SDEN - Site de jeu de role
Accueil > Livre des cinq anneaux > Inspirations > Fictions officielles > Victorieux : l’épreuve du champion d’émeraude
Contribuer

Livre des cinq anneaux

Ere des Quatre Vents (1155-1160)

Victorieux : l’épreuve du champion d’émeraude

traduit par Katsugi

jeudi 16 mars 2006, par Rich Wulf

Yasuki Hachi représente la Grue lors du tournoi qui déterminera l’identité du successeur de Seppun Toshiken. Son talent au sabre est-il suffisant pour remporter l’épreuve ?

Kakita Toshiken soupira, son souffle douloureux résonnant dans sa poitrine. Ses mains ridées étaient posées sur ses genoux. Il se tenait voûté sur un coussin, les épaules tellement affaiblies par la maladie qu’il devait se concentrer pour simplement se tenir droit. Il avait vécu une vie longue et majoritairement agréable. A présent, il n’était plus que l’ombre étiolée de son glorieux passé. Il n’était plus champion d’émeraude, son titre lui ayant été retiré par Hantei Naseru, fils de l’empereur. La cour l’approuvait en murmurant ; la santé vacillante de Toshiken l’avait rendu incapable d’assumer sa charge de défenseur de l’empereur. Le fait que l’Empire n’ait plus de seigneur n’avait guère d’importance ; il était temps d’organiser un nouveau championnat.
Les représentants des huit clans majeurs s’étaient réunis aujourd’hui, érigeant en une nuit une petite ville formée de pavillons à l’ombre de Kyuden Seppun. L’épreuve avait commencé. Demain, le dernier défi aurait lieu, et Kakita Toshiken ne serait plus qu’un vieux souvenir. Une note en bas de page dans un livre d’histoire, placé dans un monastère où il serait rapidement oublié.
Le battant du pavillon s’écarta, et Toshiken se tourna pour froidement faire face à son visiteur. Un homme de haute taille, portant une robe de cour vert émeraude sur laquelle s’entrelaçaient des chrysanthèmes, s’inclina brèvement devant lui. Son oeil droit était couvert d’un cache noir. C’était Hantei Naseru, l’homme connu sous le surnom d’Enclume à la cour. Depuis la mort de l’empereur Toturi, Naseru et ses trois frères et soeur, connus collectivement en temps que Quatre Vents, avaient entamé des quêtes séparées pour assurer leur accession personnelle au trône. Celle de Naseru se forgeait par des manipulations subtiles ; son acuité politique lui avait offert de nombreux alliés et d’innombrables ennemis ces derniers
mois. Peu doutaient des chances de l’Enclume, bien que les positions des autres héritiers soient techniquement supérieures.
"Comment vous portez-vous, mon ami ?" demanda Hantei Naseru. Comme toujours, sa voix était douce et contrôlée, et son visage restait muet.
"Aussi bien qu’on peut s’y attendre, Naseru-san," répondit Toshiken d’une voix dure, de redressant faiblement et s’inclinant face à l’héritier. Son regard se concentra sur celui de Naseru, ponctuant son omission du "-sama" respectueux.
"Hm," grogna Naseru, son oeil gauche crispé. Il s’assit près de l’ancien champion d’un mouvement rapide, arrangeant sa robe de cour élaborée d’un mouvement expert. "J’espère que votre humeur s’améliorera aussi vite que votre santé,
Toshiken-san. Je crois parler pour tous en vous disant que bien que vous serez regretté après votre retraite, nous
apprécions votre souhait de bénir votre successeur."
"Ah ?" fit Toshiken. "Je ne croyais pas que vous pouviez parler au nom de l’empire. Pas encore, du moins." Leurs regards se croisèrent, sans que l’un ni l’autre ne cille.
"En effet," admit Naseru d’une voix calme. "J’admets que vous me manquerez après votre départ d’Otosan Uchi. Votre franchise est pour le moins rafraichissante, Toshiken-san. Peu d’hommes sont aussi... sincères."
"Pourquoi un homme mort s’embarrasserait-il de mensonges ?" siffla Toshiken.
"Pourquoi, en effet ?" dit l’Enclume. "Cela dit, le fait de vivre pour voir celui qui vous succèdera doit être une sorte de consolation." Naseru hocha la tête en direction du tournoi. A ce moment-là, un jeune Grue levait son katana pour saluer son adversaire vaincu du clan de la Licorne. Toshiken ne reconnaissait pas le Licorne, mais connaissait le Grue sous le nom de Yasuki Hachi. Il avait été un gunso mineur de la famille Daidoji. Du jour au lendemain, les manipulations de l’Enclume l’avaient propulsé à la tête de la famille Yasuko, causant une guerre entre la Grue et leurs voisins du Crabe.
Toshiken haussa les épaules. "Hachi ne sait rien de la justice," répondit-il. Si mon père vivait encore, il serait
horrifié de nous voir combattre nos alliés."
"Peut-être," dit Naseru, acquiesçant de la tête. "Mais peut-être les choses sont-elles vouées à changer ? La Grue Grise est morte. Nous ne vivons plus dans l’empire qu’il connaissait."
Toshiken sourit amèrement. "Non," dit-il. "Nous vivons dans l’empire brisé des Quatre Vents, des enfants gâtés qui
déchirent Rokugan pour leur gloire personnelle." Toshiken se tourna face à Naseru. Son expression glacée défiait l’Enclume de répondre à cette insulte, mais le visage de Naseru ne montra ni colère, ni ressentiment... rien. La concentration du vieux champion d’émeraude se brisa dans une quinte de toux soudaine. Un serviteur approcha rapidement pour lui proposer une tasse de thé fumant. Toshiken y goûta difficilement, les yeux clos pour faire refluer la douleur. Un jeune homme en robes de soie bleue approcha, et Toshiken éloigna le serviteur d’un geste. Naseru observa le nouveau venu avec curiosité.
"Mon fils, Atoshi," dit Toshiken d’une voix rocailleuse, faisant un geste en direction du jeune homme.
"Nous nous sommes déjà rencontrés," répondit simplement Naseru.
Atoshi recula cérémonieusement et s’inclina devant Naseru. C’était un petit homme, d’une beauté délicate comme celle que possédait autrefois son père, populaire dans les cours du clan de la Grue. Contrairement à nombre de ses cousins, il laissait ses cheveux conserver leur couleur noire naturelle, les nouant sous un chapeau noir. C’était le fils cadet de Kakita Toshiken - le seul encore vivant.
"Je vous prie d’excuser les mots de mon père, Naseru-sama," dit Atoshi, s’inclinant profondément devant l’héritier impérial. "Vous vous rendez compte que sa condition l’a rendu... instable. Je vous prie d’être tolérant à son égard."
Le fils de Toturi se leva et brossa ses robes d’une main, souriant légèrement en direction d’Atoshi, et sans se préoccuper de l’ancien champion. "Bien sûr. Comme l’a dit Shinsei, la compassion attire la compassion."
"Tout à fait," répondit Kakita Atoshi, s’inclinant à nouveau. Toshiken se renfrogna et détourna les yeux. Hantei Naseru lui lança un dernier regard calculateur et se retira, quittant le pavillon sans un mot.
"Père, pourquoi lui faites-vous subir ce genre d’épreuve ?" demanda Atoshi en soupirant. "L’Enclume n’est guère connu pour sa pitié." Secouant tristement la tête, il ajouta : "Vous avez de la chance d’être malade."
"En effet," cracha Toshiken, regardant durement son fils. "Je préfère encore mourir plutôt que voir des manipulateurs déchirer l’empire. Nous ne devrions pas nous allier à un homme tel que Naseru.
Kakita Atoshi ne dit rien.

A l’autre bout du champ sur lequel prenait place le tournoi, le Grue entama un nouveau kata d’exercice. Les mouvements de Yasuki Hachi étaient gracieux, sa technique parfaite. Jusqu’alors, personne n’avait pu même approcher son niveau lors du tournoi.
"Arriverai-je à le battre, père ?" demanda doucement Miyako. Le visage de la jeune fille était anxieux alors qu’elle l’observait à distance.
Le vieux général présent à ses côtés grimaça et caressa sa moustache parfaitement entretenue. Il resta silencieux un long moment. "Est-ce vraiment ce qui importe le plus, ma fille ?" dit-il. "Que tu battes Yasuki Hachi ?"
"Je suis allé si loin dans ce tournoi, père," dit-elle. "Il ne reste que trois défis. Si je parviens à vaincre Hachi, et que je remporte ensuite la finale, ce tournoi sera mien."
"Et tu deviendrais champion d’émeraude," poursuivit son père, le regard distant, hagard. "Est-ce ce qui t’importe le plus, Miyako ?"
"Bien sûr," répondit-elle. "Je ferai honneur à mon clan ! C’est le moins que je puisse faire."
Le père de Miyako se renfrogna, s’appuyant sur ses talons avec une expression étrange. Miyako cligna des yeux, se demandant si elle avait dit quelquechose de mal.
"Père ?" demanda Miyako nerveusement. "Croyez-vous que je peux le battre ?"
"Je ne sais pas," dit-il, "La seule façon de le savoir, c’est d’essayer."
A travers le terrain du tournoi résonna la voix de Miya Yumi, héraut impérial : "Miyako, fille de Toku, seigneur du
clan du Singe. Approchez, et saluez votre adversaire, Yasuki Hachi, daïmyo de la famille Yasuki."
"Que les fortunes t’accompagnent, Miyako-chan," lança Toku.
Miyako hocha la tête sobrement, puis s’avança.

Les duels Iaijutsu de l’épreuve du Champion d’Emeraude n’étaient pas des duels à mort, mais simplement des concours de talent et de compétence. En fait, causer une blessure à son adversaire était considéré comme un acte de profonde incompétence, même pour le vainqueur du duel. Jusqu’à présent, Yasuki Hachi n’avait pas même laissé une éraflure sur le visage d’un adversaire.
Les yeux de Hachi s’étrécirent pendant qu’il se mettait en position face à la jeune fille du clan du Singe. Sa main droite lévitait à quelques centimètres de la garde de son katana, comme pour offrir un présent. Son visage était un masque sans la moindre expression. Sa longue queue de cheval se balançait au vent.
Les mouvements de son adversaire étaient subtils, gracieux. Hachi pouvait voir qu’elle était douée ; elle avait beaucoup appris de son célèbre père. Il pouvait aussi voir que la concentration lui faisait défaut. Ses yeux étaient brumeux, son esprit comme absent.
Quel dommage.
Hachi inspira lentement, alors que son corps se mouvait plus vite que la pensée. Son bras gauche fila vers l’extérieur, un geste qui distrayait, voire embrouillait l’adversaire. Son katana se libéra avec un son brillant, presque musical. Le geste de Miyako accusa un retard minime, mais sa lame sortit du saya plus rapidement. Hachi corrigea sa trajectoire à mi-frappe, frappant sa lame d’un coup lourd et tranchant. Le choc de l’acier résonna sur tout le terrain lorsque la lame de Miyako quitta sa main. Un instant plus tard, le mon du clan du Singe glissa de la manche de Miyako jusqu’au sol, libéré d’un coup parfait de la lame de Yasuki Hachi.
Hachi expira, souriant à pleines dents alors que le duel se concluait. Les yeux de Miyako étaient écarquillés, et elle semblait à peine capable de réaliser à quelle vitesse elle avait été vaincue. Elle vacilla en arrière, déséquilibrée par la perte de son sabre, et chuta pesamment sur son arrière-train. Une vague de rires s’éleva dans la foule.
"Yasuki Hachi, vainqueur !" annonça la voix de Miya Yumi à travers le terrain. Le brillant étendard saphir de la Grue s’éleva au-dessus du champ, battant au vent matinal. L’étendard du Singe fut silencieusement abaissé.
Hachi sourit et offrit sa main à Miyako. Ses yeux bleus brillaient d’amusement. Les spectateurs avaient déjà commencé à se dispercer, rentrant à Kyuden Seppun se reposer et discuter des derniers développements.
"Non merci," dit Miyako. Elle grimaça, repoussant sa main d’un geste. Elle roula en arrière et se remit sur pied, massant son poignet tordu et cherchant son sabre du regard. Son visage était rouge d’humiliation.
"Ne le prenez pas personnellement, je vous en prie," dit Hachi en riant, ignorant sa mauvaise humeur. "Vous avez presque réussi. Aussi durs qu’ils soient, un duelliste ne peut se permettre d’ignorer ses yeux."
"Je n’ai pas besoin de vos conseils," grommela Miyako.
"Comme vous voudrez," dit Hachi, haussant les épaules. "A propos, je crois que l’âme de votre grand-père est tombée par là-bas." Il fit un geste vers sa gauche.
"Mon grand-père était un fermier," répondit lentement Miyako, le scrutant froidement. "Nous avons dû gagner notre nom, Yasuki-sama". Elle marqua le "-sama", à deux doigts de le lui cracher au visage.
Yasuki Hachi se tut, levant un sourcil. Il répondit en souriant à son regard venimeux. Miyako l’observa encore un instant, un feu intense brûlant au fond des yeux. Un instant, le coin de sa bouche se releva malicieusement. Elle lui tourna le dos et quitta le champ, n’interrompant sa marche que pour ramasser sa lame avant de disparaître dans le pavillon du clan du Singe. Alors qu’elle s’éloignait, un jeune Grue en robes de soie bleue approcha, ses manches flottant au vent comme les ailes du symbole de son clan.
"Hachi ?" dit le Grue, remarquant le sourire du Yasuki.
"Je l’aime bien, Nagori," répondit simplement Yasuki Hachi.
"Retenez-vous, Hachi-sama," dit Doji Nagori avec un sourire perplexe. "Vous êtes ici pour remporter le tournoi, pas pour étendre votre réputation de débauché."
"On devrait toujours prendre le temps d’étendre sa réputation, Nagori-san," dit Hachi, souriant et s’inclinant face au conteur.
"Je m’incline devant votre grande sagesse, puissant daïmyo," répondit Nagori avec un sourire forcé, retenant sa longue tresse blanche qui flottait au vent. "Bon, va rendre grâce au Hantei, à présent."
"Bien sûr," dit Hachi, une expression de dégoût marquant son visage.
"Hachi," le pressa Nagori sur un ton alarmé. "Tu sais à quel point c’est important. Hantei Naseru est un allié très
puissant. Ce n’est pas le genre d’homme qu’on peut se permettre d’ignorer."
"Comme si je pouvais l’oublier," dit Hachi. "La dernière fois que je l’ai rencontré, je suis passé de gunso à daïmyo en une soirée."
"Et si tu es assez malin, tu deviendras Champion d’Emeraude après la prochaine," rétorqua Nagori. "Tu préfères qu’il en soit autrement ?"
"Bien sûr que non," répondit Hachi. "Ne te méprends pas à mon sujet, Nagori : je connais mon devoir et je suis près à l’accomplir. C’est juste qu’avant de fréquenter des gens comme Atoshi et Naseru, ma vie était moins..."
"Intéressante ?" demanda Nagori.
"J’allais dire ’complexe’," dit Hachi.
"Bien sûr," confirma Nagori d’un hochement de tête. "Alors, daignerons-nous honorer l’héritier de notre présence, puissant daïmyo Yasuki-sama ?" Nagori réussit à conserver un visage sérieux malgré son excès de grandiloquence. Ils avaient été amis depuis trop longtemps pour se prendre au sérieux.
Hachi regarda son ami d’un oeil égal, puis approuva. "Oui," dit-il. "Plus vite nous en aurons terminé, mieux je me porterai."

"Eternel Shiba," chuchotait Aikune, à genoux devant un petit autel, les yeux clos pour mieux se concentrer. "Donne-moi la force. Aide-moi à trouver ma place..."
Aikune tenta d’étendre son âme. Il essaya d’entendre les voix, de s’ouvrir aux âmes des anciens champions du clan du Phénix.
Sans succès.
Le jeune samuraï grimaça et ouvrit les yeux, un goût amer emplissant sa bouche. C’était toujours pareil. Les esprits ne lui répondaient pas. Ils refusaient de l’entendre. Il était le fils de Tsukune, mais ne serait jamais seigneur de son clan. Le phénix ne fonctionnait pas ainsi. Le champion n’était pas désigné par sa naissance, mais par Ofishikai, le sabre de Shiba. Après la bataille de la Porte de l’Oubli, la lame ancestrale était retournée au paradis céleste. Quand sa mère se retirerait, il était probable que le Conseil Elementaire choisirait lui-même le nouveau champion. Les maîtres ne choisiraient pas Aikune. Comme sa mère, il était fier, impétueux, et n’hésitait pas à dire ce qu’il pensait. Le Conseil n’avait que faire d’un samuraï qui se permettait des réflexions personnelles. Aikune vivrait toujours dans l’obscurité.
Oublié. Sans importance. Commun. C’était hors de question.
L’épreuve du champion d’émeraude avait une importance très personnelle pour Shiba Aikune. Jusqu’alors, il avait été assez chanceux pour ne rencontrer que des adversaires dont le talent était inférieur au sien, mais sa chance ne durerait pas. Bientôt, il devrait faire face à Hachi, le Grue. Aikune n’était pas certain de pouvoir le battre.
"Je vous en supplie, vénérés ancêtres," dit Aikune, levant le poing devant l’autel. "Donnez-moi la force nécessaire pour devenir Champion d’Emeraude. Donnez-moi une chance de laisser une trace en ce monde !"
Aikune attendit une réponse. Il resta agenouillé jusqu’à ce que le soleil soit haut dans le ciel, et que ses genoux le fasse souffrir. Il resta à genoux jusqu’à ce qu’une douleur sourde se fasse sentir tout le long de sa colonne vertébrale, et qu’un feu pulse dans ses yeux et les dévore. Derrière lui, un messager heimin s’éclaircit la gorge, et lui signala qu’on l’attendait sur le terrain du tournoi.
Aikune jeta un dernier regard à l’autel, espérant un signe de bénédiction du kami. Il ne vit rien.
"Qu’il en soit ainsi," dit froidement Aikune. Le jeune Phénix ramassa ses sabres, les glissa sous son obi, et partit en direction du tournoi.

Une vague de rires légers résonna à travers les rangées de spectateurs quand Bayushi Kwanchai émergea du pavillon du clan du Scorpion. Le jeune bushi ne leur prêta pas attention. C’étaient les rires des imbéciles. Il ajusta son masque d’écailles rouges, aplatit son kimono d’un rouge immaculé sur son torse svelte, et fit quelques pas sur le terrain en attendant son adversaire.
Il entendait leurs chuchottements. Il connaissait les rumeurs qu’ils marmonnaient. Ils parlaient de la faiblesse de sa technique, clamaient que seules les manipulations de son clan lui avaient permis d’aller si loin dans ce tournoi. Ils disaient que Shiba Aikune mettrait fin à son étonnante série de victoires chanceuses, et que le dernier
représentant du clan du Scorpion serait enfin éliminé.
Ils n’avaient rien compris. L’héritage de la Sombre Epée des Mensonges Amers était fort en Kwanchai, et il connaissait son devoir.
A une extrémité du terrain, ses yeux rencontrèrent le visage de Bayushi Sunetra, la samuraï qui avait organisé son invitation au tournoi. Ses lèvres formaient un fragile sourire. Ses yeux étaient masqués et impénétrables. Kwanchai inclina la tête dans sa direction, et leva son sabre pour la saluer. Son sang brûlait dans ses veines lorsqu’il la regardait. Il n’échouerait pas.
De l’autre côté, Shiba Aikune était enfin arrivé. Le phénix leva également sa lame, croyant à tort que c’était lui que Kwanchai saluait. Kwanchai se renfrogna, fit un geste impoli, et remis sa lame au fourreau. Aikune se renfrogna. Les deux duellistes approchèrent l’un de l’autre, tentant d’estimer leur valeur respective. La lèvre d’Aikune était crispée de dégoût. Kwanchai sentait le dédain du Phénix, son mépris pour la technique peu conventionnelle de Kwanchai. Kwanchai sourit à l’abri de son masque.
Aikune souhaitait remporter le duel et y survivre intact.
Kwanchai n’avait qu’un but ; battre Aikune n’avait pas d’importance.
Shiba Aikune avait fortement sous-estimé Bayushi Kwanchai.
Dans un éclair d’acier, les lames se libérèrent. Celle d’Aikune frappa la première. Le mon de la famille Bayushi fut arraché de la manche de Kwanchai. Le sabre de ce dernier frappa une fraction de seconde plus tard. Sa frappe était brutale, intentionelle, et trancha les tendons de la jambe gauche d’Aikune.
Il faut accorder à Shiba Aikune le mérite de ne pas avoir crié ; il chuta simplement en arrière, sa jambe refusant de le supporter plus longtemps. Bayushi Kwanchai leva une seconde fois sa lame, comme pour se préparer à achever le Phénix. La peur brilla dans les yeux de son adversaire, et Kwanchai ricana. La foule frémit de cet outrage, choquée par l’acte sauvage et déshonorable du Scorpion. Un trio de shugenja accourut au côté d’Aikune, leurs mains diffusant déjà le saint pouvoir des kami alors qu’ils se préparaient à soigner la blessure de leur acolyte.
Kwanchai ignora Aikune et les shugenja, marquant une rotation pour faire face tour à tour à chacun des spectateurs. Ses yeux brillaient d’un noir triomphe. Il finit par essuyer le sang du Phénix de son arme, la glissa dans son saya, et retourna au pavillon Scorpion.
"Shiba Aikune, vainqueur," annonça Miya Yumi d’une voix apparemment choquée. L’étendard rouge sang du Scorpion fut abaissé. Le soleil couchant se reflétait brillamment sur l’étendard orange triomphant du Phénix.
Au plus profond de lui, Bayushi Kwanchai savait qui avait réellement remporté la bataille.

Miyako se tenait silencieusement à la fenêtre de ses appartements, observant le ciel nocturne. Elle entendit le craquement du plancher, le léger glissement du shoji dans son dos, mais ne se retourna pas pour savoir qui lui rendait visite.
"Miyako ?" dit doucement son père.
"Je suis désolée, père," répondit-elle. "J’ai fait honte à votre nom."
"Il n’y a pas de quoi," dit-il d’un rire léger. "Tu m’as rendu fier aujourd’hui. Aucun autre bushi de notre clan n’aurait pu aller si loin dans ce tournoi. A ton âge, je... eh bien, à ton âge je labourais un champ. Je suppose que c’est hors-sujet."
"J’ai échoué, père," répondit sa fille. "C’est tout ce dont ils se souviendront." Elle le regarda, son visage empreint de souffrance.
"Tu as échoué car ton esprit s’encombrait de choses triviales," dit une voix profonde. "L’esprit de Hachi était concentré sur l’instant présent, et ainsi il a triomphé."
Une silhouette sombre apparut dans la chambre, à moins qu’elle ait toujours été présente. L’homme portait des robes d’un noir d’encre, scintillant sporadiquement comme si de la poussière de diamant la recouvrait. Ses cheveux tombaient en longues tresses, nouées par d’étranges talismans. Ses yeux sombres flamboyaient de puissance, de sagesse, et d’un grain de folie. Toku et Miyako s’inclinèrent rapidement devant Naka Tokei, Grand Maître des Eléments.
"Maître, vous avez manqué le tournoi," dit Miyako, faisant face à son maître en arborant un visage déçu.
"Je l’ai observé," dit simplement Tokei. "De mon excellent et unique point de vue."
Toku regarda Tokei d’un oeil curieux. "Ne souhaitais-tu pas rendre hommage à Naseru-sama, mon ami ?" demanda-t-il. "Je suis certain que le fils de Toturi aurait été honoré de rencontrer l’un de ses vieux camarades."
Tokei haussa les épaules. "Je rends hommage à ceux qui en sont dignes. L’Enclume n’est pas son père. Ceux qui ont besoin de connaître mon retour sont déjà au courant." Il écarta ces pensées d’un geste. "Quoi qu’il en soit, je dois retourner à mes études. De sombres présages se manifestent ce soir. Félicitations, Miyako." Il inclina la tête en direction de la jeune fille.
"Félicitations ? Mais... j’ai perdu," remarqua Miyako.
"Vraiment ?" Tokei sourit un bref instant, puis disparut.
Toku observa sa fille en silence. Ses cheveux courts, son visage arrondi, ses yeux noirs emplis de flammes. Il ne put retenir un sourire.
"Tu te moques de moi, père," dit-elle d’un ton morose, serrant les bras le long de son corps svelte.
"Non, je me souviens," dit Toku, posant une main sur l’épaule de sa fille. "Je me souviens d’un jeune homme obsédé par l’idée de prouver sa valeur. Un héros impétueux prêt à tout risquer pour sa vision de l’honneur. J’ai été comme toi, Miyako."
"Eh bien," fit Miyako, lançant un regard à son père, "tu pourrais peut-être encore y arriver."
Toku se tut, surpris par sa réponse. Un large sourire divisa son visage.
"Je suis fier de toi, Miyako," dit-il, serrant son épaule. "N’en doute jamais."

Le soleil matinal brûlait haut ; même le seigneur Yakamo semblait avide de découvrir le dernier jour de l’Epreuve.
Les autres visiteurs assemblés n’étaient pas moins curieux. Lorsqu’il pénétra sur le terrain du tournoi, Yasuki Hachi
sentit toutefois que quelque chose clochait. Shiba Aikune était absent. A l’autre bout du terrain, une shugenja Phénix semblait avoir une discussion animée avec Hantei Naseru et une femme du clan du Scorpion drappée de robes sombres. Près de ces trois personnes, Kakita Atoshi patientait, feignant un profond désintérêt mais écoutant attentivement chaque mot prononcé. Doji Nagori était également dans le voisinage. Quand il remarqua la présence de Hachi, il fit un geste discret dans sa direction. Hachi approcha rapidement du groupe, sentant le regard de la Scorpion le suivre tout du long. Lorsqu’il croisa son regard, elle détourna les yeux avec un sourire aussi léger qu’énigmatique.
"C’est inacceptable, Naseru-sama," dit le Phénix. La shugenja semblait furieuse, mais pas envers l’Enclume. En fait, elle semblait viser la Scorpion.
"Ce n’est pas ainsi que je perçois l’affaire, Isawa-san," dit Naseru d’un ton haché, peu intéressé.
"Pardonnez-moi de vous interrompre, Hantei-sama," dit Hachi, s’inclinant profondément devant l’héritier impérial. "Puis-je m’enquérir des raisons de l’interruption du tournoi ? Aikune-san est-il en mesure de m’affronter ?"
"Les Phénix ont violé le protocole impérial," répondit Bayushi Sunetra, sa voix douce comme de l’huile glissant sur l’eau. "Hier soir, ils ont invoqué les kami en présence de l’héritier impérial, alors que seul le clan du Scorpion avait reçu l’autorisation de le faire lors de ce tournoi."
"Ils ont invoqué les kami ?" demanda Hachi.
"Nous avons soigné notre camarade blessé !" s’exclama la Phénix. La blessure que votre immonde brute lui avait infligée aurait pu le tuer !"
"Je vous ai décrit les options disponibles," dit Hantei Naseru, "et je considère cette discussion terminée." Il se tourna la Scorpion, puis la Phénix. La Scorpion ne dit rien.
La Phénix secoua la tête, marmonna de brèves excuses, s’inclina devant l’Enclume, puis s’en alla. Bien que sa voix fût sincère, il était clair que le jugement ne la satisfaisait pas.
"Parfait," dit Naseru, hochant la tête. Il fixa Hachi de son oeil valide. "Le choix est donc fait. Félicitations, Yasuki Hachi. Il semblerait que vous soyez à présent Champion d’Emeraude. La cérémonie officielle prendra place dans une heure." Dans un mouvement de ses robes vert émeraude, l’Enclume quitta les lieux. La Scorpion observa Hachi une dernière fois, ses yeux bleus glacés brillant comme ceux d’un prédateur. Elle tourna les talons et suivit Naseru.
Hachi regarda Kakita Atoshi, perplexe. "Que s’est-il passé au juste ?" demanda-t-il au jeune courtisan.
"Vous êtes maintenant Champion d’Emeraude," dit Atoshi en s’inclinant. "Père sera très heureux de l’apprendre."
"Vous savez que ce n’est pas le sens de ma question, Atoshi," dit froidement Hachi. A quel jeu jouez-vous tous ?
"C’est compliqué," hésita Atoshi.
"Essayez quand même," le pressa Hachi, étrécissant les yeux et dominant de toute sa taille le courtisan. Ce dernier s’éclaircit la gorge, intimidé par l’humeur sombre de Hachi.
"Je vous suggère de l’amuser, Atoshi," dit Doji Nagori. "Si j’étais vous, je me rappellerais que Hachi-sama est entré sur ce terrain pour se battre. Souvenez-vous, c’est un ancien Daidoji. Une famille très rude, d’après ce qu’on m’en a dit."
Le visage du courtisan pâlit plus que de coutume. Son chapeau chuta de son crâne. "Très bien," dit-il, se saisissant de son couvre-chef d’une main. "Comme vous le savez, il est interdit aux shugenja d’invoquer les kami en présence de l’Empereur sans sa permission. Il semble que les Phénix aient usé de magie pour soigner la blessure de Shiba Aikune. Les Scorpions se sont sentis offensés, puisque Hantei Naseru -puisse sa sagesse nous éclairer tous- avait promis que seules les bénédictions des shugenja Scorpion seraient autorisées durant le tournoi.
"C’est ridicule," le coupa Hachi. "Naseru n’est pas Empereur. Il ne peut faire de telles proclamations."
"Ah... mais en fait," dit Atoshi, levant un doigt nerveusement "d’après l’accord conclu par les clans majeurs pour la tenue de ce tournoi, il est Empereur. Enfin, pour ainsi dire. Nous avons accepté que pour la durée de ce tournoi, afin d’assurer l’unité des clans, nous le considérerions comme étant l’Empereur. Même le Phénix avait accepté. Ils avaient dû mal comprendre.
"Dans ce cas, pourquoi ne pas simplement s’excuser ?" demanda Hachi.
"Essayez donc de faire des excuses à un Scorpion, Hachi-sama," dit Nagori en riant doucement. "N’hésitez pas à m’informer de ce qui arrivera alors."
"Les Scorpion ont accepté d’oublier l’incident," dit Atoshi avec un léger sourire, "à condition qu’on leur permette d’accorder leur bénédiction à Aikune avant le duel. Les Isawa ont décliné cette proposition, et déclaré forfait au nom d’Aikune."
"Ce n’est pas une surprise," dit Nagori. "Je n’aimerais pas participer à un duel accompagné de sorts Scorpion."
"Au final, une victoire pour la Grue," dit Atoshi avec une certaine satisfaction, et il remit son chapeau en place. "Félicitations, Hachi-sama. Vous semblez être l’homme le plus chanceux de Rokugan." Atoshi s’inclina profondément et s’éloigna rapidement.
"En effet," dit Hachi en regardant le courtisan s’éloigner.
"Oh non," dit Doji Nagori, étudiant le visage grimaçant de Hachi. "Je reconnais cette expression."
"Ce n’est pas une victoire, Nagori," cracha Hachi. "C’est une tache. Le Champion d’Emeraude est sensé être un symbole de justice. Et pourtant, voilà que j’obtiens cette position par traîtrise et manipulation.
"Que penses-tu que les Scorpion y gagnent ?" dit Nagori.
"Le Scorpion, l’Enclume, Atoshi, que gagnent-ils à faire passer le Champion d’Emeraude pour un idiot ?" dit Hachi en soupirant. "Le chaos. Ils nous poussent les uns aux gorges des autres, semant le chaos pour cueillir le pouvoir."
"Dans ce cas, que vas-tu faire ?" demanda Nagori.
"Je serai Champion d’Emeraude," dit fermement Hachi. "Et s’ils croient que je serai leur pion, ils se trompent lourdement.
"Malgré ton courage, n’oublie pas le réalisme, mon ami," dit Nagori. "Des hommes meilleurs que toi ont été vaincus par le jeu de manipulateurs comme Naseru et Atoshi." Il sourit légèrement. "Et encore plus par des femmes comme Sunetra."
"Je ne me plierai pas à la volonté de qui que ce soit," dit Yasuki Hachi, se dirigeant à nouveau vers le pavillon Grue. "L’honneur guide mes pas."
"Dans ce cas, je vous souhaite bonne fortune, Hachi-sama," soupira Doji Nagori, suivant les pas de son ami. "Je nous la souhaite à tous. Je pense que nous en aurons besoin."
Dans leur dos, l’étendard du clan de la Grue flottait fièrement au vent, victorieux.



Encadrement arrondi
Ajouter un commentaire
forum bouton radio modere abonnement

forum vous enregistrer forum vous inscrire

[Connexion] [s’inscrire] [mot de passe oublié ?]

Encadrement arrondi

Tous les éléments et personnages sont des marques déposées détenues par leur propriétaire. Ils sont utilisés ici sans autorisation particulière, dans un but d'information. Si l'auteur ou le détenteur des droits d'un élément quelconque de ce site désirait qu'il soit retiré, les responsables du sden s'engagent à le faire dans les plus brefs délais.

(c) 1997- 2017 SDEN - Site communautaire de jeux de rôle
Tous droits réservés à l'association loi 1901 Elfe Noir.
Les textes et les illustrations des rubriques, sauf avis contraires, sont la propriété de leurs auteurs.