Notre avion continue sa descente et prend de la vitesse. Sophie ne peut détacher son regard de l’aile noire qui achève son demi-tour et se lance à notre poursuite. Soudain son moteur donne des signes de défaillance. La longue traînée blanche s’entrecoupe, l’appareil s’éloigne inéluctablement de sa trajectoire et entame une descente imprévue. Tibbets ramène l’Enola Gay à son altitude optimale et rectifie notre direction tandis que tous les regards sont fixés sur l’appareil en perdition. Duzenbury se penche vers Ernest.
- Voilà, une petite panne de carburant. Rien de plus facile. C’est à vous de jouer maintenant.
Pour nous trois (nous quatre si l’Aphram qui s’est servi de Duzenbury est toujours là) l’attente est difficile à gérer. Pas la moindre envie de discuter avec le reste de l’équipage et j’en viens à envier Sophie isolée à l’arrière de l’appareil, sans aucune conversation futile à ses côtés. Les côtes japonaises sont enfin en vue lorsque je fais part de ma décision à mes deux compagnons d’aventure, ou devrais-je dire aujourd’hui, de mésaventures.
- Je vais essayer de lâcher la bombe loin du centre-ville, ainsi nous pourrons sûrement diminuer le nombre des victimes. Les dégâts devraient être suffisamment importants pour que les décisions ultérieures soient respectées.
Et puis la seconde bombe sera probablement lancée dans trois jours, ajoute Sophie.
Si seulement le Japon décidait de capituler après cette première bombe ! espère Ernest.
Mais va savoir si parmi les japonais qui survivraient il n’y aurait pas quelque monstre qui conduirait le monde à sa perte.
Là on ne le saura jamais, dis-je. Peut-être qu’en sauvant quelques milliers d’habitants d’Hiroshima je sauve également ce monstre. Tant pis, Qui vivra verra dit-on.
Les trois avions qui nous ont précédés confirment la bonne visibilité aux abords de la ville cible et l’Enola Gay se dirige maintenant droit vers Hiroshima qui nous apparaît peu après huit heures. Ces dernières minutes sont les pires de toute mon existence. Rien dans ce que j’ai pu vivre auparavant ne m’a préparé à un tel acte : tuer des milliers d’innocents. "C’est la guerre" légitimeront les plus endurcis, mais une telle "guerre" peut-elle se justifier ?
Le centre de la ville est en vue, j’attends un peu, encore un peu... puis estimant que la bombe ira s’écraser dans la banlieue j’enclenche le tir. L’avion fait un rapide virage sur l’aile pour éviter le souffle. Quelques dizaines de secondes interminables plus tard c’est l’explosion, plusieurs centaines de mètres au dessus du sol. Tandis que le champignon s’élève dans le ciel bleu limpide, le bourdonnement des quatre moteurs s’estompe et la tension palpable du cockpit fait place au calme de la cantine du Centre.
Devant moi une tasse de café et deux chocolats. Plus loin un homme mange un hamburger.
- Pas de retour chez nous, conclut Sophie.
non toujours pas, mais si nous avons sauvé des vies je ne le regrette pas vraiment, dit Ernest.
J’évite de leur faire part de mes pensées. Sauver des inconnus morts il y a si longtemps... nous n’auront peut-être plus jamais l’occasion de regagner notre monde. Après tout il suffisait de contrecarrer les actes de cet Ironcess, pas de jouer aux héros !
- Je vais voir si nous devons nous attendre à de grands changements. Je me dirige vers la bibliothèque où je dégotte un manuel d’histoire. Les événements qui ont suivi le bombardement d’Hiroshima me semblent conformes à la réalité. Le 8 août la Russie entre en guerre, le 9 août "Fat Man" anéantit Nagasaki et le Japon capitule. Résultat de la mission : quelques milliers de morts en moins... cela valait le coup quand même... peut-être.
Morose, je regagne ma chambre dans l’intention de consigner tous ces événements. Dans le couloir deux hommes décollent maladroitement une affiche blanche où tranchent trois lettres rouges agressives : MLM. MLM ?
A suivre...



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