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Rokugan 2000

Episode XVII

Brisé

L’Empire de Diamant, par Rich Wulf - traduit par Daidoji Kyome

lundi 30 novembre 2009, par Captain Bug, Daidoji Kyome, Rich Wulf

L’Empire de Diamant Episode XVII, par Rich Wulf - traduit par Daidoji Kyome

Douleur.

Mojo hurla lorsqu’il sentit les dents se refermer autour de sa jambe, déchirant sa cuisse. L’eau remplit ses poumons tandis que les griffes acérées et souillées de la bête lui brisaient les côtes. Son pistolet lui avait échappé des mains, et il savait que tout était perdu, bien qu’il ne soit plus trop sûr de la façon dont il l’aurait utilisé : sur lui, ou sur la créature ?

Celle-ci l’entraînait de plus en plus profondément dans le marais, dans la crasse et dans la boue. Son bras droit était tordu devant lui et il pouvait goûter à son propre sang dans l’eau. Tout était sombre, à part les pupilles blanches de deux grands yeux morts et vitreux, les yeux de la créature des marais, la chose qui allait le tuer.

Après tout ce qu’il avait réussi à traverser, il était maintenant sur le point d’être mangé par un poisson géant. C’était donc ça, son destin.

Un remous traversa l’eau. Les pupilles blanches se dilatèrent, et les mâchoires de la chose se rouvrirent mollement. Pendant un instant, Mojo hésita sur ce qu’il devait faire ; il s’attendait à mourir. Puis l’instinct de survie reprit le dessus et il tenta de rejoindre la surface, donnant des coups de pied d’une seule jambe, puisque l’autre était si salement touchée qu’il ne pouvait même plus la sentir. Il enroula ses bras autour d’un gros tronc, un arbre qui s’était effondré, à moitié envahi par la mousse et la moisissure. Le bois était doux et puait atrocement, mais il était solide et Mojo se cramponna fermement à lui, alors que sa tête remontait à la surface. Mojo vomit l’eau stagnante et étouffait, mais au moins, il était vivant.

Le marais était sombre, maintenant. Mojo ne pouvait rien voir, pas même ses mains devant son visage. Et soudain, une lumière naquit, une sphère bleutée planant au-dessus d’une île à quelques mètres de là. Une grande silhouette large d’épaules se tenait en dessous du globe, attendant, entourée d’une aura bleue. Mojo était méfiant mais il n’avait plus le choix ; il pouvait sentir ses forces le quitter à cause de l’épuisement, du manque d’air, et de la perte de sang. Il nagea maladroitement vers l’île, faisant du mieux qu’il pouvait. Grimpant avec les dernières forces qui lui restait sur la berge, Mojo s’effondra, avec à peine assez de force pour pouvoir respirer. Il était étendu sur un flanc, inerte, continuant de recracher de l’eau.

"Extraordinaire," dit une voix avec un fort accent. La silhouette sombre se pencha sur lui, l’observant avec curiosité.

"Vous," dit Mojo, en rétrécissant ses yeux et en regardant vers l’homme. "Teika, l’Oracle."

"Exact," répondit l’Oracle. La lumière bleue qui flottait redescendit au niveau de son épaule pour illuminer son visage. Son expression était indifférente, il observait la valeur de celui qui était étendu devant lui. "Et vous êtes aussi extraordinaire que ce à quoi je m’attendais."

"Que voulez-vous dire ?" Demanda Mojo. "De quoi parlez-vous ? Qu’est-ce que vous voulez à Sumi ?"

"Sumi ?" Répondit Teika. "Rien, rien du tout. Sumi n’était pour moi qu’un moyen d’atteindre mon but. Dangereux, d’ailleurs. Les Oracles ne sont pas sensés intervenir dans le destin des Tonnerres. Ça peut provoquer des interférences avec l’histoire, et les interférences représentent la mort de mes semblables." L’Oracle tendit la main au-dessus de celle de Mojo et prononça un simple mot, "Guérison."

Mojo sentit les os brisés de sa jambe se reformer et les estafilades sanglantes de sa poitrine guérir. En quelques instants, sa force lui revint. Bien que son armure soit toujours ensanglantée et abîmée, Mojo était à nouveau en pleine forme. Il s’assit, regardant l’Oracle avec un air soupçonneux. "Vous jouez un jeu bien étrange, ici," dit Mojo. "Répondez-moi franchement ou, Oracle ou pas, je vous balance dans ce marais pour nourrir ce monstre."

"J’ai tué le Sanshu Denki," répondit doucement Teika.

Mojo regarda le marais derrière lui. Dans la pâle lumière diffusée par la magie de Teika, il put voir le corps énorme de la bête flottant dans l’eau, son ventre orienté vers le ciel et son énorme mâchoire ouverte par la rigidité cadavérique. "Je pensais que vous utilisiez seulement vos pouvoirs pour vous défendre," répondit Mojo.

"Vous avez parfaitement raison, Shiba," acquiesça Teika. "Une partie de moi-même était en danger, et j’ai agi pour la sauver. Et vous voici. Tous les mortels peuvent poser une question à un Oracle, et cette réponse sera la vérité. Je suppose que vous souhaitez obtenir cette réponse maintenant ?"

Mojo regarda à nouveau vers Teika. Les yeux du yojimbo se voilèrent, pris d’un doute. "Vous savez, n’est-ce pas ? Vous savez ce qui m’arrive ?"

L’Oracle acquiesça. "Lorsque vous étiez attaché dans le Labyrinthe Bayushi, Akeru no Oni s’est emparé de votre nom. Contrairement à la majorité des oni, il peut prendre autant de noms qu’il le souhaite, tant que ces noms sont pris à des gens bénéficiant d’une grande volonté ou d’une grande force de caractère. Il les collecte, et les utilise pour lui ou les donne aux autres, tandis que la vie et la personnalité de ceux qu’il a pris disparaissent lentement. C’est pour ça que vous êtes inhabituelle ment austère et pensif, ces derniers temps, Shiba. L’oni est en train de vous voler votre âme."

"Comment savez-vous tout—" Mojo s’arrêta au milieu de sa question, réalisant à quel point ses mots étaient stupides, puisqu’il parlait à un Oracle. Il ne dit rien pendant un instant, choisissant ses mots prudemment. "Que dois-je faire ?" Demanda-t-il. "Pourquoi êtes-vous venu m’aider ?"

"L’existence des Oracles est actuellement en déséquilibre," répondit Teika. "Jadis, il y avait seulement neuf Oracles, quatre Oracles de la Lumière, Quatre Oracles Noirs, et un Oracle du Vide qui n’était ni bon, ni mauvais, et qui apportait l’équilibre aux deux camps. Parmi les Oracles actuels, ceux de la lumière sont trop nouveaux pour le réaliser et ceux des Ténèbres s’en fichent complètement. La source de ce déséquilibre est ce tsukai maléfique, Yogo Ishak, et son serviteur, Akeru. Un siècle auparavant, Yogo Ishak a capturé l’Oracle du Vide pour s’emparer de son pouvoir. Il a réussi, grâce à la complicité de l’Oni du Vide, Akeru. Yogo Ishak est devenu le premier et seul Oracle Noir du Vide, et le pouvoir d’Akeru fut multiplié par mille. Les Oracles du Vide de la lumière ont été capables de bloquer la montée en puissance d’Ishak en devenant des Innommables, immunisé à la Souillure de l’Outremonde et ainsi donc résistant à l’attraction graduelle de leurs âmes par l’Oni. Maintenant, ce n’est plus une alternative. Ishak sait qu’une source de pouvoir ultime est proche, et tente de se l’approprier. Il devient de plus en plus fou, au fur et à mesure que son pouvoir augmente. Les autres Oracles ont commencé à mourir ; ils ne sont plus immortels. Et alors que nous mourrons, il n’y a plus d’autres Oracles pour nous remplacer. Beaucoup peuvent penser qu’il s’agit de troubles dans le Jigoku ou le Yoma, mais en vérité, c’est uniquement à cause de l’avidité sans limite d’Ishak et de sa quête de l’Œil de l’Oni."

"Je ne comprends pas un mot de tout ce charabia," répondit Mojo.

Teika acquiesça. "Je réalise que c’est compliqué," dit-il. "Je vous le réexpliquerai plus tard. Pour l’instant, il est suffisant de savoir que vous, tout comme moi, êtes lié à Akeru. Avec votre aide, je pourrai parvenir à trianguler sa position, pour le trouver et le détruire. Ensemble, nous pourrions rétablir l’équilibre des Oracles et sauver votre âme. Ceci a-t-il un sens pour vous, Shiba ?" Teika regarda le yojimbo d’un air grave, ses yeux étranges étaient froids et sévères.

"Je crois que oui," dit Mojo. "Ouais, quelque part, ça en a un."

"M’aiderez-vous, alors, Shiba ?" Demanda Teika. "Si nous y arrivons, ce sera votre âme qui sera sauvée."

"Ai-je le choix ?" Demanda Mojo.

"Non," dit Teika. "Je crois que non."

"C’est bien ce que je pensais," dit Mojo, en hochant tristement la tête. "Alors, je vous accompagne."

"Bien," dit l’Oracle. "Maintenant, quittons ce marais maudit."


Je suis Yashin, je suis Ambition.

L’île de Daikua était pleine de monde, aujourd’hui. L’île avait été construite à la hâte durant l’occupation d’Otosan Uchi, utilisée comme base des opérations contre les hordes d’Akuma, pour la reprise éventuelle de la cité. Maintenant, c’était un lieu sacré pour la Famille Impériale. Yoritomo II avait été couronné là. Maintenant, la justice de l’Empereur était rendue là-bas. Le sang des Sorciers Kuni recouvrait l’estrade sur laquelle l’Empereur se tenait. Un katana luisait dans les mains de Yoritomo. Un petit homme aux cheveux noirs et en guenilles était agenouillé, attaché au sol par des chaînes de jade. Bien qu’il soit captif, ses épaules n’étaient pas affaissées. Il faisait fièrement face à la mort.

"Votre valeur a été estimée par le Fils des Orages," prononça gravement Yoritomo II, pour que la foule entière puisse l’entendre. "Vous avez été pris en défaut. Vous êtes coupable de crimes contre l’Empire, de collaboration avec Hacharui, l’horrible Traître qui a pris la cité d’Otosan Uchi. Avez-vous une dernière parole à prononcer, pour laver votre déshonneur, avant que la sentence ne soit exécutée, Kuni Shikogu ?"

"Seulement ceci," dit Shikogu. Ses yeux étaient clairs lorsqu’ils croisèrent ceux de l’Empereur. "Tu es maudit. Pour cet acte de violence et de malveillance au nom du bien, toi et ton sang êtes maudits. La violence engendrera la violence chez tous ceux qui porteront ton nom, jusqu’à ce que le sang de Shinsei se dresse pour anéantir ta lignée."

L’Empereur resta silencieux un bref instant. Il pouvait sentir la puissance de la malédiction s’abattre sur son âme. Il savait que les mots du Kuni n’étaient pas une menace en l’air. "Retire-là," murmura-t-il, pour que la foule ne puisse pas entendre. "Je te l’ordonne, retire la malédiction que tu m’as jetée."

"Je ne t’ai pas jeté cette malédiction," dit Shikogu. "Tu te l’es jetée toi-même. Retire-là toi-même."

L’épée de l’Empereur s’abattit de colère, et la tête de Shikogu roula de ses épaules. Le sang du condamné coula sur l’île artificielle, à travers le bois, le plastique et l’acier, se mêlant au sang des autres innocents exécutés pour la cause de la justice. Le sang atteint la baie, et se mélangea à l’eau. Finalement, le sang toucha une fine poussière d’argent, trop fine pour être vue par l’œil humain. Cette poussière brilla au contact du sang, et commença à bouger de sa propre volonté, formant une masse coagulée de métal et de sang, et se mit à couler vers le fond de la Baie du Soleil d’Or.

Il n’y avait rien de plus qu’une garde d’épée, couverte d’algues et corrodée par l’eau de mer. Mes morceaux se reposaient, mais j’étais maintenant rendue plus puissante par le sang de la malédiction de Yoritomo.

Et j’attendis.


"Je suis Zul Rashid ibn Al Kassir !" cria le khadi devant les portes de la tour. Le sorcier à robe noire ôta le grand foulard de son visage, révélant le visage qu’il avait gardé secret pendant si longtemps. Ses traits étaient secs et angulaires, à la manière de son peuple, mais ils ne ressemblaient pas aux traits de son père. "Où devrais-je dire Zul Rashid ibn Al Ashijun ?" Cria-t-il, sa voix se répercutait dans les rues de Medinaat-al-Salaam. Quelques marchants et voyageurs lancèrent un regard vers l’homme qui se plaignait, mais ils retournèrent rapidement à leurs affaires, lorsqu’ils virent la robe et la dague qu’il portait. Aucun homme avisé ne se mêlait des affaires des Sans-cœur.

Les grandes portes de fer à la base de la tour s’ouvrirent et un grand homme à la peau noire sortit. Il portait seulement un pagne et ses jambes se terminaient par des orteils écartés comme ceux d’un chameau. Sa bouche était garnie de crocs rouges acérés et une paire de cornes courbes quittaient ses tempes pour pointer directement vers Rashid. Il referma à moitié une paire d’yeux blancs et resserra la main sur la garde de son sabre de cuivre. "Va-t-en," dit-il. "Tu as une place spéciale parmi nous, Rashid, et nous ne voulons pas répandre ton sang."

"Je pourrais très bien répandre le tien, si tu ne t’écartes pas, Djinn de l’Heure Sombre," dit Rashid d’un ton mordant.

Le djinn ignora cette phrase, un petit sourire naissant aux extrémités de sa bouche. "Les mots de l’étrangère Phénix ont clairement altéré ton esprit, garçon. Pars et réfléchis sur la vérité qui est enfuie dans ton cœur, et laisse-nous faire ce qui doit être fait. Nous allons nous occuper de cette Isawa Neiko. Si tu ne t’en mêles pas, tu seras à nouveau le bienvenu en présence de ton vrai père."

"Kassir n’est pas mon père," répondit Rashid. "Tu te rangeras à ses côtés plutôt qu’aux miens, djinn ? Après tout ce que nous avons traversé ?"

"C’est ainsi," dit le djinn. "Ma charge est explicite. Je ne peux pas te laisser passer."

"Je te tuerai si je le dois," dit Rashid.

"Sans magie ?" répondit le djinn. "Je ne crois pas."

"Je suis désolé, Djinn de l’Heure Sombre," dit Rashid. Il tendit la main sur le côté, et un cimeterre crépitant, fait d’électricité pure, apparut.

Pendant un bref instant, un soupçon de peur apparut dans les yeux du djinn, et puis il se mit à rire. "Tu es aussi créatif que d’habitude, garçon," dit-il, en soulevant sa propre épée de cuivre des deux mains. La lame était aussi longue qu’un petit arbre et si lourde que trois hommes ne pourraient pas la soulever. "Tu as déjà appris la magie des Rokugani ?"

"Je suis Rokugani," dit Rashid.

Les deux chargèrent l’un vers l’autre. Le duel fut rapide et mortel. Les lames ne frappèrent pas l’une contre l’autre, car l’électricité aurait fait fondre le cuivre et aurait tué les deux combattants. Non, ce fut un duel de vitesse et de culot, plutôt qu’un duel de force. Et lorsque ce fut fini, le Djinn de l’Heure Sombre mourut, abattu par un coup sauvage. Rashid s’agenouilla devant les étincelles de magie se dispersant qui avaient un jour été son ami, et il implora le pardon aux dieux qui voudraient bien l’écouter.

Et dans les profondeurs de la tour, il entendit un rire.

"Es-tu couard au point de ne pas vouloir m’affronter, meurtrier ?" cria Rashid. "Est-ce que l’enlèvement d’enfants et le meurtre de paysans est devenu une tâche fastidieuse au point de devoir asservir les autres ?"

La voix de Kassir résonna dans la tour. "Entre chez moi, garçon," dit-il, "et viens le découvrir par toi-même."

Et c’est ce que fit Zul Rashid. Les portes de fer de la tour khadi se refermèrent lourdement derrière lui.


Ishak gravit les marches de Gekkoshinden sans un son. Sa robe noire était silencieuse, malgré le fait qu’elle frottait par terre. Ses bottes ne faisaient aucun bruit lorsqu’elles frappaient sur les marches de bois. Lorsqu’Ishak le voulait, il pouvait être aussi silencieux que la mort. Le portail brumeux s’évanouissait derrière lui, vu qu’il n’était plus nécessaire. Il souleva la main, et frappa un coup sec.

Pendant quelques instants, il lança un regard distrait à la façade du temple. C’était petit, épais et plutôt pauvre en couleurs. Aucun jardin et aucune cour ne l’entouraient, au contraire de la plupart des temples Rokugani. Cet endroit avait été construit il y a bien longtemps par les Suzume, avant qu’ils n’adoptent leurs manières évangélistes, et donc, il avait été construit pour être plutôt fonctionnel. Il était également très calme, discret, et placé au cœur de la Cité Impériale. Peu après l’éveil du Briseur d’Orage, le temple ne resta pas longtemps entre les mains des Suzume. Le calme se changea en prudence. La discrétion fut un moyen d’espionner. Et la position du temple fut idéale pour fournir une base aux conspirations ténébreuses du Briseur d’Orage, lors de ces longues décennies. Bien que Yogo Ishak n’ait jamais eu de raison de visiter cet endroit, il se sentait ici chez lui.

"Oui ?" Le visage d’un moine apparut à l’angle de la porte. Pendant un instant, le petit homme sembla déçu, et puis ses petits yeux brillants se mirent à observer le Yogo sans la moindre trace de peur.

Ishak gloussa lorsqu’il vit l’homme. "Koan," dit-il. "Tu n’es pas encore mort ?"

"Pas encore," répondit Koan. "Ils vous attendent." Il ouvrit la porte et attendit que l’Oracle Noir entre.

Yogo Ishak passa le seuil de Gekkoshinden. Normalement, pénétrer sur le sol sacré d’un temple Rokugani aurait dû lui causer une douleur immense, mais la sainteté de ce bâtiment n’était plus qu’un lointain souvenir. Ishak ne sentit rien de plus qu’une légère démangeaison à la base de sa colonne vertébrale. Koan referma la porte et la verrouilla, puis dépassa rapidement son visiteur et se mit à grimper une volée de marche.

"Par ici," dit Koan.

Le maléfique Yogo suivit Koan dans les escaliers et arriva à une petite pièce au deuxième étage. Ishak pouvait sentir le pouvoir qui l’attendait derrière la porte. Quelque chose d’extraordinaire l’attendait. Pas le Briseur d’Orage. Quelque chose d’unique venait d’être créé cette nuit. Il gloussa à nouveau et posa la main sur la porte.

"Non !" Dit Koan, en se mettant rapidement devant Ishak.

"Pardon ?" Siffla le Yogo. "Tu es intéressé par le fait de tester les limites de ton immortalité, Ise Zumi ? Je t’assure que même si tu ne meurs pas, je pourrai certainement rendre ton éternité bien déplaisante."

"Laissez-moi ouvrir la porte," dit Koan, une étrange intensité sur le visage. "Je dois ouvrir la porte. Juste au cas où."

Ishak soupira, en hochant la tête d’un air songeur au dragon lunatique. D’un mouvement rapide, il poussa le petit moine sur le côté et ouvrit la porte. Dans la salle devant lui, deux corps gisaient sur le sol.

Asahina Munashi s’assit là où il était étendu, en massant le côté de son cou d’une main. "Que s’est-il passé ?" Dit-il, en grimaçant de douleur. "Ishak-sama ?"

"Mon fils," sourit l’Oracle Noir, en s’agenouillant à côté du Grue.

"Où est le Pekkle ?" Demanda le vieil homme, en regardant rapidement autour de lui.

"Je pense que le Pekkle est cette tache rouge sur le sol," répondit Ishak.

"Mais enfin ?" Répondit Munashi. "Les Pekkle améliorés sont sensés être indestructibles, et pourtant, ils parviennent sans cesse à se faire tuer. Je crois que le Pekkle no Oni doit sérieusement être revu."

"Aie pitié, mon fils," dit Ishak, en frappant amicalement le vieil homme sur l’épaule. "Au moins, une chose semble suivre notre plan." L’Oracle Noir fit un signe de tête vers le corps de Yoritomo Kameru. Le Masque de Porcelaine de Fu Leng était posé sur le visage du garçon et une odeur de chair brûlée emplissait la pièce. Koan se tenait non loin, couvrant sa bouche avec des grognements de dégoût.

Munashi sursauta de surprise. "Ce n’est pas moi qui ai fait ça," dit-il, en regardant autour de lui dans la pièce. "Est-ce vous ?"

Ishak hocha la tête en se relevant. "Je viens juste d’arriver," répondit-il. "Cette abomination Dragon était plus puissante que ce à quoi je m’attendais. Il m’a fallu du temps pour la vaincre."

"Je m’y attendais," répondit Munashi. "Il porte les gènes de Togashi et est issu des restes du Douzième Parchemin Noir."

"Et bien maintenant, il n’est plus qu’un souvenir," dit Ishak avec un petit rire étouffé. "De même que sa précieuse Usine."

Le visage de Munashi afficha une certaine déception. "Vous n’avez pas fait ça," marmonna-t-il. "J’ai besoin de l’Usine intacte."

"Bah," répondit Ishak avec un haussement d’épaules. "Il vaut mieux que personne ne l’ait, plutôt que ce soit les Dragons. Il reste toujours les installations de la Montagne Togashi. Elle est plus grande, et avec l’armée d’Ishan, nous devrions l’obtenir sans trop de difficultés."

"Je suppose que vous avez raison," répondit Munashi. Le vieux Grue se remit debout, en massant toujours sa gorge d’une main. Il regarda Kameru d’un air émerveillé. "Qui a pu faire ça ?"

"Le Briseur d’Orage," dit Koan avec un petit rire. "Il est arrivé peu après son Altesse, et est parti juste après."

"Tu l’as vu ?" Demanda Munashi, en se tournant vers l’Ise Zumi.

"Bien sûr que je l’ai vu," répondit Koan. "J’étais là lorsqu’il a été créé. Comment croyez-vous que j’ai été impliqué dans cette histoire ? Et avant que vous ne le demandiez, non, je ne vous dirai pas qui il est. Pour l’instant, le secret doit rester un secret."

Ishak acquiesça. "C’est le Briseur d’Orage qui nous a dit que l’Empereur pourrait être trouvé ici. Je suppose qu’il est venu s’assurer que le plan serait un succès. Je suppose que son identité doit rester un mystère, même pour ceux qui le servent. Bon, au moins, le travail est fait. Koan ?"

Koan regarda vers l’Oracle Noir avec curiosité. "Que voulez-vous, Traître ?" Demanda-t-il.

"Voir si l’Empereur vit toujours," répondit Ishak.

"Vérifiez-le vous-même," dit l’Ise Zumi d’un ton mordant, en croisant les bras et en s’appuyant contre le mur.

"Koan," dit Ishak. Il se tourna vers le petit homme, ses yeux noirs étaient devenus des puits de noirceur.

Koan soupira. "Très bien," dit-il. "Allez-y, profitez donc de votre puissance, Oracle-sama. Vous les jeunes, vous n’avez aucun respect." Le moine s’écarta du mur et s’agenouilla à côté de l’Empereur. Posant deux doigts sur la gorge du jeune homme, le moine releva les yeux vers Yogo Ishak et acquiesça. "Il est toujours vivant."

"Extraordinaire," dit Munashi, une joie sinistre se devinait dans le ton de sa voix. "Comme je l’avais supposé, le pouvoir du Masque tire sa force du lien entre Kameru et Yashin. Ces deux objets pourront garder l’Empereur vivant et souffrant pendant un certain temps."

"Non, pas vraiment," dit Ishak. "Koan, tue-le."

Koan haussa les épaules, sortit un petit couteau de sa poche, et en déplia la lame.

"Non !" Dit rapidement Munashi, en se plaçant devant l’Ise Zumi. "Vous ne pouvez pas !"

Koan acquiesça et replia la lame.

"Il le faut," dit Ishak. "Le septième Empereur Yoritomo doit être détruit."

Koan acquiesça et déplia à nouveau la lame.

"Il n’a pas encore été ’détruit’," répondit Munashi. "Tous les autres empereurs Yoritomo sont morts dans la honte ou ont souillé leur nom avec une boucherie. Kameru est un innocent. Tuez-le maintenant, et il sera simplement un martyr. Nous devons donner au masque le temps d’accomplir son œuvre."

Koan écarta la lame.

Ishak hocha la tête. "Je pense que tu es trop figuratif, mon fils. Un simple couteau planté dans la gorge est tout ce dont nous avons besoin ici."

Koan ressortit le couteau.

"Et moi je dis que non !" Siffla Munashi, en colère cette fois. "Si nous tuons Kameru maintenant, nous ne créerons que des questions. Nous dirigerons directement nos ennemis vers nous."

Koan écarta la lame.

"Pour toi, peut-être," répondit Ishak. "Je n’ai jamais été assez fou pour me cacher parmi les mortels. Ton déguisement t’entrave, mon fils."

"Mon déguisement est une arme, père," dit Munashi. "Et une arme bien plus efficace que vos pouvoirs d’Oracle. Combien de Scorpions a-t-il fallu pour vous vaincre au Sceau ? Quelques milliers ? Je contrôle les destinées de millions de Grues et de Phœnix, père, et tous sont prêts à tuer et à mourir à mon commandement. A l’apogée de votre puissance, pouviez-vous en dire autant ?"

"Les samurais sont volages et inconstants," répondit Ishak avec amertume. "Ne te fie pas trop à la loyauté des autres, Munashi. Compter sur les autres mène à la destruction. Personne ne le sait mieux que moi."

"Excusez-moi ?" Dit Koan, se tenant en retrait et regardant tour à tour les deux shugenja. "Est-ce que votre réunion de famille pourrait attendre une autre occasion ? J’ai encore tout le sous-sol à nettoyer, ce soir. Voulez-vous que je tue l’Empereur ou pas ?"

La bouche sans lèvres d’Ishak se resserra et il caressa son menton d’une main gantée. "Je suppose que tu marques un point, mon fils," dit-il. "Si le Briseur d’Orage a laissé l’Empereur vivant, c’est qu’il doit avoir des plans le concernant."

"Je sais ce que je fais," gloussa Munashi.

"Bon, nous ne pouvons pas les renvoyer au Palais," dit Koan, en regardant le visage dévasté de Kameru. "Je pense que les Gardes Impériaux pourraient remarquer ce que vous lui avez mis sur la tête."

"Je ne crois pas," répondit Munashi. "Je suis un maître de l’artifice. N’importe quelle construction magique peut être façonnée à loisir, même si c’est un objet aussi puissant que le Masque." Il s’agenouilla devant l’Empereur inconscient et plaça une main sur le masque de porcelaine. Prononçant les mots d’une ancienne magie, il invoqua le pouvoir obscur du kansen au sein du Masque de Fu Leng. Kameru gémit de douleur, malgré son inconscience, alors que le masque se tordait et se transformait. Quelques instants plus tard, Munashi se releva, le travail fini.

"Astucieux," dit Ishak. L’Empereur Yoritomo VII portait un simple mempo vert devant ses yeux, son nez, et ses joues. Il ne semblait pas différent du masque que le père de Kameru portait sous son heaume, à l’exception de la petite fissure juste entre les lèvres et le menton.

"La délivrance viendra," marmonna l’Empereur dans son sommeil, "si nous sommes assez forts…" Ses doigts s’approchèrent de la lame d’acier bleuté du katana posé à côté de lui.

"Qu’est-ce qu’il marmonne ?" Demanda Ishak. "Ça me semble étrangement familier."

"Il délire," répondit Munashi. "Koan, réveille-le. J’aimerais voir à quel point le masque a altéré son état d’esprit."

"Je ne suis pas votre garçon de course, Grue," répondit Koan.

Les yeux de Munashi se refermèrent légèrement. "Koan," dit-il.

"Bon, bon," répondit le moine avec un long soupir. Il s’agenouilla près de Kameru et pinça un nerf sur le côté de son cou. Les yeux de Kameru clignèrent et s’ouvrirent lentement.

"Mon seigneur ?" Demanda Munashi. "Mon seigneur, vous pouvez m’entendre ?"

"La violence engendre la violence, et l’empereur… l’empereur en paiera le prix…" poursuivit le jeune homme, ignorant le monde autour de lui. Il roula sur le côté ; un mince filet de sang coulait de ses lèvres et souilla le sol.

"Que lui arrive-t-il ?" Demanda Ishak.

"Vous savez que la magie n’est jamais une science exacte, père," répondit Munashi. "Le pouvoir du Masque a fortement réagit à la malédiction que Kameru portait déjà. Son âme est liée à Jigoku, maintenant, mais son esprit vagabonde toujours librement. Je pense qu’il ne lui restera bientôt plus guère de contrôle sur lui-même, voire plus aucun. Prenez pitié de lui."

La tête de Kameru se redressa soudain. Ses yeux brillèrent d’une étrange couleur verte lorsqu’ils rencontrèrent le regard de Yogo Ishak. "Hacharui," siffla-t-il. Soudain, Kameru se releva, la lame bleue dans sa main, il trancha l’air là où Ishak se tenait. L’Oracle Noir trébucha en arrière, contracté de douleur et de surprise, les mains agrippées à son estomac.

Koan plongea en avant, attrapant les deux épaules de Kameru dans une prise ferme. Munashi fit un geste, envoyant une sphère d’énergie noire en pleine poitrine de l’Empereur. Il grogna de douleur et tomba à genoux. "Non," murmura Munashi à l’oreille de Kameru. "Nous ne devons pas blesser les nôtres."

"Il n’est pas des nôtres !" Gronda Kameru, la voix rêche et gutturale. "Il est l’Hacharui ! Il ne mérite pas de vivre !"

"Vous êtes blessé, Ishak ?" Demanda Koan, en regardant vers l’Oracle.

Ishak se remit debout à nouveau, le visage déformé par la confusion et la colère. "Comment sait-il ça ?" Demanda-t-il rapidement. "Où a-t-il entendu ce nom ?"

"De quoi parlez-vous ?" Demanda Munashi.

"Personne ne m’a appelé ’Hacharui’ depuis la Guerre des Ombres," siffla Ishak. "Tous ceux qui me connaissaient sous ce nom sont morts !"

"Pas tous," rit Kameru avec une voix qui n’était pas la sienne. "Non, pas tous, Traître." Un instant plus tard, la mâchoire de Kameru s’ouvrit de peur et de surprise. "Où… que se passe-t-il ?" Cria-t-il. Il s’évanouit ensuite, serrant toujours fermement le katana dans sa main.

"Hmmm," dit Munashi d’un air pensif. "C’était inattendu. Peut-être devriez-vous partir, père. Votre présence semble le déranger. Je devrais rester ici et essayer de deviner ce qui s’est passé."

Ishak acquiesça, ses yeux noirs remplis de colère. "Je vais observer ton expérience de très près, mon fils," dit Ishak. "Et lorsque cette chose échappera à ton contrôle de nouveau, attends-toi que ma première réaction soit de le tuer."

"D’accord," dit Munashi, perdu dans ses pensées. "Je suppose que vous devez faire ce que vous estimez être juste, père."

Ishak jeta un dernier regard à l’Empereur évanoui, puis se retourna et partit. Koan laissa tomber le corps inerte de Kameru et s’assit sur une chaise. Munashi s’assit un instant plus tard, observant toujours Kameru d’un air pensif.

"Et bien, c’était étrange," dit Koan. "Et maintenant ? Vous avez un endroit où nous pouvons cacher un Empereur fou ?"

"J’en ai un, en effet," répondit Munashi. "Mais ne sautons pas trop vite aux conclusions, Togashi Koan. Le Prince Kameru n’est pas fou. Non, en fait, je pense qu’il est en pleine possession de ses facultés mentales."

"Vraiment ?" Dit doucement Koan.

"Oh, oui," répondit le Grue. "Son âme et son esprit sont intacts. Toutefois, je pense qu’ils ne sont plus seuls."


Orin se tenait devant la porte. Ce n’était pas une porte très grande. Ce n’était pas une porte très impressionnante. En fait, ce n’était pas vraiment une porte. C’était juste un endroit dans le mur où les briques semblaient être façonnées de manière légèrement différente. Selon Meliko, la porte menait dans les rues d’Otosan Uchi. Ça en faisait la porte la plus intimidante qu’il avait jamais eu l’occasion de voir dans sa vie. Une fois cette porte franchie, il n’y aurait pas de moyen de faire marche arrière.

Lorsqu’il ouvrirait cette porte, le grand secret du Clan du Dragon disparaîtrait.

Orin baissa les yeux sur le corps flasque qu’il portait dans ses bras. Hisojo était toujours inconscient. Toujours en paix avec le monde, inconscient de la destruction que Yogo Ishak et le Seigneur Hoshi avaient déclenché dans l’usine derrière eux. Il avait emmené les survivants pendant plus de trente minutes de fuite à travers les tunnels, et ils pouvaient encore occasionnellement entendre les hurlements de ceux qui étaient pris au piège derrière eux.

"Avais-tu vraiment besoin de le frapper aussi fort, Orin ?" Demanda Meliko, en observant le visage d’Hisojo.

"J’aurais vraiment voulu ne pas devoir le faire du tout," dit Orin. "Si nous l’avions suivi, peut-être que l’Usine serait encore intacte. Peut-être que nous aurions battu Ishak."

"C’est des conneries !" Dit Daidoji Ishio d’un ton bourru. "J’ai vu les pouvoirs que se sont lancés ces deux là. Un mortel n’avait pas sa place là-bas. Si on était resté là, ça n’aurait apporté que notre mort, Orin. Tu as fait le bon choix. Tu as sauvé tous ces gens." Le grand Grue désigna d’un geste les tunnels autour d’eux. Orin se retourna pour voir les visages blêmes et couverts de suie d’une soixantaine de Dragons qui l’avaient suivi hors de l’Usine. Ils occupaient les tunnels, épaules contre épaules. Ils étaient des hommes, des femmes, et même quelques enfants. Certains portaient toujours la robe rouge et verte des Agasha ou l’ancienne armure de bataille des Mirumoto. Il vit même quelques Hitomi et d’autres hommes tatoués, reconnaissables à leur crâne rasé et à leur poitrine dénudée. Certains semblaient en colère. Certains semblaient remplis d’espoir. Certains portaient des paquets de nemuranai ou des affaires personnelles avec eux, qu’ils avaient réussi à emporter malgré la fuite effrénée hors de l’Usine. Toutefois, tous semblaient indécis et effrayés. Ils regardaient tous vers Orin.

"Que fait-on, maintenant ?" Demanda une jeune shugenja. Elle semblait avoir à peine quinze ans, et ses yeux verts étaient terrifiés lorsqu’elle regardait vers la porte.

Orin regarda vers Meliko. "Est-ce qu’il y a un endroit où ils peuvent aller ?" Demanda-t-il. "Y’a-t-il un endroit où ils peuvent se cacher ?"

La jeune Ise Zumi hocha la tête. "Pas aussi près du Palais," dit-elle. "Nous avons des abris sûrs, mais ceux qui sont suffisamment proches d’ici ne pourront pas dissimuler autant de monde. De plus, ils ne portent pas de déguisement et dehors, ça grouille d’Impériaux et de Sauterelles. Nous devrons nous battre pour sortir d’ici."

"Hoshi," marmonna Hisojo dans son inconscience. "Seigneur Hoshi, ne nous laissez pas…"

"Au moins, les Sauterelles sont humains," grommela Ishio. "On a une meilleure chance de les battre que de faire demi-tour et de se battre contre cet Oracle Noir. Qu’est-ce que tu en penses, Orin ?"

Orin détourna le regard pour voir que les yeux de tous les Dragons étaient à nouveau posés sur lui. Ils l’attendaient, ils dépendaient de lui.

"Quoi ?" Demanda rapidement Orin. "Pourquoi est-ce que vous me demandez toutes ces choses, soudainement ? Je ne suis même pas Dragon ! Je ne suis même pas Rokugani, pour l’amour de Kharsis !"

"Le Seigneur Hoshi vous a choisi, Orin Wake," dit un vieil Ise Zumi au visage couvert de rides. "Je l’ai vu moi-même. Il est venu à vous dans l’Usine. Il vous a sûrement donné un dernier ordre, un dernier vœu pour notre peuple ?"

Orin se mit à rire. "Me choisir ? Il ne m’a pas choisi ! J’ai juste été le premier à le remarquer !"

"Orin," murmura Meliko, en faisant un petit geste au grand gaijin. Il se détourna du groupe de réfugiés et se pencha vers elle. Elle sentait bon, comme les lilas qui poussaient dans son pays natal, en dépit de leur course frénétique dans les souterrains du Palais.

"Orin," répéta Meliko. "Je sais que tu ne l’as pas demandé. Je sais que tu ne le comprends pas. Toutefois, tu dois essayer de comprendre. Mon peuple - le Clan du Dragon - ne perçoit pas la réalité de la même façon que le reste du monde. Nous percevons certaines choses mieux que d’autres : le destin, les héros, les confrontations apocalyptiques, tu vois ? Ce genre de choses. Le problème est que nous avons tendance à tout voir de cette façon. Tout a une importance. Mon peuple est désespéré, Orin. Maintenant que Hoshi est parti, ils cherchent un signe, un présage, quelque chose qui leur dira de ne pas perdre espoir. Orin, je pense qu’ils veulent que tu sois ce signe."

"Donc ce que tu essaies de me dire," murmura Orin. "C’est que ton peuple a un peu trop développé le sens du mélodrame, et que la seule façon de les tirer vivants de là, c’est que je joue à une sorte de héros élu par Hoshi."

"Tu vois ?" Gloussa-t-elle. "Je savais que tu comprendrais."

"C’est dingue !" Siffla-t-il. "Je ne suis pas un héros ! Je ne peux pas les tromper comme ça ! Qu’est-ce que tu veux que je fasse pour le dernier vœu d’Hoshi ? Inventer quelque chose ?"

"Pourquoi pas ?" Demanda-t-elle, les yeux écarquillés par la peur. "C’est pour leur bien, et c’est juste pour un temps très court. Tu n’as qu’à simplement jouer au héros, Orin. Tu sais, c’est la seule façon de les sauver."

"Et où dois-je les guider ?" Demanda-t-il, désespéré.

"Je ne sais pas," dit-elle. "Mais où que nous allions, je serai là."

"Moi aussi, Orin," grommela Ishio derrière lui, "Je te soutiens, mon ami." La voix du Daidoji était troublée. "Mec, c’est vraiment trop émouvant. Je crois que je vais pleurer." Ishio se retourna rapidement.

"Les Grues," dit Meliko avec un petit hochement de tête. "Quoi qu’il en soit, prends une décision, Orin. Est-ce que tu nous aideras ou pas ?"

Orin les regarda une fois de plus. A nouveau, tous les yeux des Dragons étaient rivés sur lui. Chaque Agasha qui serrait contre lui les derniers produits de l’Usine en ruine, chaque Mirumoto qui pouvait encore porter une épée, chaque Togashi et chaque Hitomi, et chaque enfant caché derrière les jambes de ses parents, tout le monde attendait de lui qu’il soit une sorte de héros stupide, élu et damné."

Il aurait vraiment voulu qu’Hisojo se réveille maintenant.

"Alors ?" Demanda le vieil Ise Zumi, le regard implorant. "Que devons-nous faire, Orin Wake ? Quel était le dernier vœu d’Hoshi ?"

Orin posa ses yeux sur le vieil homme. "Vous allez tous me suivre à travers cette porte," dit-il. "Le Clan du Dragon retourne dans Rokugan."


Dans les profondeurs du Sanctuaire d’Okanjin, Kitsu Jurin marchait d’un pas rapide. Quelques pas devant elle, marchait un vieux moine. Son visage était vide de toute émotion, ses yeux étaient rivés sur le couloir devant lui. Pendant ce temps, l’esprit de Jurin réfléchissait à toute allure. Elle manqua de trébucher à cause de sa précipitation pour rejoindre la Chambre des Shiryo.

"Que se passe-t-il ?" Demanda Argcklt. Le zokujin sautillait à ses côtés, ses grands yeux jaunes affichaient de la curiosité. "Vous semblez agitée, Jurin-san. C’est à cause de ce que le vieux vous a dit ?"

Jurin acquiesça et poursuivit sa marche. Elle semblait trop nerveuse pour parler.

Mizutoki regarda par-dessus son épaule. "Alors maintenant, je suis ’le vieux’, c’est ça ?" Demanda-t-il avec un petit rire étouffé.

"Je ne voulais pas vous offenser," dit Argcklt, en hochant sa tête allongée. "C’est un terme relatif, vieil homme. En fait, selon les standards de ma race, vous êtes plutôt jeune."

"Vraiment ?" Répondit Mizutoki. "En fait, je préfère Mizutoki. C’est mon nom."

"Très bien," acquiesça Argcklt. "Et moi je suis Argcklt. Je suis ravi de vous rencontrer, Mizutoki-san."

Mizutoki ralentit l’allure pour regarder le zokujin plus attentivement. "Je ne savais pas que les zokujin connaissaient à ce point l’étiquette des Rokugani," répondit-il.

"Nous écoutons," répondit Argcklt. "Nous avons du temps pour écouter."

Ils arrivèrent tous les trois devant une grande porte de cuivre et de jade. Sur celle-ci était sculptée une noble tête de lion, entourée de flammes. C’était le symbole des Kitsu, les gardiens des shiryo, les esprits des ancêtres de Rokugan. Cette tâche était un grand honneur, mais qui n’était pas enviée par les autres shugenja de Rokugan. L’Empire avait perdu son contact avec les traditions et l’histoire, lors du siècle dernier, et les sodan-senzo Kitsu devaient endurer une grande colère et une confusion de la part des esprits oubliés.

"Etes-vous sûr que c’était lui ?" Demanda Jurin. "J’ai déjà essayé de communiquer avec lui, auparavant, mais il n’a jamais répondu."

Mizutoki acquiesça. "Okura n’était pas vraiment maléfique, finalement ; il a réussi à trouver la rédemption, d’une certaine manière. Toutefois, son âme a été volontairement et inextricablement liée à l’Outremonde. Il fut hors d’atteinte du Yoma pendant un certain temps. Bien que tu sois de son sang, il ne pouvait pas te parler."

"Et pourquoi est-ce que ça a changé ?" Demanda Jurin.

Mizutoki haussa les épaules. "Je ne suis pas sûr. Quelque chose de fondamental a changé dans la structure de Jigoku. Lors de cette agitation, son esprit a été capable de se glisser dans le Ningen-do, le monde des hommes. Hélas, à l’instar de nombreux ancêtres très anciens, il est confus et désorienté. Seul un de ses descendants a une petite chance de pouvoir communiquer avec lui."

"Pourquoi moi ?" Demanda Jurin. "Pourquoi pas mon père ? Il est bien plus doué que moi."

"Ton père n’est pas disponible dans les conditions actuelles," répondit Mizutoki, en désignant une chandelle qu’il tenait en main d’un signe de tête, la seule source de lumière disponible pendant la panne totale. "Même s’il était là, je ne l’aurais pas convoqué. Kitsu Suro est un homme arrogant et capricieux, qui tire profit de l’asservissement d’autrui."

"Mon père a promis de libérer les zokujin," dit Jurin, confuse.

"Ça ne me concerne pas," répondit Mizutoki. "Suro ne me concerne pas. Okura me concerne, maintenant, et j’aimerais l’aider à trouver la paix. Même si ton père n’était pas l’homme qu’il est, il ne m’aurait pas intéressé. Comme je te l’ai dit, Okura t’a demandé personnellement."

"Il me connaît ?" Demanda Jurin.

Mizutoki acquiesça. "Tu m’as dit que tu avais essayé de le contacter, auparavant. Peut-être que ce n’était pas un si grand échec que tu le pensais. Maintenant, viens, il reste peu de temps." Mizutoki tendit la chandelle à Argcklt et se tourna vers les portes, attrapant une des grandes poignées dans chaque main. Il s’arrêta un instant, rassemblant ses forces. "Prépare-toi, Jurin," dit-il. "Ce que tu es sur le point de découvrir n’est pas facile à voir."

Mizutoki poussa sur les portes et ouvrit l’accès à la Chambre des Shiryo. A l’intérieur, des rangées de statues étaient dressées. Elles ressemblaient beaucoup aux statues des autres salles du Sanctuaire, mais étaient quand même différentes. Elles étaient plus anciennes, plus érodées par le temps. Il manquait sur de nombreuses d’entre elles les plaques et les offrandes qui caractérisaient les statues de la grande salle. Ceux-ci étaient les ancêtres oubliés, ceux dont les descendants sont morts, ceux dont l’âme a été corrompue par le mal, ou ceux qui ont été simplement oubliés. C’était un lieu triste, et aucune âme vivante ne pouvait rester ici longtemps avant de sentir l’infinie dépression que ces anciens esprits commençaient à faire peser sur elle.

Quatre sodan-senzo étaient agenouillés au centre de la pièce, maintenant, autour d’une ancienne statue de marbre portant un manteau vert abîmé. C’était la statue de Kitsu Okura, le Champion de Jade déchu de Toturi Ier. Les quatre sodan-senzo chantaient doucement à la base de la statue, tout en se balançant doucement d’avant en arrière. Un brasier d’encens brûlait aux pieds de la statue, dégageant un nuage de fine fumée grise devant son visage.

"Là," dit Mizutoki, en désignant la fumée. "Tu le vois, Jurin ?"

Jurin loucha légèrement en observant la fumée. Les sodan-senzo étaient entraînés depuis la naissance ou presque à être en harmonie avec l’univers autour d’eux. Le monde des esprits existait depuis toujours en tandem avec la réalité dans laquelle les humains résidaient, et ceux qui savaient quels signes chercher pouvaient voir les endroits où ces deux mondes se chevauchaient. Jurin n’avait pas un grand talent en la matière, mais elle était capable de détecter un trouble dans la fumée, un mouvement circulaire qu’aucune vapeur normale ne pouvait faire. Elle s’avança pour observer, ouvrant ses sens au surnaturel.

Jurin sursauta de surprise. A l’intérieur du nuage se trouvait un visage squelettique et torturé. Des membres flétris entouraient un corps desséché comme s’il cherchait à se réchauffer. Le torse était affreusement tordu. Deux yeux parfaits se trouvaient dans les orbites du crâne de l’esprit, cherchant, sondant, tentant désespérément de trouver quelque chose. Les yeux se posèrent sur Jurin, et une lumière sembla naître en eux. Le vieux crâne pivota, la mâchoire putréfiée s’ouvrit.

"Okura… il est…" dit-elle, incapable de trouver les mots pour décrire la douleur et le tourment qu’elle pouvait lire chez cet esprit.

"Les siècles n’ont pas été cléments," dit doucement Mizutoki. "Ecoute-le bien, Jurin. Les shiryo les plus anciens peuvent parfois perdre leur voix."

Jurin acquiesça et s’approcha de la statue. Elle s’agenouilla juste devant elle, laissant la fumée du brasier flotter vers elle, alors qu’elle plongeait son regard dans le nuage. Le visage squelettique de l’esprit se superposa au visage de la statue pendant un instant. Jurin put voir des similitudes, la mâchoire fière, les yeux curieux. Cet homme avait été un érudit, jadis, et ce qu’il avait appris lui avait coûté très cher.

"Je suis ici, Okura-sama," dit-elle, en s’inclinant profondément devant l’esprit. "Je suis votre petite-fille, Kitsu Jurin, et je suis venue."

"Les pouvoirs de Jigoku, Jurin..." murmura l’esprit. Sa voix était faible, presque inaudible. "Ils se concentrent autour du Trône… L’Empereur sera détruit… L’Empire sera détruit…"

"Vous devez être confus, grand-père," dit patiemment Jurin. "Cela s’est déjà produit. Fu Leng a été vaincu. C’était il y a mille ans, maintenant."

"NON…" gémit Okura. "Kameru… Le Septième Empereur…"

"Yoritomo ?" Répondit rapidement Jurin. "Je suis un Magistrat d’Emeraude ! La Garde Impériale m’écoutera ! Dites-moi ce qu’il faut faire, et j’empêcherais qu’on nuise à Yoritomo VII !"

L’esprit hocha tristement la tête. "Il est… déjà trop tard… pour Yoritomo Kameru," dit Okura. "S’il peut être sauvé… ce ne sera pas ton destin de le faire… Le tien… est de trouver les mots qui l’ont guidé… trouve le journal de Yoritomo Kenjin…"

"Le premier Empereur ?" Dit Jurin, surpris. "Où vais-je le trouver ? Au Palais ?"

"Non…" répondit Okura. "Cherche le protecteur… Cherche celui qui a expliqué aux Oracles comment ils devaient se protéger de l’Ombre… Cherche le Lion qui n’est pas un Lion… Cherche Ikoma Genju, le noble héraut de Kenjin."

Jurin hocha la tête. Ce nom lui était familier, mais elle n’en était pas sûre. "Genju," répéta-t-elle. "Je le chercherai, Okura. Je le trouverai."

"Garde les écrits en sécurité…" l’avertit Okura. "Garde-les… donne-les aux Tonnerres… cache-les pour ne pas que l’Empereur les trouve…"

"Les cacher ?" Répéta-t-elle, confuse.

L’esprit se tordit et devint flou, ignorant la question. Okura commença à tourner sur lui-même. La vision disparaissait lentement.

"Grand-père ?" Demanda Jurin, la voix suppliante. "Je dois encore vous demander une chose avant que vous partiez."

Les yeux de l’esprit s’agrandirent et il se tourna à nouveau vers elle. "Demande…"

"Pourquoi m’avez-vous choisie ?" Demanda-t-elle. "J’ai de nombreux frères, sœurs et cousins dans la cité. Certains sont des sodan-senzo. Nombreux sont ceux à être plus talentueux que moi. Pourquoi ai-je été choisie ?"

"Jurin…" dit Okura, et pour la première fois, il semblait y avoir une vraie tendresse dans les mots du fantôme torturé. "Je ne t’ai pas choisi… Tu m’as choisi… J’étais oublié, abandonné, tombé en disgrâce… Mais tu m’as tout de même cherché… Je ne mérite pas une telle confiance, un tel espoir… alors j’ai décidé… de te rendre la pareille… N’échoue pas, Jurin…"

L’esprit se remit à tourner dans son nuage ; un instant plus tard, il ne restait plus que de la fumée. Jurin inclina la tête pour prier pendant quelques instants, indiquant son respect à l’âme du mort. Elle se demanda s’il était retourné à Jigoku ou s’il avait finalement réussi à rejoindre le Yoma. Le monde des esprits pouvait être cruel et sans pitié, mais elle espéra que Okura avait enfin trouvé la paix.

"Jurin ?" Demanda calmement Mizutoki. "Tu lui as parlé ?"

Elle releva les yeux. Les autres sodan-senzo étaient tous debout autour d’elle, en train de la regarder. Argcklt se trouvait dans le fond de la pièce, ses grands yeux jaunes écarquillés. "Oui," dit-elle. "Aucun d’entre vous ne l’a entendu ?"

"Okura ne souhaitait pas que nous entendions," répondit Mizutoki. "Il était sans aucun doute un homme très secret, et la mort ne l’a pas changé." Le vieux moine se tourna vers les portes de la salle.

"Vous ne souhaitez pas entendre ce qu’il m’a dit ?" Demanda-t-elle.

"Non," répondit Mizutoki. Il s’arrêta, mais ne se retourna pas pour lui parler. "Quel que soit le message qu’il t’a transmis, c’est une question de confiance. S’échapper de Jigoku n’est pas une tâche facile, Jurin. Quelle que soit la quête qu’il t’a confiée, il doit s’agir d’une quête de grande importance. Je te souhaite de bénéficier de la bénédiction de toutes les Fortunes et de tous les Shiryo, mais je ne peux pas m’en mêler." Il ouvrit les portes, et partit. Les quatre autres sodan-senzo le suivirent silencieusement.

Argcklt s’accroupit dans le coin de la pièce, la regardant avec curiosité.

"Bon," dit Jurin. "J’aimerais vraiment pouvoir parler plus avec vous, Argcklt, mais on dirait que j’ai subitement beaucoup de choses à faire." Elle se mit à marcher lentement vers la sortie de la salle.

"Oh ?" Répondit Argcklt. "J’aurais espéré que vous me demandiez de vous aider à trouver le livre."

Jurin regarda rapidement vers Argcklt, le visage surpris. "Vous l’avez entendu ?" Demanda-t-elle.

"Nous autres zokujin sommes en accord avec les esprits," dit-il. "Je vais continuer de vous le dire, peut-être que vous m’écouterez. Maintenant, voulez-vous de l’aide ou pas ?"

Jurin se mit à rire. Pour la seconde fois, elle était heureuse d’avoir rencontré l’étrange petite créature. L’énormité de la quête d’Okura ne semblait plus peser lourdement sur elle, maintenant qu’elle avait quelqu’un d’autre avec qui la partager. "Oui, Argcklt," dit Jurin. "J’aimerais que vous m’aidiez."


Ketsuen s’avança péniblement dans l’obscurité d’un garage vide et s’effondra. Le moteur poussa un gémissement et dans un craquement métallique, le métal s’écrasa sur le béton. L’énorme machine de guerre parvint à basculer en arrière et laissa tomber son bras tranché sur le sol. L’ouverture au sommet du robot s’ouvrit avec un sifflement et les deux Crabes rampèrent hors du robot, en grognant et en pestant. Leurs vêtements étaient recouverts de traces de fumée et leurs yeux étaient en larmes, à cause de toute la fumée qui s’élevait de la carcasse.

"Par le sang d’Hida !" Jura Hayato, tout en se frottant les yeux et en s’appuyant contre un mur. "Je ne vois plus rien ! Ça me rappelle les lacrymogènes de l’entraînement !"

"Eh, ça va encore," dit Yasu, en détournant le regard pour que l’éclaireur ne le voit pas cligner ses yeux injectés de sang. "Je pense qu’elle peut encore aller jusqu’au Kyuden."

"Quoi ?" Dit Hayato. "Qu’est-ce que tu racontes ? Ketsuen peut à peine avancer. Elle a le bras tranché et ce trou que le Grue a fait dans la cabine a ouvert une fuite ! On aura de la chance si on arrive à faire encore trois blocs avec ce truc !"

"On fait quoi alors ?" Demanda Yasu, le regard irrité. "On l’abandonne ici ? On laisse l’Armure du Samurai de l’Ombre dans un tas de déchet pendant qu’on fuit la queue entre les jambes ?"

"Je n’ai jamais dit ça," répondit Hayato sur le même ton, sans reculer sous le regard du plus grand des deux Crabes. "Mais on ne serait pas dans cette situation si tu n’avais pas été aussi stupide, Yasu."

"Si je n’avais pas été aussi stupide," gronda Yasu, "Ketsuen serait en pièces dans la petite allée circulaire de Dojicorp."

"Ouais, félicitations, Hida," mordit Hayato. "Tu nous as fait traverser six quartiers. Tu as la moindre idée de comment tu vas nous permettre de faire le reste du trajet ?"

Yasu plissa le front en observant le tas de débris que Ketsuen était devenu. "Je me débrouille avec les machines," dit-il, en avançant vers celui-ci. "Peut-être que je peux la bricoler juste assez pour nous permettre de retourner au Petit Jigoku. Peut-être que là, ce Mikio pourra nous aider à faire quelque chose. Il semblait être dans son élément, dans le garage." Yasu ouvrit une petite porte dans le dos de Ketsuen et en sortit un petit tournevis et un petit chalumeau. Il s’accroupit au niveau du flanc de la Machine de Guerre et ouvrit un panneau d’entretien juste au niveau des hanches, et se mit à tousser alors qu’un grand nuage de fumée blanche lui arriva en plein visage. Il jura et balaya la fumée, puis se pencha pour observer les dégâts.

"Alors, ça donne quoi ?" Demanda Hayato.

"Pas génial," dit Yasu. La légère pause dans sa voix suggéra qu’il était encore loin de la vérité. "Elle a besoin de nouvelles batteries pour se relever. Je ne pense pas qu’on va trouver ce genre de chose ici."

"Bon, on fait quoi alors ?" Répondit Hayato.

"Facile," répondit Yasu. "On va trouver Akodo Daniri. Toshimo a dit que Ketsuen utilise une bonne partie de la technologie de Kitsu Ikimura. Peut-être qu’on pourra emprunter l’une ou l’autre pièce de rechange, ou un truc dans le genre."

Hayato siffla. "Et moi qui pensais que ce que tu avais fait contre Kin’Iro, c’était de la folie," répondit l’éclaireur. "Tu veux qu’on se rende au Soleil d’Or ? Si Matsu Gohei découvre que le fils d’Hida Tengyu est en ville…"

"Alors Matsu Gohei se prendra un gros coup de pied au cul en essayant de m’attraper, c’est ça qui se passera," dit Yasu d’un ton sévère. Il s’écarta de la machine et vint s’asseoir par terre à côté d’Hayato, et il resta silencieux pendant un long moment.
"Tu as une meilleure idée, Hayato ?" Demanda Yasu, spéculatif.

"Pour être honnête, non," répondit Hayato. "On est dans la merde où qu’on aille. Si les Shinjo découvrent deux Crabes qui se baladent au milieu d’Otosan Uchi, ils nous enverront les Impériaux aux fesses en quelques minutes."

"J’en doute, Kameru c’est un vieux pote à moi," dit Yasu avec un geste de la main.

Hayato eut l’air incrédule. "Vraiment ?" Dit-il. "Depuis quand ?"

Yasu regarda l’éclaireur. "Ben, euh," répondit-il. "Hum. Ben, on a combattu ce gros oni de feu ensemble, lors de l’Invasion Senpet, enfin, plus ou moins. Disons que je lui ai tiré dessus plusieurs fois alors qu’il était dans la cour. Oh, et puis y’a eu cette fête lorsque son papa nous a invité, tu te rappelles ? Mais j’ai passé un bon bout de temps à parler à Sumi, cette nuit-là. Hmm. Merde. Je pense qu’il ne me connaît pas tant que ça, en fin de compte."

"En fait, ce serait vraiment cool qu’un mystérieux étranger entre ici et nous propose de réparer la Machine de Guerre à notre place, hein, Yasu ?" Gloussa Hayato.

Ils observèrent l’entrée du garage pendant quelques instants. Rien ne se passa.

"Fais pas l’idiot," dit Yasu. "Ce genre de truc, ça n’arrive que dans les films d’action minables."

"Ouais," répondit Hayato, en se remettant sur pied tout en soupirant. "Je suppose qu’on devrait se mettre à la recherche de Daniri, alors ?"

"Je croyais que tu avais dit que c’était une idée stupide," répondit Yasu.

"Ben, oui, mais c’était juste un commentaire, pas une critique," répondit l’éclaireur. "Si j’avais refusé chaque idée stupide que tu as eu, on n’aurait jamais bossé ensemble."

"Exactement," dit Yasu. En se relevant, son armure lourde fit un claquement sourd. "Allons-y."


"Le serpent se tortille dans les entrailles du rêve, l’ombre de la mort se dresse pour nous détruire tous. Brouillard ensanglanté. L’ancien est neuf ? Plus nouveau que l’ancien et plus ancien que le nouveau. Le corbeau se cache de la tempête et nul ne vient pour éteindre le feu. Le premier venu sera le dernier venu et nous ne pouvons rien faire, rien, rien, rien…"

La pièce était silencieuse. Le petit homme était vautré sur sa chaise, des cheveux noirs et pêle-mêle tombaient sur son visage. La pièce était sombre, en dépit de l’intense lumière braquée sur le prophète.

"DESTIN !" Cria-t-il, se redressant soudainement sur sa chaise, les yeux brillant d’un regard intense. "DESTIN, DESTIN, DESTIN !" Il se balançait d’avant en arrière sur la chaise de bois, retombant petit à petit dans le silence.

"C’est tout, Saigo ?" un grand homme entra dans le cercle de lumière, projetant son ombre sur le prophète minuscule, en comparaison avec lui.

"C’est tout, c’est tout, je jure que c’est tout," haleta le petit homme, la respiration saccadée.

"En es-tu sûr ?" Insista l’homme, "Il n’y a absolument rien d’autre ?"

"Certainement certain ! Je suis certain d’être certain, Maître Rashid !" Le prophète ramena les jambes contre son corps, les entourant de ses bras, et il enfouit son visage entre ses genoux pour éviter le regard de l’homme de la pénombre.

Zul Rashid s’arrêta pendant un long moment, l’observant. Et puis il saisit subitement une poignée de cheveux du prophète, relevant son visage.

"Qu’est-ce que ça veut dire ?" Siffla-t-il.

Le visage du prophète se tordit avec un rictus démoniaque. "Ça veut dire," dit-il alors qu’un grondement sourd naquit dans sa gorge, "Que tu es un fou, Maître de l’Air. Ca veut dire que peu importe les avertissements que l’on te donne, tu ne seras jamais capable de voir plus loin que ce que ton ego te permettra de voir. Ca veut dire que tu as abandonné ta fille à cause de ta stupide fierté et que tu as laissé ton seul vrai ami se faire déchirer par le vent lorsque le Conseil Elémentaire avait le plus besoin de toi. Ça veut dire que Rokugan est plongé dans les ténèbres, que ses héros seront des hors-la-loi, et que tu ne pourras rien faire pour empêcher ça. Ça veut dire, Maître Rashid, que vous allez tous MOURIR !"

Rashid fit un pas en arrière, étourdi par l’air de pure méchanceté qui couvrait le visage du jeune prophète. Le garçon se mit à rire, un long rire fort et saccadé qui ne pouvait pas être produit par une gorge humaine.

"Non," dit Rashid. "Ce n’était pas ma faute… Je n’aurais pas pu voir… Je ne pouvais pas savoir… Comment aurions-nous pu nous y préparer ?"

"Tu aurais pu te préparer," dit Saigo. Des fissures noires commencèrent à s’étendre sur le visage du garçon, à la façon d’une toile d’araignée. "Tu savais ce qui se préparait depuis que tu as découvert ce que ton père faisait, vingt ans plus tôt. Tu aurais du suivre les indices. Tu aurais du le traquer et l’empêcher de faire tout ça. Mais il vaut mieux blâmer un faible prophète que soi-même, hein, puissant khadi ? Tu aurais pu prendre l’épée…"

"L’épée ?" Dit Rashid. "J’avais l’épée ! Ofushikai est dans les mains de Sumi !"

Les fissures couvraient maintenant la tête et les épaules de Saigo. Il hocha la tête et sourit, les mouvements de ses muscles firent tomber de petits morceaux de son visage, et révélèrent une lumière rouge palpitante. "Tu sais très bien que ce n’est pas de cette épée dont je veux parler," rit-il.

La tête du prophète éclata et la salle du conseil sembla voler en éclat en même temps. Zul Rashid vit que le sol s’effondra sous lui. Il appela les esprits de l’air, mais aucun ne voulut l’écouter. Il pouvait sentir qu’ils avaient honte de lui, et qu’ils ne l’écouteraient pas.

Zul Rashid tomba, et tomba encore.


C’était l’odeur qui l’avait réveillé. L’horrible odeur de chair brûlée et les cris de son maître. Il avait vu le vieux moine se tenir au-dessus de l’Empereur étendu par terre avec… cette chose en porcelaine accrochée à son visage. Il savait qu’il avait fait face au descendant de Shinsei, mais sa loyauté n’allait pas à Shinsei. Il était d’abord loyal à l’Empereur. Après quelques secondes, Shinden avait retrouvé son arme, et il l’avait braquée vers le vieil homme.

Et alors, il avait découvert qu’il ne pouvait pas tirer. Quelque chose dans les yeux d’Hoshi Jack sapait toute la volonté du Guêpe. Une vie d’entraînement, une vie passée à aiguiser son instinct et ses réflexes, et tout ça s’était envolé à l’instant où ces étranges yeux gris s’étaient posés sur lui.

"Tu n’as pas l’intention de faire ça," avait dit Hoshi Jack.

"Ecartez-vous de lui," lui avait ordonné Shinden. "Ecartez-vous ou je tire !"

"Tu ne peux pas me tirer dessus," avait dit Jack, en faisant quelques pas en arrière. "J’ai été choisi." Sa voix semblait triste, alors qu’il reportait toute son attention sur le Guêpe. Il ne semblait pas le moins du monde dérangé par le gros pistolet noir orienté vers sa poitrine. D’une certaine façon, il semblait déçu. Shinden s’était remis sur pieds et s’était approché prudemment, toujours un peu groggy suite au coup que Togashi Koan lui avait donné.

Shinden s’était agenouillé à côté de l’Empereur, essayant de glisser ses doigts sous le masque qui tremblait et qui sifflait sur le visage de l’homme. Le Guêpe avait retiré ses doigts avec un sifflement, les extrémités de ceux-ci étaient ensanglantés et tailladés comme s’ils avaient été coupés par une lame de rasoir.

"Qu’est-ce que vous lui faites ?" Lui avait demandé Shinden. "C’est quoi, sur son visage ?"

"Je l’aide à accomplir son destin," lui répondit Jack. "C’est mon devoir. En tant que Shinsei, il est de mon devoir de m’assurer que tout se passe comme prévu. Tout est une question de destin."

"Par Jigoku !" Jura Shinden, en braquant le pistolet à quelques centimètres du front de Jack. "Vous êtes en train de le tuer !"

"Peut-être," répondit Jack. "Mais ça ne vous regarde pas, Guêpe. Lâchez votre arme."

Le pistolet tomba des mains de Shinden. Il regarda ses mains vides avec horreur.

Jack avait hésité un instant. Une ombre avait traversé son regard. Le vieux moine avait sourit, et ce sourire effraya Shinden encore plus que ce qui se trouvait sur le sol, devant lui.

"Retournez au Palais," lui avait ordonné Jack. "Racontez-leur ce que vous avez vu."

Tsuruchi Shinden s’arrêta dans une allée, penché en avant et tentant de récupérer son souffle, les mains posées sur ses cuisses. Il ne savait plus quoi faire, maintenant. Il ne savait même pas pourquoi il était encore vivant. Hoshi Jack n’était pas Shinsei. Il était une chose maléfique et torturée, et il avait tué l’Empereur. Le Guêpe se redressa, le regard intense. Il devait faire quelque chose, mais seul, que pouvait-il faire contre ce monstre d’Hoshi Jack ?

Shinden entendit un son étrange dans la rue, le bruit de sabots claquant sur le sol. Il passa prudemment la tête au-delà du coin de l’allée, et à sa grande surprise, il découvrit qu’il avait raison. Une escouade de policiers Shinjo montés sur des chevaux avançait prudemment, l’un à côté de l’autre, fusil en main, patrouillant dans les rues à la recherche de tout signe d’agitation.

"Les Fortunes me sourient," murmura Shinden. Il s’avança dans la rue, les mains levées et écartées.

"Regardez," dit brusquement un Licorne, en tournant son arme en direction de la silhouette qui émergeait des ombres.

"Ne tire pas," ordonna le commandant. "C’est un Impérial."

"Un Impérial ?" Dit un autre. "Par Jigoku, qu’est-ce que vous faites aussi loin du Palais ?"

"Vous devez venir avec moi," demanda Shinden. "Je suis Tsuruchi Shinden, Capitaine de la Garde Impériale. L’Empereur est en grand danger. Appelez tous les renforts que vous pourrez trouver."

"Oh," répondit le commandant Licorne d’un ton plus calme. "Perdu, hein ? Ouais, la cité est devenue plutôt bordélique, depuis cette coupure de courant."

"Quoi ?" Cracha Shinden, confus. "Ce n’est pas ce que j’ai dis ! Nous devons sauver l’Empereur !"

"Vous escorter au Palais ?" Répondit le Licorne. "Ben, je suppose qu’on peut vous escorter jusqu’à distance raisonnable, mais les combats sont plutôt rudes dans ce secteur. Nous sommes en patrouille ; nous ne sommes pas sensés entrer en combat."

"Mais de quoi parlez-vous ?" Hurla Shinden. "Vous ne m’écoutez pas ?"

Le Licorne parut contrarié. "Ouais, je vous comprends très bien. D’abord, vous nous dites que vous êtes perdu, puis vous nous demandez de l’aide, et maintenant, vous nous criez dessus. Ecoutez, camarade, nous ne sommes pas des troupes de choc. Ce n’est pas de notre faute si vous vous êtes éloigné à ce point du Palais, et donc, ce n’est pas notre job de vous y ramener. On va faire ce qu’on peut, ok ?"

"Mais l’Empereur !" cria Shinden.

"Ouais, vous êtes perdu !" Répéta le Licorne, exaspéré. "Combien de fois allez-vous nous le répéter ? Par le Souffle de Shinjo, Guêpe, qu’est-ce qui ne va pas, chez vous ?"

Le sang de Shinden se glaça dans ses veines. Les Licornes ne le comprenaient pas. Ils ne pouvaient pas le comprendre. Tout ce qu’ils pouvaient entendre c’était ce qu’Hoshi Jack voulait qu’ils entendent. L’Empereur était sur le point d’être détruit par une créature maléfique, et Tsuruchi Shinden était le seul homme à le savoir.

Et personne ne le croirait.


Le Clan de la Sauterelle déferlait sur Otosan Uchi. Des centaines d’hommes et de femmes couraient dans les rues, tirant en l’air avec des armes automatiques, enflammant les immeubles. D’autres lançaient des explosifs rudimentaires ou passaient à travers des fenêtres brisées pour piller les immeubles abandonnés. De gros véhicules blindés avançaient en grondant dans les rues, les véhicules des Sauterelles. Jusqu’à aujourd’hui, ils étaient restés cachés dans les tunnels de la Machine. Aujourd’hui, ils étaient révélés dans toute leur gloire sinistre : grands, lourdement armés, et totalement immunisés aux pouvoirs anti-machines de Maladie.

Inago Isek était au cœur de tout cela, et il riait. A peine quelques années auparavant, il n’aurait pas cru que tout cela était possible. A cette époque, son nom était Katsumoto. Katsumoto était un jeune ingénieur, un heimin avec un incroyable talent en informatique et en recherche. Il avait commencé à étudier la théorie des champs électromagnétiques. Le potentiel destructeur des rayonnements électromagnétiques ne l’intéressait pas, à l’époque. C’était seulement la science qui l’intéressait.

Et alors, les financements s’arrêtèrent. Katsumoto ne put plus avancer et dut se contenter d’observer autour de lui, alors que d’autres, bien moins talentueux que lui, continuaient à découvrir et prospérer. Leurs soi-disant "découvertes" égratignaient à peine la surface de ce qui pouvait réellement être fait, mais ça rendait un tel hommage à leurs prédécesseurs qu’ils étaient en général accueillis à bras ouverts. Mais pas Katsumoto. Il avait dit aux autres qu’ils étaient idiots. Lorsqu’ils se trompaient, il leur disait sans se voiler la face. Katsumoto ne voulait pas se faire des amis. Il voulait manipuler les pouvoirs fondamentaux de la réalité, manipuler une puissance digne d’un dieu, une puissance dont même un shugenja ne pouvait que rêver. Ils lui dirent qu’il était "trop obnubilé". Ils lui dirent qu’il ne "s’appliquait pas assez". Appliqué ? Il était bien plus appliqué que la plupart d’entre eux. On se souviendrait de lui tandis qu’eux tous, ils seront oubliés. Donc, il ne faisait pas trop attention et il fut heureux de quitter l’université lorsqu’il fut expulsé pour vol et dégradation de matériel.

Après ça, il vécut au sein de la pègre de Rokugan pendant un certain temps. Les Scorpions et leurs semblables payaient bien pour quelqu’un qui s’y connaissait en explosif et qui savait la fermer. Katsumoto était très doué à la base, et l’argent lui apprit rapidement à savoir se taire. Il se fichait d’où les bombes allaient. S’il y avait voulu y réfléchir, peut-être que ça l’aurait dérangé. Il tuait probablement des tas d’innocents. Mais de toute façon, personne n’est vraiment innocent, n’est-ce pas ?

Bien qu’il fasse le travail docilement, ce n’était pas mentir que de dire que ça l’ennuyait. Katsumoto savait qu’il valait plus que quelqu’un qui crée des explosifs chimiques pour des malfrats. Il était un maître en informatique et en radiations électromagnétiques. Un génie incontesté, du moins dans sa tête. Ses talents étaient gâchés. Ce n’était pas une vie ; c’était juste de la survie. Il voulait quelque chose de plus. Il voulait toujours être célèbre. Il méritait d’être connu, respecté, et même craint. Maintenant, il se fichait que ce soit pour son génie. Il voulait juste qu’on se souvienne de lui. Pour toujours.

Rapidement, il rencontra Inago. Inago était un homme avec un rêve. Détruire les Clans Majeurs. Amener l’anarchie à tous les niveaux et instaurer une grande technocratie à la place. Le système féodal avait bien assez duré ; même l’Empereur avait réalisé qu’il tenait sur ses propres jambes. Le gouvernement Impérial n’était pour la plupart du temps qu’un pion pour les daimyos des clans, et ils n’étaient qu’une bande de vieillards qui ne se souciaient que de leur position. Katsumoto trouva les idées d’Inago intrigantes, bien qu’il n’ait aucun goût pour la politique.

Dans le nouveau monde d’Inago, ceux qui connaîtraient la technologie seraient les maîtres. Le pouvoir serait gagné grâce à l’intellect, le talent et les compétences. Ceux qui ne pourraient pas s’adapter mourraient ou trouveraient un moyen de servir. Ces mots interpellèrent Katsumoto. Il était un scientifique, après tout. Il aurait une place importante dans un tel monde. Il décida de le rejoindre, allant même jusqu’à prononcer ce ridicule "serment de fidélité" que tant de Sauterelles utilisaient pour dissimuler leur identité. Katsumoto s’agenouilla devant Inago, et Inago Iseki se releva à sa place, Isek en abrégé.

Iseki. Ce n’était pas un véritable nom, en réalité. Iseki ou ruines. Un choix étrange, et Isek le savait. C’était juste sa façon de penser. Les ruines étaient ce qui restait de sa carrière, et lorsqu’il en aurait fini, c’est tout ce qui restera de Rokugan. Katsumoto allait disparaître, mais dans le nouveau monde d’Inago, tout le monde se souviendra d’Inago Isek. Pour toujours.

Bien sûr, les recherches dépassèrent le cadre du simple électromagnétisme, mais c’était très bien. Les baguettes et les petits générateurs utilisaient encore aujourd’hui la technologie OEM et Isek était fier de son travail. Maladie était quelque chose de plus. Il n’était toujours pas sûr de savoir comment Inago avait mis la main sur ces microcircuits tetsukami qu’ils avaient utilisés pour la construire, mais c’était tout simplement une œuvre d’art. Isek n’aurait jamais pu envisager d’utiliser la magie pour produire un effet aussi puissant. Au début, ça l’avait dérangé. Isek avait à cœur de construire un appareil créant un rayonnement à l’échelle de la cité capable de griller tous les systèmes, de faire exploser les véhicules, de tout plonger dans le chaos total et de faire tomber les puissants à genoux. L’obscurité et la paralysie étaient de bien maigres substituts.

Du moins, c’est ce qu’il avait cru. Mais maintenant, alors qu’il se trouvait là, au cœur de l’Empire, regardant les samurais, les heimin et les hinin paralysés par la peur du pouvoir qu’il contrôlait, il savait ce qu’on pouvait ressentir quand on est un dieu. Alors que les blindés Sauterelles avançaient avec fracas sur les trottoirs en ruine et les voitures retournées, Isek notait chaque souvenir, chaque sensation. Il savait qu’il n’y aurait plus jamais de moments plus grands que celui-ci. C’était la conquête. Personne n’oubliera jamais ce jour.

Isek se pencha contre une des fenêtres blindées, contemplant les rues devant lui à travers l’orifice. Il pouvait sentir la fumée des feux. Il pouvait entendre les cris alors que leurs véhicules se rapprochaient. Et là, brillant à travers les fumées, se dressant au-dessus de tout le reste, se trouvait leur destination.

"Le Palais de Diamant," souffla-t-il avec un sourire.

"Ouais," dit le conducteur. "Qui aurait cru que nous aurions une chance d’y arriver, hein ?"

"Oh, mais moi," gloussa Isek. "Je n’en ai jamais douté."

"Ben, ouais, moi aussi j’ai confiance en Inago," corrigea le conducteur. Tout le monde savait qu’Isek était proche du sommet du Clan de la Sauterelle, et personne ne disait du mal d’Inago. "C’est juste que ça, euh, c’est vraiment incroyable. Dire qu’on va prendre le Palais de Diamant, et le faire, ce sont deux choses différentes, vous savez ? C’est totalement dingue, non ?"

"Ferme-là, s’il te plaît," dit calmement Isek. "J’essaie de mémoriser cet instant, et ton dialogue débile me distrait."

Le conducteur lança un regard vers Isek, puis reporta son attention sur la route, plissant le front avec colère. Aucun des autres conducteurs n’avait voulu de lui dans son véhicule. Ils devaient l’avoir déjà rencontré auparavant.

Un bip mécanique sonna à la ceinture d’Isek. Il tendit la main rapidement et s’empara de la radio qui pendait là, et appuya sur un bouton, sur le côté de celle-ci. "Isek," dit-il.

"Inago-sama !" Cria une voix. "Otsune, ici. Grâce aux Fortunes, je vous parle enfin !"

"Les Fortunes n’existent pas," répondit Isek. "Parlez Otsune. Terminé."

"Vous devez… arr-… attaque !" Cria-t-elle ; des parasites craquelaient, écorchant sa voix.

"Je ne vous entends pas," répondit Isek. "Répétez. Terminé."

"Six rues… la Tour Shinjo," dit-elle. "Les Licornes nous opposent une lourde résistance. Nous dev-… en retraite !"

"Les Licornes ?" Répondit Isek, incrédule. "Comment ont-ils trouvé un moyen de contourner Maladie ? Terminé."

"Non !" Répondit-elle. "Ce n’est pas ça, ils—" Un énorme bruit de parasite suivit ce bout de phrase, empêchant toute chance de déchiffrer ses mots.

Le front d’Isek se plissa de frustration. "Ils quoi ?" Dit-il sévèrement. "Quelle est votre situation, Otsune ? Terminé."

Pas de réponse. Le conducteur tourna nerveusement la tête.

"Je répète. Quelle est votre situation ? Terminé."

Toujours pas de réponse. Le conducteur se racla la gorge et regarda à nouveau la route.

"Otsune," dit Isek.

Avec un grognement sourd, Isek coupa la radio et la replaça à sa ceinture. Pendant quelques instants, il avança en silence, les bras croisés devant sa poitrine.

"Alors ?" Dit le conducteur.

"Alors quoi ?" Mordit Isek.

"Alors, qu’est-ce que vous pensez de ça ?" Demanda-t-il. "Vous ne pensez pas qu’on devrait interrompre le siège, jusqu’à ce que nous découvrions ce qu’il s’est passé ?"

Isek se tourna vers le conducteur, le regard furieux. "Tu veux savoir à quoi je pense ? Je pense que tu devrais te replonger dans ta conduite et laisser la réflexion aux mains de ceux qui ont été choisis pour réfléchir. Qu’est-ce que tu penses de ça ?"

Le conducteur ne dit rien, mais ses mains se resserrèrent sur son volant.

"Bien," dit Isek. "C’est exactement ce que j’avais espéré que tu répondes. Maintenant, nous ferions mieux d’aller tuer l’Empereur, n’est-ce pas ?"

Le blindé gronda, tournant sur la place entourant le Palais de Diamant, et rejoint les autres dans l’assaut Sauterelle.


Un grondement sourd et menaçant s’éleva de la gorge de Kaibutsu. C’était un son très effrayant ; même Sekkou, qui se tenait à côté de l’ogre, était légèrement intimidé par la puissance que ce grognement sous-entendait. Tout autour d’eux, les goules mort-vivantes d’Omar Massad avançaient en traînant des pieds, prêtes à tuer. La plupart étaient d’anciens policiers, transformés par le Chacal après qu’ils se soient aventurés trop loin dans le territoire Sauterelle. Quelques autres étaient même des Sauterelles que Sekkou reconnut. Il se renfrogna sous son casque. C’était une chose de plus pour laquelle le Chacal allait payer. Les Sauterelles n’aimaient pas qu’on tue les leurs. Jamais. Sekkou croyait toujours à cela, même après ce qu’il venait de faire à Inago.
Ce n’avait pas été un meurtre, mais de la pitié. Quelle qu’ait été cette chose, il ne subsistait plus grand chose d’Inago en elle.

"A moiiiii !" Siffla une goule, en bondissant vers Sekkou. Sekkou fit un pas en arrière, tira son pistolet, et fit feu. Il savait que les balles n’auraient guère d’effet, mais la force de l’impact rejetterait son agresseur en arrière.

"DEGAGEZ !" Gronda Kaibutsu. Ses poings charnus avaient chacun la taille de la tête d’une goule, écrasant deux d’entre elles avec un craquement sourd. Les goules furent prises de convulsions, après la frappe de l’ogre, et s’effondrèrent sur le sol.

"Kaibutsu, derrière toi !" Hurla Sekkou. Il tira juste au-dessus de l’épaule de l’ogre, touchant l’œil d’une goule prête à plonger ses crocs dans le dos de Kaibutsu. L’ogre se retourna et d’un coup de poing, explosa le sternum de la goule et la projeta en arrière, dans le couloir obscur.

Il en restait six autres. Sekkou pouvait en entendre d’autres traîner et grogner dans les ténèbres. Combien le Chacal en avait-il tuées ? Quelle ampleur avait pris sa Cité des Os tandis que Sekkou avait eu son attention attirée ailleurs ? Sekkou envisagea un instant de s’en aller discrètement. La plupart des goules faisaient attention à Kaibutsu, maintenant. S’il en bousculait une ou deux et qu’il se mettait à courir, elles afflueraient autour de l’ogre et le laisseraient tranquille.

Soudain, une goule plongea sur Sekkou à la vitesse de l’éclair. Des griffes acérées se resserrèrent autour de la gorge du Sauterelle, et sa vision se teinta de rouge. Derrière lui, il put voir Kaibutsu se battre contre quatre autres créatures. L’ogre ne pourrait plus le sauver, cette fois.

"Pas ici," pensa-t-il. "Il y a encore tant de choses à faire…"

La goule relâcha alors sa prise, et ses yeux s’écarquillèrent. Soudain, une flamme verte explosa autour de la tête de la créature. Elle tomba par terre, hurlant et s’agrippant à son crâne.

"Par les Fortunes !" jura Sekkou, en baissant les yeux, surpris. "Qu’est-ce que— ?"

"Ne bougez plus, Sekkou !" Cria une voix. Un grand homme portant une combinaison noire apparut à l’autre bout du tunnel, tenant un katana à la lame noire des deux mains. Juste derrière lui, sur sa droite, se tenait un homme plus petit avec une queue de cheval et brandissant un pistolet. A sa gauche se tenait un homme plus âgé avec des dreadlocks et un imperméable ample, ses mains entourées d’une flamme verte qui correspondait à celle qui consumait la goule. Un shugenja.

"Ce ne sont pas mes créations, idiots !" Cria Sekkou, en vidant le reste de son chargeur dans la goule la plus proche. Elle perdit son bras et la moitié de son visage sous le déluge de tirs, mais elle continuait d’avancer. Derrière lui, Kaibutsu écrasa sur le sol les quatre goules qu’il combattait, laissant une bosse considérable sur les dalles métalliques.

"Douce Amaterasu," jura le vieux shugenja. "C’est un ogre ?"

"Où est Otaku Sachiko ?" Demanda le grand homme, en tranchant dans la horde de goules avec son katana.

"Pourquoi me demandez-vous ça ?" Dit Sekkou, en frappant le visage d’une goule avec la crosse de son pistolet et en repoussant une autre avec un coup de botte. "Est-ce que j’ai l’air d’avoir le moindre contrôle sur la situation ? Maintenant, aidez-nous ou laissez-nous crever seuls !"

Le grand homme hocha la tête, irrité, et sauta au cœur de la mêlée, la lame noire étincelante. Les goules s’écartaient de lui tandis qu’il attaquait, comme si elles étaient effrayées par l’arme qu’il portait. Le katana se fraya un chemin à travers les morts-vivants, en faisant tomber trois à chaque coup. Alors que l’épéiste avançait, le feu vert de son compagnon shugenja s’embrasait tout autour de lui. La dernière goule hurla alors que leurs corps étaient consumés par le feu, retournant à la mort qu’elles avaient jadis réclamée. Kaibutsu prit peur et s’écarta de la lueur des flammes. L’épéiste poursuivit sa charge, fonçant droit vers l’ogre.

L’homme vêtu de noir s’arrêta instantanément alors qu’une balle ricochait sur le mur devant lui. Sekkou se mit en travers de son chemin, brandissant son pistolet des deux mains. "Réfléchissez-y," dit-il. "Laissez Kaibutsu tranquille ou le prochain tir ne manquera pas sa cible."

"C’est un monstre de l’Outremonde," répondit l’homme, ses yeux se firent de minces fentes et il fit un pas en arrière. Son épée était toujours tenue pointe en bas et dégainée, prête à frapper le Sauterelle en un instant.

"Il est avec moi," corrigea le Sauterelle. Derrière lui, Kaibutsu grogna et fit craquer ses articulations.

"Oh, mais c’est…" gémit le vieux shugenja. "Inago Sekkou. Inago Sekkou en personne."

"Ça c’est un coup de chance," dit l’homme à la queue de cheval avec un petit rire confiant. Il braqua son pistolet vers le casque de Sekkou. "Vous êtes inférieurs en nombre. Vous êtes prêt à vous prendre une balle pour un ogre, Sekkou ?"

"Appelez ça une poussée d’altruisme," répondit Sekkou. "Mais je commence à être à court d’alliés, récemment ; j’aimerais autant garder celui-ci."

"Sekkou et Kaibutsu amis," dit l’ogre, en dévoilant ses crocs dans un large sourire.

"Calme-toi, Kaibutsu," ordonna Sekkou.

"Hmm," dit l’homme en noir. Il lança un regard pénétrant au Sauterelle, puis fit tourner sa lame et la rengaina à sa ceinture. "Très bien," dit-il.

"Quoi ?" S’exclama l’homme à la queue de cheval. "Hatsu, tu es dingue ? Tu réalises qui c’est ?"

"Je sais exactement qui il est," répondit l’homme, les yeux rivés sur Sekkou. "Et je sais qu’il s’est passé plus ici qu’un simple échange de regards. Rakki, baisse ton arme."

"Tu plaisantes," dit-il. "C’est un tueur, Hatsu !"

"Les Dragons," dit le shugenja d’un ton amer. "Ils n’ont aucune logique. Ils sont tous fous, comme dans les histoires."

"Hatsu ?" Dit Sekkou, une note de curiosité dans sa voix. "Comme Kitsuki Hatsu ? Le détective fugitif qui a été tué par les Magistrats Impériaux dans le Labyrinthe Bayushi, y’a un moment ? Je pensais bien vous reconnaître. Vous n’étiez pas sensé être mort ?"

"C’est bien moi," acquiesça Hatsu. "Rakki, baisse ton arme. Tokei, recule."

Rakki soupira et obéit, observant toujours attentivement Sekkou. Le Sauterelle fit un signe de tête et rengaina son arme lui aussi.

"Ravi de rencontrer un compagnon hors-la-loi, Kitsuki," dit Sekkou avec un gloussement. "Pendant un temps, vous avez été plus haut classé que moi dans la liste des fugitifs de la Garde Impériale. J’étais un peu jaloux. Maintenant, que puis-je faire pour vous ?"

"Où est Otaku Sachiko ?" Demanda Hatsu.

Sekkou resta silencieux un instant, surpris par la question. "Qui ?" Dit-il. "Je me rappelle vaguement de ce nom, mais je n’ai aucune idée de quoi vous parlez. On n’a personne ici qui porte ce nom."

"Va t’faire voir !" Cria Rakki par-dessus l’épaule d’Hatsu. "Un de tes gars l’a emmenée ! Le gros type menaçant ! Moto Yotogi !"

Sekkou hocha la tête. "Non," dit-il. "Personne n’est connu ici sous ce nom. Je suis désolé, mais je pense que vous vous êtes trompé de dédale souterrain. Si maintenant vous vouliez bien m’excuser, mais j’ai des choses à faire, ce soir. Croyez-moi ou pas, mais j’essaie d’arrêter l’attaque Sauterelle. Allez-vous me laisser passer ou serons-nous obligés de nous battre en vain pour sortir ?"

"Je ne peux pas vous laisser partir, Sekkou," dit Hatsu avec un léger hochement de tête. "Nous avons encore des questions, et je ne peux pas vous dire que l’idée de vous laisser tous les deux vous balader dans la cité me rassure."

"Je suis navré de vous entendre dire ça," soupira Sekkou. Sa main se dirigea vers son pistolet, et Hatsu posa la sienne sur son épée.

"Et ça recommence," grommela Tokei.

"Ah, quelle tragique et ridicule noblesse," craquelait la voix d’Omar Massad, déformée électroniquement. Hatsu et Sekkou se tournèrent tous les deux vers le corps d’une goule proche. Une petite radio était posée sur sa poitrine, et de celle-ci sortait la voix du Chacal. "Et les âmes tragiques connaissent toujours une fin tragique. Et le moment est venu pour le rideau de tomber, n’est-ce pas ?"

Les sens aiguisés de Hatsu et l’instinct de survie de Sekkou les alertèrent en même temps du danger. Sekkou sauta en arrière. Hatsu cria un avertissement à Tokei. Les explosifs qu’Omar Massad avait dissimulés à l’intérieur du corps détonèrent, et les couloirs de la Machine se remplirent de flammes.


"Un humain venu pour apprendre," un rire sortit des ombres. "Ils viennent toujours apprendre chez moi, tous… Ishak… Munashi… tous… même le Briseur d’Orage ne serait pas là où il en est, sans moi… et quel est ton nom, petit humain ?"

Chobu prit un air maussade. Il errait dans le Bas-Quartier depuis plus d’une heure, maintenant. Il s’était enfoncé profondément dans les égouts, plongé jusqu’aux genoux dans une eau crasseuse et seules les Fortunes savent quoi d’autre. Il ne se sentait pas d’humeur à se laisser insulter. Le grand Blaireau se redressa de toute sa taille et fit bruyamment craquer ses articulations. "Petit ?" Dit-il à voix haute.

"Petit." En un instant, le Kashrak était là. Des queues de serpent épaisses comme trois troncs d’arbres s’élevèrent des eaux. Un visage reptilien abîmé par des furoncles et d’horribles cicatrices l’observait, grimaçant avec une bouche pleine de dents semblables à des dagues.

Dans sa vie, Ichiro Chobu avait pris très peu de mauvaises décisions. Il était un voyou colérique qui savait qu’il avait la mauvaise habitude de toujours se mettre dans les ennuis, mais il s’en fichait. Peu importe le genre de problèmes dans lequel il se fourrait, il savait que son esprit acéré pouvait toujours l’en sortir. Chobu n’avait jamais regretté la moindre décision qu’il avait prise dans sa vie.

Jusqu’à maintenant. Rien ne l’avait jamais effrayé autant que le Kashrak.

Il tenta de faire face à la créature avec autant de bravoure qu’il put rassembler. Dans le cas de Chobu, ce n’était pas une petite quantité, mais il ne put rien faire à part reculer, à cause de l’abominable haleine de cette chose. "Je suis Ichiro Chobu," dit le Blaireau. Il sortit le parchemin Phénix de sa veste. "On m’a dit que vous pouviez me montrer comment utiliser ceci."

Le Kashrak s’avança et s’empara du parchemin, l’observant pendant un bref instant. "Ah," dit-il. "Alors ce sera Chobu no Oni, donc ? Pas très sage, Blaireau. Peut-être que je devrais te tuer maintenant, plutôt que de t’apprendre. Plus tard, tu pourras considérer ça comme une bénédiction."

"En fait, j’ai entendu dire que l’on peut donner à l’oni le nom de quelqu’un d’autre," répondit Chobu. "Je pensais plutôt à créer un Kyo no Oni."

Le Kashrak gloussa. "Difficile, sans le consentement, et plutôt inutile puisque la créature sera faible, due à la lutte constante," dit-il. "Il est toujours mieux de le faire avec un complice volontaire. De plus, le nom que tu cherches a déjà été pris."

"Vraiment ?" Répondit Chobu.

"Oh oui," répondit Kashrak. "Je vois beaucoup de choses, d’ici bas. Bien plus, je parie, que ce que tu peux voir à la surface. Rokugan n’est pas un endroit aussi clair qu’il n’y parait. Dis-moi, Blaireau, pourquoi est-ce que tu veux la mort de Yoritomo ?"

Chobu grimaça. "Je ne vois pas de quoi vous voulez parler." Il se mit immédiatement à penser à des choses diverses. Si cette créature était en train de lire ses pensées, ça n’allait pas beaucoup l’aider.

"Laisse ton esprit tel quel, je n’apprécie pas tes obscurs désirs," cracha Kashrak. "Je savais qui tu étais à l’instant où tu es arrivé ici. Tu es le fils de celui qui a tenté d’assassiner l’Empereur, Chiodo. Tu aimerais savoir pourquoi ton père a fait ce qu’il a fait. Je le vois. Je le sais. Personne n’est capable de faire la moindre chose dans cette cité, sans que je ne sois au courant."

"Dites-moi," dit Chobu. "Dites-moi ce que j’ai besoin de savoir."

"Mais bien entendu," répondit Kashrak. "Je vais te dire qui a contrôlé ton père et comment ils y sont arrivés, et puis je vais te faire le don précieux de la maho, comme ça tu pourras mettre le chaos dans les plans bien préparés de mon maître. Tu me prends pour un fou, Blaireau ?" La créature chiffonna le parchemin et le jeta sur le côté. Le Kashrak cessa de sourire.

"J’sais pas," dit Chobu. "Peut-être ?"

"Peut-être pas," répondit Kashrak, "Cette conversation est terminée." Il se précipita en avant, toutes griffes dehors, les crocs écartés comme s’il voulait avaler le blaireau d’un seul coup.

Chobu fit quelques pas en arrière. Ses sens mystiques chancelaient à cause du pouvoir incroyable contenu dans cette créature. Il pouvait le tuer sans même utiliser sa magie. Il n’avait pas l’ombre d’une chance. Son dos toucha un mur qui ne se trouvait pas là quelques instants auparavant, et il savait qu’il était pris au piège. De minuscules cobras cinglaient les airs autour du Kashrak tandis que celui-ci avançant, leur tête reptilienne fixant le Blaireau condamné à mourir.

"Attendez !" Cria Chobu, en tentant la seule chose qu’il pensait pouvoir le sauver. "Laissez-moi vous parler des Oracles !"

Le Kashrak s’arrêta, un soupçon de doute traversa son visage. "Les Oracles ?" Répéta-t-il.

"Oui," répondit Chobu. "Je connais des choses à propos des Oracles. J’en ai même rencontré un !"

Kashrak ricana et se rassit sur ses queues, ses grands bras croisés. Même les petits tentacules à tête de cobra semblèrent se calmer un peu, bien qu’ils continuent de fixer le Blaireau de leurs yeux en colère. "Vraiment ?" Dit Kashrak. "Très bien, tu sembles dire la vérité. Du moins, ton esprit le pense. Les Oracles gardent bien leurs secrets. Je t’avoue que même moi, je sais très peu de choses sur eux. Parle-moi de ces Oracles, Chobu. Dis-moi ce que tu sais et peut-être que tu pourras glaner quelques précieux instants de vie."

"Je connais l’Oracle de la Terre," répondit Chobu. "C’est un conducteur de taxi, et son nom est Naydiram."

"Bien," dit Kashrak, les yeux pétillants d’excitation. Il s’approche de quelques pas. "Très bien, même. Dis-m’en plus. Je sens que tu connais des petites choses qui peuvent être utiles. J’espère que tu les connais, en tout cas."

Chobu sourit. Rassemblant toute la volonté qu’il put, il parvint à s’éclaircir les idées. "Je peux vous dire quelque chose," dit-il. "Je peux vous dire ce qu’il faut pour tuer un Oracle."

La bouche de Kashrak se referma. "Dis-le-moi," siffla-t-il.

"Le parchemin d’abord," dit Chobu, en désignant le morceau de papier chiffonné qui flottait sur l’eau. "Dites-moi comment utiliser le parchemin."

Le Kashrak grimaça à nouveau, et reprit le parchemin entre ses griffes. "Astucieux, pour un humain," dit-il. "C’est d’accord. Bien que je te garantis que ta décision de venir ici te guidera jusqu’à la mort."

"J’y suis habitué," dit Chobu. "Quand est-ce qu’on commence ?"


La respiration de Zul Rashid était haletante. Ses bras étaient douloureux et sa magie était épuisée. Il venait de se tailler un chemin parmi la soixantaine d’hommes, de démons et de djinns qui servaient les désirs torturés de son père. Certains d’entre eux avaient été de bons ennemis. La plupart d’entre eux avaient été ses amis. Maintenant, il avançait dans la salle circulaire tout en haut de la tour du sorcier, et il espérait qu’il n’était pas trop tard.

Le sol était visqueux des décennies de sang versé. La magie du khadi demandait un lourd tribut et Kassir était heureux de le payer grâce aux vies des esclaves et des vagabonds. L’estomac de Rashid se retourna. Autrefois, il aurait été heureux de participer à ces rituels pervertis. Autrefois, avant qu’il ne réalise qui il était réellement. Autrefois, avant qu’il ne réalise qui était vraiment le Sans-cœur.

A sa droite, un autre escalier grimpait. Au sommet de celui-ci se trouvait un chaudron bouillonnant, au-dessus duquel une boite de fer était suspendue par une corde de soie. A sa gauche, un autre escalier grimpait. Au sommet de celui-ci se trouvait une enclume, un marteau et une forge. La lame à la garde de perles du Phénix reposait sur l’enclume. Devant lui, un troisième escalier montait. Au sommet de celui-ci se trouvait une grande plate-forme, dissimulée par un rideau.

Rashid savait que Kassir l’attendait là-bas, et qu’Isawa Neiko était sa prisonnière. Sans sa magie, Rashid ne serait pas capable de faire face au seigneur khadi. Il courut dans les escaliers menant au katana. A sa grande surprise, Ofushikai était recouvert d’écritures noires, et les restes brisés d’une sorte de moule gisaient sur le sol à côté de lui. Est-ce que Kassir avait tenté de copier l’épée Phénix ? Dans quel but ?

Ou était-ce une copie ? Peut-être que ce n’était pas la vraie Ofushikai, mais une copie démoniaque destinée à induire en erreur ? Il n’y avait qu’une seule façon de connaître la vérité. Rashid prit la lame des deux mains, en faisant attention au vent. A cet instant, les âmes de tous les Shiba qui existèrent et qui seraient à jamais se mirent à chanter en lui. Il ne faisait qu’un avec l’infini, la sagesse divine traversa son esprit un bref instant, puis il redevint à nouveau un simple mortel. Ce n’était pas une copie. On ne pouvait pas faire une copie d’une telle lame. Il avait retrouvé l’épée de son vrai père, l’Epée Ancestrale du Clan du Phénix.

Rashid redescendit les marches à toute allure, puis courut vers l’escalier central. Alors qu’il entamait les marches du bas, le rideau s’ouvrit. Son père, Kassir, se dressait là, son visage barbu couvert de cicatrices surmontant sa robe sombre sans plis. Un bras était enroulé autour de la gorge pâle d’Isawa Neiko, la jeune shugenja Rokugani qui était venue à Medinaat-al-Salaam pour chercher Ofushikai et pour aider Rashid à trouver sa destinée. La femme que Zul Rashid avait apprise à aimer. Elle ne bougeait pas, prise dans une transe provoquée par les pouvoirs répugnants du maître khadi. L’autre main de Kassir était dissimulée derrière son dos. Il se tenait à seulement quelques pas d’un grotesque portail mécanique fait de sang, de magie et de métal qu’il utilisait pour se rendre dans les Terres Brûlées. Rashid se figea là où il se tenait.

"Oui, tiens-toi tranquille, mon garçon !" Rit Kassir. Il tira une lame de derrière son dos, un katana fait d’un acier bleuté. "Tu es arrivé plus tôt que je ne le pensais, mais pas assez tôt ! L’acier de cette lame n’est pas encore totalement durci, bien qu’il soit déjà assez fort. Tu ne m’atteindras pas à temps."

"Vous ne pourrez pas la tuer et vous échapper," dit Rashid, en désignant le portail fermé d’un signe de tête. "Vos plans vont mourir avec vous, père."

"Oh ?" Demanda Kassir. "Je ne pense pas. Ecoute donc ça, Rashid." Il pointa la lame bleue vers la boite d’acier qui était suspendue au-dessus du chaudron bouillonnant. Quelques fils de soie s’étaient déjà rompus. "Le temps qu’il te faudra pour sauver ton cœur me sera suffisant pour fuir cet endroit."

Rashid ne détourna pas les yeux. "Vous mentez," dit-il. "Mon épouse ne m’aurait jamais trahie en vous donnant mon cœur."

"Oh, tu crois ?" Les sourcils de Kassir se plissèrent, marquant son désaccord. "Après que je lui ai raconté ce que tu as fait avec cette catin Rokugani, Ezmin était vraiment très heureuse de me le donner ! La seule chose qui aurait pu la rendre plus heureuse encore, aurait été qu’elle puisse détruire cette épée elle-même ! Il te reste quelques secondes pour sauver ton cœur, Zul Rashid. Ton cœur ou ton amour, un choix doit être fait."

"Si vous aviez mon cœur, vous l’auriez détruit sans hésiter," gronda Rashid.

"Oh ?" Répondit Kassir. "Serais-tu prêt à le parier ?"

Si Rashid mourait maintenant, l’Ame des Shiba mourrait en même temps que lui. Il n’avait plus le choix, et l’infâme seigneur des khadi le savait. Rashid se retourna et courut vers les escaliers à sa droite. Il vit l’épée de Kassir se dresser vers le ciel à cet instant ; il ne savait pas quel destin attendait Neiko si elle était tuée par cette épée infernale, mais il serait pire que l’enfer. Il ne pouvait pas tuer Kassir, pas sans trouver le cœur du vieil homme. Alors que Rashid se rapprochait de la boite de fer, il fit la seule chose qu’il jugeait capable de sauver Isawa Neiko.

Il lança l’Epée Ancestrale du Phénix.

Influencés par la magie déclinante de Rashid, les esprits de l’air guidèrent la lame le long d’une trajectoire mortelle. Le katana à la poignée de perle s’enfonça dans la poitrine de la fille avec un bruit sourd. Lorsque la lame de Kassir s’abattit, elle rebondit sur l’acier ressortant de l’épine dorsale de Neiko. Rashid avait décidé de la tuer, arrachant son âme à l’emprise de Kassir. Et au lieu de ça, les deux épées se rencontrèrent, et un flash de lumière pure remplit la salle avec un craquement sonore. Kassir jura alors qu’il faisait un pas en arrière pour examiner les dégâts faits à sa lame. Isawa Neiko s’effondra sur le sol. D’un juron, Kassir se retourna et prononça quelques mots magiques, franchissant le portail mécanique et disparaissant.

Les mains de Zul Rashid se posèrent sur la boite en fer, et l’arrachèrent au reste de corde. La chaleur du métal brûla sa peau, mais il ignora la douleur. Il devait savoir ; il devait savoir s’il avait fait le bon choix.

La boite était vide.


La Garde Impériale se tenait en rangs dans la cour. Chacun portait un naginata et avait un fusil automatique passé à l’épaule. Certains semblaient mal à l’aise avec leur arme d’hast ; Ces longues lances étaient habituellement portées dans un but cérémonieux. La plupart d’entre eux semblaient mal à l’aise face à la foule qui se rassemblait à l’extérieur des portes du Palais. Le Clan de la Sauterelle arrivait en force. Des feux brûlaient sur le mur, et les gros véhicules blindés martelaient incessamment les portes. Aucun des véhicules de la Garde Impériale ne fonctionnait à cause du rayonnement Sauterelle.

"Je ne comprends pas," murmura l’un des gardes. "On dirait qu’on quitte le Palais ? Pourquoi est-ce qu’on ne reste pas ici à se défendre, jusqu’à ce que de l’aide arrive ?"

Le murmure traversa la foule. Les gardes n’étaient pas à leur aise. Le Palais était toujours intact, et facilement défendable. Qui risquerait sa vie lorsque ce n’est pas nécessaire ? L’aide arriverait bien tôt ou tard. Le murmure s’estompa lorsqu’un bruit de bottes résonna dans les escaliers du Palais de Diamant.

Daikua Kita s’avança devant les rangs de gardes. Son visage était calme, ses yeux étaient clairs tandis qu’elle regardait les soldats rassemblés. Un instant plus tard, une femme se dressa aux côtés de Kita. Au premier regard, personne ne reconnut la petite femme en armure verte, puis un murmure parcourut la foule. C’était Yoritomo Ryosei elle-même, la Princesse Impériale. "Avant que nous ne lancions l’attaque," dit Ryosei. "J’imagine que certains d’entre vous ont des questions."

La foule était silencieuse. Les yeux verts de Ryosei balayèrent la foule d’un bout à l’autre.

"Pas de questions ?" Demanda-t-elle. "Vous savez tous ce qui se passe, alors ? Quel miracle, parce que je ne suis justement pas trop sûre, moi-même." Ryosei allait et venait devant les soldats rassemblés, Mantes, Guêpes et autres Gardes Impériaux assermentés. Elle essayait d’avoir l’air fière et confiante ; Elle avait vu son père s’adresser de cette façon à ses hommes de nombreuses fois. Maintenant, elle essayait de se souvenir du mieux qu’elle le pouvait. Elle aurait voulu qu’il soit là, maintenant.

"Mais je sais une chose," dit-elle, en dressant un doigt d’un geste significatif. "Je sais ceci. Tandis que les Sauterelles nous prennent en siège, la vie de mon frère est en danger. Loin du Palais de Diamant, la vie de l’Empereur est en danger. Vous avez juré sur votre vie et votre honneur de servir l’Empereur." Ryosei marqua un silence, laissant sa voix se répercuter à travers la cour.

A sa grande surprise, elle vit que chaque regard était fixé sur elle. Ils l’écoutaient, comme ils l’avaient fait pour son père. Elle sentit un peu de sa force en elle, et elle l’utilisa pour se maîtriser. Elle savait que maintenant venait la partie la plus difficile.

"Je fais appel à ce serment, maintenant, au nom de mon père. Au nom de mon frère. Au nom de Yoritomo. Je vous demande de me suivre pour une nuit, comme vous auriez suivi l’Empereur. Je vous demande de me suivre et de balayer le Clan de la Sauterelle. Je vous demande de ramener Yoritomo VII chez lui. Il n’y aura pas de honte si vous refusez de me suivre maintenant, mais faites le mauvais choix et je vous promets que ça vous hantera jusqu’à la fin de l’éternité. Maintenant. Gardes Impériaux. Me suivrez-vous ?"

La cour était silencieuse. Elle vit de la peur dans leurs yeux. Ryosei mourut intérieurement, mais elle ne le laissa pas paraître. Elle garda les épaules droites et ses yeux continuaient de regarder, de sonder la foule à la recherche d’un signe prouvant que ses mots avaient eu l’effet désiré.

Crac.

Ryosei cligna des yeux.

Crac.

Un garde, au troisième rang, frappait avec l’extrémité de son lourd naginata contre les pierres de la cour.

Clic. Crac.

Un second se joignit au premier. Ils regardaient tous les deux vers Ryosei. La peur avait disparu de leurs yeux.

Crac. Crac. Clic. Crac.

Quatre autres.

Crac. Crac. Crac. Clic. Crac. Clic.

Six de plus. Puis d’autres. Ensuite, ce fut comme une avalanche de petits staccatos qui explosa après ça. Comme un seul homme, la Garde Impériale martelait le sol de pierre de la cour avec leur lance, tambourinant pour montrer leur courage. La peur avait disparu de leurs yeux. Ryosei se retourna vers Daikua Kita. Elle fit un signe de tête à la princesse, du respect dans ses yeux. Ils étaient prêts.

"Garde Impériale !" Cria Ryosei, sa voix tonnant comme celle de son père, jadis. "Me suivrez-vous ? Sauverez-vous le Fils des Orages ?"

"YORITOMO !" Crièrent les Gardes Impériaux, en dressant leur lance dans les airs.

"Pour Yoritomo et Rokugan !" Cria Ryosei. Le cri n’était pas vraiment original ; elle l’avait adapté d’une de ses légendes favorites datant du Deuxième Jour des Tonnerres. Toutefois, il semblait fonctionner.

"YORITOMO ET ROKUGAN !" Hurlèrent-ils à nouveau, maintenant pris de frénésie.

"CLAN DE LA SAUTERELLE !" Cria Ryosei en direction des portes. Ses mots portèrent loin, malgré le vacarme extérieur. "Je suis Yoritomo Ryosei de la Mante ! Je vous donne une dernière chance de cesser votre attaque ou vous subirez le châtiment réservé aux traîtres contre l’Empire de Diamant !"

"YORITOMO !" Hurla la Garde Impériale.

Pendant un instant, l’attaque contre les portes s’arrêta. Les Sauterelles avaient entendu le cri, et pendant un instant, ils doutèrent de la logique de leur siège. Cet instant passa rapidement, et les blindés reprirent leurs frappes.

"Je pense qu’ils vous ont entendu," dit Kita avec un sourire en coin. "Mais je ne pense pas qu’ils soient déjà effrayés."

"Ils le seront," répondit férocement Ryosei. "Ouvrez les portes."


Sekkou imagina que la mort ne devait pas être si différente de ça. Techniquement, il était déjà mort, mais à ce niveau, il faudrait pas mal de temps pour que ce détail technique le rattrape réellement. Il était enterré vivant. Inago Sekkou connaissait bien les tunnels de la Machine ; avant que l’explosion ne se déclenche, il avait réussi à sauter rapidement dans une salle latérale. Les murs et la porte, tout comme le reste de la Machine, étaient faits de métal solide. Le feu et la secousse de l’explosion avaient été déviés, mais la salle elle-même s’était effondrée en un instant.

Au moins, ce fichu casque m’aura enfin été utile," dit Sekkou. La visière de son casque de motard était éclatée au milieu, brisée par un énorme pilier de soutien en acier qui avait frappé Sekkou en plein visage. S’il n’avait pas porté son déguisement habituel, il aurait été tué.

Mais peut-être que ça aurait été mieux ainsi. Sekkou s’était toujours imaginé au milieu des combats, des dizaines de blessures par balle le déchirant au milieu d’un affrontement avec les Licornes. Mais ça, étouffer à dix mètres sous terre alors que personne ne s’en soucie… ça n’aurait pas dû arriver.

"Non," siffla le Sauterelle. "Ce ne sera pas la mort d’Inago Sekkou. Je ne mourrai pas ici, je ne mourrai pas maintenant, et je ne mourrai certainement pas à cause d’un imbécile de gaijin." Il essaya de bouger les épaules ; il pouvait à peine bouger de quelques centimètres. Il ne pouvait pas dire si ses bras et ses jambes étaient brisés. Son corps entier était douloureux.

"MERDE !" Cria-t-il. "OMAR MASSAD, TU CREVERAS AU JIGOKU !"

Le pilier métallique qui était posé sur Sekkou fut écarté. Un énorme visage avec des crocs le regardait avec curiosité. "Tu as dis quelque chose, Sekkou-sama ?" Demanda l’ogre.

"Kaibutsu ?" Dit Sekkou. Le gladiateur était gravement blessé sur un flanc. Une de ses défenses était brisée, et il était recouvert de poussière. Mais c’était bel et bien Kaibutsu.

"Kaibutsu pensait avoir entendu crier," répondit Kaibutsu. Il tenait dans ses mains le pilier métallique qui avait écrasé le casque de Sekkou et le jeta sur le côté.

"Les Fortunes soient louées," dit Sekkou, bien qu’il n’ait pas l’habitude de prier. "Sors-moi de là."

"C’est ce que Kaibutsu fait !" Sourit Kaibutsu, en attrapant un autre morceau de métal et en le tirant. Les débris claquèrent alors que l’ogre était en train de les jeter sans aucune difficulté sur le côté. "Sekkou-sama ne serait pas parti sans laisser Kaibutsu derrière lui, alors Kaibutsu ne laissera pas Sekkou-sama ! Pas vrai ?"

Sekkou regarda l’ogre un instant ; le visage monstrueux était sincère et simple. Il retira son heaume et respira difficilement, heureux d’être à nouveau libre. "Oui, Kaibutsu," dit Sekkou avec un sourire reconnaissant. "C’est vrai, Kaibutsu."

Le Sauterelle regarda autour de lui les dégâts que l’explosion avait causés. Les alentours de la déflagration s’étaient effondrés, mais les autres couloirs de la Machine étaient toujours debout. Ils avaient été conçus pour servir d’abri contre des bombes, ils avaient encaissé la détonation sans problème. Sekkou laissa son casque brisé tomber sur le sol ; le mon en forme de sauterelle d’argent sur le front brilla un instant. Il ricana. Le symbole ne signifiait plus rien pour lui, maintenant. Tout ce qu’il voulait maintenant, c’était trouver Isek, arrêter la catastrophe qui était sur le point de se produire, au Palais, et connaître un peu de paix, pour la première fois depuis toutes ces années.

"Qu’est-ce qu’on fait pour le Dragon et ses amis ?" Demanda Kaibutsu, en désignant les décombres. "Kaibutsu les cherche aussi ?"

"Non, Kaibutsu," dit Sekkou. "Même s’ils sont enterrés, ils ne sont pas nos amis, et nous avons beaucoup de choses à faire. Laisse-les s’en sortir eux-mêmes." Il se retourna et s’avança en boitant dans le tunnel, son imperméable noir et déchiré flottant derrière lui.

Kaibutsu posa un long regard sur les décombres. Il ramassa le casque de Sekkou, puis il se dépêcha de rejoindre son ami.


L’immeuble tremblait jusque dans ses fondations. Keijura se pencha dans l’encadrement d’une porte, empoigna Kochiyo et la tira vers lui. Des plaques au plafond s’effondrèrent sur le sol et de la poussière tomba. Des étagères vacillèrent, répandant leur contenu un peu partout. Keijura put entendre les gens aux autres étages en train de crier. Depuis une demi-heure, l’immeuble était en train de trembler et vaciller, comme s’il était sous l’influence d’un énorme tremblement de terre. Il fallut tout le talent, la chance et l’agilité du jeune journaliste pour descendre jusqu’au deuxième étage, vivant. L’immeuble se figea à nouveau, silencieux.

"Qu’est-ce que vous faites ?" dit-elle d’un ton mordant et elle le repoussa en se remettant sur ses pieds. "On ne peux pas continuer à descendre ! C’est là qu’ils sont ! Nous devons monter si nous voulons leur échapper !"

"Ils vont détruire l’immeuble entier," répondit Keijura. "Remonter ne nous mènera nulle part."

"Descendre, c’est pire !" cria-t-elle. "Ce sont les monstres du Briseur d’Orage ! Vous n’avez pas idée de ce qu’ils feront de vous. Je n’ai pas idée de ce qu’ils feront de vous ! Ils pourraient être des oni, ou pire !"

La question de ce qui pourrait être pire qu’un oni traversa l’esprit de Keijura, mais il parvint à chasser sa curiosité. Il savait simplement qu’il devait atteindre le rez-de-chaussée le plus tôt possible. Il retraversa l’ouverture et se mit à descendre les escaliers en courant, deux marches à la fois, évitant les débris comme il pouvait.

"Que faites-vous ?" lui cria Kochiyo. "Vous allez vous faire tuer !" Elle le regarda disparaître dans la cage d’escalier, puis soupira et recula, cherchant un endroit pour se cacher. Elle n’allait pas se laisser avoir si facilement.

"C’est terrible, n’est-ce pas ?" dit une petite voix. "Un jour, vous êtes au sommet du monde. Le suivant, vous êtes chassée comme un chien. Notre façon de faire est vraiment instable, c’est vrai. C’est ce que je déteste, avec le Jigoku."

Elle se retourna et vit une jeune fille, habillée avec un uniforme d’école privée. Une balle colorée était glissée sous un de ses bras. Ses yeux étaient rivés sur Kochiyo, et un sourire malicieux tordait ses lèvres.

"Mais ça, c’est juste le mauvais côté," dit la fille. "Le Mal a ses avantages, aussi. Comme maintenant. Quand vous tuez des gens. Je suis l’Oracle Noir de l’Air, et je vais vous tuer maintenant, Shosuro Kochiyo." La fille commença à marcher vers Kochiyo, en faisant rebondir la balle sur le sol.

"Non !" cria Kochiyo. Elle ramassa un gros morceau de plaque venant du plafond et le jeta sur la fille.

"Eclair," répondit l’Oracle. Une décharge d’électricité jaillit de ses yeux et explosa le morceau de plaque dans une gerbe de poussière. La poussière tomba dans ses cheveux et sur ses épaules, et l’Oracle gloussa.

Kochiyo prit un autre morceau, et le jeta à nouveau sur l’Oracle.

"Eclair," répéta l’Oracle. Le morceau de pierre explosa à nouveau, et la fille émergea du nuage de fumée totalement intacte. "C’est pas de chance, hein, Kochiyo ?" dit-elle. "Je dois vous avouer que depuis tous ces siècles, je ne trouve rien de plus pathétique qu’un Scorpion qui est à court de ruses."

Kochiyo jeta un autre projectile sur l’Oracle, un thermos qui se trouvait à sa ceinture.

"Eclair," dit à nouveau l’Oracle.

Le thermos explosa, éclaboussant l’Oracle Noir de Thé aux Pétales de Jade. L’Oracle hurla de douleur. Sa peau se déforma, se tordit, et commença à peler alors qu’elle s’étreignait le visage, des filets de sang se mêlaient au liquide noir du thé. La créature chargea vers Kochiyo, sifflant de fureur alors que son crâne commençait à être rongé par le liquide. La Scorpion donna un coup de pied à l’Oracle, mais la force de la chose mourante était trop grande. Elle l’attrapa par les jambes et la fit tomber.

Kochiyo ne cria pas lorsqu’elle sentit l’Oracle lui grimper sur le dos. Elle sentait la force de la chose, le pouvoir surhumain dissimulé par sa forme fragile, la clouer sur le sol. Elle allait sans doute tuer l’Oracle, mais elle allait mourir elle aussi. Après tout ce qu’elle avait fait, c’était donc ainsi que tout allait s’achever.

"Daniri," murmura-t-elle alors que les griffes de l’Oracle Noir se resserraient autour de sa gorge.

"Enveloppement," croassa l’Oracle, et le pouvoir de sa magie déferla sur Kochiyo.

En un instant, la vie de Kochiyo défila devant ses yeux, exactement comme ils le disaient. Toutes ses erreurs, toutes les possibilités, tous ses crimes paradèrent devant elle. Etrangement, à la fin, même Kochiyo eut du mal à éprouver de la sympathie pour elle-même.


Tokei s’appuya contre le mur du tunnel. Il pressa une main contre son flanc. En l’ôtant, elle était chaude et humide. Bien qu’il n’ait pas été proche de l’explosion, il avait été projeté en arrière par le choc et avait été blessé par un éclat. Maintenant, il était appuyé dos au mur parmi les débris. Son anneau de ceinture auquel il accrochait ses cartes-parchemins Asako était cassé, et les cartes étaient dispersées tout autour de lui. Il s’empara d’une poignée de cartes les plus proches de lui, et les observa. Il eut la tête qui tourne quand il se pencha en avant ; il perdait beaucoup de sang.

Le vieux magicien poussa un soupir de soulagement en retrouvant la carte qu’il cherchait. Marmonnant les mots du sort, il invoqua un esprit de l’eau dans la chair autour de sa blessure. Il sentit le flot de sang ralentir, et la douleur diminuer. Il vivrait, au moins assez de temps pour retourner chez Godaigo et se faire soigner correctement. Tokei s’assit contre le mur et regarda autour de lui, puis glissa les cartes dans sa poche. Le couloir était rempli de nuages de poussière, à cause de l’explosion.

"Ohé ?" appela une voix toussotante. Shinjo Rakki émergea du nuage. Il était recouvert de poussière et semblait déconcerté, mais il n’avait pas l’air blessé.

"Espèce de gros veinard," dit Tokei avec une grimace. "Tu étais au milieu de cette foutue explosion et tu n’as même pas la moindre égratignure."

"Hatsu m’a poussé sur le côté à la dernière seconde," dit Rakki. Il regarda derrière lui vers l’éboulement. "Je pense qu’il doit être enterré."

"C’est exact," grommela Hatsu. "Tu es debout sur ma main, Rakki."

Rakki baissa les yeux. Hatsu gisait sur le ventre, parmi les débris. Sa combinaison noire le rendait quasi invisible. "Oh," dit Rakki, en faisant un pas en arrière. Il s’agenouilla et aida Hatsu à se remettre sur pieds.

"Prenez-moi pour un fou si vous voulez, mais j’ai un mauvais pressentiment à propos de cet endroit," dit sèchement le Dragon. Il se releva et regarda autour de lui. Il retrouva son katana par terre, et le remit à sa ceinture. "Je pense que nous sommes au milieu de quelque chose de bien plus important que ce à quoi nous nous attendions. Trouvons Sachiko et sortons d’ici."

Un gémissement rauque retentit derrière le coin, puis un autre.

"Oh non," dit Rakki. "D’autres goules. J’ai laissé mon pistolet tomber pendant la déflagration ; ça ne va pas nous aider."

Hatsu acquiesça, sortant à nouveau son katana. "Tokei," dit le Dragon. "Tes sorts sont prêts ?"

Tokei regarda ses cartes et hocha la tête. "J’ai perdu mon sort de protection, mais il doit être ici quelque part." Il se pencha en avant pour chercher parmi les décombres et grimaça, se figea et posa la main sur la blessure de son abdomen.

Quatre goules arrivèrent à vue, tournant derrière le coin le plus éloigné du couloir. Hatsu fit quelques pas vers elles. "Rakki," dit Hatsu. "Aide Tokei à trouver ses sorts. Je les retiens."

"Pigé, patron," dit Rakki, puis il s’agenouilla et commença à chercher par terre.

Hatsu avançait lentement dans le couloir. Deux autres goules se joignirent aux quatre premières. Toutes avaient leurs yeux rouges maléfiques rivés sur lui. "A moiiiii," dit l’une d’elle.

"Non," dit Hatsu. "Je ne suis pas à vous." Il plongea en avant avec sa lame en griffe de dragon, découpant la première de l’épaule à la taille. La suivante le griffa sauvagement au bras, puis fut décapitée à son tour. Hatsu tournoyait violemment au milieu d’elles, mais d’autres arrivaient au coin à chaque seconde.

"Trouve-le !" cria désespérément Tokei. "Utilise ta foutue chance de Licorne pour une bonne cause, pour une fois !" Le vieux magicien pouvait voir que Hatsu faiblissait alors que la rage des goules redoublait. Le katana de la griffe du dragon tournoyait plus lentement alors que son porteur commençait à fatiguer.

"J’essaie !" cria Rakki. "C’est ça ?" Il tenait une carte en main.

Tokei releva les yeux. "Non, merde ! C’est même pas à moi ! Comment l’as-tu trouvée ?"

Rakki haussa les épaules et se remit à chercher.

Hatsu enfonça son épée dans le sternum d’une goule et la retira en remontant la lame, coupant sa tête en deux. Une autre abattit ses poings sur le dos du Dragon. Il gémit de douleur et tomba à genoux. Une goule lui décocha un coup de pied en plein visage et son épée tomba de ses mains. Les goules sifflèrent tout en l’entourant, prêtes à le dévorer. Elles se jetèrent en tas sur le Dragon. Un bruit de verre brisé et un hurlement retentirent à travers les couloirs de la Machine.

"La voici !" dit triomphalement Rakki, en tendant une carte de plastique abîmée à Tokei.

Tokei opina de la tête, et lut rapidement les mots du sort, en désignant le tas de goules. Le couloir s’illuminer d’une brillante lumière bleue pendant un instant, mais rien ne se produisit. Les goules gisaient toujours sur Hatsu, sans bouger. Hatsu poussa de côté les corps, se rassit et regarda autour de lui, stupéfait. Il était toujours vivant. "Que s’est-il passé ?" dit-il. "Les goules se sont… arrêtées."

Un petit homme chauve habillé en cuir et chaines trébucha au coin du couloir, puis tomba visage contre terre. Son visage semblait envahi par les larmes. Otaku Sachiko arriva juste derrière lui, portant seulement un t-shirt violet et un pantalon en nylon. Une chaine d’argent pendait dans sa main, terminée par un fragment de cristal brisé.

"Crétin de Chacal," cracha Sachiko à l’homme étendu. "Il ne surveille même pas ses arrières."

"L’Ame…" pleurnicha l’homme, en regardant les quelques fragments de cristal qu’il tenait dans ses mains ensanglantées. "Tu as brisé… l’Ame du Tueur…"

"Salut, Sachiko !" dit fièrement Rakki. "Nous sommes là pour vous sauver !"

"Excellent travail jusqu’à maintenant, Rakki," répondit la Vierge de Bataille avec un sourire ironique. Ses yeux verts se posèrent sur Hatsu, et elle se figea. Pendant un instant, elle l’observa, incrédule, hochant légèrement la tête.

Hatsu rengaina son katana et sourit, puis parcourut ses cheveux courts d’une main. "Sachiko," dit-il, en souriant. "Euh… Tu n’as plus d’uniforme ?"

"Hatsu ?" répondit-elle, incrédule. Elle jeta les restes de l’Ame du Tueur sur le côté et courut vers lui, étreignant le grand Dragon avec vigueur. Le Dragon lui rendit son geste. "Hatsu," dit-elle calmement. "Je savais que tu étais vivant. Je le savais…"

"Sachiko," répondit Hatsu. Il était incapable de dire quoi que ce soit d’autre. Il n’avait pas réalisé à quel point elle lui avait manqué. Il n’avait pas réalisé combien elle comptait. Pendant un certain temps, ils restèrent dans les bras l’un de l’autre.

"Hé, je voudrais pas vous presser," dit Rakki, en s’agenouillant à côté d’Omar Massad et en ligotant ses poignets ensemble avec un morceau de câble. "Mais lorsque vous serez prêts, Tokei et moi, on aimerait bien s’en aller d’ici."


Akodo se posa dans une rue avec un sifflement et un claquement métallique. Il s’abaissa suffisamment bas pour poser Jiro sur ses pieds, puis il se redressa pour remplir les rues d’un rugissement triomphal.

"Subtil, Daniri !" cria Jiro, en couvrant ses oreilles. "C’est la meilleure façon d’indiquer aux Lions comment nous trouver."

"Qu’ils nous trouvent !" cria Daniri, la voix répercutée par les haut-parleurs de sa tenue de combat. "Je me sens capable d’affronter l’armée entière des Matsu ! Qu’il est bon de retrouver Akodo !"

"Ben, je suis content que tu ais retrouvé ta machine-dieu," répondit Jiro, en observant la rue avec attention, "mais ne pourrait-on pas essayer de nous calmer un peu ? Aucun de nous n’est à l’épreuve des balles."

"Euh, ouais," dit Daniri. "Désolé."

"Bon, où va-t-on, maintenant ?" demanda Jiro, en relevant les yeux vers le monstre mécanique doré. "La Tour Shinjo ? Le Palais de Diamant ?"

"Le Petit Jigoku," répondit Daniri.

"Le Petit Jigoku ?" demanda Jiro. "On va rejoindre l’Armée de Toturi ? Essayer de découvrir ce que les Sauterelles préparent ?

"Non," répondit Daniri. "Je me soucie peu de l’Armée, des Sauterelles ou de l’Empereur, maintenant. J’aimerais savoir comment va maman."

"Très bien," dit Jiro.

Akodo tendit les mains pour prendre Jiro dans ses bras, mais trembla soudain. Le sol se souleva sous leurs pieds. Jiro sauta alors qu’Akodo tombait lourdement en avant, craquelant la surface de la route de la manière d’une toile d’araignée. Le sol continua de trembler et de se soulever pendant quelques secondes, puis il se calma à nouveau. Jiro releva les yeux vers la Machine de Guerre, qui se remettait à genoux. Son visage de métal affichait une certaine confusion.

"Qu’est-ce que c’était ?" demanda Jiro.

"Attends une seconde," dit Daniri, en relevant une main. "J’ai toute une série de nouveau senseurs, ici dedans. Les affichages deviennent comme fous. Ils indiquent des… Tonnerres !"

"Quoi ?" demanda Jiro. Le ton de la voix de son frère commençait à le tracasser.

"Cette secousse," dit Daniri. "C’était magique… enfin, pas seulement, c’était de la maho. De la magie noire."

Jiro éclata de rire. "Tu plaisantes, hein ?"

"Sûrement," répondit Daniri. "C’est ridicule, pas vrai ?"

La rue trembla encore. Akodo écarta les jambes et resta debout, cette fois, mais Jiro fut jeté par terre avec un grognement. La tête de la Machine de Guerre pivota lentement, fixant le grand immeuble au bout de la rue.

"Attends ici, Jiro," dit Daniri.

"Que se passe-t-il ?" répondit son frère, en se remettant sur pieds. Il regarda dans la même direction qu’Akodo. L’immeuble KTSU.

"C’est là," dit Daniri, en le désignant du doigt.

"Quoi ?" demanda Jiro. "Qu’est-ce qu’il y a là-bas ?"

Akodo acquiesça. "Attends ici," répéta Daniri. La Machine de Guerre se mit à marcher d’un pas lourd dans la rue.

"Quoi ?" cria Jiro, en agitant les bras et en marchant au milieu de la rue. "Tu vas aller aider les Lions ? Après tout ce qu’ils t’ont fait ?"

"Attends ici," dit une dernière fois Daniri par-dessus son épaule.

Jiro soupira et s’appuya contre une voiture abandonnée. Il était heureux de ne pas être à la place de Daniri, à des moments pareils. Son stupide sens de l’héroïsme ultradéveloppé menait toujours son grand frère dans les problèmes.

Toutefois, Jiro le suivit à bonne distance. Juste pour garder un œil sur lui.


La Cité du Foyer Sacré était perdue.

Les réfugiés de l’Eglise du Samurai de l’Ombre marchaient en file à travers la passe étroite. Après la disparition de Zul Rashid, les monstres d’Ishan avaient redoublé d’efforts pour détruire leur cité. Les Frères du Jour étaient revenus, l’un d’eux presque mort et bafouillant des idioties parlant de Champions qui n’avaient jamais été et d’une vie sans fin réduite à la mort. Les Byoki avaient commencé à détruire des immeubles dans leur fureur, et Thi’kwithatch savait que ce n’était plus qu’une question de temps avant qu’ils ne soient découverts.

En quelques temps, le nezumi et les deux Ise Zumi restants avaient guidés ceux qui s’étaient cachés sous la protection de l’Eglise dans les montagnes hors de la cité. Ils avaient peu de nourriture, pas de véhicules, et quelques tentes. Avec une dizaine de familles dans la petite caravane, principalement des enfants et des vieillards, ils devaient avancer lentement et laisser une trace visible. Ce n’était qu’une question de temps avant qu’ils ne soient découverts et traqués. Jusqu’à présent, rien ne s’était passé. Jusqu’à présent, l’esprit d’Hida Sukune veillait sur eux. Thi’kwithatch murmura une prière de remerciements dans le vent et continua à marcher, son bâton trainant dans la neige alors qu’il avançait à pas lourds. La Cité du Foyer Sacré était toujours en vue, loin derrière, bien que les habituelles chaudes lumières de la cité avaient été remplacées par les horribles éclats pourpres des feux d’Ishan.

Les ombres se mirent à onduler devant eux, et Mayonaka apparut. Le Maître de Minuit était tel que son nom le suggérait. Il était indiscernable des ombres lorsqu’il le souhaitait. L’Ise Zumi à la peau noire courait calmement mais souplement vers le nezumi.

"La route devant nous est bloquée," dit-il simplement.

"Des Byoki ?" demanda Asahi. Asahi était le plus grand des trois frères, et le plus redoutable en combat. Des tatouages en forme de singe, de tigre et de soleil brûlant recouvraient sa peau. Il combattait avec la rage et la puissance des trois.

"Je ne peux le dire," répondit Mayonaka. "Mais ce ne sont pas des humains. Je ne me suis pas approché plus près. Je pouvais sentir les ravages de la mort, et voir des créatures bouger, plus grandes que des humains. Je pense qu’il pourrait s’agir de Byoki, ou peut-être de choses bien pires."

"Non," gémit Thi’kwithatch. "Pas maintenant. Encore une heure, et nous aurions été hors de vue de la cité. Une autre nuit et nous aurions quitté les hauteurs. Les nuits n’auraient guère pu être pires. Si nous devons couper à travers les montagnes, nous ne trouverons pas d’autres humains avant au moins une semaine, et nombreux sont ceux qui ne sont pas capables de grimper."

"Je suis désolé," répondit Mayonaka.

"J’espère que tu ne l’es pas autant que moi," ajouta Asahi. "Nous devons ramener Shougo à la Montagne Togashi aussi rapidement que possible."

"Comment va notre frère ?" demanda Mayonaka.

"Et bien, pas vraiment mieux," répondit Asahi. "Il marche, maintenant, mais il est de plus en plus distant. Un des enfants le guide par la main, et il marche docilement. Il parle presque sans arrêt, maintenant, des Cavernes du Crépuscule, de Zul Rashid et de l’Ecole de l’Illumination de Kuni Ishan."

"Est-ce que ça a un sens ?" demanda Mayonaka d’un ton plein d’espoir. "Peut-être qu’il nous donne des indices ?"

"Je le pensais moi aussi, mais je n’ai guère trouvé de choses utiles," Asahi haussa les épaules. "Après un moment, ça m’a fait du mal de le voir dans un tel état. Un des hommes de la cité, un journaliste, m’a promis de prendre des notes sur ce qu’il dit. Peut-être que le Seigneur Hoshi y trouvera un sens."

Ils poursuivirent leur chemin le long de la route, cachant les familles et leurs possessions du mieux qu’ils le pouvaient lorsqu’ils se reposaient. Thi’kwithatch fut de plus en plus absorbé par ses pensées. Son esprit était troublé. Lorsqu’il avait rencontré pour la première fois les Frères du Jour, ils s’étaient comportés comme une seule entité. Ils parlaient ensemble ; ils bougeaient ensemble ; ils pensaient même à l’unisson. Depuis qu’Hitomi Shougo était déclinant, ils devenaient de plus en plus indépendants les uns des autres. Même maintenant, Mayonaka et Asahi marchaient aux coins opposés du campement. Les trois semblaient s’éloigner. On disait qu’ils partageaient une âme commune. Maintenant que l’un d’eux était perdu, qu’allait-il arriver aux autres ? Et qu’arriverait-il à ceux qui avaient trouvé refuge au sein de l’Eglise du Samurai de l’Ombre, une fois que ses protecteurs seraient perdus ?

Thi’kwithatch repensa à Zul Rashid, le sorcier khadi maintenant emprisonné au plus profond des Cavernes du Crépuscule. Il restait peu d’espoir pour lui, maintenant. Ishan avait sans doute tué ou corrompu le Maître de l’Air, le soumettant à la volonté de l’Outremonde. Le petit nezumi frissonna de froid. Il se demanda si le Jour du Tonnerre s’était déjà produit ? Peut-être qu’il s’était passé et qu’ils avaient perdu, et voici le résultat. Ce n’était pas que la Cité du Foyer Sacré, mais chaque ville qui était morte. Lui et ses compagnons étaient les derniers vestiges de Rokugan, condamnés à mourir dès que cette nuit s’achèverait.

Non. L’espoir n’était pas encore éteint. Thi’kwithatch connaissait encore quelque chose en magie. Il possédait quelques tours que son vieux maître lui avait enseignés. Et parmi eux, il y avait un sort… un sort qu’il pourrait peut-être utiliser pour emmener ces gens loin d’ici, via la Voie. De là, ils pourraient emprunter les chemins de cet étrange royaume fantôme pour se rendre ailleurs dans Rokugan. Dans la cité, la Souillure avait rendu le sort dangereux à lancer, mais ici… c’était encore dangereux. La Voie n’était pas toujours stable. Mais qu’avait-il à perdre ? Ça pouvait les sauver. Il resserra les mains autour de son bâton et invoqua la magie de la façon dont Ishikint lui avait enseigné. Appelant les esprits, Thi’kwithatch enfonça profondément sa canne en bambou dans le sol et demanda à ce que s’ouvre la Voie.

Rien ne se passa. Thi’kwithatch soupira et se laissa tomber par terre, s’appuyant lourdement sur sa canne. Au mieux de sa forme, il n’avait pas réussi à rassembler assez de pouvoir pour lancer le sort lui-même. Son peuple était condamné.

"La Voie… Il y a un chemin…" murmura Hitomi Shougo, en regardant fixement au loin, au côté du nezumi.

Thi’kwithatch releva les yeux pour fixer ceux de l’Ise Zumi. "Quoi ?" dit-il sèchement. "Qu’est-ce que c’était ? Qu’avez-vous dit ?"

"Tout ce qui est perdu est retrouvé… tout ce qui est perdu est regagné… la seule constante est qu’il n’y a aucune constante, et l’itinéraire le plus sûr peut être dévié par un simple rayon de lumière…"

"Shougo ?" dit Thi’kwithatch. "De quoi parlez-vous ?"

L’Ise Zumi cligna des yeux. "Je suis si fatigué…" dit-il, et il chancela à nouveau, appelant ses frères.

Thi’kwithatch sourit. Peut-être que ce n’était pas intentionnel, mais l’Ise Zumi lui avait donné une idée. Il n’avait pas le pouvoir pour ouvrir un portail vers la Voie, mais il savait qui le pourrait. Sans autre mot, le nezumi se mit à courir le long de la route, disparaissant dans l’ombre.

Il pria pour que Zul Rashid soit toujours en vie.


Ikoma Keijura sortit de la cage d’escalier, au rez-de-chaussée. Il marchait lentement, essayant de faire le moins de bruit possible. Les couloirs étaient sombres, mais une lumière bleue malsaine brillait derrière le coin, de là où les créatures étaient en train de se déchaîner contre l’immeuble. Les statues de la Machine de Guerre Akodo se dressaient à l’autre extrémité du couloir où Keijura se cachait, faites d’or et de cristal resplendissant. Leurs épées transparentes reflétaient la lumière de l’oni, projetant une aura fantomatique dans le couloir. Il était très proche de l’entrée ; elle se trouvait à guère plus de soixante mètres. Avec ces créatures dans le chemin, la sortie était aussi difficile à atteindre que si elle avait été à l’autre bout de l’Empire.

Prudemment, Keijura se faufila jusqu’aux statues et passa la tête autour du coin du couloir. L’odeur de sang et de mort assaillit ses narines.

"Dis-moi ce que tu sais du Briseur d’Orage," siffla une bête insectoïde, grande de deux mètres et demi, et recouverte de plaques de chitine. Le bas du torse de l’oni se fondait avec l’obscurité de l’immeuble KTSU. Il tenait un jeune stagiaire dans une de ses grandes pinces, cloué contre un mur, la pince autour de la gorge. Une série de corps brisés et de parties de corps démembrées gisaient dans le sillage du monstre. La créature était concentrée sur sa proie, et ne remarqua pas Keijura.

"Le Briseur d’Orage ?" bégaya le stagiaire. "Ce n’est pas le type dont parlait le Sauterelle qui a piraté les émissions, tout à l’heure ?"

Les mandibules de l’oni tremblèrent. "Plus !" hurla-t-il. "Dis m’en plus ! Est-ce que tu sais quelque chose du Briseur d’Orage ? Est-ce qu’elle t’a dit quelque chose ?"

"Elle ? Je ne vois pas de qui vous parlez !" gémit le stagiaire. Il luttait faiblement contre la prise, solide comme un étau, qui le retenait.

Les yeux insectoïdes d’Akeru no Oni se focalisèrent sur lui. Soit ce garçon était un bon menteur, soit il ne savait réellement pas de quoi il parlait. Dans tous les cas, il n’y avait aucune raison de faire preuve de plus de clémence pour lui que pour les autres. Akeru referma sa pince avec un claquement sec et il reprit sa lourde marche dans le couloir. Le corps décapité du stagiaire s’écroula le long du mur, laissant une trainée sombre sur son sillage.

Keijura détourna les yeux, combattant à grand peine la nausée qui lui montait à la gorge. Il devait trouver un moyen d’arrêter ce monstre. Quelque chose. Il essaya de se rappeler de tout ce qu’il savait sur les oni, toutes les fables, tous les mythes, toutes les légendes. Les yeux de Keijura se posèrent sur l’épée scintillante de la statue d’Akodo la plus proche.

"Shosuro Kochiyo !" cria l’oni. "Viens à moi, petite Scorpion ! Le temps des jeux de cache-cache est écoulé ! Il est temps que tout ceci se termine…" L’oni respira l’air autour de lui avec ses longues antennes et se tourna en direction d’une paire de portes métalliques. Il pouvait sentir que quatre humains se cachaient à l’intérieur, tremblant de terreur. L’un d’eux était un garde de la sécurité, le pistolet pointé vers la porte. Pathétique. Peut-être qu’ils savaient quelque chose. Il se tourna vers la porte.

Une douleur intense traversa le crâne d’Akeru. Il tomba en avant, un feu brûlant se répandait dans tout son exosquelette, déchirant son lien avec le Vide. Il hurla de terreur et de douleur en tombant, sentant les tessons brûlants de la pureté lui embraser le corps. L’oni roula sur le dos et brandit ses pinces devant lui pour se protéger de son agresseur. Il ne vit qu’un jeune homme, blond et mince. Il n’avait pas l’aspect d’un guerrier. Il tenait un katana de cristal incandescent dans ses mains.

"Je suis celui que tu recherches, démon," dit Keijura. Il avança vers le monstre blessé. Il était surpris que l’épée ait fonctionné, et encore plus surpris d’avoir trouvé le courage de tenter de l’utiliser. Il ne voulait pas laisser cette chose tuer encore d’autres gens. Il leva bien haut l’épée, prêt à l’abattre et à décapiter la créature. Elle le regardait avec de la haine dans les yeux.

"Fracasser," dit une voix grave.

Le katana explosa dans les mains de Keijura. Il sentit les éclats lui couper les bras, le cou, et l’arrière de sa tête. Il trébucha en arrière et s’effondra. Tandis que sa vision se mettait à rougir, Keijura vit un grossier visage de pierre s’abaisser sur lui.

"Ainsi," dit l’homme de pierre, "Tu es celui que nous recherchons."


"Fais un autre passage," dit Ginawa. "Je veux en voir plus."

"Y’a pas énormément de choses à voir," dit Mikio. "On dirait que les Sauterelles ont rassemblés une fameuse bande, là en bas. Probablement quatre à cinq cent personnes. Ils ne sont pas très bien armés, mais ils ont quelques semi-chenilles."

"Des semi-chenilles ?" demanda Akiyoshi.

"Des véhicules blindés à moitié tank, à moitié camion," dit Mikio. "Les Lions les utilisaient pour leurs opérations militaires légères. Ils sont également très bons pour le combat urbain. Je suppose que les Sauterelles les ont achetés au marché noir et les ont équipés de circuits renforcés."

"Nous ont-ils déjà remarqués ?" demanda Ginawa.

"Pas encore," dit Mikio. "Les moteurs du Croissant de Lune sont très calmes et Saigo arrive à nous garder hors de leur champ visuel."

"Et les portes ?" demanda Saigo, nerveux. "Est-ce qu’ils ont déjà pris les portes ?"

"Je ne pense pas," répondit Ginawa. "Pourquoi ?"

"J’ai eu une prophétie," dit Saigo. "Il y a déjà quelques temps, maintenant. Si les portes tombent par trois fois, la cité est condamnée. Elles sont déjà tombées deux fois."

Ginawa se retourna rapidement vers le prophète. "Saigo," dit-il d’un ton sec. "Peut-être que tu aurais pu nous le dire plus tôt."

"Désolé," dit Saigo. Le prophète se replaça face à ses commandes. Pendant un instant, il eut un flash de… quelque chose. Un visage avec un œil, un homme en colère et mugissant, en train de déchirer avec ses griffes le motif fragile de l’histoire. Il portait l’épée d’un homme mort, et il se tenait seul au centre du chaos. Il vit également le visage de Ryosei, innocente et légèrement effrayée. L’homme l’attrapa dans ses pinces ensanglantées ; et puis les deux se tortillèrent ensemble et tombèrent dans le puits de Jigoku. Saigo hocha la tête, haletant, et reprit le pilotage de l’appareil.

"Regardez," dit Mikio, en désignant les écrans. "Il y a quelque chose qui se passe. On dirait… Par Jigoku, ce n’est pas possible."

"Quoi ?" demanda Saigo. "Que se passe-t-il ?"

Mikio se retourna vers les autres, le visage bouleversé. "On dirait qu’ils sont en train d’ouvrir les portes."

"Saigo," dit Ginawa d’un ton égal. "Amène-nous en bas."

"Ils vont nous voir, Ginawa," répondit Saigo.

"Je pense que maintenant, c’est le bon moment pour être vu," répondit le vieux rônin.


Hida Kunisada se tenait au-dessus du Lion étendu sur le sol. A côté de lui, l’Oni du Vide blessé gémissait et balbutiait, car il luttait pour soigner les dégâts qui lui avaient été faits. L’épée de cristal gisait en plusieurs morceaux, bien que Kunisada n’ait guère à craindre d’elle. Le cristal aurait pu le blesser, l’incommoder, mais il fallait plus qu’une simple pierre pour tuer un Oracle Noir. Le Lion mourant releva les yeux vers l’Oracle Noir de la Terre, un air désespéré dans ses yeux. Le dos et le visage de l’homme étaient recouverts de sang.

"Tue-le !" grogna Akeru tout en se tenant voûté contre le mur. "Il connait le Briseur d’Orage ! Il a parlé à la pute Scorpion ! Tu dois le tuer !" L’oni se fondit dans les ténèbres, retournant au Vide pour rassembler ses forces.

"Tu connais l’identité du Briseur d’Orage ?" demanda Kunisada au Lion blessé. Un sourire tordu déforma le visage de l’Oracle. "Peut-être que tu mérites de rester vivant, alors."

"Vous pouvez me tuer," toussa l’homme. "Mais ils sauront. Je m’en suis assuré."

"De quoi parles-tu ?" demanda Kunisada.

Ikoma Keijura releva les yeux vers l’Oracle, ricanant, et il perdit conscience. Décevant. Il pouvait tenter de réveiller le Lion, mais il savait que ça ne lui ferait pas que du bien. Les Lions étaient notoirement difficiles à interroger. Peu importe. Kunisada souleva un lourd pied botté dans les airs, juste au-dessus de la tête de l’homme.

A cet instant, le mur de façade de l’immeuble explosa, et un énorme samurai doré traversa le couloir. Kunisada reposa le pied par terre et se retourna, essayant de faire face à la charge du guerrier volant. Les deux se heurtèrent spectaculairement, et tombèrent à la renverse, s’écrasant contre les murs de l’immeuble. Les deux s’étreignirent, roulant l’un sur l’autre jusqu’à ce qu’ils heurtent le mur opposé. Des bureaux fracassés et des appareils-photo brisés gisaient dans leur sillage. Les deux guerriers se redressèrent pour se dévisager.

"Toi," dit Kunisada avec un gloussement. "Je t’ai vu à la télévision."

"Pas d’autographes," répondit Daniri. Un petit lance-missiles surgit de l’avant-bras droit du robot, puis quatre petits missiles foncèrent vers l’Oracle comme une nuée de frelons métalliques. Kunisada rugit lorsque les explosions le projetèrent en arrière, éclatant son ancien plastron de samurai.

L’Oracle resta sur ses pieds.

"Je suis Hida Kunisada, Oracle Noir de la Terre," dit l’Oracle. "Cette armure était vieille de quatre cent ans."

"Désolé," dit Daniri, en dégainant son katana. "Viens ici et je vais la réparer pour toi."

"Eboulement," dit l’Oracle, en désignant la Machine de Guerre. Le plafond au-dessus d’Akodo s’effondra, laissant tomber des tonnes de ciment et d’acier sur la tête de la Machine de Guerre. Le robot s’évanouit sous la pluie chaotique de gravats.


Zul Rashid ouvrit les yeux et vit qu’il se trouvait dans l’obscurité totale. Il sentit le frottement de ses paupières sur ses yeux secs. Il n’y avait plus la moindre trace d’humidité dans son corps. Il était devenu une chose morte, une créature faite de microcircuits corrompus et de chair en décomposition. Il pouvait sentir une nouvelle force parcourir des muscles qu’il n’avait jamais utilisés. Il pouvait sentir des ailes griffues s’étendre dans son dos. Sa langue passa sur des crocs affutés comme des lames de rasoir qui remplissaient maintenant sa bouche. Il était perdu.

Ses bras n’étaient plus entravés par le sort de son père, mais il n’arrivait pas à bouger. Il n’avait plus de courage en lui, plus de volonté. Il n’avait plus aucun désir de s’en aller. Il avait failli à Isawa Neiko. Il avait failli à Sumi. Il avait failli au Conseil Elémentaire. Et maintenant, il allait à nouveau faillir, et devenir un pion de son père. Il pouvait toutefois l’en empêcher ; les lames parcourant ses nouvelles ailes étaient assez acérées.

Il ne parvint même pas à rassembler assez de courage pour le faire.

Rashid ferma les yeux et baissa la tête. Bientôt, son père reviendrait, apportant une autre vision, un autre échec. Bientôt, il ne resterait plus rien du Maître de l’Air. Il ne resterait que Kaze no Oni dans le corps de Zul Rashid, prêt à s’abattre sur le Clan du Phénix lors du dernier Jour des Tonnerres.

Il se demanda distraitement si le nezumi et les Ise Zumi étaient toujours vivants. Il l’espéra. Il devait y avoir encore quelqu’un, là-bas, en train de se battre.

"Enfin," dit une voix. "Une pensée qui vous ressemble."

Rashid releva la tête. Hitomi Shougo se tenait devant lui, l’Ise Zumi qui avait risqué sa vie et sa santé mentale pour aider Zul Rashid à découvrir les Cavernes du Crépuscule. Il regardait le Maître de l’Air, ses bras musclés croisés sur sa poitrine, en signe de désaccord. Une légère lueur émanait des tatouages du Dragon soulignant sa poitrine, une tortue-dragon dans une brume tourbillonnante.

"Merde," dit Rashid, en refermant légèrement les yeux. "J’avais raison de croire que ceci était vrai."

"De l’auto-apitoiement ? De la part du puissant Zul Rashid ?" demanda Shougo, une note de moquerie dans sa voix. "Je m’attendais à mieux de la part du Sans-cœur. Bien que je suppose que vous ne soyez plus vraiment sans-cœur." Il posa un doigt sur la poitrine de Rashid, sur les appareils électroniques qui la recouvrait. "Oh, non, vous ne l’êtes plus. Il y a un cœur, là dedans, maintenant. N’est-ce pas, Rashid ? Et il bat plus fort chaque jour. Dites-moi, sorcier. A quel point battait votre nouveau cœur lorsque vous m’avez juré que vous pouviez contrôler Tadaka no Oni ?"

"Je le pouvais !" cria Rashid. "Je veux dire… Je peux… Je ne savais pas ce qui allait se passer."

"Evidemment que vous ne le saviez pas," dit Shougo, en s’accroupissant juste à côté du Phénix. "Mais vous ne me l’aviez pas dit. J’avais pleinement confiance en vous, car je pensais que vous saviez ce que vous faisiez. Qu’il ne me serait fait aucun mal. J’ai mis ma vie entre vos mains, Rashid, et mes frères ont emmené un fou délirant."

"Je suis désolé," dit Rashid.

"C’est votre faute, Rashid," dit Shougo.

"Je n’avais pas réalisé…"

"C’est le moins qu’on puisse dire," ajouta Shougo. "Vous êtes un dément et un échec. Vous n’auriez jamais du quitter Medinaat-al-Salaam. Peut-être que si vous étiez resté là-bas, ce jour-là, vous seriez mort dans la fureur du Feu du Dragon. Isawa Neiko serait toujours vivante. Peut-être qu’Isawa Sumi aurait eu un vrai père Rokugani. Le Conseil ne se serait jamais disloqué. Je n’aurais jamais placé ma confiance en vous. En fin de compte, le monde serait un monde meilleur, vous ne pensez pas ?"

Zul Rashid ne dit rien. Il hocha lentement la tête, tout en croisant les bras.

"Et ce que vous savez ce que je crois que vous devriez faire, Zul Rashid ?" demanda Shougo. L’Ise Zumi s’avança vers Rashid, et lui donnait l’impression de rapetisser. Rashid ne se rappelait pas que Shougo était plus grand que lui.

"Est-ce que vous savez ce que je crois que vous devriez faire ?" répéta Shougo. "Savez-vous comment vous pourriez racheter votre culpabilité et vos doutes, et réparer tout le mal que vous avez fait ?"

Rashid releva la tête, ses yeux souillés brillaient d’une lueur rouge pâle.

Shougo fixa avec colère les yeux du sorcier. "Zul Rashid," dit-il. "Savez-vous ce que vous devez faire ?"

"Que dois-je faire ?" demanda Rashid, sa voix n’était qu’un simple murmure.

"Ne jamais cesser de vous battre," dit Shougo, le regard intense.

Rashid sursauta. "Quoi ?"

Une étrange expression s’afficha sur le visage d’Hitomi Shougo. Il semblait confus.

"Qu’avez-vous dit ?" demanda Rashid, la voix plus forte.

"Je vous ai dit… de vous abandonner aux ténèbres," répondit le Dragon, en s’éclaircissant la gorge et en regardant autour de lui. "Abandonnez-vous à l’Ecole de l’Illumination. Tout sera mieux lorsque vous cesserez de combattre. Chaque fois que vous vous êtes battu, vous avez échoué. Ce n’est pas vrai ?"

Rashid se redressa un peu, là où il était assis. "Non," dit-il. "Ce n’est pas vrai."

"Isawa Neiko," répondit Shougo. "Elle pourrait toujours marcher, aujourd’hui, si vous n’aviez pas été aussi égoïste."

"Ce n’était pas de l’égoïsme," répondit Rashid, la voix stridente. "L’Ame de Shiba aurait pu mourir si j’avais pris un tel risque, et Kassir savait que je ne tenterais pas ça. Il n’y avait aucune chance de victoire, mais je pouvais quand même amoindrir la défaite. Et c’est ce que j’ai fait. Si je n’avais pas lancé Ofushikai, elle serait liée à Jigoku, maintenant."

"Le Conseil Elémentaire ?" demanda Shougo, ricanant. "Vous êtes l’un des deux derniers Maîtres. Etait-ce judicieux d’abandonner Isawa Kujimitsu sans remplaçants convenables ?"

"Kujimitsu est plus que compétent," dit Rashid, la voix de plus en plus ferme. "Ma Souillure est évidente. Si j’étais resté, le Phénix n’aurait plus eu aucune crédibilité. L’Empereur m’aurait fait exécuter." Rashid se remit sur pieds. L’Ise Zumi semblait plus petit que le sorcier, maintenant.

"Isawa Sumi ?" demanda Shougo. "En continuant à vivre, vous menacez l’Ame de Shiba, avec votre corruption."

"Et en mourant, je ne servirais plus à rien," dit Rashid. "Vous me demandez de me rendre. C’est une troisième possibilité, et encore plus folle que toutes les autres. Se couper le bras est-il la meilleure façon de se débarrasser d’une blessure ?"

Shougo fit un pas en arrière. "Et moi ?" demanda-t-il. "Vous êtes responsable de ma folie."

"Oh ?" dit doucement Rashid. "Vous semblez parfaitement lucide, maintenant, tout comme vous l’étiez lorsque vous avez accepté de m’aider. C’était votre propre décision. Vous étiez totalement capable de voir à travers ma duplicité. Votre logique est ridicule, esprit, vous êtes sans aucun doute une illusion de Kuni Ishan."

"N’avez-vous pas volontairement servi les maléfiques khadi au début de votre vie ?" demanda Shougo.

"Pas volontairement," dit Rashid. "J’étais un esclave, tout comme vous maintenant, fantôme. Et je ne le serai plus. Dites-le à votre maître. Ce monde onirique ne m’amuse plus. Je ne le laisserai pas me contrôler. Dites-lui que si je m’échappe, je chercherai à le tuer. Sinon, et si lui souhaite me tuer également, dites-lui de le faire. Peut-être qu’alors je pourrai me reposer. Mais dites-lui aussi que s’il souhaite jouer, je ne serai plus son pion, dorénavant. Allez lui dire tout ça, esprit."

"Pourquoi ne vas-tu pas lui dire toi-même, mon garçon," dit une voix grave.

Les yeux de Rashid s’ouvrirent. Il se tenait toujours debout dans la salle obscure, au plus profond des cavernes d’Isawa Tadaka. Une seule lanterne brûlait sur le sol, et un miroir se trouvait toujours contre un mur. Rashid vit que son état n’avait pas empiré. En fait, les microcircuits avaient même commencé à se retirer, à certains endroits. Kuni Ishan, le khadi qui s’était jadis appelé Kassir, celui qui s’était proclamé le père de Rashid, se tenait debout devant lui. Une dague sacrificielle tordue brillait dans la main de l’homme.

Rashid releva les yeux. Ses bras étaient attachés au mur dans des chaines incrustées de jade. Un petit sourire suffisant s’afficha sur ses traits. "Tiens, père," dit Rashid avec un sourire. "Lorsque nous avons parlé pour la dernière fois, vous sembliez si sûr que mon destin était inévitable. Vous ne m’avez toujours pas lié à vous. Etes-vous devenu faible ou est-ce moi qui suit devenu plus fort ?"

"Tu es devenu plus fou et plus arrogant," grogna Ishan. "Deux caractéristiques fatales pour un prisonnier. Peu importe. Ton âme est toujours liée à celle de Kaze no Oni. Vous emporterez tous les deux cette pauvre Sumi dans Jigoku avec vous. Ça va peut-être prendre plus de temps, mais ça ne me dérange pas." Il brandit bien haut la dague au-dessus de la poitrine de Rashid, prêt à la plonger dans le cœur de ce dernier.

Rashid fixa le regard d’Ishan. "Je le vois, maintenant," dit Rashid. "Vous ne pouvez pas être mon père. Je n’aurais pas pu naître des reins d’un tel couard."

Ishan gronda d’une fureur aveugle. Le couteau du seigneur Khadi tomba de sa main. Un grand coup sourd résonna, et Ishan s’effondra sur le sol, la tête écrasée et tournée dans un angle impossible.

"Par les Sept Fortunes !" jura Rashid.

Thi’kwithatch, le nezumi qu’il avait rencontré dans l’Eglise du Samurai de l’Ombre, se tenait juste là, baigné dans la lumière de la lanterne, sa longue canne de bambou entre ses mains.

"Comment saviez-vous que j’étais là ?" demanda le nezumi. "Comment saviez-vous qu’il fallait le distraire ?" Le nezumi se mit à fouiller le corps d’Ishan, récupérant rapidement un trousseau de grosses clés.

"Appelez-ça une diversion si vous le voulez, nezumi," dit Rashid. "C’était en fait le dernier moment de défi d’un homme qui n’a plus rien à perdre. Quelque chose que j’ai appris des Rokugani."

"Ah," dit le prêtre. Il se releva et utilisa les clés, libérant les mains de Rashid. "Votre Souillure s’est accrue." Ses moustaches s’affaissèrent de souci lorsqu’il ramassa sa canne.

"Je ne suis pas encore mort," répondit Rashid, en massant ses poignets torturés. "Comment êtes-vous parvenu à me trouver ?"

"Au début, j’ai suivi votre odeur," répondit Thi’kwithatch, en touchant le côté de son museau gris. "Et lorsque j’ai trouvé ces cavernes, je ne savais pas qu’il y aurait autant d’oni. Je pensais que je ne pourrais jamais passer. Mais alors, quelque chose m’a mené à un passage sûr, et j’ai réussi à vous retrouver rapidement. Je ne peux pas l’expliquer, mais il y a quelque chose ici. Quelque chose de bon, qui combat le mal."

Rashid acquiesça. "Je l’ai senti aussi. Il s’est introduit dans les illusions d’Ishan et je lui dois ma vie," répondit-il. "Je pense que cette base d’opérations a été bien mal choisie. Le mal d’Isawa Tadaka vit encore ici, mais je pense qu’un fragment de son héroïsme persiste également. Si nous avons de la chance, peut-être qu’il nous guidera sans problèmes hors d’ici."

"Et lui ?" demanda le nezumi, en pointant avec sa canne vers le sorcier mort. Déjà, le crâne d’Ishan avait commencé à se remodeler, la chair se réparait.

"Il est immortel," dit Rashid avec un grognement. "Son cœur est sans nul doute bien loin d’ici. Sans lui, nous ne pouvons pas faire grand chose de lui."

"Pas si sûr," dit Thi’kwithatch. Le nezumi s’agenouilla et tira Ishan jusqu’au mur. Rashid fit un grand sourire lorsqu’il comprit les intentions du nezumi, et il l’aida à entraver le khadi dans ses propres chaines incrustées de jade.

"J’aime votre façon de penser, nezumi," dit le sorcier.

"Je vous remercie," dit-il. "Maintenant, quittons rapidement cet endroit, Zul Rashid. L’église a besoin de votre aide."

Rashid resta silencieux. Au fond de lui, il était toujours indécis. "Après tout ce que j’ai fait, et ce que je suis devenu ?" demanda-t-il, étendant les bras pour dévoiler son corps transformé. "Après ce que j’ai fait à Shougo, vous auriez toujours confiance en moi ?"

"Non," dit le nezumi. "Mais ce n’est plus une question de confiance. C’est une question de nécessité." Thi’kwithatch glissa sa canne sous un bras et quitta rapidement la chambre, courant à quatre pattes.

Rashid jeta un dernier regard derrière lui à la silhouette entravée de Kuni Ishan, puis se tourna et suivit le nezumi.


Inago Isek n’en croyait pas ses yeux. Les Portes du Palais étaient largement ouvertes. Il s’empara de la radio posée sur le tableau de bord du véhicule blindé, en souriant comme un dément.

"Retirez-vous," ordonna-t-il aux véhicules des portes. "Ils essaient peut-être de se rendre. Je veux savourer cet instant."

Les véhicules se retirèrent. Les soldats Sauterelles préparèrent leurs armes, les brandissant vers les Portes du Palais. Pendant un instant, la Cité d’Otosan Uchi fut silencieuse. Une rangée de Gardes Impériaux en armures lourdes s’avança entre les portes, tenant de grands boucliers qui recouvraient la plus grande partie de leur corps. Derrière eux se trouvaient de grands réservoirs métalliques et ils portaient tous un grand fusil, relié au réservoir par un épais tuyau.

"Ils n’ont pas vraiment l’air de se rendre, selon moi," dit le conducteur d’Isek.

La zone autour des portes explosa dans les flammes alors que les porteurs de lance-flammes avançaient, répandant leur combustible enflammé tout autour d’eux. Les Sauterelles se retirèrent en hurlant. La plupart des combattants Sauterelles n’étaient pas entraînés, ni protégés par une armure ; d’habitude, ils compensaient leur manque d’équipement et de talent grâce à leur grand nombre et leur courage. Mais face au feu de l’Empereur, leur courage se mit à fondre. La Garde Impériale venait de dépasser les portes, et commençait à former une demi-sphère à l’extérieur des murs du palais.

"Ils essaient de briser notre ligne de front !" gronda Isek dans la radio. "Envoyez les blindés !" Le programmeur sourit intérieurement. Isek avait prévu l’éventualité d’une contre-attaque Impériale. Il avait compté sur elle.

Les six grands véhicules reprirent vie et s’avancèrent vers les flammes. Leur lourd blindage leur permit de s’avancer sans dommage. Des tourelles montées au sommet de chaque véhicule se mirent à tirer. Deux des porteurs de lance-flammes tombèrent sous le déluge de tirs. Un autre se transforma en boule de feu lorsque son réservoir fut touché, emportant deux de ses compagnons avec lui. Les blindés continuèrent à avancer alors que les Impériaux se repliaient vers les portes. Seul le véhicule d’Isek restait en arrière, en observation.

Lorsque les blindés arrivèrent aux portes, la terre se mit à trembler sous eux. Les pierres de la rue jaillirent, bloquant leurs roues. Un des blindés fut renversé sur le flanc.

"Des shugenja !" dit Isek dans sa radio. "Les Ranbe ! Ils se cachent sûrement dans une de ces tours, de chaque côté des portes !"

Un des blindés tourna immédiatement sa tourelle vers la tour la plus proche et ouvrit le feu. Des éclairs tombèrent du ciel en réponse, réduisant le véhicule blindé à l’état de ruine. La Garde Impériale profita de la confusion. Un groupe de six hommes chargèrent depuis les portes, sautant sur le blindé le plus proche. Les soldats forcèrent l’ouverture d’une des portes du petit tank avec des pied-de-biche, puis ouvrirent le feu sur le conducteur et le tireur. Des dizaines de soldats Mantes déferlèrent, fournissant un tir de couverture avec leurs fusils. Certains lancèrent des grenades sous les chenilles des blindés immobilisés. Les véhicules furent rapidement annihilés.

"Par les Fortunes !" jura le conducteur d’Isek. "Vous avez vu ça ?"

"Ce sont des tueurs entraînés, à quoi t’attendais-tu ?" répondit Isek, impassible. "Ne t’inquiète pas, nous avons toujours l’avantage." Il prit la radio. "A tous les Sauterelles, convergez vers les portes. L’Empereur est à notre merci." Isek jeta la radio derrière lui, de dégoût. Le seul autre blindé restant se retourna, maintenant sous le contrôle des Gardes Impériaux. Les groupes de combattants Sauterelles et les autres qui s’étaient joints à eux pendant les émeutes se mirent à affluer vers les Portes du Palais. La Garde Impériale les combattait sauvagement mais commença à reculer lentement, leur faible nombre était problématique face à la férocité Sauterelle.

Un grand feu vert apparut à l’est, près des murs du Palais. La foule fut prise de confusion, et nombreux furent ceux qui tournèrent la tête dans cette direction ou qui cessèrent entièrement leur attaque. La radio d’Isek ne produisait que des parasites. Ennuyé, il ouvrit la porte de son blindé et sauta, attrapant le bras d’un des hommes qui s’enfuyait.

"Qu’est-ce qui se passe, là-bas ?" demanda Isek, en désignant les flammes vertes.

"Des fantômes !" cria l’homme. "Ils surgissent de terre !"

Isek s’avança en direction des flammes, tout en tenant toujours fermement l’homme. Une vingtaine d’hommes en armures anciennes de samurai, laquées de vert et d’or, étaient apparus de nulle part, se frayant un chemin à travers les Sauterelles avec leur katana et wakizashi, selon l’ancienne technique du daisho. Derrière eux, une dizaine de shugenja en robe rouge et verte faisait appel à la magie pour projeter des boules de flammes vertes ou pour entourer les bushi d’une aura brillante. Les magiciens combattaient avec une épée dans une main tout en lançant leurs sorts.

"On dirait des Dragons !" dit Isek, surpris.

"C’est ce que j’ai dit !" cria l’homme. "Ce sont des fantômes !"

"Non," dit Isek, en hochant légèrement la tête. "Ça, c’est un fantôme." Il sortit son pistolet et tira sur l’homme, à bout pourtant. Le programmeur ajusta son pistolet vers le Dragon le plus proche et tira. Le bushi s’effondra, mort sur le coup. Les Sauterelles tous proches le virent et se mirent à combattre avec plus de confiance. Les Dragons commencèrent à reculer. Avec la Garde Impériale, les Dragons auraient pu tenir aisément. Mais dans cette situation, les Sauterelles allaient les écraser tous les deux. Isek ne savaient pas d’où venaient les Dragons, mais il s’en moquait totalement. A cet instant précis, il voulait seulement les avoir hors de son chemin.

Un rugissement effroyable résonna alors au-dessus des Sauterelles, et un grand véhicule en forme de croissant déchira les cieux. Il fit un demi-tour serré dans les airs et se mit à plonger vers le sol, tirant une série de petits missiles dans la foule. Lorsque les missiles touchèrent le sol, ils explosèrent en nuages de gaz lacrymogène. La foule devint de plus en plus maladroite et désorganisée, tandis que les Sauterelles essayaient de s’échapper aux vapeurs. Les Dragons, apparemment immunisés au gaz, se rallièrent et formèrent un groupe serré, combattant pour se frayer un chemin jusqu’aux portes. Ils se battaient en cercle, la vingtaine de bushi et la dizaine de shugenja entourant un nombre égal de personnes, composé d’enfants et de personnes âgées.

Isek hocha la tête en regardant la chose reprendre de l’altitude et tourner pour faire un autre passage. D’où venait ce véhicule ? Il ressemblait à un Scarabée. La radio à sa ceinture reprit soudain vie.

"Isek," dit Isek.

"Isek, c’est Sekkou," lui répondit-on. "Les Sauterelles ont été manipulés. Tu dois te tirer de là. Rejoins-moi sur le port, quai 132. Terminé."

"Tu n’es pas sérieux ?" dit Isek.

"Tu m’as très bien entendu," dit Sekkou d’un ton mordant. "Tire-toi de là, ou tu vas mourir !"

Le programmeur sentit un frisson parcourir son corps, en entendant les mots de Sekkou. L’attaque semblait se passer de plus en plus mal. Plus ils approchaient, plus les choses empiraient. Il regarda par-dessus son épaule, vers la cité plongée dans l’obscurité. Une par une, il vit les lumières des immeubles se rallumer. Maladie était petit à petit contrecarrée. Il se retourna et sauta sur son blindé, bouclant sa ceinture de sécurité par-dessus son épaule.

"Sors-nous de là !" dit Isek.

"Sans blagues," répondit le conducteur. "Je pensais que vous n’alliez jamais me le demander."

Le conducteur remit le véhicule en marche et il bascula un peu en arrière, puis tourna sur lui-même pour s’enfuir. Il commença à avancer, puis un violent choc venant d’en-dessous retentit. Le monde parut s’effondrer autour d’Isek et sa tête heurta violemment le plafond. Il sentit du sang dans sa bouche. Le conducteur gisait devant lui, la tête écrasée contre le pare-brise blindé ; il ne s’était pas donné la peine de s’attacher. Le blindé gisait sur le flanc, dans la rue, et Isek ne pouvait guère voir de choses à travers le pare-brise. Il repoussa le corps du pilote, et ouvrit la porte, grimpant pour s’extraire du véhicule et pour regarder autour de lui.

Au début, il n’en crut pas ses yeux. Des dizaines d’hommes et de femmes galopaient à dos de cheval au sein des rangs des Sauterelles, avec des naginatas, des fusils et même des pistolets, les empêchant de s’enfuir. Ils portaient tous une lourde armure violette. La Licorne.

"Merde !" cria Isek. Il regarda la route plus loin, dans la direction qu’il avait eu l’intention d’emprunter pour s’enfuir. Une rangée de soldats Shinjo montés se tenait au milieu de la route, prêts à empêcher toute retraite Sauterelle. Isek sauta du blindé et se mit à courir dans la seule direction qu’il pouvait emprunter.

En direction du Palais.

La Garde Impériale, les Shinjo et les Dragons étaient en train de réduire le Clan de la Sauterelle en bouillie, maintenant. La plupart des Sauterelles étaient en fuite, bien que certains aient décidés de rester et de se battre. Isek les ignora tous, chargea à travers la foule, se glissa dans les ombres, jusqu’à finalement arriver en face des portes du Palais.

Plus personne ne courait. Ici. Il pouvait trouver ici un moyen de rentrer dans l’histoire.

Et il vit sa chance. La lentille de l’appareil optique d’Isek pivota et affina sa vision. Et il la vit, dans tous ses détails, dissimulée dans la tour, au milieu des Ranbe.

Yoritomo Ryosei, la Princesse Impériale.

Isek se pencha et ramassa un fusil appartenant à un Guêpe mort. Le monde sembla ralentir lorsqu’il souleva l’arme et visa. Tout le monde semblait l’ignorer, chacun absorbé dans son propre combat. Il se redressa de toute sa taille, juste devant les Portes du Palais. Il aligna son viseur sur la chevelure noire de la princesse, et sourit. L’attaque Sauterelle avait échouée, mais maintenant, l’Empire de Diamant aurait une raison de se souvenir d’Inago Isek.

Pour toujours.


Kamiko s’avança prudemment en direction de la porte de sécurité. Elle se figea lorsqu’il vit la lumière rouge briller à côté du clavier. Le courant était allumé. Quelque part, dans Dojicorp, il y avait une source de courant.

Cela faisait presque une demi-heure qu’elle avait vu Eien et le technicien disparaître dans les sous-sols de l’immeuble. Ils étaient sûrement retournés à leur laboratoire, maintenant, pour réparer l’armure endommagée. Toutefois, elle marchait lentement et prudemment, sans prendre de risques. Yoshio, Iku, Hisae et Chiyo étaient derrière elle, les armes tirées, écartés les uns des autres. Aucun ne voulait tirer sur leurs amis et frères d’armes. Kamiko ne le voulait pas, elle non plus, mais elle savait que les soldats Daidoji feraient ce qu’ils devaient faire si elle était en danger.

Mais le feraient-ils ?

C’était ironique. Auparavant, elle s’était assurée que tant qu’elle aurait la dignité et le courage de Daidoji Eien, ils la suivraient dans sa mission-suicide. Maintenant, ils savaient qu’Eien était toujours vivant. Non seulement il était toujours vivant, mais en plus, il servait Asahina Munashi.

Peut-être qu’Eien savait quelque chose qu’elle ne savait pas ? Peut-être que Munashi n’était pas le scélérat que Yasu et Hatsu prétendaient qu’il était. Peut-être…

Et peut-être que les derniers mots de son père n’avait aucune signification ? C’était ça qu’elle essayait de se dire ? C’était ridicule. Elle savait que le Maître des Jardins était au cœur de tout ça. Mais que se passerait-il si ceux qui la suivaient n’en étaient pas si sûrs ? Elle s’arrêta devant la porte et se retourna à moitié pour les regarder. Ils semblaient confiants, mais ils avaient été troublés lorsqu’ils avaient vu Eien. Elle rengaina son pistolet à sa ceinture et se retourna complètement pour leur faire face.

"Partez," dit-elle.

"Quoi ?" rit Chiyo. La jeune technicienne hocha la tête avec véhémence. "Nous sommes avec vous, Kamiko. Jusqu’au bout."

"Plus maintenant," dit-elle. "Je vous ordonne à tous les quatre de rentrer immédiatement chez Shotai. Je m’occuperai de ça moi-même."

"Je suis désolé, Kamiko-sama," dit Hisae, en haussant ses épaules massives, "mais nous ne pouvons pas vous laisser comme ça. Vous n’êtes pas une guerrière entraînée. Vous ne savez pas comment vous infiltrer, et vous n’êtes pas une tueuse."

"Hisae," dit Kamiko d’un ton dur. "J’ai réussi à échapper aux patrouilles Senpet lors de l’Invasion, sans votre aide. Vous pouvez aussi vous souvenir que j’ai tué Kitsune Maiko après ce qu’elle a fait à mon père. Subsiste-il un doute dans votre esprit que je ne parvienne pas à faire la même chose avec Asahina Munashi ? Voudriez-vous insulter l’honneur de votre dame en suggérant une telle chose ?"

Hisae ouvrit la bouche pour répondre, puis hocha la tête avec un grognement.

"Ce n’est pas ça, Kamiko," dit Yoshio, en se plaçant devant Hisae. "C’est juste que… nous savons ce que vous allez faire. Nous avons vu Eien, nous aussi. Vous savez que nous étions fidèles à Eien. Nous avons tous travaillés avec lui pendant longtemps. Vous avez peur que nous ne voulions pas le combattre pour vous, si ça devait se produire, n’est-ce pas ?"

"Ce n’est pas à vous d’en juger," répondit-elle. "Vous m’avez reconnu comme votre daimyo, chacun d’entre vous. Si cela signifie quelque chose pour vous, écoutez-moi, maintenant. Retournez immédiatement chez Shotai. Je m’occuperai de Munashi."

"Vous allez mourir," dit platement Iku. Le sens de l’humour habituel du Daidoji était parti. Le visage d’Iku était sérieux et catégorique. "Munashi est un tueur, Kamiko. Vous avez entendu ce qu’il a fait dans les jardins. Si nous y allons tous, il y a une chance que l’un d’entre nous vive assez longtemps pour l’abattre. Allez-y seule, et il vous tuera."

"Je ne peux pas risquer vos vies," dit-elle. "Eien lui est fidèle, maintenant. Qu’est-ce qui nous prouve que nous ne nous trompons pas ?"

"Et qu’est-ce qui nous prouve que nous n’avons pas raison ?" demanda Iku. "Peut-être que ce n’est pas Eien. Et, sans vouloir vous manquer de respect, Kamiko-sama, mais ce n’est pas vraiment votre rôle de nous renvoyer à la maison. C’est notre travail de mourir pour vous. Maintenant, à votre avis, qui insulte l’honneur de qui ?"

Kamiko était stupéfaite. Elle regarda les yeux des Daidoji les uns après les autres. "Pensez-vous tous de cette façon ?" demanda-t-elle.

Ils acquiescèrent.

"Alors allons-y," répondit-elle. Elle appuya sur quelques chiffres sur le clavier de la porte de sécurité. C’était un ancien code qu’elle avait récupéré dans les fichiers de son père il y a longtemps, un code multifonctions qui était encodé de façon inaltérable dans le système. Munashi n’aurait pas pu le changer, même s’il avait essayé. La porte s’ouvrit avec un sifflement.

Kamiko et les quatre Daidoji entrèrent dans Dojicorp.


Daniri vit de la lumière.

Il pouvait sentir la tension de tonnes de débris peser sur Akodo. L’étrange samurai de pierre avait fait s’effondrer le plafond sur sa tête, l’immobilisant complètement et l’étourdissant à cause du choc. Il devait être assommé depuis quelques heures. Vérifiant le temps sur ses panneaux de contrôle, il vit que seulement vingt minutes venaient de passer. Merde.

Un autre gros morceau d’acier s’écarta, révélant plus de lumière. Puis un autre. Lentement, la tombe de pierre recouvrant la Machine de Guerre Akodo était en train de disparaître. Daniri imagina qu’il devait y avait une équipe d’ouvriers et de lourdes machines d’entretien en train de travailler d’arrache-pied pour le libérer. Une fois le haut de son corps libéré, il se rassit et se débarrassa d’une bonne partie du reste des débris, puis il regarda autour de lui pour voir l’équipe de secours.

Il vit son frère et deux Crabes. Il reconnut l’un d’eux.

"Yasu," dit Daniri. "Merci."

"Tu me remercieras plus tard," dit Yasu. "Bon sang, c’était quoi le truc que tu combattais ?"

"Je n’en ai pas la moindre idée," répondit Daniri. "Ça ressemblait à un Crabe, à cause de son armure."

"Daniri," dit Jiro. "Il a tué Ikoma Keijura."

Akodo s’extirpa des décombres, fléchissant ses bras. Un grondement mécanique s’éleva à l’intérieur du corps robotisé. Ses yeux se mirent à briller de colère. "Pourquoi ?" gronda Daniri. "Qu’est-ce qui se passe ici ? Pourquoi est-ce que tous ces gens meurent ?"

"Je pense…" marmonna une voix féminine. "Je pense que je peux répondre à ça." Une petite femme entra dans le studio, trébuchant sur les débris. Elle tendit la main pour s’appuyer sur le mur, elle avait une démarche maladroite et incertaine.

Deux projecteurs sur la poitrine d’Akodo illuminèrent le studio, englobant la femme dans un brillant faisceau lumineux.

"Par les Fortunes," jura Daniri. "Kochiyo."

"Tu la connais ?" demanda Yasu.

"Ouais," dit calmement Daniri. "Je la connais."

"Yasu," dit Hayato. "On doit sortir d’ici. Ce monstre a fait pas mal de bruit et le courant semble être de retour. Si on ne se tire pas très vite d’ici, on va avoir un tas de Matsu sur le dos."

"Jiro et moi, on vient aussi," dit Daniri. "Je crois qu’on n’est pas trop populaires non plus, chez Gohei."

Shosuro Kochiyo releva les yeux vers Akodo. "Puis-je… puis-je venir avec vous ? Je pense que je serais plus en sécurité avec toi, Daniri."

"On ne peut pas lui faire confiance," dit Daniri d’un ton sec.

"On s’en fiche," répondit Yasu. "Si elle sait d’où vient ce Crabe Souillé, elle vient avec nous. Je la porterai moi-même s’il le faut."

"Très bien," décocha Daniri. "Mais souviens-toi, je t’ai prévenu." Akodo quitta le studio d’un pas lourd, le ciment et le plâtre craquaient sous ses lourds pieds d’acier.

Jiro et les Crabes le suivirent. Hayato passa un bras autour des épaules de Kochiyo, aidant la petite Scorpion à marcher. Hayato trouvait qu’elle était maladroite, qu’elle avait du mal à mettre un pied devant l’autre. Elle devait avoir traversé des choses horribles.

Et à l’intérieur de Kochiyo, Sen, l’Oracle Noir de l’Air les regardait en souriant.


C’était lui.

Saigo le vit, debout au milieu du champ de bataille qui avait jadis été le Palais de Diamant. Il était loin et le Croissant de Lune volait au-dessus d’une foule à une vitesse incroyable, mais les traits de l’homme chauve étaient parfaitement connus dans son esprit. Un appareil optique… un œil… c’était l’homme qu’il avait vu auparavant, dans sa brève mais terrifiante vision. Saigo fit tourner le Croissant de Lune et vira soudain de bord.

"Par les Tonnerres, Saigo, qu’est-ce que tu fais ?" cria Ginawa, en s’agitant dans son siège.

Saigo pouvait voir l’homme chauve ramasser un fusil sur le sol, le fusil d’un homme mort.

"Cet homme devant les portes !" cria Saigo. "Ouvrez le feu sur cet homme !"

"Avec quoi ?" demanda Mikio, passant son regard de Saigo aux écrans. "On a tiré tous les missiles."

L’homme mit en joue une des tours à côté des portes.

"Saigo, qu’est-ce que tu fais ?" répéta Ginawa.

"Accrochez-vous," dit Saigo. Il fit plonger le Croissant de Lune.

"Saigo !" hurla Ginawa.

Le Croissant plongea vers le champ de bataille. Saigo sentit le vent glisser sur la carlingue du vaisseau alors que ce dernier gagnait de la vitesse, toujours sous son contrôle. L’homme plaça la lunette de son fusil devant son œil.

Saigo accéléra.

Au dernier moment, l’homme releva la tête. Ses yeux s’ouvrirent de surprise lorsque le Croissant de Lune vint le percuter à plus de trois cent kilomètres à l’heure. Saigo focalisa sa concentration sur les commandes, essayant en vain de redresser sa trajectoire. Une terrible onde de choc parcourut le Croissant lorsqu’il rencontra un obstacle. Puis un autre choc fit trembler le véhicule lorsqu’il frappa sur le sol et rebondit, mais l’incroyable armure du véhicule le garda en un seul morceau. L’engin se mit à tourner comme une toupie, le bruit du métal hurlant et se déchiquetant résonnait dans tout le poste de pilotage. Après une demi-minute de terreur, le véhicule s’arrêta soudain.

"Au nom des Sept Tonnerres, c’était quoi, ça, Saigo ?" hurla Mikio, en attrapant le prophète par le col de sa veste.

"Je suis désolé," dit Saigo. "C’était… J’ai eu une autre prophétie… Je devais l’arrêter…"

"De façon plutôt radicale, me semble-t-il," dit Akiyoshi, en écartant ses cheveux de ses yeux. Elle désigna l’un des écrans, et l’affichage était maintenant recouvert d’un voile rouge.

"J’espère que ça en valait la peine, Saigo," dit brusquement Ginawa, en observant avec colère un autre moniteur.

Saigo ne voulait pas regarder ; il savait déjà ce qu’il avait fait. Néanmoins, il tourna son regard vers l’écran. Il vit les flèches du Palais de Diamant s’étirer juste au-dessus d’eux. Il vit la traînée de destruction que le Croissant de Lune avait tracée en travers de la cour intérieure. Il vit les Portes du Palais. Une des deux pendait maladroitement. L’autre gisait brisée sur le sol, dans le sillage du Croissant.

Isawa Saigo venait d’abattre les Portes du Palais pour la troisième fois.

A suivre...



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