La Cité Vengeresse

L'EMPIRE DE DIAMANT
Par Rich Wulf
EPISODE VINGT-QUATRE
Traduit par Daidoji Kyome

Asahina Munashi était de retour dans Otosan Uchi. Il quitta les brumes de la Voie, son pied nu se posant sur le trottoir brisé et des morceaux de verre. Ca ne le dérangea pas le moins du monde. La douleur était un souci pour les vivants. Sa main se posa à nouveau distraitement sur son masque de porcelaine ; il était toujours en train de s'habituer à sa présence sur son visage.

Il avait beaucoup changé, ces dernières heures, tout comme la cité.

"Bien sûr," se dit Munashi en riant. "Et pourquoi ne pourrais-je pas changer ? Otosan Uchi est ma cité. Pourquoi ne pourrais-je pas changer pour la refléter ?" Son léger gloussement se changea rapidement en rire hystérique. Le Grue mort-vivant leva ses bras pratiquement squelettiques vers le ciel et rit. Sa robe en lambeaux était battue par le vent, et il trébucha légèrement. Il en rit également. Il était si maigre et désseché que le vent avait plaqué sa robe contre son corps et avait failli le faire s'envoler comme un cerf-volant. Munashi arracha sa robe ; il n'en avait plus besoin. Il n'avait plus besoin de ces apparats de l'humanité. Maintenant, tout comme son père, il était une force de la nature.

Il avait été guéri.

Et tandis que son rire s'évanouissait, il entendit l'écho de petits cris saccadés venants d'une allée proche. Il releva la tête pour voir une petite bande de gobelins, qui le regardaient attentivement en riant entre eux.

"Et bien ?" leur lança Munashi. Sa voix avait un timbre irréel, surnaturel, à cause de son masque de mort. "Qu'est-ce qui vous fait rire ?"

Les gobelins gloussèrent à nouveau. L'un d'eux s'avança, pointant sur lui un pistolet, un petit doigt griffu posé sur la gachette. "Homme maigrichon tout nu," gloussa le gobelin. "Stupide homme maigrichon tout nu. Bientôt sera homme maigrichon tout nu mort."

"Bientôt ?" répondit Munashi. "Je pense que tu te trompes. Je suis déjà mort, petit."

Le gobelin arrêta de rire et regarda sa bande, avec nervosité.

"Ne sois pas si mal à l'aise," dit Munashi, faisant quelques pas étonnants agiles vers la bande de gobelins. "La mort n'a rien d'effrayant. Essaie donc..." Il pointa un doigt vers la bande de gobelins, et un éclair de petites particules noires et blanches fut projeté vers le gobelin de tête. La petite créature étreignit sa poitrine et tomba à la renverse, de manière assez comique.

Les autres gobelins se mirent à rire tous en même temps, jusqu'à ce qu'ils remarquent que Munashi les pointait à présent. Ils se turent rapidement, puis se laissèrent tomber sur le sol et se mirent à plat ventre pour implorer qu'il leur laisse la vie.

"Allons, allons, ce genre de choses n'est pas nécessaire," dit doucement Munashi. "Tant que nous nous comprendrons mutuellement, il n'y aura pas besoin de combattre. N'est-ce pas ?"

Un gobelin releva les yeux vers lui et hurla. Il se remit sur pieds et décampa. Les autres le suivirent rapidement. Munashi plissa le front, confus, puis réalisa que ce n'était peut-être pas lui qui les avait effrayé. Il regarda derrière lui, par-dessus une épaule, et l'illumination éclaira ses yeux.

L'immense bête d'acier, de verre et de métal en forme de mante se tenait derrière la rangée d'immeubles la plus proche, l'observant de ses énormes yeux segmentés. Elle semblait attendre.

"Mon fils," dit Munashi, en levant joyeusement une main vers le ciel. "Mon petit Yoritomo. Comme tu as grandi."

"YORITOMO !" rugit la bête. Un petit immeuble à sa gauche s'effondra suite au rugissement.

Munashi rit tout en se relevant. "C'est ça !" cria-t-il avec allégresse. "C'est ton nom ! Je vois que tu l'aimes !"

"YORITOMO !" rugit-elle à nouveau.

Munashi se releva à nouveau, ses yeux se plissant de mécontentement. "En effet, tu connais ton nom. Mais est-ce que tu sais ce que tu dois en faire ?"

L'oni baissa la tête, curieux. Une grande griffe érafla le flanc d'un gratte-ciel brisé.

"Le temps de te délecter de ta puissance est achevé," dit Munashi. "Maintenant, il est temps de nettoyer la cité. Détruis tous ceux qui se rassembleront contre nous. Peux-tu les sentir s'allier ensemble ? Peux-tu sentir leurs pouvoirs se réunir ? Es-tu prêt à leur montrer qu'ils ne sont pas assez forts ?"

L'oni contempla Munashi pendant un moment, puis leva sa griffe vers le ciel. Pendant un instant, Munashi se demanda si la créature n'était pas trop puissante pour pouvoir encore la contrôler, et si elle n'allait pas le tuer maintenant. Ca n'avait pas vraiment d'importance, de toute façon, il avait accompli l'objectif de sa vie et retournerait à nouveau à la mort avec satisfaction. La griffe s'enfonça dans la rue avec un craquement étourdissant, à peine à quelques mètres d'où se trouvait Munashi. La bête attendit un moment, puis regarda le Grue mort-vivant. Elle semblait attendre.

"Ah," acquiesça Munashi. "Je vois. Tu veux me prendre avec toi. Comme c'est mignon." Il se déplaça rapidement jusqu'à la griffe de l'oni et trouva une crevasse profonde comme prise. L'oni le souleva vers le ciel et déposa le petit homme sur son épaule. Le métal et la pierre s'écartèrent pour permettre au Grue de rentrer à l'intérieur de l'oni. Puis se retournant, l'oni se remit à marcher d'un pas lourd dans la cité.

Sur le toit d'un immeuble proche, Daidoji Eien les observait. Il avait assisté au retour de Munashi dans la cité. Il pouvait suivre le tsukai, maintenant, où qu'il aille. Il s'était préparé à le tuer, avant que l'oni arrive.

Le plan avait été modifié.

Kin'Iro bondit vers le ciel, chevauchant le vent tout en suivant la monstrueuse silhouette de Yoritomo no Oni.


Bien que la quasi-totalité de la cité était plongé dans le noir, les Studios du Soleil d'Or était comme un phare à l'extrémité est de la ville. Entre les générateurs de secours et la magie des Kitsu, le Lion ne s'était pas incliné devant les ténèbres. Les samurai survivants des autres clans s'étaient réunis là-bas également, oubliant les anciennes différences des clans et des familles. Des survivants eta et paysans étaient également amassés en grands nombres entre les murs du Soleil d'Or, attendant le prochain transport pour qu'ils puissent être évacués vers les faubourgs. Des groupes de soldats de tous les clans patrouillaient toujours dans la cité mourante, chassant les sombres créatures ou recherchant des réfugiés.

Dans les studios eux-même, la tension était à sa comble. Dans une salle de réunion utilisée d'ordinaire pour prévoir les futures saisons télévisuelles, les dirigeants "de facto" des clans s'étaient réunis. L'assaut initial contre l'oni avait été désastreux. Le Crabe et le Lion avaient été chanceux de pouvoir en réchapper. Maintenant, ils décidaient de leur prochaine action.

Matsu Gohei était assis à la tête de la table, le visage plissé par une expression revêche tandis qu'une jeune médecin inspectait sa blessure. Son expression semblait être un mélange de douleur et de ressentiment pour ses alliés Grues et Crabes actuels. Kitsu Jurin était assise près de lui, feuilletant le journal de Yoritomo Kenjin. Ses yeux étaient marqués par la fatigue, et elle semblait dodeliner de la tête de temps en temps alors qu'elle lisait l'ouvrage. Argcklt, le zokujin, se trouvait à ses côtés. Il ne semblait pas fatigué du tout, bien qu'il n'avait plus dormi depuis deux jours. Akodo Daniri complétait le contingent Lion, il était resté dans la cité après avoir envoyé ses autres compagnons vers les faubourgs. Il marchait de long en large dans la pièce, sa longue veste déchirée virevoltant dans son sillage.

Isawa Kujimitsu et son yojimbo étaient assis au milieu de la table, représentant le Phénix. Le Maître de l'Eau et ses troupes avaient en réalité fuit la cité, puis avaient combattu pour y revenir à la requête de la Championne du Phénix, Sumi. Maintenant, Sumi avait décidé d'explorer la cité et de voir ce qu'elle pouvait apprendre. Les quatre autres Maîtres Elémentaires et Matsu Chieko, la commandant en second de Gohei, l'accompagnaient. Kujimitsu semblait nerveux, pensif, comme s'il était inquiet pour ses camarades absents et sa daimyo.

Par un improbable concours de circonstances, Iuchi Razul, l'excentrique daimyo de la famille Iuchi, représentait la Licorne. Le petit homme portait des lunettes épaisses et un bandanna noir. Il était assis en face de Kujimitsu, en train de bricoler une plaquette couverte de circuits électriques. Après la tragédie de la Tour Shinjo, il semblait être le Licorne du plus haut rang de la cité. Il faisait de son mieux pour diriger le reste des Licornes, bien qu'il n'était pas très habitué à être écouté par d'autres. Mais il avait peu de suivants, ça n'était peut-être qu'une maigre consolation, car seuls les Mantes avaient subis plus de pertes dans la cité que les Licornes.

Doji Kamiko était assise à l'autre extrémité de la table, vêtue d'une armure de plastacier bleu des gardes de Dojicorp, ses cheveux courts teints en brun noués en simple queue de cheval. Sa présence en tant que nouvelle dirigeante des forces Grues avait été une heureuse surprise. Les soldats Daidoji qui avaient fait le siège du Soleil d'Or même pas vingt-quatre heures auparavant gardaient maintenant les murs avec leurs ennemis Lions contre les sombres créatures, à l'extérieur.

Hida Yasu et Hiruma Hayato complétaient le groupe. Les deux Crabes étaient encore plus lourdement armés et armurés que Gohei. Ils se trouvaient tous les deux près de la fenêtre, observant attentivement la cité et les mouvements de l'énorme oni.

Personne ne représentait le Scorpion, et aucun survivant Mante n'avait encore été découvert.

"Rien de tel qu'un oni pour foutre en l'air un Festival de Bon," observa Hida Yasu. Il soupira profondément, les bras croisés sur sa large poitrine alors qu'il observait l'oni semer le chaos dans la cité. Pour une fois, l'armure lourde et les armes du Crabe ne faisaient pas figure d'exception mais plutôt de règle générale.

"Si vous autres Crabes ne vous étiez pas alliés avec Doji Meda contre l'Empereur, peut-être que ceci ne serait pas arrivé," grogna Matsu Gohei de la place où il attendait. Il poussa un léger gémissement alors que la jeune médecin cousait des fils sur la blessure à son flanc. Elle faisait son travail calmement et silencieusement, faisant de son mieux pour ne pas avoir l'air de recoudre le flanc d'un des hommes les plus dangereux de Rokugan.

"Oh, ouais, mais c'est comme ça que les choses se passent," répondit Hiruma Hayato. "D'habitude, vous faites sortir de votre cité à coups de pied au cul les gens qui combattent l'Outremonde lorsque vous cessez d'avoir des problèmes d'oni de deux cent mètres de haut. Mais je n'avais pas compris qu'ici, on faisait l'inverse. Désolé Gohei. Je suis trop bête."

"Arrêtez. Vous vous comportez comme des enfants," dit sèchement Doji Kamiko. "Jurin essaie de lire."

La shugenja Lion la remercia d'un signe de tête et reprit sa lecture du vieux journal de Yoritomo Kenjin. Yasu et Hayato firent aussi un signe de tête à Kamiko et retournèrent à leur surveillance. Matsu Gohei posa sur la Grue un long regard calme. Intérieurement, elle était furieuse. Si Gohei prononçait un seul autre mot au sujet de son père, elle ne se montrerait pas aussi polie que les Crabes. Elle n'était pas sûre de ce qu'elle ferait dans cette situation. La lèvre de Gohei frémit et il détourna le regard, apparemment peu désireux d'inspirer d'autres conflits dans une situation déjà terriblement désastreuse.

"Est-ce que ce livre va vraiment nous mener quelque part ?" demanda Akodo Daniri.

"La lecture est fondamentale, Lion," commenta doucement Iuchi Razul.

"Marrant," dit Daniri d'un ton neutre. L'acteur marchait d'un côté à l'autre de la pièce, une expression agacée creusant son visage. "Avez-vous déjà trouvé la moindre chose dans ce livre pour nous aider ? Maman m'a dit qu'elle a lu ce vieux bouquin une demi-douzaine de fois et elle n'a jamais rien lu au sujet d'un oni."

"Les prophéties tendent à être vagues et symboliques, Daniri," ajouta Kujimitsu. "Je ne doute pas en la parole de votre mère, mais peut-être qu'il y a quelque chose dedans qu'elle n'aura pas remarqué. Après tout, pour elle, ce n'était pas une prophétie. C'était simplement un héritage familial, n'est-ce pas ?"

"Exactement," acquiesça Gohei. "Et j'aurai plus de considération pour l'analyse du Maître de l'Eau que pour celle d'un rien du tout d'heimin. D'ailleurs, ça me rappelle quelque chose. Pourquoi est-ce que ce ronin est toujours ici ? Ne devrait-il pas être évacué vers les Faubourgs avec le reste du personnel négligeable ?"

"Le robot de combat de quatre mètres qu'il pilote le rend essentiel dans mon livre," fit Yasu en haussant les épaules.

"J'aurais tendance à être d'accord," acquiesça Isawa Kujimitsu. Le robuste Maître de l'Eau s'appuya contre le dossier de sa chaise. "Vous devez mettre vos rancunes personnelles de côté, Gohei-sama. Akodo est une arme puissante, un avantage pour nos forces de défense."

Les lèvres de Gohei frémirent alors que la médecin tirait sur le fil. "Akodo a dit un jour qu'une arme entre les mains d'un fou est seulement une menace pour celui qui la porte," dit le Champion du Lion. "Des mots appropriés pour un pilote de Machine de Guerre, puisque les Machines de Guerre semblent avoir le don de tomber entre les mains de fous."

Hayato lança un regard mauvais à Gohei. Yasu haussa les épaules et reprit son observation par la fenêtre. Daniri s'arrêta de marcher et se tourna vers le Champion du Clan du Lion. Il hocha lentement la tête, le visage livide de colère. "Par l'enfer, c'est quoi votre problème, Matsu ?" demanda-t-il. "Si vous avez quelque chose à me dire, alors ne vous gênez pas et dites-le."

Gohei regarda Daniri dans les yeux. "Si tu penses que cette coïncidence concernant ta relation avec Ikoma Genju te fera ressembler plus à un Lion à mes yeux, alors refléchis-y à nouveau. Notre clan est bâtit sur plus que le sang. Lorsque tu as prétendu être un Lion, tu savais que c'était un mensonge. Notre clan est bâtit sur la noblesse, l'honneur, l'honnêteté. Aucune de ces choses ne signifie quoi que ce soit pour quelqu'un comme toi, et je ne me battrai pas au côté d'un couard."

Daniri fit un autre pas vers Gohei, se rapprochant du Champion du Lion jusqu'à ce qu'ils soient face à face. "Alors, je suppose que vous feriez mieux de vous y faire," répondit-il. "Parce que je n'ai absolument pas l'intention de rester assis ici et de laisser cette chose détruire la cité." Gohei se pencha légèrement en avant et lança un regard mauvais à Daniri, il était maintenant presque nez à nez avec Daniri. Yasu les observait avec un certain intérêt.

"Par les Fortunes, s'il vous plaît !" Kitsu Jurin tapa son poing sur la table. "Est-ce que ceci va arranger quoi que ce soit ? Vous pensez que Yoritomo no Oni se souciera le moins du monde de savoir si votre fierté est intacte lorsqu'il nous dévorera tous ? Est-ce que votre haîne de l'un envers l'autre est intense au point de vouloir me rendre folle alors que j'essaie justement de trouver un moyen d'arrêter cette foutue catastrophe ?!?"

"Hé, moi je l'ai bouclée lorsque vous me l'avez demandé la première fois," dit Yasu, en regardant à nouveau par la fenêtre. "On dirait que certains n'écoutent pas."

"Yasu," dit Kamiko sur un ton d'avertissement.

Gohei se leva de sa chaise, obligeant Daniri à faire un pas en arrière. "Jurin, vous avez raison. Je ne suis pas un homme qui s'excuse à la légère, mais je vous demande pardon." Il se tourna vers Daniri. "Nous finirons cette discussion plus tard, ronin," dit-il calmement. Il lança un regard dur aux Crabes, fit un signe de tête au Licorne et au Phénix, ignora Kamiko, et sortit de la pièce. Sa médecin rassembla son matériel et le suivit précipitamment.

"Mais qu'est-ce qui ne va pas avec ce gars-là ?" demanda Daniri. "Il ne tolère rien."

"Je connais ce genre-là," acquiesça Yasu. "Certaines personnes aiment croire que le monde est leur restaurant et que tous les autres ne sont que des crétins de serveurs."

Argcklt leva les yeux vers le Crabe. "Qu'est-ce que ça signifie ?"

Yasu garda le silence un bref instant. "Je ne sais pas trop," dit Yasu. "J'espérais que personne ne me demanderait de l'analyser."

"Je crois que j'ai compris," acquiesça vaguement Iuchi Razul.

"Pour ma part, je remercie les Fortunes que Shiba choisisse toujours les dirigeants de mon clan," dit Isawa Kujimitsu. "Est-ce que Matsu Gohei est réellement qualifié pour diriger nos forces ?"

"Aussi surprenant que ça puisse paraître, c'est un dirigeant très qualifié et doué," répondit Jurin. "En dehors du champ de bataille, son tempérament reprend souvent le dessus. Il se contrôle remarquablement, je dirais. Si nous n'avions pas ce besoin mutuel de travailler tous ensemble, je ne pense pas qu'il se serait arrêté aux mots. Daniri, Kamiko, Yasu, vous savez qu'il vous tient chacun en très faible estime pour diverses raisons."

Hayato haussa les épaules. "Yasu est plutôt habitué à décevoir les gens." Yasu jeta un coup d'oeil à l'éclaireur.

"Je suis désolée, mais je ne suis pas d'accord," répondit Kamiko. "Il est aujourd'hui plus évident que jamais que mon père avait ses raisons lorsqu'il a attaqué l'Empereur. Si Gohei n'est pas capable de le voir, alors je ne pense pas qu'il soit le genre de personne qui doit diriger le Lion."

"Il le sait," répondit Jurin. "Croyez-moi, il remarque bien plus souvent que tout le monde les sacrifices que sa position exige et les erreurs qu'il a commises. Une des premières choses que j'ai trouvées dans ce journal est la liste des évènements qui doivent survenir avant que Jigoku puisse s'éveiller. Et parmi eux il est dit que les portes du Palais doivent tomber par trois fois. C'est Gohei lui-même qui a abattu les portes la seconde fois. Ca le rend aussi responsable de ce qui arrive aujourd'hui que votre père, le Crabe, ou n'importe qui d'autre. Comment croyez-vous que ceci l'affecte ?"

"Je me fiche de ce qu'il peut ressentir," dit platement Kamiko.

"Attendez," dit Yasu en hochant légèrement de la tête et en désignant du pouce la fenêtre montrant l'oni. "En quoi les Crabes sont-ils responsables de ça ?"

"Nous sommes tous responsables, Crabe," dit Isawa Kujimitsu, sévèrement. "Nous avons vu les signes. Munashi est monté en pouvoir trop rapidement. Ce que nous avions pris pour de la simple ambition était quelque chose de bien pire. Maintenant, l'Empereur paie le prix de notre stupidité."

"Attendez," dit Kamiko, se retournant rapidement vers Kujimitsu. "Vous dites qu'il est possible que Kameru soit toujours vivant ?"

"Ce n'est pas seulement possible," répondit Razul. "C'est évident. Un oni a besoin du nom d'un humain pour en tirer son pouvoir. Si l'humain meurt, l'oni cesse de gagner en puissance. De la manière dont cette créature grandit là-dehors, je pense qu'il y a de bonnes chances pour que Yoritomo VII soit bel et bien vivant, bien que probablement pas en pleine santé."

"Vous connaissez beaucoup de choses au sujet des oni, pour un Licorne," dit Hayato.

"Je lis beaucoup," fit Razul d'un haussement d'épaules, et en retournant à sa soudure. "C'était une de mes passions, je trouvais ça amusant, jusqu'à ce que je réalise que c'était totalement vrai. Maintenant, ce n'est plus amusant du tout à mes yeux."

"Nous devons trouver l'Empereur," dit Kamiko d'un ton résolu. Elle se déplaça jusqu'à la fenêtre, entre les Crabes, et elle contempla la cité en flammes.

"Zut !" jura Jurin, frappant à nouveau la table de son poing.

"Qu'est-ce qui ne va pas, Jurin-san ?" demanda Kujimitsu.

"Le journal," répondit-elle. "Les pages sont si vieilles qu'il est difficile de lire de nombreuses parties. Celles que j'arrive à lire sont un des pires exemples de baragouin prophétique. Même un Dragon n'arriverait pas à comprendre quoi que ce soit dans ce charabia, et les seuls passages que j'ai réussi à déchiffrer se sont déjà produits. Il n'y a ni ordre, ni rimes, ni logique dans tout ça. S'il y a un moyen de détruire l'oni dans ce livre, alors je crains que nous le trouvions pas à temps."

"Est-ce vraiment sans espoir ?" demanda Kamiko.

"Je dois admettre que je ressens la même chose," répondit Kujimitsu. "Je n'ai parcouru le journal que brièvement, mais il m'a semblé qu'il n'y avait que peu de choses utiles à découvrir dedans. Je crois que nous devrions peut-être commencer à réfléchir à d'autres moyens de résoudre ce problème."

"Peut-être que lorsque Sumi et les autres Maîtres reviendront, ils pourront apporter plus de lumière sur ce livre ?" demanda Kamiko.

"Je pourrais y jeter un coup d'oeil, si vous le voulez," offrit Razul, en relevant les yeux.

"Peu de chances," répondit Kujimitsu, en ignorant le Licorne. Razul haussa les épaules et retourna à son travail. "L'Ame de Shiba sait peut-être quelque chose, et c'est en fait ce qu'espère découvrir Sumi en examinant l'oni personnellement. Et concernant les autres Maîtres, bien qu'ils soient loyaux et courageux, ils sont inexpérimentés. Je ne crois pas qu'ils puissent nous offrir plus d'explications que le reste d'entre nous. J'espère seulement qu'ils reviendront vivants."

"Matsu Chieko sait ce qu'elle fait," répondit Jurin. "Sumi et les autres sont entre de bonnes mains."

"Alors, mis à part espérer une découverte de la part de Sumi, que peut-on faire ?" demanda Kamiko. "Nous devrions faire un plan. Avons-nous entendu quoi que ce soit venant des autres clans ?"

Kujimutsu hocha lentement la tête. "Il ne reste qu'une poignée de Mantes vivants dans la cité. Le Scorpion reste silencieux lui aussi. Les cavernes constituent un aimant naturel pour le chi négatif, alors il est très possible que les créatures de Jigoku envahissent en grand nombre les quartiers souterrains."

"Permettez-moi d'en douter," dit Razul, sans relever les yeux.

Kujimitsu regarda le Licorne. "Avez-vous une raison particulière de le croire ?"

"Les Scorpions sont très doués en géomancie," répondit Razul. "Ils ont embauchés une poignée de mes parents pour les aider à comprendre le feng shui des tunnels, et ils ont fait un boulot d'enfer, sans mauvais jeu de mots. Pour une majorité des cavernes, le quartier Scorpion est une véritable mine d'or de chi positif. Ils se portent probablement très bien."

"Alors les Scorpions étaient prêts à quelque chose de ce genre," commenta Hayato. "Suis-je sensé être surpris ?"

"Alors nous devons les contacter," acquiesça Kamiko. "Et au sujet de l'extérieur de la cité ? Avons-nous des nouvelles ?"

"Très peu," répondit Kujimitsu. "Les troupes dans les Faubourgs sont occupées à transporter les réfugiés en lieu sûr. Chaque clan a promis d'envoyer plus de main d'oeuvre aussi rapidement que possible, mais il faudra des heures tout au mieux avant que des troupes arrivent. Nous ne pouvons compter que sur ce que nous avons maintenant - les soldats de Gohei, vos gardes Dojicorp, mes propres bushi Shiba, la poignée de Licornes de Razul, et les Crabes dans le Kyuden Hida. Selon mes estimations, nous sommes en sous-nombre à un ratio de un contre six, sans compter l'oni. Il n'y a qu'à espérer que Sumi nous apporte de bonnes nouvelles lorsqu'elle reviendra."

"Bon sang," jura Kamiko. "Y a-t-il quoi que ce soit qui puisse blesser cet oni ? Yasu ?"

"Avez-vous essayé du jade ?" fit Razul. "J'ai entendu dire que ça marchait."

Yasu lança au Licorne un regard vide, puis se tourna vers Kamiko. "Les oni n'existent pas réellement dans ce monde. C'est pour ça qu'un grand nombre d'entre eux ne peuvent être blessés par des choses qui existent sur cette terre. Imaginez un type qui se trouve de l'autre côté d'un mur en papier de riz, qui enfonce une lame à travers le mur. De ce côté-ci du shoji, vous ne verrez que la lame. Si vous déviez le coup, il se contentera de frapper à nouveau à travers. Est-ce que vous me comprennez ?"

"C'est une meilleure métaphore que la dernière, en tout cas," répondit Kamiko. "Alors que devons-nous faire ? Comment passer notre propre lame à travers le mur de papier, pour ainsi dire ?"

"Et bien, c'est exactement ça," répondit Yasu. "Vous avez besoin d'une arme qui existe des deux côtés du shoji. Le cristal, le jade, et la magie sont les meilleurs choix possibles. L'obsidienne est un peu moins sûr. Ce genre de choses existe dans chaque royaume spirituel, et donc elles peuvent habituellement blesser les oni."

"Habituellement ?" répondit Kamiko.

"En fait, il y a des limites," répondit Yasu, se retournant et s'appuyant sur le carreau de la fenêtre. "Exactement comme dans notre monde, certains sont plus résistants que d'autres. Parfois, le cristal, le jade et la magie ne sont pas assez. Les missiles que nous avons tirés sur Yoritomo disposaient d'un mélange des trois, et on ne lui a même pas fait une égratignure."

"L'oni est puissant dans Ningen-do," acquiesça Argcklt. "Je peux sentir sa présence. Il puise sa force dans le nom de l'Empire lui-même. Les esprits ont peur. Plus il restera longtemps, et plus ils vont s'effrayer. Ils ont peur d'être absorbés par sa corruption alors que son influence sur l'Empire s'étend. Plus le temps passe, plus la magie d'Otosan Uchi s'affaiblit et moins nous avons de chances de le bannir vers son monde d'origine."

"C'est une nouvelle décourageante," soupira Kamiko, retournant sur sa chaise et caressant son menton de la main. "Yasu. Que conseillez-vous ?"

"C'est à moi que vous demandez ça ?" demanda Yasu, les sourcils relevés de surprise.

"C'est vous le Quêteur, ici, non ?" répondit-elle.

"Je suis juste surpris que quelqu'un s'en est aperçu," répondit-il. "Et bien, je conseille d'évacuer. Je peux m'arranger pour que le Kyuden envoie des sous-marins afin de faire partir le reste de nos hommes."

"Yasu, qu'est-ce que vous dites ?" dit Daniri d'un ton tranchant. "Vous voulez vraiment abandonner Otosan Uchi ?"

Yasu haussa les épaules. "Hé, on ne parle pas de ce que je veux. Si j'avais toujours pu faire ce que je voulais, je tiendrais la position d'arrière dans l'équipe des Architectes. Je ne sais pas si tu as remarqué, Danny, mais la Cité Impériale a connu des jours meilleurs. Je sais quand je dois amputer un membre. Depuis la Baie, on pourrait bombarder la cité avec les armes longue portée du Kyuden. Ca ne ferait pas grand chose à cet oni, mais au moins, ça nous débarrasserait de tous les autres trucs qui rôdent un peu partout. Ca, je vous le garantis."

"Et au sujet des survivants qui se cachent toujours dans la cité ?" demanda Razul.

"Ce n'est pas un plan que j'apprécie," admit Yasu. "Mais si ça marche, je pourrais vivre avec."

"Je ne pense pas que ça puisse marcher," dit Argcklt. "Vous pourriez tuer quelques créatures, oui, mais la fracture vers Jigoku est large et s'agrandit encore. A chaque créature que nous tuerons, une dizaine d'autres apparaîtront. Vous n'aurez pas assez de balles, Crabe, pour détruire ce qui viendra dans le sillage de cette créature."

"Tu veux parier ?" demanda Yasu.

Daniri plissa les yeux. "Vous m'avez appelé 'Danny' ?"

"Le portail doit être fermé," dit Argcklt. "Nous devons trouver le chemin que cet oni a emprunté pour venir dans ce monde et le refermer."

"Attendez," dit Daniri, en tendant la main alors qu'il s'arrêtait de marcher. "Vous avez parlé d'un truc d'oni qui se nourrit de l'Empereur."

"C'est bien ça," dit Kujimitsu. "C'est ainsi que le lien d'un oni fonctionne d'ordinaire."

"Alors, est-ce qu'il y a un moyen de briser ce lien ?" demanda Daniri. "Est-ce qu'il y a un moyen de le priver du contact avec l'Empereur pour qu'il arrête de gagner en puissance ?"

Kujimitsu regarda Yasu. Le Crabe lui retourna un regard très grave, puis acquiesça.

"Il n'y en a qu'un seul," dit Iuchi Razul, sans lever les yeux de son travail. "Tuer Yoritomo VII."

"Attendez," les interrompit Kamiko. "Que dites-vous là ? Vous êtes en train de dire que nous devons tuer Kameru ?"

"Nous évaluons nos options, Kamiko," répondit Daniri. "Regardez ce qu'il se passe dehors. Cet oni est en train de tuer des milliers, peut-être des millions de gens. Hé, j'aime l'Empereur, mais s'il faut le faire pour sauver la cité, alors je n'aurai pas peur de le faire."

"C'est toujours l'Empereur," dit Kitsu Jurin, légèrement outragée. "Nous ne pouvons pas assassiner l'Empereur."

"C'est discutable," répondit Yasu. "Je pense que le Prince Yo-Kam a cessé d'agir en Empereur lorsqu'il a invoqué cet insecte géant."

"Nous ne savons pas si Kameru a quelque chose à voir avec ça," rétorqua Kamiko.

"Ce n'est pas précisément vrai," l'interrompit doucement Razul. "L'invocation d'un oni nécessite le don volontaire de l'identité de quelqu'un. Un nom ne peut pas être volé. Il ne peut pas être copié par magie. Il doit être donné librement."

"Je n'y crois pas !" s'exclama Kamiko, en se tournant vers Kujimitsu. "Maître, vous êtes d'accord avec eux ?"

"Je ne suis d'accord avec personne," répondit Kujimitsu d'un hochement de la tête. "Je me contente d'observer les faits. Il est tout à fait possible que Munashi ait pu obtenir le nom de l'Empereur par la torture. Nous ne connaissons tout simplement pas tous les faits. Quoi qu'il en soit, ce que nous devons faire avec l'Empereur est une question superflue. Nous ne savons pas actuellement où l'Empereur se trouve. Si nous le savions, je ne suis pas vraiment sûr de quelle décision je prendrais. L'Empereur est plus qu'un homme. Il est l'Empire. C'est pourquoi Munashi l'a pris pour première cible, et pourquoi nous sommes ici maintenant. Si on me demandait de choisir, je ne sais pas si je serais capable de tuer un Empereur. Pour quelque raison que ce soit."

Hayato regarda par la fenêtre, puis à nouveau vers Kujimitsu. "Yoritoni vient de bouffer un autre immeuble. Les immeubles de cette taille ont des garderies et des crèches dedans. Si pour vous ce n'est pas une raison suffisante pour enfoncer la gachette, pour moi c'en est une."

"Je suis désolé, mais je suis d'accord avec les Crabes, là," dit Daniri après une longue pause.

Les portes de la salle de conférence s'ouvrirent, et la mince silhouette de Kitsu Tono entra silencieusement. Il avait toujours été un homme nerveux, mais il le semblait encore plus encore. Il prit ses mains l'une dans l'autre pour les faire arrêter de trembler, essayant de se reprendre alors qu'il s'adressait aux hommes et aux femmes qui étaient rassemblés pour décider du destin d'Otosan Uchi.

"J'ai des nouvelles," dit-il simplement, et il s'inclina devant l'assemblée.

"Nous sommes pressés de les entendre, Kitsu-san," répondit Kamiko. "S'il vous plaît, ne vous embarrassez pas de formalités."

"Bien sûr," acquiesça-t-il. "Nous avons des nouvelles des Scorpions. Bayushi Oroki vient de prendre contact. Il nous signale que la population du Quartier Scorpion a été déplacée sans incidents à l'intérieur du Labyrinthe Bayushi. On ne sait pas combien de temps les cavernes resteront stables, mais il prétend que les gens seront plus qu'adéquatement protégés dans les tunnels renforcés en-dessous du parc."

"Oroki," siffla Daniri. "Pourquoi ne suis-je pas surpris d'apprendre qu'il a trouvé un moyen de se faufiler hors de tout ceci ?"

"Ce n'est pas tout," répondit Tono. "Oroki nous signale également qu'il a une force de trente aéroglisseurs Shadow de la famille Bayushi, de deux cents Hommes de Main armés, vingt shugenja, et deux Machines de Guerre, prête à se joindre à nous pour toute attaque que nous aurions envisagée. Il attend simplement notre réponse."

"Deux Machines de Guerre ?" répondit Yasu, surpris. "Où donc un Scorpion a-t-il pu obtenir des Machines de Guerre ?"

"Deux plus deux égale quatre," dit doucement Razul. "Devinez donc qui a regardé par-dessus votre épaule ?"

Isawa Kujimitsu sourit. "Je connais un peu Oroki," répondit-il. "Ce n'est pas un homme qu'il faut sous-estimer, d'aucune façon que ce soit. Je pense que son aide est un atout considérable, quelques soient nos chances de réussite."

"Très bien," acquiesça Kamiko. "Dites à Oroki-san de nous rencontrer aussi vite qu'il le pourra. Est-ce tout, Tono ?"

"Euh... pas tout à fait," répondit Tono. "Je ne sais pas exactement comment l'expliquer... mais vous avez un visiteur."

"Quoi ?" Kamiko semblait troublée. "Un visiteur ? Que voulez-vous dire ?"

"Ce n'est pas sa faute," fit la voix d'un homme venant du couloir. "J'admets que j'ai accéléré les choses en utilisant ma magie pour troubler ce pauvre homme. Si j'avais dû attendre que ces Lions me fasse assez confiance pour me permettre de venir vous parler, j'aurais dû attendre toute la nuit dehors et alors, il aurait été trop tard." Un grand gaijin aux cheveux blancs et au costume blanc entra dans la pièce, les mains dans les poches. Yasu dégaina rapidement un grand pistolet et le pointa vers la tête de l'homme. Kamiko posa une main sur l'épée à sa ceinture.

"Oracle ?" dit Argcklt, les yeux s'ouvrant encore plus. "Cet homme ne nous veut aucun mal. C'est un Oracle !"

"Salut Jared," dit Iuchi Razul d'un ton réjoui.

"Vous connaissez ce type ?" demanda rapidement Daniri.

"On a bu un café quelques fois," répondit Razul. "Mais je ne savais pas qu'il était un Oracle. Je le connaissais simplement en tant que millionnaire gaijin un peu excentrique."

"Surprise," répondit Carfax. "S'il vous plaît, Yasu-san," dit l'homme, en levant une main pour montrer le kanji brillant du Tonnerre au Crabe. "Comme le zokujin vous l'a dit, je ne vous veux aucun mal. Je suis Jared Carfax, Oracle du Tonnerre."

"Un Oracle ?" répondit Kamiko. "C'est ridicule. Ca n'existe pas, les Oracles."

"Et avant mon arrivée ici, je ne pensais pas qu'il puisse exister de femme aussi forte, belle et charismatique que vous, Dame Kamiko," dit Carfax en s'inclinant exagérément. "Et pourtant, vous et moi devons donc ajuster nos concepts de réalité."

"Sumi m'avait mentionné avoir rencontré les Oracles," dit Kujimitsu. "Vous étiez l'un d'eux ?"

Carfax acquiesça. "Sumi. Elle aussi, une femme extraordinaire. Au milieu d'une crise d'identité, mais parfaitement compréhensible vu les circonstances."

Kamiko souleva un sourcil. "Que nous voulez-vous ?"

"Ce que je veux ?" demanda Carfax. "Je ne veux rien. Il ne s'agit pas de moi. Je suis ici pour vous aider à trouver l'Empereur." Carfax observa la pièce pendant un moment, perdu dans ses pensées. "Je dois toutefois vous avouer que je suis un peu perplexe. Je m'attendais à trouver plus de trois d'entre vous ici."

Hayato regarda la pièce entière, puis à nouveau Carfax. "Trois ?" demanda-t-il. "Mais nous sommes dix ici."

Carfax regarda vers Hayato. "Hm ?" demanda-t-il, comme s'il venait soudain d'entrer dans la conversation. "Oui, je suis désolé, je pensais à autre chose." Il se tourna vers Kitsu Jurin. "Je vois que vous avez déjà trouvé le journal. Cela devrait m'épargner quelques efforts."

"Vous avez mentionné l'Empereur," dit Jurin, en refermant le livre et le glissant sous en bras tandis qu'elle se levait de sa chaise. "Vous avez dit que vous vouliez nous aider à le retrouver."

"Oui," acquiesça Carfax.

"Vous êtes ici pour nous aider à le sauver, ou nous aider à le tuer ?" demanda Kamiko.

"Ce n'est pas ma décision," Carfax haussa les épaules. "Bien que je préfèrerais que vous ne le tuyez pas. Vous pourriez avoir besoin de lui plus tard."

"Ce que vous dites n'a pas beaucoup de sens," dit Kamiko.

"Désolé," s'excusa Carfax. "C'est le boulot qui veut ça. Les Oracles sont obscurs. C'est ainsi que nous fonctionnons. Quoi qu'il en soit, je suis ici pour vous aider. Vous n'avez qu'à me poser une question. Euh, certains d'entre vous ne le peuvent pas, mais je verrai pour ça au cas par cas. Je vous expliquerai pourquoi, mais c'est très compliqué. Par exemple, je crois qu'il est grand temps d'évacuer les Studios du Soleil d'Or. Yoritomo no Oni a décidé qu'il était temps de se débarrasser de vous. Il sera ici dans quelques minutes."

Et au loin, le rugissement de l'oni se fit plus proche. Le sol commença à trembler.


Un petit hélicoptère était posé sur le toit d'un immeuble de bureaux abandonnés. Bien qu'un flanc était emblasonné du mon du Phénix, le véhicule n'arborait pas les couleurs brillantes et éclatantes habituelles de ce clan. Au lieu de ça, l'hélicoptère était peint en tons de noirs et de gris. Le Phénix était un clan fier, mais c'était également un clan pratique. Ce véhicule avait été conçu pour l'infiltration. Les pales tournaient en silence. Le pilote était prêt pour à nouveau bondir dans le ciel à tout instant et partir. A moins d'un kilomètre de là, l'immense forme de l'oni pouvait être observée par-dessus le sommet des immeubles brisés. Deux hommes et quatre femmes se tenaient au sommet de l'immeuble, observant la créature avec attention.

L'une d'elles était Sumi, championne du Phénix. Elle portait la lame ancestrale de son clan des deux mains, se concentrant sur la sagesse éternelle de l'Ame de Shiba. Elle ne lui avait plus offert d'aide depuis qu'elle avait vu la créature pour la première fois.

"Je suis Shiba," fit la voix au plus profond de l'épée. "J'ai combattu aux côtés de mes frères et mes soeurs contre les armées de Fu Leng, mais jamais je n'ai vu une créature pareille. Je n'ai rencontré qu'une seule fois quelque chose de vaguement comparable..."

"Une seule fois ?" répondit Sumi dans ses pensées. "Racontez-moi."

Il y eut une longue pause. "A la fin de la guerre contre le Frère Noir," répondit la lame. "Lorsque j'ai bravé l'ordre de Shinsei et que je suis parti seul pour aider les Tonnerres. J'ai vu une créature que l'on pouvait comparer à celle-ci, bien qu'elle n'était pas aussi grande et que la destruction qu'elle engendrait n'était pas aussi terrible. Shinsei a dit que la créature était le Premier Oni, la bête qui a ouvert les portes entre notre monde et Jigoku, selon les ordres de Fu Leng."

"Comment l'avez-vous vaincue ?" répondit Sumi.

Il y eut une autre longue pause. "Je ne suis pas sûr de l'avoir vaincue. Je l'ai laissée blessée. Elle m'a laissé mort."

Sumi soupira et glissa la lame dans son saya. Matsu Chieko, l'assistante de Gohei et commandante en second du Lion, l'observait avec un air grave.

"Avez-vous appris quelque chose de plus ?" demanda-t-elle.

"Rien," répondit Sumi.

"Peut-être pourrions-nous partir, alors ?" dit Isawa Hideyoshi, en tremblant légèrement à la vue de l'oni. "Avant que ça ne devienne plus dangereux ?"

Asako Jo laissa échapper un rire bref. "Je ne pense pas que ça puisse devenir encore plus dangereux que maintenant."

Chieko hocha légèrement la tête et fit la grimace. "Vous êtes jeune. Ne vous leurrez pas. Les choses peuvent toujours empirer."

Sumi ferma à nouveau les yeux, laissant le pouvoir de sa magie couler à travers elle. "Parlons aux kami," dit-elle d'une voix douce. "Voyons s'ils ont remarqués quelque chose que nous n'avons pas vu."

Les autres acquiescèrent. Chieko fit quelques pas en arrière et croisa les bras - elle n'était pas shugenja, et elle savait bien qu'il fallait se retirer du chemin lorsqu'il était question de magie. Le nouveau Conseil des Maîtres et la championne Phénix tombèrent en méditation profonde, contactant les esprits autour d'eux. Après quelques instants, tous les cinq revinrent soudainement à eux.

"L'avez-vous senti ?" demanda Okiku, la nouvelle Maîtresse de l'Air.

"Je ne suis pas très sûr de ce dont il s'agit," dit vaguement Hideyoshi.

"Pas sûr ?" répondit Jo, "où vous ne voulez pas être sûr ? Ca me semble évident, à mes yeux."

"Ce n'est pas possible," siffla Shiba Natsumi. "Ca ne peut être possible." Elle regarda Sumi. "Ou alors ?"

"Les esprits ne mentent pas," répondit Sumi. "En tout cas, pas les kami. La cité entière a été Souillée. Otosan Uchi est en train de devenir un nouvel Outremonde."

"Par les Fortunes !" s'exclama Chieko. "Si c'est vrai, alors nous allons tous être corrompus si nous restons ici trop longtemps."

"Pas en si peu de jours," dit Hideyoshi. "Toutefois, il n'est pas sain de s'attarder. Nous devons soit trouver un moyen de défaire la corruption, soit partir d'ici."

"Je ne pense pas que l'oni va nous donner encore plusieurs jours," dit Sumi. "Il semble toujours être en train de récupérer depuis qu'il a craché tout à l'heure ce nuage de... peu importe. Dès qu'il sera à nouveau en possession de toute sa force, il ne fait aucun doute qu'il recommencera à détruire la cité."

"Je ne pense pas que nous devrions encore être ici lorsque ça arrivera," dit Hideyoshi, enfouissant ses mains dans ses poches et tremblant.

"Je suis d'accord," ajouta Matsu Chieko, en avançant à nouveau. "Je pense que nous devons rapporter ce que nous avons appris à Matsu Gohei et aux autres."

"Je suis d'accord avec l'estimé Maître de la Terre et Chieko-san," dit Shiba Natsumi, en passant sa longue veste par-dessus ses épaules. "J'ai un mauvais pressentiment en restant aussi près de cet oni. Nous devrions rentrer au Soleil d'Or. Sumi-sama, qu'en pensez-vous ?"

Sumi était perdue dans ses pensées, observant la silhouette noire de mante qui s'attardait derrière les immeubles, se rappelant d'un temps très ancien, bien avant qu'elle ne soit née.

Le sang d'un kami éclaboussa la terre... Il n'y a rien de plus surprenant que de voir son propre sang, tout spécialement lorsque vous pensiez être immortel... Le vieil homme et la fille sont toujours debouts... Leurs yeux sont remplis de douleur et de regret... Tout ira bien maintenant... Ils vont s'échapper... Les Parchemins Noirs seront refermés, et Fu Leng a été enfin finalement vaincu...

Il n'y a pas de victoire sans sacrifice...

"Sumi-sama ?" répéta Natsumi, la voix inquiète.

"Hein ?" Sumi se retourna rapidement. "Oh. Oui. Je suis d'accord," acquiesça-t-elle. "Nous ne pouvons rien apprendre de plus ici."

Ils se retournèrent tous les six et traversèrent le toit. Le pilote soupira de soulagement, heureux de partir. Un éclair de lumière au sud attira l'attention de Sumi, et elle s'arrêta.

"Sumi-sama ?" demanda Isawa Okiku, en jetant un coup d'oeil derrière elle. "Quelque chose ne va pas ?" Okiku et les autres étaient déjà à bord de l'hélicoptère, à l'exception de Chieko qui avait sorti son pistolet et qui observait le ciel en quête d'un signe d'une quelconque attaque.

"Il y a quelque chose par là," dit Sumi, en désignant la direction du sud tout en grimpant dans l'hélicoptère. Chieko monta elle aussi, dans le cockpit à côté du pilote.

"Bien," dit Hideyoshi. "N'allons pas par là, alors."

Sumi hocha la tête. "Non," dit-elle. "C'est important. Nous devons aller voir."

"Mon frère..." dit la voix de l'épée dans l'esprit de Sumi. "Il est revenu, bien qu'il est différent... Il est toujours différent... Plus changeant que Bayushi, encore..."

Le pilote la regarda par-dessus son épaule. "Etes-vous certaine, Sumi-sama ?" demanda-t-il. "Nous n'avons plus beaucoup de carburant et la cité est dangereuse..."

"Allez-y," dit Sumi, la voix renforcée par la puissance de l'Ame. "Emmenez-nous immédiatement là-bas."

Le pilote l'observa un instant, étourdi. "Oui, Sumi-sama," dit-il rapidement.

L'hélicoptère décolla promptement de la surface du toit, ses puissants moteurs tetsukami ne produisant pas le moindre son. Il tourna abruptement contre le vent serré de la cité mourante, plongeant entre les immeubles en ruines et descendant vers les rues en contrebas. Des bruits d'explosions se firent plus proches, ponctués occasionnellement par un rugissement guttural.

"On dirait qu'il y a un combat par-là," dit Chieko.

"Derrière ce coin," désigna Sumi. Le pilote acquiesça et abaissa ses commandes pour gagner de la vitesse. L'hélicoptère vira de bord au coin, en direction des bruits de combat.

"Et bien," dit Chieko. "Voila quelque chose que l'on ne voit pas tous les jours."

Les rues grouillaient de petites créatures noires, et d'une poignée de quelques unes plus grandes. Une armée de gobelins et d'oni mineurs convergeaient vers un point central, l'intersection de deux rues. Au milieu des créatures se tenaient deux silhouettes. L'un était un homme gigantesque portant une armure brillante d'émeraude et d'or, avec une épée enflammée dans chaque main. Derrière lui se tenait une petite femme en robe vert foncé ourlée de pourpre. Ses yeux et ses mains brillaient d'une énergie blanche qu'elle projetait sous forme de projectiles magiques sur la horde qui les attaquait. Les innombrables créatures de l'Outremonde voulaient manifestement les détruire, mais elles n'arrivaient pas à s'approcher. L'homme et la femme se tenaient sur un tas de gobelins morts et d'autres créatures ignobles. Leurs épaules semblaient affaissées à cause de la fatigue, mais ils continuaient de se battre.

"Qu'est-ce que c'est que ça, par Jigoku ?" fit Hideyoshi. "Qui sont ces gens ?"

"On dirait des Dragons," dit Jo, en s'approchant de la vitre pour mieux voir.

Hideyoshi plissa le front. "Il n'y a plus de Dragons."

"Apparemment, il y en a encore deux," rétorqua Sumi. La championne Phénix fit coulisser la porte latérale, remplissant la cabine d'un vent puissant. Enroulant une ceinture de sécurité autour de son bras, elle sauta sur l'un des pieds de l'hélicoptère. Le pilote lança un regard derrière lui et fut sur le point de dire quelque chose, mais il y réfléchit à deux fois lorsqu'il vit le regard de Sumi.

"SHIBA !" hurla-t-elle, en brandissant la main vers le ciel tout en invoquant le pouvoir des esprits du feu. Un éclair de flammes blanches surgit des nuages, déchirant la horde de démons. Les deux Dragons regardèrent vers le ciel, surpris. Leurs yeux croisèrent ceux de Sumi, et quelque chose passa entre eux avant que les démons ne se reprennent et que les deux soient à nouveau accablés par le combat.

"Mon frère," dit la voix à l'intérieur de l'épée. "Il ne reste que quelques liens, mais il s'agit de Togashi..."

"Descendez-nous là-bas !" cria Sumi. "Nous devons les sortir de là !"

"Je vais essayer," répondit le pilote.

"Vous allez le faire, bon sang," cria-t-elle. "Ou vous en répondrez devant moi. Maîtres, faites de votre mieux pour leur apporter un peu d'aide."

"Ici ?" demanda Jo. "Vous voulez que nous lancions un rituel compliqué à l'intérieur d'un hélicoptère remuant et dans une cité Souillée ?"

Sumi jeta un regard à la Maîtresse du Vide et acquiesça. "Vous êtes les Maîtres Elémentaires, non ? Méritez ce titre."

"D'accord," répondit Jo. "Allons-y, alors."

Les quatre Maîtres Elémentaires se prirent les mains et tombèrent en méditation profonde. L'hélicoptère décrivit un cercle autour de la bataille, essayant de s'approcher sans s'écraser dans une rue à cause des étranges vents violents qui balayaient la cité. Chieko pointa son pistolet à travers la fenêtre latérale, tirant plusieurs fois dans la foule encerclant les Dragons. Les Maîtres Elémentaires commencèrent leur sort, et il y eut un changement soudain dans la rue en-dessous d'eux.

De nombreuses créatures trébuchèrent et tombèrent, comme si la terre sous leurs pieds ne voulait plus supporter leur poids. D'autres chancelèrent, étreignant leur gorge, l'air venait de disparaître de leurs poumons. Un coup de tonnerre résonna soudain et de la pluie se mit à tomber sur les choses en dessous, les faisant glisser et tomber alors qu'ils tentaient d'escalader les monticules de cadavres. Du feu apparut, en dépit de la pluie, des colonnes de flammes apparaissant spontanément pour consumer les gobelins et les oni. Bien qu'il n'y avait que quatre Maîtres Elémentaires présent, quatre était plus que suffisant pour retourner les éléments contre les créatures de Jigoku.

L'hélicoptère descendit encore, passant à seulement quelques mètres au-dessus des deux Dragons. Il décrivit encore un cercle. Le grand Dragon en armure sembla réaliser leur intention. Il rengaina son wakizashi et passa son bras autour de sa compagne. Il combattit d'une main alors qu'elle continuait d'utiliser sa magie sur leurs ennemis. Lorsque l'hélicoptère passa une nouvelle fois, il rengaina son katana, s'accroupit, et sauta. L'hélicoptère pencha lourdement suite au regain de poids soudain du Dragon qui venait d'attraper le pied de l'hélicoptère. Sumi attrapa le bras du Dragon. Elle savait qu'elle n'aurait pas assez de force pour hisser l'immense homme à l'intérieur - il mesurait plus de deux mètres cinquante de haut ! - mais elle refusa néanmoins de le lacher. Le pilote pria à voix haute alors qu'il luttait pour garder le contrôle du véhicule. Un immeuble apparut soudain en face d'eux. Ils étaient trop près, ils allaient trop vite, il n'y avait aucun moyen de virer de bord à temps.

Et soudain, il n'y eut plus rien d'autre devant eux que le ciel. Loin en dessous d'eux, ils purent entendre les hurlements de frustration et les gémissements de douleur de la horde. En un instant, ils venaient de prendre une trentaine de mètres d'altitude.

"Quoi ?" demanda Chieko, regardant surprise autour d'elle.

"S'il vous plaît," dit Isawa Okiku, la Maîtresse de l'Air, alors qu'elle se massait les tempes des deux mains. "Ne me demandez plus de refaire une chose pareille. Allons au Soleil d'Or où je pourrai avoir de l'aspirine et un sol bien ferme où je vais pouvoir m'évanouir."


Quelque chose était différent ce soir dans la cité. Etait-ce ces gens hurlants de terreur, courant ici et là comme si leur vie en dépendait ? Etait-ce ces silhouettes ensanglantées et entassées dans les égouts, restes de ceux qui n'ont pas pu courir assez vite ? Peut-être était-ce la fumée, la chaleur des flammes et la poussière noirâtre qui flottait et se déposait sur tout. Peut-être était-ce l'absence d'électricité - la cité jadis brillante ressemblait maintenant à un puits obscur. Peut-être était-ce l'énorme oni qui se dressait au-dessus des immeubles au centre d'Otosan Uchi, rugissant son nom volé en défi pour tous ceux qui vivaient.

Non, ce n'était rien de tout ça.

Omar Massad savait ce qu'il y avait de différent au sujet de cette cité.

Pour la première fois depuis qu'il était arrivé ici, il passait réellement des moments fantastiques. Oh, ce n'est pas qu'il ne s'était pas amusé depuis son arrivée. Massad n'était pas le genre de type à laisser passer un bon moment. L'Invasion Senpet avait été très excitante et il avait beaucoup apprécié sa courte collaboration avec les Sauterelles. Cela avait été de bons moments, mais il n'avait pas réellement pu les apprécier à leur pleine mesure. Un linceul d'incertude avait pesé sur lui pendant tout ce temps. Il s'était senti comme un étranger dans une terre étrangère. Il n'avait pas été sûr de pouvoir trouver une place pour lui. Ce besoin perpétuel de trouver une niche était resté dans un coin de son esprit pendant tout ce temps dans la cité, ruinant les quelques moments de pur plaisir.

Mais plus maintenant. Pour la première fois, il se sentait vraiment libre. Il n'avait plus aucun tracas, aucun soucis. Il pouvait faire tout ce qu'il voulait.

Omar prit une profonde inspiration, laissant l'air de la cité remplir ses poumons. Il pouvait sentir l'habituelle pollution, mêlée avec un soupçon d'une nouvelle chose. Il pouvait sentir la peur - ici, là, partout. Il pouvait sentir un grand changement à l'horizon.

Il pouvait entendre les gobelins.

Massad ouvrit les yeux et regarda aux alentours. Une jeune femme en robe déchirée se tenait au centre d'un carrefour proche, faisant de grands moulinets avec un énorme morceau de bois. Cinq ou six petites créatures difformes l'entouraient comme des chacals, chacun tentant de la griffer puis reculant en lui faisant face, cherchant l'opportunité.

Massad avait toujours admiré le chacal. C'était un animal tellement noble. C'était l'un des rares animaux qui avait réalisé la manière dont le monde fonctionnait vraiment. Il importait peu de savoir comment les autres vous regardent, si vous êtes le dernier vivant. Il se tourna et marcha vers le carrefour d'un pas mesuré, en fredonnant pour lui-même tout en regardant le spectacle.

La femme souleva son morceau de bois, l'abattant sur la tête du gobelin le plus proche dans un craquement humide. Les autres gobelins reculèrent de quelques pas lorsque leur compagnon fut tué, réévaluant la situation. La femme hurla et se précipita vers le plus proche. Il ricana et s'écarta de son chemin en sautillant.

"Excusez-moi," fit Massad, en s'appuyant contre un lampadaire tout en cherchant une cigarette dans sa poche. "Comment allez-vous, cette magnifique soirée ?"

Les gobelins se retournèrent et dévisagèrent Massad avec curiosité. La femme le regarda également d'un air vide. "Je ne sais pas ce que vous dites," cria-t-elle, "mais s'il vous plaît, aidez-moi !"

Massad plissa le front. Il réalisa soudain qu'il n'avait pas parlé en Rokugani. Il se sentait tellement chez lui qu'il avait repris son ancienne façon de penser, et il avait parlé dans sa langue natale. Il se maudit pour son manque de courtoisie et réessaya.

"Je voulais seulement dire bonjour," dit Massad, en tirant une cigarette de son paquet du bout des lèvres et en cherchant le briquet qu'il avait trouvé dans la morgue. "N'est-ce pas une soirée magnifique ? Vous savez, je n'apprécie habituellement pas les femmes Rokugani, mais vous avez l'air vraiment belle. Quel est votre nom, ma jolie ? Pourquoi ne laisserions-nous pas vos amis pour nous trouver un chouette immeuble où nous pourrions attendre le lever du soleil ? S'il se lève jamais, bien sûr."

"Quoi ?" demanda la femme, la poitrine marquant sa respiration haletée tandis qu'elle regardait Massad, incrédule. "Mais de quoi parlez-vous, par Jigoku ? Vous êtes fou ?"

Massad haussa les épaules et alluma sa cigarette, protégeant la flamme d'une main. "Vous devrez admettre," répondit-il, "que l'on ne voit pas ce genre de choses tous les jours."

"Tuer !" hurla l'un des gobelins, désignant Massad. La petite bande se tourna et chargea droit vers Omar, hurlant et balayant l'air de leurs griffes. La fille profita de cette occasion et s'enfuit dans l'autre direction.

Massad soupira. Bien qu'il respectait les gobelins, il n'allait pas leur permettre de le tuer. Il était déjà mort une fois cette semaine. "Hé les enfants ?" appela-t-il en direction des ombres. "Pourquoi ne viendriez-vous pas donner un coup de main à oncle Omar ?"

"A moiiii," fit la réponse, tel un gémissement. Huit silhouettes au pas lent surgirent sur le trottoir, des hommes et des femmes à l'allure pathétique et avec une lueur verte dans leur yeux. Leur peau était abimée et froissée à cause de la corruption. La plupart ne portaient qu'une étiquette accrochée à l'orteil, tout comme Massad les avait trouvés dans la morgue. Quelques autres étaient des réfugiés qu'il avait récupérés en route. Les gobelins hurlèrent et se retournèrent pour courir dans l'autre sens, mais les goules étaient déjà sur eux. L'air fut remplit de bruits de machouillements grotesques et de chair que l'on déchire. D'habitude, Massad rappelait ses créations, mais cette fois, il ne le fit pas. il savait que ces gobelins ne pourraient pas devenir des goules - des gobelins morts restaient morts. Il n'était pas exactement sûr de comment il le savait, mais il était aussi sûr qu'il était vivant pour l'instant.

Ce qui signifiait qu'il ne l'était pas tout à fait.

Les goules terminèrent et se tournèrent vers leur maître, des morceaux de chair noir et de sang vert foncé dégoulinant de leurs lèvres abîmées. Ils attendaient son prochain ordre. "A moiiii," fit l'une d'elles.

"Retrouvons cette pauvre fille," dit-il aux goules. "Dans l'état où elle est, elle pourrait avoir des ennuis si nous ne la retrouvons pas rapidement. Je suis sûr qu'elle adorerait nous rejoindre, nous avons seulement à la convaincre. Qu'en penses-tu, Kaz ? Tu penses que tu peux la convaincre ?"

Le conducteur de camion mort-vivant fixa Omar Massad d'un air vide.

"Aah, le genre silencieux," gloussa Massad. "C'est très bien, Kaz. Je sais ce que tu ressens au sujet de Fumi. Tu ne voudrais pas la rendre jalouse." Il posa une main sur l'épaule de Fumi. Jadis, elle avait été une jeune et belle employée à la morgue Shinjo. Maintenant, ce n'était plus qu'une chose au pas lent et au visage ravagé. Kaz se tourna pour fixer Fumi, puis se tourna à nouveau vers son maître.

"Mais assez joué," dit Massad, en tapotant sur la joue de tous les deux avec sa main. "Nous avons du travail à faire. Allons à la chasse."

Massad dépassa la bande de goules et continua son chemin le long de la route. Elles le suivirent, bougeant rapidement et sans faire plus de bruit que leurs pieds nus se posant sur le sol. Massad sourit. Les goules étaient bien supérieures aux morts-vivants Rokugani. Les zombies de l'Empire de Diamant étaient lourds, maladroits et stupides. En contraste, les goules étaient rapides, rusées et très silencieuses lorsque c'était nécessaire. Comme prédateurs, elles étaient bien plus efficaces. Maintenant qu'il était ici, peut-être qu'il pourrait instituer certains changements. Peut-être que dans quelques années, il n'y aurait plus de zombies. Ils seraient tous obsolètes, remplacées par les goules bien plus efficaces. Si Massad restait ici, cela constituerait sa principale priorité.


Hida Tengyu regardait calmement les écrans à l'intérieur du Kyuden Hida. Il avait vu le grand oni s'avancer vers les Studios du Soleil d'Or. Il voyait les feux s'allumer sur son passage. Il pouvait entendre le cliquetis des rafales d'armes automatiques tandis que les samurai luttaient contre son incroyable puissance.

"Non," dit le champion Crabe, se levant de son siège.

Kaiu Toshimo leva les yeux par dessus sa console. "Tengyu ?" répondit-il, curieux.

"Ce n'est pas juste," dit-il en hochant la tête. "Je me fiche de l'importance que le Kyuden peut avoir. Je me fiche de la difficulté que nous avons eu à le construire. Ceci est ce que nous attendions. C'est pourquoi le Crabe existe. Que je sois damné si je reste inactif dans le port pendant que d'autres meurent en essayant de combattre cette chose."

"Tengyu, nous ne connaissons toujours pas ses vulnérabilités," répondit Toshimo.

Tengyu regarda vers son ingénieur. "Vous pensez peut-être qu'il est vulnérable aux gens qui restent assis sur leur cul et qui ne font rien ?"

Toshimo fronça les sourcils. "Ce n'est pas ce que je voulais dire, Tengyu. Nous-"

"C'est un non, alors ?" demanda Tengyu.

Toshimo soupira et acquiesça. Il savait qu'il ne fallait pas débattre avec Tengyu lorsqu'il avait ce regard-là. "Oui, Tengyu-sama. C'était une réponse négative."

"Très bien, alors," répondit Tengyu. "Est-ce que les réparations sont finies ? Avons-nous réparé les dégats de Mizu ?"

"Pour la plupart," répondit Toshimo d'une voix hésitante. "Théoriquement, nous pourrions agir à pleine puissance, bien que je n'ai jamais fait voler le Kyuden dans un tel état."

"Nous sommes un clan de guerriers, mais c'est notre première vraie guerre," répondit Tengyu. "La vie est pleine d'ironie."

"Une époque intéressante," médita Toshimo, en acquiesçant et en passant nerveusement sa main sur son crâne lisse. "Une époque intéressante, vraiment. Je suppose que le meilleur moyen de tester une lame, c'est de l'utiliser."

"Très bien," répondit Tengyu avec un large sourire. "Allons-y. Communications, je veux tous les canaux internes du Kyuden."

"Oui, monsieur," répondit le responsable des communications.

"Ici Hida Tengyu, champion du Clan du Crabe, Directeur des Quêteurs, Commandant du Kyuden Hida. Tous les membres d'équipage à leur poste de combat. Tous les pilotes à vos véhicules. Ingénierie, déclenchez tous les moteurs. Le Clan du Crabe part pour Otosan Uchi dans cinq minutes."

A la surprise de Tengyu, il entendit les cris d'acclamation résonner dans les entrailles du Kyuden. Le reste de l'équipage n'aimait pas plus que lui de rester assis sans rien faire. Pourquoi le devraient-ils ? Comme lui, ils étaient des Crabes. Un Crabe connaissait la valeur de la patience, mais un Crabe savait également quand le temps pour la patience était terminé.

"On dit qu'il faut combattre le feu par le feu," grommela à voix haute Kaiu Toshimo alors qu'il ajustait des commandes et qu'il observait des instruments de navigation du Kyuden. "Pourquoi ne pas combattre un palais avec un palais ?"

"C'est bien dans l'esprit," répondit Tengyu.

Le temps pour la patience était passé depuis bien longtemps.

Le Kyuden Hida revint à la vie, et la voix du gigantesque oni fut éclipsée par le rugissement de ses moteurs.


Inago Sekkou jura en jetant un coup d'oeil au coin de la rue. "Bon sang," dit-il calmement. "Il y en a trop. Nous ne pouvons pas approcher."

Kaibutsu tenta d'avancer au bout de la ruelle et de jeter un coup d'oeil lui aussi, mais Sekkou le frappa du creux de la main au menton et le repoussa. "Non, imbécile," dit-il sèchement. "C'est pas toi le discret, tu te rappelles ? S'ils te voient, alors ils vont venir s'occuper de nous. J'aurais dû me douter qu'ils seraient aussi nombreux près du Palais. Ou plutôt, d'où le Palais aurait dû se trouver s'il n'était pas justement en train de piétiner le Petit Jigoku."

"Qui va venir s'occuper de nous ?" demanda Kaibutsu, en clignant de ses petits yeux tout en regardant le Sauterelle. "Kaibutsu juste vouloir regarder."

"Des gobelins, des morts-vivants, et quelques... ogres," dit prudemment Sekkou. "Difficile à dire, puisque je n'avais jamais vu de créatures pareilles auparavant. Sauf dans mes cauchemars et, bien sûr, toi."

"Ogres ?" demanda Kaibutsu, en relevant les yeux pour regarder l'extrémité de la ruelle. Il fit lentement bouger sa mâchoire, comme s'il réfléchissait. Son gros nez plat se mit à renifler l'air.

"Oui, des ogres," répondit Sekkou. "Dis-moi, Kaibutsu. Tu ne te sens pas... bizarre, hein ?"

Kaibutsu regarda à nouveau Sekkou. "Bizarre ?" demanda-t-il.

"Différent," dit Sekkou. "Depuis que la Souillure s'insinue dans la cité. Tu es toujours toi-même, hein ? Toujours ce même gros rustre gentil ?"

Kaibutsu se mit à réfléchir quelques secondes. "Je crois. Pourquoi ? Sekkou se demande si Kaibutsu vouloir rejoindre autres ogres, hein ?"

Sekkou croisa les bras et acquiesça. "Pour être honnête, oui," acquiesça Sekkou. "Cela m'a traversé l'esprit. Tu es une bête de l'Outremonde. Je me suis demandé si tu n'allais pas réévaluer ta loyauté."

"Kaibutsu bête ?" répondit Kaibutsu.

"Par les cieux, c'est ça que ton nom signifie !" fit Sekkou, irrité. "Tu ne crois pas qu'Inago t'a pris avec lui pour ton charme naturel, quand même ?"

Kaibutsu fit à nouveau bouger sa mâchoire, et regarda vers l'extrémité de la ruelle. "Kaibutsu... troublé," dit l'ogre. "Pas certain de quoi penser maintenant. Fuis ma famille depuis longtemps. Famille voulait manger Kaibutsu, et Sauterelles donné une maison à Kaibutsu. Maintenant... Kaibutsu entend voix. Voix appeler Kaibutsu maison... Mais Kaibutsu plus avoir maison... De quoi parler voix ?"

Sekkou fit un pas en arrière. Il mit la main dans sa poche, où il pensait porter sa dernière grenade. "Et que penses-tu de cette voix, Kaibutsu ?" demanda Sekkou. "Tu veux l'écouter ?"

Kaibutsu regarda vers Sekkou. "Non," dit Kaibutsu. "La voix dit qu'elle est l'amie de Kaibutsu. Mais Kaibutsu n'a plus que deux amis - toi et Jiro..."

"C'est vrai, je suis ton ami," dit calmement Sekkou. "Essaie de toujours t'en souvenir, quoi qu'il arrive."

Kaibutsu fit une pause. "La voix... fait du mal aux gens. Kaibutsu ne veut pas un ami qui fait du mal aux gens." Kaibutsu s'appuya contre le mur et glissa, s'asseyant sur le sol et prenant sa tête entre ses mains. "Embrouillé..."

"Kaibutsu, je déteste te contredire, mais j'ai fais du mal aux gens. A beaucoup de gens," dit Sekkou, parlant prudemment. "Mais je suis ton ami." Le Sauterelle savait qu'il allait se mettre dans les ennuis, mais il ne pouvait pas mentir à l'ogre. Les mensonges étaient pour les fous, des outils de la Machine.

"C'était différent," répondit Kaibutsu. "Sekkou ne voulait pas faire du mal aux gens. Sekkou voulait juste briser les chaînes de la toute puissante Machine." Kaibutsu fit un large sourire. "Kaibutsu a aidé."

"Euh..." Sekkou cligna des yeux derrière son casque. "Oui, c'est vrai, Kaibutsu." Sekkou était vraiment surpris que l'ogre avait totalement assimilé son discours révolutionnaire.

"Et Sekkou sauvé Kaibutsu," dit l'ogre, en souriant au Sauterelle.

Sekkou plissa le front. "Non, tu m'as sauvé," corrigea Sekkou. "Tu te rappelles ? Lorsque les tunnels se sont effondrés ?"

"Non," Kaibutsu hocha la tête. "Sekkou sauvé Kaibutsu. Lorsque tu as pris Kaibutsu avec toi au lieu de le laisser avec Daniri et Mitni et Jiro. Les autres sont partis pour trouver l'armée. L'armée aurait tué Kaibutsu, parce que Kaibutsu est un ogre. Tu n'avais pas besoin de me prendre avec toi. Sekkou bien assez discret pour prendre soin de lui. Mais tu as pris Kaibutsu avec toi quand même."

Sekkou garda le silence pendant un moment. L'idée que les autorités puisse tuer Kaibutsu plutôt qu'écouter son histoire lui avait traversé l'esprit, bien qu'en réalité, il avait voulu tenter de protéger l'ogre des manipulations de Mitni. L'ogre semblait être beaucoup plus perceptif qu'il l'aurait imaginé. "Tu me surprends, Kaibutsu."

Kaibutsu sourit, divulgant de larges dents blanches. "Combien de temps Sekkou a besoin ?" demanda Kaibutsu.

Sekkou reposa les yeux sur l'ogre. "De quoi parles-tu ?" demanda-t-il.

Kaibutsu observa à nouveau la fin de la ruelle. "Combien de temps Sekkou a besoin pour arriver à la cachette ? Pour récupérer ce que tu cherches ?"

Sekkou haussa les épaules et croisa les bras. "Une minute, peut-être deux, pour traverser la rue et pour désactiver le code électronique pour rentrer à l'intérieur. Ca devrait être facile, avec le courant parti sans systèmes alternatifs. Si je peux trouver un moyen de distraire ces bêtes, je m'en sortirai. C'est juste une question de-"

"Bonne chance, Sekkou," dit Kaibutsu, se relevant et tapotant sur l'épaule de l'homme plus petit que lui. "Merci d'être mon ami."

Sekkou leva les yeux vers l'ogre. "Quoi ?" répondit-il. "Kaibutsu, de quoi est-ce que tu parles ?"

"Vais faire diversion," répondit Kaibutsu, en chargeant vers la fin de la ruelle. "Te donne une minute ! Va sauver monde !"

"Kaibutsu, attends !" dit Sekkou, mais il était trop tard. L'ogre chargeait déjà dans la rue. Sekkou put entendre les hurlements des gobelins et les rugissements des ogres lorsqu'ils virent le gladiateur masqué. Ils seraient sur lui dans quelques secondes. L'ogre venait de sacrifier sa vie.

"DETRUIRE LA MACHINE !" Sekkou entendit le hurlement de défi de l'ogre.

Kaibutsu avait promis de lui donner une minute.

"Kaibutsu, crétin," grogna Sekkou.

Sekkou ne laissait jamais filer une opportunité. Il bondit dans les ombres et courut vers la planque aussi vite qu'il en fut capable.


Zin plongea dans les ombres d'un immeuble brisé, s'accroupissant au milieu des décombres avec une dague dans chaque main. Les lames étaient étrangement chaudes, palpitant sous la puissance de l'Akasha. Elle les posa contre sa poitrine tout en attendant.

Des bruits de pas s'approchèrent. Une bande de petites créatures criardes passèrent en courant. Elles portaient des batons, des torches, et des lames grossières. Quelques-unes portaient des pistolets. Des gobelins. Ils portaient des vêtements abîmés et ensanglantés récupérés sur des corps, voire rien du tout. Leurs yeux avaient un éclat rouge dans les ténèbres surnaturelles. Des sourires pleins de dents blanches acérées peuplaient chaque bouche. Ils avançaient en groupe, se poussant et bousculant mutuellement tout en courant. Leur meneur était plus grand que les autres. Il ne souriait pas, et ses yeux brillaient d'un éclat vert glauque. Il portait un fusil automatique dans ses griffes. Bien que les gobelins se battaient entre eux, ils obéissaient à leur chef sans poser de question, le suivant où il les menait.

Zin connaissait cette créature. Ce n'était pas un gobelin, mais un oni sous la forme d'un gobelin. Les naga les appelaient les rois des gobelins. Ils contrôlaient les gobelins plus faibles, faisant effectuer des tâches cruelles à ces créatures de Fu Leng habituellement écervelées et chaotiques. En ce moment, il menait un groupe dans la cité pour causer plus de morts et de destruction.

Ils ne l'avaient pas remarquée. Elle pourrait rester cachée et ils passeraient sans la voir, un obstacle de moins sur son chemin pour retrouver le Kashrak.

L'Akasha l'avait surnommée le Remède.

Ces gobelins étaient une maladie, à ses yeux.

Elle bougea avec la vitesse d'un serpent et frappa avant que les gobelins puissent la remarquer, ses lames jumelles découpant la gorge du roi des gobelins. La pitoyable créature sembla à peine surprise lorsque sa tête se décrocha de ses épaules. Son corps décapité s'effondra sur la route cassée, mort.

La bande de gobelins hurla de surprise et de fureur, mais Zin était déjà au milieu d'eux, frappant avec ses lames de perle. Ses mouvements étaient ponctués d'éclats de lumière blancs et noirs, alors que les dagues trouvaient leur chemin à travers les rangs gobelins. Les gobelins tentèrent tout d'abord de la repousser, mais ils n'étaient pas de taille, sans les directives du roi des gobelins. Les survivants hurlèrent de terreur et se dispersèrent. Zin ne se soucia pas de les poursuivre. Seuls, les gobelins étaient inoffensifs. Elle avait un but plus important, ce soir. Elle donna de légers coups de poignets pour nettoyer les lames de leur sang corrompu et poursuivit son chemin le long de la rue. Elle se sentait satisfaite.

Ce n'était que le début. Ce soir, la cité serait guérie. L'Akasha serait purifié. Elle pouvait sentir un pouvoir grandissant à l'ouest ; les Naga s'éveillaient. Elle ne savait pas ce qui avait changé, ce qui leur faisait quitter leur sommeil aussi tôt, mais elle savait qu'elle n'avait plus beaucoup de temps. Elle devait tuer le Kashrak, ce soir, ou beaucoup d'autres Naga allaient mourir.

Elle ne serait jamais plus prête qu'elle ne l'était maintenant.

Le bruit des pas de Zin déclina dans la rue.

Après un moment, Ichiro Chobu sortit des ombres et la suivit. Il s'arrêta pour ramasser le fusil du roi des gobelins, puis pressa le pas.


La terre trembla et le rugissement de l'oni traversa à nouveau le ciel. Le craquement assourdissant d'immeubles s'effondrant résonna dangereusement proche, et les crépitements de rafales d'armes automatiques se déclenchèrent à proximité.

"L'oni vient par ici," cria Matsu Gohei en faisant irruption dans la salle de réunion. "Une armée de gobelins et de morts-vivants charge le mur extérieur. Tout le monde doit sortir d'ici, maintenant."

"Tout Oracle que vous soyez," dit Kamiko à Jared Carfax. "Je pense que votre avertissement ne nous a permis d'avoir seulement deux minutes."

"C'est toujours deux minutes de plus," répondit doucement Carfax.

"Où allons-nous ?" demanda Kitsu Jurin, se levant de son siège. "Au Kyuden ?"

Yasu hocha la tête. "Pas possible. Pas tout le monde. Pas assez de transports, pas assez de temps."

"Ce n'est pas votre problème," dit Doji Kamiko, se tournant vers Yasu et Hayato. "Récupérez Ketsuen et les autres Crabes. Sortez d'ici et aidez les Lions à organiser leur défense. Ce sont des guerriers compétents, mais ils n'ont jamais combattu quoi que ce soit de pareil."

Gohei ricana. "Mes hommes n'écouteront pas des Crabes." Il marqua une pause. "C'est pourquoi je vais vous présenter à eux. Personne ne sait mieux qu'un Crabe comment se battre sur la défensive." Ces mots n'étaient manifestement pas faciles à dire pour Gohei, mais il savait qu'il fallait ravaler sa fierté lorsqu'il y avait des vies Lions en jeu.

Kamiko acquiesça, impressionnée. "Bien," dit-elle. "Maintenant, sortez tous d'ici."

"Je ne reçois normalement pas d'ordres d'une petite Grue," répondit Gohei.

"Je ne suis pas une 'petite Grue', je suis la Championne de la Grue," rétorqua Kamiko. "Et ceci n'est pas une situation normale."

"Tant que nous nous comprenons," répondit Gohei d'un signe de tête. "Crabes, montez dans votre monstre de métal et retrouvez-moi au mur nord. Jurin, gardez le journal de Kenjin en sureté. Allez au Kyuden comme vous le pourrez. Kamiko, je compte sur vous pour la protéger."

"Que les Fortunes vous protègent, Gohei-sama," dit Jurin. Gohei bondit hors de la pièce, Yasu et Hayato juste derrière lui.

"Je vais chercher Akodo," dit Daniri, quittant la pièce précipitamment derrière eux.

Le sol trembla encore. Un morceau du plafond tomba sur la table, directement sur l'objet que Iuchi Razul bricolait. Le Licorne jura à voix haute.

"Les autres, avec moi," ordonna Kamiko, se tourna vers le reste des gens dans la pièce. "Oracle, je vous défie de partir hors de ma vue."

"Je n'oserais pas," dit Carfax avec un sourire.

Kamiko quitta la pièce en courant, sortant la radio à courte portée de sa ceinture tout en arrivant devant les portes d'entrée. "Tono," dit-elle, en lui jetant la radio. "Contactez Bayushi Oroki ; vous connaissez sa fréquence."

"Où allons-nous ?" cria Kujimitsu par-dessus du vacarme du combat à l'extérieur. L'homme vieillissant et bien portant peinait pour maintenir l'allure des longues enjambées de Kamiko. "Nous devons contacter Sumi-sama. Nous devons lui dire que le studio n'est plus sûr."

"Je pense que c'est plutôt évident," rétorqua Kamiko. "Si Sumi a un peu de bon sens, elle ne reviendra plus par ici."

"Vous marquez un point," acquiesça le Maître de l'Eau.

Tous les six sortirent de l'édifice et arrivèrent sur le parking du studio. Des samurai en armures dorées, oranges, grises, bleues et parfois violettes couraient en tout sens. Kamiko put entendre l'inimitable rugissement de Matsu Gohei, au loin, ralliant les troupes et les rassemblant sous son ordre. La sombre silhouette de Yoritomo no Oni avançait lentement vers eux, incroyablement grande et terrifiante.

"Doji-sama," dit Tono, en brandissant la radio. "J'ai Bayushi Oroki !"

"C'était rapide," répondit Kamiko en prenant le petit appareil.

"Il attendait de nos nouvelles," répondit Tono.

"Bayushi-san," dit rapidement Kamiko. "Ici Doji Kamiko, nouvelle Championne de la Grue. Quelle est votre position ?"

"Je suis dans les tunnels sous le Soleil d'Or," répondit la voix douce d'un jeune homme amusé selon toute évidence par son intelligence. "Donnez-moi un signal, et je vous ouvrirai les portes pour votre évasion."

Kamiko soupira. On pouvait toujours faire confiance à un Scorpion pour faire étalage de ses avantages. "Quoi que vous ayez prévu, considérez que vous avez reçu ce signal," rétorqua-t-elle. "L'oni est presque ici."

"Bien sûr, Doji-sama," répondit Oroki avec une politesse exagérée.

Une cacophonie d'explosions s'ajouta au chaos de la bataille. Sept gerbes de flammes surgirent des rues entourant les Studios du Soleil d'Or, atteignant une douzaine de mètres de haut. Les armées de gobelins, de morts-vivants et d'autres créatures crièrent de terreur alors que leurs rangs étaient mis en pièces. Des hélicoptères et des aéroglisseurs peints en noir et rouge sang s'élevèrent lorsque les flammes disparurent, déchiquetant les hordes de l'Outremonde avec des mitrailleuses montées sous leur planchers. Deux énormes silhouettes mécaniques semblèrent sauter et voler au milieu des forces de l'Outremonde. Une apparut comme un grand homme en noir et rouge, portant un fouet avec une extrémité de queue de scorpion. L'autre semblait être un centaure de pourpre et d'argent, brandissant un naginata. La silhouette dorée d'Akodo et l'acier gris de Ketsuen se joignirent à eux, balayant les forces ennemies où la simple infanterie ne le pourrait pas.

"Ca devrait faire l'affaire," dit doucement la voix de Bayushi Oroki dans la radio. "J'ai signalé à Matsu Gohei de commencer à bouger ses troupes dans ces trous que nous venons de faire dans la route. Les tunnels devraient vous emmener où vous voulez vous rendre dans la cité. Il s'agit d'un cadeau d'adieu de la part du Clan de la Sauterelle. Maintenant, ils sont à moi."

"Je vous remercie, Scorpion," répondit Kamiko.

"Nous sommes dans les mêmes ennuis," gloussa Oroki. "Considérez ceci comme une faveur, Doji-sama. Oroki, terminé."

Kamiko plissa le front et hocha légèrement la tête, en glissant sa radio dans sa ceinture. "Suivez-moi," dit-elle aux autres. "Nous devons aussi sortir d'ici." Elle se remit à courir, allant vers les hangars à l'extrémité des docks. "Kamoto," cria-t-elle dans la radio. "Kamoto, réponds-moi."

"Kamiko !" répondit son cousin, soulagé. "J'avais peur que tu sois morte !"

"Tu comptais partir sans moi ?" elle sourit en répondant.

"Je n'aurais jamais osé," dit Kamoto. "Tu es en route ?"

"Absolument," dit-elle.

"On fait chauffer les moteurs, mais sois prudente près des quais," dit-il. "Il y a du grabuge près de l'eau."

"D'accord," dit-elle, elle rangea la radio dans sa ceinture. "Soyez prêts à tout," dit-elle aux autres, et elle courut à nouveau en direction des hangars.

"Pour quelqu'un d'aussi jeune, vous semblez bien convenir au fardeau du commandement," remarqua Kujimitsu en courant à grands pas à côté d'elle.

"Je fais ce que je dois faire," répondit Kamiko.

"Et vous le faites bien," répondit Kujimitsu. "Si nous parvenons à survivre, je pense que la Grue bénéficiera grandement de votre direction. Vous me rappelez quelqu'un, en ce moment."

"Votre championne, Sumi ?" demanda Kamiko.

"Hm ?" répondit Kujimitsu. "Non, en fait, je ne pensais pas à Sumi. C'est une dirigeante adéquate, ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit, mais vous êtes beaucoup plus équilibrée qu'elle."

Kamiko parut troublée. "Alors qui est-ce que je vous rappelle ?" demanda-t-elle.

Le Maître de l'Eau fit un large sourire. "Je pensais à moi," rit-il. "Lorsque j'étais plus jeune, bien sûr."

Kamiko roula des yeux et continua de courir. Jurin, Razul et Argcklt gardaient facilement le rythme, bien que Tono avait un peu de mal. Kujimitsu luttait un peu pour suivre sur ses courtes jambes, bien qu'il ne semblait pas fatigué. Son yojimbo l'aidait comme il le pouvait, son bras était passé autour de la taille du Maître de l'Eau. A l'arrière du groupe, Carfax regardait simplement autour de lui avec une expression stupéfaite tandis qu'il flottait à quelques centimètres au-dessus du sol, laissant une traînée de brumes scintillantes et tourbillonnantes sur son chemin.

"Je suppose que vous ne pouvez pas tous nous faire partir d'ici en volant ?" demanda Iuchi Razul à l'Oracle.

"Non, je suis désolé," rit Carfax. "Ce serait une implication, je pense. Ne vous inquiétez pas, vous vous débrouillez bien. Gardez le rythme, Lion ! Nous y sommes presque."

"Vous parlez comme une de ces foutues cartes de voeux," grommela Tono.

"C'est amusant que vous disiez ça," répondit Carfax. "J'ai toujours pensé la même chose. Les prophètes les plus compétents du futur donnent toujours étrangement des prévisions trop vagues et avec moins de valeur que celles l'on pourrait espérer glâner. Ca fait des années que je suspecte les Oracles Noirs d'avoir la main sur l'industrie des cartes de voeux, des lignes de téléphone d'aides psychologiques, même de ces étranges friandises avec des messages à l'intérieur que ces Scorpions font, mais je n'ai jamais eu aucune preuve. Je suppose que tout ceci est sujet à controverse maintenant, avec quatre des Oracles Noirs morts et le Jour des Tonnerres à l'horizon. Mais je pense que j'en ai trop dit. Continuez de courir. Je suis sûr que tout ira bien."

"Est-ce que tous les Oracles sont aussi ennuyeux que vous ?" demanda Tono.

"Oui," acquiesça Carfax. "En fait, je peux personnellement vous le garantir."


"Nous approchons d'Otosan Uchi, monsieur," dit le pilote, les yeux rivés sur les écrans de pilotage.

"Excellent," répondit le Commandant Athmose. "Dites-moi lorsque nous aurons un visuel sur la cité."

"Oui, monsieur," répondit le pilote. A ses côtés, un technicien commençait à régler ses instruments et posa un regard curieux sur les résultats. Il se retourna vers son commandant, avec un regard nerveux, puis se retourna pour étudier les affichages.

"Il y a un problème ?" demanda Athmose.

"Les résultats sont plutôt nébuleux," répondit le technicien. "La cité semble avoir perdu de sa puissance."

"Le Scorpion les a peut-être prévenus de notre arrivée ?" grogna Athmose, serrant les dents de colère. Il n'aurait jamais dû parler à ce fou de Dairyu. Maintenant, il allait payer sans aucun doute pour son erreur.

"Non, ce n'est pas ça," répondit le technicien. "Les résultats semblent... déformés. C'est comme s'il y avait une interférence sur toute la cité. Les quelques lectures que j'ai obtenues ne correspondent pas avec les balayages précédents de la cité."

"Qu'est-ce que ça signifie ?" demanda Athmose.

"Quelques immeubles ont l'air de manquer," répondit le technicien.

"C'est peut-être une erreur technique ?" demanda Athmose. "Ce vaisseau est un prototype."

"J'en doute," répondit le technicien. "Les Amijdali ont testés tous les systèmes de manière approfondie. Il n'y a pas de technologie dans ce vaisseau inexistante dans la technologie habituelle du Senpet et des Amijdal. En théorie, tout devrait fonctionner correctement."

"Ne jamais construire un chateau sur une théorie," grommela Athmose.

"Je vous demande pardon, monsieur ?" le technicien le regarda, confus.

"Laisse tomber," répondit Athmose, balayant le proverbe d'un revers de main. "Approchons-nous. Je veux avoir une meilleure idée de ce qu'il se passe avant de mettre les pieds là-bas. Captez leurs émissions radio et télévisées. Je veux une confirmation visuelle."

"Oui, monsieur," répondit le technicien.

Un grésillement envahit le cockpit alors que le technicien augmentait le volume des systèmes radios du vaisseau. Après quelques instants, une voix étouffée put être entendue.

"Je suis désolé, monsieur," dit timidement le technicien. "Je ne parle pas Rokugani."

"Moi oui, alors taisez-vous et laissez-moi écouter," rétorqua Athmose, les yeux fixés vers le plafond alors qu'il se concentrait sur la diffusion. La voix de l'homme était saccadée, excitée. Il semblait à bout de souffle et légèrement terrifié. Le Rokugani d'Athmose était légèrement insuffisant, mais il pouvait comprendre la plupart des mots. Une ride creusa son visage lorsqu'il comprit.

"Enfer," jura Athmose à voix basse.

"Monsieur ?" demanda le pilote. "Devons-nous maintenir le cap, monsieur ?"

"Maintenez le cap actuel, mais réduisez la vitesse," répondit Athmose. "C'est une émission militaire. Du Clan du Crabe. La cité est actuellement attaquée."

"Les Amijdal ?" demanda le technicien.

"Je crains que non," répondit Athmose. "Aurons-nous bientôt une confirmation visuelle ?"

"Affirmatif," répondit le technicien. "Sur écran-- Par les milles nuits, qu'est-ce que c'est ?"

L'image à l'écran était sombre, indistincte. Le profil de la cité pouvait être vaguement deviné par la lumière des feux innombrables. Des explosions surgissaient et disparaissaient aléatoirement. Au centre de tout, la forme massive d'un insecte géant dominait l'ensemble.

"Il semble que notre ami Scorpion s'est un peu trompé dans ses estimations," dit calmement Athmose. "Jigoku a fait irruption dans Otosan Uchi."

"Jigoku, monsieur ?" demanda le pilote.

"L'enfer," répondit Athmose. "Scannez les autres fréquences radio. Je veux savoir ce qui se passe là-bas et découvrir s'il y a quelqu'un d'autre de vivant. Nous mettons notre destination en suspens. Ceci est un problème Rokugani à mes yeux, et je ne m'impliquerai pas dedans sans une bonne raison. Cette bête pourrait très bien faire le travail à notre place."

Le Thoth vira sur l'aile brusquement, se mettant en vol stationnaire au-dessus de l'océan. Le bourdonnement des moteurs du grand vaisseau était ponctué par les explosions lointaines et la voix de l'oni. Athmose plissa le front et frotta ses yeux d'une main lorsqu'il reconnut le nom qu'il hurlait. Les voix de plusieurs Rokugani terrifiés emplirent la radio alors que le technicien passait d'une fréquence à une autre.

"Attendez," dit Athmose, lorsqu'il entendit quelque chose à la radio. "Revenez. Revenez sur la dernière."

Le son de la voix grave d'un homme se fit entendre, parlant dans un Rokugani maladroit, presque aussi maladroit que celui d'Athmose. Lorsqu'il finit son message, il parla à nouveau, dans la langue des Senpet.

"Je répète. Mon nom est Orin Wake. Je suis coincé dans un immeuble à l'angle de Resai et de la 78ème. Nous sommes vingt-sept personnes enfermées dans un magasin de meubles. Il y a une horde de gobelins à l'extérieur et sans doute un oni. Nous demandons une aide immédiate. Si quelqu'un nous entend, s'il vous plaît, aidez-nous." Le message se répéta en langue Amijdal, puis à nouveau en Rokugani.

Athmose garda le silence quelques instants alors que le message se répétait encore et encore. Le pilote et le technicien attendaient patiemment son ordre, essayant de dissimuler la peur dans leur yeux. Finalement, le Senpet releva les yeux et fixa le pilote.

"Emmène-nous là-bas," dit Athmose. "Emmène-nous à Otosan Uchi. On va au point d'émission de ce message."

Le pilote regarda son commandant derrière lui, un soupçon de doute traversa son visage, puis il acquiesça rapidement.

Le Thoth s'élança dans les ténèbres.


Kamiko jeta prudemment un coup d'oeil derrière le coin. Elle pouvait entendre le grave grondement guttural d'une créature près des quais, mais elle ne pouvait pas dire où elle se trouvait exactement. Derrière elle, Kujimitsu, Carfax, et les autres attendaient son signal pour bouger.

"Je suppose que, étant un Oracle et tout ça, vous ne pourrez nous dire comment sortir d'ici ?" demanda Kamiko. "Ou au moins, nous dire ce qui se cache dans les parages pour qu'on sache à quoi s'en tenir ?"

"Non, désolé," Carfax haussa les épaules. "D'un autre côté, je peux faire mieux que ça." Le grand gaijin la dépassa, les mains dans les poches de sa veste. Il fit un signe de tête aux autres et s'avança vers le milieu de la route.

"Par Jigoku, qu'est-ce qu'il fait ?" murmura Kamiko.

"S'il est vraiment un Oracle, il peut prendre soin de lui," répondit Kujimitsu.

"Et sinon, je dirais que nous aurons un bel exemple de comment fonctionne la sélection naturelle," ajouta Kamiko.

Carfax avança lentement jusqu'au bout des quais. Il se mit à siffler, une joyeuse mélodie qui résonna dans toute la rue malgré les sons chaotiques de la bataille. L'eau au-delà du bord des quais se mit à écumer. Une demi-dizaine de zombies recouverts de pustules sortirent d'une allée près de Carfax, leur mâchoire pendant mollement tandis qu'ils sentaient son odeur. Une énorme tête reptilienne sortit de l'eau, fixant le gaijin avec une haine palpable.

Carfax s'arrêta de marcher, et ramassa une pièce par terre, sans porter la moindre attention aux créatures de l'Outremonde. "C'est mon jour de chance," dit-il.

Les zombies se jetèrent sur lui. Le serpent plongea dans sa direction avec une vitesse foudroyante. Carfax mit la pièce dans sa poche et dit "Tonnerre."

Un éclair de pure énergie blanche frappa la rue où Carfax se trouvait. Un instant plus tard, tout était terminé. Les zombies avaient été désintégrés. La tête du serpent était totalement carbonisée. Le moignon de son cou coula lentement dans les eaux, pris de convulsions.

"C'était de l'auto-défense, hein ?" cria Carfax par-dessus son épaule. "En tout cas, à mes yeux, ça en avait vraiment l'air !"

"Quel dément," grommela Kamiko à voix basse. Elle bondit hors de l'allée, faisant signe aux autres de la suivre. Ils poursuivirent rapidement leur chemin jusqu'au hangar à l'extrémité des quais. La porte s'ouvrit en glissant à leur approche, et un trio de gardes Daidoji armés les attendaient. Ils semblaient tous très surpris.

"C'était incroyable !" s'exclama Doji Kamoto, surgissant de derrière les gardes et s'inclinant devant sa cousine. "Comment avez-vous--"

"Je t'expliquerai plus tard," le coupa Kamiko. "Nous devons maintenant décider d'où nous allons, et filer d'ici."

Kamoto acquiesça mollement et désigna d'un geste les profondeurs du hangar. Un hélicoptère bleu-acier et lourdement armé de Dojicorp les attendait sous un toit ouvert. Elle acquiesça et se retourna vers son cousin. "Et au sujet du reste de notre personnel ?" demanda-t-elle.

"La plupart ont été évacués par les tunnels, ou sont en route," dit Kamoto. "Malheureusement, nous ne savons pas où aller. Ceci est le seul quai assez stable avec un accès au Kyuden Hida."

"Alors il faudra nous faire à l'idée de ne pas avoir un accès au Kyuden Hida," répondit Kamiko.

"Il reste toujours le Quartier Scorpion," répondit Kujimitsu. "Il est souterrain et bien protégé."

"Mais sans issue," répondit Kamiko. "Je ne suis pas encore prête à nous mettre le dos contre un mur."

"Vous n'êtes pas obligée de le faire," dit Carfax en haussant les épaules. "Vous n'avez qu'à trouver l'Empereur."

"Très bien, alors, où est-il ?" demanda Kamiko d'une voix irritée.

Carfax la regarda dans les yeux et sourit. "Je ne peux pas vous le dire."

Kamiko attrapa le grand gaijin par le revers de sa veste et le secoua. "Ecoutez, Oracle," fit-elle, fâchée, "J'en ai assez de tout ça. Soit vous nous aidez, soit vous ne le faites pas, mais je ne vais plus supporter longtemps votre bavardage inutile."

"Euh... Kamiko," commenta nonchalamment Razul. "Peut-être ne devriez-vous pas malmener le type qui a désintégré l'orochi..."

"Ne le prenez pas aussi mal," gloussa Carfax. "Je peux le dire à n'importe qui d'autre, si on me pose la question. Je ne peux pas répondre à vos questions parce que vous êtes l'une des Sept Tonnerres."

Kamiko cligna des yeux, surprise. "Quoi ?" rétorqua-t-elle. "De quoi parlez-vous ?"

"Faites-moi confiance," dit Carfax d'un hochement de tête. "Vous êtes une Tonnerre, Doji Kamiko. Plutôt ironique, non ? Munashi vous avait enfermé dans cette pièce tout ce temps pendant qu'il cherchait à tuer les Tonnerres. S'il l'avait sû... Mais que serait la vie sans un peu d'humour de circonstance ?"

Les lèvres de Kamiko tremblèrent. Elle relâcha la veste de Carfax, le repoussa, et tenta de se maîtriser. "Kamoto," dit-elle. "Demande à cet homme où nous pouvons trouver Yoritomo VII."

Kamoto la regarda.

"Maintenant," ajouta Kamiko.

"Où pouvons-nous trouver Yoritomo VII ?" demanda Doji Kamoto.

Les yeux de Jared Carfax devinrent totalement blanc pendant un moment, et il sourit. "Je pensais que vous ne le demanderiez jamais," dit le gaijin. Il se retourna et marcha en direction de l'hélicoptère. "Je vais vous montrer le chemin. Au fait, je pourrais avoir un fusil ?"


Tsuruchi Shinden ne tenait pas en place. Attendre était la chose la plus difficile pour un soldat - ces longues heures d'inactivités pendant lesquelles vous ne savez pas où et quand l'annemi pourrait frapper, cette impossible tâche de vous tenir toujours prêt à toute heure, même lorsque absolument rien ne semble être sur le point de se produire. C'était comme jongler avec des rasoirs, comme tenir en équilibre sur une aiguille. Il s'était habitué à l'idée d'attendre, c'était une part essentielle chez un guerrier, et il avait appris depuis longtemps comment s'occuper l'esprit pendant les longues périodes d'inactivité, mais il n'avait jamais aimé ça.

Tout spécialement maintenant. Chaque fois que son esprit vagabondait, il pensait à ce que ce moine lui avait fait, comment il l'avait maudit pour qu'il ne puisse plus aider l'Empereur, pour qu'il ne puisse plus dire à personne ce qu'il avait vu. Il était un homme mort - il ne pouvait plus servir le but qu'il s'était proposé de servir. Même maintenant, alors que la cité était en train de se faire détruire, Shinden ne pouvait rien faire.

Il était le seul homme de la cité qui savait ce qu'il se passait, mais il ne pouvait rien faire.

Il ne pouvait pas aider l'Empereur.

Il ne pouvait pas aider la Princesse.

Il ne pouvait pas aider ce prophète Phénix, celui qui semblait le plus proche de découvrir la malédiction.

Il ne pouvait pas s'aider lui-même.

Tout ce qu'il pouvait faire, c'était s'asseoir dans cet hôpital et attendre que tout soit détruit. C'était tout ce qu'il pouvait faire. Il pouvait attendre. Voila. Il avait réussi à contacter un groupe de Lions se déplaçant vers les Studios du Soleil d'Or, mais eux aussi lui avaient dit d'attendre. Peut-être que quelqu'un viendrait pour les sauver. Peut-être pas. Tout ce qu'il pouvait faire, c'était attendre et observer.

"Bon sang," jura Shinden, en croisant les doigts et en mordant une lèvre. "Non. Il doit bien y avoir quelque chose..."

"Excusez-moi ?" demanda une médecin, s'arrêtant dans le couloir et regardant le Guêpe. "Capitaine Tsuruchi-sama, vous allez bien ?"

Shinden leva les yeux vers la médecin. Son nom était Yoriko. Ce n'était qu'une simple heimin, même pas une samurai. Pourtant, elle était restée dans cet hôpital alors que tant d'autres avaient fui. Elle était débordée, épuisée, et terrifiée. Pourtant, Shinden l'avait vue sauver un nombre incalculable de vies ce soir, y compris celle de Saigo, qui serait mort d'hemorragie sans les soins de Yoriko. Cette femme était une héroïne, une des plus courageuses que Shinden avait jamais rencontré, et il s'estimait chanceux de l'avoir rencontrée, même pour seulement quelques heures.

"Je vais bien," répondit Shinden, en frottant ses yeux avec ses poings. "Mes problèmes ne méritent pas que vous y accordiez du temps. S'il vous plaît, allez aider les autres."

Yoriko lui lança un regard incertain. "Très bien, alors," répondit-elle et elle repartit dans le couloir d'un pas rapide.

"Je ne mérite pas que vous m'accordiez du temps," répéta Shinden. "Le moine m'a déjà tué. Je suis juste un fantôme."

Un craquement soudain résonna à l'autre côté de l'hôpital, rapidement suivi par des hurlements. Shinden fut instantanément sur pieds, pistolet en main. Il courut à travers les couloirs de l'hôpital, vers les bruits d'agitation. Des réfugiés apeurés et en loques couraient dans l'autre sens. Une petite fille était étendue par terre, s'agitant derrière un brancard d'hôpital, en hurlant de terreur. Shinden se précipita à côté d'elle et la souleva, la portant jusqu'à un homme portant la blouse blanche de médecin.

"Faites-là sortir d'ici," ordonna Shinden.

"Oui, monsieur," répondit le médecin, prenant rapidement l'enfant et courant avec les autres dans le couloir.

Shinden continua, les yeux parcourant les lieux à la recherche de ce qui pourrait provoquer ce désordre. A la fin du couloir, le passage bifurquait à gauche et à droite. Il put voir la porte d'une chambre à sa droite, arrachée hors de ses gonds. De grandes traînées noires avaient été entaillées dans le bois. Il bondit dans la pièce et regarda autour de lui. Les fenêtres étaient brisées, des rideaux flottaient dans le vent. Le lit et la table avaient été renversés et brisés. Des empreintes de griffes marquaient le sol, menant dans le couloir derrière lui. Le mur était recouvert de sang et d'entrailles, les reste du pauvre patient, trop tard pour pouvoir le sauver. Shinden revint en arrière et regarda de chaque côté. Le couloir à sa droite était silencieux. Le couloir à sa gauche était rempli de fumée. Il put entendre des bruits de verre brisé et d'autres cris. Shinden se précipita dans cette direction, restant proche du mur et étreignant son pistolet des deux mains.

Le sol était recouvert de corps. Shinden leur accorda seulement un regard et continua. Il était incapable d'aider la plupart, avec des blessures bien trop graves à la gorge ou au ventre. L'air était chargé de fumée et des gémissements des mourants. Shinden put distinguer une grande silhouette dans le couloir plus loin, une créature qui se tenait à quatre pattes et qui frappait les murs avec quatre longues griffes. Le Guêpe visa et tira. Il put entendre un "ping" métallique lorsque la balle ricocha sur la peau de la créature. La sombre silhouette se retourna vers lui, des yeux rouges brillaient dans la fumée. Il put sentir son haleine d'où il était, un mélange d'ammoniaque, de soufre et de chair morte. Le Guêpe toussa et des larmes lui vinrent aux yeux, mais il resta immobile.

"MUTRA OGRIN KASHUS GORIN SAMURAAAAI," gronda la créature d'une voix profonde.

"Va-t-en," siffla Shinden d'une voix chargée de colère. "Va-t-en d'ici."

La créature dressa légèrement la tête, comme un chien qui venait d'entendre un bruit qu'il n'identifiait pas. "GAGIUS KONTIRAS MUDARU, SAMURAAAAAI," répondit-elle. Sa voix s'acheva par un grondement guttural et menaçant, alors qu'elle fit un pas vers Shinden.

"Sors de cet hôpital," gronda Shinden, en pointant son pistolet vers la créature. Soudain, cette chose représenta tout ce qui allait mal dans cette cité, tout ce qui arrivait à Shinden. Cette chose était maléfique, et il fallait l'arrêter. "Sors de cette cité !" Le Guêpe ouvrit le feu sur l'oni, visant les yeux. "Sors de Rokugan," ajouta-t-il, éjectant le chargeur de son pistolet et en replaçant un autre. "Sors de ma tête !"

La bête se mit à rire en chargeant Shinden. Elle couvrit ses yeux d'une grande griffe, déviant les balles du Guêpe grâce à sa peau invulnérable. Shinden savait qu'il ne pourrait pas courir assez vite, alors il tira encore. Peut-être qu'il pourrait la retenir assez longtemps pour que tout le monde puisse s'enfuir. Peut-être...

Il sentit l'air quitter dans ses poumons lorsque la créature le heurta. Une sensation froide traversa son abdomen. Le Guêpe baissa les yeux pour voir que deux des longues griffes de l'oni transperçaient son estomac. Ses yeux rouges brillaient de triomphe. Il souleva une autre griffe pour achever la vie de Shinden.

"Je t'ai dit de partir," Shinden serra les dents malgré la douleur. Le Guêpe pointa son pistolet une dernière fois, droit vers l'oeil gauche de l'oni. Il lui restait une seule balle. La douleur était trop forte pour viser, alors Shinden laissa son instinct prendre le dessus.

La balle connaissait certainement la voie.

Le Guêpe tira sa dernière balle. Il n'y eut aucun bruit métallique cette fois-ci, seul un son humide et léger, lorsque l'oeil de l'oni explosa.

L'oni se figea en plein mouvement. Un cliquetis lugubre résonna dans sa tête alors que la balle de l'oni ricochait sur la paroi intérieur de son crâne invulnérable et réduisait son cerveau en pulpe. Son corps vacilla un instant sur ses quatre pattes épaisses, puis s'effondra en avant. Shinden hurla de douleur alors qu'il était jeté par terre, les griffes toujours transperçant son abdomen et la carcasse de l'oni écrasant sa jambe gauche. Son pistolet s'échappa de sa main, glissant sur le sol hors de portée.

"Capitaine !" hurla Yoriko, en courant dans le couloir dans sa direction avec trois autres docteurs. Ils s'agenouillèrent à côté de lui pour examiner sa blessure.

"Il a l'air mal en point," dit l'un.

"Merde," jura Yoriko. "A quoi pensiez-vous, Guêpe ? C'était de la folie ! Il y a un hélicoptère de sauvetage Lion en route. Ils seraient arrivés ici en quelques minutes."

"Et qui d'autre serait mort pendant toutes ces minutes ?" répondit Shinden. Son estomac et sa jambe ne lui faisait même plus mal, plus vraiment. Il sentait seulement un léger engourdissement. Sa bouche était envahie d'un goût cuivreux, et sa vision se mit à se troubler.

Un autre docteur hocha la tête. Deux d'entre eux se précipitèrent sans dire un mot, à la recherche de ceux qui pouvaient encore être sauvés.

"Vous êtes un homme courageux, Capitaine," dit Yoriko, la voix nouée. Des larmes coulèrent de ses yeux. Elle avait vu trop de morts aujourd'hui.

"Je suis un fantôme," répondit Shinden, en lui souriant. "Je suis juste heureux d'avoir eu la chance d'être utile à quelque chose avant que la mort ne m'emporte."

"Nous ne vous oublierons pas, Tsuruchi-sama," dit sincèrement l'autre docteur. Shinden n'avait jamais appris le nom de ce médecin. A présent, il ne le saurait jamais plus.

"Donnez... donnez-moi mon pistolet," dit Shinden, en tendant une main flasque vers son arme. "Un Guêpe... ne doit pas mourir... sans son arme. Pas même... un fantôme."

"Bien sûr," répondit le médecin anonyme. Il s'empara rapidement du pistolet et le donna à Shinden. Le Guêpe agonisant le saisit des deux mains contre sa poitrine. Il pensait que ça lui ferait du bien de retrouver son arme. En réalité, ça ne changea rien. Il était toujours mourant. Mais au moins maintenant, il se sentait entier.

"Merci," dit Yoriko, en posant une main sur celles de Shinden.

Shinden ne dit rien. Ses yeux se refermèrent, et son visage s'apaisa. Les médecins se précipitèrent pour aider les autres blessés, laissant le Capitaine de la Garde à son dernier repos.


Mojo tombait.

Il avait hurlé pendant un moment, puis avait remarqué à quel point c'était stupide et s'était arrêté. Maintenant, il entendait juste le vent siffler. A sa gauche, le mur de la montagne était devenu flou. Pendant quelques instants, après avoir sauté du toit de la Griffe de l'Aigle à la suite de Washi Takao, Mojo avait espéré pouvoir tomber dans un lac, bien que le lac le plus proche qu'il avait vu était à huit kilomètres de la montagne. Non, il était tombé trop loin. Peu importe où il allait atterrir, il était comme mort.

Quelle façon de mourir ! Après tout ce à quoi il avait survécu, après tout ce qu'il avait traversé, il allait finir comme une tache orange brillante dans la Plaine du Tonnerre. Il ne pouvait pas voir Takao ou un des autres moines. Ils avaient probablement atterris sur une saillie plus haut et se demandaient où il était.

Mais quel mois pourri ça avait été.

Le vent hurlait dans les oreilles de Mojo, tellement fort que ses tympans le faisaient souffrir. Mojo couvrit ses oreilles avec ses mains, bien que ça ne faisait aucune différence puisqu'il allait mourir dans quelques secondes. Le vent émit comme un gémissement implorant et se mit à fouetter son corps, malmenant Mojo comme une poupée. Le yojimbo se mit à sauvagement tourner sur lui-même. Et malgré son vertige soudain, sa terreur et sa nausée, il réalisa quelque chose.

Il ne tombait plus.

Il regarda vers le bas et vit la terre ; elle semblait comme une chose confuse et verte, alors qu'il tournait sauvagement au milieu d'un cyclone. La surface remontait rapidement vers lui, mais pas aussi rapidement que cela aurait dû. Le vent cracha Mojo sur la terre et il tomba le visage contre le sol avec un grognement. Se remettant sur pieds, il regarda autour de lui. La terre tournait et tangait à cause de sa descente sauvage, mais il put voir Takao et les sept autres moines de l'Aigle. Ils étaient déjà sur pieds, postés en demi-cercle autour d'un homme en ample robe orange et portant un turban rouge sang. Mojo le reconnut immédiatement.

"Zul Rashid," s'exclama Mojo en titubant. "Que faites-vous ici ?"

"Je pourrais vous poser une question très similaire, Shiba," répondit le khadi, en fixant Mojo avec un regard sinistre. Il n'avait plus son oeil mécanique souillé, et sa peau ne portait plus la malédiction de l'Oni de l'Air. Toutefois, il y avait quelque chose de différent dans son regard, une chose troublante.

"Vous connaissez cet homme ?" demanda Takao, les mains serrées autour de la hampe de son bo tandis qu'il observait attentivement Rashid.

"C'est l'ancien Maître de l'Air, un puissant shugenja," répondit Mojo. "Je n'ai aucune idée de ce qu'il fait ici."

"Je sauvais vos vies," répondit platement Rashid. "Il n'y a pas de quoi."

"Je me méfie," dit Mojo. "Le dernier homme qui m'a sauvé la vie vient juste d'essayer de me tuer."

Rashid plissa le front. "Ecoutez, yojimbo. Je me fiche totalement de savoir si vous me faites confiance, ou même si vous m'appréciez. Je n'ai pas besoin de votre aide. Je recherche Yogo Ishak. Je l'ai pisté jusqu'à ici, et nous avons un compte à régler. Si vous pouvez m'aider, c'est très bien. Sinon, remerciez les dieux en qui vous croyez que je sois passé ici et écartez-vous de mon chemin." Rashid glissa sa cape par-dessus son épaule et passa à côté de Mojo, se dirigeant vers le chemin de montagne tortueux. Un moine se mit en travers de son chemin, et Rashid lança un regard par-dessus son épaule.

"Celui d'entre vous qui donne des ordres à cet homme chauve ferait mieux de lui dire de s'écarter de mon chemin, car je ne me sentirai pas responsable de ce que je vais lui faire," dit-il.

"Attendez," dit Mojo. "Vous avez mentionné Yogo Ishak. L'Oracle Noir du Vide."

Rashid acquiesça et se tourna vers Mojo. "Vous savez où il est ?" demanda Rashid.

"Il y a un homme là-haut, dans le monastère, qui se fait appeler Moto Teika," répondit Mojo. "Il prétendait être l'Oracle du Vide, jusqu'à ce qu'il n'ait plus besoin de moi, puis il a essayé de me tuer."

Rashid leva les yeux vers le sommet de la montagne. "Qu'est-ce qu'il fait maintenant ?"

"Il est en train de détruire le monastère," répondit Mojo. "Il pense que nous lui cachons quelque chose."

Rashid garda le silence un instant. "Et vous le faites ?"

Les yeux de Mojo se refermèrent à demi, suspicieux. "Je ne vous le dirai pas, khadi. Vous n'êtes pas vous-même."

"Et vous me connaissiez trop bien," rétorqua Rashid. "Je suppose que vous avez une sorte de plan. Quoi que soit cette chose dont vous ne voulez pas me parler, elle doit être importante si vous êtes prêt à sauter d'une montagne pour la sauver."

"Nous devons trouver Isawa Kujimitsu," répondit Mojo.

"Vous feriez mieux de vous dépêcher, alors," dit Rashid. "Il est à Otosan Uchi, et Otosan Uchi est en train d'être détruite."

"Alors, ouvrez la Voie pour nous, Rashid," dit rapidement Mojo. "Envoyez-nous là-bas."

Rashid hocha la tête. "Je crains que la Voie... ne soit plus une option viable. Le pouvoir d'Ishak la détruit. J'ai peur qu'il n'y ait plus d'Oracles Elémentaires vivants. Son pouvoir est suprême. Toutefois, il pourrait y avoir un autre moyen d'aller à la cité." Rashid caressa son bouc pensivement.

"Alors ?" demanda Mojo après quelques instants.

"Ne me pressez pas," gronda Rashid. "J'ai abandonné la magie gaijin lorsque je suis venu à Rokugan. Se rappeler des rituels corrects est plutôt compliqué, et la téléportation est plutôt un exploit, dans ces circonstances."

"Vous allez utiliser la magie khadi ?" demanda Mojo. "C'est comme de la maho."

Rashid acquiesça, et sortit une longe dague incurvée de l'arrière de sa ceinture. "Oui, c'est exact," répondit-il. "Toutefois, je suis déjà damné. Quelle différence cela pourrait-il faire, maintenant ?"

"Ne le faites pas, Rashid," dit Mojo. "Il doit y avoir un autre moyen."

"Il n'y a pas d'autre moyen," répondit Rashid. "Les choses vont vite, yojimbo. Celui qui se tourne les pouces, il meurt. Si vous avez besoin de voir Kujimitsu aussi vite que vous le dites, dites-le moi, et je ferai le nécessaire. C'est moi qui en paierai le prix, pas vous, mais je vous garantis que si vous cherchez d'autres moyens de rejoindre la cité cette nuit, vous la trouverez en ruines. C'est le seul moyen pour vous d'y arriver alors qu'il en est encore temps."

"Comment savez-vous aussi bien ce qui se passe dans la cité ?" demanda Mojo.

"La malédiction de Kaze m'attire dans les ténèbres," répondit Rashid. "Je pense sentir le flux et le reflux, maintenant. Je fais partie du motif, bien que je me tiens en dehors. Quelque chose de gros est entré dans le monde ce soir, et il est entré dans Otosan Uchi. La Souillure grandit énormément, et se répand dans l'Empire et dans mon âme. Je n'ai plus beaucoup de temps, mais peut-être en aurais-je assez pour détruire l'Oracle du Vide. Est-ce que vous me laisserez vous aider ?"

Mojo réfléchit pendant un moment.

"Très bien, alors," fit Rashid, irrité. "J'ai beaucoup à faire." Il se tourna et se dirigea vers le chemin de montagne, glissant le couteau dans sa ceinture.

"Non, attendez !" dit Mojo. "Faites-le. Envoyez-nous dans la cité."

Rashid lança un regard par-dessus une épaule. Le couteau brillait dans sa main. Il le passa rapidement en travers de sa paume gauche.

La magie gaijin était une chose étrange. Il n'y avait pas d'éclair de lumière, pas d'invocation des élements. A un instant, Shiba Mojo et les huit moines se tenaient dans les collines de la Griffe de l'Aigle. Au suivant, ils étaient au milieu d'une cité agonisante. Des flammes brûlaient tout autour d'eux, et l'air était lourd de suite. Au loin, une créature incroyablement grande avançait au milieu des décombres. Derrière eux se tenait le Temple des Eléments, étrangement intact. Washi Takao fit quelques pas. Le vieux moine dissimulait mal sa surprise. Il regarda Mojo d'un air interrogateur.

"Wow," s'exclama Mojo. "Si c'est Otosan Uchi, ils ont laissé la ville plonger en enfer pendant mon absence."


Isawa Saigo et Yoritomo Ryosei marchaient rapidement dans des rues assombries. Les effrayants cris des oni et les mugissements des morts-vivants résonnèrent, non loin. Ils continuèrent d'avancer, et tentèrent de ne pas penser à ce qui pourrait arriver s'ils tombaient nez-à-nez avec les horribles créatures qui les avaient envahis.

"Petite question," dit Saigo, en se penchant près de Ryosei alors qu'il marchait en boitant. Elle leva les yeux vers lui, le regard pénétrant.

"Où allons-nous ?" demanda Saigo. "Avons-nous la moindre idée d'où ton frère a pu se rendre ?"

Ryosei plissa le front. "Pas vraiment," répondit-elle, "mais nous ne pouvons pas le laisser. Nous ne pouvons pas l'abandonner. C'est l'Empereur, et c'est mon frère. Il a besoin de nous."

"Je ne discute pas ça du tout," répondit Saigo. "C'est juste que je ne sais pas trop si c'est une bonne idée de le rechercher ainsi à l'aveuglette."

"Il a dû sauter du Croissant de Lune quelque part entre l'hôpital et le Palais," dit Ryosei. "Il n'a pas pu aller très loin. Une chute de cette hauteur..."

"La chute l'a probablement tué," répondit Saigo. "Ryosei, tu le sais aussi bien que moi."

Ryosei garda le silence un long moment. Elle s'arrêta de marcher, s'appuyant contre un mur noirci pour reprendre son souffle. "Non," dit-elle. "Ce n'est pas vrai. Je ne sais pas comment je le sais, mais je suis sûre que Kameru est toujours vivant."

Saigo acquiesça lentement.

"Tu ne me crois pas ?" demanda-t-elle.

"Je n'ai jamais dit ça," répondit Saigo. "Je pense être le dernier homme au monde qui pourrait avoir des doutes sur les intuitions des autres gens. J'essaie juste de m'imaginer ce que nous allons devoir faire, si tu as raison. Je veux dire, regarde ce qui se passe. Ton frère était à moitié fou lorsque nous l'avons retrouvé. Il y a un oni qui se balade dans cette cité en hurlant son nom. Quoi qu'il se passe pour l'instant, c'est trop gros pour nous deux. En fait, j'ai vu tout ceci arriver et je n'arrive toujours pas à l'accepter. Je n'arrive pas à occulter mon esprit pour lui cacher ce qui se passe, et je n'arrive pas à m'imaginer faire autre chose que courir pour sauver ma vie. C'est la seule chose qui me semble avoir du sens." Saigo fit un signe de tête en direction des décombres brûlantes laissées dans le sillage de Yoritomo no Oni. La créature elle-même n'était visible nulle part.

"Je m'en fiche," dit Ryosei. "Si j'étais à sa place, tu m'abandonnerais ?"

"Je suis ici, non ?" répondit le prophète.

Ryosei resta silencieuse à nouveau, réfléchissant à quelque chose. Saigo regarda nerveusement la rue, prêt à courir au moindre signe d'une bête de l'Outremonde. "C'est ça," s'exclama Ryosei, en relevant les yeux vers Saigo. "Tu as vu tout ceci se produire !"

"En quelque sorte," dit Saigo. "La destruction était claire, mais tout ce qui menait à elle était flou. C'est ainsi que fonctionnent les visions. J'ai tout vu, exactement comme c'est maintenant, mais je n'ai eu aucun renseignement sur la manière d'empêcher que ça se produise. Tout ce que je savais, c'est que la cité serait détruite, et que les Sept Tonnerres seraient responsables."

"Les Sept Tonnerres ?" répondit Ryosei. "Comment pourraient-ils être responsables de ça ?"

"Je ne sais pas !" soupira Saigo. "Comme je te l'ai dit, je ne peux pas occulter mon esprit à ce sujet. Je n'ai aucune idée de ce qu'il se passe."

"Alors, laisse-moi savoir," demanda-t-elle. "Qu'as-tu vu d'autre au sujet d'Otosan Uchi ? Tu as vu l'oni ?"

"J'ai vu... quelque chose..." dit Saigo. "J'ai vu deux montagnes s'écraser l'une contre l'autre. L'une d'elle... L'une d'elle pourrait être Yoritomo no Oni. Elle était loin, et il y avait beaucoup de fumée."

"Il y avait une autre montagne ?" demanda Ryosei. "Etait-ce le Kyuden Hida ?"

Saigo hocha la tête. "Je ne sais pas. C'est possible, mais je ne crois pas. Ca n'y ressemblait pas. L'autre montagne... semblait plus symbolique qu'autre chose."

"As-tu vu mon frère ?" demanda-t-elle.

"Non," dit posément Saigo. "Je n'ai vu personne. Tout le monde était mort, à part moi et Shinsei."

"Shinsei ?" demanda-t-elle. "Jack, tu veux dire ?"

"Je ne sais pas," dit-il encore. "Ca pourrait être Jack, mais nous ne savions pas à cette époque que Jack était Shinsei. Il semblait... obscurci."

"Alors comment savais-tu que c'était Shinsei ?" demanda-t-elle.

"Je le savais," dit Saigo. "C'est tout."

Ryosei ouvrit la bouche pour poser une autre question, lorsqu'un cri résonna soudain à quelques rues de là.

"Yoritomo !" hurla la voix d'un homme, rauque mais triomphale. Un rugissement bestial et des gloussements de gobelins répondirent, suivis par des hurlements, une rafale d'arme automatique et un fracas métallique.

Ryosei regarda vivement dans la direction de la voix. "C'était mon frère," dit-elle.

"Tu es sûre ?" demanda Saigo. "Peut-être que c'était quelqu'un d'autre."

Elle lui lança un bref regard, puis se mit à courir en direction du chaos. Saigo la suivit en boitant aussi rapidement qu'il le put, grimaçant malgré la douleur venant de sa jambe blessée. Ryosei le distança rapidement et se perdit dans l'obscurité. Saigo jura et tenta de courir plus vite. Une vague de douleur traversa son mollet droit et il trébucha, tombant le visage en avant sur le trottoir. Le jeune Phénix se remit sur pieds et continua, s'appuyant lourdement contre un mur tout en avançant vers la bataille. Il découvrit Ryosei accroupie dans les ombres d'une voiture détruite. A moins de trente mètres plus loin dans la rue, trois bêtes déformées et très musclées ainsi qu'une dizaine de gobelins encerclaient un homme en armure vert sombre.

L'Empereur.

Dans une main, il tenait un grand pistolet automatique que Saigo reconnut comme provenant de l'arsenal du Croissant de Lune. Saigo remarqua que le mempo vert fissuré de l'Empereur était maintenant d'une couleur blanche macabre. L'enchantement qui le dissimulait s'était dissipé.

Une des grandes créatures, ce que Saigo supposa être un ogre, bondit en direction de l'Empereur, balançant un lampadaire entre ses mains. L'Empereur s'abaissa pour éviter le coup brutal, attrapa une jambe de l'ogre dans sa main libre, et tira. Un bruit écoeurant accompagna le hurlement de l'ogre, alors que L'Empereur arrachait une poignée de sang, d'os et de tendons de la cuisse de l'ogre. La bête s'effondra par terre. L'Empereur pointa son arme vers le visage de la chose et ouvrit le feu. Le masque de porcelaine fut éclairé d'une lumière verdatre alors que la créature mourait. Puis avec aisance, l'Empereur attrapa la ceinture de l'ogre d'une main, le souleva en l'air, et le projeta sur les gobelins. Ils se mirent à courir, pris de terreur, mais trois ne furent pas assez rapides. Le corps massif de l'ogre les réduisit en petits tas dégoulinants de sang noir.

L'Empereur se tourna vers Isawa Saigo, et pendant un instant, les regards du prophète et de l'Empereur se croisèrent.

"Yoritomo !" cria l'Empereur, et il vida son pistolet en l'air.

Saigo eut un très mauvais pressentiment.

Les ogres et les gobelins restants semblèrent partager la même pensée que Saigo. Les créatures se regardèrent, réévaluèrent leur adversaire, puis s'enfuirent dans les rues, dépassant la cachette de Ryosei sans même lui adresser un regard. Ryosei se releva, et Saigo se précipita à ses côtés, s'écroulant à côté d'elle lorsque sa jambe l'abandonna. Elle s'arrêta, baissant les yeux vers lui, l'air inquiète.

"Saigo," dit-elle. "Est-ce que ça va ?"

"Ne va pas là-bas !" murmura-t-il, l'air sévère.

"J'ai vu ce qu'il a fait," dit Ryosei. "Je pense que je peux toujours l'atteindre."

"Il n'est plus lui-même !" rétorqua Saigo. "Peu importe ce que ce masque lui a fait, il ne se contrôle plus ! Il n'est plus ton frère !"

"Alors je dois m'occuper de lui," dit Ryosei, un éclat glacial dans les yeux. "C'est une affaire de famille. Si tu ne veux pas m'aider, Saigo, alors je m'en occuperai toute seule."

"Je ne pense pas que ça soit le moment," dit-il. "Quelque chose arrive."

"Yoritomo !" cria à nouveau l'Empereur.

"YORITOMO !" répondit un rugissement bestial qui fit trembler les rues aux alentours. Saigo se redressa d'un bond et attrapa Ryosei par les épaules, la tirant vers le sol derrière la voiture détruite juste au moment où le monstrueux oni en forme de mante apparut au-dessus de l'immeuble le plus proche. Il était à moins de soixante mètres d'eux. S'il les remarquait, il pouvait les tuer d'un simple coup de griffe. Mais il ne semblait pas faire attention à eux. Ses yeux énormes et segmentés étaient rivés sur l'Empereur.

"Toi !" hurla l'Empereur, en pointant son pistolet sur l'oni. "Tu as pris mon épée ! Tu as pris mon nom !"

"JE... T'AI... TOUT PRIS !" gronda l'oni. "JE... SUIS... YORITOMO ! JE... SUIS... ROKUGAN !"

"Et que suis-je ?" cria l'Empereur.

"SUPERFLU," répondit brusquement l'oni.

Une énorme griffe s'éleva au-dessus de lui, prête à prendre la vie de l'Empereur.

L'oni fut soudain entouré de flammes.

Une ombre énorme passa au-dessus de lui, suivie par le rugissement assourdissant de moteurs immenses. Le ciel fut effacé par une énorme forme rocheuse.

"Qu'est-ce que c'est, par Shiba ?" demanda Saigo, en relevant les yeux.

"Je crois que c'est le Kyuden Hida," répondit Ryosei.

La forteresse Crabe passa au-dessus de la rue, se dirigeant vers Yoritomo no Oni. L'énorme bête se redressa au milieu de la fumée laissée par les missiles du Kyuden et rugit, tournant toute son attention vers la forteresse. En-dessous, l'Empereur Yoritomo VII était debout au milieu de la rue vide, l'air stupéfait et égaré.

"Kameru !" cria Ryosei, en contournant la voiture.

L'Empereur se retourna et la regarda d'un air curieux. Il ne semblait pas la reconnaître, ses yeux injectés de sang clignant machinalement. Il fit un pas dans sa direction, sa tête penchée sur le côté alors qu'il tentait de déterminer ce qu'il devait faire maintenant.

"Ca se présente mal," dit Saigo, en avançant douloureusement à côté d'elle.

L'Empereur regarda rapidement vers le prophète, pointant son arme vers la tête de Saigo. Saigo se figea. Le doigt de l'Empereur se crispa sur la gachette, lorsque le bruit d'un moteur d'hélicoptère surgit soudain, derrière eux. Un grand hélicoptère bleu-acier vola au-dessus de la rue et tourna brusquement, faisant de son mieux pour rester éloigné du combat entre le Kyuden Hida et Yoritomo no Oni. L'Empereur le regarda avec curiosité. Il descendit jusqu'au niveau de la rue et la porte latérale s'ouvrit. Trois silhouettes sautèrent sur le côté, un homme, une femme et un zokujin. Saigo fut surpris de reconnaître l'homme et la femme - Doji Kamiko et le Maître Isawa Kujimitsu.

"Kameru," cria Kamiko, en tendant les mains et en s'avançant lentement vers l'Empereur. "Tu me reconnais ?"

Kameru se tourna vers elle et pointa son pistolet dans sa direction tout en décrivant un grand cercle pour approcher de l'hélicoptère. Un rire guttural naquit au plus profond de sa gorge. Il passa son bras en travers de son visage, laissant du sang sur ses lèvres et son mempo.

"Il n'est pas lui-même," cria Saigo pour les prévenir. "Il porte un masque maudit. Ca le rend fou." Kamiko lança un regard vers Saigo, surprise de voir le prophète, puis son attention se porta à nouveau sur l'Empereur.

"Il a mon épée !" hurla l'Empereur. "Je veux mon épée ! J'ai besoin d'Ambition et elle a besoin de moi !"

"Son esprit est embrumé," ajouta le zokujin d'une voix grave. "Kameru est toujours là, Kamiko. Il est toujours fort, mais il y a un autre qui est plus fort. Son esprit est tiraillé de trois côtés en même temps."

"Kameru, tu ne vas pas me tirer dessus," cria Kamiko. "C'est moi, Kamiko. Kameru, reviens parmi nous. Nous allons t'aider."

"Ecoute-là, Kameru," ajouta Ryosei, en avançant vers son frère. "Reprends le contrôle de ton destin, Kameru. Je suis sûr que tu peux le faire." L'Empereur regarda les deux femmes, hésitant. Derrière eux, Yoritomo no Oni fut projeté en arrière par les canons du Kyuden et un autre immeuble explosa sous l'impact.

"Bon sang, nous n'avons pas le temps," dit brusquement Isawa Kujimitsu. Il prononça un simple mot magique et pointa la main vers l'Empereur. De celle-ci surgit un brillant rayon d'énergie verte, filant droit vers les yeux de Kameru. L'Empereur hurla et aggripa son visage.

"Kujimitsu !" cria Doji Kamiko, se tournant vers le Maître de l'Eau.

"Ce qui est fait est fait, Kamiko-sama. N'intervenez pas !" répondit Kujimitsu, les yeux toujours rivés sur l'Empereur. Celui-ci braqua son pistolet sur le Phénix, mais le Maître de l'Eau tira un autre éclair de jade sur la poitrine de l'Empereur. Kameru chancela et tomba à la renverse, lachant son pistolet.

"Il est mort ?" demanda Saigo, en courant vers le corps étendu.

"Non, bien malgré moi," répondit Kujimitsu, en jetant un regard à Doji Kamiko. "Il semble qu'il y en a certains qui pensent que notre Empereur lié à un oni peut toujours être sauvé, et malgré tout ce que je viens de voir ici, je suis encore disposé à écouter."

"Merci, Maître Kujimitsu," Kamiko fit un signe de tête au vieil homme. Le Maître de l'Eau ne répondit rien.

Ils embarquèrent rapidement l'Empereur inconscient dans l'hélicoptère Dojicorp et s'enfuirent, disparaissant dans le ciel obscurci. Derrière eux, les deux grands châteaux poursuivaient leur duel.