Les Milles et Un Visages de la Folie (Première Partie)

Samedi 16 Janvier 1997

Dans une ruelle sordide du Bronx, des dizaines de sans-abris viennent chercher un peu de secours chez les Soeurs du Couvent du Buisson Ardent. Miséreux, crasseux, puants, ils trouvent un peu de nourriture, une main secourable pour leur assurer les soins basiques et quelqu'un à qui parler. Ce rebus de la société humaine qui se rassemble dans ce coin perdu du Bronx, invisible à la bonne société a donné un surnom à l'endroit, "Tentes City," un ensemble de squats, de tentes, d'immeubles en ruines, de cours en friches qui est le terrain d'action du Couvent du Buisson Ardent. Au centre, il y a une chapelle, qui sert aux soeurs pour leurs offices, et qui est également un node. Mais Ellen n'est pas venue pour cela. D'ailleurs, celle qu'elle est venue voir ici ignore la véritable nature de cet endroit ni le fait que les trois soeurs qui dirigent cet endroit sont des Eveillées, tout comme Ellen.

Ellen s'avance au milieu des clochards sans se faire remarquer, malgré son armure samouraï médiévale. Au fond de la ruelle, une entrée d'immeuble sert d'entrée au couvent. Ellen entre dans le hall d'immeuble abandonné retransformé en accueil et, toujours invisible à tous, débouche dans une cour. Là, après avoir franchi la cour dans sa longueur et être passée par un mur éventré, elle arrive dans une autre ruelle. Après avoir tournée à un coin, elle voit celle qu'elle cherchait.

Sarah est agenouillée devant un clochard, lui bandant un pied meurtri par la marche dans des chaussures défoncées. Ses long cheveux noirs sont attachés en une longue natte; son jean lui serre ses longues jambes et sa chemise à carreaux est nouée sur son ventre. Entourée de tous ces misérables, elle a l'air d'une sorte de princesse de la Cour des Miracles. Son teint de porcelaine contrastes violemment avec la peau noircie de crasse de ceux ou celles dont elle s'occupe bénévolement. Elle fait incongrue, tout bien pesé.

Mais que dire d'elle-même, pense Ellen, qui porte une armure datant du XVIe siècle du règne d'Oda Nobunaga?

Sarah prend soudain conscience d'une présence insolite. Elle se tourne vers l'étranger qui vient d'arriver dans la ruelle et connaît un sentiment de panique à la vue de l'armure (et du katana dans son fourreau). Le clochard n'y fait pas attention lui, les yeux mis-clos, profitant des soins d'une aussi belle femme. Sarah ne bouge pas, se préparant au pire. Mentalement, elle rassemble sa concentration, prête à se servir de ses nouvelles capacités. Elle appelle Ennoïa, sent sa présence enfantine ce qui, paradoxalement, la rassure. Face à elle, l'étranger en armure pose les mains gantées de chaque côté du casque et Sarah perçoit une sorte de force, une présence, une aura, qu'elle identifie comme appartenant à un individu comme elle, un soi-disant "mage." De fait, son sentiment de peur grimpe d'un degré encore alors qu'elle se relève. Ce doit être un assassin de la Fondation Melchior venu pour me faire payer mon refus de se joindre à eux, craint Sarah, sachant qu'elle a beau avoir des talents "spéciaux," ceux de la fondation ont des pouvoirs supérieurs.

Le casque glisse lentement et apparaît bientôt le visage d'Ellen, auréolé d'une cascade de cheveux d'or qui retombent, épars, chaque cheveu un fil de soie doré, sur les épaulettes de l'armure. Le coeur de Sarah bondit dans sa poitrine et, instinctivement, elle s'élance vers Ellen. Elle s'arrête tout aussi vite, étonnée de sa propre réaction enthousiaste, s'interrogeant soudainement sur ses sentiments, son attraction même, pour la mage. Ellen sourit devant la réaction de Sarah, mais ses yeux sont tristes. Sarah ressent cette tristesse comme une vague soudaine. Elle regarde Ellen avec un mélange de respect, proche de celui d'une écolière pour un professeur vénéré, et de tendresse fraternelle. Sarah se sent en confiance avec Ellen, et triste quand elle est triste.

"Je désirais vous voir," dit Ellen sobrement. Dans le dos de Sarah, le clochard continue de fredonner un air, les yeux fermés, aveugle à la scène qui se déroule.

"Oui?" Sarah tremble, émue par la simple présence de cette femme qu'elle trouve si belle, si attachante. Quelque part, elle le sent, Ennoïa réagit de même. Sarah se souvient du jour où, il a quelques mois, immédiatement après son "Eveil" (ainsi que les autres appelaient ce qu'elle avait vécu dans la ruelle avec Arthur en tuant le mercenaire Killian) où elle avait vu Ellen sous la forme d'un ange blond, elle était allée (toujours avec Arthur) dans la villa d'Ellen sur Long Island. Celle-ci leur avait parlés de ce qu'étaient les mages, de cet "Avatar" en eux, ce fragment d'anciens êtres, les "Purs," qui ressemblaient aux dieux. Pour la première fois depuis son Eveil, Ellen offrait à Sarah une explication sur ce qu'elle vivait sans contrepartie, un don offert librement, sans vouloir la convertir à son organisation, quand bien même Ellen appartenait aussi à la Fondation Melchior. Sarah s'en souvient, et sent une chaleur dans le ventre. Comme en écho à ses pensées, Ellen rompt le silence:

"Je voulais vous parler de la fondation."

Sarah fronce les sourcils. La simple évocation de ces mages aux méthodes fascistes, selon elle, suffit à la refroidir. Elle se souvient également comment, quelques jours après son Eveil, Hadès, l'un des dirigeants de la fondation, avait cherché à l'intimider pour lui faire accepter l'idée qu'elle avait besoin d'eux, alors qu'elle sentait bien que c'était le contraire, eux avaient besoin d'elle. Ils cherchaient à l'endoctriner, à lui faire accepter leurs vues, leur organisation. Sarah s'était rebiffée violemment quand Hadès lui avait montrée sur un écran d'ordinateur l'intérieur de sa propre maison de Greenwich, lui faisant comprendre que rien de sa vie ne lui était étranger. Elle l'avait accusée de pervers, de dominateur qui voulait briser sa liberté. Si elle avait quitté par la suite sa maison de Greenwich, renonçant à la fortune de sa famille, pour chercher un appartement dans le Bronx et un boulot de strip-teaseuse, c'était aussi un peu pou cela.

Arthur avait accepté de se joindre à eux; lui voyait le pouvoir qu'ils détenaient. Peut-être était-il aussi plus sensible, en tant qu'inspecteur de police, à cette guerre contre la Technocratie, ces autres fascistes qui dirigeaient, semble-t-il, le monde au sein d'une vaste conspiration. Arthur était un métis Cherokee; il avait rejoint la police par idéal de justice. Il ne pouvait pas ne pas se joindre à leur croisade.

Mais Sarah n'en avait pas voulu. Pour elle, ce que faisait Hadès était identique, voire pire, car il se déguisait derrière une idéologie de résistance, que ses ennemis qu'ils prétendaient combattre par les mêmes méthodes.

Sarah hésite. Elle ne sait que dire. Elle aime Ellen. Elle ne veut pas lui refuser quoi que ce soit. Elle se croit obligée envers elle: Ellen lui a montré compassion, générosité quand elle était seule et rejetée par la Fondation Melchior alors même qu'Ellen (Sarah l'apprit plus tard) était elle-même l'une des fondatrices à l'origine de la Fondation Melchior.

"Hm. Je ne les ais pas vus depuis longtemps. Pas même Arthur." Sarah hésite, joue du bout de son pied nerveusement sur le bitume sale. "Je n'avais pas trop envie de les revoir..." ajoute-t-elle, ne finissant pas sa phrase.

"Je sais," dit simplement Ellen, compréhensive. Elle reste silencieuse un instant. "Il y a des complications. Les Déchus, comme Killian, se rassemblent. Vous courrez un danger," annonce-t-elle sans que Sarah ne sache si ce "vous" la désigne elle ou si elle l'englobe avec le reste des jeunes mages, Arthur, Peter, Aleister...

"Je connais un endroit où vous sevrez à l'abris. Vous y trouverez des informations aussi."

"Mais pourquoi vous m'aidez?" demande Sarah, incrédule, spontanément, mais s'en voulant d'avoir été aussi maladroite.

Les yeux des deux femmes se croisent. Sarah lit dans ceux d'Ellen un non-dit. Sarah semble percevoir les sentiments d'Ellen; elle les ressent en elle, comme s'ils étaient les siens. Elle sent un appel à l'aide. Aussitôt, Sarah accepte le voeu non-formulé, et décide qu'elle va retrouver les autres, et les amener à cet endroit dont parle Ellen. Elle lui sourit. Bien sûr, je ferais tout pour vous plaire, pense Sarah.

"2013 Upper East Side," dit Ellen. Sarah note mentalement l'adresse. "Je peux compter sur vous?" demande la femme en armure japonaise.

"Bien sûr." Ellen repart déjà, remettant son casque. Sarah la regarde partir. Lorsqu'elle disparaît au coin de la ruelle, Sarah sent un grand vide dans son être. La voix d'Ennoïa s'est tue. Se retournant vers le clochard, toujours les yeux fermés, toujours fredonnant, elle se remet au travail et soigne son pied meurtri par les gelures dues au froid.


La sonnerie retentit à la porte d'entrée de l'appartement. Sarah attends nerveusement. Cela fait deux mois qu'elle n'a pas vu les autres, ceux avec qui elle a vécu son Eveil. Son refus d'entrer dans la Fondation Melchior avait jeté un froid entre elle et ses compagnons d'infortune. Sa présence sur le seuil de l'appartement d'Arthur lui fait ressentir une certaine humiliation. Sarah, avant de venir, a appelé Arthur qui semblait heureux de l'entendre. Il lui a dit de passer; il se préparait.

De l'autre côté de la porte, Sarah entends la voix étouffée d'Arthur: "C'est ouvert." Sarah entre et...

... Au milieu du salon, nu, une rose dans les dents, Arthur prend la pose. Sarah reste estomaquée sur le seuil, incapable de détacher son regard du corps du beau métis. Celui-ci, se rendant compte que la jeune femme ne rit pas et le regarde avec insistance, devient soudainement très gêné. "Bon, c'est pas drôle." Tu m'attends une seconde," dit-il avant de disparaître prestement dans sa chambre.

Sarah sourit. Amusée, séduite aussi, flattée sans doute, elle hausse la voix pour se faire entendre: "Si, c'était très drôle. Tu as le chic pour faciliter les retrouvailles toi."

Arthur ressort de la chambre, habillé cette fois d'un jean et d'une veste sous laquelle il a mis son holster. "Comment va ton boulot?" demande Sarah.

"Ca..." La sonnerie retentit à nouveau. Arthur se dirige vers la porte, finissant de nouer ses longs cheveux noirs. Sarah fait le tour de la pièce. Elle entends Arthur ouvrir la porte. Une conversation s'ensuit, mais Sarah, sur le balcon, n'entends pas, préférant ne pas s'occuper des affaires d'Arthur. Lorsqu'elle revient dans le salon, elle entends néanmoins:

"Ecoutez, si j'étais à votre place, je ferais pas d'histoire et je rendrais gentiment ce qui ne m'appartient pas. Vous pourriez vous attirer de graves ennuis avec votre hiérarchie..." Le ton menaçant du mystérieux interlocuteur d'Arthur la fait réagir. Sarah sent une profonde colère intérieure remonter aussitôt sans qu'elle ne comprenne bien pourquoi.

Elle entends la réponse de son ami: "Vous savez, ma hiérarchie, je suis déjà tellement brouillée avec, alors un élément de plus ou de moins... Vous pouvez y aller. Et puis, j'aime pas trop laisser des choses en plan. Par contre, je vois pas du tout ce que vous vous voulez dire. Je suis un simple flic, moi. Vous devez vous tromper d'adresse."

"C'est ça, foutez-vous de ma gueule. Je vous préviens, vous le regretterez!"

"C'est déjà fait!" lance Arthur avant de refermer la porte. Quand celui-ci revient dans le salon, il trouve Sarah interloquée. "Oh c'est rien, un démarcheur." Sarah sourit. "Mais toi alors, quel bonheur de te revoir. Qui dois-je remercier de ta présence divine?"

Sarah se laisse complimentée, jouant le jeu de son hôte, et n'insiste pas. "Ellen. Elle est venue me voir."

"Ah oui? Raconte-moi ça," dit le jeune mage en indiquant à Sarah le canapé. "Tu veux du café?" propose-t-il en allant dans la cuisine.

"Oui, merci. Donc Ellen est venue me voir. Elle était en armure de samouraï." Arthur revient de la cuisine avec deux tasses de café fumant, sans montrer une quelconque surprise. "Normal," fait-il, jouant le type au courant de tout. Sarah n'y prête pas attention. "Oui, enfin bon. Elle est venue m'avertir d'un danger que l'on courrait. Je suppose qu'elle parlait de nous tous. Toi, moi et les autres." Arthur semble plus attentif. "Selon elle, des personnes comme Killian sont à New York en ce moment."

"Je ne sais pas si cela a un rapport avec ce qu'on fait, mais j'aime pas ça du tout," dit Arthur. Devant le regard interrogateur de Sarah, il rajoute: "Il y a quelque temps, la fondation nous a demandé à Aleister, Peter et moi et un nouveau, Jéhan, un Français, de retrouver une certaine Julia Deith, une détective privée qui avait été engagée par la mère d'un môme, un certain Tony, qui avait disparu. Julia Deith habitait dans à Harlem, et cela faisait pas mal de temps qu'elle n'était pas rentrée chez elle. Finalement on l'a retrouvée, morte, dans le Bronx. On ne sait pas qui a fait ça, mais on sait qu'ils étaient deux. Sur elle, on a retrouvé une photo du petit Tony."

Alors qu'il parle, Sarah n'arrive pas à déterminer si Arthur fait référence à l'enquête qu'il a mené avec les autres mages ou si le "on" désigne en réalité la police de New York, à laquelle il appartient. Arthur continue, ignorant des interrogations intérieures de Sarah:

"Quand on en a parlé à ceux de la Fondation, tout ce qu'ils ont dit, c'est qu'ils soupçonnaient que le petit Tony n'était pas humain." Sarah regarde Arthur avec un mélange d'incompréhension et d'irritation. Qu'est-ce que c'est que ça encore? pense-t-elle. "Bref, ils veulent qu'on continue et qu'on retrouve ceux qui ont tué Julia Deith. Je me demande si ce qu'Ellen t'as dit ne rentre pas en compte, et si les meurtriers ne seraient pas des Déchus."

"Peut-être," dit Sarah. "En tout cas Ellen m'a donnée une adresse où nous rendre. Elle m'a dit d'y aller avec vous."

"Ah oui? Bon, je contacte les autres, et on te suit."

Dimanche 17 janvier 1997

Sarah regarde le grand bâtiment néo-gothique orné de gargouilles devant lequel elle se trouve, non loin de Central Park. Le quartier est huppé; elle le connaît bien pour y avoir vécu chez ses parents depuis sa plus petite enfance, depuis... Chassant ses pensées négatives, elle se demande avec une pointe de mépris si ses parents ne sont pas en ce moment même dans le parc, en train de promener leur chien. Sur une plaque en bronze, Sarah peut lire: "The Heights. Résidence privée."

A l'intérieur, une fois passée la porte en verre, Sarah découvre un hall luxueux, meublé art-déco, au sol et aux colonnades de marbre. Une antique pendule indique l'heure (10 heure pile). Une sorte de petit salon en cuir et un bureau de réceptionniste (vide) sont les seuls éléments pour peupler le vaste espace du hall désert. Sarah, suivie de Peter et Aleister (Arthur est restée à l'extérieur avec Jéhan), incertaine de ce qu'elle doit faire, entends alors un bruit de conversation qui vient d'un couloir. Un groupe de quatre personne débouche dans le hall, en pleine conversation animée. Trois d'entre eux sont des gentlemen, vêtus de costumes sobres et riches, tandis que le quatrième est un punk trash aux multiples piercings. Sarah, amusée, se dirige vers le groupe, talonnée par Peter et Aleister.

Sarah essaye de ne pas prêter attention à la présence d'Aleister, qu'elle n'apprécie pas beaucoup. Peter, lui, est toujours aussi discret. Ce jeune Asiatique-Américain ressemble à tant de lycéens, avec son pantalon baggy, ses basket et son blouson qu'il passe inaperçu partout. Qui plus est, il semble exercer une sorte d'influence sur les gens qui ont des difficultés à la remarquer lorsqu'il ne souhaite pas se faire voir, voire même à se rappeler de lui. Sarah s'est déjà demandée plusieurs fois si cela n'est pas une capacité des mages, car Ellen semblait exercer une telle aptitude quand elle est venue la voir à Tentes City. Peter, pense-t-elle alors qu'elle s'approche du groupe toujours en pleine discussion passionnée, semble être celui qui en connaît le plus sur la condition de mage, malgré son jeune âge (il doit avoir 16 ans). Il a déjà évoqué par le passé son "maître." Sarah soupçonne qu'il s'agit d'un mage plus âgé.

A l'inverse, Aleister est lui beaucoup plus présent. Sarah a tout de suite ressentit une profonde antipathie pour cet homme, dès leur première rencontre, celui-ci affichant un air de supériorité qui a fait hérissé, comme toujours en ces cas, les poils sur le dos de la jeune mage. Apparemment, Aleister est bibliothécaire ou quelque chose comme ça. Impeccablement vêtu, poli, maniéré, Sarah l'a rejeté tout de suite dans la catégorie de ceux qu'elle fréquentait au sein de sa famille et de ses amis d'enfance. Celui-ci, quand il l'a vue pour la première, a affiché un certain mépris pour la jeune femme habillée de manière provocante. De plus, pense Sarah, il est ultra jaloux et ne peut supporter le fait que je sois belle et que les gens m'écoutent. Sarah s'en aperçoit: elle ressent une profonde rivalité avec Aleister qui semble chercher à exercer un ascendant sur ceux qu'il fréquente. Et cela elle ne peut le supporter...

Sarah sort de ses pensées alors que les quatre individus remarquent la présence des trois jeunes mages qui viennent à leur rencontre. Sarah s'immisce dans leur discussion afin d'empêcher Aleister de prendre les choses en main, se présente brièvement, et mentionne le nom d'Ellen. Le plus âgé, qui s'est présenté sous le nom de Sir Tetley ("comme le thé?" a demandé Sarah, afin de montrer qu'elle n'était pas impressionnée et qu'elle n'aimait pas qu'on cherche à "en imposer"), réagit au nom d'Ellen et, après s'être excusé auprès de ses interlocuteurs, a attiré les trois mages avec lui vers le salon.

Une fois assis, Tetley demande: "Ainsi, vous dîtes que vous venez sur recommandation ce cette très chère Hellen?" (Sarah remarque l'accent britannique appuyé lorsque Tetley prononce le nom d'Ellen.)

Répondant à l'affirmative, Sarah ressent alors immédiatement, alors qu'elle et Tetley croisent leur regard, que ce dernier lui transperce l'esprit et lui fouille l'âme et ce, malgré la résistance psychique instinctive de la jeune mage. Peter remarque que Sarah bouillonne sur son siège, et comprends l'échange qui vient de se passer: Tetley vient de "scanner" l'esprit de Sarah afin de voir si elle disait la vérité ou non.

Sarah, pleine d'amertume et d'une colère à peine contenue uniquement par respect pour Ellen, ne voulant pas insulter son contact, s'enferme dans un mutisme alors que Peter prend en main, avec Aleister, le fil de la discussion qui s'échange. Tetley raconte que The Heights est une fondation de mages qui se font appeler les Hollow Ones (et Sarah pense alors à T.S. Eliot, à juste titre, même si elle l'ignore). "C'est l'une des huit ou neuf fondations de New York," précise Tetley, "l'une des deux ou trois plus importantes," ajoute-t-il. De fait, Sarah sourit légèrement, se disant que cela fait de la concurrence à Melchior. Elle sourit également à l'idée que ces "Hollow Ones" s'organisent en fondations, à l'image des autres mages.

Tetley ne prête pas attention à Sarah et réponds aux questions de Peter et Aleister. Lorsque ces derniers lui font part de leur enquête, Tetley, l'air soucieux, réfléchit un instant avant de répondre: "Je ne sais pas si cela est lié, mais votre histoire d'un enfant disparu me fait penser à des informations que j'ai reçu récemment à propos d'un projet baptisé EVA 03. Il s'agit pour le gouvernement américain de recruter des enfants au Q.I. supérieur. Evidemment, je soupçonne la Technocratie d'être derrière cela. Il semblerait, autant qu'on puisse en juger, que le projet a été stoppé pour des raisons éthiques et politiques." Sarah, même si elle ne participes pas, écoute. La Technocratie. Une organisation de mages sur-puissante qui dirige l'action de l'humanité toute entière, qui infléchit la course du progrès, décide de l'évolution de l'humanité. En tout cas, c'est, en substance, ce que Hadès lui avait dit afin de la convaincre de se joindre à eux. Des démiurges devenus arrogants et persuadés de détenir la vérité. Ils ne supportaient pas la vision alternative des autres organisations de mages qu'ils persécutaient dans un mouvement appelé le Pogrom.

"En réalité," continue Tetley, attirant l'attention de Sarah, "j'ai l'impression que les vampires aient mis des bâtons dans les roues du projet EVA 03 et que ce soient eux qui sont à l'origine de l'arrêt brutal du projet."

Sarah, quand elle entends le mot "vampires" prononcé de manière casuelle par Tetley, ne peut s'empêcher de se joindre à la conversation: "Pardon? Vous avez dit 'vampires'?"

Tetley se tourne vers Sarah. Toujours aussi impeccablement poli, il réponds: "Oui. Je crois qu'ils n'aiment pas que l'on vienne prendre des enfants sur leur territoire. Enfin, je pense. Si cela vous intéresse, nous pourrions conclure un marché. Je vous indique l'endroit où j'ai obtenu de telles informations, et vous me faîtes un rapport de ce que vous y apprendrez en échange. Qu'en dîtes-vous? Hm?"

Sarah est complètement bluffée. En même temps, se dit-elle, si j'ai la capacité de pouvoir changer la réalité grâce à un ange qui est en moi et qui vient de Dieu, l'existence de vampires est possible. Il n'empêche, tout ça devient trop fou...

"C'est d'accord," dit Peter en premier. Sarah acquiesce; le marché lui paraît juste: des informations contre une piste.

"Parfait," dit Tetley. "L'endroit en question se nomme l'Interstice. C'est un club de Chelsea, très 'gothique.' Certains des Hollow Ones aiment à s'y retrouver. Demain soir, ils vont y élire leurs prince et princesse, selon une coutume habituelle."

Les trois mages enregistrent l'information avant de se lever et, après avoir serré la main de Tetley, scellant leur accord, ressortent de la résidence des Heights.

Dehors, une pluie glacée tombe doucement, faisant fondre la neige des rues de New York. Rejoignant Arthur et Jéhan, les cinq mages discutent de ce qu'ils peuvent faire en attendant le lendemain soir. Certains ont des affaires à régler: Aleister quitte le groupe en prétextant un travail urgent, de dont Sarah n'est pas mécontente. "Pour votre enquête," demande Sarah, " est-ce que vous avez découvert des choses chez Julia Deith?"

Tous se regardent avant que Peter ne réponde: "On est pas allés chez elle." Sarah reste coi. Elle regarde Arthur et se moque de lui: "Hein, ben, heureusement que tu es dans la police! Bon, je crois qu'on devrait y aller." Tous acquiescent.

Alors qu'ils s'apprêtent à partir, le téléphone portable d'Arthur sonne. Il décroche; les autres le regardent dans l'expectative. "Oui. Bonjour Hadès." Sarah lève les yeux au ciel. Ca y est, maman appelle, pense-t-elle. "Bien. Non, non. J'arrive tout de suite." Alors qu'Arthur raccroche, Sarah le regarde avec une certaine colère.

"J'ai un truc urgent à faire. Allez chez Deith. Je vous rappellent dès que j'ai fini. On se retrouve plus tard."

Muets, les trois mages restent sous la pluie à regarder l'inspecteur de police partir, se faisant trempés. Au bout d'un moment, alors qu'il a déjà disparu, Jéhan rompt le silence:

"Bon, et si on allait boire un coup? J'ai besoin d'un verre, moi."

Sarah remarque pour la première fois son accent français, et sourit. (A suivre...)

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