réponse de son directeur. Un tas de bêtises à propos de la semaine chargée, à propos du fait qu'il ne restait pas assez de temps pour les nouvelles de ce soir, à propos du fait qu'un jeune journaliste comme Keijura ne devait pas bondir comme ça pour des bêtises à la dernière minute. Keijura les ignora toutes patiemment. Finalement, Yakamura conclut sa tirade en demandant à Keijura de quoi parlait son histoire.

"Akodo Daniri," dit Keijura, en ramassant l'enveloppe qui traînait par terre.


"Etes-vous prêt, Shougo ?" demanda Rachid. "Etes-vous prêt à réessayer ?"

L'ise zumi acquiesça. Hitomi Shougo tentait d'avoir l'air courageux, mais il était trahi par sa propre anxiété. Sa tête chauve brillait d'une sueur froide et ses lèvres vibraient de peur. Ses frères se tenaient à côté de lui, le regardant avec des expressions mécontentes. Les quatre hommes se tenaient dans un parc, au centre de ce qui fut jadis la Cité du Foyer Sacré. Les arbres autour d'eux étaient flétris et torturés. L'herbe était noire, desséchée et épaisse. Au loin, ils pouvaient entendre les hurlements tourmentés des Byoki toujours présents.

Hitomi Shougo s'assit les jambes croisées sur le sol et tomba en transe. Il avait passé toute la journée d'hier et la plupart de celle d'aujourd'hui à faire ça, à étendre son esprit à cet endroit souillé, à chercher l'âme d'un oni mort. Zul Rashid se tenait à quelque distance, l'observant avec ses étranges yeux rouges. Le sorcier gaijin était sinistre mais compatissant. Lui seul comprenait le genre de sacrifice que Shougo faisait.

Shougo ouvrit les yeux une fois de plus, ouvrant ses perceptions au monde des esprits. Immédiatement, un tourbillon de visages tourmentés et de mains déployées l'entoura. Les morts récents étaient toujours les pires. Ils pensaient avoir tout perdu et n'avaient pas encore eu le temps de s'ajuster à leur nouvelle existence. Ils étaient toujours en colère, parfois confus et parfois violents. La Cité du Foyer Sacré grouillait de fantômes de morts récents, des milliers de gens qui ont été tués par les oni ou dont la vie a été emportée par la peste que les Byoki portaient. Ils pouvaient sentir la conscience que Shougo leur ouvrait. Ils l'appelaient. Ils réclamaient son attention. Ils transperçaient son esprit avec des griffes de glace. Il endurcit son âme et détourna les yeux de ceux-ci.

"Tadaka," dit-il, la voix résonnant comme s'il se trouvait dans les deux mondes à la fois. "Je cherche l'esprit de Tadaka no Oni, le Captif. Je réclame sa présence."

Beaucoup d'esprits disparurent. L'oni était un puissant esprit ; un homme qui l'appelait volontairement était soit fou, soit aussi puissant que lui. Dans tous les cas, il fallait l'éviter.

"Tadaka !" demanda à nouveau Shougo. "Je veux que vous m'ameniez l'esprit de Tadaka no Oni !"

Les esprits restants commencèrent à tourbillonner avec énergie, excités par les émotions de Shougo. Shougo commençait à frissonner de manière incontrôlable.

"Nous devrions arrêter ça," grogna Mayonaka, en regardant Rashid avec des yeux mi-clos.

"Shougo n'est pas en état de continuer," ajouta Asahi, en s'agenouillant à côté de son frère, avec un visage soucieux.

"Il n'est pas en danger," dit Rashid. "Mon glyphe devrait empêcher les esprits de s'approcher assez près pour pouvoir le blesser." Un cercle blanc légèrement lumineux entourait les trois frères ise zumi. Zul Rashid lui-même se tenait hors du cercle de pouvoir. La corruption de Kaze no Oni s'était suffisamment infiltrée en lui pour que ces glyphes contre le mal lui causent une douleur terrible. L'Eglise du Samurai de l'Ombre lui apportait toujours la paix, mais il se demandait combien de temps il pourrait encore y entrer, avant que le sanctuaire ne le rejette.

"Vous êtes fou, gaijin," dit Mayonaka. L'ise zumi noir croisa les bras devant sa poitrine alors qu'il dévisageait Rashid.

"Vous êtes en train de le tuer," ajouta Asahi, en passant une main énervée sur le front de Shougo. "La douleur physique est une chose, mais cette torture mentale va dévorer son esprit."

"Notre vie n'est plus la nôtre depuis longtemps, vous ne vous en rappelez pas, mes frères ?" demanda Shougo avec un timide sourire. "Le marché que nous avons passé, il y a bien longtemps, pour sauver Mayonaka ? Aucun d'entre vous ne se rappelle de ce que le Seigneur Hoshi nous a dit, ce jour-là ?"

"Aucun couard ne peut courir assez vite pour empêcher la mort de le rattraper..." dit Mayonaka, en regardant Shougo.

"Mais un vrai héros vit pour toujours," termina Asahi.

"Vous ne voyez pas ?" demanda Shougo, le visage devenant mortellement pâle. "C'est notre destin. Le Briseur d'Orage construit une armée, ici, une armée d'oni et de mort-vivants pour le Jour des Tonnerres. Si Rashid peut trouver son père, il peut mettre un terme à tout ceci. Nous devons l'aider, même si ça entraîne ma mort. C'est le choix que j'ai fait, mais j'aimerais que vous le compreniez, mes frères..." Shougo tomba en arrière, le corps tremblant légèrement alors qu'il tenait ses bras autour de sa poitrine. Mayonaka et Asahi observèrent leur frère en silence, leur visage était sérieux.

"A votre place, khadi, je prierais pour que tout ceci fonctionne," dit Mayonaka.

Zul Rashid ouvrit la bouche pour répondre, mais un rire saccadé rompit immédiatement le silence. Mayonaka et Asahi se mirent immédiatement en état d'alerte, accroupis dans des positions de combat.

"Un Byoki ?" demanda Asahi.

"Non, pas un Byoki," répondit Rashid. "Restez dans le cercle. J'ai le sentiment que ceci est ce que nous attendions."

Une créature vert pâle apparut soudain au bord du parc. Elle était grande et bulbeuse, une créature sans traits de presque trois mètres de haut. Elle vacillait en bougeant et sa chair transparente était emplie de choses inconnues et étranges. Des chaines brisées, noires de corruption, perçaient sa chair et traînaient sur le sol, dans son sillage. Une paire de fentes qui semblaient être des yeux pivotèrent pour s'orienter vers Hitomi Shougo. Une gerbe d'étincelles bleues surgirent alors qu'il tentait de traverser les limites du glyphe de Rashid, et ses yeux se rétrécirent alors qu'il se préparait à réessayer.

"Non, Tadaka," dit Zul Rashid avec une voix autoritaire, en parlant dans la langue de l'oni. "Il n'est que le messager. Je suis celui qui t'a invoqué. Si tu connais la colère dans ton coeur infect, étanche ta soif sur moi."

La créature bizarre se tordit là où elle se trouvait sur le sol. Ce qui semblait être une tête s'inclina légèrement alors qu'elle observait le Phénix corrompu. Un bruit horrible se fit entendre alors qu'une autre fente apparaissait pour lui servir de bouche. Des morceaux de viande en lambeaux pendaient de ses lèvres alors qu'il souriait à Zul Rashid. "Fils de Shiba," dit-il, en parlant lui aussi dans l'étrange langue en dents de scie des démons de Jigoku. Sa voix était caverneuse comme celle des esprits, mais il se répercutait des claquements humides et des petits gargouillements. "Le Champion qui ne fut jamais. Si loin tu es venu pour retrouver le chemin de tes frères. Pour mourir, tu es revenu."

"En effet," dit Rashid. "Tu es perspicace. La seule question maintenant, c'est : qui vais-je emmener avec moi ?" Rashid tendit sa main droite, et un cimeterre brillant d'électricité apparut.

L'oni éclata de rire. "Tu penses pouvoir me blesser, Phénix ? Les Maîtres Elémentaires m'ont tourmentés pendant des années. Je connais tout de la douleur, et la mort m'a emmené au-delà de tes capacités."

Rashid sourit sinistrement. "Je suis tout autant Kaze no Oni que Zul Rashid, maintenant, Captif," dit-il. "Les créatures de Jigoku savent comment blesser les leurs, et tu sais très bien qu'elles sont beaucoup plus créatives que les pacifiques Phénix qui t'ont étudiés. Dois-je te faire une démonstration de ce que j'ai appris ?" Le sorcier commença à avancer vers l'oni, un air de froide colère sur le visage.

Tadaka ne répondit rien, tout d'abord, se demandant si ce que le sorcier disait était du bluff. Rashid s'avança droit vers le flanc de l'esprit et brandit bien haut son cimeterre. La volonté de l'oni s'écroula. "Non !" hurla-t-il, terrifié. "Ne me fais pas de mal, puissant Kaze ! J'ai assez souffert ! Je ferai tout ce que tu veux !"

"Bien," dit Rashid, en écartant le cimeterre au dernier moment. "Emmène-moi aux cavernes où tu as été convoqué dans ce monde."

Les yeux de Tadaka s'élargirent. "C'est tout ?" demanda-t-il, toujours craintif. "C'est tout ce que je dois faire, puissant Kaze ? Simplement retrouver les Cavernes du Crépuscule ?"

"Ca suffira," répondit Rashid. "Et ensuite, tu pourras retourner à ton errance."

"Tu es très généreux, puissant Kaze !" pleurnicha pathétiquement l'oni. "Je te servirai bien !"

"Vraiment ?" dit Rashid. "Maintenant, tu vas attendre ici un instant, je dois discuter d'une chose importante avec mes alliés mortels."

"Comme tu veux, puissant Kaze," répondit Tadaka no Oni. Sa masse gelatineuse s'affaissa en avant, imitant un salut humain.

Bientôt, Rashid fut à nouveau au bord du cercle, observant Shougo avec intérêt. "Comment va-t-il ?" demanda le sorcier.

"Pas très bien," répondit Mayonaka. "Les esprits ont beaucoup exigé de sa part."

Asahi se releva, tenant le corps flasque de Shougo dans ses bras. Des traînées de larmes traversaient le visage de l'ise zumi. "Son coeur ne pourrait pas supporter cette expérience. Il pourrait ne pas survivre à la nuit."

Zul Rashid acquiesça. "Je suis désolé," dit-il. "S'il y a quelque chose que je puisse faire."

"Vous avez déjà bien assez fait, Phénix," dit sèchement Mayonaka. "Vous avez eu ce que vous vouliez."

"Nous retournons à l'Eglise, maintenant," ajouta Asahi. "Pour voir si notre frère peut encore être sauvé." Les Frères du Jour se retournèrent et quittèrent rapidement le parc, allant dans la direction de l'Eglise du Samurai de l'Ombre. Ils ne firent aucun bruit en partant, et ne se retournèrent pas.

Zul Rashid les regarda partir, le visage éclairé par la faible lueur bleutée de son glyphe. L'esprit de l'oni bougeait un peu, cherchant un moyen de s'éclipser sans être vu. Rashid se retourna soudain et l'oni fit un petit bond en arrière, surpris.

"Qu'est-ce que tu étais en train de faire, là ?" demanda doucement Rashid.

"Rien !" bégaya Tadaka. "Rien du tout, Puissant Kaze !"

"Bien," répondit Rashid. "Maintenant, allez voir ces cavernes, Tadaka no Oni."


Rakki descendit de sa moto et regarda autour de lui. "Sympa, le quartier," remarqua-t-il. "Je pense que je pourrais compter les fenêtres intactes sur une main."

Sachiko s'avança à ses côtés, en tenant son casque d'une main. "Regardez," dit-elle, en désignant quelque chose. Un mur de briques proche était criblé de dizaines d'impacts de balles. "Automatique Senpet KF7."

Rakki plissa le front. "J'espère que ça date de l'invasion," dit-il.

"Dans tous les cas, nous devrions être prudents," dit-elle. "Nous ne savons pas ce que les Senpet ont pu laisser derrière eux." Elle sortit son Ot-Nag et le transforma en lance. Ses yeux ratissèrent les rues. Il n'y avait absolument rien à voir. Le quartier était désert.

"Alors, c'est quoi le plan ?" demanda Rakki. "C'était votre idée."

"On surveille," répondit-elle. "On va cacher les motos dans l'immeuble là-bas." Elle désigna la façade carbonisée d'un magasin avec des fenêtres recouvertes de planches. "Nous allons nous enterrer là-dedans jusqu'à ce qu'un appel soit lancé à la Tour Shinjo à propos d'une activité Sauterelle."

"Vous avez l'intention d'être celle qui répondra à cet appel, hein ?" répondit Rakki. Il avait l'air nerveux.

"Les Sauterelles ne s'attendent pas à voir les Licornes venir dans le Petit Jigoku," dit-elle, en prenant le guidon de sa moto et en la tirant sur le trottoir. "Peut-être pourrons-nous les surprendre. Vous n'avez pas peur, hein, Rakki ?"

"Ben si, justement !" dit Rakki, en tirant sa moto derrière elle. "Je n'ai pas vécu aussi longtemps en cherchant les ennuis ! Je ne dis pas qu'on ne devrait pas le faire. Merde, je suis un flic, moi aussi, mais écoutez-moi un instant. On devrait demander un peu d'aide ou quoi que ce soit d'autre."

"Vous savez bien qu'ils ne nous enverront rien," dit-elle, en rentrant dans le magasin.

"Ouais, alors peut-être qu'on devrait laisser tomber," dit-il. "Un petit peu de couardise constructive ne fait pas de tort. Rappelez-vous de ce qui s'est passé, la dernière fois que vous avez couru après Sekkou." Sachiko ne dit rien.

Rakki la suivit, sous le couvert du vieux magasin. Ce dernier semblait avoir été une patisserie ou une épicerie. Des dalles en miettes et du verre brisé craquaient sous leurs bottes et leurs roues. De la poussière planait dans l'air. Rakki redressa une chaise en bois tombée par terre et la tira jusqu'à une fenêtre. Sachiko se rendit à l'autre fenêtre et resta debout, bras croisés, à regarder la rue. Rakki l'observa un moment, puis s'assit en soupirant. Tous les deux restèrent ainsi pendant quelques minutes, sans rien dire.

"Au fait," dit finalement Rakki. "Ca fait quoi, d'être Vierge de Bataille ?"

Sachiko le regarda. "Ca vous intéresse vraiment, ou vous essayez seulement de faire la conversation ?"

"Les deux, je suppose," dit-il. "J'ai vécu à Otosan Uchi toute ma vie, alors je n'ai pas eu beaucoup d'occasions d'en rencontrer. Il n'y pas beaucoup de Vierges de Bataille dans la cité, pas vrai ?"

"D'après les derniers recensements, nous étions vingt," dit-elle. "Des lieux comme Otosan Uchi n'ont pas besoin de nous. D'habitude, nous sommes en poste à des endroits tels que Ryoko Owari ou Mori Kage Toshi."

"Alors, qu'est-ce que vous faites dans un magnifique endroit comme celui-ci ?" dit Rakki, en souriant ironiquement à la carcasse carbonisée du bâtiment.

"J'ai fait quelques erreurs à Ryoko Owari," dit calmement Sachiko. "J'ai fréquenté le mauvais type de personnes, et ma famille a payé pour ça. J'ai été transférée ici pour que je puisse mettre tout ça derrière moi."

"Oh," dit Rakki. Il décida rapidement de changer de sujet. "C'est vrai, ce qu'ils disent à propos de vos motos et de vos lances ?" demanda-t-il. "Qu'ils ne marchent pas pour les autres ?"

Sachiko acquiesça, alors que son regard revenait vers la rue. "L'Ot-Nag, c'est juste un simple truc tetsukami. Un esprit reconnait le vrai utilisateur et neutralise l'arme si ce n'est pas lui. Les motos sont un peu plus complexes. Les esprits dans les motos entretiennent une amitié de longue durée avec ma famille."

"Dingue," dit Rakki, impressionné. "Ma soeur a l'un de ces gyrocoptères Asako. Elle en est dingue, mais personnellement, on ne m'attrapera pas sur un de ces trucs. Ca me fout les boules. Par contre, j'aimerais bien mettre la main sur un de ces pistolets du vide que les Shiba possèdent ou une armure corporelle Crabe. Les tetsukami sont fantastiques."

"Une moto Otaku n'est pas un gyrocoptère," dit Sachiko. "Et tous les tetsukami ne sont pas fantastiques."

"Oh," dit Rakki. "Je suis désolé. J'oubliais Hatsu. Merde, Rakki, arrête de raconter des conneries." Il s'affaissa un peu dans sa chaise et marmonna à voix basse.

Sachiko acquiesça encore, mais ne dit rien. Elle songeait beaucoup à Hatsu, dernièrement. Le vieil homme l'avait prévenu qu'elle le trouverait rapidement, mais pour l'instant, ce n'était pas le cas. Oroki et l'étrange Dragon, Rojo, avait tous les deux prétendus avoir vu Hatsu mourir. Rojo avait même dit qu'Hatsu était le Tonnerre du Dragon, mais ça n'avait plus aucune importance, maintenant qu'il était mort. Elle portait toujours l'étrange boule de cristal pâle que Rojo lui avait donnée, bien qu'elle était incapable d'en faire quoi que ce soit. Elle la portait maintenant dans la poche de la cuisse de son armure, et la prenait ou la touchait de temps en temps. La sphère irradiait une légère chaleur qui était parfois rassurante.

"Rakki," dit soudain Sachiko, la voix laconique.

"Je sais, je suis un crétin, c'est congénital," dit Rakki.

"Rakki, regardez dans la rue," dit-elle, en prenant rapidement son Ot-Nag. "Qu'est-ce que vous voyez ?"

Rakki observa Sachiko. Elle était très sérieuse, et elle brandissait son pistolet vers la rue. Rakki se releva et regarda par sa propre fenêtre, en fronçant les sourcils. "Je ne vois rien," dit-il. "Oh, attendez, non. Ouais, je vois. Y'a un gamin dans l'allée, qui observe notre bâtiment. Vous allez le descendre, Sachiko ?" Il rit.

"Non, mais quand les Sauterelles vont arriver, je vais les descendre," dit-elle. "Ce n'est pas un gamin, c'est une sentinelle."

Rakki regarda à nouveau par la fenêtre. Il vit une camionnette grise garée plus loin dans la rue, qui déchargeait quatre grands hommes en longs imperméables volumineux. Ils portaient tous un mon insectoïde et familier sur leur manche droite. "Bon sang," dit-il. "Ces gars-là sont des Sauterelles. J'appelle à l'aide ?"

"Sûr, peut-être qu'on aura de la chance," dit-elle.

Rakki tapota sur sa radio pendant quelques instants. Il jura dans sa barbe. "Saleté de produit d'importation," grogna-t-il. "Ma radio ne fonctionne pas."

"Ce n'est pas une coïncidence," dit-elle. "Les Sauterelles nous brouillent. Ils savent que nous sommes ici, et ils ne sont pas contents de nous voir. Nous avons dû tomber par hasard sur quelque chose."

"Oh, c'est super pour nous," dit Rakki, en jetant un coup d'oeil par la fenêtre. Les quatre hommes s'approchaient nonchalamment de l'immeuble, formant une ligne à travers la rue. Tous avaient leurs mains à l'intérieur de leurs manteaux. "On dirait qu'ils ne vont rien faire tant qu'on n'agit pas. Qu'est-ce qu'on fait ? On se casse par derrière ?"

"Ils surveillent certainement l'arrière," dit-elle. "On va essayer de se montrer imprévisibles. Allez chercher votre moto." Sachiko pointa son fusil calmement entre les carreaux de la fenêtre.

L'Ot-Nag tira, explosant le pneu avant gauche de la camionnette. Les quatre hommes plongèrent rapidement à couvert, courant vers les allées et se cachant derrière des voitures à l'arrêt. Sachiko sauta sur sa moto juste au moment où Rakki démarrait la sienne. Les deux Licornes foncèrent et dévalèrent la rue, se mettant rapidement hors de portée des Sauterelles alors qu'ils sortaient des fusils automatiques et ouvraient le feu. Rakki était sur le point d'ouvrir la bouche pour féliciter Sachiko lorsqu'il y eut soudain un éclair de lumière, tel le flash d'un appareil photo. Rakki sentit quelque chose de froid le traverser un bref instant, et il sentit le moteur de sa moto tousser et mourir. La seconde suivante, la moto avait basculé sur le côté, écrasant sa jambe. Le véhicule dérapa le long de la rue avec un crissement torturé, emmenant Rakki avec elle et dégageant une volée d'étincelles de sous son armure. La moto termina sa course en s'écrasant contre une voiture abandonnée. Shinjo Rakki resta étendu sur la route, coincé sous les restes tordus de sa moto. Deux hommes en manteaux noirs émergèrent d'un immeuble proche, sifflant et criant sauvagement tout en tirant des coups de feu en l'air.

Sachiko retourna son propre véhicule et s'arrêta. Elle avait sentit la poussée, elle aussi, mais sa moto n'avait pas été atteinte. Elle regarda l'épave de la moto de Rakki. Les deux Sauterelles la regardèrent un instant, incapable de comprendre pourquoi son véhicule fonctionnait encore. Elle tira deux fois avec son Ot-Nag et les Sauterelles s'effondrèrent sur le sol. Elle se tourna à nouveau vers Rakki. S'il était toujours vivant, elle pouvait l'atteindre, le hisser sur sa moto, et s'enfuir avant que les autres Sauterelles puissent les arrêter.

"Oh, mais ne serait-il pas plus facile de t'enfuir ?" dit une voix calme dans le fond de son esprit. "Il est toujours plus facile de t'enfuir, pas vrai, Petite Fortune ?"

Sachiko se figea. Elle connaissait cette voix. Seule une personne l'appelait par ce surnom. Il s'avança hors de l'immeuble derrière les deux Sauterelles qu'elle avait tué. Il ressemblait exactement à ce qu'il était jadis, à Ryoko Owari. Il portait l'armure corporelle d'un Shinjo, noircie par le feu. Un mempo représentant un effroyable visage démoniaque recouvrait son visage. Son katana était rengainé à sa ceinture et il tenait toujours un Ot-Nag dans sa main. L'Ot-Nag de sa mère. L'armure de son père. Il était exactement le même qu'avant, sauf qu'il portait maintenant