Le Déclin

L'EMPIRE DE DIAMANT
Par Rich Wulf
EPISODE SEIZE
Traduit par Daidoji Kyome

"Aihime ? Aihime, il commence à faire noir. Reviens à l'intérieur, maintenant !"

Aihime gloussa tandis que la voix de sa maman se répercutait dans la plaine. Elle ne voulait pas tracasser sa maman, mais c'était une magnifique nuit et elle ne voulait pas encore rentrer maintenant. Elle grimpa un peu plus dans l'arbre et s'assit sur une branche épaisse, observant les montagnes. D'aussi haut, elle pouvait voir la Montagne Togashi. Les lumières des monastères de Hoshi Jack et des stations de télévision scintillaient au loin.

Aihime se demanda comment était la vie dans la montagne. Etre aussi haut, c'est presque vivre au paradis. Il était peut-être possible d'atteindre et de toucher Amaterasu. Il était peut-être possible d'aller au ciel et de jouer une partie de cartes avec Onnotangu. Et d'aussi haut, on peut tout voir. Aihime pouvait facilement comprendre pourquoi Shinsei voulait vivre dans un endroit comme ça. Aihime aurait voulu pouvoir vivre là, au lieu de cette ennuyeuse petite ville de montagne où elle habitait. Il n'y a jamais rien que se passait, ici. Bien sûr, sa maman lui avait dit qu'elle était encore jeune et qu'elle avait la grande majorité de sa vie devant elle, mais ça faisait déjà huit ans et toujours rien. Bien sûr, c'est rigolo de jouer avec les animaux dans le bureau de sa maman, et elle rêvait d'être un jour vétérinaire elle aussi, mais c'était le seul plaisir qu'elle pouvait avoir là. Elle était condamnée à mourir d'ennui.

Le grondement du tonnerre vint des montagnes. Aihime put voir les premiers éclairs commencer à tomber au niveau du sommet de la Montagne Togashi. Elle fit une grimace tout en s'appuyant sur l'épais tronc d'arbre. Bientôt, une tempête allait commencer. Et elle serait vraiment obligée de rentrer à la maison. Elle ne s'amuserait plus, dans ce cas. Les premières gouttes de pluie commencèrent à tapoter doucement les feuilles autour d'elle. Soudain, une puissante explosion blanche engloutit la forêt, éclairant tout d'une lumière aussi vive que celle du jour. Pendant quelques instants, Aihime ne put ni parler ni bouger, elle ouvrait fixement les yeux. L'éclair venait de frapper à moins de vingt pas de là où elle se trouvait.

"Aihime ?" appela à nouveau sa mère. "Aihime, réponds-moi. Ne joue pas à cache-cache avec moi, Aihime."

La petite fille ouvrit la bouche pour répondre, toujours stupéfaite par ce qu'elle avait vu. Juste à cet instant, un bruit surgit des buissons, comme un mélange de grognement et de piaillement. La bouche d'Aihime se referma et ses yeux bruns s'ouvrirent de peur. Elle n'avait entendu aucun animal s'approcher. Il a sûrement du être réveillé par l'éclair.

Le bruit recommença. Ce cri semblait à la fois irrité et douloureux. Aihime ne pouvait pas dire ce que c'était ; elle n'avait jamais entendu un cri pareil. Un autre son lui parvint d'en bas, un sifflement perçant. Aihime descendit dans l'arbre et fouilla dans sa poche pour trouver sa chaîne. La maman d'Aihime lui faisait porter une clé de la maison en cas d'urgence, et lui avait fait promettre de ne jamais la perdre. Aihime avait voulu s'en assurer en l'attachant au plus de chaînes et de bijoux qu'elle put trouver. Le résultat était un amalgame multicolore de jouets, de pompons, de chaînes et de bibelots, de la taille approximative d'un poing d'homme adulte. Dans tout ce désordre, Aihime s'empara d'une chaînette en particulier, celle d'une minuscule lampe de poche rose.

La petite fille alluma la minuscule lampe de poche, projetant sa faible lumière dans la forêt sombre, sous elle. Une paire d'yeux rouges en colère étaient visibles sur le sol de la forêt.

"Une belette ?" dit Aihime, en poussant un soupir de soulagement.

La belette se voûta et siffla sur Aihime, montrant ses petits crocs en signe de défi. Ses yeux semblaient briller de colère, mais Aihime se dit que c'était juste le reflet de sa lampe. "Va-t-en !" cria-t-elle à la créature.

La belette lança un regard à un buisson proche, puis regarda à nouveau vers Aihime. Elle poussa un sifflement de colère.

"Je t'ai dit de partir !" dit-elle à nouveau.

La belette referma les yeux et se détourna d'elle, redirigeant son attention vers le buisson.

"J'ai dit !" dit-elle. La petite fille se tortura les méninges pour trouver une façon de faire partir la belette. Elle ne voulait pas prendre le risque de quitter l'arbre au cas où la belette avait la rage. Elle ne voulait pas être mordue. "Cette chaîne est magique !" cria-t-elle, en pointant la lumière vers le visage de la belette. Le petit animal lui lança un regard ennuyé. "Si tu ne t'en vas pas, je vais... Je vais invoquer Amaterasu !"

La belette sembla la regarder pensivement. Elle semblait indécise.

"Tout à fait, je vais invoquer Amaterasu ! Et les Sept Tonnerres, aussi ! Shiba et Bayushi et Akodo et... euh... Shinjo ?" Zut. Elle oubliait toujours les noms des Tonnerres. Elle espéra que la belette ne l'avait pas remarqué.

La belette s'assit sur son postérieur, regardant la petite fille, maintenant. Ses yeux semblaient très intelligents. Sa fourrure sombre était sale et emmêlée. Aihime pensa que c'était l'animal le plus méchant qu'elle avait jamais vu. Il lui semblait qu'elle la défiait de descendre de l'arbre. La pluie se mit à tomber un peu plus, à cet instant, et les petites tresses d'Aihime commencèrent à se défaire. Elle entendit à nouveau le cri de douleur, venant des buissons derrière la belette.

"Aihime ?" appela sa maman, plus proche. "Aihime, réponds-moi."

La belette lança un regard en direction de la voix, les muscles tendus.

"Je suis ici, maman !" dit Aihime à voix haute, en regardant la belette.

"Oh, grâce aux Fortunes !" dit-elle avec soulagement. Aihime put entendre sa maman s'approcher, traversant des broussailles et marchant sur des morceaux de branches.

"Tout à fait, belette," dit Aihime à l'animal. "Ma maman arrive, maintenant, et elle aura une batte de baseball avec elle. Elle l'utilise pour tabasser les belettes et elle va vite s'occuper de toi."

La belette leva les yeux vers Aihime, puis s'élança dans les ombres. Aihime descendit de l'arbre juste au moment où sa maman arriva. C'était une jeune femme, elle avait eu Aihime très jeune. Son visage exprimait le soulagement. Elle portait un imperméable et elle tenait vraiment une batte de baseball en aluminium dans une main. "Aihime," dit-elle soulagée, en prenant sa fille dans ses bras.

"Maman," la petite fille sourit et embrassa sa maman. Sa maman portait toujours un batte de baseball quand elle allait dans la forêt, bien que les belettes dont elle voulait se défendre était plutôt du genre à marcher sur deux jambes. Sa maman était très prudente.

"Ne me refais plus jamais ça," dit sa maman, sa voix tremblante d'inquiétude. "Tu aurais pu être touchée par cet éclair."

"Je l'ai vu, maman !" dit-elle avec un énorme sourire. "Il est tombé à moins de vingt pas ! C'était supeeeeer cool ! Et il y avait une belette aussi ! La belette la plus méchante que j'ai jamais vue !"

"Oui, et bien, c'est très excitant, mais on va rentrer à la maison avant que la pluie ne tombe plus fort," répondit sa maman, en tapotant sur l'épaule de sa fille. "Les éclairs ne sont pas sensés tomber deux fois au même endroit, mais je préfère ne pas être là pour le vérifier, d'accord ?"

"Ok, maman," rit Aihime. Elle prit la main de sa maman et se retournèrent en direction de leur maison.

Le bruit se fit entendre à nouveau, venant des buissons. Elle était plus tendu, cette fois, presque désespéré. Aihime se retourna, inquiète. "Oublie ça, Aihime," dit sa mère. "C'est juste un animal."

Le petit visage d'Aihime était bouleversé par ses pensées. Il y avait quelque chose à propos de cette belette. Elle était méchante. Elle voulait blesser ce qui se cachait dans le buisson. "Non," dit-elle, en lâchant la main de sa maman et en courant vers le buisson. "Non, je dois voir."

"Aihime, non !" cria sa maman, en courant derrière elle. "Ne touche pas ça."

Aihime tomba à genoux et regarda sous le buisson. Son visage brilla d'étonnement. "Oh," dit Aihime. "Regarde, maman !"

"Aihime, tu sais ce que j'ai dit sur les animaux sauvages," dit sa maman, en s'agenouillant nerveusement à côté de sa fille. Elle posa sa batte sur le sol et observa le buisson. "Il peut être blessé, ou enragé, ou-"

"Je sais, je sais," dit Aihime. "C'est pour ça que tu es là, maman. C'est toi qui va le soigner." Elle brandit sa lampe de poche pour que sa maman puisse voir elle aussi.

"C'est vrai," dit sa maman, en souriant légèrement. "Montre-moi ça."

"C'est un p'tit oiseau," dit Aihime. Le petit animal cligna les paupières de ses yeux noirs, à cause de la lumière. Ses plumes étaient rugueuses et en désordre, lui donnant un aspect légèrement hirsute. Sa tête était un peu trop grosse pour son corps, et une aile était dépliée sur un flanc. "C'est juste un bébé," fit Aihime.

"C'est un jeune oiseau," répondit sa maman. "Il est presque prêt à voler. Mais on dirait que son aile est cassée."

"Oh," dit tristement Aihime. Elle regarda vers sa maman. "Il va mourir ?"

"Si on le laisse ici, oui," dit-elle.

"Alors on ne peut pas le laisser là !" dit Aihime, soudain bouleversée. "On peut pas laisser mourir ce p'tit oiseau !"

"On ne va pas le laisser mourir," dit sa maman. Elle tendit la main prudemment, essayant de ne pas effrayer l'animal. Il sautilla un peu en arrière et regarda vers la femme d'un air suspicieux, mais il lui permit de le soulever. "Et bien, mon petit ami," dit-elle. "Toi, tu es docile." Il croassa bruyamment et secoua ses plumes pour faire tomber la pluie.

"Il doit savoir que nous allons l'aider," dit fièrement Aihime, en remettant sa lampe dans sa poche.

"Possible," dit sa maman, en posant une main sur la tête de l'oiseau pour ne pas qu'il soit mouillé. Elle se retourna et se remit à marcher vers la maison. "Les animaux sont plus intelligents que ce que les gens imaginent. Tout spécialement les corbeaux."

"Woah, c'est ça qu'il est ?" demanda Aihime. Elle ramassa la batte et la suivit. "C'est un corbeau ? Je ne savais pas qu'il y avait des corbeaux par ici."

"Moi non plus," répondit sa maman. "Il a dû se perdre dans une de ces tempêtes que nous subissons pour l'instant. Je demanderai au Docteur Kuni ce qu'il en pense, demain. Il sait tout des oiseaux."

Les voix de la fille et de sa mère s'éteignirent dans la forêt, se dirigeant vers le village. Dans les ombres, elles étaient suivies par une paire d'yeux rouges.


Akodo était en excellent état, sa réparation était totalement achevée. Daniri leva les yeux vers le robot doré avec un soupir. L'entrepôt était plongé dans l'obscurité, une obscurité encore plus profonde que partout ailleurs dans la cité, mais la silhouette d'Akodo était toujours parfaitement visible. Le robot semblait toujours briller d'une lumière intérieure.

"Et qu'est-ce qu'on fait, maintenant ?" demanda Jiro, en jetant un regard vers son frère. "Ce truc est probablement aussi mort que le reste du matériel de cette ville. Tu veux ramasser ce truc et le ramener sur ton dos ?"

"Je ne sais pas," dit Daniri avec un haussement d'épaules. "Je devais le voir à nouveau. J'en avais besoin."

"T'es vraiment trop bizarre, Daniri," dit Jiro. Le jeune voleur retourna lentement vers les fenêtres de l'entrepôt, regardant prudemment à l'extérieur pour repérer tout signe d'activité des gardes de Matsu Gohei. Il sortit un court instant après, pour aller faire un tour d'inspection.

"Comment ça va, Akodo ?" dit Daniri, en tendant la main pour toucher la surface métallique de la Machine de Guerre. Le métal était chaud, comme une chose vivante.

"Je savais que tu viendrais ici, tôt ou tard."

Daniri se retourna d'un bond, se mettant instinctivement en position de défense. Une lumière apparut soudain devant lui, c'était un feu spectral entourant la main d'une femme. La lumière vacillante illumina ses traits. Elle fit un sourire triste à Daniri.

"Ayano," dit Daniri, se redressant en la regardant, embarrassé.

"Je pensais t'avoir dit de rester discret pendant un certain temps," dit-elle.

"C'est... c'est ce que je faisais," dit-il. "Mais..."

"Mais tu ne peux pas t'empêcher de jouer au héros, n'est-ce pas ?" demanda Ayano. Elle sourit, hochant la tête avec un petit sourire. "Daniri, est-ce que tu veux savoir comment j'ai su que tu allais venir ici, cette nuit ?"

"Cela m'a traversé l'esprit," dit Daniri.

"Akodo me l'a dit," dit-elle.

Daniri reposa les yeux sur l'énorme robot, puis sur Ayano, et à nouveau sur Akodo. Le visage félin et impassible de la Machine de Guerre ne témoignait d'aucune émotion. "Vous plaisantez, n'est-ce pas ?"

"Daniri, je suis une shugenja, tu te rappelles ?" dit-elle. "Je peux parler aux esprits. Akodo est un tetsukami géant, et son esprit est beaucoup plus bavard que la plupart." Elle s'assit sur une chaise de metteur en scène de couleur brun-dorée, juste au pied de la Machine de Guerre.

"Comment ça ?" demanda Daniri, en avançant et en s'accroupissant juste à côté d'elle.

"Junsui, ou 'Pureté', l'Armure Ancestrale du Lion," dit-elle. "C'est le nemuranai que nous avons utilisé pour la construire. Elle était assez puissante pour les besoins d'Ikimura, et personne chez le Lion ne s'en est vraiment soucié lorsque nous l'avons prise. Après tout, elle était maudite."

"Maudite ?" demanda Daniri, surpris. "De quoi parlez-vous ? Akodo n'est pas maudit."

"La légende dit que l'armure fut maudite lorsqu'un daimyo Akodo jura fidélité à l'Outremonde, trahissant ses alliés du Crabe et manquant de causer la destruction des deux clans," dit Ayano, tout en regardant vers l'armure. "Depuis lors, on dit que personne ne peut revêtir l'armure très longtemps sans être détruit par son désir de rédemption."

"Euh... personne ne m'avait jamais raconté ça," dit Daniri.

"Bien sûr que non," dit-elle en riant. "Tu étais un bon acteur, mais tu n'étais pas si bon que ça. Ca me fait du mal de te le dire, Daniri, mais nous t'avions choisi pour porter l'armure parce que tu étais gaspillable. Tu n'étais qu'un animal d'expérience. Si tu étais devenu fou en portant Junsui, alors nous n'aurions rien perdu. Tu n'étais pas un vrai Lion, et tout le monde s'attend à ce que les acteurs deviennent cinglés, de toute façon."

"Alors vous vous êtes servis de moi," dit Daniri.

"C'est ça, le monde du spectacle ; ne me dis pas que tu es surpris," dit Ayano d'un ton sec. "Quoi qu'il en soit, les choses ne se sont pas déroulées de la manière que nous attendions. Akodo t'apprécie, Daniri. Tu sais comment est l'armure. Personne d'autre ne peut porter l'armure assez longtemps sans qu'il lui arrive quelque chose. Tu es le seul pilote qu'elle accepte."

"Ouais," dit Daniri avec un rire amer. "Comme un petit chat, hein ? Un énorme petit minou de métal et maudit." Il se leva et s'écarta un peu, passant une main dans ses longs cheveux blonds.

"Daniri," dit Ayano, son ton tranchant attira à nouveau l'attention de Daniri. Elle se leva et s'avança vers lui, ses yeux sombres cherchaient quelque chose. Elle hocha la tête un instant plus tard, indécise.

"Quoi ?" demanda Daniri. "Qu'est-ce qu'il y a ?"

"La malédiction," dit-elle. "Le kami qui vit dans Akodo, celui qui vit dans Junsui, il a toujours prétendu que la malédiction peut être brisée. Depuis plus de mille ans, il attend un Lion qui pourra briser la malédiction. Daniri, je pense qu'Akodo croit que tu es ce Lion."

"Mais je ne suis pas un Lion," répondit Daniri.

Ayana reposa les yeux sur la Machine de Guerre. "Akodo n'a pas l'air d'être du même avis," dit Ayano. "Elle croit en toi. Je ne comprends pas pourquoi."

Daniri détourna les yeux d'Ayano pour observer la silhouette d'Akodo. Pendant un moment, il eut l'impression que la Machine de Guerre le regardait d'un air suppliant.

"Daniri," dit Ayano. Il la regarda de nouveau. Elle marqua une courte pause et détourna les yeux avant de reprendre la parole, rongée par l'indécision. "Daniri, Akodo n'est pas affectée par la panne d'électricité. Je ne sais pas pourquoi, mais elle ne l'est pas. Prends-là, et sors d'ici. Emmène-là et découvrez votre destin ensemble."

"Découvrir mon destin ?" dit Daniri avec un petit sourire. "Ayano, vous ne parlez pas comme d'habitude."

Le visage d'Ayano se durcit alors qu'elle posait à nouveau ses yeux sur lui. "Daniri, je suis peut-être metteur en scène aux studios du Soleil d'Or, mais je suis également une shugenja qui descend d'une longue lignée de sodan-senzo, les protecteurs ancestraux du Temple des Ancêtres. J'ai le droit d'être cryptique de temps en temps."

"Je reste dans l'ignorance quand même," dit Daniri avec une petite grimace.

Ayano soupira. "Ferme-là et sors d'ici avant que je change d'avis," dit-elle. Elle fit un pas en arrière, dans les ombres, et les flammes qui l'illuminaient disparurent. Daniri était de nouveau seul avec Akodo.

"Daniri," dit Jiro, en entrant à toute vitesse dans l'entrepôt. "Daniri, nous devons nous tirer de là, et tout de suite ! Une patrouille Matsu vient de ce côté, alors j'espère que tu as fini de jouer avec ton p'tit robot !"

"Je n'ai pas encore tout à fait terminé," dit une voix métallique. Deux traits de lumières prirent vie sur les épaules de la Machine de Guerre, illuminant l'entrepôt d'une lumière intense. Le robot doré se retourna brusquement, croisant les bras et observant Jiro de haut, avec une certaine fierté.

Jiro leva les yeux, intimidé. Il avait vu Akodo à la télévision, mais le voir en vrai, le voir bouger, c'était autre chose. Il sortit de sa contemplation un instant plus tard, lorsqu'il entendit les cris d'alarme des gardes. "Bien joué, Daniri," dit-il, en jetant un regard aux faisceaux de lumière provenant d'Akodo. "Maintenant, chaque Matsu dans Otosan Uchi sait que nous sommes là."

"Alors, nous ferions mieux de partir," répondit Daniri. Il s'avança et l'armure sur son dos bougea, révélant toute une série de réacteurs et une petite paire d'ailes. Il tendit la main vers Jiro.

"Ouah," dit Jiro. "Je ne savais pas qu'Akodo pouvait voler."

"Moi non plus," dit Daniri. "Ce doit être une nouvelle fonction. Tu veux essayer ?"

Jiro fit la grimace. "Peut-être que je préfère encore tenter ma chance avec les Matsu," dit-il.

"Ne sois pas stupide," dit Daniri, "Je sais ce que je fais."

La Machine de quatre mètres de haut bondit soudain en avant, attrapant Jiro des deux mains, avec un japissement étranglé. Elle se mit à courir, ses jambes de metal cliquetaient comme des pistons, fonçant droit vers le mur de l'entrepôt, déchirant le bois épais comme du papier. Les gardes Matsu crièrent de confusion alors qu'Akodo chargeait à travers eux vers la rue, son armure dorée brillant d'une légère lumière. Le robot sauta dans les airs, et atterit avec un bruit sourd, écrasant le sol à quelques mètres devant eux. Les moteurs dans son dos s'allumèrent avec un rugissement aigü et Akodo bondit vers le ciel, laissant deux traînées de fumée blanche dans son sillage. Lorsque les Matsu réunirent suffisamment leurs esprits pour préparer leurs armes, la Machine de Guerre avait déjà disparu.


"Très bien," dit Sumi. "Vous nous avez sauvé la vie, là-bas, et pour ça, vous avez toute ma reconnaissance, mais qui êtes-vous exactement et que faites-vous ici ?" Elle se tourna vers l'énorme Constricteur. "Est-ce que les naga se sont déjà éveillés ?"

"Je ne me suis jamais endormi," répondit la créature. Le katana était toujours fermement agrippé dans les poings de la créature. Ses yeux pourpres observaient prudemment la Phénix.

"Je suis Iuchi Kenyu, le Gardien des Terres," dit le Licorne avec un salut et un grand sourire. "Je suis honoré de finalement vous rencontrer, Sumi."

"Vous me connaissez ?" répondit Sumi d'un ton curieux en lui rendant son salut.

"Et bien, vos amis vous appellent Sumi," répondit Kenyu. "Zin m'a réconté qu'elle avait une amie Phénix appelée Sumi. Vu que je n'ai pas l'habitude de voir des Phénix se promener dans la forêt de Shinomen, je suppose que vous êtes la même personne."

"Nous promener ?" souffla Shiba Naora. "Nous n'étions pas en train de nous promener."

"Vous étiez tout de même en train d'errer un peu," répondit Kenyu.

"Où est Zin ?" demanda rapidement Sumi, ignorant la réponse. "Vous l'avez vue ? Est-ce que vous savez où elle est ?"

"Elle cherche le Coeur de Shinomen," répondit Szash. "Je cherche celui qui la traque. Avez-vous vu quelqu'un dans cette forêt ?"

Sumi lança un regard à sa yojimbo, puis reposa les yeux sur le naga. "Non," dit-elle. "Nous n'avons vu personne. Avant de tomber sur ces créatures, nous n'avions vu aucune créature vivante dans cette forêt."

Les yeux de Szash s'amincirent alors qu'il réfléchissait à la réponse de Sumi.

"Je sais que vous pensez, Szash," dit le grand homme avec un manteau à capuchon. "Elle n'est pas celle qui a invoqué les créatures. Sumi est vraiment ce qu'elle semble être, une amie qui est venue pour aider une amie."

Les yeux de Szash se posèrent sur l'homme et s'écarquillèrent soudain de surprise. "Un Oracle !" dit-il. Le naga inclina la tête. "Je vous présente mes excuses pour ne pas avoir remarqué plus tôt votre présence. Je suis honoré de faire votre connaissance."

"Tout comme je suis honoré de rencontrer le gardien éternel de Shinomen," répondit l'Oracle de sa voix à l'étrange accent.

Kenyu regarda vers l'homme, puis vers Szash. "C'est un Oracle ?" dit-il, surpris. "Comment le savez-vous ? Comment pouvez-vous le dire ?"

Szash regarda Kenyu avec une petite dose de pitié dans ses yeux rouges. "Comment n'en êtes-vous pas capable ?" répondit-il.

Sumi se tourna vers le bushi qui la suivait. "Jo, comment va Ikuyo ?"

"Elle va survivre," répondit Jo, en s'agenouillant à côté de la femme inconsciente. "Mais elle ne pourra pas continuer."

"Reste avec elle," dit Sumi. "Hogai ?"

Hogai fit un signe de tête. "Il n'a qu'endommagé mon armure," grogna-t-il. "Je vais bien."

Sumi lui lança un regard incertain, mais elle savait qu'il ne valait mieux pas contredire le sens de la loyauté d'un yojimbo Shiba. "Hogai, Naora, Teika," dit-elle, "vous venez avec moi."

Szash se mit en travers du chemin de Sumi, hochant légèrement la tête. "Non," dit-il.

"Je vous demande pardon ?" répondit Sumi.

"Aller plus loin, c'est rentrer dans le Coeur de Shinomen," dit Szash. "Votre espèce n'a pas le droit de le faire."

"Il m'a dit la même chose," soupira Kenyu.

"Szash," dit Sumi. "Ou quelque soit votre nom. Ecoutez-moi. J'ai traversé l'Empire entier pour aider Zin. J'ai perdu un bon ami en combattant ces créatures. Je ne pense pas que les tabous naga vont arrêter le Kashrak, et je ne permettrai pas qu'ils m'arrêtent. Otez-vous de mon chemin." Elle fit un pas vers le Szash. Bien que Sumi ne mesurait qu'un mètre soixante-cinq, sa manière de parler et son regard intense plongea le naga géant dans le silence pendant un bref instant.

"Le Coeur est interdit à toute personne extérieure à l'Akasha," siffla Szash. "Même Kashrak n'oserait pas--"

"Kashrak n'est pas extérieur à l'Akasha !" cria Sumi, en colère à présent. "Vous ne vous en êtes toujours pas rendu compte ? C'est pour ça que les naga sont en train de muter. C'est pour ça que votre peuple meurt. C'est lui qui répand la souillure de Jigoku à travers l'Akasha depuis un siècle. C'est pour ça que vous êtes en train de mourir ! Après cent ans, vous ne l'avez toujours pas réalisé ?"

"Ce n'est pas aussi simple, humaine," dit Szash, en hochant légèrement la tête. "Il est déchu, mais il est toujours notre frère. Un naga ne peut pas lever la main contre son frère. Nous devons trouver un autre moyen."

"Très bien, si vous ne le tuez pas, je le ferai," dit Sumi. "C'est la dernière fois que je vous le demande, Szash. Otez-vous de mon chemin." Elle fit un autre pas vers le naga, les lèvres serrées en une fine ligne.

"Sumi, Szash, s'il vous plaît," dit Kenyu, en regardant les deux. "Calmez-vous. Il y a sûrement un autre moyen d'arranger ça."

"Szash, et si elle avait raison ?" demanda calmement Moto Teika. "Vos tabous ne sont que de simples règles, après tout. Que se passerait-il si quelqu'un pénétrait dans le Coeur de la forêt de Shinomen ? Peut-être que la vie de Zin est en danger, à cet instant précis."

"Mes yeux sont partout, Oracle," dit le naga en sifflant. "Qui aurait pu pénétrer dans le coeur sans que je le sache ?"

L'Oracle ferma les yeux alors que la réponse à cette question apparaissait dans son esprit. Lorsqu'il les ouvrit à nouveau, ils étaient envahis par le doute et la peur. "L'Oracle Noir de l'Eau," répondit-il. "Il est peut-être déjà trop tard pour elle." Szash découvrit les dents avec une grimace furieuse, en regardant rapidement par-dessus son épaule.

"Là, est-ce que c'est assez pour vous, Szash ?" demanda Sumi d'un ton sec. "Est-ce que vous allez nous laisser passer, maintenant ?"

Et lorsque Sumi se tourna pour regarder Szash, il avait déjà disparu dans la forêt.


Shinjo Katsunan n'hésitait pas. Le daimyo de la Licorne était un homme très efficace et pratique. Sa philosophie personnelle était qu'une bataille n'était jamais gagnée par un plan, mais par les contingences. Depuis des mois, il connaissait la menace potentielle des rayonnements électromagnétiques des Sauterelles. Il savait que la Tour Shinjo n'avait pas la technologie ou les ressources pour s'équiper de manière à protéger ses appareillages, dans l'éventualité où les rayons Sauterelles deviendraient une menace. Il avait réalisé le chaos qui s'ensuivrait lorsqu'ils mettraient finalement leur plan à exécution, et qu'il serait du devoir de la Licorne de restaurer l'ordre dans la cité.

Ainsi, lorsque la cité plongea dans les ténèbres, Shinjo Katsunan savait exactement ce qu'il devait faire.

Il bondit hors de son bureau, son armure sombre était luisante. Ce n'était pas l'armure traditionnelle des policiers Shinjo, mais une ancienne armure pourpre et laquée, avec une longue crinière blanche qui pendait du casque. Un katana à lame courte avec une poignée en ivoire pendait à son obi, un holster avec un grand pistolet des Royaumes d'Ivoire se trouvait à l'autre flanc. Une double rangée de soldats Shinjo attendaient dans le couloir, équipés d'une armure lourde anti-émeute. L'un d'eux se tenait à l'écart des autres, un homme mince portant des lunettes noires et un grand manteau gris, ses cheveux étaient noués sous un bandanna pourpre. Une cigarette était suspendue aux lèvres de l'homme et une boule de feu flottait au niveau de ses épaules, projetant une brillante lumière dans les couloirs de la Tour. Il s'inclina profondément devant Katsunan.

"Hayai et Yuki ?" demanda Iuchi Razul, en remarquant avec une certaine surprise l'épée et l'armure que son daimyo portait. "Je suppose que vous avez décidé qu'il était temps de sortir la grosse artillerie, alors ?"

"Ces Sauterelles ont besoin d'une bonne leçon en matière de justice," répondit Katsunan. "Toute pitié est terminée à présent. Quand est-ce que les Vierges de Bataille arriveront ?"

Razul ouvrit la bouche pour répodre, mais il fut immédiatement coupé. "Nous sommes là," répondit une voix cinglante. Une porte au bout du couloir s'ouvrait et Otaku Shoda rentrait dans le couloir. Deux rangées de Vierges de Bataille en armure pourpre marchaient derrière elle, les vingt Vierges en poste à la Tour Shinjo plus dix autres que Shoda avait emmenées avec elle. Toutes portaient les naginata tetsukami que les Vierges affectionnaient. Leurs visages étaient des masques vides de toute émotion, tout à fait prêtes à la bataille qui les attendait.

"Otaku-san," dit Katsunan, en s'inclinant devant le daimyo Otaku. La robuste Vierge de Bataille rendit son salut à son Champion, le salut d'un égal. "Je ne m'attendais pas à ce que vous arriviez des Faubourgs aussi rapidement."

Ses yeux rusés scintillèrent pendant un instant. "Bien sûr que non, Shinjo," dit-elle. "Pour vous dire la vérité, au début, je pensais que vous m'aviez ordonné de préparer ces écuries par simple jeu politique."

"Je ne suis pas joueur, Otaku," répondit Katsunan. "Je suppose que vous les avez pris avec vous ?"

Shoda acquiesça, un féroce sourire s'afficha sur ses traits vieillissants. "Oui," dit-elle. "Des montures de guerre Otaku pour moi et mes Vierges, et six dizaines de leurs cousins moins fougueux pour vous et vos hommes. Ce sont des chevaux bien entraînés. Même vous autres Shinjo n'aurez aucun mal à les monter. Ils nous attendent en bas, dans le garage."

"Excellent," dit Katsunan. Il se tourna vers les Soldats shinjo et les Vierges de Batailles. Tous leurs yeux étaient tournés vers lui, attendant les mots qu'il allait prononcer. "Mesdemoiselles. Messieurs. Les Sauterelles nous croient faibles, impuissants et dépendants de nos machines. Ce soir, nous allons leur apprendre que c'est une folie de sous-estimer la Licorne."

"Ce soir, nous chevauchons."


La Machine de Guerre Crabe se tenait sur un toit, près de l'immeuble Dojicorp, probablement le même que Yasu et Hatsu avaient utilisé pour entrer dans le gratte-ciel, il y a presque une semaine de cela. Quelques dizaines de samurai Grue étaient visibles près des grands feux de camp qu'ils avaient faits pour avoir de la lumière. Ils patrouillaient avec attention les rues autour de Dojicorp, cherchant tout signe d'attaque. "Y'a beaucoup de tapettes bleues en bas, Yasu," dit Hayato, en s'asseyant dans le fauteuil de pilotage de Ketsuen.

"J'espère que cette fois, la visite va mieux se passer," répondit Yasu. "La dernière fois, j'me suis fait taper dessus par des arbres, des zombies et des nains."

"Des nains ?" demanda Hayato, en regardant Yasu d'un air perplexe.

"Longue histoire," répondit-il. Yasu se rapprocha des écrans de contrôle de Ketsuen, observant la rue en bas. "Je préfère pas trop en parler."

"Hé, je sais de quoi tu devrais parler, plutôt," dit l'éclaireur. "Pourquoi est-ce que tu ne me parlerais pas de ton plan. Depuis que je pilote la Machine de Guerre, j'dois t'avouer que je suis plutôt curieux de savoir comment tu crois qu'on va emmener un robot de six mètres au soixantième étage d'un immeuble pour récupérer un vieil homme ?"

"On ne va pas le faire," répondit Yasu. "Nous, on va juste servir de distraction. Regarde si Kamiko et ses Grues sont en position."

Hayato lança un regard incertain à Yasu, mais il acquiesça et prit les commandes de la Machine de Guerre. L'énorme robot se déplaça à l'autre extrémité du toit et tendit la main. Une pâle lumière verte émana du laser posé sur son avant-bras gauche. Un instant plus tard, un éclair de lumière s'éleva d'une rue en réponse. "Ca aurait été plus facile si on avait encore des radios," remarqua Hayato.

"Sois content qu'on ait encore Ketsuen," répondit Yasu.

"Bon, qu'est-ce qu'on fait maintenant ?" demanda Hayato.

"On saute dans la rue et on commence à tirer," dit Yasu. "On va faire un maximum de bruit et de tapage pour que Kamiko et ses Daidoji puissent entrer à l'intérieur par les sous-sols. Avec le rayonnement Sauterelle, ils n'auront plus d'arme assez puissante pour endommager Ketsuen et leurs systèmes de sécurité ne verront pas venir Kamiko. On a juste besoin de faire assez de dégats pour faire croire aux Grues que nous venons pour les tuer, afin qu'ils ne surveillent plus leur porte de derrière."

"Et on va le faire ?" demanda Hayato. "Tu sais, la plupart d'entre ne savent même pas ce que prépare Munashi. Ils font juste leur boulot, là en bas."

"Je le sais," dit Yasu, ennuyé. "Ne t'inquiète pas. Je vais essayer de ne pas trop amocher ces pauvres petites Grues, Hayato. Et si tu es gentil, peut-être qu'on en ramènera un à la maison."

"Yasu, c'est le plan le plus stupide que j'ai jamais entendu," dit Hayato. "Si on n'a aucune réserve, c'est vraiment tenter un coup désespéré que de vouloir provoquer des dégats chez un ennemi contre lequel nous ne pouvons rien, d'ordinaire. Tu le sais, n'est-ce pas ?"

"Et tu veux que nous laissions Munashi partir ?" répondit Yasu. "C'est ça que tu veux dire ?"

"Bien sûr que non," Hayato. "Je voulais juste que tu saches que c'est une idée stupide."

"Tu as un meilleur plan ? Je t'écoute."

Hayato se renfrogna, ses mains se resserrant sur les commandes de Ketsuen. Il hocha légèrement la tête. "Ce n'est pas de cette façon que j'aime faire les choses, Yasu. Je suis plutôt un planificateur. Je n'aime pas agir à moitié armé comme ça. Je sais que tu le fais tout le temps, mais même toi tu devras admettre que ce n'est pas toujours le meilleur moyen d'agir."

"Ouais, c'est vrai, parfois tu te fais éclater par des nains," admit Yasu. "Mais parfois, ça marche. Et j'espère que cette fois, ça marchera."

"Que les Fortunes t'entendent," marmonna Hayato.

"Donne un autre signal à Kamiko," dit Yasu. "Qu'elle sache que nous sommes prêt à agir."

"Si je meurs, Yasu, je te préviens que je vais revenir et te hanter," fit Hayato, en projetant un autre rayon de lumière verte aux Daidoji en bas.

"C'est d'accord," répondit Yasu. Il s'assit dans son propre siège, prêt à prendre le contrôle du système d'armement de la Machine de Guerre.

Le groupe de Kamiko dans l'allée répondit avec un éclair de lumière, et les moteurs de Ketsuen rugirent alors que la Machine de Guerre reprenait totalement vie. Le robot massif marcha d'un pas lourd jusqu'au bord de l'immeuble, prenant de la vitesse.

"Euh, Hayato ?" dit Yasu. "Est-ce qu'on ne devrait pas redescendre par la façade qu'on a prise tout à l'heure ?"

L'éclaireur hocha la tête. "Si on va par là, Yasu, on va perdre du temps. Et le temps, c'est l'élément de surprise." La Machine de Guerre accéléra, courant vers le bord de l'immeuble, juste face à l'immeuble Dojicorp.

"Oh, merde," grogna Yasu, en s'emparant rapidement de son harnais de sécurité.

Le robot s'arrêta pendant une fraction de seconde au bord du toit, le son de sa marche s'interrompit. Quelques gardes Grue dans la rue en bas levèrent les yeux, par curiosité, se demandant d'où venait tout ce tapage. Les jambes de la grande Machine de Guerre se replièrent à cause de la vitesse de sa course, puis s'étendirent soudain, projetant le monstre métallique dans les airs. Les Grues en bas fixèrent d'un air stupéfait l'énorme masse noire dans les airs qui éclipsait soudain la lumière des étoiles, volant au-dessus d'eux. Ketsuen replia ses jambes autour de son corps, pour former une boule, puis s'écrasa contre la façade de l'Immeuble Daidoji, au niveau du dixième étage, explosant dans une gerbe de cristal blanc et bleu. Le sol sous la Machine de Guerre s'effondra, pas du tout capable de soutenir un tel poids et un tel impact. L'étage suivant s'effondra lui aussi, laissant à nouveau tomber la bête métallique. Chaque étage l'un après l'autre se brisa alors que Ketsuen tombait, brisant les fenêtres et répandant des débris dans son sillage. Les Grues dans la rue s'enfuirent alors que les débris pleuvaient sur eux.

Après une minute, la rue était un chaos de verre brisé, de roche détruite, et de hurlements. Finalement, la cacophonie s'arrêta. Un cratère massif se trouvait maintenant à la place où se trouvait jadis la majestueuse entrée de Dojicorp. Une balafre énorme était tracée au centre de l'immeuble, de la largeur d'un petit bus, du sol jusqu'au dixième étage. De la fumée et de la poussière s'élevait des débris. Les gardes Grues encerclèrent rapidement le cratère, pointant leurs armes vers la masse de métal noir devant eux.

"Feu !" cria le commandant sans hésitation.

Le silence de la rue s'emplit des sons des rafales et des ricochets. Pendant une minute entière, les soldats Grues tirèrent. Deux ou peut-être trois grenades explosèrent dans le cratère, projetant des panaches de feu et de fumée. Finalement, le commandant demanda le cessez-le-feu. Il s'approcha du bord du cratère, espérant avoir une meilleure vue sur ce que ses hommes venaient de détruire.

Et Ketsuen se redressa dans le cratère avec un sifflement métallique. Le commandant leva les yeux, la bouche grande ouverte. La Machine Guerre le toisa d'un air impassible, avec la fente qui lui servait d'oeil. Le robot avait deux petites bosses et était couvert de poussière, mais il n'avait pas été le moins du monde endommagé par la chute et l'assaut Grue.

"Salut," la voix de Yasu venait des haut-parleurs. "Désolé pour tout ce désordre. C'est bien ici la maison de Munashi ?"

Le commandant Grue fit demi-tour, hurlant à ses hommes d'ouvrir à nouveau le feu. Ketsuen leva le bras droit, la grande pince à son extrémité protégeant son visage de la grêle de balles qui s'ensuivit. Il leva le bras gauche et tira le tetsubo dans son dos, abattant l'arme sur la rue avec une force incroyable. Les Grues furent projetés sur le sol, à cause de l'onde de choc. Puis un grand nombre d'entre eux se retournèrent et commencèrent à courir.

"Tu vois ?" dit Yasu, en se tournant vers Hayato avec un grand sourire. "Je t'avais dit que ça allait marcher."

"Ne dis pas ça, Yasu," dit Hayato d'un ton nerveux. "Ca dégénère toujours quand tu dis ça."

"Oh, dis pas de connerie," dit Yasu. "Qu'est-ce qu'ils peuvent nous faire ?"

Un éclair de lumière bleue et argentée partit soudain de la façade en ruine de l'immeuble Dojicorp, frappant l'arrière de Ketsuen avec un gros claquement métallique. Le tetsubo de la Machine de Guerre fut éjecté de sa main, et il atterrit en tournant sur lui-même à trente mètres de là.

"Mais, qu'est-ce que c'est ?" dit Yasu.

"Je te l'avais dit," dit Hayato, en retournant rapidement la Machine de Guerre pour voir leur nouvel ennemi. "Tu ne m'écoutes jamais, espèce de porte-malheur."

Les écrans de Ketsuen affichèrent soudain une silhouette se tenant au milieu de la rue. Elle était grande et svelte, mesurant presque trois mètres et demi. Sa peau était blanche et métallique, et recouverte d'une armure de samurai blanche et or. Il ne portait pas de heaume, mais son visage était incurvé vers le bas, comme le bec d'un oiseau. Des plumes blanches métalliques décoraient son dos et le dessous de ses bras. Ses mains tenaient la garde d'un long katana d'argent, rengainé dans son fourreau. Ses yeux brillaient d'un éclat bleu et froid.

"Par Jigoku, c'est quoi ça ?" demanda Yasu.

"Par les Fortunes," jura Hayato. "On dirait une Machine de Guerre Grue."


"Reculez !" dit le petit moine, en brandissant furieusement son bo. "J'ai été entraîné à m'en servir !"

"Je vois," répondit l'homme sur les marches. "Loin de moi l'idée de douter des prouesses martiales de mes frères Karasu. Je suis à votre merci, jeune ami."

Le moine sursauta, incrédule. "Vous n'êtes pas--" dit-il. "Vous ne-- Ce n'est pas possible--"

"Vous semblez plutôt confus," dit l'homme avec un sourire. "Dois-je revenir une autre fois ?"

La femme sur les marches derrière lui tourna les yeux vers le ciel. Elle portait une brillante armure verte, une paire de pistolet étaient rengainés à sa ceinture. Elle avança d'un pas rapide. "Ecoutez," dit-elle. "Nous n'avons pas beaucoup de temps à perdre ici. Allez-vous nous laissez rentrer ou pas ?"

Le petit moine l'ignorait totalement. "Hoshi Jack-sama ! Le descendant de Shinsei ! Ici !"

"C'est ainsi qu'on m'appelle," répondit Jack. "Veuillez informer Maître Jotaro que je suis là. J'aimerais trouver refuge dans votre temple pour cette nuit, et certains amis importants aimeraient eux aussi bénéficier de cette faveur. Pourrez-vous vous rappeler de tout, mon ami ?"

"Oui, monsieur !" répondit le garçon. "Oui, monsieur, Hoshi Jack-sama !" Il s'élança dans le couloir, puis il manqua de trébucher en faisant demi-tour, un sourire timide sur le visage. "Je suis désolé, j'ai failli oublier. Vous pouvez entrer librement dans le temple. Vous êtes les bienvenus, ici."

"Merci," Jack fit un signe de tête alors que le garçon se remit à courir. Il se tourna vers Daikua Kita. Ses yeux amicaux se chargèrent d'un air inquiet. "Allez-y," dit-il. "Retournez au Palais et trouvez Kameru. Je serai en sécurité, ici, jusqu'à votre retour, et vous irez plus vite sans moi."

Kita acquiesça et se retourna.

"Kita," dit Jack alors qu'elle descendait les escaliers. La soldat se retourna vers lui. "S'il vous plait, souvenez-vous de ce que je vous ai raconté."

Elle fit un signe de tête, et disparut dans les rues.

Jack se tenait en haut des marches, regardant autour de lui avec un soupir. Il se souvenait d'une nuit comme celle-ci. C'était une nuit vraiment semblable, lors de laquelle tout avait commencé. Une nuit obscure. Une nuit épouvantable. Le genre de nuit que l'on essaie toujours d'oublier. Mais bien sûr, c'est impossible. Il se retourna et entra dans le temple, traversant les couloirs plongés dans les ténèbres. Le vieux moine ignorait l'obscurité, il retrouva son chemin sans bougie ni lampe de poche. Il était déjà venu à Gekkoshinden de nombreuses fois, et même sans lumière, il pouvait trouver son chemin.

Dans les ténèbres derrière Jack, un autre moine était tapis dans l'ombre. Il remarqua le passage du descendant de Shinsei, et attendit que l'homme soit hors de portée d'ouïe. Il se leva rapidement et s'élança dans une volée de marches dissimulées, jusqu'au deuxième étage, où se trouvait l'autre visiteur qui était venu chercher refuge dans le temple, cet après-midi. Normalement, le temple aurait été hésitant quand à laisser un étranger rester dans ses murs lors d'une nuit aussi dangereuse, mais cet étranger était un homme sacré très important, et le temple mit à sa disposition tout ce dont il pouvait avoir besoin ou envie.

Il devait également être prévenu si quelqu'un d'autre arrivait, immédiatement et discrètement.

"Sama," dit le moine, en ouvrant la porte et en s'inclinant prestement. "Un autre visiteur est arrivé à Gekkoshinden."

L'homme releva les yeux de son journal, un petit sourire sur les lèvres. Près de lui, un petit enfant avec un visage pâle et des joues roses babillait gaiement. "Vraiment," dit l'homme. "Dites m'en plus, Koan..."


"Je suis Kin'Iro, la Machine de Guerre Grue," annonça l'adversaire de Ketsuen d'une voix métallique. "Vous avez endommagé la propriété de Dojicorp. Au nom d'Asahina Munashi, je vous demande de vous rendre."

"Une Machine de Guerre Grue ?" dit Yasu, surpris. "Comment ont-ils pu en construire une aussi vite ? Ketsuen est toujours un prototype !"

"On s'en occupera plus tard, Yasu," cria Hayato. "Elle arrive !"

La silhouette bleue et platine se remit en mouvement, fonçant vers Ketsuen a une vitesse foudroyante. Ketsuen vacilla sur le côté, essayant de se protéger avec sa griffe énorme. Kin'Iro fut plus rapide, sa lame quitta son saya avec un claquement sourd. Ketsuen tournoya et fit un geste large du revers de sa main gauche, mais la Grue était déjà partie, s'écartant de Ketsuen, son katana déjà retourné à son fourreau. Ketsuen se retourna pour l'observer à nouveau, trébuchant légèrement alors qu'un gémissement métallique et de la fumée émergeait de sa poitrine.

"Rapport des dégats," dit Yasu.

Hayato se releva alors qu'une multitude d'étincelles étaient projetées par les commandes de la Machine de Guerre. Il attrapa un petit extincteur à côté de lui et aspergea le panneau de contrôle aussi vite que possible. "Rien de grave," dit Hayato, en lisant les chiffres sur un moniteur. "Cette épée est chargée d'une sorte d'énergie. Lorsqu'il nous a frappé, ça a surchargé un des générateurs situé au niveau du torse."

"On a des réserves ?" demanda Yasu.

"C'est Toshimo qui a construit ce truc, bien sûr qu'on a des réserves," dit Hayato.

Le Grue se tenait trente mètres plus loin, son dos tourné vers les Crabes. Ses mains étaient loin de ses flancs, loin de sa lame. Ketsuen avança prudemment vers son tetsubo, soulevant la lourde arme d'une main et observant attentivement son adversaire.

"Qu'est-ce qu'il fait ?" demanda Hayato.

"On dirait qu'il attend," dit Yasu. "Il veut probablement voir si on sera assez déshonorables que pour lui tirer dans le dos."

"Et alors, on l'est ?" demanda Hayato.

"Je ne sais pas," répondit Yasu. "J'y réfléchis toujours. Oh oh ?"

"Oh oh ?" dit Hayato. "C'est quoi ça 'Oh oh ?'. Tu peux définir 'Oh oh ?'"

"On dirait que notre ami là-bas est atteint par la Souillure de l'Outremonde," dit Yasu, en désignant un signe sur l'écran devant eux. Plus loin, le Grue se retournait lentement pour leur faire à nouveau face, ses yeux bleux brillaient dans les ténèbres. Il inclina la tête, très légèrement.

"La Souillure ?" demanda Hayato. "Alors, je suppose que c'est un des hommes de Munashi."

"Non," répondit Yasu avec un net sarcasme. "C'est probablement une coïncidence." Yasu reprit ses commandes et resserra la gachette de chacun des manches qu'il avait devant lui. Immédiatement, Ketsuen leva son bras gauche et visa la Machine de Guerre Grue ; un rayon de pure lumière verte partit d'un gros canon sur son avant-bras. Kin'Iro tenta de se mettre de côté, mais le rayon traversa son bras gauche. Un hurlement métallique et torturé s'éleva de l'armure. Il posa sa main sur son bras blessé, l'armure argent était devenue noire et fumait, à cause du laser de jade.

"Ouais !" cria Yasu à travers les haut-parleurs, sa voix se répercutant dans les rues. "Dégage et va trouver Munashi. Tu lui diras ce qui arrive quand tu joues avec le Clan du Crabe !" Yasu appuya sur une série de boutons, provoquant la sortie d'un petit lance-missiles des épaules de Ketsuen. Des dizaines de petits missiles, chacun de la taille du poing d'un homme, foncèrent vers la Grue. La rue fut plongée dans les flammes alors que les liquides incendiaires dans les missiles étaient libérés. La silhouette blessée de la Grue disparut dans tout ce chaos.

"Bien joué, Yasu," dit Hayato, en faisant avancer Ketsuen. "Mais tu sais, c'était pas nécessaire d'y aller aussi fort, tu penses pas ?"

"Oups," répondit Yasu, en réalisant qu'ils avaient perdu toute trace de leur adversaire. "Je suppose que je me suis un peu trop emporté, je voulais juste appuyer sur le bouton 'missile au napalm'. Mais bon, au moins, j'suis sûr qu'on l'a touché, comme ça."

Ketsuen marchait d'un pas lourd au centre de la rue, se tenant au bord des flammes, sa griffe et son tetsubo prêts à frapper. Son oeil unique scannait la rue autour du feu, pour voir venir tout signe d'attaque, tout signe prouvant que la Grue vivait toujours.

Et ce signe arriva. Un chatoyement de bleu venant du coeur même de l'enfer de napalm. Kin'Iro s'élança de là où les flammes étaient les plus importantes, une aura éclatante de lumière bleue scintillait autour de son corps. Hayato et Yasu eurent à peine le temps de le voir avant qu'il ne frappe, et Yasu plaça le tetsubo juste à temps pour bloquer le coup. La lame de la Grue s'arrêta en plein mouvement, esquivant le tetsubo d'une feinte, et s'abattit malgré tout.

Des alarmes s'illuminèrent et retentirent dans le petit cockpit de Ketsuen. Hayato regardait avec horreur le tetsubo de la Machine de Guerre tomber sur le sol une fois de plus, ainsi que le bras qui le tenait, tranché nettement au niveau du biceps.

"Il nous a coupé le bras !" cria Yasu. "Laisse-moi conduire !"

"Je peux m'en occuper," grogna l'éclaireur, en luttant avec les commandes alors que la Grue leur portait une série de coups d'épées. La plupart d'entre eux furent déviés par l'immense griffe de Ketsuen, mais certains touchèrent les jambes du robot. Aucun n'était puissant, aucun n'avait assez de force pour tuer ou estropier Ketsuen.

"Rends-toi, Crabe," dit la voix de Kin'Iro, doublé d'un étrange écho mécanique. "Tu as perdu ton tetsubo et ton laser. Tes missiles sont aussi dangereux pour toi que pour moi à cette distance. Cette grosse griffe est trop lente et ne me touchera jamais. Bientôt, tu ne pourras même plus tenir debout."

"Hé, ouais, la reddition," dit Yasu à Hayato. "C'est une très bonne idée. Peut-être que si on se rend, Munashi nous laissera faire un tour dans son jardin. Ce type est con ou quoi ?"

"J'sais pas," dit Hayato, en luttant pour parer les coups de la Grue. "J'peux pas vraiment parler, là, Yasu. J'suis occupé. J'crois que tu pourrais, oh, je sais pas, m'aider à arrêter ce foutu Grue avant qu'il nous découpe en morceaux, non ?"

"Merde, Hayato," jura Yasu. "Tu tires. Moi, je conduis." Yasu tendit la main et bascula le levier qui lui transférait le contrôle des mouvements du robot.

Hayato lança un regard soutenu à Yasu. "Très bien," dit-il. "On va voir si tu fais mieux."

"Tu es trop subtil, Hayato," répondit Yasu. "Regarde et apprends."

La Grue remarqua la subtile différence dans les mouvements de Ketsuen, la différence dans sa façon de réagir à ses attaques. Elle fit un saut en arrière, à quelques pas, pour évaluer son ennemi. Ketsuen abaissa sa griffe, sur son flanc, puis s'accroupit. Les yeux de la Grue se refermèrent légèrement. La griffe du Crabe était trop loin derrière son corps. Elle ne pourrait jamais dévier une attaque portée sur son torse. Un coup suffisamment rapide pourrait achever le combat. Kin'Iro était assez rapide.

La Grue plongea en avant, avec sa lame. A sa grande surprise, Ketsuen chargea. La Grue tenta d'esquiver désespérément, la griffe décrivit une courbe qui arrivait trop tard pour parer l'attaque initiale de Kin'Iro mais qui était assez rapide pour saisir la machine plus petite dans une étreinte mortelle. Ketsuen s'effondra en avant, écrasant la Grue sous lui. La Grue tenta désespérément de placer sa lame pour la plonger dans la masse de l'énorme robot. Un éclair bleu surgit du corps de la Machine de Guerre Grue et puis un horrible craquement métallique résonna dans toute la rue, suivit par un gémissement de pièces électroniques qui s'éteignent et d'une douche d'étincelles.

Pendant quelques instants, Hayato contempla avec horreur la lame d'argent du katana qui avait transpercé le cockpit, s'arrêtant à dix centimètres de son visage. Des alarmes hurlaient tout autour d'eux. Des écrans affichaient des signaux de danger. Yasu affichait un petit sourire.

"Mais enfin ?" dit Hayato d'un ton fâché. "Qu'as-tu fait ?"

"On a gagné," dit Yasu. "Ce gringalet ne pouvait pas survivre."

"On a failli y rester aussi !" dit Hayato. "Il nous a empalé avec son épée !" Il désigna le katana. "T'as vu les écrans ? Tu as bouffé deux des trois batteries restantes ! On aura de la chance si on peut traîner ce truc jusqu'au Kyuden !"

"Mais on a gagné," répondit Yasu d'un ton léger. "Tu peux de nouveau conduire, maintenant, si tu veux."

Hayato soupira d'irritation, reprenant les commandes. Avec le gémissement torturé du métal plié et des articulations endommagées, Ketsuen se remit à genoux. Délicatement, il s'empara de la garde de l'épée Grue, la sortant de son oeil et la jetant dans la rue. Le grand katana rebondit sur le trottoir avec un claquement métallique.

"On ferait mieux de se tirer d'ici avant que Munashi se montre," dit Hayato, en dirigeant la Machine de Guerre vers son bras tranché. Ketsuen souleva le membre coupé avec sa griffe, et le posa délicatement sur une épaule. Soudain, le robot s'arrêta, son oeil craquelé était figé sur le cratère qu'il avait laissé sur le trottoir.

Il y avait un grand trou, traversant la rue et atteignant les égouts en dessous.

La Machine de Guerre Grue était partie.

"Par les Sept Tonnerres," dit Yasu. "Il a du utiliser cet étrange champ de force pour traverser la rue. Et bien, je suis impressionné. Je me demande qui conduisait cet engin."

"Bonne question. Pourquoi est-ce qu'on ne reviendrait pas une autre fois pour ça ?" demanda Hayato. Il orienta Ketsuen à l'opposé de Dojicorp, et celui-ci se mit à courir d'un pas pesant.

Dans les égouts sous Dojicorp, la Machine de Guerre était tapie dans l'ombre. Kin'Iro tenait son bras blessé d'une main et regardait le trou au-dessus d'elle, attendant que le Crabe vienne terminer ce qu'il avait commencé. Elle était sans défense, maintenant, le pouvoir de son champ de force était épuisé. La blessure de son bras était pire qu'elle n'en avait l'air. Le bras métallique de Kin'Iro était liquéfié, le métal brûlait maintenant le vrai bras du pilote. Il pouvait sentir l'acier brûlant qui lui transperçait le bras jusqu'à l'os. Il ignora la douleur et attendit que le Crabe vienne le chercher.

Rien ne se passa.

"Très bien," grésilla une voix dans le heaume de Kin'Iro. Asahina Suro, le technicien en chef de Munashi. "Très bien, vraiment. Les Crabes se replient."

"Je ne les ai pas vaincu," siffla calmement le pilote.

"Mais tu n'as pas perdu non plus," répondit Suro. "L'armure fonctionne presque aussi bien que nous l'avons esperé. D'une certaine façon, elle dépasse nos attentes. Et toi aussi. Tu étais impitoyable, impeccable, une machine à tuer parfaite. Maintenant, reviens à Dojicorp. Tu as encore du travail à faire, cette nuit."

"L'armure," dit le pilote. "C'est étrange. Lorsque le Crabe m'a tiré dessus, quelque chose s'est passé. Ma tête est engourdie..."

Suro soupira. "Je t'assure que tout va bien pour toi, revenant," répondit-il. "Après tout, tu es déjà mort. Que pourrait-il t'arriver ? Reviens au labo. Nous allons te rendre ta personnalité cruelle, inhumaine et impitoyable en un rien de temps."

Le pilote serra les dents après la dernière remarque désinvolte du technicien. C'était donc vrai. Une partie de son ancienne personnalité était toujours éveillée, et une petite partie de lui savait qu'il servait le mal, mais il n'y avait plus d'espoir pour lui. Il était une marionnette, maintenant, une chose qui obéit aux caprices d'Asahina Munashi, une créature sans honneur qui ne fait que répandre la mort.

Mais l'était-il vraiment ? Son esprit vagabonda alors qu'il poursuivait sa route dans les tunnels sous les rues, alors que son bras gauche le faisait souffrir. S'il était vraiment un tel monstre, alors pourquoi avait-il offert au Crabe de se rendre ?

Ce mystère le tourmenta lors de tout son trajet de retour au labo.


"Par le Sang du Phénix," dit Nitobe.

Zin hurla de douleur au moment où son sang s'enflamma. Elle trébucha, puis tomba à genoux. L'Oracle Noir glissa ses lunettes dans sa poche, et se leva de la souche d'arbre sur laquelle il était assis. Il marcha vers elle d'un pas lent, respirant à fond l'air frais et parfumé de la forêt. Il s'accroupit à côté d'elle et pencha légèrement la tête. Zin serrait les dents et ses doigts étaient enfoncés dans la terre. Son corps tremblait alors que la magie noire de Nitobe coulait dans ses veines.

"Nous sommes dans un lieu magique," dit-il. "L'Akasha et les lits de perle semblent te protéger de ma maho. Tu aurais dû exploser dans une gerbe de sang, là, et j'ai du mal à te cacher ma déception. Toutefois, tu ne pourras pas te protéger éternellement, pas d'une magie aussi puissante que la mienne. Tu n'as plus de perles, et tu es à court d'option, car tu vas vite te rendre compte que le pouvoir de Jigoku m'a immunisé contre toutes les armes mortelles que tu pourrais avoir dissimulé sur toi. Tu ne feras que mourir lentement, maintenant, sauf si tu cesses de lutter. Je peux te le dire maintenant, Zin, ça n'a plus d'importance. Meurs maintenant ou meurs plus tard, c'est pareil pour moi. Je peux attendre. Ca fait si longtemps que je n'avais pas eu la chance de m'abreuver de la beauté de la nature."

Zin releva les yeux péniblement, et ils croisèrent ceux de Nitobe. Sa bouche tremblait alors qu'elle luttait pour parler.

"Comme c'est charmant," dit Nitobe avec un petit sourire. "Tu veux me dire quelque chose ? Qu'est-ce que c'est, Zin ? Quels seront tes dernières paroles ? Je vais m'arranger pour les griffonner quelque part."

La mâchoire de Zin tremblait et ses yeux brillaient. Elle arriva à enfin parler. "Tu... n'aurais... tu n'aurais pas dû..."

"Oui ?" demanda Nitobe avec un petit rire suffisant. "Eclaire-moi, s'il te plait. Qu'est-ce que je n'aurais pas dû faire ?"

"Tu n'aurais pas dû..." elle haleta, "tu n'aurais pas dû... retirer... tes lunettes."

Les sourcils de Nitobe se plissèrent de confusion, juste au moment où Zin bondit en avant, projetant une poignée de saletés et de petites pierres dans son visage. L'Oracle jura au moment où les débris l'aveuglèrent, trébuchant en arrière, et perdant la concentration sur son sort.

"Eau !" cria-t-il. De l'eau claire se matérialisa et nettoya le visage de l'Oracle, écartant rapidement toutes les particules. Il regarda autour de lui, hochant la tête de colère et d'humiliation. Il parvint à entendre les bruits de pas de Zin qui s'enfuyait.

"Sois maudite, fillette !" jura-t-il. Nitobe se remit sur pieds, son long manteau claquant dans le vent derrière lui. "Sois maudite, par Jigoku ! Asako Nitobe n'autorise personne à lui faire subir pareil traitement !"

Zin ne se retourna pas. Elle avait peur de ce qui allait se produire, peur de ce que le docteur pourrait lui faire subir s'il la voyait à nouveau. Elle devait partir vite, ne laisser aucune trace de son passage. Elle s'enfonça dans la végétation, mais elle trouvait que sa fuite était de plus en plus facile. Des souvenirs l'inondaient, des souvenirs de l'époque où elle avait été entraînée à se déplacer rapidement et silencieusement à travers tout type de terrain. Des souvenirs de sa vie de Quêteur, quand elle était humaine. Elle n'avait pas le temps de s'attarder sur ce sujet.

Elle put entendre la voix de Nitobe se répercuter à travers la forêt. "TEMPETES DE JIGOKU !" hurla l'Oracle, la voix folle et hystérique. Le tonnerre déchira le profond silence de la forêt de Shinomen. Un soudain déluge traversa la voûte de la forêt, détrempant Zin immédiatement. Elle faillit glisser et s'étaler dans la terre, maintenant devenue boue, toussant à cause de l'odeur cuivreuse qui remplit soudain la forêt.

Zin réalisa avec horreur que la pluie n'était pas de l'eau. Son regard se porta sur ses mains puis sa robe, à présent dégoulinantes de sang.

"Le sang attire le sang, jeune fille !" cria Nitobe, derrière elle. "Tu ne peux pas m'échapper ! Tu ne peux pas te cacher ! Tous tes tours ne seront d'aucune utilité, naga ! Le sang qui colle à ta peau et qui transperce tes vêtements te trahira !"

Zin continuait de courir. Derrière elle, elle put entendre trois explosions rapides, suivies de grognements gutturaux. Quelque chose de gros commença à écraser les arbres derrière elle. Un bruit semblable à des fouets qu'on fait claquer résonna parmi les arbres, déchiquetant quelques petites souches en deux. Un bruit similaire au bouillonnement d'un homme criant sous l'eau retentit derrière elle. Elle reconnut le cri d'un bakemono, mais plus fort qe ceux qu'elle avait déjà rencontré auparavant.

"Oui, tu reconnais son cri, n'est-ce pas, Zin ?" cria Nitobe. "Le bakemono est une créature fantastique. Tellement simple, tellement appliqué. Tout ce qu'il veut faire, c'est tuer. Ca ne te rend pas un peu jalouse, dis-moi ? Est-ce que ce ne serait pas magnifique, une vie aussi simple ? Ah oui, mais les créatures intelligentes, elles compliquent toujours tout, pas vrai ? Je prétendais être docteur. Tu prétendais être naga. On espionnait les Phénix. Finalement, nous avons tous les deux une petite expérience en ce domaine, tu ne penses pas ?"

Zin chercha autour d'elle un moyen de s'echapper, une autre option que de courir aveuglément. Mais il n'y avait rien, manifestement. Elle pouvait entendre que le bakemono se rapprochait. Elle sauta sur les branches d'un des arbres les plus épais de la Shinomen, et se hissa rapidement, laissant des bouts de sa robe souillée par le sang à l'extrémité de certaines branches.

"Oui, tu étais une espionne au sein du Phénix au même titre que moi, je le crains," rit Nitobe. "Les naga doivent vraiment être désespérés, maintenant, pour tenter n'importe quoi pour se réveiller. Ne me dis pas que tu n'as jamais regardé à l'épée de Sumi, cette épée à la garde en perle, cette épée qui lui donne une conscience de groupe avec les Champions du passé, tellement proche de ton Akasha. Ne me dis pas que tu n'as jamais envisagé de te l'approprier, et de voir quel type de magie tu pourrais faire avec. Et ne me dis pas que l'Akasha ne te l'a jamais demandé parce que je sais qu'ils l'ont fait ! Une coïncidence extraordinaire, tu ne crois pas, que tu parviennes à réunir deux Maîtres Elémentaires et la fille d'un troisième après la première nuit où tu as échappé au Kashrak ? C'est tout simplement incroyable."

Zin s'arrêta. Elle savait que les mots de l'Oracle n'avaient que pour but de l'énerver, de la déstabiliser, de la tromper pour qu'elle révèle sa position. Toutefois, cette dernière phrase la dérangeait. Elle s'était effectivement posé la question de temps en temps à propos d'Ofushikai. Elle s'était vaguement demandée ce qu'elle pourrait faire entre les mains d'un naga. Elle se demandait maintenant si cette curiosité avait été la sienne ou si elle avait été implantée.

Zin revint à la réalité juste à temps pour se jeter de côté alors qu'un énorme tentacule claquait dans les branches de l'arbre. Elle put soudain voir le bakemono se coller contre le tronc de l'arbre et hisser lentement son énorme corps. Il était énorme, plus grand que tous ceux qu'elle avait vus, de la taille d'un bus Rokugani. Elle grimpa plus haut dans l'arbre, atteignant le niveau où les branches étaient plus minces, dans l'espoir de se mettre hors d'atteinte du monstre.

"Il y a autre chose qu'il faut savoir à propos du bakemono," le rire de Nitobe venait de quelque part en dessous d'elle. "Plus ils dévorent de la chair, plus ils deviennent puissants. Je me demande ce qu'il adviendra de celui-ci lorsqu'il t'aura mangée, toi, Zin, la guerrière élue de l'Akasha. Cela sera intéressant à savoir."

Un tentacule aussi épais que la taille d'un homme heurta le tronc à côté d'elle avec un claquement sourd. Zin se plaça agilement de l'autre côté de l'arbre et se remit à grimper. Elle ne pourrait pas grimper éternellement et le tronc devenu de plus en plus mince. Bientôt, il serait assez mince pour que le monstre puisse le briser. Elle se tira jusqu'à une branche de presque un mètre de diamètre et courut sur toute sa longueur. Par chance, elle fut capable de sauter sur un autre arbre, et de redescendre en toute sécurité.

"Par les Fortunes noires, ceci est ridicule," cria Nitobe. "J'ai l'impression d'être un pompier en train de sauver un chaton coincé dans un arbre plutôt qu'un Oracle Noir. Je ne devrais pas et je n'ai d'ailleurs pas à supporter ce genre d'abus, Zin ! MEURS !"

Zin sentit une onde froide traverser la forêt alors que Nitobu invoquait sa magie, mais le sort n'était pas dirigé sur elle. Elle sentit l'arbre trembler sous elle, elle vit son écorce devenir noire et cassante, puis mourir. L'Oracle avait drainé toute l'humidité de l'arbre, et maintenant, il s'effritait à toute vitesse. Zin courut aussi vite qu'elle le put sans perdre son équilibre. La voûte à ce niveau était dense ; le feuillage était si épais qu'elle pouvait à peine voir à plus de trente centimètres. Aucun des autres arbres proches n'était assez large que pour risquer de sauter dessus. Un tentacule claqua juste derrière elle, laissant une marque béante en travers de sa cuisse. La branche sur laquelle elle était commençait à se fissurer et s'affaissait sous son poids.

Zin ferma les yeux et sauta.

Pendant quelques secondes, elle ne sentit que la morsure de l'air. Soudain, un froid glacial lui étreint le corps alors qu'elle atteignait une surface d'eau. Zin haleta, puis commença à respirer, des branchies sur les côtés de sa cage thoracique se mirent à pulser. Elle était tombée dans un puit profond caché sous une couche de mousse et d'algues. Souillée par la pluie de sang de Nitobe, l'eau se remplissait d'une étrange lueur brune, venant du trou qu'elle avait laissé. Un souvenir germa dans la tête de Zin, un souvenir profondément enfoui, venant des décénnies pendant lesquelles elle avait dormi dans la forêt. Quelque chose était familier, dans cet endroit.

La surface se troubla soudain alors que le Bakemono atterrissait, et la monstrueuse pieuvre se jeta dans l'environnement aquatique. Zin battit plus rapidement des jambes, sa robe en lambeaux l'alourdissait alors qu'elle s'enfonçait plus profondément dans le bassin. Le bakemono se rapprochait, sa masse énorme lui permettant de descendre rapidement dans l'eau. Zin remarqua une fissure sombre sur le côté du bassin. Elle l'atteint avec ses mains, et se tira en direction des rochers couverts de mousse et des coquillages rugueux du fond du bassin, essayant de plonger dans les ténèbres avant que le bakemono ne la trouve.

Quelque chose frappa violemment sa cheville et la retint prisonnière. Zin se contracta de douleur, se retourna dans l'eau, et donna un coup de pied. Le tentacule qui la maintenait au mollet fut totalement indifférent au coup. La silhouette sombre du bakemono apparaîssait au-dessus d'elle. Un autre tentacule claqua et attrapa le bras de Zin, et un troisième s'empara de sa taille avec une force écrasante. Elle put voir les yeux sombres du monstre briller dans l'eau. Sa bouche en forme de bec s'ouvrit alors qu'il s'approchait encore. Un quatrième tentacule s'avança vers son cou.

Et soudain, Zin réalisa où elle était. De sa main libre, elle tendit désespérément la main vers la surface houleuse du bassin. Elle prononça des mots de magie dans sa tête.

Le bassin s'illumina de blanc alors que des dizaines d'huîtres couvertes de mousse s'ouvrirent, révélant les perles brillantes qu'elles renfermaient, puis le lit de perle explosa grâce à la puissance de la magie de Zin. Le bakemono fut rapidement annihilé, transformée en poussière alors que des milliers de piques de pure lumière blanche traversait son être. La pureté de l'Akasha consuma la créature, renvoyant son âme corrompue vers le Jigoku. Les tentacules qui la maintenaient prisonnière se flétrirent puis disparurent. Lorsque la lumière redevint normale, l'eau était claire et verte, complètement nettoyée du sang de Nitobe.

Zin sourit de satisfaction et s'enfonça dans le bassin. La magie de l'Akasha était puissante ici, dans les lits de perle des naga. Elle pouvait sentir les esprits du Qamar, du Shashakar, et de tous les autres qui l'attendaient, en-dessous. Elle s'enfonça dans le bassin pour aller à leur rencontre.

Nitobe soupira en s'essayant sur le bord du bassin, observant les restes de chair fumants éparpillés à la surface de l'eau. Il sortit un paquet de cigarette de sa poche et en alluma une, hochant la tête d'irritation. Comment avait-elle pu lui échapper ainsi ? Une simple fille ? Il n'avait jamais été aussi humilié. Il pouvait sentir le pouvoir de l'Akasha pulser dans l'eau, sous lui. Il s'agenouilla au bord de l'eau et enfonça un doigt dans celle-ci. Soudain, l'eau se mit à briller à nouveau d'une lumière verte et Nitobe dut retirer sa main d'un geste brusque. Zin avait réveillé le pouvoir des lits de perle de l'Akasha. Même lui, l'Oracle Noir de l'Eau, ne pouvait s'approcher d'un endroit aussi pur.

Mais l'eau restait de l'eau, et l'intuition surnaturelle de Nitobe pouvait encore deviner la profondeur de ce bassin. Le lit de perle était alimenté par un petit courant, un passage trop petit pour qu'une personne puisse s'y glisser. Lorsque Zin ferait à nouveau surface, ce serait ici.

Et Nitobe se prépara pour le retour de Zin.


Je suis Yashin, je suis Ambition.

Les flammes du bûcher brûlaient avec vigueur. Avec l'avidité intense que seul le feu pouvait engendrer, les flammes consumaient le corps de l'Empereur tombé, l'homme que le monde avait connu jadis comme étant Yoritomo Kenjin. Seuls les plus ardents partisans de l'homme avaient été acceptés aux funérailles, et ces funérailles étaient vraiment restreintes.

Hors du palais, le tonnerre rugissait. Les armées de mort-vivants faisait pression, sachant très bien à quel point l'Empire était faible sans son charismatique meneur.

Et j'avais trouvé un nouveau porteur, bien qu'incertain. Les yeux verts de l'homme robuste me fixèrent comme si j'étais un serpent prêt à frapper, depuis qu'il avait pris la tête de Doji Chomei et qu'il avait jeté le corps du Grue dans la Baie du Soleil d'Or pour nourrir les poissons. Sa magie lui avait permis de deviner mon vrai pouvoir, et il me portait toujours. Je me moquais de sa folie.

"Et maintenant, Yoritomo Hideki ?" demanda l'Ikoma. Le vieil historien observaient les yeux du jeune prince, dans l'expectative.

"Allez-vous prendre le manteau de votre père ?" siffla Bayushi Yamato, sa voix torturée n'était qu'un murmure sauvage, cette fois. "Allez-vous vous nommer Empereur et continuer cette guerre désespérée, ou allez-vous fuir vers la sécurité de vos îles ?" Le vieux Scorpion allait et venait en claudiquant, sur les créneaux du palais, les terribles blessures que lui avaient infligée la Kyoso no Oni sapaient son énergie petit à petit. Il ne portait plus son masque, plus depuis que Yoritomo Kenjin avait pris le trône, ce jour si lointain maintenant.

Hideki referma les yeux. Le visage du jeune bushi était recouvert de suie et parcouru par des larmes. Ses mains était agrippées sur un livre à reliure de cuir, le livre de son père, les kanji dorés des cinq anneaux étaient inscrits sur sa couverture. Hideki n'était pas un homme aussi sage que son père, et il le savait. Hideki était un guerrier, un tueur, pas un homme fait pour commander. Il le savait. Hideki n'était pas un Empereur. Il le savait. Il allait renoncer à tout cela, et tout Rokugan allait s'effondrer sous le pouvoir du Seigneur Oni.

Hideki ouvrit les yeux, rencontrant l'étrange visage brûlé du Scorpion. "Je n'ai jamais tourné le dos à quoi que ce soit, dans ma vie," dit le jeune homme, sans ambages. "Je tuerai le Seigneur Oni, ou je mourrai en essayant. Je préfèrerais détruire Rokugan moi-même que de permettre à l'Outremonde de nous dévaster."

"Il est possible de devoir s'y résoudre un jour," dit le Scorpion en riant pour lui-même. "Très possible."

D'autres coups de tonnerre résonnèrent hors du palais. Les yeux d'Hideki se refermèrent presque complètement.

"Je suis prêt à combattre, Yoritomo-sama !" s'exclama Nariaki, le jeune ronin. Lors de ces dernières années, la loyauté qu'il avait démontrée envers la lignée Osamu s'était multipliée par mille sous le commandement de Kenjin et sa lignée. Le ronin était connu pour sa loyauté sans faille envers les Yoritomo, et il en était de même de la part de ceux qui le suivaient. Près d'une dizaine de tentatives d'assassinat furent évitées cette année grâce à la continuelle vigilance du jeune homme. Nombreux sont ceux qui murmurent que sans Nariaki, il n'y aurait pas de Yoritomo, et pas d'Empire.

"Il n'y aura pas de bataille ici, aujourd'hui," dit Hideki, les mains reserrées sur le journal. "Otosan Uchi brûlera aujourd'hui. Nous ne pouvons rien faire à part évacuer, et nous battre un autre jour."

"Mais Otosan Uchi n'est jamais tombée !" dit rapidement Ikoma Genju. Le jeune héraut semblait confus, le visage aussi pâle que ses cheveux teints.

"Nous savons tous les deux que ce n'est pas vrai, Genju," dit Yoritomo Hideki avec un petit sourire. "Vous autres Ikoma, vous vous rappelez de notre histoire mieux que quiconque. Vous avez fait de votre mieux pour protéger notre passé, même lorsque nos bibliothèques furent brûlés."

Genju acquiesça silencieusement. Il avait étudié dans les Bibliothèques Ikoma. Il se rappelait du Cerf Blanc. Il se souvenait de la Guerre des Cieux. Il se rappelait de la Colère de l'Au-Delà. Il savait qu'Otosan Uchi était tombé de nombreuses fois, et qu'elle était toujours revenue. Seul le nom est important. Seule la tradition est importante. Aussi longtemps que l'Empereur vivra, il y aura toujours une Otosan Uchi.

"Tout comme vous protégez le passé, Ikoma, protégerez-vous notre avenir ?" demanda Hideki, avec un air étrange dans son regard.

"Je ne comprends pas, Yoritomo-sama," répondit le jeune héraut. "Notre avenir ?"

"Prenez ceci," dit Hideki, en lui tendant le journal qu'il portait. "Une copie du journal de mon père. Elle sera nécessaire un jour, mais rien de ce que moi ou mes descendants pourront faire ne la protégera. Prenez-là. Lisez-là. Cachez-là et cachez-vous. Est-ce que vous comprenez ce que je vous demande, Ikoma Genju ?"

Le Lion acquiesça gravement en acceptant le journal. "Oui, mon Empereur," dit-il. Il leva la main et retira la petite cape qui pendait à son cou, enlevant ainsi les mon du Clan du Lion et de la famille Ikoma de ses épaules. Le morceau d'étoffe fut doucement emporté par la brise, pour toujours.

"Commencez l'évacuation, Nariaki," dit Hideki au ronin, qui s'inclina rapidement et qui s'en alla à toute allure. "Vous autres, écoutez-moi. Je vais être Empereur, mais je ne serai pas l'Empereur que mon père était. Sous mon règne, je vous promets que vous allez saigner. Je vous promets que vous allez mourir. Mais je vous promets que vous ne plierez plus jamais sous le pouvoir d'Akuma. Qu'en dites-vous ?"

Les créneaux étaient calmes, maintenant, mis à part les craquements des flammes du bûcher. Ikoma Genju, Bayushi Yamato, Kitsune Kama, tous regardaient leur nouvel Empereur, certains avec respect, certains avec crainte.

Mais ils s'inclinèrent tous.

"Vous avez la promesse d'un Scorpion," dit Yamato, en se redressant avec un petit rire sombre. Dans les ombres de Yamato, son éternel garde du corps se redressa lui aussi, faisant un signe de tête à Hideki avec respect. L'ombre de Yamato n'avait jamais accordé à personne une telle reconnaissance.

Les yeux d'Hideki se dirigèrent vers Kama. Ses yeux acérés avaient déjà remarqué le sortilège que je tissais sur le Renard. "Vous hésitez," dit-il. "Je ne garderai pas sous mon commandement un homme qui est tout sauf sûr de lui. Pourquoi hésitez-vous, Kama ?"

Les yeux du shugenja s'écarquillèrent soudain. Je me mis à jurer de fureur. Il réalisa la vérité bien plus vite que d'habitude ; j'avais oublié que les Renards portent le sang du monde des esprits. Je n'avais pas rendu ma magie assez forte, je n'avais pas été assez rapide pour prendre l'esprit du shugenja. Il me tira de sa ceinture, toujours dans mon fourreau, et me projeta sur le sol de colère.

"L'épée de Doji Chomei !" gronda le shugenja. "Elle est maudite ! Elle tente de saper ma volonté ! Elle essayait déjà de me retourner contre vous, comme elle l'a fait pour Chomei."

Hideki me ramassa prudemment et me sortit de mon fourreau, posant des yeux résolus sur ma lame acérée. Je bondis et balaya son âme avec mon pouvoir. Je sentais la violence qui résidait en lui, et je découvris que sa lignée était condamnée.

"Au nom de mon père," dit Hideki. Il se retourna vers les créneaux de pierre du palais. Il me souleva et abattit ma lame sur le granit.

La douleur traversa mon esprit endormi alors que mon corps d'acier se brisait en un millier de morceaux. Certains étaient si petits qu'ils furent emportés par le vent à jamais. Certains tombèrent tout en bas des créneaux. Ma garde fut jetée ensuite dans la baie tandis qu'Hideki fuyait la Cité Impériale.

Ca n'avait pas d'importance. Un jour, toutes les pièces seront retrouvées.

Et bien que Yoritomo II ne me portait plus, il aurait toujours une partie de moi en lui.


La jeune Grue était lourdement adossée contre le mur de brique, frottant ses yeux avec deux doigts. D'où venait cette vision ? Que signifiait-elle ? Toutefois, elle en comprenait quelques fragments, les Empereurs Yoritomo, l'épée, Doji Chomei. Mais qu'est-ce que tout ceci signifiait ? Ca n'avait aucun sens. Comment Ambition avait-elle pu être brisée ? L'épée était intacte, lorsqu'elle l'avait vu pour la première fois dans le musée, sans aucune trace de sa destruction. Elle se rappela alors de la défectuosité qu'elle avait remarqué alors, la fissure qui laissait penser que l'épée avait été brisée un jour. Toutefois, ça n'expliquait pas qui avait pu réparer l'épée de sang, ni comment un nemuranai d'un tel pouvoir avait pu l'être, et surtout pourquoi un artefact aussi dangereux avait pu être exposé librement dans le Musée Impérial.

Et d'où venait cette vision ? Elle pouvait sentir une traction sur son âme, un tiraillement venant de la direction du Palais de Diamant. Etait-il possible qu'elle ait encore un lien avec cette lame, alors qu'elle ne la portait plus ? Et que lui voulait-elle encore ? Elle lui avait déjà tout pris.

Et si la lame existait toujours, qui la portait, maintenant ?

Le coeur de Kamiko se gela dans sa poitrine en réalisant la réponse. Elle avait senti qu'Ambition guidait son père lors du coup d'état manqué. Munashi devait avoir déguisé Ambition en Shukujo, l'Epée Ancestrale de la Grue. Et après la mort de Meda et de Yoritomo VI, Kameru devait être celui qui a pris l'épée de son père. Si Kameru portait Ambition maintenant, si la lame était en train de torturer son âme comme elle l'avait fait pour son père, alors ça n'avait aucune importance si elle se trouvait dans Dojicorp, cette nuit. Asahina Munashi avait déjà gagné. Elle pouvait entendre le rire du vieux prêtre. Si Kameru avait Yashin maintenant, Rokugan était condamné.

"Kamiko ?" demanda Daidoji Yoshio, tracassé. "Tout va bien ?"

"Non, ça ne va pas," dit Kamiko. "L'un de tes rêves s'est-il déjà changé en cauchemar ?"

"Quoi ?" répondit Yoshio, sa grosse tête tournant légèrement sur son cou épais.

"C'est le signal," dit Daidoji Iku, en désignant la lumière verte au-dessus d'eux. "Ketsuen est en position." Le soldat prit une grosse lampe de poche à sa ceinture et l'alluma en direction des Crabes, la coupant rapidement ensuite pour qu'elle ne soit pas mise hors fonction par le rayonnement Sauterelle.

"Alors qu'est-ce qu'on fait ?" demanda Daidoji Chiyo, en regardant vers Kamiko d'un air indécis. "On termine le boulot ?"

Les trois autres soldats se tournèrent vers elle, dans l'expectative. Les réfugiés Daidoji considéraient Kamiko comme leur meneur après leur évasion du Palais de Diamant et leur passage au sein des rangs de l'Armée de Toturi. Lorsqu'elle leur avait ranconté la vérité à propos de leur mission, une heure plus tôt, elle avait pu voir leur loyauté mise à l'épreuve dans leurs yeux. Elle leur demandait de s'introduire dans leur propre foyer, de devoir probablement se battre contre leurs amis et leurs proches, dans une mission dont le but était de tuer un homme qu'ils avaient un jour respecté en tant que daimyo. Qu'ils réussissent ou qu'ils échouent, ils seraient considérés comme des traîtres par leur propre clan.

Toutefois, ils la suivaient. Ils étaient des soldats. Ils avaient besoin d'un meneur. Sans Eien, c'était elle. Ils iraient en Jigoku si elle leur ordonnait, mais ils ne pourraient jamais être aussi confiants qu'elle, au sujet de leur mission.

Plus tard, les mystères ! Pour l'instant, ils avaient besoin d'un commandement efficace. Kamiko repoussa les visions, et se redressa de toute sa taille. "Préparons-nous," dit-elle. "Hisae, es-tu prêt à descendre ?"

"Je ne sais pas," rit le grand homme. "Je fais toujours des cauchemars depuis la dernière fois. Me tiendrez-vous la main, Kamiko-sama ?"

Kamiko referma légèrement les yeux. "Non," dit-elle avec un sourire effarouché. "Mais je peux m'arranger pour qu'Iku le fasse."

Iku tendit une main avec un grand sourire. Hisae ricana, un peu dégouté. Les soldats se mirent à rire, le moment de tension était dissipé. Hisae s'empara d'un petit pied-de-biche à sa ceinture utilitaire, et souleva la plaque d'égout à ses pieds. S'emparant de son fusil et allumant la lumière juste sous son canon, le grand homme sauta à travers l'ouverture. Après quelques minutes, il siffla ; c'était le signal pour les autres. Ils descendirent rapidement à leur tour.

Les tunnels étaient plus récents que ceux sous le Palais de Diamant. Toutes les constructions proches de Dojicorp étaient relativement récentes, bien que la construction montrait toujours le penchant des Rokugani pour les couloirs torturés, les tangentes et les tournants élaborés. Heureusement, ils étaient proches de leur destination. Encore plus heureusement, Daidoji Iku avait souvent été assigné à la patrouille des tunnels, lorsqu'il était encore sous le commandement d'Eien. Il connaissait bien tous ces passages, et savait encore mieux éviter les gardes. Les tunnels étaient propres et ordonnés, ici, du moins aussi propres qu'un tunnel d'égout puisse être. Une eau sombre coulait entre les passages étroits, de chaque côté. Une rangée de lampes installées au plafond s'étirait dans chaque direction, à présent coupées par les rayonnements Sauterelles.

Au-dessus d'eux, des coups de feu, des explosions et d'autres sons de chaos et de destruction résonnèrent soudain. De la poussière tomba du plafond du tunnel et le sol vibra comme si un petit tremblement de terre venait de se déclencher.

Kamiko leva les yeux et souleva un sourcil. "Je suppose que ça veut dire que Yasu est entré en action," dit-elle.

"Par Jigoku, mais qu'est-ce qu'ils font, là-haut ?" murmura Hisae.

"Ils nous fournissent une diversion," répondit Kamiko. "Allez, on continue à avancer, avant qu'ils ne traversent la rue et qu'ils nous tombent dessus."

Les Daidoji acquiescèrent et et se remirent en ligne. Ils éteignirent les lumières de leurs lampes de poche ; si un autre rayon Sauterelle se déclenchait, elles seraient fichues. Les cinq Grues revêtirent des lunettes de soleil teintées de vert, qu'ils prirent à leur ceinture ; c'était des tetsukami passifs permettant de voir relativement bien, même dans l'obscurité la plus complète. Kamiko fit un geste aux autres, signalant qu'il fallait interrompre toute communication verbale jusqu'à nouvel ordre. Iku passa en tête et s'écarta des autres, allant jusqu'à un croisement et observant attentivement pour repérer des gardes éventuels. N'en voyant aucun, il fit signe aux autres de le suivre. Pendant quelques minutes, ils procédèrent de la sorte, tandis que les bruits du combat de Ketsuen résonnaient au-dessus d'eux.

Finalement, un craquement de métal et de pierre se fit entendre, loin derrière eux, et tout autre bruit de combat s'arrêta. Les Grues se regardèrent nerveusement, se demandant ce qui allait arriver à leur alliés Crabes. Kamiko fit un geste, et ils reprirent leur marche.

Quelques minutes plus tard, Iku s'accroupit derrière un coin, signalant aux autres de rester sur place. Après un instant, il regarda vers Kamiko et la désigna du doigt, lui indiquant qu'elle devait le rejoindre. Elle se déplaça silencieusement jusqu'à lui, puis s'abaissa une fois arrivée à son niveau. Elle regarda ensuite le mur qu'il lui indiquait. Ses yeux s'élargirent lorsqu'elle vit ce qui les attendait.

Une énorme porte de sécurité, ressemblant à ces portes métalliques qu'on trouve à l'entrée d'un parking, se découpait dans le mur opposé à eux. C'était leur objectif, l'entrée souterraine de Dojicorp que les gardes utilisaient. Toutefois, le spectacle était tout à fait inattendu. Assis adossé contre le mur, juste à côté de la porte, se trouvait un énorme guerrier fait d'argent et d'or. Son armure était bosselée et brûlée. Le manteau de plumes métalliques qui était suspendu dans son dos était en lambeaux. Le guerrier était énorme, presque le double de la taille d'Hisae, le plus grand des soldats. Il était simplement assis là, attendant, sa main droite posée sur la blessure fumante de son bras gauche.

Iku regarda Kamiko, la question dans ses yeux était évidente. Kamiko hocha simplement la tête. Elle n'avait pas la moindre idée de ce que cette chose pouvait être. Une chose était sûre, ils ne pourraient pas rentrer dans l'immeuble, pas sans savoir ce dont cette chose était capable. Kamiko se tortura les méninges pour trouver un plan, une façon d'attirer l'attention de cette chose sans risquer la vie de ses hommes.

Et soudain, la solution se présenta d'elle-même. La porte de l'Immeuble Dojicorp s'ouvrit avec un grincement métallique. Une équipe de cinq techniciens vêtus de blanc entrèrent dans le tunnel. Ils entourèrent le guerrier de métal, examinant les dégats à ses membres et à son armure, notant leurs observations sur des carnets qu'ils portaient. L'un d'eux semblait vaguement familier à Kamiko, l'un des amis de Munashi. Ses yeux se refermèrent légèrement. Si c'était un ami de Munashi, alors c'était quelqu'un dont il fallait se méfier.

Le technicien de Munashi semblait commander les autres, il leur demandait de noter les zones les plus endommagées. Certains sortirent des outils de leur ceinture et de leurs poches, commençant à travailler sur les dégats au bras du guerrier. Après quelques instants, ils se mirent sur le côté, de chaque côté de la tête du guerrier, cherchant avec leur doigts des boutons cachés sous celle-ci. Soudain, il y a eu un sifflement indiquant que la pression s'échappait, et le heaume fut retiré.

Les yeux d'Iku s'élargirent soudain, sous le choc. Kamiko eut du mal à s'empêcher de jurer à voix haute.

L'homme qui se trouvait à l'intérieur de l'armure était Daidoji Eien.


"Seigneur Yoritomo," dit Tsuruchi Shinden, en s'inclinant élégamment devant l'Empereur, avec un cliquetis de bottes.

Kameru et Ryosei se trouvaient toujours dans le bureau de l'Empereur, bien que plusieurs dizaines de gardes Guêpes et Mantes les avaient rejoins depuis la panne de courant. Kameru s'avança pour aller à la rencontre de Shinden et observa l'homme pendant un moment avant qu'il ne réalise que le garde attendait l'autorisation de parler. Kameru toussa nerveusement. Il n'était toujours pas habitué aux conséquences d'être un Empereur. "Au rapport," dit-il.

"Nous sommes prêts à partir, mon seigneur," dit Shinden. "Nous devrions partir dès que possible. Les gangs Sauterelles s'approchent rapidement du Palais, au moment où je vous parle."

Kameru acquiesça et se tourna vers sa soeur. "Ryosei," dit-il. "Es-tu prête à partir ?"

"Je suppose," dit-elle, clairement apeurée. "Es-tu sûr qu'on sera à l'abri ?"

"Je serai avec toi," dit Kameru. "Il ne t'arrivera rien."

"Pardonnez-moi, mon seigneur, mais je ne pense pas que ce soit une bonne idée," dit Shinden.

Kameru se retourna vers le Capitaine de la Garde, un air suspicieux sur son visage. "Voudriez-vous m'expliquer pourquoi ?" demanda-t-il.

Shinden acquiesça. "Il est évident que Ryosei est l'héritière du Trône de Diamant," répondit le Guêpe. "Si jamais il devait vous arriver quelque chose, mon seigneur, elle est la seule qui puisse le revendiquer. Il serait plus prudent si vous deux étiez cachés séparément. La Lignée Impériale doit être protégée."

"Quoi ?" cria Kameru, en colère. "De quoi parlez-vous ? Je ne peux pas l'abandonner !"

"Non, c'est bon, Kameru," dit Ryosei. Elle posa une main sur l'épaule de son frère, et lui sourit. "Ce que Shinden dit a un sens. Rokugan ne peut pas se permettre d'être sans Empereur, pour l'instant. Ensemble, nous faisons une cible de rêve. Nous devons nous séparer."

"Où iras-tu ?" demanda-t-il. "Où serais-tu en sécurité ?"

"Je vais rejoindre les Agasha," dit-elle. "Si tout va bien, ils me laisseront rejoindre l'Usine."

"Shinden," dit Kameru, en se tournant à nouveau vers le Guêpe. "En qui avez-vous le plus confiance, parmi tous vos hommes ?"

"Daikua Kita," dit-il sans hésitation. "C'est elle que j'ai envoyé en compagnie de Jack pour trouver le temple." Une jeune bushi s'avança aux côtés de Shinden. Kameru la reconnut ; c'était celle qui lui avait tendu l'épée de son père, à son couronnement.

"Allez avec ma soeur," dit Kameru. "En compagnie de toute autre personne en qui vous avez toute confiance, car vous avez la charge de la vie de ma soeur."

"Oui, mon seigneur," dit-elle. Elle ouvrit à nouveau la bouche, indécise, comme si elle voulait rajouter autre chose.

"Mon seigneur," dit rapidement Shinden. "Nous devons nous hâter. Nous devons vous évacuer le plus vite possible."

Kameru acquiesça. Il se tourna vers sa soeur, et la prit dans ses bras une dernière fois. "Sois courageuse, 'Sei," dit-il. "Père a toujours voulu que tu le sois."

"Même chose pour toi," dit-elle. Elle sourit légèrement. "Reviens vivant, Kam. Je n'ai pas autant envie que toi d'être Impératrice."

"Je te le promets," dit-il, en souriant. Kameru se retourna pour rejoindre la dizaine de Gardes Impériaux qui l'attendaient. Il réalisa qu'il tenait toujours le journal de Yoritomo Kenjin. Il était trop tard pour le remettre dans le bureau. Shinden était un professionnel ; il était tellement désireux d'évacuer son Empereur que Kameru le croyait capable de l'assommer pour l'arracher hors du Palais si jamais il devait encore traîner. Il glissa le livre ancien dans la poche de sa veste, qu'il passa sur ses épaules.

Il pria Osano-wo pour que sa soeur soit en sécurité. Il pria pour que tous soient en sécurité.


"Saigo."

...

"Saigo..."

....

"Hé, Saigo !" Le grand ronin frappa dans ses mains juste à côté de l'oreille de Saigo. Isawa Saigo releva les yeux de son carnet de note avec un regard surpris.

"Mikio ?" dit le prophète, en regardant autour de lui. "Pourquoi as-tu fait ça ?"

"Je t'ai appelé trois fois," répondit Mikio. "Tu ne me répondais pas. Tu es sensé t'occuper des communications." Le grand ronin grommelait à voix basse, en tournant brusquement les commandes, alors que le Croissant de Lune arrivait au coin d'un immeuble. Via les écrans devant eux, il pouvaient voir les rues de la cité. Quelques personnes observaient d'un air incrédule l'énorme vaisseau inconnu.

Saigo observa le panneau devant lui. "Il n'y a rien, Mikio," dit-il. "Tout est hors d'usage, pour l'instant. Que suis-je sensé pouvoir entendre ?"

"J'sais pas," grogna le ronin. "De futurs ennuis, je suppose."

"Quel genre d'ennuis ?" rétorqua Saigo. "Les seuls ennuis qu'on a eu jusqu'à maintenant, c'était ce vieux fou sur le toit."

"Ouais," dit Mikio, avec un signe de tête. "Ce type n'était pas un bon tireur. Je suppose qu'il a touché un des projecteurs. Je pense qu'on devrait faire demi-tour et voir ce qu'il a fait."

"Laisse tomber, Mikio," dit Ginawa, en entrant dans le cockpit et en observant les écrans de contrôle. "Rappelle-toi, en dépit des changements cosmétiques que tu as fait, c'est toujours un véhicule Senpet. C'est normal si nous provoquons la peur et la méfiance."

"Ouais, c'est vrai," dit Mikio. Il continuait de diriger le véhicule, observant les écrans dans un silence méditatif.

Ginawa souleva un sourcil en s'installant dans le siège à côté du mécanicien. "Il y a un problème, Mikio ?" demanda-t-il.

"Je me demandais juste si on pouvait enfin aller s'occuper de ces foutus Sauterelles," dit-il avec un haussement d'épaules. "On se balade dans la cité depuis deux heures, maintenant. J'ai l'impression d'être un touriste."

"C'était nécessaire," répondit Ginawa. "Tu connais les conséquences d'aller dans une bataille avec une arme non testée, Mikio. Nous n'avions pas eu l'occasion de faire un vrai test avec le Croissant. Nous devons voir s'il y a des problèmes avec lui, avant de faire face aux Sauterelles."

"Le Palais ressemblera à un cratère, lorsque nous y arriverons," dit Mikio.

"Hiroru prendra soin de l'Empereur," dit Ginawa. "J'ai confiance en lui."

"Faire confiance au ninja en collant. Ouais, c'est le truc le plus rassurant que tu ais dis depuis un bon bout de temps, Ginawa. Ma confiance est pleinement restaurée." Mikio hocha tristement la tête, puis il fit prendre au Croissant un autre virage tellement serré que Saigo manqua de lâcher son carnet de notes.

"Dairya a confiance en Hiroru, ça me suffit," dit Ginawa.

"Si tu le dis, boss," dit Mikio d'un ton morne.

"Je le dis," répondit Ginawa. Intérieurement, Ginawa se demandait s'il le croyait vraiment. Il avait cru connaître Dairya. Il lui avait fait confiance, il avait dépendu de lui. Si Dairya n'avait pas été là, il serait toujours en train d'errer seul dans les rues du Petit Jigoku, sans argent, sans but. Maintenant, avec toutes les histoires de Dairya à propos de kolat et de conspirations, il ne savait plus quoi penser. Pour quelle raison Dairya avait-il vraiment formé l'Armée de Toturi ? Quel était son objectif ?

"Je vais aller voir les autres," dit Ginawa avec un long soupir. Il quitta son siège et se tourna vers la sortie du poste de pilotage. "Fais encore un tour autour du port avec le Croissant, puis nous irons voir ce que les Sauterelles préparent."

Les portes du poste de pilotage se refermèrent avec un sifflement derrière Ginawa. Mikio lança un regard au prophète, un sourire menaçant sur le visage. "Hé," dit le mécanicien. "Tu veux piloter le Croissant, garçon ?"

"Moi ?" dit Saigo, en regardant vers Mikio, surpris.

"Je ne compte pas me battre sans un co-pilote," répondit Mikio. "Tu es déjà assis dans le bon siège."

"Oh, euh, ouais, sauf que je n'ai aucune idée de ce que je fais," répondit Saigo. "Je suis juste venu m'asseoir ici parce que j'étais malade dans le compartement passager."

"Hé, te tracasse pas, gamin," rit Mikio. "Tu feras parfaitement l'affaire. Tu es shugenja, n'est-ce pas ?"

"Techniquement," dit-il. "Mais quel est le rapport ?"

"Les contrôles de secours tetsukami," répondit Mikio. "Les Senpet ne sont pas entré dans la course au tetsukami comme vous autres, Isawa, mais ils ont fait quelques petites améliorations ici, et ça pourrait te surprendre. Tu sais, leurs sahir sont proches de nos shugenjas, ils ont des interfaces tetsukami dans tous les véhicules Senpet qui leur permettent de prendre le contrôle en cas d'urgence."

"Mais je ne sais pas piloter un Scarabée," répondit Saigo, en refermant son carnet de notes et en glissant son stylo dans sa poche. "Je ne sais même pas piloter un gyrocoptère. J'ai essayé une fois. Je me suis brisé la cheville et je me suis fait une commotion."

"Tu n'as pas besoin de le piloter," dit Mikio. "C'est magique. Tu n'as qu'à prendre les commandes et te concentrer. Tokei a déjà essayé. Il a dit que c'était très facile d'utilisation. Essaie."

Saigo regarda l'énorme volant vert en face de lui. Les rangées de boutons, de leviers et de cadrons à côté de lui. Il tendit les mains et pris les commandes à deux mains, et il regarda vers Mikio, un air nerveux dans le regard.

"Un avertissement. Si tu abîmes la peinture, tu rentres à pieds," dit Mikio, en se rasseyant dans son siège et en croisant les bras.

Saigo avala sa salive avec peine, ferma les yeux, et se concentra. Il ne s'attendait pas à ce qu'il passe réellement quelque chose. Après tout, il n'était vraiment pas un bon shugenja. Sauf dans de rares cas, souvent lors de ses prophéties, la magie n'était pas chose aisée pour lui.

L'effet fut immédiat. Il put sentir soudain le souffle du vent sur ses ailes. Il put sentir le carburant brûler dans ses moteurs. Il put sentir la puissance des lances-missiles dissimulés dans sa coque. Il put voir les rues sous lui, ses puissants projecteurs déchirant les ténèbres. L'un d'eux était légèrement abîmés par le tir de fusil à pompe du vieil homme de tout à l'heure. Il ne faisait pas que piloter le Croissant de Lune. Il était le Croissant de Lune. Il fléchit ses ailes à titre d'expérience et entama un plongeon vers la rue, puis remonta promptement et vira vers la droite, juste entre deux immeubles. Il remonta un peu et traversa le réseau d'autoroutes et d'immeubles, se détachant sur l'horizon de la cité. Il s'orienta vers le port, actionna ses moteurs pour qu'ils augmentent en puissance. La soudaine poussée de vitesse le faisait frémir au coeur de son être. Il volait. Il était rapide, puissant, invincible. Il pouvait tout faire.

Mikio le gifla.

"Aïe !" dit Saigo, revenant soudain à la réalité. Il fronça les sourcils et se massa le visage. "Pourquoi as-tu fait ça ?"

"Je te ramène dans le monde réel, champion," dit Mikio, en fixant avec fureur les commandes devant lui. "Tu as la moindre idée d'où tu nous as emmené ?"

Une grosse explosion détonna, à l'extérieur. "Euh, non," dit Saigo, en regardant vers les écrans. "Où ?"

Un autre coup de tonnerre résonna à l'extérieur de l'engin. "Oh," dit Saigo, en souriant bêtement, tout en regardant vers les écrans. Le Croissant volait au-dessus du port. Deux grands destroyers les suivaient, tirant de leurs canons sol-air sur le véhicule Senpet.

"Qu'est-ce qui se passe ici, bon sang ?" demanda Ginawa qui arrivait à toute allure dans la cabine. "Tu essaies de nous tuer, Mikio ? Qui nous tire dessus ?" Le vieux ronin s'arnacha rapidement dans le siège à côté du mécanicien.

"Capitaine Saigo a décidé de nous proposer une petite visite de la flotte Mante," dit Mikio d'un ton laconique, en virant brutalement de bord pour éviter une volée de missiles. "Le rayonnement Sauterelle n'a peut-être pas porté aussi loin dans la baie. Je ne pense pas qu'ils sont content de voir un Scarabée chez eux."

"On ne peut pas les appeler par radio ?" demanda Saigo. "Leur dire qui on est ?"

"Bonne idée, Saigo," dit Mikio. Une rafale de mitrailleuse lourde résonna contre la coque. "Hé, les gars ? Ouais, on n'est pas vraiment des Senpet. Je sais qu'on a l'air de vous envahir, mais en fait, on n'est qu'une bande de ronin qui avons retappé un aéroglisseur Senpet dans notre garage et on a pensé que ce serait une bonne idée d'aller faire une balade au-dessus du port. J'suis sûr qu'ils vont comprendre."

"Mikio, c'est pas le moment de déconner," dit Ginawa d'un ton sec. "Tu peux les semer ?"

"Bien sûr," dit Mikio. "Mais essayer de les distancer et esquiver tous les p'tits cadeaux qu'ils nous lancent en même temps, ça va pas être facile. Ce qui m'ennuie le plus, c'est que la puissance de feu de ce Scarabée pourrait probablement envoyer un de ces destroyers au fond du Soleil d'Or sans problème, et peut-être l'autre avec. Mais ils pourraient appeler du renfort."

"Mikio," dit Ginawa. "S'il te plaît, ne coule pas la marine Mante."

"Je vais essayer, patron, mais ils ne me facilitent pas les choses." Le Croissant trembla alors qu'un des tirs Mante les touchait, dévié par l'épaisse armure mais faisant piquer le vaisseau du nez, dans un plongeon mortel vers les eaux de la baie. Le rugissement des moteurs se coupa soudain.

"Oh, les gars !" cria Mikio. "Prenez tous votre respiration !"

Et soudain, les moteurs du Croissant de Lune reprirent vie. Remontant à la dernière minute avec une poussée brutale de moteurs, il manqua de peu de s'écraser sur l'eau et reprit son envol. Une dernière rafale partit des destroyers et le Croissant fit un petit mouvement de côté, évitant facilement le coup de feu et s'éloignant hors de portée de tir, vers la ville. Faisant un virage assez raide entre deux immeubles, le Scarabée s'arrêta immédiatement, atterissant doucement dans les ténèbres, sur une grande parcelle de terre vide.

Saigo se rassit, respirant un grand coup. "Tu avais raison, Mikio," dit-il. "C'est très facile à utiliser."

Mikio et Ginawa lancèrent un regard vers Saigo, bouches bées.

"Ok, je crois que nous avons prouvé que ce truc pouvait toujours voler," dit calmement Mikio. "Est-ce qu'on pourrait aller s'occuper des Sauterelles, maintenant ?"

"Dans une minute," dit Ginawa, en quittant lentement son siège. "Je pense que je vais aller à l'arrière et essayer de refaire partir les battements de mon coeur."


"Zin," dit une voix, et le monde fut empli de triomphe.

"Zin !" répéta une autre voix.

"Zin ?" répondit une troisième. Un choeur d'innombrables autres voix s'ensuivirent, leur conscience arrivant au terme d'un long sommeil.

Zin souriait en descendant dans le bassin. Elle ne pouvait pas voir ses frères et soeurs. La magie des Cobras les dissimulait pendant leur sommeil, même à elle. Toutefois, elle pouvait entendre leurs voix, et elle savait qu'ils étaient proches. Elle s'enfonça encore plus dans le bassin insondable. Des huitres innombrables décoraient les murs et s'ouvraient à son passage, éclairant son chemin de l'étrange lueur verte de la magie des perles qu'elles contenaient.

Et elle nageait toujours. Elle nageait vers le centre de la terre elle-même. Autour d'elle, elle vit les marques d'anciennes pierres. Jadis, avant que la race de l'homme ne vienne, c'était une terre sèche. Ceci avait été une ancienne cité naga, peut-être la plus grande de toutes. Ici, le Qa'tol, le plus grand de tous les naga, avait dirigé son peuple avec une souveraineté bienveillante, les unissant en une seule race et un esprit, grâce à sa sagesse. Dans cette cité, les cinq lignées de son peuple étaient nées. Dans cette cité, l'Akasha était né.

Mais ce n'était pas son Akasha. L'esprit de Zin était embrumé. Ce n'était pas ses lignées. Elle n'était pas un Aspic, ni un Constricteur, ni une Couleuvre, ni un Cobra, ni un Caméléon. Elle était une humaine, et n'était pas née parmi ces créatures. Pour la première fois, elle sentit le toucher de l'Akasha sur son esprit, et se sentait tellement étrange, tellement étrangère. Elle était dans un puit insondable de souvenirs et de voix. Une spirale sans fin d'âmes en perpétuelle régénération, en perpétuel mouvement, en perpétuelle union. Pour la première fois depuis qu'elle était arrivée dans la forêt de Shinomen, elle avait peur. Asako Nitobe et les shiyokai avaient raison. Elle était une étrangère, et elle le serait toujours. Zin avait peur.

Et soudain, elle se retrouva assise dans une vaste plaine. La plaine était sans particularités, noire et infinie. Deux grandes sphères illuminaient le ciel au-dessus d'elle, une brillante et l'autre pâle. Elle était seule.

"Non, pas seule," lui dirent les voix. "Jamais seule."

"Je ne peux pas le faire," dit Zin, en se serrant dans ses bras et en frissonnant. "Je ne suis pas l'une d'entre vous. Je ne le serai jamais."

Et soudain, ils furent avec elle. Deux silhouettes, une grande et puissante, sa queue enroulée derrière lui. Le Shahadet. L'autre était petit et voûté, et pendant un instant, quelque chose dans ses yeux lui rappela le regard du Kashrak. Un capuchon était déployé derrière son visage reptilien, un capuchon de Cobra. Le Shashakar, le père de Kashrak. Il n'était pas habituel chez les naga de connaître les descendances, mais Kashrak n'était pas un naga habituel. Shahadet et Shashakar la saluèrent, en signe de bienvenue.

"N'ai pas peur de nous, Zin," dit le Shahadet. "Nous ne te voulons pas de mal. Nous ne t'avons jamais voulu de mal."

"La voie de la destinée est souvent accidenté," ajouta le Shashakar. "Peut-être que tu n'aurais pas choisi cette voie si tu avais eu le choix, mais peut-être qu'elle peut encore te mener à la gloire."

Zin hocha la tête. "Je ne veux pas de gloire. Je ne veux rien de tout ça. Je veux juste retrouver ma vie. Je veux savoir qui je suis."

"Les souvenirs, ça vient et ça s'en va, Zin," dit le Shahadet. "Mais nous sommes tels que nous nous sommes construits. L'Akasha ne peut pas te changer. Le Kashrak ne peut pas te changer. Nitobe et les Shiyokai ne peuvent pas te changer."

"Regardez-moi !" dit Zin. "Je ne suis pas humaine ! Je ne suis pas naga ! Qui suis-je ?"

"Tu es la Zin," répondit le Shashakar. "Comme toutes les autres créatures vivantes, tu es unique. Tu ne peux être définie. Tu es toi, et c'est ainsi. Maintenant, le temps est venu pour toi de choisir. Est-ce que tu sauveras notre peuple comme jadis nous t'avons sauvée ?"

Zin ne dit rien, les yeux orientés vers le sol. Elle hésitait à propos de tout. Qu'allait-il advenir d'elle, à présent ? Qu'allait-elle devenir ? Si elle acceptait la quête des naga, serait-elle capable de l'achever ou échouerait-elle comme elle avait échoué celle des Crabes, il y a bien longtemps ?

Une troisième silhouette apparut parmi eux, plus grande que les autres. Elle était grande, avec des jambes comme celles des hommes. Ses yeux dorés brillaient d'un pouvoir intérieur. La Qamar, la mère de Kashrak. Zin leva les yeux vers la créature, ses yeux étaient plein de doute.

"Le choix t'a toujours été laissé, Zin," dit la Qamar. "Tu es l'une d'entre nous, maintenant. Nous t'aiderons. Mais tu dois savoir ceci : l'Oracle Noir de l'Eau t'attend à la surface. Si tu y retournes, tu risques de mourir. Si tu restes avec nous en sécurité, tu causeras la mort de Szash, de Iuchi Kenyu et de Sumi."

"Sumi ?" répondit Zin, surprise. "Elle est là ?"

La Qamar acquiesça. "Tu es proche des Phénix," répondit la naga. "Vos voies sont plus proches que tu ne l'imagines, et vos destinées sont entrelacées."

"Mais que puis-je faire ?" demanda Zin. "Je suis tellement perdue. A Otosan Uchi, tout était tellement clair, mais il me semble que plus j'approche du but, plus celui-ci s'éloigne. Ma tête est tellement embrouillée, maintenant. Mes souvenirs sont comme des fantômes. Je peux à peine m'en rappeler, et ils disparaissent ensuite. Suis-je une naga ou suis-je une humaine ?"

"C'est à toi de le décider," dit la Qamar. "Si tu décidais de rester ici et de t'endormir avec nous, tu serais la bienvenue. Toutefois, je te supplie de nous sauver. Tu es notre dernier espoir, notre seul espoir. Toi seule peut porter les Lames de l'Akasha."

"Les Lames de l'Akasha," répondit Zin, troublée.

La Qamar acquiesça. Soudain, elle tenait un grand couteau dans chaque main. Les lames étaient étranges, longues et triangulaires, et elles s'étendaient à la verticale des articulations de la main, à l'inverse d'une poignée classique. Les deux mesuraient trente centimètres de longueur et semblaient très tranchantes. L'une était d'un blanc brillant, l'autre était d'un noir d'encre. Les deux semblaient être faites de perle pure, bien qu'aucune huitre n'aurait jamais pu produire de perle assez grande que pour faire ces armes.

"L'Akasha est un être vivant, et comme tous les êtres vivants, il se bat pour se protéger contre les forces extérieures qui tentent de le détruire," dit la Qamar. "Les lames sont originaires des lits de perle. Pendant cent ans, notre magie s'est acharnée à produire ces armes, la seule chose qui pourrait guérir la Blessure de l'Akasha. Elles sont restées ici jusqu'à ce que l'on découvre où se trouve le Kashrak, jusqu'à ce qu'un porteur assez digne se révèle. Tu dois être le vecteur de ce remède, Zin. Seul un vrai naga peut utiliser la magie des lames.

Zin semblait troublée, mais ne dit rien.

La Qamar sourit pour l'encourager, puis poursuivit. "La Lame de l'Oeil Blafard," dit-elle, en brandissant la lame noire. "La Lame de l'Oeil Brillant," dit-elle, en brandissant la lame blanche. "La Lame de l'Oeil Blafard ôtera à sa victime les pouvoirs du Seigneur Ténébreux. Si tu l'utilises contre Kashrak, tu retireras tout le Mal qui est en lui. Sa souillure sera anéantie, et il ne pourra plus jamais l'utiliser contre notre peuple. La Lame de L'Oeil Brillant coupera à jamais son lien avec l'Akasha. Tue Kashrak avec elle et il sera retiré de l'Akasha. Sa folie et sa maladie ne nous empoisonneront plus jamais. Tu dois utiliser les deux lames, Zin, pour anéantir totalement le maléfice de Kashrak." La Qamar fit tourner les couteaux dans chaque main, pour que les lames reposent sur ses avant-bras. Elle offrit les lames à Zin, poignées vers l'avant.

Zin s'approcha des armes, mais hésita. "Je ne peux pas," dit-elle. "Je ne sais pas si je suis assez forte. Je n'aurais pas pu battre les pennaggolan sans Kenyu. Nitobe m'aurait tué si je n'étais pas tombée dans les lits de perle. Je ne suis pas digne."

"Alors, deviens-le," dit la Qamar, la voix légèrement sévère. "Zin, personne ne nait comme un héros. Les circonstances exigent que tu sois à la hauteur ou nous serons détruits. C'est ta chance, Zin. Sauve notre peuple. Sauve-toi. Achève le cycle de douleur et de folie, et peut-être qu'un jour tu auras le luxe de découvrir qui tu es réellement. Pour l'instant, prends les lames et tue le Kashrak avant qu'il ne soit trop tard pour nous tous."

Le regard de Zin rencontra les yeux dorés de la Qamar, et elle acquiesça. Elle prit les lames avec le plus de confiance qu'elle put rassembler. Pour elle, ce n'était pas énorme car elle manqua même de laisser tomber la lame noire en la prenant, mais c'était suffisant. Les lames étaient froides et lourdes. Elle sentit qu'une sorte de magie était enfouie en elles, mais elle était en sommeil. Elles ne semblaient pas aussi puissantes que la Qamar avait prétendu. Elle contempla la surface des lames, essayant de comprendre leur pouvoir et l'étrange destin qu'elles partagaient avec elle.

Lorsqu'elle releva les yeux, elle était seule dans la grande plaine.

"Je suis seule," dit-elle. "Ils m'ont quitté."

"Ne leur en veux pas pour ça, ils sont très malades," dit une voix. "Ils ont fait du mieux qu'ils pouvaient."

Zin tourna sur elle même, brandissant les lames, une en bas et une en haut. Elle découvrit qu'elle les tenait comme si elle les avait portées toute sa vie. Un homme seul se tenait devant elle, portant une ancienne armure de samurai verte. Un sourire s'étalait sur son élégant visage.

"Qui êtes-vous ?" demanda-t-elle. "Que faites-vous ici ?"

"Mon nom humain est Mirumoto Daini," répondit l'homme. "Mais l'Akasha me connait en tant que le Daini."

"Un humain ?" dit-elle, choquée. "Ici ?"

"Choquée ?" demanda-t-il doucement. "Ou déçue que tu ne sois pas la première ? Je pense que tu as oublié quelque chose à propos de l'Akasha, ou peut-être que tu ne t'en souviens tout simplement pas. Personne n'est forcé d'en faire partie. Ce n'est pas une maladie. C'est une famille. Toute personne dont l'esprit est assez ouvert peut devenir une partie de l'Akasha. Je l'ai fait. Tu l'as fait. Tu penses que c'est une malédiction, mais c'est faux. Cesse de combattre ce que tu es, et tire ta force de ton être."

"Je ne sais pas si je peux faire ça," dit Zin. "Je ne sais pas si je suis assez forte."

Daini soupira. "Tu es assez forte, Zin. Crois-moi. Je suis ici depuis longtemps, Zin, et j'avais hâte de te rencontrer à nouveau. Yakamo et moi nous t'observons très attentivement depuis que tu es avec nous."

"Yakamo ?" répondit Zin.

"Hida Yakamo," répondit Daini. "Tu sais, le Tonnerre Crabe ? Le type avec une grande main de jade ? Qui fut tué pendant le Jour des Tonnerres par Fu-Leng lui-même ?" Daini fit quelques petits gestes dans le vide. "Il fait aussi partie de l'Akasha. On en parle relativement rarement."

"Par les Fortunes," dit Zin.

Daini acquiesça. "C'était un cas très proche du tien. Il est mort prématurément et les naga se sont sentis responsables, alors ils se sont arrangés pour le sauver. Il était très intéressé par tes progrès jusqu'à ce qu'il soit réincarné, il y a dix-huit ans de cela."

"Réincarné comma naga ?" demanda-t-elle.

"Non, comme humain," répondit Daini. "Les naga n'ont pas le monopole de la réincarnation, demande aux Phénix. Yakamo devait être reincarné pour qu'il puisse être là, lors du Jour des Tonnerres et tout ça. C'est malheureux que Yasu ait perdu son lien avec l'Akasha, mais ça arrive. Avant qu'il ne parte, il m'a laissé un message pour toi, Zin."

"Oui ?" demanda-t-elle.

"Il te souhaite bonne chance," répondit Daini. "Et il m'a dit de te dire que tu n'es pas seule. Tu n'es jamais seule." L'univers illusoire de l'Akasha commença à décliner. Zin pouvait voir les rochers en saillies et la lumière verte de l'eau commencer à réapparaître autour d'elle.

Zin acquiesça, ses épaules s'étaient redressées. "Merci, Daini," dit-elle.

"Pas de problèmes," répondit Daini, ses formes commençaient à devenir transparentes. "Il ne reste plus beaucoup de temps pour discuter. Je suppose que je te verrai dans ma prochaine vie, Zin." Daini disparut.

"Je l'espère," répondit Zin. Elle tenait toujours les grands couteaux dans ses mains. Ils étaient bien réels.

Equipée des armes de l'Akasha, armée de sa nouvelle confiance, Zin se remit à nager vers la surface.


"Félicitations, Shinjo Rakki," dit l'Empereur Yoritomo VII, le visage rayonnant de fierté. "Vous êtes le héros de votre clan, de Rokugan, et du monde entier. Vous nous avez tous sauvés."

Shinjo Rakki soupesa le no-dachi qu'il tenait sur son épaule et gloussa, faisant sautiller l'énorme tête d'oni coupée. "Oh, ce n'était rien," dit-il. "J'ai juste fait mon boulot."

"Oh, il est modeste, aussi !" hurla une jolie jeune fille au premier rang. "Shinjo Rakki, vous êtes mon héros !" La fille se mit à courir vers lui et le serra dans ses bras. Quelques instants plus tard, des dizaines d'autres jeunes filles souriantes et hurlantes s'attroupaient autour de lui.

"Mesdemoiselles, mesdemoiselles !" gloussa Rakki. "Vraiment, je serais honoré, mais je devais avoir un entretien avec l'Empereur, ici."

"Non, vraiment, il n'y a pas de problèmes, Rakki," dit l'Empereur, en regardant d'un air mélancolique vers les admiratrices de Rakki. "Je vais aller chercher un café et je reviendrai quand vous aurez fini. Amusez-vous bien, Rakki-sama."

"Bien, si vous le dites, mon seigneur," dit Rakki. "Ok, les filles, qui est la première ?"

Quelque chose le frappa au visage. Rakki se redressa et regarda autour de lui, confus. Il était assis dans une petite pièce. Trois hommes étaient assis à côté du lit sur lequel il se trouvait, le regardant avec curiosité. La petite pièce était éclairée par une bougie. Au loin, il put entendre des cris et des coups de feu.

"Euh, salut," dit-il, en se massant le visage.

"Etrange façon de se comporter avec les personnes alitées, Tokei," dit l'un des hommes. C'était un grand homme maigre, portant une salopette noire. Il lui semblait familier.

"Parfois, les esprits demandent une approche plus directe," répondit un autre homme. Rakki reconnut Kohei, l'Asako avec lequel il avait parlé en compagnie de Sachiko, et qui l'avait traîné plus tard, dans les rues du Petit Jigoku.

"Bonjour, Officier Rakki," dit le troisième homme avec un sourire forcé. Il était mince, d'âge moyen et il portait un chemise propre et impeccable, et une cravate. "Bon, Hatsu, Tokei, veuillez m'excuser, mais j'ai du travail à faire, ce soir."

"Bien sûr, Godaigo," répondit le premier homme. Godaigo se leva et quitta la pièce, fermant calmement la porte derrière lui.

"Hatsu ?" dit Rakki, se redressant soudain. "C'est pour ça que je vous reconnais. Vous êtes Kitsuki Hatsu ! Mais vous êtes sensé être mort."

L'homme acquiesça. "C'est ce que j'ai entendu, moi aussi. Vous étiez avec Otaku Sachiko lorsque les Sauterelles l'ont enlevée."

"Les Sauterelles l'ont enlevée ?" dit Rakki, surpris. "Nous devons l'aider !"

"Tu vois ?" dit le vieux shugenja en soupirant. "Je t'avais dit qu'il ne nous serait d'aucune utilité. Il n'a rien vu de plus que moi."

Hatsu se frotta les yeux et se rassit sur sa chaise. "Il n'y a rien d'autre que tu puisses me dire, Tokei ?" demanda-t-il.

"Tokei ?" dit Rakki. "Je pensais que votre nom était Kohei, Asako."

L'homme hocha la tête. "Tokei," dit-il. "Comme dans Morito Tokei. Un Shugenja qui mourut lors du Deuxième Jour des Tonnerres. Membre de l'Armée de Toturi. Ravi de vous rencontrer."

"Je le savais !" dit Rakki, en frappant dans ses mains et en désignant le vieux prêtre. "Je savais que vous en faisiez partie !"

"Alors, allez-y, Agent Rakki," dit sèchement Tokei. "Je suis abasourdi devant vos talents de détective. Pourquoi n'appelez-vous pas la Tour Shinjo et ne les faites-vous pas venir ici pour m'arrêter ? Oh, attendez. Les Sauterelles ont démolis toutes les communications de la ville. Je suppose que c'est ce qu'ils ont fait juste après vous avoir laissé à moitié mort sur le trottoir."

"Oh," dit Rakki. "Oh, ouais. Merci de m'avoir sauvé la vie."

"De rien."

"Alors, que fait-on maintenant ?" demanda Hatsu. Le Dragon se releva et se mit à marcher dans la pièce, impatient. "D'après ce que je me souviens, la police n'avait aucune idée de l'endroit où se trouve le quartier général des Sauterelles. Et l'Armée ?"

Tokei haussa les épaules. "Nous avions un homme infiltré chez les Sauterelles pendant un moment, mais ils lui bandaient les yeux à chaque fois qu'ils entraient et sortaient. Tout ce qu'il a dit à propos de cet endroit, c'est que c'était souterrain, qu'ils l'appelaient la Machine, et qu'il y avait toujours un bruit de gros moteur."

"Est-ce qu'il est toujours là-bas, maintenant ?" demanda Hatsu.

"Toku ?" Tokei hocha la tête. "Non. Il a dit qu'il avait des affaires de famille à régler."

Hatsu grommela et marcha encore. "Et Yotogi a détruit sa Sphère du Dragon. Alors, nous n'avons aucune piste. Absolument aucun moyen de la contacter. Aucun moyen de la retrouver."

Soudain la télévision de la petite pièce reprit vie, baignant la pièce d'une lumière bleue. Le visage d'un homme portant un masque noir et des lunettes apparut sur l'écran, une énorme sculpture de métal ressemblant à une sauterelle était suspendue derrière lui.

"Salutations, peuple de Rokugan," dit l'homme. "Je suis Inago et je suis venu vous parler de mon ultimatum..."

"Par Jigoku !" dit Rakki.

Les yeux d'Hatsu se refermèrent légèrement, et il quitta rapidement la pièce.

"Qu'est-ce qui lui prend ?" demanda Tokei.

Rakki haussa les épaules. "Les Dragons," dit-il. "Aussi barges que dans les histoires." Il se tourna vers la télévision.

"Je suis le meneur d'un groupe de révolutionnaires appelé le Clan de la Sauterelle. Je suis venu vous adresser un avertissement. Le chaos, la destruction, la terreur qui vous entourent n'est rien comparé à ce qui va venir. L'Invasion Senpet n'était rien comparé aux ravages que nous vous faisons, et la destruction qui viendra bientôt fera passer cette nuit pour un doux rêve. Vous devez connaître le nom de mon maître, car c'est lui qui fera trembler les bases de ce monde et qui abattra sur vous la vengeance des ténèbres. Vous devez connaître le nom du Briseur d'Orage. Vous devez savoir que le Troisième Jour des Tonnerres est proche. Ce soir, le Champion de Jigoku marche sur Rokugan."

"Wow," dit Rakki en sifflant. "Je suppose que je ferais mieux de stocker mon jade, mes provisions et tout ça."

"Et tout ça, oui," dit Tokei.

"Et sachez ceci, Rokugani," dit Inago. "Vous pouvez me détruire. Vous pouvez détruire le Clan de la Sauterelle. Mais le Briseur d'Orage ne peut être détruit. Le pouvoir de Jigoku ne pourra jamais être anéanti. Ceci n'est pas un avertissement. C'est une remarque. La chance de l'humanité a tourné. Vos jours sont comptés. Il n'y a rien que vous puissiez faire pour arrêter l'avancée des ténèbres. Considérez que ce message est un service que je vous rends. Embrassez ceux que vous aimez. Pardonnez à vos amis et vos familles leurs péchés passés. Buvez au puits de la vie, peuple de Rokugan, car son eau risque de se tarir bientôt."

L'écran se coupa avec un petit crépitement, retournant à son ancien état.

"Venez," dit Hatsu, en passant sa tête par l'ouverture de la porte, et en faisant un geste rapide aux deux hommes.

Tokei et Rakki se regardèrent, puis le suivirent. Ils étaient tous les deux perplexes et troublés par le ton d'urgence soudain dans la voix de Hatsu, ainsi que par sa disparition lors de la retransmission.

"Hatsu, y'a eu un type à la télé," dit Rakki, en courant pour rejoindre le Dragon. "Il a dit qu'il était-"

"Inago du Clan de la Sauterelle," répondit Hatsu. "Je sais. J'ai tout entendu."

"Vous l'avez entendu ?" répondit Rakki, surpris.

"J'ai une très bonne ouïe quand je veux," dit Hatsu. Le Dragon se retourna et descendit rapidement les escaliers en direction du restaurant de Shotai et de la rue.

"Je ne voudrais pas te déranger, Hatsu," demanda Tokei, "mais j'aimerais savoir où on va ?"

"A la Machine," dit Hatsu.

"Mais je pensais que nous ne savions pas où elle était," répondit Rakki.

"Maintenant nous le savons," répondit Hatsu.

"Les Dragons," soupira Tokei en suivant Hatsu.


Kyo se tenait dans les ombres de l'immeuble KTSU, frissonnant. La pluie l'avait complètement trempé, mais il n'avait pas vraiment froid. Il tremblait parce que quelque chose avait changé. Lorsque les ténèbres avaient recouvert la ville, quelque chose de mort depuis longtemps s'était éveillé en lui. Il restait dehors. Il avait peur.

"Idiot," siffla Akeru à l'arrière de son esprit. "Rentre à l'intérieur. Tu sais ce que tu as à faire."

"Mais nous ne savons pas à qui elle a parlé," dit-il à voix haute, allant et venant sur le trottoir. "Nous ne savons pas ce qu'elle a dit."

"Ca n'a aucune importance," dit Akeru. "Tuons les tous. Brûlons complètement cet immeuble. Sans leurs précieuses informations, ils ne pourront dire à personne ce qu'ils savent avant qu'il ne soit trop tard."

"Tuer tout le monde ?" s'exclama Kyo, en levant les yeux vers l'immeuble KTSU. Des lumières de bougie et de lampes de poches éclairaient de nombreuses fenêtres. "Il doit y avoir des centaines de gens à l'intérieur ! On ne peut pas tous les tuer !"

"Ce n'est qu'une goutte d'eau dans la mer," dit Akeru. "Ils seront tous morts dans deux mois, de toute façon. Le Briseur d'Orage ne peut pas encore se permettre d'être exposé. C'est trop important. Tue-les, Kyo, et finissons-en."

"Non," dit Kyo. "Pas question."

"Tu as choisis le mauvais moment pour retrouver ton libre-arbitre, humain," gronda l'oni. "Le rayonnement a dû court-circuiter le tetsukansen."

"Quoi ?" dit rapidement Kyo.

Il pouvait sentir l'oni sourire à l'arrière de son esprit. "Comme si tu ne le savais pas," dit-il. "L'honorable daimyo de la Guêpe, le Capitaine de la Guarde Impériale, le noble et obéissant soldat. Tu pensais que ta petite rébellion était ta propre idée ? Laisse-moi te dire quelque chose, Kyo. J'ai vécu dans ton âme pendant un petit temps, mais il fut assez long pour apprendre tout ce que j'avais à savoir. Tu as été un pion. Un jouet. Une marionnette qui danse sous les ficelles de quelqu'un. Ton père. Ton commandant. L'Empereur. Le Briseur d'Orage a vu quelle belle marionnette tu étais. C'est pourquoi tu as été l'un des premiers qu'il a choisi."

"Qu'est-ce que tu racontes ?" Kyo criait presque. Il respirait bruyamment, maintenant, ses bras bougeaient beaucoup alors qu'il marchait. Deux hommes qui venaient dans sa direction firent demi-tour et coururent dans la direction opposée.

"Ne me dis pas que tu ne t'en souviens pas," dit l'oni. "C'est tellement clair dans tes souvenirs. Le jour où tu as commencé à remarquer à quel point ton maître Yoritomo pouvait être sombre et dangereux. Le jour où toutes les offenses, toutes les insultes, tous les défauts des autres ont commencé à peser sur ton ancienne volonté de fer. Le jour où tu as envisagé de suivre la voie des ténèbres. Quinze ans plus tôt, le jour où tu fus appelé à Gekkoshinden."

Le souvenir fit soudain surface dans sa mémoire alors que l'oni lui en parlait. Kyo s'arrêta de marcher, pensant aux évènements. "Gekkoshinden, un petit temple appartenant à la famille Impériale. C'était une manifestation," dit-il. "Un schisme entre les moines Karasu et Suzume quand à l'esprit mercantile des Suzume."

"C'est vraiment une raison stupide pour se disputer, hein ?" rit l'oni. "Une perte de temps pathétique jusqu'à ce que l'émeute se déclenche. Ils décidèrent que c'était ton boulot de régler ça, n'est-ce pas ? Toi, le jeune