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Livre des cinq anneaux

Les larmes du Dragon

jeudi 16 mars 2006, par Sendoshi

Révélations et réincarnation. Une histoire liée au clan de la Grenouille.

"Mon visage dans l’eau du torrent
Le voilà,
Celui qui voyage"


"Vous voilà bien pensif, tout à coup, Sendoshi..."
Les mots étaient venus naturellement aux lèvres de la jeune femme, mais ils tentaient de masquer une incompréhension teintée d’un certain mépris vis à vis de l’homme qui
lui tournait le dos.
Il s’était agenouillé devant la statue de Togashi.
Celle de Shinsei, à côté, semblait
porter sur lui un regard plein de compassion. Quand le vieil homme se releva, Akemi aperçut dans ses yeux un éclat de cristal liquide, qui finit par laisser sur la joue creuse du pèlerin une route étincelante.
" Quelle faiblesse, " pensa Akemi.
Elle avait parfois du mal à croire que l’homme ait pu être samouraï.
Sendoshi tourna à nouveau les yeux vers la statue de Togashi, et son regard demeura un instant fixé sur un détail du visage du Dragon.
"Il est temps, Akemi. Il est plus que temps."
Il se releva, et tourna les talons, marchant vers le couchant de ce pas nonchalant et pourtant rapide que la jeune samouraï-ko lui connaissait désormais.
La jeune femme s’approcha de la statue, inclinant la tête pour percevoir les traits de Togashi, leur beauté surnaturelle, froide et pourtant pleine d’une compassion que ne pouvait exprimer aucun masque de chair. Elle s’aperçut que sa main s’était portée malgré elle au visage de pierre, et s’étonna de sa propre hardiesse, presque blasphématoire.
Ses doigts glissèrent sur la statue, mais ils perçurent ce que ses yeux n’avaient pu déceler. Une entaille profonde marquait le visage du Togashi de pierre. Maintenant qu’elle la savait là,
Akemi l’apercevait à l’oeil nu. Etrange comme nous ne voyons que ce dont nous avons conscience.
Elle retira doucement sa main. Au bout de ses doigts fins et nerveux, elle aperçut un minuscule éclat de métal brillant.

Togashi Yokuni passa une main qui avait effleuré l’infini sur son visage nu, caressé par le vent des montagnes. La cicatrice ancienne était toujours là. La montagne résonna d’une voix qu’il n’avait pas entendu depuis fort longtemps. Son... frère ?
" Notre chair n’est pas de celles où demeure la
trace de la souffrance, Togashi," murmura la voix.
" Non," répondit le Dragon, " Mais elle est le
miroir de notre tristesse."
" La tristesse ne t’appartient pas plus que la joie, Togashi."
Le Dragon demeura silencieux un moment.
" C’est la tristesse d’un autre que je porte."

Des souvenirs.
" Sendoshi !"
Le jeune homme faisait tournoyer en riant la lame mortelle, comme s’il s’était agi d’une aile unique capable de le porter plus haut que la voûte de plomb du ciel, vers des paradis inaccessibles.
" Sendoshi ! Nous avons réussi, Sendoshi !"
Il fit un magnifique revers, sauta sur place, et exécuta une danse qui n’aurait pas dépareillé une assemblée de Bakemonos ivres.
Le jeune homme interpellé se retourna enfin, un
mince sourire aux lèvres.
" Takeshi. Tu ne changeras jamais : nous sommes des samouraï désormais. Il nous faudra nous battre. Etre... être plus que des hommes du commun.
- Mais nous sommes hors du commun, Sendoshi !
- Nos vies ne nous appartiennent plus, Takeshi. Qu’avons-nous gagné en échange de ce don ?
- Tu parles comme un moine, ou comme un marchand ! Qu’avons-nous gagné ? Mais tout ! Tout, Sendoshi, nous avons gagné le monde !"
Le jeune samouraï exubérant gratifia son compagnon d’une brusque bourrade, qui envoya celui-ci valser dans les herbes hautes. Takeshi laissa tomber son katana, l’arme de son grand père, qu’il avait reçu le jour précédent, lors de son gempukku. Avec qui d’autre fêter cet événement que Sendoshi ? Les deux étaient inséparables, et avaient déjà maîtrisé sans peine les techniques élémentaires du maniement des deux épées.
" Notre vie nous appartient, Sendoshi ! Ma vie est à mon frère d’armes, et je garde la sienne des dangers. Nous sommes les deux épées d’un même daisho !
- Dans ce cas, Takeshi, jeune nain, tu es le wakizashi
et je suis le katana !"
Et Sendoshi bondit sur son ami, le plaquant à terre d’une prise sûre. Sendoshi se moquait autant de Takeshi que de lui-même : il était en fait plus petit que Takeshi, plus mince, mais aussi plus rapide.
"Si nous devions nous battre l’un contre l’autre Takeshi ?" demanda le jeune samouraï en accentuant sa prise. "Que se passe-t-il quand la main gauche se bat contre la main droite ?
- Cela ne se produira jamais, Sendoshi," dit Takeshi,
"Je peux te le jurer sur le nom de Togashi lui-même !"
Le ciel sembla se briser en deux tellement l’éclair fut violent et inattendu. Le ciel se mit en devoir de cribler la terre de traits liquides.
Les deux garçons se relevèrent d’un bond,
déjà trempés.
" Quel orage !" hurla Takeshi pour se faire entendre entre deux éclairs.
" Père dit que lorsque la pluie tombe ainsi, c’est le Dragon qui pleure !" répondit Sendoshi.

Le temps passe...
La brise légère souleva les cheveux de Hakiko. Comme un ruban de nuit, ils s’enroulèrent autour des épaules de son amant.
Les fiançailles de Hakiko avaient été heureuses. Takeshi était un samouraï vaillant, parmi les plus
habiles que l’empire eût jamais connu. Sa famille était noble. Et il avait une grande réputation auprès des femmes. Il était
un mari idéal.
Ils avaient beaucoup parlé, sous le cerisier du
jardin de Kimura, le père de Hakiko, seigneur mineur du Clan du Phénix. Elle avait parlé d’Illumination, et de la voie de l’Air, qu’elle entendait suivre, en tant que shugenja. Il avait parlé
des batailles qu’il avait mené. Et il avait parlé de Sendoshi, de la dernière bataille, et de la façon dont ils avaient tenus, seuls contre des dizaines de gobelins, trois ogres et une abomination
qu’il ne pouvait toujours pas se résoudre à nommer plus fort que sur le ton d’un murmure. Et dans ce moment abominable, ils étaient devenus un daisho de chair, deux lames invincibles unies par un même
coeur, une même âme, un même souffle, deux armes parfaites dans les mains du destin. Et ce souffle avait éteint le feu du mal. Devant la fureur des deux guerriers, l’armée d’Outremonde qui menaçait le château d’Akodo Sukai, hériter d’Akodo Tenshin, ancien maître d’armes et capitaine émérite d’une unité
particulièrement féroce des forces du Lion, l’armée des Ténèbres donc, avait été dispersée, renversée, annihilée.
Hakiko avait souri à l’évocation de Sendoshi, imaginant mal le petit homme aimable et timide menant un combat contre des centaines de monstres. Mais on disait que les hommes les plus réservés
sont parfois les plus ardents au combat.
Sendoshi avait demandé la main de Hakiko pour Takeshi. Il avait parlé avec hardiesse, et avait fait de Takeshi un élogieux portrait. Il était présent lorsque les Fortunes avaient béni l’union de Hakiko et de son frère d’armes. Et Hakiko avait vu son regard bienveillant, et elle avait souri lorsqu’il avait prononcé
un simple poème en hommage aux mariés.

Mon visage dans l’eau du torrent,
Le voilà,
Celui qui voyage

"Quelle est la signification du poème, Mirumoto-san ?" avait-elle demandé ingénument.
" Je reste assis au bord de l’eau, Isawa Hakiko-san, et
mon esprit s’en va... Est-ce mon reflet qui médite, ou moi-même ?"
Quel étrange personnage... Et cette voix, cette voix qui ne brisait pas le silence mais semblait le sculpter, éveillant depuis le Vide la substance des émotions qu’elle évoquait, comme des créatures sous les doigts d’un magicien étrange.
Hakiko joua avec ses cheveux sur la peau de son amant... A force de le taquiner, elle finit par réveiller Sendoshi.

Les deux hommes se regardaient intensément. Dans
les yeux de l’un, la colère, et la soif de vengeance. Dans le regard de l’autre, le vide.
Les deux statues de Shinsei et Togashi étaient
les seuls témoins de la scène.
" Prépare-toi à mourir, Sendoshi !" dit Takeshi.
Et Togashi murmura : " Pas aujourd’hui, mais hier."
" Je me ferai ronin, Takeshi. Ton honneur ne sera pas
souillé par ma faute !" dit Sendoshi. " Je quitterai mon clan, je quitterai ma vie s’il le faut."
Et Togashi murmura : " Pas en ce lieu, et en nul lieu du monde."
" Non, Sendoshi ! Tu m’as trahi, et tu es déjà mort dans mon coeur. Je n’ai plus de frère d’armes."
Et Togashi murmura : " Pas dans cette vie, mais dans une précédente."
Et Takeshi se rua sur celui qui avait été
son frère, son ami, son double. Sendoshi ne s’écarta pas. Il leva haut son épée, et porta un violent coup d’épée,
loin au dessus de Takeshi.
Son katana entailla profondément la statue de Togashi, et se brisa en deux. Il s’écroula, gravement blessé par le coup de Takeshi.
Ce dernier se tenait au dessus de lui, et demeurait interdit, son regard allant de la statue au sabre brisé, puis au samouraï mourant, baignant déjà dans son sang, le bras droit inerte,
une entaille longue comme le bras au milieu du torse.
Takeshi poussa un long gémissement, et se mit à hurler. La pluie se mit à tomber, et il s’en fut en courant, abandonnant là le corps de Sendoshi. Le samouraï blessé vit alors
entre ses paupières mi-closes l’armure étrange du seigneur des Ise Zumi, le daimyo des Togashi. Etait-ce une illusion due à la douleur ? Toujours est-il qu’il ne voyait plus la statue de Togashi
près de celle de Shinsei.
Togashi se pencha sur lui, agité de soubresauts
incontrôlables et douloureux.
" Togashi-sama," murmura le samouraï, " L’affront est lavé. La souillure... Takeshi ne sera pas... déshonoré."
La voix de Togashi s’infiltra comme une flamme dans l’esprit du mourant.
" Takeshi se fera sepukku ce soir."
Le visage du samouraï céda à la douleur, alors qu’il perdait tout contrôle de ses émotions. Des larmes amères se mêlèrent à la pluie sur son visage.
" Cela ne peut être... Togashi-sama... Sa mort n’a pas de sens... La mienne..."
Togashi murmura :
" Si. Ta mort est dans l’ordre des choses, comme la sienne. Sendoshi meurt, Sendoshi revient. Un autre Sendoshi. Le véritable Sendoshi. Reviens, Kaeru."
Togashi porta alors ses mains à son casque terrifiant. Sendoshi sentit la vie l’abandonner. Et revenir, différente, plus ancienne, plus profonde, comme un plongeur longtemps immergé qui
remonte à la surface.
" Togashi-sama, je... je me souviens d’une vie que je n’ai pas vécu. Qu’est-ce que cette vie ? Si je dois disparaître ainsi... si ma mémoire s’éteint, et ma vie, et mon nom, que
restera-t-il de moi ?"
Alors Sendoshi vit le visage de Togashi. Et Togashi désigna silencieusement sur sa joue la marque sanglante de l’épée de Sendoshi. Le samouraï remarqua que le Dragon pleurait. A la vue
de son visage, tout s’éclaircit en lui.
" Kaeru", murmura Sendoshi " La Grenouille... Je me souviens, oui... Revenir... Kaeru."

Sendoshi rêve.
" Suis je mort ?
- Pas aujourd’hui, mais hier.
- Où suis-je ?
- Pas en ce lieu, et en nul lieu du monde.
- Ai-je donc failli à ma mission de cette vie ?
- Pas dans cette vie, mais dans une précédente."

"Qui es-tu, pèlerin ?
- Je suis Mirumoto Sendoshi.
- Mais tu es le Dragon qui... comment as-tu dit que tu t’appelais ?
- Mirumoto Sendoshi.
- Quel drôle de nom... C’est étrange, il y a un instant, on aurait dit qu’il m’était familier... Tu peux passer, pèlerin... Où vas-tu, dans ces terres inhospitalières ?
- Je vais dans un marais. Le marais du Clan de la Grenouille.
- Du quoi ? Ha ha ! Tu essaies de te payer ma tête, n’est-ce pas ? Ce clan n’existe pas !
- Je sais."

Mirumoto Sendoshi, désormais conscient de son incarnation précédente, et de la mission qui l’attendait, s’éloigna de l’homme qui avait été son premier lieutenant et avait
combattu cent fois à ses côtés, sans un regard en arrière. L’homme serait incapable de se rappeler un seul mot de cette conversation.
L’homme qu’avait été Mirumoto Sendoshi avait disparu de la mémoire du monde et des hommes.
La Grenouille était revenue.

Une goutte d’eau arracha Akemi à sa rêverie. Elle se demanda pourquoi la statue portait cette étrange cicatrice. La pluie, doucement, se mit à tomber, et Akemi se hâta de
rejoindre Sendoshi. Etrangement, elle se sentait plus calme, en paix avec elle-même. Toucher la statue lui avait-elle permis de faire la paix avec son esprit ? Avec son passé ?
"Vous savez ce que disait mon sensei lorsqu’il pleuvait
ainsi ?" demanda-t-elle au vieil homme.
Il se retourna vers elle en souriant.
"Oui."



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