Samedi 31 juillet 1999, 17h00 (heure locale)
Siège de Pentex, Zacalo
Mexico, Mexique
La vaste table ovale d'acajou poli reflétait les lueurs du soleil
couchant sur la mégapole. A l'horizon, un légère brume (causée par
la pollution due aux émissions de gaz carboniques) surplombait la
ville qui s'étendait sous ses yeux.
Francesco, Directeur de la Subdivision du Projet Iliade (IL), lupus
Danseur de la Spirale Noire et Philodox, contemplait la magnifique
vue sur les 20 millions d'humains (et autant de nourriture!) qui grouillaient
sous ses yeux. Comme il les détestait, tous autant qu'ils étaient,
ses faibles humains, ce troupeau inconscient de ses propres bergers!
Comme il était bon de les diriger, de les manipuler comme les moutons
qu'ils étaient! La cathédrale s'enfonçait doucement, parabole de la
longue et inévitable descente de la plus grande ville du monde dans
la corruption, la misère, la pollution – reflet du l'œuvre du Ver
sur la terre. Et pourtant, ce n'était qu'un reflet imparfait, distordu.
Il restait tant à faire. Francesco détestait cet état intermédiaire.
Il détestait cette dcompagnie, qui se disait au service de son Maître,
mais qui était si peu efficace. Il détestait…
Francesco quitta sa rêverie quand il entendit la légère clochette
de l'ascenseur teinter. Quatre hommes en sortirent, tous en costume
sombre sur mesure. L'aîné (dans tous les sens du terme) d'entre eux,
Peter Culliford, Directeur Exécutif de Pentex Corporation, s'avança
vers le Danseur et lui serra vigoureusement la main. "Francesco,"
dit-il avec un sourire qui éclaira son visage de gentil grand-père,
"quelle joie de vous revoir. Harold nous dit que tout se passe bien
à Vancouver?"
Francesco, ses cheveux attachés en une queue de cheval, lui aussi
vêtu d'un costume sur mesure, aussi sombre que ses "collègues," toussota
pour s'éclairer la gorge avant de répondre. "Oui, tout à fait, M.
Culliford. Je vous remercie d'avoir organisé cette réunion en si peu
de temps."
"Oh, ce n'est pas moi qu'il faut renseigner," protesta faAussement
Culliford, "mais Harold, qui nous a convaincu."
Sale hypocrite! pensait le Danseur de la Spirale Noire. Francesco
haïssait ce semblant d'affabilité de la part du Directeur Exécutif.
Peter Culliford était un monstre au service du Ver depuis plus de
400 ans. Pourquoi faire semblant d'être des humains "normaux" en faisant
des politesses? Cela dépassait l'entendement. Toutefois, ce qui empêchait
Francesco d'étriper cet humain devant lui qui démontrait ainsi sa
faiblesse, c'était ses instincts: Peter Culliford, malgré son air
de grand-père inoffensif, dégageait une aura de pouvoir qui faisait
se recroqueviller le loup qu'était Francesco.
Francesco indiqua la table, invitant les Directeurs de Division à
s'asseoir. A l'extérieur, le soleil avait disapru derrière l'horizon,
et le filtre de la baie vitrée avait été activé, plongeant la pièce
dans la pénombre. Francesco se plaça au bout de la table tandis que
les autres s'installaient. Francesco tapota sur un clavier incrusté
dans le bois, et un écran apparut dans son dos.
"Comme vous le savez déjà, la mousson s'est transformée en typhon
- baptisé Justin par les météorologues – centré autour du Bengale
Occidental et du Bangladesh. Il a ravagé la région du 21 au 24 juillet."
Francesco faisait défiler des images tirées de CNN, CBS et de journaux
du monde entier derrière lui. "Il a causé la mort de centaines de
milliers de personnes, dues aux accidents, aux inondations, et au
raz-de-marée qui a dévasté le détroit du Gange. Le typhon Justina
finalement fini par perdre de la puissance après une semaine de pluies
diluviennes sur l’Inde, et il est retourné au statut de tempête tropicale."
De nouvelles images apparaissaient: des photographies de bâtiments
effondrés dans différentes villes. "Ensuite, le Bangladesh a souffert
de coulées de boue massives dans tout le pays. Enfin, le Bangladesh
a été l’épicentre d’un tremblement de terre considérable dont les
secousses ont été senties aussi loin que Delhi et Rangoon."
"Oui, nous sommes au courant," dit, tout Asourire, Adrian Newberry,
Directeur de la Division des Opérations (OPD), son visage de poupon
à la Kennedy ou à la Clinton donnant furieusement envie à Francesco
de l'égorger. Mais le Philodox, qui savait se contenir, lui sourit
en retour.
"Ce n'était qu'un rappel, M. Newberry." Reprenant sa démonstration,
Francesco poursuivit: "A peu près au même moment, une vague d'hystérie
collective s'est répandue dans le monde et a frappé tous les êtres
sensibles psychiquement. M. Yamazaki confirme un fort taux de saturation
chez ses recrues du Projet Odyssée." D'un clic, Francesco fit apparaître
les statistiques.
Benjamin Rushin, Directeur de la Division de Coordination des Projets
(PCD), modèle du professeur anglais, interrompit le Philodox. "Cela
paraît tout de même un peu exagéré: êtes-vous sûr du lien entre les
évènements du Bangladesh et cette vague psychique?" demanda-t-il,
visiblement peu convaincu.
Cette fois, ce fut la froide créature qui se tenait dans un recoin
assombri de la pièce. "Tous les êtres sensibles ont fait des rêves
d'un monstre à dix têtes et dix bras se battant contre un dragon,
un tigre et un héron," siffla Harold Zettler. "Dans le monde entier,
un clan entier de vampires s'est entretué." Il marqua une pause, afin
de bien faire comprendre l'impact de ses paroles. "Alors, oui, il
est sûr."
Rushing rajusta sa cravate, sans mot dire. Zettler lui avait cloué
le bec.
"Bon. Et qu'en déduisez-vous?" demanda Culliford posément, faisant
baisser la tension autour de la table.
Francesco toussa avant de reprendre. "Nos sources gouvernementales
nous ont permis de découvrir qu'une opération secrète conjointe de
l'ONU et de l'OTAN a été menée en même temps. Le gouvernement indien
a testé secrètement un nouveau type d'arme nucléaire dans la zone
concernée."
Francesco éteignit l'écran. Les lumières des plafonniers éclairèrent
la pièce. Dehors, les lumières jaunes et bleues de la métropole scintillaient
à travers la baie vitrée. Les quatre hommes le regardèrent. "En fait,
j'ai déduis de ces informations que M. Rushing pourrait nous en dire
plus. Je suis sûr que ces amis ont eu vent de quelque chose, voire
sont à l'origine de l'opération connue sous le nom de code Ragnarok."
Benjamin Rushing, mains jointes, regarda les autres. "Certes." Il
rajusta ses lunettes sur les ailes de son nez. "Effectivement. L'opération
Ragnarok a été déclenchée en réponse à la crise bangladaise. Toutefois,
je n'ai pas pu en apprendre davantage."
"Cela suffit néanmoins," intervint Zettler de sa voix sans émotion,
"pour en déduire que la Technocratie considère que le danger était
suffisant pour lancer des missiles nucléaires."
"En bref, vous voulez me dire qu'un Antédiluvien s'est éveillé et
a été tué, c'est cela?" demanda Culliford. "Voilà qui est intéressant.
Quoi d'autre?"
Francesco sourit alors, et répondit: "L'œil du Maître s'est ouvert
dans le ciel."
Culliford acquiesça en silence, toutes les implications d'une telle
chose se faisant jour dans son esprit.
"M. Newberry," finit-il par demander. "Sommes-nous à l'heure dans
le Plan Oméga?"
"Nous avons eu quelques difficultés," répondit le Directeur de la
Division des Opérations, visiblement gêné.
Culliford absorba ceci en restant calme. Il se regardait Zettler
qui était toujours un masque d'impassibilité. Puis, il se tourna vers
Francesco. "Vous avez une solution?"
Et le Danseur de la Spirale Noire, qui avait organisé ce meeting
avec Zettler, qui avait du supporter l'humiliation de cette présentation,
avait attendu patiemment pour pouvoir entendre cela. Vous avez une
solution? Il sourit. "Tout à fait, M. Culliford," répondit-il. "J'aimerai
soumettre à votre considération, ainsi qu'aux autres Directeurs de
Division" — il tapota quelques commandes sur son clavier — "le projet
suivant. Il s'agit du projet baptisé Projet BioGenesis 6.9. Comme
vous pouvez le constater sur vos écrans" — les Directeurs se penchèrent
en avant, sauf Zettler, dont la bouche eut un rictus qui était probablement
un sourire — "ce projet serait sous l'égide, donc, de la ADivision
des Projets Spéciaux et donc la responsabilité de M. Zettler. Je propose
la création d'une nouvelle Subdivision, baptisée BioGenesis. Je solliciterai
de votre part, messieurs," dit Francesco en embrassant du regard les
directeurs, "l'honneur d'en prendre la tête."
"Si vous voulez bien examiner ses fondements théoriques," continua-t-il,
sans leur laisser le temps de rétorquer. "Ce projet est basé sur les
recherches de Miss Tar-Anis dans le cadre du projet BioLuna sous l'égide
de la compagnie Tellus. Je vous laisse le soin d'en consulter les
conclusions qui, j'en suis sûr, seront pour vous d'un plus haut intérêt.
Je dois ajouter, avant de m'en remettre à votre sagacité, que les
propres recherches de M. Zettler ont été la première piste de recherche."
Adrian Newberry, sourcils froncés, calculait déjà les coûts, les
financements. "Vous avez que nous ne pouvons pas approuver seuls ce
genre de décision, M. Francesco?" fit-il observer. "Seul le Conseil
d'Administration y est habilité."
"Oui, bien sûr. Mais avant de réunir le CA, je souhaitais vous soumettre
ce projet afin que vous puissiez me dire s'il était viable," répondit
Francesco, jouant les faux modestes à son tour.
"Il me paraît tout à fait viable," dit Culliford. Francesco sut alors
que c'était dans la poche. "Je vois ici," dit-il en indiquant son
écran, "qu'une phase de recherche doit être conduite en Afrique. Vous
mentionnez une équipe de paléontologues français. Nous pourrions passer
par Endron, non?" Culliford s'était tourné vers Newberry.
Celui-ci consulta à son tour son écran. "Oui, je pense. Il faudrait
également des financements pour les gouvernements locaux."
Benjamin Rushing répliqua: "Ce ne sera pas facile. Vous savez que
notre budget n'est pas illimité." Mais tous savaient qu'il disait
cela pour la forme, ayant été vexé un peu plus tôt. "Je crois que
l'on va pouvoir s'arranger," dit doucement Culliford. Newberry demanda
à Francesco: "Il risque d'y avoir des problèmes. Savez-vous que cet
espace est particulièremeAnt difficile à exploiter. L'Afrique est
le territoire de toutes sortes d'activistes."
"Bien sûr," répliqua Francesco. "Mais nos informateurs nous ont informé
qu'une guerre "civile" entre ses activistes a eu lieu. Ler chef mercenaire
Croc Noir est mort. Nous allons pouvoir nous infiltrer dans le vide
que sa mort a causé."
Ce fut Culliford qui fit alors observer, s'adressant à Zettler:
"Bravo Harold, votre poulain est une vraie merveille."
Et Francesco se surprit à bomber le torse de plaisir. Zettler, lui,
acquiesça en silence, son visage le même masque impassible. Ses yeux
cruels fixés sur Culliford.
Vendredi 4 août 2000, 23h30
Caern de la Roche Ensanglantée
Parc National de Tsavo, Kenya
L'immensité de la voûte céleste est constellée de millions d'étoiles
comme autant de témoins à leurs échanges nocturnes. Eclairés par les
lueurs tremblantes d'un feu de camp, rassemblés ainsi dans la savane,
les représentants de l'Ahadi sont silencieux, profitant un instant
de la douceur de la nuit avant d'en venir à la raison qui les a amenés
ici.
La demi-douzaine de personnes rassemblées ici est brièvement éclairée
par des lumières bleutées, signalant l'arrivée du dernier par pont
de lune. Sous la forme d'un loup fin couleur sable, avec une fine
cicatrice qui va de sa truffe à son oreille gauche, Marche-avec-la-Puissance
trotte silencieusement jusqu'au feu de camp où l'attendent les autres
chefs de l'Ahadi sous le regard étonné, furtif, craintif, admiratif
– tout cela en même temps – des lycaons qui gardent ce caern. Leur
chef, présent avec les autres, lui souhaite la bienvenue alors qu'il
les rejoint.
Celui-qui-Marche-avec-la-Puissance est le bienvenu chez les Kucha
Ekundu du Sept de la Roche Ensanglantée, jappe-t-il sous la forme
du lycaon.
Déjà, l'ancien Arpenteur Silencieux s'est transformé en humain: c'est
un grand homme noir, à la carrure athlétique. Sa cicatrice est différente
sous cette forme, comportant deux lignes obliques parallèles sur le
front. "Bonsoir à tous," salut-il en swahili. "Pardon pour mon retard.
J'apporte de graves nouvelles."
"Comme à ton habitude," réplique, sur un ton taquin, la jeune et
belle Kisasi. Le grand Masai qui fait face à Marche-avec-la-Puissance
de l'autre côté du feu reste lui plongé dans son mutisme.
Marche-avec-la-Puissance ne répond pas à Kisasi, même si ses instincts
de loup l'y incitent (il lui prend soudain l'envie de jouer avec elle,
par le biais de piques dans le langage des hommes si elle le souhaite,
mais il se retient, d'autres affaires plus importantes l'amènent ici).
"Roger Daly est mort," annonce-t-il sans ambages. Autour du feu,
un silence tombe.
Pendant un long moment, personne ne dit rien. Seul les crépitements
du feu, accompagnés parfois de nuées d'étincelles qui s'envolent dans
la vaste étendue céleste, retentissent, comme des coups de tonnerre.
Marche-avec-la-Puissance n'a nul besoin d'ajouter quoi que ce soit.
Tous ont compris que leurs ennemis, dont ce Francesco, n'ont pas abandonné,
et ont tué pour récupérer l'artefact.
Ce loup-garou corrompu était venu ici, avec des abominations, avait
payé les gouvernements, enrôlé les bandes de mercenaires, les milices
qui contrôlaient les zones de non-droit, afin de mener ses "recherches"
sous la couverture de prospections pétrolières. L'Ahadi avait alors
suscité des émeutes chez les humains, mais cela n'avait pas suffit,
malgré la couverture d'une partie de la presse internationale. De
plus, l'Ahadi était occupée à lutter contre les derniers partisans
de Croc Noir et à accomplir ce que la vivions des chefs avait impliqué,
et ce fut trop tard lorsqu'ils découvrirent que Francesco avait établi
une base dans le cratère du Ngorongoro, salissant ainsi ce lieu sacré.
Kisasi, surtout, était ulcérée. Là-bas se tenait la montagne sacrée
de son peuple. C'est elle qui, enragée, avait demandé à Hakimu de
faire quelque chose. Ensembles, hyènes et lions avaient attaqué, sans
attendre l'aide des autres membres de l'Ahadi. Mais Francesco et ses
forces – humaines, fomoris, Danseurs de la SApirale Noire – avaient
été trop nombreuses, et les Bastet avaient perdu une demi-douzaine
des leurs avant de devoir battre en retraite.
C'est alors que les panthères de Nairobi avaient découvert que Pentex
– car c'était de la compagnie de Calash dont il s'agissait – avait
installé plusieurs bases de la sorte, utilisant des humains comme
couverture. Appelant les loups-chacals à la rescousse, les Bastet
avaient été désolés d'apprendre qu'une Ancienne Arpenteur Silencieuse,
Enterre-les-Morts, préparait une grande offensive contre les vampires
d'Egypte. Marche-avec-la-Puissance lui-même, et sa meute, le Vent
du Désert, combattait les vampires au Soudan, à la demande des Mokolé
là-bas. Bref, les forces de l'Ahadi étaient trop réduites, trop dispersées
et les fronts de combat trop nombreux. Il fallait se concentrer sur
un objectif.
Et puis soudain – aussi soudainement qu'ils étaient venus – Francesco
et sa meute étaient partis. Et c'est alors que les panthères avaient
rapporté la nouvelle: au cours de fouilles archéologiques le long
du Rift, à l'est, Pentex avait trouvé un très, très vieux squelette.
En même temps, à l'ouest du Rift, des combats avaient éclaté près
du lac Kivu, dans les montagnes, opposant partisans de Croc Noir avec
une meute de Kucha Ekundu qui cherchait à accomplir la vision du cratère.
C'est dans ces tristes occasions qu'un caern oublié, gardé par une
large meute de Kucha Ekundu avait été redécouvert – pour périr sous
les attaques de Pentex profitant de la faiblesse des antagonistes.
Un artefact avait été dérobé dans le caern, protégé depuis des millénaires
par les Kucha Ekundu. Francesco avaitalors quitté l'Afrique, emportant
le squelette et l'artefact.
Cela s'était passé il y a moins d'une semaine. L'Ahadi avait alors
envoyé quelques uns de leurs membres pour suivre Francesco, embarqué
dans le cargo Ngorongoro, jusqu'à Vancouver. Marche-avec-la-Puissance
avait cherché à comprendre l'importance de l'artefact pour Pentex.
Ce qui'l en avait déduit l'avait inquiété. Il avait convaincu l'AAhadi
de demander son aide à Roger Daly… avec les conséquences que l'Arpenteur
Silencieux venait de leur annoncer.
"Roger Daly a réussi à confier l'artefact à une meute de louveteaux,"
dit Marche-avec-la-Puissance, toujours calme. "Je vais aller à Vancouver,
pour les y trouver."
Les chefs de l'Ahadi acquiescèrent leur accord.
"Je vais les ramener ici, s'ils se montrent dignes."
Personne ne bouge. Personne ne dit rien. "Et ils iront au Caern des
Premiers Singes."
Fils-le-Plus-Fort, alpha du Sept de la Roche Ensanglantée, Ancien
Théurge des Kucha Ekundu, n'y tenant plus, jappe contre le Nubien.
Les Kucha Ekundu du Caern des Premiers Singes sont malades à cause
de Pentex, sont en colère, sont prêts à massacrer quiconque s'approcherait
de leur territoire. Le jappement de Fils-le-plus-Fort exprime tout
cela, et son inquiétude.
"Je sais tout cela, Fils-le-plus-Fort. Mais je sais aussi ce que
j'ai vu, au cratère, l'an dernier. Et je sais que ces louveteaux ont
été choisis. Et tu le sais aussi. Peut-être que ta tribu n'est plus
apte à garder le Caern des Premiers Singes. Peut-être qu'il devrait
être protégé par tous les Garou, voire toutes les créatures changeantes
de la Terre Mère. Peut-être que cela aurait du être depuis bien longtemps."
Marche-avec-la-Puissance dit cela avec beaucoup de compassion. Et
Fils-le-plus-Fort n'en fut pas fâché, malgré l'attaque que cela représentait
contre sa tribu.
"C'est une bonne idée, Marche-avec-la-Puissance," dit, un peu trop
solennellement Hakimu, le nouveau – et jeune – roi des Simba, des
lions changeants. "Un lieu sacré qui servirait de lieu de rencontre
à toutes les lignées de l'Ahadi."
"Oui," approuva Kisasi. "Mais les louveteaux vont devoir convaincre
les lycaons de Gardien du Peuple."
"S'ils réussissent," dit Marche-avec-la-Puissance, "ils comprendront
beaucoup de choses, et pourront rapporter cette connaissance chez
les leurs."
Tous approuvèrent.
Fils-le-plus-Fort émit un couinement interrogatif, demandant comment
l'Ahadi pourrait êtrAe sûre de suivre les progrès de ces louveteaux.
"Je sais comment faire," fut la réponse sibylline du vieil Arpenteur
Silencieux.
"Frère Loup voyage dans la savane asséchée. Frère lion baille à son
passage. Frère Lycaon grogne à son arrivée. Et Frère Corbeau vole
au-dessus du carnage," chanta alors doucement Kisasi, comme à son
habitude.
Samedi 5 août 2000
22h59 HOS headquarters
Madison Avenue New York City
La chaleur orageuse avait tourné à la pluie, remarqua la réceptionniste,
ce qui conforta sa prédiction de l'après-midi. Il avait fait bien
trop chaud pour que cela ne vire pas à l'orage, puis à la pluie. D'ailleurs,
même si la pluie apportait un peu de fraîcheur dans la ville étouffée
de chaleur (elle avait laissé la porte d'entrée ouverte afin de faire
rentrer la fraîcheur, la climatisation était encore en dérangement),
il faisait encore bien moite, et son chemisier lui collait à la peau.
Un grand homme noir, svelte, vêtu d'une robe de lin blanc à la manière
des nomades du Sahara, entra, dégoulinant de pluie, dans les locaux
cosy de Helios Overnight Service (symbole NASDAQ HOSer), surprenant
la réceptionniste, car elle ne l'avait pas vu arriver.
"Bonsoir," dit-elle malgré tout avec ce sourire Je-ne-sais-pas-qui-vous-êtes-mais-je-suis-contente-de-vous-voir-quand-même
qu'ont toutes les réceptionnistes partout dans le monde, lorsqu'elles
font bien leur métier.
"Je désirerai voir Miss Northup-Medina," dit l'homme au visage intemporel
et empli de sérénité.
"Bien sûr." La réceptionniste se leva, contourna son guichet, et
indiqua: "Suivez-moi, je vous prie." Elle conduisit l'étranger jusqu'aux
ascenseurs, en appela un, et attendit avec lui. Celui-ci gardait le
silence, ce qui était assez inhabituel – souvent, les clients mâles,
lorsqu'ils avaient affaire à la poitrine généreuse d'Elizabeth et
à ses longues jambes mises en valeur avec son tailleur moulant, cherchaient
à engager la conversation. Ce ne fut pas le cas. Il est peut-être
gay, pensa Elizabeth alors que l'ascenseur arrivait.
Elle lui fit signe d'entrer, ce qu'il fit avec réticence (il se
méfie, pensa la jeune femme, se trompant encore une fois). "Miss
Northup-Medina vous attend," annonça-t-elle de sa voix réjouie alors
que les portes se refermer sur le visiteur.
Celui-ci émergea au bout d'une petite minute, probablement au dernier
étage de la tour. Au bout de dizaines d'années passées à côtoyer les
humains, il n'avait toujours pas pris l'habitude de ses appareils
automatiques qui vous élèvent en hauteur. Et – de la même manière
– il n'avait toujours pas compris pourquoi les femelles humaines émettaient
des signes de chaleur à n'importe quel moment. Quelle étrange race
qui pouvait se reproduire à n'importe quelle saison dans l'année!
Marche-avec-la-Puissance déboucha dans une vaste suite tapissée d'une
épaisse moquette, aux murs recouverts de livres anciens aux reliures
précieuses, au centre de laquelle un vaste bureau XVIIIe trônait.
Un ordinateur portable ronronnait doucement sur ce bureau. Devant
l'écran, une femme, jolie, blonde aux cheveux courts, vêtu d'un tailleur
strict, scrutait quelque chose.
Le Garou s'approcha, se planta devant le bureau, et salua.
"Bonsoir," salua la femme poliment. "J'ai été très surprise que vous
me contactiez," ajouta-t-elle, sans perdre de temps, ce que Marche-avec-la-Puissance
apprécia.
"Et bien voilà," dit le Nubien. Et il raconta toute l'histoire. Croc
Noir, l'Ahadi, Pentex, l'artefact, la meute de louveteaux en devenir.
"J'ai besoin d'un corbeau pour les surveiller," conclut-il. "Un jeune
oisillon. Je dirais qu'il fait partie de l'Ahadi aux Anciens du Grand
Caern de Vancouver. Ils seront d'accord. Le Peuple Corbeau voulant
se rapprocher du Peuple Loup."
"Je n'ai pas besoin de vous demander ce que j'y gagnerai," dit Miss
Northup-Medina, se levant et allant jusqu'à un pan de la bibliothèque.
Elle se servit un scotch (sans en proposer au loup assis devant son
bureau) et tourna le bouton d'un antique poste de radio. Un air de
jazz emplit la pièce.
"Mais je vais vous le dire quand même," dit Marche-avec-la-Puissance.
"La compréhension de la Tisseuse."
"Et je n'ai pas besoin de vous demander pourquoi vous me faîtes
confiance," ajouta la corbeau, regardant de ses yeux perçants le Garou
par dessus son verre, faisant teinter les glaçons dans le liquide
ambré.
"Parce que je crois en la coopération entre les lignées changeantes,"
dit-il simplement.
"Et entre les loups et les mages," dit brusquement la femme en se
rasseyant. "Et entre les loups et les momies."
Marche-avec-la-Puissance demeura impassible. "Mais je ne leur fais
pas confiance," dit-il simplement.
"Vaut mieux. Ils n'ont pas été très dignes de confiance sous Cléopâtre,
non?"
L'Arpenteur sourit: la Corax essayait de l'agacer, comme le font
tous les corbeaux avec les loups. Elle cherchait à lui soutirer des
informations. Il connaissait ce jeu par cœur.
"Mais cela vaut mieux que de s'en remettre à des vampires, non? Que
diriez-vous d'un coup d'œil à la bibliothèque sous Vancouver?" demanda
l'Arpenteur. Miss Northup manqua de s'étrangler avec son scotch.
L'une des plus sages Corax, l'une des plus informés, ignorait qu'il
y avait une bibliothèque à Vancouver! Ce qui eut le mérite de faire
taire la femme et de lui faire ravaler ses remarques acides. Elle
en restait muette.
Marche-avec-la-Puissance se réjouissait: faire taire une Corax n'était
pas du ressort de tout le monde. Miss Northup ouvrit un tiroir et
en sortit une fiche: "J'ai justement une éclosion qui vient d'avoir
lieu. Ce serait un excellent moyen pour moi de tester une recrue potentielle.
Très bien, vieux loup, je vais vous donner ce que vous voulez, mais
à une condition…"