Voici le Sarah's Survival Guide, le journal de Sarah, la ravissante personnage que vous avez pu découvrir. Ce journal répondait, quand je l'ai écrit, à un double objectif: garder une trace de la chronique que Sephyroth nous faisait jouer, et lui donner une sorte de feed back afin qu'il comprenne et connaisse mieux mon personnage qui est, je dois bien l'avouer, assez difficile pour un Conteur.
En tant que joueur et que lecteur de Mage, j'ai toujours été séduit par le concept des Orphelins. Ils représentent un jeu axé sur le bas niveau, sur la vie personnelle et intime des mages, sur leur difficultés psychologiques. Leur magie est instinctive, profondément personnelle, et non détachée voire pré-fabriquée comme peut l'être un personnage hermétique si l'on n'y prend garde. Avec un orphelin, on est obligé de partir du début, de se creuser la tête pour lui inventer un style magique qui marche et qui se justifie.
Le personnage de Sarah (ou Sara, c'est selon, vu qu'elle est née en Suisse mais qu'étant naturalisée américaine, son permis de conduire indique "Sara"). énormément évolué au cours des années et des parties de jeu. Assez floue au début, elle s'est précisée au fur et à mesure et les dernières parties (voir Nouvelle Ere) ont été assez traumatisantes pour elle.
Donc, si vous voulez découvrir la vision personnelle, très Culte de l'Extase matinée de Nephandi/Euthanatos de Sarah, je vous conseille de lire ce guide. On. trouve deux types de textes: une partie se présente sous la forme de journal, qui est, ni plus ni moins, une novélisation des scénarios joués et une partie sous forme de petites histoires qui représentent une création plus originale. Tous les textes sont de moi, sauf quand il est précisé autrement.
Afin de mieux comprendre la suite, je vous enjoins à lire la présentation de Sarah si vous ne l'avez pas déjà fait. D'autre part, voici quelques informations utiles:
Sarah. vécu son Eveil de manière progressive à New York. Celui-ci. culminé dans une scène qui ouvre le guide (voir ci-dessous). Avant d'en arriver là, Sarah. été repérée et incitée à se joindre aux Adeptes du Virtuel, chose qu'elle. refusé instinctivement, refusant de se faire embrigader par ce qu'elle voyait comme une "secte." Ses compagnons d'infortune du moment acceptaient eux de se joindre aux Traditions et rejoignait la Fondation Melchior, une fondation de plusieurs Traditions centrée sur l'Université de New York, à Greenwich.
La seule personne que Sarah respectait au sein de Melchior était Ellen, une belle "jeune" femme qu'elle avait entr'aperçu à la fondation. Quand elle la revit plus tard, c'est à peine si elle n'en tomba pas amoureuse (Sarah. tendance à avoir de vives réactions émotionnelles, que ce soit de rejet ou d'attraction...).
Cette rencontre se passa dans une ruelle sombre de New York, par une nuit de novembre...
Killian, le mercenaire, tombe, le torse fracassé par la balle, sur le bitume sale de l'impasse plongée dans l'obscurité de la nuit new-yorkaise.
Son corps disparaît dans l'ombre et des ténèbres naissent milles formes grouillantes tournoyantes qui viennent hurler et tourmenter les oreilles de Sarah, l'entourant la paralysant de peur avec leurs cris déformés aigus et graves. Leurs chuchotements retentissent comme des coups de canon dans le crâne de Sarah. "Nous nous retrouverons." Les milles voix se chevauchent en échos multiples. Sarah les sent passer. Elle est agenouillée, ses bras autour de son corps, tendue vers une seule pensée, crispée autour d'une seule idée: Emma. Mon amour, pense-t-elle, mon âme soeur, je t'aime, tu es ma vie, ma lumière... C'est une prière une véritable supplique pour se protéger des démons grimaçants et spectraux qui la harcèlent...
Puis le calme revient, d'un seul coup.
Bientôt la ruelle retrouve son silence nocturne habituel. Au loin quelques sirènes de police retentissent. Pendant un moment, Sarah ne bouge pas, encore perdue dans ses pensées, encore un peu avec sa soeur. Puis la réalité la rappelle. "Arthur!" Elle se relève, paniquée et lâche son 38. Spécial, l'abandonnant dans la ruelle. Elle court vers son ami, encastré dans le pare-brise de l'autre côté de la ruelle. Les bris de verre se mélangent avec le sang qui coule de nombreuses plaies et coupures qui constellent le corps ensanglanté du jeune inspecteur. Elle lui passe une main sur le front, espérant ainsi l'apaiser quelque peu. Puis lorsqu'elle entend enfin sa respiration, pénible et douloureuse, un faible souffle, elle court vers la cabine téléphonique pour appeler une ambulance.
Tremblante, elle compose le numéro d'une main fébrile. Elle est encore secouée. "Neuf. Un. Un." Première sonnerie. "Vite. Vite." Il semble à Sarah que son ouïe est extrêmement aiguisée. Elle regarde Arthur, toujours immobile et croit entendre sa respiration sifflante à travers la vitre de la cabine. Deuxième sonnerie. "Décroche. Décroche."
"911 à l'écoute."
"Il. a un blessé grave à l'angle de la 36ème et le 112ème, magnez-vous. Il faut l'emmener à l'hôpital."
"Bien on vous envoie une ambulance."
Sarah raccroche, se prépare à retourner auprès d'Arthur.
Mais avant même de se retourner, elle sent une présence.
Lentement comme si d'un seul coup le temps était ralenti, Sarah se retourne. Petit à petit elle fait face à Hélène, les cheveux blonds épars sur ses épaules, vêtue de sa magnifique robe médiévale. Elle se retrouve hors de la cabine, ne se souvenant plus d'en être sortie, mais elle n'y fait pas attention. La seule chose qui compte pour Sarah, c'est cette femme, si belle. Ses yeux bleus elle s'y perd. Il n'y. plus que ses yeux, ceux de Sarah, la réalité se résume à ces eux regards, si différents et si semblables, bleu, marron, bleu, marron. Rien n'existe d'autre que cela. Rien. La réalité...
Sarah sent plutôt qu'elle ne voit les ailes d'ange dans le dos d'Hélène et Sarah sourit, car elle le savait: s'il. a des démons, cela signifie qu'il. a des anges. Sarah se sent petite fille, presque intimidée. Et comme pour confirmer cela, son coeur fait un bond dans sa poitrine quand une petite fille, cheveux et yeux noisettes, apparaît à côté d'Hélène. Elle vient vers moi. Oh! mon dieu, c'est moi. Sarah tombe à genoux, épuisée, comme coupée de ses forces.
"Oh! mon dieu. Sarah." murmure-t-elle en pleurant, les larmes coulant librement sur ses joues.
La petite fille approche, s'arrête devant Sarah et lui prend la tête dans ses petites mains froides sur ses joues brûlantes. Elle la regarde avec un regard triste et plein de compassion.
Les images éclatent.
Emma rigole en m'éclaboussant dans la salle de bain et il fait beau dehors au mois de juin quand l'école est finie le soir on retrouve Papa et ses amis et ils vont sur la terrasse devant le lac et ils bavardent et Emma et moi on s'allonge dans l'herbe et on regarde les nuages et on rit parce qu'on dit des bêtises; Oh! mon Dieu comme nous sommes heureuses ensembles et on ne se quittera jamais et tu aurais pu être là ce soir avec moi tu aurais dix-sept ans oh. mon dieu pourquoi tu n'es pas là mon amour pourquoi. "tu le sais pourquoi voyons parce qu'elle t'a abandonnée parce que tu es une incapable une pleurnicharde." "Tu ne l'as reverra jamais tu entends jamais alors cesse de faire cela, cesse de pleurer comme une enfant elle est morte." Morte. morte. Où es-tu mon amour, je ne comprends pas morte. comment. Je ne sais pas et un soir dans la voiture je t'ai tenue et tu criais et je t'ai dit chut à l'oreille pour te rassurer mon amour pour pas que tu ais peur et tu es morte mais non tu es là je ne t'ai pas vue mourir tu vivais dans la voiture alors pourquoi tu es partie parce que je n'étais plus là pour te serrer dans mes bras et pour te dire non petite soeur ne pars pas je suis là reste avec moi pourquoi tu n'es plus là c'est si noir dehors et les gens me parles et ils ont les voix des démons et ils me disent que tu ne reviendra jamais mon amour où es-tu et ils me disent que tu n'es plus là parce que je n'étais pas là et que tu ne seras plus jamais là et plus jamais, jamais, jamais...Jamais. NOOOOOOONNNN. !. !. Je refuse et tu reviendra je te retrouverai je te jure que je retrouverai et je serai avec toi et si les morts et les vivants ne peuvent pas vivre ensembles... Je changerais je te retrouverai tu seras là et je ferai tomber la lune et je changerai les hémisphères pour te retrouver mon amour ma vie ma vie.... Oh, je pleure et je t'aime Emma à jamais tu es là tu es tout tu es ma beauté et...
A présent Sarah pleure, son corps secoué par des sanglots de souffrance, éperdue d'avoir perdu sa soeur, la touchant de l'esprit, l'aimant par-dessus tout et sentant une transformation s'opérer. Sa souffrance est si forte, son désir de sa soeur si puissant qu'elle changera l'univers et qu'elle la retrouvera elle en est si intiment persuadée, elle refuse si fortement ce que la vie. décidé pour elles qu'elle changera la vie. EMMA! pleure-t-elle, le visage tourné vers le ciel comme un cris, les yeux fermées pour empêcher qu'elle ne parte, car elle sent qu'elle s'en va et dans un instant d'absolu, Sarah voit Emma, entend les démons moqueurs, les gens qui lui disent que tout n'est qu'illusion, consortium et qu'elle peut changer les gens, les choses si elle est assez forte et qu'elle pourra retrouver sa soeur et ils se moquent d'elle et c'est trop pour la jeune Sarah de Lindt qui perd alors connaissance.
Dans l'inconscience et l'obscurité elle entend une voix d'enfant, la sienne: "Je ne pensais pas que cela se passerait comme ça. Pardonne-moi."
Les fissures sillonnaient les murs peints en blanc effrité et tâchés d'humidité. Une ampoule pendait du plafond; la fenêtre, large, laissant entrer la lumière à profusion était mal isolée; un radiateur, vieux et qui fuyait se tenait en dessous. Elle regarda dans la cuisine: même état général de délabrement, mais malgré tout, tout encore en marche. "Voilà, alors il n'y qu'une seule prise électrique dans la chambre, l'autre ne marche plus, et l'eau est coupée depuis deux mois, sais pas quand ils la remettront," dit le "concierge," sans que Sarah ne sache qui étaient ces "ils."
"C'est bon. Parfait. Je le prends."
Le type la regarda par-dessus ses vieilles lunettes carrées, eut un mouvement de pitié presque, et devant le regard dur de Sarah n'insista pas. "Pour le premier mois," dit Sarah en lui tendant 200 dollars. Il empocha le fric et partit. Sarah laissa tomber son sac à dos, installa son lit de camp (couverture, matelas défoncé) dans un coin, son réchaud dans la cuisine et alluma une cigarette. Dehors, on entendait du rap qu'écoutaient les jeunes qui squattaient les marches de l'immeuble, au loin une sirène de police résonna. "Maison," murmura-t-elle en pensant à E.T.
La musique pulsait comme un martèlement dans les oreilles de Sarah, les lumières rendaient sa vision un flou de couleurs jaunes, rouges, bleus. Elle commençait à avoir vraiment chaud et à être fatiguée. Les dernières secondes de son tour furent les plus dures; elle crut qu'elle allait avoir une crampe aux cuisses. Enfin, ce fut fini. Elle resta un instant cambrée, sentant les regards des hommes braqués sur elle, sur ses seins pointés sous son maillot de bain, sur son dos et son ventre recouverts d'une pellicule de sueur, sur ses longues jambes, sur son sexe.
Elle quitta la scène et alla dans sa loge.. l'intérieur, Ray, son patron l'attendait. Sarah ne comprit pas pourquoi.
"Salut Ennoïa. Pas mal ce soir," dit-il, un sourire au coin des lèvres (sale pervers, pensa Sarah).
"Merci. Je peux faire quelque chose?"
Il reluqua ses seins avant de répondre. Sarah, voyant cela, par provocation, et pour lui prouver qui elle était, retira son maillot de bain à l'instant et commença de se changer. Il devint pâle comme un cachet d'aspirine. "En fait," dit-il après un temps coi, "je pense que les clients apprécieraient que tu fasses ça devant eux, Ennoïa."
Le salaud. C'était convenu !
"Mais on avait dit..." protesta Sarah, en colère.
"On avait dit rien du tout!" la coupa-t-il. "La fréquentation baisse ses derniers temps, il faut attirer les clients, alors tu dois montrer tes seins ou je te vire, pigé?"
"Vous avez pas le droit! On avait conclu un accord!" cria Sarah, sentant une pointe de désespoir amer en elle. Elle avait trouvé ce job humiliant afin de payer son loyer. Elle qui était l'héritière d'une fortune colossale avait décidé de s'en détourner, ne faisant plus que mépriser son origine.. présent, elle en payait le prix. Petite privilégiée qui croyait pouvoir se passer de son confort, pensa-t-elle avec amertume, voilà où tout ça te mène.
"Ecoute conasse," cracha le patron à la figure de Sarah qui encaissa. "J'ai tout les droits, et les règles, ici, c'est moi qui les fixe et qui les change! O.K.? Alors quand je dis que tu te fous à poil, tu te fous à poil, c'est clair?" tonna-t-il d'une voix menaçante avec un regard lubrique.
D'un geste brusque, il arracha le tee-shirt que Sarah allait se mettre, laissant sa poitrine à découvert. "Tout le monde devrait profiter de ça," dit-il d'une voix faussement attendrie, en s'approchant de Sarah. Il essaya de tendre une main, mais elle se recroquevilla.
"Ray, vous ne devriez pas faire ça," dit-elle paniquée.
"Pourquoi?" répondit-il en lui saisissant les poignets, "il n'y. rien de mal, c'est naturel..."
Sarah, se débattit, mais il était trop fort, même s'il était gros et gras. Sarah commença de crier, mais il l'en empêcha en lui plaquant une main sur la bouche. "Ferme-la, tu entends? ferme-la!" Puis, il arracha son string. Sarah cria. De colère, il la frappa. Puis il la frappa de nouveau, par plaisir. La brutalité de ses coups faillit assommer Sarah. "Non, non," dit-elle à demi évanouie alors qu'il s'excitait et retirait son pantalon.
C'est alors que Sarah sentit que Ray lui écartait les cuisses. Ce simple contact lui envoya une décharge électrique dans le cerveau, lui redonnant toutes ses forces. "NON!" hurla-t-elle en lui envoyant un coup de genou dans les testicules. Il hurla de douleur. Sarah en profita et saisissant son jean et son tee-shirt s'enfuit loin de cet homme, loin de cet abjection, loin de sa propre faiblesse, loin de son échec.
Il pleuvait. Une pluie froide de décembre qui vous pénétrait jusque dans les os. J'avais froid. Merde. Super froid. Je marchais depuis plusieurs heures dans les rues, ne voulant pas rentrer si tôt. J'avais retrouvé un job dans un club. Je dansais, ensuite je faisais le service et les types me glissaient des biffetons dans le cache-sexe. Avilissant. Je savais ce que c'était, les copines me l'avaient dit quand je faisais ça pour... pour quoi, d'ailleurs? J'étais nulle: une fille qui ne voulait pas de la vie de ses parents et qui voulait connaître les choses, qui n'osait pas affronter la mort de sa frangine. Peuh! Emma est morte, ma vieille! Wake up! Tu es toute seule, toujours toute seule !
J'avais un bonnet, un manteau dépenaillé, un jean troué et des collants de laine en dessous et j'avais encore froid! Putain de pays de merde! La neige devait atteindre la vingtaine de centimètres maintenant et les voitures étaient bloquées. Je ne pouvais même pas rentrer chez moi. Ça servirait à rien: les canalisations avaient pété et le chauffage ne marchait plus.
Quand je m'arrêtais de marcher, je vis que, inconsciemment mes pas m'avaient conduit au Refuge du Couvent du Buisson Ardent.
Cela faisait trois semaines depuis que l'autre taré de la boîte avait tenté de me violer. J'avais appris qu'il était allé à l'hôpital pour ses parties que j'avais esquintées. Tant mieux. Peut-être qu'une pauvre fille ne se fera pas violer par ce gros porc pervers maintenant grâce à moi. J'avais pensé pendant un instant aller le trouver avec mon flingue et lui foutre la trouille de sa vie, mais je me suis ravisée après avoir réfléchi.
Enfin plutôt après que Soeur Maria Inez m'eut convaincu de renoncer. Maria est vraiment une fille bien. Je veux dire, le genre généreuse et sans rechercher des félicitations pour ça. D'habitude, les gens qui aident les autres le font par intérêt hypocrite. Elle, non. Elle vient de la Côte Ouest. Je crois qu'elle était pute là-bas. D'après ce que j'ai compris, elle. eu des gosses qu'elle. été forcée d'abandonner. Elle est devenue alcoolo puis après plusieurs années de merde, elle. rejoint l'Eglise Catholique. C'est à ce moment là qu'elle. cru voir le Buisson Ardent. Toujours est-il qu'elle. fondé avec trois autres soeurs le Couvent du Buisson Ardent. Elle est emplie d'empathie et d'amour, mais c'est une fille des rues: tu la fais chier, elle te le fait comprendre et tu regrettes d'être né quand elle t'incendie en mélangeant anglais, espagnol et latin.
On n'a pas beaucoup d'argent à Tentes City comme les clodos l'appellent. Mais on. la foi (en Dieu, en l'Amour, en quoi que ce soit...) et des aides de Trinity Church, alors le vieil immeuble qui sert d'infirmerie, l'allée où il. a les tentes et la chapelle abandonnée mais que les soeurs ont retapé ensembles sont les richesses de notre refuge. Ce sont des mères célibataires qui viennent chez nous, des enfants des rues que leurs potes amènent parce qu'ils sont malades ou qu'ils ont pris une bastos. Il. quelques règles: pas de drogue, pas d'alcool, pas de vol, pas de bagarre, et un minimum d'une messe à la chapelle par semaine, pas de rab à la soupe de la cuisine, et on respecte l'espace privé des autres, et on ne contredit pas les soeurs ou les volontaires. Les nones traitent tout le monde de manière égale. Il. a des programmes sur la perspective "chrétienne" à propos de l'homosexualité, des drogues, du sexe hors mariage, du divorce, ce genre de trucs... Les discussions sur le divorce et les drogues sont bien et ont aidé pas mal de monde mais je suis pas d'accord avec le reste. L'été, au moment où la plupart de ces groupes sont tenus, il. a de l'électricité dans l'air m'a dit Martha, une mère héroïnomane dont le mari est mort d'une OD. Je trouve que le Couvent est formidable. Il. a des opposants aussi: les voisins n'aiment pas les SDF et les fous, et puis, l'an dernier, la bouffe. été empoisonnée. Résultat: plusieurs personnes ont fini à l'hosto. Ils ne savent qui. fait ça et la télé. bien sûr rajouté au problème en ne montrant que les aspects négatifs.
Bref. Le Couvent est devenu mon vrai travail, même si je fais ça bénévolement. La danse, je continue pour gagner des sous, mais le Couvent, c'est vital. Je sens que je fais quelque chose de vraiment bien. Et puis, même si certains diront que c'est par culpabilité (je suis une gosse de riche qui n'assume pas), en fait, je sais que quelque chose au fond de moi (oui, oui, cette "chose" là) est satisfaite que je fasse cela. Je le sens. Je veux dire, ça sonne juste, même si je fais pas ça pour elle non plus, je pense qu'elle est fière, qu'elles sont fières de moi. Peut-être se connaissent-elles d'ailleurs...
Je ne sais pas pourquoi je continue de vivre dans le Bronx. Mes parents n'ont aucune nouvelle de moi. J'ai abandonné ma maison de Greenwich. Peut-être parce qu'elle était trop liée à mes parents, à leur argent. Je suis vraiment risible: on dirait une pauvre ado qui fait sa crise et qui fugue.
Oui, mais sauf que c'est tout à fait ça: une adolescente, c'est ce que je suis depuis que l'enfant est en moi, la petite fille. J'ai l'impression que je dois tout redécouvrir avec elle. Comme si elle me guidait, comme si c'était elle qui me poussait à faire ces choses, à renoncer à mon argent, à voir la réalité pour ce qu'elle est, à côtoyer la misère, à devoir m'exhiber pour gagner de l'argent. Cela fait plusieurs mois à présent. Il faudrait que j'essaye de comprendre ce qu'il m'arrive. Ceux que j'ai connu me semblent vendus à ces espèces de sectes qui essayent de profiter de cette faiblesse, de mon ignorance.
Peut-être faudrait-il que j'aille demander à certains amis. Il me reste quelques connaissances du temps où je me suis initiée au Tantra et à l'occultisme. Eux pourront peut-être me renseigner...
La musique martelait de manière répétitive les oreilles de la faune gothique de la boîte de nuit. Baignée dans la pénombre et illuminée de milles spots aux couleurs vives, Sarah voyait mal les gens passer devant elle, ne distinguant sur ces hommes et ces femmes que des coiffures provocantes, des tatouages criard et un maquillage blafard dans le genre Blood Doll. Jeunesse égarée qui se retrouvait dans ces lieux à l'écart de la société.
Une société malade de l'intérieur, songea Sarah, qui laisse mourir ceux qui en sont les victimes. Victimes de ces "technocrates." Cela faisait deux mois que Sarah avait quitté Greenwich pour le Bronx et elle avait pu voir la réalité des choses dans les cloaques de la misère, dur rejet et de la maladie. Devant ce spectacle de corps malades, d'esprits brisés, elle avait souffert avec eux, sorte de résonance entre son "âme" et la souffrance extérieure, lien puissant entre elle et le reste de la réalité, de cette réalité. Alors elle s'était jointe aux Soeurs de la Charité, distribuant des rations, des soins, de l'attention. Elle avait côtoyé la saleté, le vice, la solitude des gens au regard vide et hagard, les corps souillés par milles maladies dont certaines étaient relâchées volontairement par des gens du gouvernement disaient les rumeurs et les fous; les "scientifiques" étaient accablés de tous les maux et Sarah, qui avait vu l'accouchement d'un enfant difforme dans une ruelle crade, la mère étant une junkie paumée, le père étant mort d'une OD, commençait à croire en ces "fous," se demandant qui étaient les fous, eux ou les gens "normaux" qui vivaient dans un aveuglement complet.
Par contre, il n'y avait pas besoin de magie pour expliquer cela. Même si Sarah croyait aux phénomènes paranormaux, à la magie tantrique, au shaman complètement taré de la 3e qui hurlait vers les esprits des autos et des canalisations gelées, au pouvoir de Fred Savage, sorte de prédicateur mystique qui soutenait que les femmes qui portaient des fourrures ressemblaient à l'animal dont elle portait la peau; ce qui faisait marrer Sarah, sachant combien de nanas porter du lapin croyant avoir du renard argenté. Lui disait qu'il portait sa peau à l'intérieur, ce à quoi Sarah riait et il riait aussi, laissant montrer ses belles dents blanches. D'ailleurs c'est Fred qui l'avait rencardé sur ce coup. Normal, Fred bossait aux Messagers Ailés, la seule entreprise qui pouvait vous assurer de livrer ce que vous avez à transmettre (message, argent, objets magiques...) où que vous vouliez, à qui vous vouliez, même s'il n'y. pas d'adresse ou le genre. Le prix allait avec, évidemment. Et puis, ils ne bossaient que sur NYC. Cela dit, Sarah avait entendu dire que les Messagers Ailés existaient dans toutes les grandes villes. On comprenait donc pourquoi Fred connaissait tout le monde, et tout quartier connaissait et respectait Fred. Même les gangs semblaient lui conférer le droit de passage sur leur turf, sans problème! Impressionnant. Ça c'était de la magie. Et le gouvernement aussi était magique.
Un gouvernement de techniciens qui font croire que tous les problèmes sont d'ordre scientifique, économique, technique et jamais spirituel ou politique. De fait, ils prétendent au pouvoir, car ils sont les seuls à pouvoir comprendre les problèmes qui agitent la société. Ça de la magie? Foutaises! Où est la magie dans un bureaucrate? Où est la magie dans une circulaire B-70 qui est demandée pour bénéficier de soins d'urgence quand vous crevez devant un hôpital? Où est la magie là-dedans: "Henri de Mane, socialiste Belge, dans les années 30, proposait comme solution à la crise, aux dérèglements du système libéral, le planisme comme solution dirigiste. L'Etat maîtriserait les flux économiques par le biais de la planification. Idéal d'un juste milieu entre le capitalisme sauvage et la planification russe, son aspect politique pose le postulat que dans les sociétés modernes la compétence technique doit remplacer l'idéologie. Mieux vaut être gouverner par des techniciens plutôt que par des politiciens incompétents par rapport à l'économie. C'est lui qui. inventé l'Ecole Nationale de l'Administration en France. Ce qui prime est la compétence technique. Il. influencé tous les courants de gauche et de droite en Europe et. fourni à Pétain l'inspiration pour Vichy." Ça de la magie. De la connerie ouais. C'est ce genre de gouvernement qui est en place aujourd'hui. Les politiciens véreux sont encore là, mais seulement pour être contrôlés par les technocrates qui eux ne changent pas selon les élections.
Enfin, tout ça était bien loin de Sarah, même si elle s'était renseignée sur ce terme technocratie que la Fondation Melchior lui avait sorti à tout bout de champ pour justifier leurs méthodes et leur endoctrinement. Ils étaient pareils. Tous voulaient le pouvoir, pour imposer leur vue du monde. Si Sarah avait appris quelque chose depuis ces derniers mois c'est que ce qui était réel dépendait de ce que l'on croyait l'être. Eux voulaient changer de société, mais sans qu'on ait un mot à dire. Merde! Qu'ils aillent se faire foutre! "Libérez la Réalité," serait le mot d'ordre de Sarah. Alors elle aidait ceux qui étaient les victimes, les démunis à s'éveiller à cela. Mais pour cela il fallait d'abord les soutenir et leur permettre de survivre, tout simplement.
Survire... Sarah avait appris ce que cela voulait dire.
Le soir, pour gagner un peu d'argent, elle dansait, nue (elle avait fini par l'accepter, ça rapportait bien plus), pour vivre, elle aussi. Son père... s'il la voyait. Il ne la reconnaîtrait plus. D'ailleurs, ne l'avait-il jamais reconnu? Il la cherchait. Elle avait appris qu'il avait lancé un avis de recherche. S'il voyait son show! C'était devenu le clou du spectacle de Wild Free Space, la boîte où elle dansait. Elle faisait un numéro endiablé de strip-tease qui exaltait les formes sensuelles de son corps. Ça c'était quelque chose qu'elle entretenait: après tout c'était son gagne-pain. Il lui permettait d'empocher 1000 dollars par nuit quand les pourboires étaient bons. Deux fois par semaine, cela lui permettait de payer le loyer de son appart' miteux. Son appartement qui avait vu passer les conquêtes de Sarah: hommes de passage, amants d'un soir quand elle était trop seule. Elle avait connu pas mal de type et s'était gorgée de sexe, renouant avec la magie tantrique à leur insu (elle leur demandait de prendre des positions particulières) pour encore et toujours tenter le même but, l'unique et la seule véritable chose qui la motivait: prendre son envol et toucher sa soeur de son esprit. Que son âme embrasse la mienne, pensait-elle au moment de la jouissance.
J'avais chaud. J'étais en sueur. Une sueur désagréable qui me collait à la peau, qui me rendait poisseuse. Ça m'ennuyait. Après tout, je n'avais rien à redouter, et il ne fallait pas que le type pense que j'étais impressionnable. J'allais juste rencontrer un mec un peu barge qui s'intéressait aux mêmes choses que moi. Sans doute pourrait-il m'aider à progresser dans mon exploration, dans ma quête: les dernières expériences que j'avais tentées m'avaient laissé pantelante, sans rien obtenir. J'avais eu plus mal que de résultat. Mary, une des soeurs au refuge me disait sans cesse que je devais arrêter, que je souillais mon âme. Elle était gentille Mary, mais si prude. Encore une qui s'était fait endoctriner. Pourquoi faudrait-il rester vierge pour être plus proche de Dieu. La jouissance est divine et ce sont des machos de première qui craignaient les femmes qui les ont obligés à voir leur sexe comme un péché. Connerie de Bible !
Mais j'étais pas là pour discuter théologie avec lui. Quoique... On sait jamais. Il était là, au rendez-vous. Il était assis dans un coin à l'écart de la piste de danse. Grand, vêtu de noir, avec une dégaine à la The Crow, sans le maquillage débile. Il n'en avait pas besoin: il avait un visage sec, pâle et osseux. Ses yeux étaient soulignés de poches noires et ses traits étaient cachés dans la semi-pénombre, ne laissant ressortir qu'une impression de relief très marqué sur un visage tout en os. Il dégageait une sorte de froid désagréable qui faisait peur.
Je me suis avancée tout de même et je sentis ma colonne vertébrale être parcouru de frisson et de courants électriques. Ce n'était pas la première fois que ça m'arrivait. Parfois Fred me laissait la même impression, mais différente aussi. Il. avait vraiment quelque chose de bizarre dans ce type. Je me suis avancée.
L'Euthanatos la vit s'approcher. Elle était très belle, longs cheveux châtains, yeux marrons clairs, avec des soupçons de paillettes vertes dans l'iris. Elle avait une vieille ancienne cicatrice sous la paupière, presque entièrement disparue. Presque... elle échappait au commun des mortels, mais lui... Il la regarda marcher jusqu'à sa table avec un pas où sa grande sensualité ne parvenait pas à masquer sa nervosité. Il étala un as de carreau sur la table et leva de nouveau les yeux vers elle.
Ce qu'il vit faillit lui donner une crise cardiaque! Il sentait milles courants d'air autour d'elle, une sorte de puissance incontrôlée et sauvage qui était comme un étalon prêt à se cabrer enfermé et en même temps si libre en elle. Et surtout, il. avait cette présence si étrange et pourtant si familière pour lui. Elle était "suivie." Par qui? Pourquoi? Il comprenait que ce n'était pas une Dormeuse. Il ne pourrait certes pas en faire une acolyte comme il avait prévu, mais quel potentiel! Quel force!
Excavée, pensa-t-il... Et puis il songea à cette impression de chaos si puissante qui émanait d'elle. Non même pas, les excavés sont ordonnés d'une certaine manière. Pas elle. Il n'y. rien de défini chez elle. Oh non, une Orpheline!
Cependant il garda son calme et surtout son masque de nonchalance calculée pour ne rien laisser transparaître. Mais lui qui pensait rencontrer une acolyte potentiel, il était plutôt déçu. Il se sentait trompé par Marcus, son contact de la boutique occulte 'Avalon's Apples.' Enfin, Marcus n'était pas un mage, il pouvait se tromper. Il ne pouvait trop en demander à un Eclairé. Un Eclairé ne pouvant valoir un Eveillé. Et puis, peut-être pourrait-il la recruter dans sa Tradition. Les autres seraient contents. Elle dégage une impression d'un avatar si fort...
Il étala une seconde carte: une dame de pique pour sentir et effleurer ses émotions.
Quand je me suis avancée, il. posé une carte sur la table. Un as de carreau. Alors je l'ai vu sursauter un instant et j'ai eu l'impression infiniment désagréable d'être nue devant lui, mais vraiment nue, pas comme je le suis quand je danse. Comme s'il voyait mon âme. Cela m'énervait. je n'étais plus une gamine intimidable. C'était juste un taré qui en rajoutait pour en jeter. Normal cela faisait parti de son boulot. Alors pourquoi s'en méfier?
L'instinct. Mon instinct me criait de faire gaffe. Et puis sa présence me fit penser à elle... Oh non! Ça n'est pas le moment chérie, il faut que je sois forte.
Je m'approchais et je me suis assise en face de lui. Il avait étalé une autre carte: une dame de pique. Il me regarda et je crus voir un sourire sur son visage. Cela me donna une bouffée de colère. J'avais la très désagréable impression qu'il savait ce que je pensais: il me regardait comme pour dire ma pauvre, tu es si fragile, avec cet air de pitié arrogante que j'avais vu tant de fois.
"C'est tout à fait moi," dis-je en désignant la carte. "Vêtue de noir et toujours blanche."
Il m'a regardée, et il. paru faire attention à moi.
"Non. Pour vous, il n'y. guère que le coeur: rouge, sauvage, incontrôlé et les passions à fleur de peau," dit-il d'un ton suave, faussement séducteur.
"Bon écoutez," dis-je déjà emmerdée par le genre de compliments qui sont censés n'être que pour toi alors qu'ils sont prêts à servir à n'importe quelle nana. "Je suis venue vous voir parce qu'on m'a dit que vous en connaissez un rayon sur les esprits. Si vous voulez un plan magie sexuelle, je ne baise qu'avec les gens que je veux, et pas avec les gens qui me veulent. O.K.? Alors, si vous êtes disposé à m'aider, je serai reconnaissante. Sinon, allez voir une pute. J'ai des adresses, si vous voulez."
Il m'a regardée, visiblement amusée. "Un tempérament d'orpheline," dit-il de manière sibylline. "Et enflammée. Tu as quoi? 20 ans? Quelle fougue de la jeunesse! Moi qui compte plus d'années que je veux bien me l'avouer... Amusante. Et fière aussi." Un tel mépris de dégageait de lui. Je le haïssais déjà, d'auntant plus qu'il ne semblait pas être un charlantan, mais un type spéciale, ce quelque chose de nouveau en moi me le disait. Alors, il prononça chaque mot avec tout le pouvoir qu'il pouvait rassembler dans ses paroles, et Dieu savait qu'il en avait:
"Je peux t'aider si tu veux, mais le prix sera haut"
Sarah resserra son manteau autour de son cou pour garder le froid à distance. Peine perdue. Il devait faire au moins -10¡C. La neige envahissait les rues tant et si bien que les voitures ne circulaient plus, à New York! Sarah, Mère Sarah comme l'appelaient les clodos qui venaient régulièrement au refuge et pour laquelle ils avaient développé une affection ressemblant à de l'attachement, rentrait à son appart' miteux du Bronx.
Son rencard s'était mal passé. Quand elle avait pigé que le type voulait l'endoctriner aussi, elle avait piqué une crise et l'avait insulté. Le type l'avait mal pris et avait dit en la regardant et en sortant un pendule qu'il avait balancé au bout de son nez: "Tais-toi!" Et Sarah, impuissante, incapable de quoi que ce soit, s'était assise et avait fermé sa gueule.
Alors Scott Ciencin (c'était le nom qu'il lui avait donné) lui avait sorti un discours typique mâle au pouvoir genre responsabilité et patati et patata... "Tu n'es qu'une sotte. J'ai senti ton avatar: tu as un grand potentiel, mais si tu n'apprends pas à te discipliner, tu vas te brûler les ailes et tu seras l'aubaine des Déchus ou des Fous. Ou tu te feras détruire par la Machine. Le Pogrom n'est pas tendre avec les tiens, même si elles sont belles. Alors calme-toi et apprends à discerner le possible du dangereux."
Il s'était arrêté un instant quand le serveur s'était pointé pour servir leur commande. Puis il avait ajouté, après avoir bu une gorgée de son cocktail vert kiwi: "Je ne vois que solitude, regret et misère autour de toi.. présent, même si tu me suppliais, je ne voudrais pas de toi dans ma Tradition. Tu n'étais pas faite pour la magie et tu l'as eu quand même. Je te plains. Tu te fera dévorer par le pouvoir. Tu t'aveugles toi-même et tu blâmes les autres pour ça. Ma pauvre petite fille perdue..."
Salaud! Enfoiré! Sarah aurait voulu lui cracher sa pitié à la gueule. Lui faire ravaler son arrogance. Mais elle encaissa le tout. Et elle répondit, d'une voix calme:
"Je ne serai jamais comme toi. Tu sais pourquoi? Je ne me considère pas mieux que les autres. Je n'ai aucune 'magie' (et elle prononça ce mot avec dégoût). Je n'ai que de l'amour pour les autres. Même pour toi. Même sans me supplier je serais prête à t'aider. C'est là la différence entre toi et moi."
Puis elle était partie. Elle avait fourni un immense effort pour ne pas pleurer, car, sans s'en rendre compte peut-être, l'Euthanatos lui avait porté des coups là où cela lui faisait le plus mal. Sarah était sortie de la boîte en trombe, se faisant insultée par le videur au passage.
Cela faisait plusieurs minutes qu'elle marchait seule dans la neige et elle s'imagina le tableau qu'elle faisait. Foutue Cosette sans Jean Valjean, pensa-t-elle. Au fur et à mesure qu'elle marchait, les paroles de Ciencin résonnaient dans son esprit. Tu n'étais pas faite pour la magie et tu l'as eu quand même, avait-il dit. Je ne vois que solitude, regret et misère autour de toi. Sarah se força de ne pas pleurer. Elle se sentait seule. Elle s'aperçut qu'elle n'avait pas eu de conversation sans arrière-pensée, sans lutte, sans hypocrisie...une vraie conversation quoi! depuis la mort de sa soeur. Rien, il n'y. rien ici pour moi. Je suis seule. Pourquoi ne l'ai-je pas vu plus tôt. Ce monde ne veut pas de moi.
Sarah rentra à son appartement. Le mur était toujours craquelé. Le matelas avait toujours la tâche de café sur le coin gauche. Elle entendait toujours les disputes des voisins du dessus. La femme se faisait battre. Il lui sembla être ici depuis si longtemps. Depuis toujours en fait. Elle se rappela alors de sa soeur et d'elle, l'été, dans une autre vie, près du lac, elles courraient dans l'herbe. Elles avaient des robes qui flottaient dans le vent. Elles tombaient dans l'herbe parsemée de pâquerettes en riant. Elle entendit le rire de sa soeur. Et elle entendit alors des notes du piano.
Sarah eut un rictus de désespoir, et pleura.
Elle sortit en courant de son appartement, les yeux inondés de larme et courut, courut, pour échapper à la souffrance qui la poursuivait. Chérie, où es-tu? Les mots du mage résonnaient dans sa tête: souffrance, solitude, regret. Elle courait, encore et encore, pour échapper à ses souvenirs. Pour fuir. Loin, loin de tout ça, de toute cette merde. Elle tomba d'épuisement.
Quand elle se réveilla, elle prit conscience qu'elle avait très froid. Elle ne savait pas combien de temps elle était restée prostrée là, incapable de bouger, noyée dans son désespoir. Elle était allongée sur le ventre, et commençait à être recouverte de neige. Elle était frigorifiée, quasi en hypothermie. Alors, elle tenta de se relever, mais ses muscles étaient trop gelés pour fonctionner. Elle s'écroula au sol, dans le neige de la ruelle dans laquelle elle était. Sa peau était bleutée. Elle souffrait mentalement, physiquement. Elle était au bord du coma. Elle voulait mourir, seule, dans une ruelle, sans que personne ne le sache. Tout le monde s'en fout. Alors pourquoi continuer? Mieux vaut mourir. Pourquoi vivre? Pour qui?
Pour moi.
Sarah se figea. La voix avait résonné dans son esprit pour s'éteindre aussitôt. Elle sentait ses forces la quitter. Elle sentit une chaleur sur son front. Elle pouvait imaginer sa soeur, lumineuse, les flocons de neige la traversant, apparition de lumière devant elle, à quelques mètres. Et elle, allongée sur le ventre, gelée, ne pouvait même pas la voir! Elle voulait la voir. Elle était sûre qu'elle était là, devant elle, sa soeur. Elle pouvait sentir la chaleur qui émanait d'elle. Elle venait de l'entendre. Et pourtant, elle était totalement frigorifiée, incapable du moindre mouvement. Impossible de ne serait-ce que lever la tête pour la voir une dernière fois avant de mourir. Elle se sentit submergée par le désespoir, se laissa aller. La chaleur devant elle diminua. Elle renoncer et était prête à mourir.
C'est alors qu'elle entendit sa voix si triste: Alors tu ne m'aimes plus.
Il. eut un instant de vide complet pendant lequel Sarah réalisa ce que cela signifiait. Et elle comprit que rien, rien. monde ne pouvait la remplacer. Si elle la quittait, alors elle ne serait plus rien. Elle se rendit compte que ce n'était pas son existence qu'elle allait perdre, mais le souvenir même et l'amour qu'elle portait pour sa soeur.
Jamais. Jamais elle ne l'abandonnerait. Elle comprit que ce n'était pas elle qui avait besoin de sa soeur. Mais sa soeur qui avait besoin d'elle pour vivre à l'intérieur de son coeur. C'était l'immortalité de l'âme de sa soeur qui était en jeu. Elle comprit qu'elle était en train de la tuer et de se tuer elle-même. Non, non, non, non, non, non, NON, NON, NOOOOONNNN. Sarah, les yeux fermés, lutta de toutes les forces de son esprit pour préserver son intégrité, son grand amour, sa vie, sa raison de vivre. Alors, sentant la pire des souffrances envahir ses muscles, elle força ses bras à passer sous son torse, elle s'appuyât dessus, ayant l'impression que ses muscles gelés se déchiraient sous l'effort, et en hurlant son nom, elle se redressa pour contempler sa soeur: "EMMAAAA!"
Oui? entendit Sarah, ce qui l'inonda d'un bonheur et d'une chaleur immense, nouvelle force qui, elle le comprit, venait d'elle, d'en elle. Sorte de raz-de-marée qui naissait dans son ventre à elle. Elle avait refusé la mort, le désespoir, l'apathie pour la souffrance, mais aussi pour la vie, la vie plus forte que toutes les morts. Elle avait renoncé à l'abandon, facile, pour la lutte difficile, mais pleine d'espoir.
Sarah, debout, emplie d'une énergie nouvelle qui lui réchauffait le corps et s'étendait dans chaque membre, chaque partie de son être, ouvrit les yeux pour la voir :
Il n'y avait que les flocons qui tombaient lentement en voltigeant dans la ruelle vide. Personne. Elle était seule.
Sarah resta là un moment, sentant de nouveau un froid l'envahir lentement et sourit devant ce qu'elle voyait en pensée ou pensait en voyant.
Alors elle rentra chez elle.
Devant elle, elle avait vu sa soeur, au bord du lac Léman, avec sa belle robe à fleur qu'elle lui avait offerte le jour de ces dix ans.