Citation: [fredonne un air des Doors:] "Break on through to the other side."
Histoire: Héritière de l'empire Lindt&Sprögli, Sarah a grandi dans une ambiance de conformisme rigide. Belle, intelligente, on lui destinait tout - la tête de l'entreprise, les honneurs, l'attention - sauf une chose, l'amour. Sarah reporta tout le sien vers sa petite soeur, Emma, qu'elle adorait et qui lui ressemblait tant.
Le 25 décembre 1992, à 23h34, il neigeait quand la limousine noire où était la famille De Lindt dérapa sur la neige du pont et bascula par dessus la rampe de sécurité, plongeant dans l'Hudson.
La mère de Sarah mourut sur le coup, ainsi que le chauffeur. Emmenée à l'hôpital avec son grand-père, son père et sa soeur, Sarah était dans le coma durant lequel elle vit sa vie aux côtés de sa soeur, leurs deux vies se confondant et se mélangeant à travers les yeux d'Emma. Sarah la vit grandir et rencontrer ses premiers amours.
Quand elle se réveilla, deux mois après, sa soeur était morte. Sarah avait 15 ans; Emma en avait 12. Avec elle, Sarah avait perdu tout goût pour la vie. Plus rien n'eut d'importance. Sarah se rebiffa contre sa famille (son père surtout, qui se remaria), contre l'école pour privilégiés qu'elle fréquentait. D'une certaine manière, seul le souvenir de sa soeur comptait encore. Parfois, elle avait l'impression que sa soeur vivait encore en elle, qu'Emma ressentait les mêmes choses lorsque Sarah faisait l'amour avec quelqu'un, quand elle était triste, ou gaie. Sarah poursuivit dans cette direction et chercha à retrouver sa soeur, par-delà la mort. Elle explora alors les pratiques occultes les plus diverses, surtout celles qui visaient à étendre sa perception, à ressentir sa soeur en elle et autour d'elle. Malheureusement, elle n'y parvint jamais.
En 1996, à 19 ans, Sarah rencontra de nouvelles personnes, un peu comme elle, qui cherchaient des réponses. Le 16 novembre, à la suite d'un combat dans une ruelle de New York contre Killian, un ex-Technocrate devenu mercenaire qu'elle croyait être un démon ayant pris forme humaine, Sarah vit son monde s'écrouler autour d'elle et s'éveilla. Elle vit une petite fille, celle qu'elle avait été avant que sa soeur ne meure, se diriger vers elle et lui prendre la main. Cette petite fille, Sarah l'appela Ennoïa.
Par la suite, quittant le cocon familial et partant vivre dans le Bronx, elle fut attirée par les Sphères d'Entropie et d'Esprit comme la poursuite naturelle de ses recherches. Elle se découvrit des facilités pour étudier l'esprit des autres et elle sentit une connexion avec l'univers dans son ensemble. Dotée d'un Avatar puissant, elle slaloma entre les fondations des Traditions de New York, résistant instinctivement à leur recrutement, traînant avec une bande d'autres "mages" inexpérimentés comme elle (notamment des Adeptes), s'opposant au Technocrate déchu Desty-Nova, sortant vivants de leur combat contre Samuel Haight et étant même enlevée au milieu de l'Ohio. (Son ami, Arthur, la retrouva au Japon.) Au cours de ces années, Sarah était entrée en contact avec les Euthanatos et sa soeur.
Sarah avait commencé à avoir des doutes sur l'accident de voiture qui lui avait enlevée sa soeur. Elle avait été amenée à croire que c'était un assassinat et que sa soeur avait fait le choix de mourir pour que Sarah puisse vivre et qu'elle puisse vivre en elle. Peu après, dans une ruelle enneigée du Bronx, Sarah avait vu sa soeur ce qui lui avait ouvert les yeux sur sa capacité à changer le monde. Mais ce n'était rien comparé à ce soir du 31 octobre 1997 quand, revenue chez ses parents à New York, Sarah, restée un instant seule, un Euthanatos hostile doté de terribles pouvoirs l'attaqua. C'est un certain Ashura, un autre Euthanatos, qui la sauva et se présenta comme envoyé de sa soeur, Emma, qu'il appelait sa "maîtresse." Emma n'était donc pas morte. A la suite de cela, alors qu'elle était à l'hôpital, comme cette nuit il y avait longtemps, Sarah sentit une partie d'elle-même se déchirer et ce fut une grande blessure. A son réveil, il y avait un vide en elle, remplacée par une sensation qui fit pleurer Sarah: elle sentait que, quelque part, sa soeur vivait et qu'elle allait bientôt - peu importe quand - la retrouver.
Car Emma lui avait fait une promesse: elles seraient de nouveau ensembles et se serviraient de leur pouvoir comme par le passé, quoique cela puisse vouloir dire.
Pendant les deux ans qui suivirent, Sarah tenta de monter une fondation en utilisant son nom et la fortune familiale qu'elle accepta finalement. Elle accueillait les orphelins, les éduquant, vigilante au cas où certains montreraient des talents particuliers. Peut-être espérait-elle trouver sa soeur.
Sarah voulait rester discrète car de nombreuses forces s'opposaient autour d'elle à New York. La Technocratie, qu'elle avait tôt appris à détester, menait une vaste attaque contre les Traditions (qu'elle évitait). En même temps, les Déchus semblaient de plus en plus dangereux et sur l'offensive. La Fondation Melchior, celle des amis de Sarah, tomba et elle n'eut plus de contacts avec personne pendant longtemps jusqu'au jour où Arthur la contacta du Japon. Sarah entendit des bruits selon lesquels la plus grande fondation des Traditions, Doissetep, était tombée, assaillie par de vieux ennemis et Arthur lui apprit que le Web avait crashé en contrecoup. Les Adeptes travaillaient à sa reconstruction. En septembre 1999, Sarah entendit dire que les maîtres, les plus expérimentés des mages, avaient tous disparus. A peu près en même temps, ses tentatives d'explorer le monde des esprits lui révélèrent qu'une vaste tempête y soufflait et que même le monde des morts était touché. Des rumeurs courraient selon lesquelles les vampires étaient frénétiques.
C'est alors que Sarah fut contactée afin de retrouver une jeune fille. Elle s'opposa alors (avec un tout jeune enfant Éveillé, Charlie, un adolescent Euthanatos et un Adepte, Jons) à l'énigmatique multimilliardaire Borgiano qui cherchait à utiliser des entreprises liées à la Technocratie (avec qui il avait des liens) pour donner un corps à un démon. C'est ainsi que Sarah rencontra Anya, une mage hermétique vieille de plusieurs siècles qui se cachait sous l'apparence d'une enfant et qui se disait, elle aussi, envoyée par Emma. Sarah revit sa soeur à cette période. Emma lui parla de leur passé, dont Sarah ne se souvenait plus, de leur maître, dont Sarah se serait affranchie, contrairement à elle. Elle mit Sarah en garde contre "la revanche de leurs anciens ennemis."
Au cours de ces événements, la Technocratie captura Sarah et ses compagnons de route et chercha à les utiliser pour traquer les éléments corrompus en leur sein. Anya réussit à lever un groupe d'Adeptes pour les sortir de leur mindscape et les fit s'échapper du complexe technocrate Malaria dans les Rocheuses où ils étaient enfermés. Après la destruction du complexe par un satellite technocrate, Anya leur trouva également un endroit sûr où se reposer et où se faire oublier, d'autant qu'ils étaient officiellement morts. Hawaii.
Après cinq mois de soins intensifs et six mois de vacances forcées sur une plage d'Honolulu sous l'égide d'Anya sans voir personne, Arthur a débarqué et, flanquée de deux Adeptes, Sarah se plonge à nouveau dans les ennuis avec la Technocratie. C'est le début d'une Nouvelle Ère?
Apparence: Sarah, disons-le, est une déesse. Bon peut-être pas, quoiqu'il est fort possible de se tromper. Grande (1,78m), aux courbes parfaites et gracieuses, Sarah a un corps à faire pâlir d'envie un mannequin. Ses cheveux châtain foncés sont soyeux et elle les porte longs tombant dans le dos. Sarah a de très beaux yeux marron noisette pailletés de vert encadrés par des rideaux de soies noires que sont ses cils et sa bouche sensuelle couronne la finesse de ses traits. Sarah dégage une sensualité érotique qu'il est difficile d'ignorer d'autant plus que, dès son plus jeune âge, elle a appris à utiliser sa beauté pour parvenir à ses fins. Sarah s'habille de manière à rehausser encore un peu (si c'est possible) l'attraction qu'elle suscite. Qu'elle porte des jeans déchirés et des chemises trop larges qu'elle noue au-dessus de son nombril, laissant son ventre découvert (et, avec le jean trop large, un soupçon de ses hanches?) ou qu'elle mette des robes de Givenchy ultra-classes, à chaque fois c'est fait pour souligner son corps et ses courbes. Sarah ne se maquille que très rarement.
Notes de Jeux: Sarah est profondément tourmentée. Depuis la mort de sa soeur qu'elle croyait avoir en elle, elle explore désespérément les méandres de l'âme et du corps humains. Adepte du Tantra, de différents enseignements mystiques afin d'accroître ses sens et son lien avec l'univers, Sarah ressort à chaque fois un peu plus bouleversée (et un peu plus triste) de ses expériences, ne trouvant pas sa soeur.
En fait, c'est comme si l'innocence de Sarah était morte avec sa soeur et qu'elle identifiait celle-ci à une sorte d'El Dorado où résiderait toute la pureté du monde. C'est un schéma classique que connaissent tous les psychologues, mais Sarah n'y prête guère attention.
Sarah a réagi très fortement à la mort de sa soeur qu'elle adorait. Sa manière de supporter le choc et ne pas aller jusqu'au bout de ses (nombreuses) tentatives de suicide fut de se rebeller contre toute forme d'autorité. Pour elle, quand on cherchait à lui dire ce qu'elle devait faire, elle équivalait ceci à une tentative de lui faire renoncer à sa soeur (qui était sa liberté, sa raison d'être, son amour le plus profond). Aussi, lorsque les Traditions, par l'intermédiaire de Hades, un Adepte, cherchèrent à lui faire comprendre qu'elle n'avait aucune issue contre la Technocratie si ce n'est dans le giron protecteur des Traditions, Sarah péta un plomb et se rebiffa. Depuis, Sarah fait l'amalgame entre Tradition, système de magie et oppression. Finalement, elle en est sûre, si les Traditions étaient à la place de la Technocratie, elles feraient exactement la même chose.
Toutefois, afin ne pas laisser Jons infirme à vie, Sarah a du faire une promesse à Anya, celle de coopérer avec les autres mages dans l'accomplissement de ses buts. Ce qui veut dire se joindre à eux Sarah hésite. Elle a entendu parler des Cultistes et elle se sent familière avec leurs pratiques et leurs croyances, mais ce serait un peu comme renoncer à ce qu'elle est. Cela intervient au moment où elle a senti sa soeur n'être plus en elle mais en même temps toujours liée à elle. Alors Sarah, déboussolée, ne sait plus que faire et cela la rend plus imprévisible.
Croyances, style & foci: Avant même son éveil, Sarah ressentait de profonds courants mystiques en elle. Elle était persuadée que sa soeur vivait toujours en elle, presque dans son ventre là où elle ressentait une sorte de chaleur, à certains moments. De fait, lorsqu'elle vit la petite fille s'approcher d'elle cette nuit de son éveil, Sarah ressentit deux choses: cette petite fille était liée à sa soeur; elle représentait, comme elle, les parties les plus purs et les plus belles que Sarah avait en elle, son "innocence," en quelque sorte.
Versée dans l'occultisme, Sarah eut une interprétation de cette petite fille en opposition au chaos informe et démoniaque de Killian dont elle avait été le témoin. La Gnose, ce système de judaïsme mélangé à a philosophie grecque, pose une question: si Dieu existe, alors pourquoi y a-t-il le Mal. Cela signifie qu'il y a deux dieux (dont on trouve la trace dans l'Ancien Testament): un Dieu mauvais (celui des Juifs et des Chrétiens) et un Dieu bon, étranger au monde, lointain et inaccessible qui n'a pas d'intérêt pour ce monde. Avoir la Gnose c'est avoir la connaissance de Dieu, de la pureté au-delà du mur fini des illusions de ce monde où se vautre la mal. Ce que nous sommes, d'où nous venons et où nous allons, ce par quoi nous sommes sauvés, quelle est notre naissance et notre renaissance, tout cela vient de la perfection ultime et bienheureuse de l'existence pure autour, en et à travers le vrai Dieu.
Simon le Magicien (qui était la syzygie, l'opposition parfaite et le couple complémentaire tel lumière/ombre, jour/nuit, soleil/lune, ciel/terre et vie/mort, de Saint Pierre) est né à Alexandrie. Philosophe itinérant en Palestine et Phénicie (où il exécute des tours de magie), il proclame la grande puissance de Dieu. Pour lui, le feu est la puissance originelle de tout en tant que feu céleste. Il équivaut l'univers à un arbre gigantesque dont les fruits serait l'âme humaine. Le Cosmos (c'est-à-dire le monde impur) reçoit de ce feu six principes qui lui permettent de s'épanouir: Esprit (Noûs) et Pensée (Epinoia), Voix (Phonê) et Nom (Onoma), Raison (Logismos) et Réflexion (Enthymesis). Ces principes dépendent d'une septième puissance: Celui que s'est tenu, se tient, se tiendra debout, le Dieu étranger qui eut pour première initiative de produire une Grande Pensée, Ennoia, la Mère de Tous.
En s'unissant avec Ennoia, Dieu créa le monde et les anges. Puis ils se disputèrent et Ennoia descendit sur le monde pour y mettre de l'ordre. Mais les anges, qui s'étaient épris d'elle, la firent prisonnière de son corps de femme. Alors l'esprit de Dieu décida de descendre pour venir la chercher. Il s'incarna en Simon, Kurios puis Iavhé et la trouva réincarnée dans une prostituée du Lunapar de Tyr sous le nom d'Hélène qui causa la guerre de Troie.
Au-delà de l'anecdote expliquant la guerre de Troie, ce que retient surtout Sarah, c'est que le monde est issu d'un endroit parfait où tout est connecté, où chaque sentiment, chaque expérience est partagée dans une union symbiotique. Mais ce monde est difficile à accéder. Nous vivons dans un monde impur d'illusions crée par le Mal qui veut nous y retenir prisonniers. Pourtant nos êtres sont issus de ce monde pur de l'Hypercosmos où règne le vrai Dieu. Alors, pour Sarah, Ennoia est la petite fille qu'elle a en elle et que, finalement, tout le monde a en soi (sauf que les hommes ont un principe masculin correspondant à Dieu). Aussi, il faut chercher à recréer l'union entre toutes choses afin de dépasser les limitations imposées ici bas. De cette théologie érotique naît le désir de s'aimer, de s'unir, physiquement pour pouvoir se rejoindre mentalement. Ce n'est pas une perversion car Ennoia est pure et la chair lui permet de s'accomplir sur Terre.
Pour Sarah, tout être, procédant de ces sphères subtiles de perfection divine, est doté des six principes. Elle ne sait pas si les deux autres principes (Dieu et Ennoia, masculin et féminin) ont touché également les hommes et les femmes. (A en croire les histoires des autres "mages" sur les Purs, non.) Toujours est-il que l'empathie, l'union, la symbiose sont le moyen de retrouver la potentialité divine qui sommeille en elle.
Qui plus est si Ennoia représente le divin en elle, alors elle existe en toute femme, et notamment chez sa soeur. De fait, Sarah se demande si elle ne peut pas se joindre plus facilement à sa soeur et aux femmes en général. [Note du joueur: bon, OK, on frôle l'inceste et l'homosexualité, mais après tout, tout cela est spirituel et magique, non?] Quant au principe masculin, l'union est plus conflictuelle (on l'a vu avec Ennoia et Dieu). Aussi, de son feu ardent naissent des formes plus passionnées de création.
Il est donc aisé de comprendre les foci de Sarah: lien empathique, union, concentration, méditation, tantra. La plus haute forme d'union étant un lien psychique crée et produit par l'acte d'amour physique, qui reproduit l'union pure, la recherche de réunion entre Dieu et Ennoia et qui permet de retrouver l'Hypercosmos. Le tout sur une musique des Doors. L'orgasme (qu'il soit physique, spirituel, fruit de l'amour, de l'empathie ou de la méditation) est le moment où le divin pénètre l'esprit humain, où le septième principe s'unit aux six autres et les transcende pour accéder à l'Hypercosmos et ainsi permet d'en insuffler l'essence sur Terre. A ces moments, Sarah croit voir Ennoia nimbée de la flamme divine.
De fait, cette flamme, source de création, est aussi celle qui décide de la destruction. Il faut donc l'utiliser, mais dans des intentions inverses, pour détruire. La colère, la haine et - quand on ne l'éprouve pas - la douleur, permettent de transcrire ces intentions à cette flamme destructrice. D'où l'utilisation de la souffrance pour Entropie. Depuis quelques temps, pour provoquer la douleur, Sarah se lacère la peau des bras avec sa dague (créant des petites cicatrices en plus de celles lorsqu'elle avait tenté de mettre fin à ses jours). C'est l'énergie accumulée dans cette dague (la Résonance entropique, donc) qui lui a fait penser à la magnifier pour en faire une arme qui pourrait atteindre ses ennemis.
Concept: A l'origine, Sarah était un croisement entre Jodi Blake, la célèbre nephandus , Amanda, l'Euthanatos dépeinte si brillamment par Kathleen Ryan, et Fox Mulder à la recherche de sa soeur dans X-Files. Le concept de Sarah est en fait assez simple, malgré l'apparence torturée qu'elle projette: il s'agit d'une rebelle, dans le bon sens du terme. Refusant tout dogmatisme, Sarah croit que quiconque cherche à imposer sa croyance à un autre limite le potentiel de cette personne. Or, selon elle, tout mage, de par ses pouvoirs, est forcément submergé par l'Hubris. C'est pour ça que Sarah n'aime pas le fait d'être mage. L'intérêt d'un tel personnage réside dans la possibilité de rédemption que représente sa soeur. En effet, Sarah ayant découvert que sa soeur était en vie et était une mage, elle se voit, par amour pour elle, forcer d'accepter cette situation et, donc, sa propre nature.
Sarah peut être utilisée par un Conteur désireux de présenter une autre vision de la magie à ses PJs (surtout s'ils sont tous des Traditions). Elle peut aussi faire une parfaite ennemie, vu qu'elle s'oppose à tout forme d'encadrement. Un Conteur, en modifiant son historique, pourrait l'utiliser comme mentor pour des jeunes mages, les ayant recueillis dans son orphelinat, la Fondation Lindt. Sarah est un personnage qui a joué la chronique Nouvelle Ere, présenté sur ce site, elle peut aussi y apparaître en PNJ.
(Ceci est largement inspiré du roman d'Umberto Ecco, Baudolino ; je vous enjoins à le lire.)
On a souvent comparé New York, la Cité, à une forêt. Ce soir là, dans une ruelle de Soho, les immeubles autour de Sarah étaient devenus des chênes immenses, il y avait une clairière (était-ce Central Park?) et un lac. Au milieu de la forêt, Sarah avait vu un ange qui avait l'apparence d'Ellen. Et une petite fille?
Sarah la vit - c'était elle-même avant l'accident et aussi un peu Emma. Elle s'approcha. Elle lui toucha le front alors que Sarah se baissa instinctivement. Au plus profond de sa conscience, Sarah eut un dialogue avec elle-même. Une révélation. Un éveil.
Sarah demanda si le mercenaire Killian était un démon. Ennoia lui sourit. Elle était belle. Elle devait avoir 12 ou 14 ans. Une fille, pas encore une femme, mais déjà plus une enfant, ce que Sarah aurait pu être si son innocence ne lui avait pas été arraché en même temps que la vie de sa soeur. Ennoia, c'était elle, mais c'était elle qui avait grandi avec sa soeur, et qui avait cessé de grandir parce que sa soeur n'était plus là.
Ennoia lui dit:
"Un être, que l'on appellera Dieu, a laissé des ombres de vérité au profond du cœur de chacun de nous, et il s'agit seulement de les faire réaffleurer et resplendir à la lumière de la sapience, de même qu'on libère de son écorce la pulpe d'un fruit.
"Les chrétiens croient une divinité cruelle qui a crée le monde, et avec lui la mort, la souffrance et, pire encore que la souffrance physique, le mal de l'âme. Les êtres créés sont capables de haïr, de tuer, de faire souffrir leurs propres semblables. Tu ne croiras pas qu'un Dieu juste ait pu vouer ses enfants à cette misère?
- Mais ce sont les hommes injustes qui font ces choses-là, et Dieu les punit en sauvant les bons.
- Mais alors, pourquoi ce Dieu nous aurait crées, pour ensuite nous exposer au risque de la damnation?
- Mais parce que le bien suprême est la liberté de faire le bien ou le mal et, pour donner ce bien à ses enfants, Dieu doit accepter que certains d'entre nous en fassent un mauvais usage.
- Pourquoi dis-tu que la liberté est un bien?
- Parce que si on te l'enlève, si on te met dans les chaînes, si on ne te laisse pas faire ce que tu désires, tu souffres, et donc le manque de liberté est un mal.
- Tu peux tourner la tête en sorte de regarder juste derrière toi, mais la tourner vraiment, au point de pouvoir te voir le dos. Tu peux entrer dans un lac et rester sous l'eau jusqu'au soir, mais je dis dessous sans mettre la tête dehors. disait-elle, et elle riait.
- Non, car si je cherchais à tourner tout à fait la tête je me casserais le cou, si je restais sous l'eau, cela m'empêcherait de respirer. Dieu m'a créée avec ces contraintes pour empêcher que je me fasse du mal.
- Et alors tu dis qu'il t'a ôté certaines libertés pour ton bien, n'est-ce pas?
- Il me les a ôtées afin que je ne souffre pas.
- Et alors pourquoi t'a-t-il donné la liberté de choisir entre le bien et le mal, de sorte que tu risques ensuite de souffrir les châtiments éternels.
- Dieu nous a donné la liberté en pensant que nous la puissions bien utiliser. Mais il y a eu la rébellion des anges, qui a introduit le mal dans le monde, et c'est le serpent qui a tenté Eve, si bien qu'à présent nous souffrons tous du péché originel. Ce n'est pas la faute de Dieu.
- Et qui a créé les anges rebelles et le serpent?
- Dieu, certainement, mais avant qu'ils ne se fussent rebellés ils étaient bons ainsi que lui les avait faits.
- Alors, le mal, ce n'est pas eux qui l'ont créé?
- Non, eux ils l'ont commis, mais il existait avant, comme possibilité de se rebeller à Dieu.
- Donc le mal, c'est Dieu qui l'a créé?
- Ennoia, tu es subtile, sensible, perspicace, tu sais mener une disputatio bien mieux que moi, mais ne me dis pas ces choses-là du bon Dieu. Il ne peut vouloir le mal!
- Bien que sûr que non, un Dieu qui veut le mal serait le contraire de Dieu.
- Et alors?
- Et alors Dieu, le mal il l'a trouvé à ses côtés, sans le vouloir, comme la part obscure de lui-même.
- Mais Dieu est l'être suprêmement parfait!
- Certes, Sarah, Dieu est tout ce qui peut exister de plus parfait, mais si tu savais quelle peine être parfait! A présent, Sarah, je te dis qui est Dieu, ou ce qu'il n'est pas."
Elle n'avait vraiment peur de rien. Elle dit: "Dieu est l'Unique, et il est tellement parfait qu'il n'est semblable à aucune des choses qui sont et à aucune des choses que ne sont pas; tu ne peux pas le décrire en usant de ton intelligence humaine, comme s'il était quelqu'un qui se met en colère si tu es méchant ou qui s'occupe de toi par bonté, quelqu'un qui aurait bouche, oreilles, visage, ailes ou qui serait esprit, père ou fils, pas même de soi-même. De l'Unique, tu ne peux dire qu'il est ou qu'il n'est pas, il embrasse tout mais il n'est rien; tu peux le nommer simplement à travers la dissemblance, parce qu'il est inutile de l'appeler Bonté, Beauté, Sapience, Amabilité, Puissance, Justice, ce serait la même chose que de le dire Ours, Panthère, Serpent, Dragon ou Griffon car, quoi que tu en dises, cela ne l'exprimera jamais. Dieu n'est ni corps, n'est pas figure, n'est pas forme, n'a pas de quantité, qualité, poids ou légèreté, il ne voit, n'entend, ne connaît désordre et perturbation, il n'est pas âme, intelligence, imagination, opinion, pensée, parole, nombre, ordre, grandeur, il n'est pas égalité et il n'est pas inégalité, il n'est pas temps et il n'est pas éternité, il est une volonté sans but; essaie de comprendre, Sarah, Dieu est une lampe sans flamme, une flamme sans feu, un feu sans chaleur, une lumière sombre, un grondement silencieux, un éclair aveugle, une brume très lumineuse, un rayon de sa propre ténèbre, un cercle en expansion qui se contracte sur son centre, une multiplicité solitaire, il est. il est?" Elle hésita pour trouver un exemple qui pouvait les convaincre l'un et l'autre, elle la maîtresse et elle l'élève. "Il est un espace qui n'est pas, où toi et moi sommes la même chose, comme aujourd'hui dans ce temps qui ne s'écoule pas."
Une flamme légère vacilla sur sa jouer. Elle se tut, effrayée par cet exemple incohérent, mais comment juger incohérent quelque ajout que ce soit à une liste d'incohérence. Sarah sentit la même flamme lui traverser la poitrine, mais elle craignit sa gêne à elle, se roidit dans permettre à un seul muscle de son visage de trahir les mouvements de son cœr, ni à sa voix de trembler, et elle demanda, avec théologique fermeté: "Mais alors, la création. Le mal?"
Le visage d'Ennoia reprit sa pâleur rosée: "Mais alors l'Unique, à cause de sa perfection, tend, généreux de soi-même, à se répandre, à s'étendre en des sphères toujours plus amples de sa propre plénitude, il est comme une chandelle victime de la lumière qu'elle diffuse, plus elle éclaire et plus elle se dissout. Voilà, Dieu se liquéfie dans les ombres de soi-même, il devient une foule de divinités messagères, Eons qui ont beaucoup de sa puissance, mais en une forme déjà plus faible. Il y a tant de dieux, de démons, d'Archontes, de Tyrans, de Forces, d'Étincelles, d'Astres, et ceux-là mêmes que les chrétiens nomment anges ou archanges. Mais ils ne sont pas créés par l'Unique, ils sont une émanation de lui.
- Émanation?
- Tu vois cet oiseau. Tôt ou tard il engendrera un autre oiseau par l'intermédiaire d'un œuf, comme toi tu peux engendrer un enfant par ton ventre. Mais une fois engendrée, la créature, qu'elle soit femme ou oisillon, vit pour son propre compte, elle survit même si la mère meurt. A présent pense par contre au feu. Le feu n'engendre pas de la chaleur, il 'exhale. La chaleur est la même chose que le feu, si tu éteignais le feu cesserait aussi la chaleur. La chaleur du feu est très forte où le feu naît, et il se fait toujours plus faible à mesure que la flamme devient fumée. Ainsi en va-t-il de Dieu. A mesure qu'il se propage loin de son propre centre obscur, il perd quelque chose de vigueur, et il en perd de plus en plus jusqu'à devenir matière visqueuse et sourde, comme la cire sans forme en quoi se défait la chandelle. L'Unique ne voudrait pas s'exhaler si loin de soi, mais il ne peut résister à cette dissolution jusqu'à la multiplicité et au désordre.
- Et ton Dieu ne parvient pas à dissoudre le mal qui. qui se forme autour de lui?
- Oh si, il pourrait. Continuellement l'Unique cherche à résorber cette sorte de souffle qui peut devenir poison, et pendant soixante-dix fois sept milliers d'années il a réussi continuellement à faire rentrer dans le néant ses déchets. La vie de Dieu était une respiration réglée, il soufflait sans effort. Comme ça, écoute." Elle aspirait l'air aux vibrations de ses délicates narines, puis elle exhalait son haleine par la bouche. C'était un mouvement empreint de sensualité et de pouvoir, de puissance et de savoir. "Un jour, pourtant, il n'a pas réussi à contrôler une de ses puissances intermédiaires, que nous appelons, nous, le Démiurge, et qui est peut-être Sabaoth ou Ildabaoth, le faux Dieu des chrétiens. Cette imitation de Dieu, par erreur, par orgueil, par sottise a crée le temps, là où avant il y avait la seule éternité. Le temps est une éternité qui balbutie, tu comprends. Et, avec le temps, il a crée le feu, qui donne de la chaleur mais risque aussi de tout brûler, l'eau, qui désaltère mais noie aussi, la terre, qui nourrit les herbes mais peut devenir avalanche et les étouffer, l'air qui nous fait respirer mais peut devenir ouragan. Il a failli en tout, pauvre Démiurge. Il a fait le soleil, qui donne de la lumière, mais peut dessécher les prés, la lune, qui ne parvient pas à dominer la nuit au-delà de quelques jours, puis mincit et meurt, les autres corps célestes, qui sont splendides mais peuvent émettre des influences néfastes, et puis les êtres dotés d'intelligence, mais incapables d'entendre les grands mystères, les animaux, qui tantôt nous sont fidèles et tantôt nous menacent, les végétaux, qui nous nourrissent mais ont la vie très brève, les minéraux, sans vie, sans âme, sans intelligence, condamnés à ne jamais rien comprendre. Le Démiurge était comme un enfant, qui gâche la boue pour imiter la beauté d'une licorne, et il en sort quelque chose qui ressemble à un rat!
- Par conséquent le monde est une maladie de Dieu?
- Si tu es parfait, tu ne peux pas t'exhaler, si tu t'exhales, tu vas mal. Et puis essaie de comprendre que Dieu, dans sa plénitude, est aussi le lieu, ou le non-lieu, où les opposés se confondent, non?
- Les opposés?
- Oui, nous ressentons le chaud et le froid, la lumière et l'obscurité, et toutes ces choses qui sont le contraire l'une de l'autre. Tantôt le froid nous déplaît, et il nous semble mauvais par rapport à la chaleur, mais tantôt c'est la trop grande chaleur, et nous désirons la fraîcheur. C'est nous qui, devant les opposés, croyons, selon notre caprice, selon notre passion, que l'un d'eux serait le bien et l'autre le mal. Or, en Dieu, les opposés s'ordonnent et trouvent une réciproque harmonie. Mais quand Dieu commence à s'exhaler, il n'arrive plus à contrôler l'harmonie des opposés, et ceux-ci se brisent et luttent l'un contre l'autre. le Démiurge a perdu le contrôle des opposés, et il a crée un monde où silence et fracas, le oui et le non, un bien contre un bien combattent entre eux. C'est ce que nous sentons comme mal."
En s'exaltant, elle remuait des mains comme la petite fille qu'elle apparaissait être qui, parlant d'un rat, en imite la forme, nommant un orage, dessine des tourbillons dans le ciel.
"Tu parles de l'erreur de la création, Ennoia, et du mal, mais comme si cela ne te touchait pas, et tu vis dans ce bois comme si tout était aussi beau que toi.
- Mais si le mal nous vient de Dieu, il y aura néanmoins quelque chose de bien même dans le mal. Ecoute-moi, parce que tu es une femme, et que les hommes ne sont pas habitués à penser de la bonne manière tout ce qui est.
- Je le savais, moi aussi je pense mal.
- Non, tu penses seulement. Et penser ne suffit pas, ce n'est pas la bonne manière. Maintenant essaie d'imaginer une source qui n'a aucun commencement et qui se répand en mille rivières, sans jamais s'assécher. la source reste toujours calme, fraîche et limpide, tandis que les rivières vont vers des points différents, se troublent de sable, s'engorgent entre les roches et toussent, étranglées, parfois tarissent. Les rivières souffrent beaucoup, sais-tu. Et pourtant, même l'eau des rivières et du plus boueux des torrents, c'est de l'eau, et elle vient de la même source que ce lac. Ce lac souffre moins qu'une rivière, parce que dans sa limpidité il rappelle mieux la source d'où il naît, un étang plein d'insectes souffre davantage qu'un lac et qu'un torrent. Mais tous en quelque manière souffrent parce qu'ils voudraient retourner d'où ils viennent, et ils ont oublié comment on fait."
Ennoia prit Sarah par le bras, et elle la fit se tourner vers le bois. Ce faisant, sa tête à elle s'approcha de la sienne et elle remarqua le parfum végétal de sa chevelure. "Regarde cet arbre. Ce qui coule en lui, depuis les racines jusqu'à la dernière feuille, c'est la vie même. Mais les racines se renforcent dans la terre, le tronc se fortifie et survit à toutes les saisons, alors que les branches tendent à sécher et à se casser, les feuilles durent quelques mois et puis tombent, les bourgeons vivent quelques semaines. Il y a plus de mal parmi ces feuilles que dans le tronc. L'arbre est un, mais il souffre de son expansion car il devient multiple, et en se multipliant il s'affaiblit.
- Mais les feuillages sont beaux, toi-même tu jouis de leur ombre?
- Tu vois que tu peux devenir sage, Sarah. S'il n'y avait pas ces ramures, nous ne pourrions rester assis à parler de Dieu, s'il n'y avait pas le bois, nous ne nous serions jamais rencontrés, et cela aurait peut-être été le plus grand des maux."
Elle le disait comme si c'était la vérité nue et simple, mais Sarah se sentait encore une fois percer la poitrine, sans pouvoir ou vouloir montrer un frémissement.
"Mais alors explique-moi, comment les multiples peuvent-ils être bons, au moins d'une certaine mesure, s'ils sont une maladie de l'Unique?
- Tu vois que toi aussi tu peux devenir sage, Sarah. Tu as dis d'une certeine mesure. Malgré l'erreur, une partie de l'Unique est restée en chacun de nous, créatures pensantes, et aussi en chacune des autres créatures, depuis les animaux jusqu'aux corps morts. Tout ce qui nous entoure est habité par des dieux, les plantes, les graines, les fleurs, les racines, les sources, chacun d'eux, tout en souffrant d'être une mauvaise imitation de la pensée de Dieu, ne voudrait rien d'autre que se réunir à lui. Nous devons retrouver l'harmonie entre les opposés, nous devons aider les dieux, nous devons raviver ces étincelles, ces souvenirs de l'Unique qui gisent encore ensevelis dans notre esprit et dans les choses mêmes."
A deux reprises, Ennoia avait laissé échappé qu'il était beau d'être avec elle. Ce qui encouragea Sarah à revenir encore. Une fois dans une ruelle du Bronx sous la neige et une autre fois au milieu d'une boîte de nuit au son électronique des rythmes pulsatifs.
La première fois (qui était donc leur deuxième rencontre), Ennoia lui expliqua comment faire pour raviver l'étincelle divine en toute chose, car par sympathie elles renvoyaient à quelque chose de plus parfait qu'elles, pas directement à Dieu, mais à ses émanations les moins exténuées. Elle la conduisit en un point vers le lac où poussaient des tournesols, alors que sur les eaux s'étalaient des fleurs de lotus.
"Tu vois ce que fait l'héliotrope. Il bouge en suivant le soleil, et il le cherche, le prie, dommage que tu ne saches pas encore écouter le bruissement qu'il fait dans l'air tandis qu'il accomplit son mouvement circulaire au cours de la journée. Tu te rendrais compte qu'il chante au soleil son hymne. Regarde à présent le lotus: il s'ouvre au lever du soleil, il s'offre pleinement au zénith et il se ferme quand le soleil s'en va. Il loue le soleil en ouvrant et en fermant ses pétales, comme nous ouvrons et fermons les lèvres quand nous prions. Ces fleurs vivent en sympathie avec l'astre, elles conservent donc une part de sa puissance. Si tu agis sur la fleur, tu agiras sur le soleil, si tu sais agir sur le soleil, tu pourras influencer son action, et à partir du soleil te réunir avec quelque chose qui vit en sympathie avec le soleil, et qui est plus parfait que le soleil. Mais cela ne se passe pas seulement avec les fleurs, cela se passe avec les pierres et avec les animaux. Chacun d'eux est habité par un dieu mineur qui cherche à se réunir, à travers des dieux plus puissants, à l'origine commune. Tu peux apprendre un art qui te permettra d'agir sur les dieux majeurs et rétablir le lien perdu.
- Qu'est-ce que ça veut dire.
- C'est facile. Je peux t'enseigner à ourdir pierres, herbes, arômes, parfaits et déiformes, pour former. comment puis-je te dire, des vases de sympathie qui condenseraient la force de nombreux éléments. Tu sais, une fleur, un caillou, même une licorne, tous ont un caractère divin mais tout seuls ils ne parviennent pas à évoquer les dieux majeurs. Nos mixtions reproduisent grâce à l'art l'essence que l'on veut évoquer, elles multiplient le pouvoir de chaque élément, à toucher l'esprit de chaque chose.
- Et puis, quand j'aurai évoqué cet esprit?
- A ce point-là, c'est seulement le début. Tu apprendra à devenir une messagère entre ce qui est en haut et ce qui est en bas, tu prouvera que le courant en quoi Dieu s'exhale peut être remonté, de peu, mais tu montera à la nature que c'est possible. Le devoir suprême n'est cependant pas de réunir un tournesol avec le soleil, c'est de nous réunir nous-mêmes avec l'origine. Ici commence l'ascèse. D'abord tu apprendra à te comporter de manière vertueuse, tu ne tuera pas de créature vivante, tu cherchera à répandre de l'harmonie sur les êtres qui t'entourent, et déjà ce faisant tu pourra réveiller partout des étincelles cachées. Tu vois ces tiges d'herbe. Elles ont désormais jauni, et elles ploient vers le sol. Moi je peux les toucher et les faire encore vibrer, leur faire sentir ce qu'elles ont oublié. Regarde, peu à peu elles regagnent leur fraîcheur, comme si elles sortaient maintenant de la terre. Mais ce n'est pas encore assez. Pour raviver ce brin d'herbe, il t'est suffisant de pratiquer les vertus naturelles, atteindre la perfection de la vue et de l'ouïe, la vigueur du corps, la mémoire et la facilité d'apprendre, la finesse des manières, à travers de fréquentes ablutions, cérémonies lustrales, hymnes, prières. Tu avancera d'un pas en cultivant sagesse, force, tempérance et justice, et enfin tu arrivera à acquérir les vertus purificatrices: tu essaiera de séparer l'âme du corps, tu apprendra à évoquer les dieux - non pas à parler des dieux, comme il en allait pour les autres philosophes, mais à agir sur eux, faisant tomber la pluie par l'entremise d'une sphère magique, plaçant des amulettes contre les tremblements de terre, expérimentant les pouvoirs divinatoires des trépieds, animant les statues pour obtenir des oracles, convoquant Asclépios pour qu'il guérisse les malades. Mais attention, en opérant de la sorte tu devras toujours éviter d'être possédée par un dieu, parce que, en ce cas-là, tu te décomposera et t'agitera, et donc tu t'éloignera de Dieu. Il faudra que tu apprennes à faire cela dans le calme le plus absolu."
Ennoia prit la main de Sarah, qui la tenait immobile afin que ne cessât cette sensation de tiédeur. "Sarah peut-être t'ais-je laissé croire que tu pourra faire cela facilement. Mais si je sais cela et si j'en suis convaincu, il faudra que tu trouves cela en moi qui est toi. Et si j'instruis un tournesol pourquoi ne devrais-je pas t'instruire, toi qui dois être instruite. Nous atteindrons un stade plus parfait lorsque nous réussirons à être ensembles sans parler, il suffira de nous toucher et tu comprendras également. Comme avec le tournesol. Elle caressait le tournesol en se taisant. Puis, toujours sans mot dire, elle se prit de caresser la main de Sarah, et elle dit seulement à la fin: "Tu sens?"
La fois d'après, Sarah connaissait un homme dans sa chambre. Ennoia vint la trouver dans les sensations de la chair et elle lui parla du silence intérieur afin, disait-elle, qu'elle lui l'apprendre elle aussi. "Il faut créer un calme absolu en soi. On se met alors en solitude lointaine devant ce que nous pensions, imaginions et ressentions; on trouve la paix et la tranquillité. Alors, nous n'éprouverons plus ni colère, ni désir, ni douleur, ni félicité. Nous serons sorties de nous-mêmes, ravies en absolue solitude et profonde quiétude. Nous ne regarderons plus les choses belles et bonnes, nous serons au-delà du beau même, au-delà du ch?ur des vertus, tel qui, entré dans le sein du temple, laisserait derrière soi les statues des dieux, et sa vision ne serait plus d'images mais de Dieu même. Nous ne devrons plus évoquer des puissances intermédiaires: les surmontant nous en aurons vaincu le défaut, en cette retraite, en ce lieu inaccessible et saint, nous serons parvenus au-delà de la lignée des dieux et des hiérarchies des Eons, tout cela sera désormais en nous comme souvenir de quelque chose que nous avons guéri de son mal d'être. Ce sera la fin du chemin, la libération, le dénouement de tout lien, la fuite de qui est maintenant seul vers le Seul. Dans ce retour à l'absolument simple nous ne verrons plus rien, sinon la gloire de l'obscurité. Vidées d'âmes et d'intellect, nous serons arrivés au-delà du royaume de l'esprit, en vénération, nous reposerons là-haut, comme si nous étions un soleil qui se lève, avec les pupilles closes nous mirerons le soleil de la lumière, nous deviendrons feu, feu noir dans ce noir, et par voies de feu nous accomplirons notre trajet. Et ce sera à ce moment-là que, une fois remonté le courant du fleuve, et montré non seulement à nous-mêmes, mais aussi aux dieux et à Dieu, que le courant peut être remonté, nous aurons guéri le monde, tué le mal, fait mourir la mort, nous aurons dénoué le n?ud où s'étaient embrouillés les doigts du Démiurge. Nous, Sarah, nous sommes destinés à guérir Dieu, c'est à nous qu'a été confiée sa rédemption: nous ferons revenir, à travers notre extase, la création entière dans le cœur même de l'Unique. Nous donnerons à l'Unique la force d'émettre cette grande respiration qui lui permette de réabsorber en soi le mal qu'il a expiré."
Elle parlait comme une enfant qu'elle semblait être avec les accents d'un dieu qu'elle était. Un fragment pur de Dieu, des Purs. Sarah écoutait, comprenant que cette petite fille qui lui parlait d'ascension vers l'Unique était plus ancienne que le monde, et plus jeune et plus naïve qu'elle. Elle était ce qu'elle-même n'était plus et à elles deux elles formaient un tout indissociable.
"Toi, tu le fais, l'un de ceux comme toi l'a déjà fait?" demanda Sarah qui comprenait que la destinée dont parlait Ennoia la dépassait totalement.
"Nous attendons d'y réussir, nous nous préparons tous, depuis des siècles, afin que quelques-uns d'entre nous y réussissent. Ce que nous avons appris depuis toujours, c'est qu'il n'est pas nécessaire que nous parvenions tous à ce miracle: il suffit qu'un jour, fût-ce même dans mille autres années, un seul d'entre nous, l'élu, atteigne le moment de la perfection suprême, où il se sente une seule et unique chose avec son origine lointaine, et le prodige sera accompli. Alors, en montrant qu'à partir de la multiplicité du monde qui souffre on peut revenir à l'Unique, nous aurons redonné à Dieu la paix et la confiance, la force pour se recomposer dans son propre centre, l'énergie pour reprendre le rythme de son propre souffle."
Ses yeux scintillaient, ceux de Sarah aussi. Sarah se réveilla, elle était émue, sa peau avait tiédi, ses mains tremblaient, sa voix était emplie de tristesse, et elle lui semblait qu'elle implorait Sarah de croire elle aussi à cette révélation. Sarah atteint le plaisir absolu. Elle entendit la voix d'Ennoia:
"Toi aussi tu es habitée par un dieu."
Le plaisir passa, laissant Sarah tremblante et encore éperdue, regardant le plafond fissuré de son appartement du Bronx alors que l'autre dormait à côté d'elle. "Tu as trouvé le chemin," dit-elle, "à présent il te faut le suivre jusqu'au bout."
Cette présentation de la Gnose par Ennoia est partielle et partial, évidemment. Cependant, c'est ce qui se rapproche le plus de ce que croit Sarah. Et puis, à près tout, un personnage n'est pas obligé de croire en ce que croit son Avatar, non.
Bref, Sarah est persuadée que grâce à cette étincelle du divin qu'elle a en elle (Ennoia), elle peut remonter le cours de la création et ainsi arriver vers des stades de plus en plus pur du divin.
Toutefois, Sarah pense que tout mage est destiné à se prendre pour un dieu et à développer une arrogance par rapport au commun des mortels. D'ailleurs, si Sarah a une Résonance entropique, c'est parce qu'elle ne supporte pas l'idée de ce qu'elle-même est en train de devenir. Alors qu'elle cherche l'union avec tout le monde, elle se rend compte que ses pouvoirs font finir par l'isoler du reste du monde (là où, paradoxalement, ses pouvoirs lui permettent au départ de s'unir avec les autres). Donc, Sarah s'auto-déteste et cela lui donne des pulsions suicidaires, d'autant plus qu'elle imaginait rejoindre ainsi sa soeur et faire chier son père en se tuant.
Cependant, depuis qu'elle a appris que sa soeur était vivante et comme elle la ressent en elle par le biais de ce lien très fort, sa vision change. Non pas celle sur les mages, mais celle sur ce qu'elle doit faire. Sarah veut la revoir, veut l'embrasser, veut s'unir à elle, car elle aime sa soeur plus que tout. La manière dont se passera cette rencontre déterminera beaucoup de choses... Déjà, il faudra qu'elle se fasse à l'idée que sa soeur est, elle aussi, une mage.