SDEN - Site de jeu de role
Accueil > Pendragon > Inspirations > Nouvelles > Pour l’honneur de la famille
Contribuer

Pendragon

Pour l’honneur de la famille

Auteur : L’équipe du SDEN

vendredi 23 juin 2006, par darkbaron

Par delà les longues plaines brumeuses du Styx, Jehan regardait avec tristesse son pays disparaître sous les brumes d’Avalon. Sa gorge se serra, il regarda une dernière fois par delà les lambeaux de brouillard, qui s’accrochaient à une branche, un pic, un écueil terrible, dans les profondeurs de l’amertume. Il baissa son heaume glacé, et d’un geste lent il lança son cheval au galop, sur la piste escarpée et luisante de son destin. Dans ses yeux trop jeunes encore, se mêlaient des larmes de peine, et des larmes de joie : l’Aventure, depuis le temps qu’il souhaitait partir. Et lorsque son maître d’armes lui avait dit qu’il ne pouvait plus rien lui apprendre, qu’elle ne fut pas sa joie. !

Le froid réveilla Jehan, qui chevauchait depuis plusieurs heures sur son cheval, s’éloignant au sud de Sarum. Le destrier noir courrait sur l’apique, qui dominait la luxuriante forêt de Morgane, que beaucoup redoutaient. Monde

des faees, Jehan en avait peur, secrètement, territoire des loups et des légendes. Jehan songeait à sa mère, qui dans une étreinte passionnée lui avait souhaité le bon voyage. Son père, le Duc Guincan lui-même s’était levé, et comme un vieillard fatigué, lui avait passé le relais, lui remettant l’épée devant la foule des grands jours. Il gravait chacun de ces instants dans sa mémoire serrant dans son gantelet noir, le mouchoir de Béhandre sa bien aimée.

Au loin, vers l’Orient, une pâle lueur irisait le ciel donnant au ciel une large tenture pourpre et violine. Il devait s’acquitter de sa première mission, qui était de retrouver Machius, un ermite, qui habitait dans la forêt de Morgane, afin qu’il lui remette, en échange d’une lettre de son père, le terrible secret de sa famille, source de ses futures quêtes, et guide de sa future vie aventureuse. Il devait y aller seul, car Machius ne se montrait qu’à celui qui devait le trouver, et personne ne devait savoir qui il était.

Jehan sauta de cheval, le chemin rocailleux escarpé devenait difficile pour sa monture. Il le guida sur la sente rongée par les halières, qui plongeait vers la terrible forêt. Plus il s’en approchait, plus l’étreinte de cette masse végétale lui semblait impressionnante. Là bas, au loin, la lumière de l’aube perçait les voiles de brumes, mais déjà Jehan savait qu’il ne verrait pas le soleil sous l’épaisse frondaison.

Les bruits insolites se faisaient plus forts, plus oppressant, le cernant de toutes parts. Il ne pouvait chevaucher, les larges branches lui cinglaient le visage, tombant presque au sol comme un terrible mur végétal. Les arbres tordus, semblaient fantomatiques dans cette pâle lueur de sous bois. Leurs branches ressemblaient à des bras puissants et menaçants. De sinistres craquements rythmaient la progression difficile de Jehan, comme si une créature terrifiante le suivait à quelques pas. Il se retenait de ne pas fuir, se retournant souvent, son souffle était court, et l’anxiété de son cheval lui faisait encore plus peur. Il marchait depuis plus de deux heures sous la canopée. Il n’y avait plus de chants d’oiseaux, seul le bruit des ondes de brise qui se laissaient piéger par les basses branches parvenait à ses oreilles, engourdies par le contact du métal de son heaume. Au dehors il devait faire un beau soleil, et ces derniers jours de septembre n’avaient pas été aussi chauds depuis plus de vingt ans. De larges barres de lumières tranchaient le sous bois, en une multitude de faisceaux parfaitement parallèles. Il ne parvenait pas à marcher discrètement dans cet univers hostile, et cela ne faisait que rajouter à son trouble.

Soudain il tressaillit. A quelques mètres de lui, il vit une clairière partiellement déboisée. La lumière étant moins tamisée par les feuilles, il semblait se dégager de celle ci comme une atmosphère de quiétude et d’apaisement. Surpris, il s’arrêta. Dans la clarté mouvante de cette aire dégagée, un magnifique cerf semblait l’attendre. Jehan avait fait bien des chasses avec son père. Il lui avait été donné de voir des cervidés à maintes reprises, et même une fois un cerf de plus de mille livres, avec une ramure à douze cors. Mais là, cette bête était si puissante, ses bois semblaient infinis, terriblement impressionnant. Il chercha la garde de son épée, plus pour se rassurer que pour s’en servir. Son arc, accroché dans son dos lui était inutile. Il se surprit néanmoins à continuer d’avancer. Il avait instinctivement lâché les rennes de son cheval, qui semblait, lui aussi, captivé par cette apparition. Autour d’eux un silence impressionnant s’était fait. Il lui restait quatre pas à faire avant d’atteindre la clairière. Jehan avala avec difficulté, puis avança d’un pas. Alors dans un mouvement altier, d’une prodigieuse rapidité, le grand cerf se retourna et avança lentement, traversant la clairière et s’éloignant de Jehan. C’est alors que la malice d’un souffle de brise déplaça une branche au-dessus de la scène, et que le rayon de soleil frappa la croupe de la bête. Jehan fut aveuglé par l’éclat d’une pièce de flèche rivée au plus profond du dos de ce cerf. Les poils usés tout autour de l’impact, témoignaient de la terrible obstination avec laquelle il essayait de se débarrasser de ce projectile. La plaie semblait vilaine, et suintait. N’importe quelle bête aurait eu la croupe brisée par cet impact, mais le grand cerf, quant à lui, ne semblait nullement incommodé par cette plaie pour son déplacement.

Poussé par sa jeunesse, et par sa compassion naïve, Jehan emboîta le pas à cet être extraordinaire, et dès qu’il fut dans la clairière, une onde de chaleur le réchauffa. Il n’avait toujours pas repris les rennes. Le grand animal avançait lentement, et atteignait déjà l’orée de la clairière. A la limite de la forêt, le cerf s’arrêta à nouveau. Ragaillardi, Jehan avança vers lui. Il tendit la main en avant, paume vers le ciel. Le gantelet noir semblait irréel au bout de son bras. L’animal se retourna. Son regard était d’un bleu si clair qu’il en paraissait blanc. De près la bête était encore plus impressionnante. Jehan avança encore la main, et, lorsqu’elle toucha la croupe du cerf, une onde subite parcouru la peau de la bête.

- " Ne bouge pas, je viens en ami, je vais t’enlever cette flèche qui gangrène tes chairs " Joignant le geste à la parole, Jehan referma son gantelet sur la pièce de fer, et tira doucement. Du sang refluait de la blessure en un mince filet qui courrait sur la cuisse du grand mâle. Celui ci ferma les yeux, soulagé peut être. Le sang coulait le long de la patte du cerf. Enfin la totalité de la pointe de la flèche sortit de la plaie. Le sang toucha le sol au même instant, et chaque goutte donnait naissance à une fleur aux pétales d’un blanc immaculé. Puis, Jehan vit clairement les chairs meurtries se refermer, et les lèvres de la blessure se rejoindre et cicatriser en un instant.

- " Ainsi te voilà, Jehan ! Il est temps que tu saches comment réparer les œuvres néfastes de tes ancêtres. Te voilà désigné pour accomplir une longue quête. Et à l’image des soins que tu viens de donner à cette bête, tu passeras ta vie entière à réparer les erreurs et les ravages des armes de tes semblables ".

Lentement Jehan se retourna en direction de la voix chevrotante, mal assurée et usée qui venait de l’apostropher. Il vit un vieil homme, dans un vieux manteau noir, les cheveux blancs hirsutes et la barbe blanche en bataille, qui le regardait avec des yeux d’un bleu étrange, un bleu presque blanc !

Je me nomme Gaïus, du moins était-ce mon nom avant que je ne rencontre la famille d’Astralgan et son chef de file de l’époque Llear. Je me souviens avoir traversé monts et mers à ces côtés, reniant peu à peu ma vision latine du monde pour celle plus mystérieuse mais aussi plus audacieuse de ce peuple paganiste que sont les Celtes de Petite Bretagne.

Nos chemins nous conduisirent au-delà du mur d’Hadrien, en territoire picte, dans le monde des géants, puis vers le pays du Valhala où les hommes sont des guerriers fous mais aussi des artistes accomplis. De ces voyages, Llear gagna l’amour d’une femme viking nommée Deirdre (danger en Gaélique), fille de scalde et elle-même scalde et femme médecin, mais aussi au-delà de tout trésor affectif, ce qu’il considérait comme étant un élément de la famille des d’Astralgan : une épée à la fois longue et légère, robuste et effilée, œuvre d’un maître forgeron picte dont le métal issu d’une météorite donné une sorte d’aura à la lame, un léger halo bleuté très peu perceptible si ce n’est pendant les périodes de grand soleil. Un nom lui fut donné : Claymore.

Le temps vint au repos du guerrier, le château de Brocéliande demeure des d’Astralgan reprit les joies et les rires de cette époque en un hymne au bonheur. Celui-ci fut complété par la naissance de Cygnus, enfant unique et légitime de Llear. Malheureusement, ce bonheur devait être de courte durée : Deirdre ne se remit pas totalement de son accouchement, et fut bientôt emportée par une hémorragie consécutive à celle-ci. Ses derniers mots furent une sorte de prière, un oracle dit à Llear qui se morfondait de perdre l’amour de sa vie : "Tu n’auras pas à me pleurer longtemps, car je vois la hache te ramener à moi, épargnant notre fils appelé à servir deux grands rois des mondes physiques et oniriques. Malheureusement pour lui, aucune femme de notre monde ne saura lui ouvrir le cœur vers des sentiments profonds. Il ne sera l’homme que d’une seule femme, et cette femme ne sera pas de notre monde...". Ainsi mourut Deirdre, grand et unique amour de Llear.

Llear n’eut pas le temps de pleurer sa femme, il comprit que la prédiction de sa femme était vérité. Il me demanda de l’aider, chose que je pouvais refuser, lui qui m’avait offert son amitié malgré mon passé de légionnaire romain. Son amitié me touchait, je ne pouvais rien lui refuser. Il me demanda d’emmener Cygnus loin de Brocéliande, jusqu’à sa majorité, de l’éduquer dans les préceptes des d’Astralgan et dans faire un véritable chevalier. Je devais partir rapidement, l’oracle de Deirdre se faisant de plus en plus sentir.

Il ne fallut pas deux jours pour apprendre après, mon départ du château de Brocéliande, les tragiques événements qui s’y déroulèrent. Le propre frère de Llear (même s’il n’était qu’un bâtard reconnu) attaqua le château avec l’aide d’une cohorte de légionnaires qu’il avait gagné à sa cause en se mettant du coté de Rome. L’histoire veut que Llear meure d’un coup de hache en pleine poitrine, et qu’avant de s’écrouler, il asséna un tel coup à son félon de frère que celui-ci en eut la main tranchée (ironie du sort puisque le blason de celui-ci était sur fond de sang une main dextre tranchée couleur de sable brandissant le poing).

Avec Cygnus encore enfant, je m’installais à Camelot et y fis office de scribe et de maître d’arme pendant des années. L’amitié qui lié Llear à Uther Pendragon fit beaucoup pour la survie de Cygnus qui put jouir d’une éducation et d’un confort que lui envient encore certains jeunes pages. Sa rencontre avec Sir Aëron, son apprentissage du métier de chevalier, son adoubement et la remise de Claymore furent autant de joies pour moi que pour Cygnus. Au bout de temps d’années, notre amitié s’est consolidé au point de nous sentir proche parent. Ce qui advint de lui par la suite et de l’oracle de Deirdre est bien sur une autre histoire... Car un jour il rencontra Messire Jehan, dans la sombre foret de Morgane.

Quand il rencontra Jehan pour la première fois, Sire Cygnus pensa tout naturellement avoir à faire à un chevalier faërique. Il faut dire que les apparences s’y prêtaient : malgré l’épaisseur de la forêt et les branches qui fouettaient son armure et le poitrail de son destrier noir, Jehan était droit sur son cheval, entouré d’une aura de grandeur. La forêt s’ouvrait devant lui, il était comme un roi. Il passa tout près de Sire Cygnus sans sembler le remarquer, et ce ne fut que lorsque ce dernier l’eut hélé pour la troisième fois que le cavalier se retourna et arrêta son cheval. Cygnus réalisa alors son erreur : il s’agissait d’un simple chevalier, certes de bonne allure, mais il en fut un peu déçu. L’étrange aura avait disparu, comme si son intervention avait mis fin à quelque magie.

Ils se présentèrent l’un à l’autre et, leurs familles n’ayant nulle discorde entre elles, décidèrent de faire route ensemble. Cygnus était perdu dans ces bois et ne demandait pas mieux que d’en sortir, sachant quels maléfices régnaient en ces lieux. Il était intrigué par l’allure qu’avait Jehan lors de leur rencontre et remarquait que ce dernier était souvent pensif. Il brûlait de le questionner mais, bien que son aîné et de plus haut rang, n’osait pas se montrer indiscret et attendait donc que son compagnon se confia de lui-même. Ce moment ne tarda pas trop car peu après Jehan se mît à parler, éprouvant le besoin de narrer son étrange rencontre avec l’ermite Machius.

Quelques heures plus tôt il se trouvait face au vieil homme, dont l’âge avait usé le corps mais pas le cœur, dont nul ayant croisé le regard ne pouvait mettre en doute l’ardeur. Son apparence semblait le résultat d’une errance qui l’avait tenu éloigné de toute société durant des années, mais il n’avait rien d’un misérable ou d’un fou. Puisant l’inspiration dans le flot des souvenirs, le vieil homme avait pris la parole :

- " Machius est mon nom, et je t’attendais. Par l’épreuve du cerf et par ton acte généreux tu viens de prouver ta valeur, et j’ai bon espoir que tu sois celui qui redonnera l’éclat au blason de ta famille, terni par une triste et vieille histoire. Sache-le, ton sang est noble et tes pairs sont courtois, mais une faute entache votre honneur. Jadis, le père de ton grand-père, Uren, dans l’ardeur de sa jeunesse, donna la chasse à une biche et la transperça de sa lance. Ce qu’il vit alors lui fit grand peur, et il s’en retourna prestement craignant quelque diablerie. Car ce qu’il venait de tuer n’était pas une biche mais une jeune fille, la plus belle qui soit, vêtue d’une peau de bête. Aujourd’hui encore elle sommeille quelque part au plus profond d’une forêt en attendant que celui qui l’a blessée à mort vienne retirer son arme. Elle n’est pas morte car elle appartient à la race des faëes, et son destin n’est pas de périr ainsi. Uren repose à présent dans la tombe, et c’est à ses descendants qu’incombe la tâche de retirer la lance pour libérer la belle et laisser son destin s’accomplir. "

Tombant à genou, Jehan avait présenté la lettre de son père, l’ermite la parcouru avant de hocher la tête. Le jeune homme avait alors pris la parole :

* " Messire, s’il vous plaît de me donner davantage de détails je me mettrai aussitôt en quête afin de libérer la douce créature, et je n’aurai de repos tant que la lance n’aura pas été retirée.

- " J’apprécie tes paroles, jeune chevalier, elles réchauffent le cœur. Il te faut avant tout repartir sur les traces de ton ancêtre, qui fût un chasseur émérite et traqua le gibier sur bien des terres. Une seule fois il revint les mains vides, sortant de la forêt de Campacorentin : c’est là qu’il jeta la lance fatidique et c’est là que tu dois chercher. L’endroit est un lieu magique que protègent les faëries, pour que celle qui y sommeille soit à l’abri des atteintes de ce monde. Il est dit que celui qui doit retirer la lance pourra passer les épreuves. Remonte le cours de l’Avon et pénètre dans la forêt, cherche le Chevalier des Saules qui t’indiquera le chemin à suivre si tu le vaincs en duel. "

Ce qui s’était passé ensuite dans la clairière, Jehan s’en souvenait comme on se souvient d’un rêve. Il revoyait l’étrange scène, réalisant combien la magie s’était trouvée présente lors de ces quelques instants. Restant agenouillé, il avait sorti l’épée de son père et l’avait tenue dressée contre son front baissé puis contre son cœur, et s’était entendu prononcer cet étrange serment, comme s’il récitait une leçon longtemps apprise :

- " Par la bravoure et par l’épée "

Les rayons de soleil avaient semblé s’agrandir dans la clairière et venir toucher le vieillard, tout nimbé de lumière, l’acier de ses yeux plus perçant que jamais.

- " pour mon père et pour mon fils "

Le vent s’était levé et les grands arbres faisaient entendre le bruit de leurs feuilles.

- " pour que revive la douce biche "

La présence de son destrier s’était rapprochée, ses lourds sabots faisant résonner l’humus de la clairière.

- " j’accomplirai cette quête et la mènerai à bien, sur mon honneur de chevalier ".

Quand il s’était relevé, son cheval attendait à ses côtés. Il l’avait enfourché et, après un profond salut adressé au vieillard, avait repris sa route, ignorant le rempart de la forêt.

A son tour Cygnus resta pensif pendant le reste de la journée. Pour lui tout avait une signification, et sa rencontre avec le jeune Sire Jehan lui donnait matière à réflexion. Gaïus lui avait parlé de ses défunts parents, et il brûlait de pouvoir donner un sens aux paroles de l’oracle. La dame de son cœur serait d’un autre monde, or le seul autre monde dont il ait entendu parler était le monde des faëes, et c’est pour le trouver qu’il avait affronté les périls de la forêt de Morgane. Il n’y avait trouvé que des peurs et de sombres présages, ainsi que des loups peu téméraires : l’hiver était encore loin et ils n’étaient pas encore poussés par la faim.

Finalement il s’était perdu, et sa rencontre avec Jehan avait été providentielle, bien que ce dernier n’ait au mieux qu’une idée approximative de la direction à suivre. Il bénéficiait d’un don héréditaire pour la chasse et parvenait à se repérer, essayant de se diriger vers le Nord-Est, en direction du Somerset. Outres la sympathie qu’il éprouvait pour le jeune chevalier et le don de ce dernier, Cygnus était poussé à l’accompagner parce qu’une partie de l’oracle trouvait un écho dans son récit : la jeune faëe pouvait être cette femme d’un autre monde qui éclairerait son cœur, et pour rien au monde il ne voulait manquer de s’en assurer.

La route n’était pas bien longue, mais elle passait par la forêt de Morgane et n’était pas tracée comme une voie romaine. Aucun des deux chevaliers n’ignorait que de nombreux dangers les guettaient mais tous deux avaient trouvé un but propre qui transcendait la peur, la fatigue et la résignation. A eux deux ils étaient prêts à affronter les sortilèges et les monstres, et gare à quiconque se dresserait sur leur chemin pour les arrêter. Autant dire que dès ce moment ils furent bons compagnons.

Le sommeil de Cygnus avait été animé de rêves étranges dans lesquels se côtoyaient sorcières, faëries, vieux ermites, cerfs et biches. La rosée imprégnant ses chausses acheva de le réveiller. Ouvrant les yeux il put confirmer ce que son odorat lui avait indiqué : Jehan, déjà armé, ravivait les braises du feu de la veille au-dessus desquelles était embroché un lapin dont les chairs commençaient à rôtir. Les muscles encore engourdis par cette nuit à même le sol, Cygnus se redressa, s’étira puis s’adressa à son énergique compagnon.

" Bonjour Messire, j’ai grand plaisir à vous voir si alerte au lever du jour, je vous vois prêt pour en découdre avec la forêt tout entière s’il le fallait ! "

" C’est que l’Aventure requiert des aventuriers qu’ils soient toujours prêts ! Mon cher Cygnus, il y a une damoiselle qui n’attend que notre bravoure pour être libérée de sa malédiction. Ne sentez-vous pas l’impatience vous pousser à partir au galop vers elle ? "

" Bien sûr, mais auparavant laissez-moi humer le délicieux fumet du déjeuner dont vous êtes l’artisan. "

Une fois repus et armés, les deux chevaliers remontèrent le cours de la rivière, menant leurs montures par la bride. Les rives de l’Avon, bien qu’étroitement bordées par les fougères et les arbustes, étaient suffisamment praticables et c’est bien avant que midi sonne au clocher de Sarum qu’ils parvinrent au sortir de la forêt de Morgane. C’est donc à cheval qu’ils purent alors poursuivre leur périple. Jehan, qui apparemment ne savait rester silencieux plus d’une demi-heure, essayant sans cesse de prévoir ce que serait le lendemain. Le Chevalier des Saules, ce nom lui paraissait étrange, aussi il le décrivit une bonne vingtaine de fois de façons différentes, imaginant à chaque fois une nouvelle manière de le vaincre en duel. Car si Jehan ne savait pas à quoi ressemblait ce chevalier, il avait néanmoins la certitude qu’il sortirait victorieux du duel qui les opposerait. Cygnus, quant à lui, dévoila à sont jeune compagnon une partie de son passé et de ses aventures. Il ne confiât cependant pas à Jehan l’oracle énoncé par sa mère, craignant que le simple fait de l’énoncer de nouveau puisse influer sur le cours des évènements à venir.

L’inactivité pesait aux deux compagnons, ils auraient voulu croiser le fer avec des bandits de grands chemins ou mieux, avec quelque chevalier félon. Mais leur traversée de la plaine de Salisbury fut calme et paisible. Ils longeaient la rivière, la forêt de Morgane toujours visible sur leur horizon gauche. Passé la bourgade de Wilton, où ils purent faire nettoyer leurs armes et armures, ils continuèrent de remonter le cours d’eau, choisissant, à l’occasion, de longer le bras le plus large. Ils chevauchèrent ainsi durant deux jours, ne rencontrant que quelques bergers et paysans. Au soir du deuxième jour ils croisèrent le campement d’une damoiselle et de son frère, un fier chevalier. La jeune femme, se faisant leur amie, leur rapporta qu’elle avait ouï dire que la source de la rivière qu’ils remontaient était le plus charmant des lacs, aux rives bordées de saules et de bouleaux, arbres dont les branches courbaient sous le poids des centaines d’oiseaux qui s’y rassemblaient. Mais le malheur, leur apprit-elle, est qu’un chevalier défend à quiconque le droit de se reposer en ce lieu, pourtant si serein. Reprenant espoir de ces paroles, Jehan et Cygnus, après avoir mille fois remercié la damoiselle ainsi que son frère, reprirent leur chemin avec empressement, désireux de rompre enfin la monotonie de leur quête.

Ils parvinrent le lendemain à la source de la rivière. Toute la journée ils avaient voyagé au travers d’une forêt de plus en plus dense, et maintenant, hébétés par le contraste, ils se noyaient dans la quiétude du lieu. Le lac ne dépassait guère cinquante pas dans sa plus grande largeur, son eau était limpide et projetait mille reflets. Des dizaines de saules pleureurs arquaient leurs frêles branches au-dessus de l’onde claire. Leurs feuillages paraissaient multicolores tant il y avait d’oiseaux à y chanter, et à leur pied le sol était tapissé d’une herbe courte et douce. La brise portait aux narines le parfum des fleurs étranges et colorées dont les tiges plongeaient dans l’eau du lac. Après un long moment de ravissement, Jehan et Cygnus se remémorèrent la raison de leur présence en cet endroit.

" Dis-moi Cygnus, si ceci est bien le lieu dont la pucelle nous a révélé l’existence, ne devrait-on pas déjà être aux prises avec ce Chevalier des Saules ? "

" Ceci ne peut qu’être la source défendue par ce Chevalier des Saules, c’est étrange que l’endroit soit désert. "

" Qu’avons nous fait pour vivre ainsi dans l’inaction ? A la cour de mon père les chevaliers n’avaient de cesse de conter leurs exploits. Leurs errances étaient peuplées de moult duels, brigands, dragons et autres créatures fabuleuses. Ces chevaliers prisaient le repos de la cour, sachant qu’au dehors les attendait une vie trépidante et périlleuse. Et nous, nous voilà depuis bientôt une semaine sans tirer notre épée, si ce n’est que pour quelques ronces qui encombraient notre chemin. Où sont les combats, les poursuites effrénées, les énigmes, les pièges insurmontables ou bien suis-je peut-être condamné à laver l’honneur de mon sang en usant ma selle et mes chausses ? "

" Du calme, mon jeune ami, prenons patience et cherchons en ces lieux le repos qui, si nous en croyons la pucelle qui hier nous indiquât le chemin, ne saurait nous être accordé. "

" Pardonnez mon humeur, Messire Cygnus, mais il est vrai que je croyais l’aventure plus aventureuse. "

Les deux chevaliers s’installèrent donc près du rivage, leurs chevaux paissant l’herbe généreuse. Ils ne firent pas de feu, l’air était doux, si doux et si tranquille qu’ils finirent même par s’endormir, trop heureux de pouvoir reprendre des forces après une journée de chevauchée à travers le fouillis de la végétation sylvestre.

Cygnus fut le premier à s’éveiller, soudain conscient du renaclement des chevaux. Il scruta l’obscurité de la forêt, cherchant entre les troncs la raison de la nervosité de leurs montures. Un bref mouvement entre deux saules attira son attention, il y avait là une silhouette, immobile. Jehan se redressa, chassant de son esprit l’engourdissement du sommeil. La silhouette avança vers eux, ne produisant qu’un léger bruissement d’herbes et de feuilles. Jehan et Cygnus étaient maintenant debout, côtes à côtes, tenant chacun leur épée bien serrée à la main. Lorsque la silhouette quitta le couvert des saules pour pénétrer la clarté lunaire de la clairière, les deux chevaliers purent contempler un homme portant une barbe foisonnante, mesurant près de six pieds de haut, vêtu d’une armure imposante aux reflets étranges et armé d’une épée gigantesque dont le fil luisait d’un éclat sauvage.

" Bonsoir Messire, lâcha Jehan d’une voix qui trahissait sa nervosité, je me nomme Sir Jehan et voici mon compagnon Sir Cygnus, qui êtes vous donc, vous qui troublez le repos de deux chevaliers éreintés par une quête sans fin ? "

" Des Saules je suis le Chevalier, jeune Sir Jehan, quant à votre repos je ne saurais le tolérer plus longtemps en ses lieux que je protège. L’un de vous devra donc m’affronter, s’il perd vous resterez ici à jamais, baignant le bout de vos branches dans le reflet de la Lune, si je suis vaincu, je vous indiquerai le chemin le plus cours pour arriver à votre destination, quelle qu’elle soit. "

Le Chevalier des Saules se mit alors en garde, attendant de savoir qui serait son adversaire. Jehan et Cygnus échangèrent un regard, puis Cygnus baissa sa garde, remettant sa destinée entre les mains de son ami. Jehan s’avança d’un pas, son épée levée en signe de défi.

" Nous combattrons jusqu’au premier sang " ajouta simplement le Chevalier des Saules, le regard désormais rivé sur Jehan, comme s’il avait d’un coup effacé Cygnus de la surface du monde. Ce dernier recula de quelques pas pour laisser le champ libre aux combattants.

Le Chevalier des Saules restait en garde, figé tel une statue imposante et massive. Les rayons de lunes semblaient s’accrocher sur son armure, l’entourant d’un halo pâle et lui donnant un aspect quasi irréel. Il tenait fermement sa lourde épée sans frémir, comme si elle ne pesait guère plus qu’une plume. Jehan, quant à lui, semblait si frêle à côté de ce géant qui le dépassait d’une bonne tête. Sa garde, bien que légèrement trop haute, démontrait d’une certaine maîtrise de l’art du combat.

Le temps paraissait figé, les deux combattants s’observant silencieusement sans un geste. Ces quelques secondes semblaient durer une éternité.

Soudain, une légère brise se leva et vint redonner vie à ce tableau magnifique. Jehan poussa un cri puissant pour déstabiliser son adversaire autant que pour se donner du courage. Il fit décrire rapidement un arc de cercle à son épée pour venir frapper le Chevalier sur le flanc droit. Celui-ci, ne semblant pas surpris, para le coup d’un geste souple, balayant la lame de Jehan loin de lui.

Jehan assénait son adversaire de coups puissants et variés sans relâche, avançant régulièrement, mais le Chevalier des Saules les parait sans trop de difficulté, reculant lentement vers le rivage du petit lac sans être gêné par les quelques pierres qui saillaient du sol. Plus il avançait et plus Jehan semblait confiant dans ses coups, même s’ils ne portaient que rarement et n’avaient qu’à peine entamé l’étincelante armure de son adversaire. Il plaça même quelques bottes audacieuses qui firent mouche mais sans blesser son adversaire.

Cependant cette confiance trop grande et l’audace du jeune combattant l’obligeaient à ouvrir parfois un peu trop son flanc au Chevalier. Après quelques minutes, celui-ci profitant de ce que Jehan s’était mis en position de déséquilibre en se fendant un peu trop loin, il évita le coup d’un pas leste sur le côté et, dans un mouvement tournant, contourna Jehan pour se retrouver dans son dos. Il leva alors sa lourde épée au-dessus de sa tête pour asséner un coup violent sur le côté droit de Jehan mais ce dernier, profitant de son élan vers l’avant, roula sur le sol en pirouette pour se retrouver à quelques mètres. Il avait malheureusement dû lâcher son arme dans la manœuvre. Derrière lui l’épée du Chevalier avait lourdement frappé le sol.

Jehan se retrouva sans mal mais désarmé et adossé à un saule, son épée se trouvant à deux mètres de lui, aux pieds du Chevalier des Saules. Celui-ci leva à nouveau son épée pour asséner le coup final. Jehan résigné, fatigué par l’effort, s’apprêtait à sentir la lourde lame lui mordre la chair mais au lieu de cela il sentit une caresse, presque douce, celle d’une branche de saule poussée par le souffle du vent qui venait de se lever.

L’épée du Chevalier vint percuter la branche qui fut sectionnée mais dévia légèrement le coup, suffisamment pour éviter à Jehan une douloureuse blessure et une cuisante défaite. Celui-ci, ragaillardi par ce coup du sort, se jeta vers son épée et roula sur le côté pour s’éloigner du Chevalier et se relever.

Le vent soufflait plus fort maintenant et le Chevalier, debout entre deux saules, était fouetté par leurs branches, comme si ces arbres, doués d’une vie propre, tentaient de l’agripper pour le retenir. Jehan profitant de cette gêne passagère chargea le Chevalier de toute son énergie, lame en avant. Ce dernier, écartant une branche, fut surpris par cette charge soudaine et fit un pas en arrière pour l’éviter mais son pied heurta une racine de saule et, emporté par son poids, il s’effondra en arrière et s’étala de tout son long, lâchant sa lourde épée. Jehan s’approcha de lui, repoussant l’épée avec la sienne suffisamment loin pour que le Chevalier ne puisse l’atteindre, puis ramena sa lame vers son adversaire, la pointant sur sa gorge. D’un mouvement vif il fit une petite entaille sur le coup du Chevalier un peu étourdi.

"Et bien voici messire, votre sang a coulé et vous êtes vaincu ! " On sentait l’excitation dans la voix de Jehan et il se tourna vers Cygnus le visage illuminé par la fierté d’une victoire durement acquise. Pourtant son visage perdit de son assurance quand il vit son compagnon s’approcher des combattants d’un pas rapide et la mine soucieuse.

Jehan, jouissant de ce moment de bonheur et d’exaltation qui suit un combat n’avait prêté que peu d’attention à son adversaire vaincu et étendu au pied d’un saule. Se retournant vers lui son sourire disparut définitivement en voyant que le Chevalier n’avait pas bougé et avait fermé les yeux. Un mince filet de sang traçait d’étranges dessins sur les plis de son cou mais il ne provenait pas de la fine coupure que lui avait infligée Jehan, il s’écoulait de l’arrière de sa tête.

A Suivre...

Si vous désirez participer écrivez nous.



Encadrement arrondi
Ajouter un commentaire
forum bouton radio modere abonnement

forum vous enregistrer forum vous inscrire

[Connexion] [s’inscrire] [mot de passe oublié ?]

Encadrement arrondi

Tous les éléments et personnages sont des marques déposées détenues par leur propriétaire. Ils sont utilisés ici sans autorisation particulière, dans un but d'information. Si l'auteur ou le détenteur des droits d'un élément quelconque de ce site désirait qu'il soit retiré, les responsables du sden s'engagent à le faire dans les plus brefs délais.

(c) 1997- 2017 SDEN - Site communautaire de jeux de rôle
Tous droits réservés à l'association loi 1901 Elfe Noir.
Les textes et les illustrations des rubriques, sauf avis contraires, sont la propriété de leurs auteurs.