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Prophecy

Nuit Courtisane

samedi 16 juin 2007, par azathoth

Récit : Klauss le vieux Combattant ne cesse d’affronter les hommes mais surtout ses fantômes qui le ronge et plus surement que l’épée, auront raison de lui. Cette nuit, comme d’autres, c’est dans les bras de Lorie, la courtisane qu’il épanche ses blessures. Un récit chaleureux et tamisé comme le sont les couches des Courtisanes que je vous recommande chaudement.

"Quelle chaleur, hein, aujourd’hui, maître ? On va travailler les passes d’armes rapides,
c’est ça ?"

Les épées s’entrechoquent déjà plus rapidement que les battements de son cœur, les mains gauches parent et ripostent avec brio. De l’extérieur, on dirait presque que les lames se fondent dans un même alliage au goût de sueur et de sang. Dans un instant plus long qu’une vie, une main gauche casse et la lame de l’épée à peine arrêtée par le choc se faufile dans les chairs de l’un des combattants. Un corps vacille, s’effondre doucement. Une main serre sans la voir la poignée de l’arme brisée. Le sable surchauffé par le soleil se pare lentement du même rouge que le crépuscule permanent de Kendyr. L’élève et le maître ferment tous deux les yeux. L’un ne les rouvrira jamais.
"Réveille-toi, Klauss…"

Silence pesant…

"Tu viens encore de faire ce cauchemar ?"
La douce voix retire peu à peu le voile rouge qui recouvre tous les sens du guerrier. Dix ans, dix ans que ses nuits ne lui accordent plus aucun repos. Dix ans qu’il pleure la mort de Rydia. Dix ans sans que la blessure ne se referme. Toutes les cicatrices de ses nombreux combats ont guéri, jamais aucune corruption n’aura souillé son sang, et Kroryn lui-même a porté son bras quand il réclama la position de maître de la masse d’arme. Quel sort funeste a pu lui être jeté pour qu’il…

"Sors de cette torpeur, elle va te tuer… Klauss, tu me fais peur. Chaque fois que je m’endors entre tes bras, malgré tout le plaisir que tu me donnes, j’attends avec angoisse le sommeil. Je te sens si nerveux, si dur et si lointain, à lutter contre tes yeux qui se ferment, que j’ai…"
Sanglots… elle se reprend. Il n’a pas esquissé un geste.

"… que j’ai le sentiment que tu pourrais me faire du mal…"
La jeune fille se tourne, son épaule magnifique appelant la protection d’un bras. La soie des tentures couvrant les fenêtres volette à chaque brise, tourmentant les volutes des encens qui se consument à proximité du lit. L’homme se redresse, se rapproche du corps chaud de sa compagne.

"Je suis désolé, Lorie. Vraiment désolé. Mais je commence à croire que c’est au-dessus de mes forces. Tu le sais, depuis des années, j’apprends à mes élèves que rien ne doit les distraire, dans leurs combats aussi bien que dans la vie. Chez nous, on ne doit faire preuve d’aucune lâcheté. Et tu as vu l’exemple que je leur donne ! Je perds toute foi en mon propre avenir. Tout ce qui se dit dans mon dos, les ragots et les commérages des jaloux et des ambitieux, concernant mon passé, je redoute que cela devienne la réalité, à cause de cette lâcheté qui me
torture ! " Il préfère se taire, pour cacher les tremblements soudains de sa voix rauque.

"Ce n’est pas la lâcheté qui te torture, c’est un manque de confiance en toi. Tu as été placé à ce poste par Kroryn lui-même, douterais-tu aussi de son choix de te garder à cette place ? Tout le monde commet des erreurs, alors ne te morfonds pas pour celle des autres !
C’est malheureux, mais combien d’élèves meurent chaque année, au cours de vos entraînements ? Combien dans ton corps d’arme ? Nous avons tous besoin de vous, fiers combattants de la plus haute compétence. Nul ne voudrait pour le protéger un adolescent malingre qui peine à lever sa lame ! Certains sont trop faibles pour recevoir votre enseignement et ils quittent la caste s’ils tiennent à leur vie."

"Mais Rydia n’était pas un faible, se récrie-t-il. C’était un bon élève aux réflexes foudroyants, et au courage indomptable. Je n’ai pu ralentir mon coup quand… " sa voix s’étrangle à nouveau.

Il serre son poing sous les draps de soie. Les rideaux caressent les arabesques délicates des fenêtres, les dissimulent et les révèlent tour à tour, et le vent, éternel enfant qui ne voit pas que ses parents se disputent, orchestre ce cache-cache entre les ombres et les reliefs.
"Quand son arme s’est brisée !"

Lorie lui prend le visage entre les mains, de manière à ce que ses yeux noirs croisent le regard du guerrier. En se perdant quelques instants dans ces magnifiques yeux bleus et pâles, elle voit la détresse profonde de Klauss. Elle ébauche un sourire, le regarde comme une mère regarde son fils et lui pose un baiser sur le front. S’attarde un peu plus que de coutume pour un tel geste, puis descend, les yeux fermés, recherchant de ses lèvres celles du combattant. Elle le sent résister à l’envie de venir à sa rencontre, mais pour peu de temps.

Il abandonne, encore…
Elle use de son don, celui des courtisanes, qui amènent leurs amants aux plus sincères confidences et Klauss en est conscient.
Mais il se laisse emporter, vers le tourbillon de jouissance qu’elle seule sait lui faire savourer. Chaque fois qu’il cède, il se jure de ne rien lui dire, de ne plus s’auto-apitoyer.
Mais il cède, il cède encore et toujours, il s’abandonne à cette femme qu’il aime, qui l’aime ? Non, sûrement pas. Et il cède, abandonne, renonce, comme d’habitude, en sachant qu’encore cette fois elle est le seul témoin de sa lâcheté, et que personne d’autre que lui ne souffrira de sa faiblesse.

Parce que quand il lui parle, elle l’écoute. Tout simplement. Elle ne le juge pas comme ils le font tous ; il ne peut parler aussi librement à personne d’autre. Alors, il ne contient plus ses paroles, ni parfois ses larmes. C’est la seule personne à qui il laisse le droit de vivre et de voir sa déchéance. Pour un instant, pour une nuit. Jamais plus.

Dans le désert, marche toujours bien droit…se rappelle-t-il.
Car les vautours sont nombreux à Ankar, qui tournent autour des égarés… En particulier, ce Jason Sertick, le père de sa seule faute, ne lui pardonnera pas plus que lui se le pardonne son erreur, sa faute, son fardeau. De jeunes loups commencent aussi à le harceler, pour voir quand le vieux mâle ne pourra plus assurer sa position.

"Lorie ?"
Elle s’est rendormie. A travers un vitrail précieux, un rayon prend de la consistance et souligne sa silhouette délicate. Klauss, inconscient de détruire cet instant unique que lui offre Khyméra, la secoue doucement. Et la lune Shar, le cœur de Kalimshaar, à travers les fleurs d’un bouquet, marque le visage du guerrier d’un ombre mécontente.

"Lorie ! …"
La belle s’étire, comme une chatte aguichante et joueuse. Puis quitte sa pose quand elle croise le regard dur de l’homme. Elle sent qu’il va se révéler, lui exprimer ses sentiments les plus profonds. Maintenant. Elle s’assied et attend.

"Je vais passer la main, Lorie. C’est fini pour moi, maintenant. Je suis fini. Un autre prendra ma place. Sertick ne m’aura pas, les autres ne m’auront pas. Je prendrai ma place au côté de Kroryn. Demain, je mets mon titre en jeu. Quiconque désirera m’affronter aura le droit. Quand mon cœur sentira que mon successeur est devant moi, je m’offrirai à son arme pour qu’il m’apporte la paix et le repos."

Un long silence s’installe. Deux cœurs, non, trois, battent ensemble : Shar pulse doucement au firmament. Dans la chambre, les rideaux se soulèvent et s’affaissent comme s’ils s’accordaient au rythme d’une poitrine démesurée. La courtisane soupire, baisse la tête, puis perd son regard dans les ombres de la pièce.
Klauss le sait. Elle ne contredit jamais directement ses décisions. Il ne peut se passer de lui demander à chaque fois son opinion ; après tout ce n’est juste qu’une autre humiliation devant elle.

"A moins que tu ne me souhaites pour époux ?" s’efforce-t-il d’ironiser.
Elle se retourne et lui fait face. Il ne sait jamais quelle pensée cache ce regard : le défi, l’intérêt, la peine voire même l’indifférence… Mais il réussit toujours à la faire parler. Les petites réussites à court terme font toujours plaisir à un guerrier même s’il est loin de gagner la guerre. Il lui sourit, et le visage de la jeune femme se détend. Le charmant petit froncement de peau entre ses sourcils s’efface et le front parfait de la courtisane se libère de ses contrariétés. Il ne sait pas que la compagne de ses nuits vise le cœur…

"Tu ne comptes pas abandonner sans laisser une hécatombe derrière toi, c’est ça ? Tu veux que l’on souvienne de toi, non comme le fier maître d’armes de Kroryn, mais comme le boucher d’Ankar ? Pour te punir d’avoir tué malencontreusement un jeune homme, tu iras en tuer cent autres, pour que leur sang frais lave celui qui a séché sur ton cœur depuis dix ans ?

Vas-y. Tue. Tue-les. Tue tous ceux que tu peux…
Quand tu reviendras me voir, vivant, vainqueur au premier soir de ta tuerie organisée, pour pleurer une fois de plus, tu trouveras porte close. Non ! Tais-toi ! Pas d’objection, plus de parole. Tu en as bien trop dit cette nuit. Tais-toi, guerrier.
Je ne veux pas que mes draps accueillent celui qui souillera le sol d’Ankar du sang des innocents. Des innocents qu’il aura massacrés pour ne plus avoir à affronter la seule chose qu’il n’ose combattre : son passé."

Les trois cœurs ne battent plus, les rideaux ne flottent plus D’une chambre proche résonnent légèrement les notes d’une mélodie antique, "Dernier combat".
Klauss ferme les yeux et se revoit jeune homme à l’entraînement. Combien de fois a-t-il fredonné cet air ? A chaque victoire, à chaque défaite, puis devant chaque ennemi. Et jamais son cœur n’a faibli, jamais son bras n’a failli, jamais sa foi ni son honneur n’ont vacillé. Depuis quand ne l’avait-il plus entendu ? trop longtemps… Les mesures s’égrènent les unes après les autres…

" … Au moment où tu fais face à la mort,
Redresse-toi, fourbis ta lame et montre toi fort,
Aucun guerrier ne meurt sans son honneur ni son épée,
Et tu vivras à jamais si tu meurs en guerrier."

Le vieux combattant se sent vibrer profondément et frissonne comme si son corps tout entier se tendait pour se joindre à la mélodie lointaine. Puis des larmes qui coulent sur sa poitrine, et Lorie qui le regarde en l’implorant :
"Je ne veux pas te perdre Klauss, ne fais pas ça, je …t’en… prie… Je veux que tu restes, que tu te battes contre tes démons intérieurs et contre ceux qui te veulent du mal, qui te haïssent. Si tu abandonnes le combat, tout ce que tu as fait, que nous avons fait, n’aura servi à rien.
Ne fige pas les choses, ne t’enferme pas dans ce qui serait une tombe. Tu peux toujours lutter et te surpasser, pour vaincre à nouveau et renaître. Ta vie vaut plus que ta mort, crois-moi."
La nuit… passe. Un soleil paresseux d’automne se lève enfin ; le manque de sommeil marque les visages des deux amants. L’un est ridé, hâlé, dur mais s’affaisse par endroits comme une falaise érodée par la mer ; l’autre respire la jeunesse, la vitalité mais on sent poindre les rides des soucis, et le poids des ans marquera tout autant ce visage que l’autre. Le temps… qui passe.

Klauss quitte la couche de la jeune femme, qui s’enroule dans les soieries bleutées. Il ferme les persiennes de tek, presque noires. Les fumées des bâtonnets d’encens soufflées par la brise légère du matin, s’enroulent autour des rideaux, dansent lascivement avec eux puis s’évanouissent en poussières dans les traits lumineux subtils et fragiles qui s’éparpillent désormais dans la chambre. Un dernier regard sur la jeune femme qui s’est déjà endormie. La porte se referme sans un bruit.

C’est un léger souffle chaud qui l’éveille à nouveau. Instinctivement, elle tourne la tête vers les persiennes ajourées. Ses yeux plissés ne distinguent pas encore le jeune homme qui sort et s’arrache élégamment des volutes de fumées emprisonnées sous les rideaux. Tout autour de lui, des habits semblent se former et s’ajuster immédiatement à ses proportions parfaites. Il se couche nonchalamment à ses côtés.
" Tu m’envoûtes, ma chère Lorie. Comment fais-tu pour jouer si finement avec les émotions de tes semblables ?"

Il lui caresse les boucles noires qui lui encadrent le visage, d’une manière équivoque, entre le père et l’amant. Elle s’oublie sous ce contact fugace et doux, mais lisse et froid comme la peau d’un reptile. Cette tendresse qui cache pourtant de terribles promesses.
C’est la dernière épreuve avant de mériter le lien, elle le sait, elle le sent.
Quand elle rouvre les yeux, le soleil est levé depuis longtemps et transperce les persiennes de ses rayons rageurs. L’automne à Ankar n’est pas si différent de l’été… Quelqu’un toque doucement à la porte de son boudoir.

"Lorie, c’est Nelys… Tu es réveillée ? J’ai amené Jason Sertick patienter dans l’antichambre. Il faut te préparer !"

C’est une nouvelle deKahyl

P.-S.

C’est une nouvelle deKahyl



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