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Livre des cinq anneaux

Rédemption

vendredi 28 août 2009, par Daidoji Sojuho

On ne fuit jamais assez loin et on ne se fuit jamais assez longtemps ! Car toujours vous rejoint l’inadmissible.
[Victor-Lévy Beaulieu]

Cela fait maintenant un bon quart d’heure que je suis cette troupe et le froid automnal commence à s’insinuer sous mes vêtements, glaçant mes doigts et tétanisant doucement les muscles de mon dos. Bien sûr ils ne m’ont pas remarqué, depuis qu’ils ont pénétré dans la forêt ils ne sont plus aussi attentifs. Ils savent qu’ici ils ne trouveront aucun soldat et pensent innocemment que des brigands ne s’intéresseraient pas à leur groupe.
J’émerge de mes pensées lorsqu’enfin nous atteignons les lieux que j’avais préalablement repérés. Ici, la route serpente entre deux collines boisées, l’endroit idéal pour une embuscade. Il ne reste maintenant plus qu’à attendre. Je m’arrête, aussi invisible dans la végétation que les étoiles en plein jour, et regarde cette troupe avancer, candide, dans les mailles de ce qui ne peut qu’être un piège. Des femmes et des enfants, c’est une autre caravane de réfugiés. Depuis l’attaque des gaïjins, ces étrangers venus de l’Est, nombre d’innocents fuient la zone des combats, emmenant avec eux le peu de possessions qu’il leur reste. Les soldats étant occupés à repousser les ennemis de l’Empire, ces groupes voyagent sans protection et sont donc des cibles de choix pour les détrousseurs et autres hors la loi des grands chemins.

Tandis que le froid engourdit mes sens, je me force à me rappeler pourquoi j’en suis là, pourquoi maintenant je n’ai plus le choix. Et comme à chaque fois, tout me revient en mémoire, tout mon passé au sud du Mur des Bâtisseurs.
J’ai passé les premières années de ma vie à imaginer l’autre côté du Mur.

Je me souviens encore que, à l’époque, je devais rester au Dojo d’Obsidienne, d’ailleurs chaque futur garde de Daigotsu le devait. Toute sortie nous était formellement interdite et si je m’étais fait prendre, la punition aurait été bien au-delà de ce que peut imaginer un rokugani.
On nous apprenait alors à combattre en utilisant tous les types d’armes à notre disposition et donc évidemment la souillure, le présent de notre seigneur. Je pense que c’est le paradoxe de la souillure qui m’a poussé à douter de la voie que l’on me disait d’emprunter.

Dans les plaines désertiques de l’Outremonde, la souillure est partout, elle est dans l’air que l’on respire, imprègne les grains de sable que vos pas soulèvent, flotte dans les murmures du vent et sa seule présence semble rendre l’atmosphère tangible. Ici, la souillure est à la fois notre environnement, le don du Sombre Seigneur et le symbole de notre perte à tous. Elle s’insinue en chacun d’entre nous et un simple passage dans nos landes arides suffit à en porter la marque. Et pourtant, malgré son abondance, la souillure est un présent de notre seigneur. Elle apporte une force impie et une puissance qui dépasse l’entendement aux fidèles de notre Sombre Maître. Mais la souillure est aussi un mal qui ronge le corps et corrompt l’âme, la puissance qu’elle apporte n’est que temporaire et très vite elle se développe à l’intérieur de son hôte. Les plus forts la dominent et l’utilisent jusqu’à corrompre la moindre facette de leur âme, les plus sages la contiennent et luttent contre elle jusqu’aux derniers instants tandis que les plus faibles succombent et renforcent les rangs des créatures sous son contrôle.

Comme chacun des futurs gardes d’élites je n’avais évidemment aucune famille, chez nous l’attachement est prohibé. Mes souvenirs les plus anciens sont ceux de Daigotsu Ryogo entre les mains duquel les bases de mon éducation avaient été remises, autant qu’un damné puisse en prodiguer une… Et pourtant de ce côté du Mur Ryogo est probablement la meilleure chose qui me soit arrivé. Après plusieurs années sous sa coupe, lorsque le moment de commencer réellement mon enseignement au Dojo d’Obsidienne vint, je fus le seul élève à ne pas être un animal, à savoir parler et réfléchir par moi-même, à savoir me défendre et non juste survivre… Même si cela n’était pas sa volonté je dois à Ryogo de ne pas être devenu ce à quoi on m’avait destiné.

Je ne sais pas grand-chose sur son passé, même aujourd’hui, seulement qu’il n’a pas toujours été de ce côté-ci. Ryogo est l’un des rares à qui la souillure semble laisser sa santé mentale, malgré l’apparente saturation de son corps. Certains prétendent qu’il est un des élus de notre seigneur, et plus le temps passait à ses côtés, plus j’en fus moi-même convaincu. Il avait gardé souvenir des enseignements de sa vie passée et ceci, ajouté à l’expérience acquise ici, fait de lui l’un des meilleurs bretteurs que j’aie connu, mais surtout le plus grand duelliste qu’il m’ait été permis de croiser.

Puis je fus séparé de lui et envoyé au Dojo d’Obsidienne parfaire mon entrainement. C’est une période dont je me souviens peu, seules quelques bribes me reviennent, juste suffisamment pour dire que ces années là n’ont été que violence et actes de barbarie plus infâmes et plus vils les uns que les autres. Les choses m’apparaissent aujourd’hui derrière un voile. Comme si ma mémoire cherchait à me détacher de ces horreurs.

Le fil de mes souvenirs redevient limpide et cohérent après ma sortie du dojo. Je rejoins alors l’armée du Sombre Seigneur. Le détail des batailles m’apparait encore tout à fait clairement. Nous avions pour ordres de passer le Mur des Bâtisseurs et pour autorisation de voler, violer et piller tout ce que nous croiserions. Mais le clan du Crabe défend le mur face aux hordes infernales de l’Outremonde depuis plus de mille ans, arrêtant chaque vague, jour après jour, année après année.
Les batailles aux frontières de l’Empire sont terribles, la mort omniprésente. Des créatures plus horribles, toujours plus grandes et aux crocs et griffes toujours plus acérés se jetant dans la mêlée aux côtés des gobelins, ogres et humains damnés de mon seigneur. Une vague de monstruosité arrêtée par un rempart de courage. Debout sur le Mur des Bâtisseurs, tenant une formation serrée et empêchant l’ennemi de prendre pied dans l’Empire, les samouraïs du clan de Crabe s’opposent encore et toujours, protégeant les autres clans de leur vie.

J’ai moi-même participé à quelques unes de ces attaques et encore aujourd’hui ma lame reste tachée du sang des défenseurs. Mais le Sombre Seigneur avait des projets bien plus grands pour ses troupes d’élite. Là où le Crabe arrête chaque assaut massif, il ne peut empêcher une formation restreinte de profiter du chaos pour s’infiltrer dans l’Empire. Nous fûmes donc envoyés avec pour ordre d’intercepter une escorte, celle du fils de l’empereur, et de commettre un assassinat.
A la tête d’une douzaine d’hommes surentrainés, les terres du Crabe ne furent pas si compliquées à traverser. Monter une embuscade en terrain escarpé faisait partie de nos attributions et nous étions donc prêts lorsque nous vîmes arriver le cortège. Une trentaine de samouraïs montés de la famille Seppun, les gardes impériaux, portant la livrée vert émeraude de l’empereur escortant un palanquin somptueux. Sans le moindre bruit nous fondîmes sur l’ennemi, compensant sa supériorité par l’effet de surprise. L’objectif était simple, mes hommes retiendraient les gardes pendant que j’accomplirais la mission. C’est ainsi que la mêlée s’engagea à l’avant du convoi alors que moi-même, quelques instants plus tard, attaquait à revers une arrière garde allégée. Bien sûr, à un contre trois et face à des samouraïs qui comptent parmi les meilleurs de l’Empire mes hommes n’avaient aucune chance, mais seule la mission importait. Une fois les deux gardes qui me faisaient obstacle vaincus, plus rien ne se dressaient entre moi et mon objectif. Pourtant, à peine avais-je mis les pieds dans le palanquin qu’une femme, une servante, se jetait sur moi, un tanto à la main. Sans même y penser, mes réflexes de combat prirent le dessus. J’attrapai sa main armée et d’une torsion plaquai cette jeune demoiselle contre l’une des tentures. Bien qu’elle luttât, une frêle jeune fille ne peut rien contre un bushi, un guerrier tel que moi, et c’est donc inexorablement que la lame de sa dague s’approcha de sa propre gorge. Alors qu’elle n’avait plus aucune chance, nos yeux se croisèrent, j’y lus la peur mais j’y vis surtout un reflet, celui d’un monstre, d’une créature sanguinaire, mon reflet. Je sentis alors un liquide chaud s’écouler le long de mon bras tandis que la bouche de ma victime poussait un dernier hurlement, silencieux. Je restai figé un instant, comme paralysé, sur le corps sans vie qui glissait contre la tenture. Mais dans ma tête une voix me rappela à la raison : « la mission ». Cette voix, celle du devoir, me semblait comme extérieure à moi-même, mais elle énonçait un fait, je devais finir ce que j’avais commencé. D’un coup d’œil je cherchais l’héritier et mon regard s’arrêta sur un berceau. Il me suffisait d’un pas pour être au-dessus de cette boule de chair et d’os, un petit humain n’ayant pas même vu son premier printemps. Un petit humain qui me regardait avec de grands yeux amusés, ceux là même où de nouveau je vis ce terrible reflet.
Mais cette fois le reflet ne semblait pas inéluctable. Il n’était pas moi. Il m‘apparaissait comme un choix. Comme si cette créature, pourtant si jeune, si insignifiante, put me pardonner. Comme si cette créature par son innocence et sa faiblesse me donnait un but supérieur.

Un mouvement dans les fourrés. Je secoue ma tête, renoue avec le présent et son froid mordant. Des hommes, sept comme prévu, sortent des sous bois et coupent la route au convoi des réfugiés. Moi-même je sors en même temps, arme au clair comme eux. C’est le sourire aux lèvres que je fais ces quelques pas dans les feuilles mortes, à quoi bon cacher le plaisir que j’ai à faire couler le sang, je suis né pour ça.
Dans un premiers temps ils ne me voient pas, me prenant probablement pour l’un des leurs. Je sors donc calmement tandis que le chef des brigands et quatre de ces hommes chargent dans la direction du convoi, dans ma direction. Chacun d’eux est sûr de sa victoire, ils ont donc abandonné toute prudence en se précipitant sur les réfugiés. Je note rapidement que seul le chef porte une armure et que tous sont armés de katana ou de hache de guerre. Le plus proche de moi court, katana levé et tenu à deux mains, dans une position aussi intimidante qu’inefficace. En arrivant à mon niveau il est le premier à remarquer que quelque chose cloche, que je ne suis pas avec eux. Surpris, il passe sans avoir le temps de baisser sa garde et c’est d’un geste simple que je le fauche au niveau de l’abdomen. Et c’est là que tout commence. Je sens mon katana mordre la chair, glisser de son flanc droit à son flanc gauche. L’homme pousse un hurlement terrible tandis qu’il sent ses entrailles lui échapper et emporté par son élan s’effondre dans la boue, mêlant son sang à l’eau et la terre. Alertés par les cris inattendus de leur camarade, les autres se tournent dans ma direction désarçonnés par cet imprévu. En deux enjambées je suis sur le second. Mon coup touche avant même qu’il n’ait compris la situation et ma lame passe sous son coude, ressortant à deux doigts de son visage en un craquement sinistre. Le brigand ne bouge pas d’un pouce tandis que son sang gicle, tachant nos deux kimonos, et que son bras tombe dans la boue quelques mètres plus loin, sa main serrant toujours sa hache. Ses yeux fixent le vide et son visage affiche une expression d’incrédulité, la bouche grande ouverte formant un hurlement silencieux. Lorsque mon attention se reporte vers les trois autres, le brigand s’effondre, d’abord à genoux puis face contre terre.
Mon apparition semble avoir jeté un froid et le regard des trois autres bandits va successivement du bras tranché à l’omoplate saillante autour de laquelle se forme une flaque pourpre, à leur camarade encore animé de spasme dont les intestins sont répandus devant lui sur le sol pour finir sur moi campé sur mes deux jambes en position de combat, mon katana et mes avant bras ruisselants du sang poisseux de mes victimes. La scène ne dure que quelques millièmes de seconde mais je me délecte de la peur que je lis dans les yeux de ces hommes. Mon plaisir est arrêté par un sifflement et une flèche qui se plante à deux bons mètres de moi. Comment ai-je pu oublier qu’ils étaient sept. Un second sifflement et cette fois je ressens une vive douleur à la cuisse. Profitant de ma déconcentration et encouragé par ce moment de faiblesse, les trois bushis se jettent sur moi, bras armés. Laissant agir mes réflexes je lève ma lame, la pointe traçant une courbe mortelle vers le visage du premier adversaire et me propulse de ma jambe valide entre lui et mes autres opposants. Je sens vaguement mon arme rencontrer une résistance mais j’entends le bruit familier de la chair tranchée et du sang qui se fraye un chemin vers l’extérieur. J’aperçois à peine l’un des bandits porter les mains à son visage ensanglanté et son nez tailladé et je dois me baisser et me jeter en avant pour éviter un coup. Je me retrouve donc, après une roulade, plein de boue et de sang derrière le chef du groupe. Avant qu’il n’ait le temps de se retourner je lui assène un coup derrière les cuisses, là où l’armure fait défaut, tranchant les muscles jusqu’à l’os. Un flot de sang s’échappe de la plaie tandis que la victime s’effondre au sol dans un hurlement. Je me tourne alors vers les deux archers, m’attendant à devoir esquiver la seconde volée, mais ceux-ci sont en train de fuir à toutes jambes. Leur camarade, le dernier survivant, fait de même, courant dans la forêt pour sauver sa vie. Cette fois-ci ma blessure me force à les épargner, mais je les retrouverai plus tard. Il ne reste plus qu’un dernier détail à régler. Je me penche auprès de chacun des corps et sors mon tanto. Cette fois, aucun d’eux n’est même en état de me supplier avant que je lui tranche la gorge avec ma dague. Je suis presque déçu.

Lorsque mon attention quitte le combat, je remarque qu’il a commencé à pleuvoir. Se mêlant à l’eau et à la boue, le sang s’est répandu partout et le sol est rouge à vingt mètres à la ronde. Moi même j’en suis trempé, ma barbe collée contre mon visage. Je m’intéresse ensuite à ma blessure. Superficielle. La flèche a touché le muscle sans le percer, restant fichée dans la peau. Je l’arrache d’un coup sec, sachant que la plaie aussi mauvaise soit-elle sera refermée d’ici deux jours : la souillure a des avantages.
Enfin je me tourne vers le convoi. Ils n’ont cessé de crier pendant le combat, mais maintenant un silence de mort règne sur la forêt. Je les vois qui m’observent. Leurs regards commencent sur ma blessure, remontent le long de mon kimono dont le brun original disparait sous des traces de boue rougie, se poursuivent sur mon katana et mon tanto que j’ai toujours en main et qui dégoulinent d’un sang visqueux pour terminer sur mon visage. Je sens comme un mouvement de recul lorsqu’ils aperçoivent la marque. La souillure m’a laissé des traces visibles de corruption, de la base de mon cou, jusque sur le côté droit de mon visage, recouvrant ma joue et en partie ma bouche. La moitié de mon visage est calcinée. La chair apparait comme brûlée récemment, de la couleur rose des muscles mais semblant avoir fondu, coulé le long de la blessure. Là je n’ai aucune pilosité, ce qui tranche avec la barbe de la partie saine de mon visage. Pour finir, ils aperçoivent mes yeux, mes pupilles blanches, non du blanc pur de la neige mais de celui spectral des esprits.

Plus je les regarde et plus je sens la peur monter en eux. Pour eux je ne vaux probablement pas mieux que ceux dont je les ai sauvés. Et ils ont raison. Je vais faire demi tour, m’en aller comme je suis venu, lorsqu’une des femmes s’avance. Elle vient jusqu’à moi et je ne bouge pas, je reste figé. Elle s’arrête quelques centimètres devant moi, ses yeux dans les miens. Je sens ses mains prendre les miennes, je lâche mes armes. C’est alors qu’elle commence à pleurer, me remerciant d’avoir sauvé son fils, de l’avoir sauvée, des les avoir tous sauvés. Et alors tous viennent vers moi, m’entourant et me remerciant, un gamin venant même se serrer contre ma jambe. Ils me sont reconnaissants.
Plus tard, on me demande mon nom bien sûr, mais comme toujours je réponds que qui que je sois, cela n’a pas d’importance, seul importe ce que je fais. Pourtant qui je suis a de l’importance, qui je suis définit tout. Je suis Daigotsu Taki, je suis un monstre et mon âme est promise aux enfers, à Jigoku, rien ne pourra jamais racheter les crimes, les horreurs, que j’ai commis mais je passerai le reste de ma vie à chercher la rédemption.



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