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Rokugan 2000

Episode XVIII

Ce qui fut Perdu

L’Empire de Diamant, par Rich Wulf - traduit par Daidoji Kyome

lundi 30 novembre 2009, par Captain Bug, Daidoji Kyome, Rich Wulf

L’Empire de Diamant Episode XVIII, par Rich Wulf - traduit par Daidoji Kyome

Jack était à Otosan Uchi.

La première vision qu’il eut de la cité le stupéfia. Les immeubles étaient si grands ! Il avait entendu des histoires, mais il n’avait jamais vu des immeubles aussi grands. Il n’avait pas non plus su à quoi s’attendre. Sur l’île où il avait été élevé, tout était construit très bas, sur le sol, pour être protégé contre les tempêtes. Les immeubles d’ici, d’un autre côté…

Ben, ils semblaient monter tout droit au paradis. C’était sûrement un bon présage.

Le jeune moine sourit en levant les yeux vers les flèches brillantes de Dojicorp, sentant le vent fouetter son visage. Face à une telle splendeur, il eut du mal à croire qu’il y avait un mal en cet endroit, tel que son père l’avait averti. Mais à nouveau, il aurait cru la même chose, avant ses voyages, et il avait pu s’échapper tout juste de chez lui, en vie. Seule l’ingéniosité de la lignée de sa mère lui avait permis de se soustraire à l’emprise des khadi.

Son ingéniosité, et un autre avantage.

Un croassement retentit au-dessus de lui, et il leva un bras. Un oiseau noir plutôt dégingandé se posa maladroitement sur son bras, dans un tumulte de plumes noires, s’accrochant fermement à sa manche.

Jack rit. "Bonjour Karasu," dit-il avec un large sourire. Le corbeau dressa la tête et le fixa d’un œil rond. Ce n’était pas un nom original, il le savait, puisque "karasu" était simplement le Rokugani de "corbeau."

Il était étrange, pour lui, que tous ces gens réfléchissent de cette façon. "Corbeau" était le mot Amijdali pour "karasu" si vous le demandiez à quiconque dans les rues d’Otosan Uchi. C’était un simple fait de son éducation. La moitié du temps, il pensait malgré tout comme un Amijdal. Il marchait dans les deux mondes. Même après ce qu’il avait appris, les deux mondes avaient le même poids dans son esprit. Même après que sa mère lui a dit à quel point il était important pour celui-ci.

"Vois-tu quelque chose, Karasu ?" demanda Jack, en marchant dans la rue d’un pas mesuré. Quelques personnes lui lançaient des regards curieux, mais continuaient à marcher. Otosan Uchi était une grande cité, et l’inattendu arrivait souvent. Un jeune homme en robe de moine parlant à un corbeau sauvage ne valait guère plus de quelques secondes d’attention. Les gens avaient un Empire à construire, ici.

Le corbeau tourna sa tête vers Jack et croassa à nouveau. Jack écouta. Il tourna une oreille vers le corbeau, et comprit.

De toutes les choses étranges auxquelles il avait dû s’habituer depuis qu’il avait appris être le descendant de Shinsei, c’était Karasu qui l’avait dérangé le plus, au début. Il ne pouvait pas parler à l’oiseau, mais il pouvait sentir sa présence, et la plupart du temps, il l’avertissait lorsqu’il était en danger. Maintenant, il était habitué à la présence du corbeau et ne pouvait plus vraiment imaginer être sans lui. Ils ne faisaient qu’un.

Cinq ans auparavant, lors de son quinzième anniversaire, sa mère l’avait présenté à Karasu. Jusqu’à ce jour, il n’avait pas vraiment cru en lui. Toutes les histoires, tout cet entraînement, tout ce à quoi sa mère l’avait préparé, n’avait semblé être qu’une sorte de grand jeu. Shinsei ? Un simple conte de fée. Le Jour des Tonnerres ? Une histoire ! Une belle histoire, mais elle n’était pas réelle. Rien de tout cela ne pouvait être réel.

Mais lorsque Jack vit Karasu pour la première fois, lorsqu’il entendit le cri du corbeau et comprit ce qu’il signifiait, il réalisa que tout était vraiment sérieux. Ce jour-là, il fit des adieux déchirants à sa mère, et il décida de voyager de part le monde. Et depuis ce jour, Karasu fut toujours avec lui. Il réalisa ce jour-là qu’il devait partir. S’il devait sauver le monde, il devait se risquer à le parcourir, et le comprendre. Sa mère lui demanda une seule autre chose. Même aujourd’hui, ça lui semblait toujours être une requête curieuse.

"Jack," dit-elle. "Ne va pas à Rokugan. Quoi que tu fasses, ne va pas à Rokugan."

Jack fut troublé par cette remarque. Même Karasu l’avait regardée étrangement. "Mais mère," répondit-il. "Qu’en est-il de tout ce que vous m’avez raconté ? Qu’en est-il de mon destin ?"

Alors, elle hocha la tête, les yeux pleins de larmes. "Non," dit-elle. "Tu ne comprends pas. Même après tout ce que tu as appris, je n’arrive pas à te faire comprendre. La bataille qui t’attend là-bas est plus grande que tout ce que tu pourrais imaginer. Ton ennemi est l’entité la plus ancienne, la plus maléfique et la plus puissante de tous les temps."

"C’est vrai," dit Jack avec la vive assurance de la jeunesse. "Et je suis celui qui doit l’arrêter !"

"Pas maintenant," dit-elle, en secouant légèrement la tête. "Pas encore. Attends d’être plus âgé. Attends d’être prêt. Jack, il nous connaît. Même depuis Fu Leng, il nous connaît. Notre famille s’est échappée de justesse de Rokugan, et ça fait neuf siècles qu’il attend que nous soyons à nouveau à sa merci. Ne retourne pas à Rokugan."

"Tant que je ne suis pas prêt," sourit Jack. "Vous voulez me dire de ne pas retourner là tant que je ne suis pas prêt, n’est-ce pas ?"

"Non, Jack," répondit sa mère, les yeux froids et envahis par la peur. "Ne retourne jamais à Rokugan."

Jack fronça les sourcils, le visage creusé par le mécontentement. "Jamais ?" demanda-t-il. "Alors à quoi tout cela a-t-il servi, mère ? Quel était l’intérêt de tout cet entraînement, de tous ces préparatifs, si le descendant de Shinsei n’est pas assez courageux pour affronter son destin ?"

Elle frissonnait. "Jack, ton destin ne peut être évité. Il viendra à toi bien assez tôt."

"Vous savez quelque chose que vous ne voulez pas me dire," dit Jack, les yeux fixés sur le sol. "Vous savez que quelque chose pourrait m’arriver."

"Jack," dit-elle. "Porte le Tao dans ton cœur. Suis ce que tu as appris, et tout ira—"

"Au Jigoku, tout ce que j’ai appris !" cria Jack, "Dites-moi ce que vous avez pressenti !"

Jack glissa sa main devant sa bouche. Il aurait voulu pouvoir retirer les mots, mais il savait que c’était trop tard. Pour la première et unique fois, il lut dans les yeux de sa mère qu’il l’avait blessée. Il sut qu’il était allé trop loin.

"Jack," dit-elle, la voix nouée. "J’essaie seulement de te protéger. Combattre ne fera qu’empirer les choses. Combattre fait toujours empirer les choses."

Jack l’observa alors pendant un long moment. Il savait qu’elle avait raison. Il savait que la dernière chose au monde qu’elle souhaiterait serait de lui vouloir du mal. Il savait qu’elle haïssait le destin qui reposait sur eux, et elle aurait volontiers donné tout ce dont elle disposait pour le confier à quelqu’un d’autre. Allait-il suivre la même voie ? Il ne le savait pas encore, il n’en était pas certain.

Karasu poussa un cri perçant, et il tordit le cou en direction de la porte. Il était temps de partir.

"Au revoir, mère," dit tristement Jack, et il se tourna vers la route.

"Au revoir, Jack," dit sa mère. Elle s’effondra sur le sol, en sanglotant.

Jack repoussa ce souvenir. Cela avait été la chose la plus difficile qu’il ait jamais fait : tourner le dos à sa mère de cette façon, la laisser seule. Elle avait toujours son père, bien sûr, mais ce n’était pas pareil. Il n’avait jamais porté le sang de Shinsei. Il ne s’était jamais réveillé au milieu de la nuit en hurlant, réalisant que la douleur dans son dos, ses épaules et son crâne étaient dû au poids du monde. Il n’avait jamais plongé son regard dans les étoiles et les sentir le regarder à leur tour, jalouses, en colère, attendant qu’il fasse la moindre erreur.

Il levait les yeux vers le ciel, maintenant, et il espérait qu’il n’était justement pas en train de faire cette erreur.

Il espérait que sa mère se trompait.

Il espérait qu’ici, il pourrait trouver ce qu’il cherchait.

Il espérait qu’ici, il pourrait arrêter le Jour des Tonnerres avant qu’il ne se produise.

Hoshi Jack s’enfonça plus profondément dans ce paradis que formaient les rues d’Otosan Uchi.


Ginawa s’extirpa en chancelant hors des débris du Croissant de Lune, en soutenant Isawa Saigo avec un bras. Derrière lui, Akiyoshi, Mikio, et la demi-douzaine d’autres membres de l’Armée de Toturi qui se trouvaient à bord du véhicule émergèrent également à la lumière des Jardins Impériaux. Par chance, aucun d’entre eux ne semblait avoir été gravement blessé lors du crash. Saigo s’était presque assommé lors de l’impact, sa tête avait violemment cogné le panneau de contrôle. Du sang coulait sur le côté du visage du prophète, mais ses yeux étaient largement ouverts et alertes, observant les portes brisées du Palais de Diamant. Juste derrière les portes, les armées de samurai repoussaient les derniers vestiges de l’assaut du Clan de la Sauterelle.

"Qu’est-ce que j’ai fait," murmura Saigo d’un ton de lamentation. "Ginawa, qu’est-ce que j’ai fait ?"

"Tu t’en soucieras plus tard," grogna le vieux rônin.

"Mais les portes," dit Saigo. "Les portes sont tombées pour la troisième fois. Le Jour des Tonnerres-"

"J’ai dit de t’en soucier plus tard," répondit Ginawa d’un ton mordant. Le prophète plongea à nouveau dans le silence.

"Wow, il y a étonnement peu de dégâts," dit Mikio, en se redressant et en regardant en direction de la carcasse du Croissant. "Elle n’ira nulle part sans un bon entretien, mais je suis sûr qu’elle peut être remise en état."

"Ça se discute," répondit Akiyoshi. "Les Mantes vont arriver ici d’une seconde à l’autre pour examiner ce crash, et ils ne vont pas être contents de voir un Scarabée stationné dans le jardin de l’Empereur."

"Akiyoshi a raison," ajouta Ginawa. Il emmena Saigo avec lui plus profondément dans les jardins, s’écartant de la carcasse. "Nous devons partir d’ici rapidement. Ils risquent de ne pas nous donner une chance de nous expliquer."

"Et où allons-nous ?" demanda l’un des autres, une pointe d’inquiétude dans la voix. "Nous ne pouvons tout de même pas nous infiltrer dans le Palais ?"

"Pourquoi pas ?" répondit une voix. "Je le fais tout le temps."

Les membres de l’Armée de Toturi se retournèrent tous en direction de la source de ce commentaire, un homme habillé en blanc perché sur les épaules d’une statue proche de Yoritomo III. Les ombres semblèrent s’écarter de lui lorsqu’ils remarquèrent sa présence, et il fit un signe de tête pour les saluer.

"Hiroru," dit Ginawa, soulagé. "Tu y es arrivé."

"Suivez-moi," dit le ninja. Il sauta souplement sur le sol et s’enfonça dans les ombres.

Des cris résonnèrent derrière eux, alors que la Garde Impériale arrivait pour examiner le Croissant de Lune. Les Gardes se mirent à se lancer des ordres tout en se déployant pour examiner les jardins et la carcasse, mais personne ne semblait les avoir remarqués. Hiroru pressa le pas, restant à peine visible dans les ténèbres devant eux, sans se montrer plus que nécessaire afin qu’ils puissent le suivre. Ginawa était vraiment impressionné par la discrétion et la rapidité du soi-disant ninja. Quelques fois, ses dons en matière d’espionnage et d’infiltration semblaient quasi surhumains. Il guida les dix membres de l’Armée dans un coin reculé du jardin, traversant une porte qu’aucun d’eux n’avait remarqué un instant auparavant. En quelques secondes, ils furent entassés dans un réduit obscur, au milieu de statues brisées et de pots de fleur vides.

"Bon timing, Hiroru," dit Mikio, en donnant une claque sur l’épaule du ninja tout en fermant la porte.

"Je pourrais te dire la même chose," répondit Hiroru en hochant la tête. "Tu as failli m’écraser avec ce foutu Scarabée, Mikio."

"Ce n’était pas moi," répondit le mécanicien. "C’est Saigo qui pilotait."

"Alors à quoi t’attendais-tu ?" dit le ninja, en haussant les épaules.

"Saigo, que s’est-il passé, par Jigoku ?" demanda Ginawa, en reculant et en laissant le prophète se tenir tout seul debout.

Saigo prit un moment pour récupérer son calme et son équilibre, en tenant une main appuyée contre sa tempe ensanglantée. "J’ai eu une prophétie disant que Ryosei allait être tuée. Lorsque nous sommes passés au-dessus du Palais, je l’ai vu, l’homme qui allait la tuer. Puisque nous avions utilisé tous les petits missiles sur la foule, je n’avais pas d’autre manière de l’arrêter."

"Alors, tu as risqué nos vies à cause d’un de tes rêves stupides ?" dit Akiyoshi d’un ton mordant. "On aurait tous pu mourir !"

"Ce n’était pas un rêve !" s’exclama Saigo. "Mes prophéties ne sont jamais fausses ! Parfois, je ne les comprends pas. Parfois, elles peuvent être changées, mais elles sont toujours exactes. Je devais la sauver. Elle est importante."

"Pour Rokugan ou pour toi ?" dit Ginawa d’un ton catégorique.

"Je… Je ne sais pas," répondit Saigo. Il s’appuya contre le mur et glissa jusqu’au sol, en repliant ses genoux contre sa poitrine.

"Tu réalises, bien entendu, qu’en la sauvant tu as condamné le reste de l’Empire, compte tenu de ton autre prophétie," dit Ginawa.

"Je sais, je sais," Saigo enfouit sa tête dans ses bras. "Je n’ai pas réfléchi. Je suis stupide. Je ne pensais plus aux portes."

"Je ne vous suis pas," dit Hiroru, en bloquant la porte avec une statue brisée, afin qu’on ne puisse plus l’ouvrir facilement. "Pourquoi est-ce que le monde serait condamné ?"

"J’ai eu une prophétie pendant l’Invasion Senpet," dit Saigo, sans relever les yeux. "Lorsque les Portes du Palais tomberont pour la troisième fois, la cité sera détruite."

"Et alors ?" rétorqua Hiroru. "La cité a déjà été détruite. Regardez donc à l’horizon. Les Sauterelles ont juste achevé ce que les Senpet avaient commencé. Otosan Uchi ressemble à une ville en ruine. La prophétie s’est accomplie. Nous avons tous survécu. Et voilà."

"Non," dit Saigo, en relevant des yeux emplis de terreur vers le ninja. "J’ai vu ce que la cité pourrait devenir. C’était terrible. Pire que tout ceci. Bien pire. J’ai eu une vision lors de laquelle Shinsei me racontait que la cité serait détruite par les Sept Tonnerres."

"Les Sept Tonnerres ?" Akiyoshi croisa les bras et hocha la tête. "Ce n’est pas possible. Ils sont sensés sauver la cité, n’est-ce pas ?"

Hiroru regarda le prophète pendant quelques instants, puis grogna pour lui-même. "Je suppose que ce que je m’apprête à vous raconter ne va pas vous aider à mieux dormir, alors," dit-il.

"Qu’y a-t-il ?" demanda Ginawa.

"Je suis arrivé au Palais plus tôt, ce soir, pour garder un œil sur l’Empereur comme tu me l’avais demandé," répondit-il. "J’ai eu un peu de mal à m’approcher, toutefois. Il était entouré par des gardes alors j’ai du garder mes distances. Mais après un moment, les gardes se sont mis à chercher partout et j’ai réalisé qu’il n’était plus là."

"Qui n’était plus là ?" demanda Ginawa, surpris. "L’Empereur ?"

Hiroru acquiesça. "La Garde Impériale l’a extrait du Palais pour l’emmener loin des Sauterelles, je suppose," dit le ninja. "J’ai surpris quelques gardes de Ryosei en train de parler d’un temple appelé Gekkoshinden, alors je me suis rendu jusque là pour voir si c’était bien à cet endroit que Yoritomo avait été emmené."

"Et il y était ?" demanda Mikio.

"Je ne sais pas," répondit le ninja. "Je n’ai pas pu rentrer."

Les sourcils de Ginawa se plissèrent. "Ce n’est pas possible, Hiroru," dit-il. "Que veux-tu dire par-là ? Tu as réussi à t’infiltrer dans le Palais de Diamant, mais tu n’as pas pu rentrer dans un Temple de Shinsei ? Pourquoi ça ?"

"C’était trop hermétique," répondit le ninja. "Il n’y avait qu’une seule porte, et aucune fenêtre n’a voulu s’ouvrir. J’ai essayé d’en découper une, et voici ce qui s’est passé." Il lança un petit couteau de vitrier à Ginawa. Le rônin l’attrapa et l’examina. La lame était totalement émoussée. "Mais ce n’est pas la chose la plus inquiétante," poursuivit-il. "Chaque fois que j’ai tenté d’escalader les murs, j’ai glissé. Chaque fois que j’ai voulu me glisser à l’intérieur en passant par l’entrée, je n’ai pas réussi à trouver d’ombre assez grande pour cacher. Même pas la nuit. Même pas durant cette panne d’électricité."

"Peut-être que si tu ne portais pas ce costume blanc," suggéra Akiyoshi.

"Il ne m’a jamais empêché d’y arriver, auparavant," rétorqua Hiroru, légèrement offensé. "Ce n’était pas normal, Akiyoshi. J’ai eu l’impression que cet endroit était vivant. Comme s’il ne voulait pas que je rentre ! Je n’ai vu personne entrer ou sortir, à part Hoshi Jack, et il semblait très pressé."

"Bizarre," dit Ginawa.

"Tu l’as dit," répondit le ninja. "Je suis revenu ici aussi vite que possible, espérant que je me serais trompé et que Yoritomo était toujours dans le Palais. Le siège a commencé juste ensuite, et tout ce que je pus faire, c’est rester à l’intérieur. Puisque Ryosei semblait vouloir mener les Mantes hors de la cité, je me suis préparé à les suivre. Et puis, vous êtes arrivé et vous avez réarrangé le jardin."

"Nous devons retourner au Petit Jigoku," dit Ginawa, en grattant son menton pensivement.

"Oui mais le temple ?" demanda Mikio. "On ne devrait pas aller l’examiner ?"

"Pas maintenant," dit Ginawa. "Nous n’avons aucune preuve qu’il soit digne d’intérêt. Nous devons nous regrouper et rassembler toutes les informations que nous avons apprises ce soir. Faire n’importe quoi d’autre serait prématuré. Nous avons perdu un grand avantage avec le Croissant, et nous ne pouvons pas risquer autre chose tant que nous ne savons pas exactement ce qui se passe. Hiroru, peux-tu nous faire sortir du Palais sans que personne ne nous remarque ?"

"Sans problème," répondit le ninja. "A l’intérieur du Palais, j’ai découvert un passage dans un tunnel abandonné menant vers les égouts. Comme la plupart des gardes sont occupés à achever les Sauterelles, nous pourrons sortir par-là. Suivez-moi." Le ninja s’enfonça dans le réduit, se dirigeant vers une porte menant à l’intérieur du Palais."

"Très bien, vous l’avez entendu, tout le monde ?" dit Ginawa. "On y va."

Saigo se releva, un air déterminé sur le visage. "Ginawa," dit-il. "Je reste ici."

Ginawa se tourna vers le prophète. "Saigo," dit-il. "Ça arrive de faire des erreurs, ne fais pas l’idiot-"

"Ça n’a rien à voir avec le Croissant," dit Saigo. "Je dois rejoindre Ryosei. Je dois la prévenir de ce que j’ai vu. Elle me connaît. Elle m’écoutera. Je peux faire plus de bien ici que ce que je pourrais faire dans le Petit Jigoku, Ginawa."

Ginawa observa silencieusement le prophète pendant quelques secondes. "Tu en es sûr ?" demanda-t-il. "Tu prends un risque énorme, tu sais."

"Je dois prendre ce risque," dit Saigo. "Après tout ce que j’ai fait, c’est mon devoir."

Ginawa acquiesça. "Très bien, alors. Mais accorde-nous une faveur. Donne-nous une heure pour quitter le Palais avant de sortir d’ici et de te faire descendre par les gardes. D’accord ?"

Saigo acquiesça.

Les autres membres de l’Armée de Toturi quittèrent les lieux un à un, suivant Hiroru dans les couloirs du Palais. Saigo les regarda s’en aller. Ginawa fut le dernier à partir. Le vieux rônin se retourna sur le seuil de la porte, ses traits semblaient plus marqués par l’âge que le jour où Saigo l’avait rencontré pour la première fois. "Ne le prends pas mal," dit-il. "Mais j’espère que tu te trompes."

"Moi aussi, si ça pouvait changer quoi que ce soit," dit Saigo.

Ginawa se prépara à partir.

"Attends," dit Saigo d’un ton tranchant. Ginawa se retourna à nouveau, les yeux plissés de curiosité. "Avant que tu partes," poursuivit Saigo, "Je voudrais que tu prennes ceci. Juste au cas où ils ne m’écouteraient pas." Il sortit un carnet abîmé de sa poche et le tendit au vieux rônin.

Ginawa prit le carnet dans ses mains vieillies par le temps et regarda la couverture. Une phrase était écrite au stylo. "CONNAITRE LE LENDEMAIN."

"Qu’est-ce que c’est ?" demanda Ginawa.

"Ce sont mes prophéties," dit Saigo. "Enfin, les importantes, en tout cas."

"Es-tu sûr que tu veux me les donner ?" demanda Ginawa.

Saigo haussa les épaules. "S’ils ne m’écoutent pas, quelqu’un doit les connaître. Je sais que l’Armée de Toturi sera capable de les utiliser comme il faut, si moi je n’y arrive pas. Vous êtes des héros."

"Tu es sans doute le seul à être de cet avis," dit Ginawa d’un ton amer.

"J’y suis habitué," dit Saigo. "Bonne chance, Ginawa."

"Bonne chance à toi, Phénix," répondit Ginawa, et il s’en alla.

Saigo resta dans les ténèbres du réduit. Il s’attendait à voir Tsuke lui apparaître à nouveau, comme il avait l’habitude de le faire. Il n’avait plus entendu parler de l’esprit ni ne l’avait vu depuis sa vision de Fu Leng, quelques jours auparavant. Tsuke avait eu peur du pouvoir de cette vision, et avait prévenu Saigo de ne pas rester trop longtemps dans ce rêve, et Saigo ne l’avait pas écouté. Il se demandait si l’ancien Maître du Feu n’était pas en train de payer le prix de la folie de son descendant. Il espérait que Tsuke n’avait tout simplement rien à lui dire, mais il supposait que tel n’était pas le cas. Quel que soit ce qui allait lui arriver maintenant, il aurait à le faire d’une façon qui l’effrayait plus que toute autre chose.

Seul.


"Au nom du Fils des Orages, l’Empereur de Rokugan, Yoritomo VII, je vous ordonne de vous arrêter," cria le soldat.

Maintenant que le Clan de la Sauterelle était en déroute, la Mante pouvait retourner son attention sur les quelques dizaines de samurai en armures laquées vertes et aux shugenja qui étaient apparus au milieu de la bataille. Les Dragons se tenaient en ligne, avec Orin Wake et Daidoji Ishio de part et d’autre. Ils étaient fatigués, sales et recouverts de sang après leur fuite des tunnels et la bataille avec les Sauterelles, mais ils faisaient face aux soldats Mantes sans la moindre peur. Derrière les bushi et les shugenja, les anciens et les enfants du Clan du Dragon étaient rassemblés et espéraient que tout se passerait bien. Aux pieds d’Orin, un petit chien grassouillet grognait furieusement.

"Nous ne vous voulons aucun mal," prononça Orin.

"Laissez tomber vos armes," ordonna le capitaine Mante.

"Nous ne le ferons pas," répondit Orin, têtu. "Pas tant que je ne serai pas certain que nous serons traité avec dignité et respect."

Le capitaine Mante soupira. Il ne voulait pas que ceci dégénère. Il avait eu assez de combats pour une nuit, c’était sûr, mais celui qui les commandait était Orin Wake, et celui qui se trouvait à ses côtés était l’un des Grues qui avaient combattu avec Doji Meda. Ils étaient tous les deux des criminels en fuite, l’annonce qui le disait avait été transmise seulement quelques jours auparavant. Il ne serait pas surpris si les soi-disant Dragons n’étaient rien de plus qu’une bande de déments qui se sont mis à s’agiter à cause du black-out. Mais quelques minutes auparavant, ces prétendus Dragons étaient en train de les aider à combattre les Sauterelles. Maintenant, ils étaient obstinés et refusaient d’obéir au plus simple de ses ordres. Ils se tenaient simplement là, formant un anneau, les regardant, comme s’ils s’attendaient à voir les Mantes ouvrir le feu à n’importe quel instant.

"C’est mon dernier avertissement, Wake," dit le capitaine. "Vous êtes un criminel en fuite. Vos compagnons se trouvent sur une propriété Impériale et portent des armes dangereuses. Si vous ne vous conformez pas à mes ordres, je serai dans l’obligation d’ouvrir le feu."

Orin regarda par-dessus son épaule, vers les anciens et les enfants. Ses lèvres formaient une ligne étroite. "Faites ce que vous avez à faire," dit-il.

"Nous avons le droit d’être ici !" cria soudain une voix au milieu des Dragons. Un vieil homme en robe rouge et verte se fraya un chemin à travers le rang de samurai, se plaça devant Orin et se retourna pour faire face au capitaine Mante avec un regard impérieux. "Nous sommes des serviteurs de Yoritomo. Vous n’avez aucune idée de comment nous sommes arrivés au milieu de tout ceci, capitaine, aussi je vous recommande de contacter l’Empereur avant que vous ne commettiez l’erreur de votre vie." Le vieil homme croisa les bras d’un air résolu et se renfrogna.

"Euh…" dit le capitaine. Il n’avait pas vraiment une réponse. Il aurait dû. Il connaissait la procédure comme sa poche, mais c’était une situation bizarre, et il y avait quelque chose chez ce vieil homme qui l’empêchait d’argumenter.

"Alors ?" demanda le vieil homme. "Avez-vous l’intention de nous tirer dessus ? Choisissez. Je dois m’occuper d’un tas de personnes fatiguées et dans le besoin. L’Empereur sera très attristé lorsqu’il apprendra que vous avez assassiné ses loyaux sujets après qu’ils se soient révélés pour sauver vos misérables postérieurs, mais vous devez accomplir votre devoir comme vous le pensez. Maintenant. Allez-vous nous tirer dessus ?"

Le capitaine regarda ses hommes d’un air indécis.

"Trop tard," acheva Hisojo. Un portail noir scintillant apparut devant les Dragons, les séparant des soldats Mantes. Le capitaine se mit à crier des ordres et les soldats plongèrent en avant pour les intercepter, mais avant qu’ils ne puissent contourner le portail, les Dragons étaient déjà rapidement passés par celui-ci, par l’arrière. Quelques Mantes tentèrent de sauter à travers lui mais ils tombèrent par terre de l’autre côté. Le portail émit une vive lumière, puis disparut.

Un instant plus tard, de l’autre côté de la cité, Orin se releva en jurant et en brossant le gravier sur son pantalon abîmé. "Où sommes-nous maintenant ?" demanda-t-il. "Où Kharsis nous a-t-il jeté cette fois ?"

"Je ne connais pas trop ton dieu, Orin," dit Togashi Meliko avec un sourire espiègle, "mais de la façon dont tu en parles, il n’a pas l’air très gentil." Elle ramassa le petit chien alors qu’il sortait du portail. Il s’installa dans ses bras et se mit à lui lécher le visage.

"Les dieux Amijdali ne sont pas sensés être gentils," répondit-il, en regardant autour de lui. Le portail avait disparu, à présent, et l’étrange lumière pourpre avec lui, laissant seulement la faible lumière des lampadaires. Les Dragons étaient rassemblés sur le petit toit d’un immeuble qui semblait être dans une zone assez pauvre de la cité. Quelques immeubles étaient à moitié détruits par des tirs de missile Senpet. "Les dieux Amijdali sont acariâtres, colériques, stupides et intolérants. Tu sais toujours à quoi t’en tenir avec un dieu Amijdali. Pas comme vos Fortunes et vos kamis, avec leurs maudits jeux."

"Attention, Orin," dit Hisojo, en marchant vers le gaijin avec les mains soigneusement repliées dans ses manches. "Ceux qui maudissent les Fortunes ont tendance à attirer leur attention. Pire, elles pourraient faire de vous un héros."

"Je ne suis pas un héros," dit Orin, d’un ton bourru. "Je suis un exilé."

"Ouais," grogna Daidoji Ishio, en marchant jusqu’à Orin. "Je ne veux pas être un héros, moi non plus. Chaque fois que j’ai fait quelque chose d’héroïque, je n’arrête pas de courir pour sauver ma peau. Je veux retourner chez Dojicorp et être un consultant comme ma sœur."

"Pour ça, il faudra encore attendre, mon ami Grue," dit le vieux shugenja avec un sourire. "Et à propos de votre réticence, Orin, je vous encourage à la surmonter. Apprenez à vous connaître. Il y a bien plus en vous que vous ne pourriez le croire."

"Des mots bien aimables pour quelqu’un que j’ai frappé en plein visage," dit Orin.

"Exactement," répondit Hisojo. "Vous avez fait ce qui était nécessaire. Vous l’avez fait pour me sauver. Vous avez distrait le Mante à vos risques et périls bien que vous ne saviez pas que je possédais la magie capable de nous emmener en sécurité. Vous vous sacrifiez sans hésitation et vous placez la sécurité des autres avant la vôtre. C’est la voie du Dragon. Seigneur Hoshi a bien fait de vous choisir."

"Il ne—" commença Orin, mais il s’interrompit soudain, en remarquant les yeux de plusieurs autres Dragons fixés sur lui. Ils étaient pleins de respect, pleins d’admiration, pleins d’espoir. Il se retourna pour méditer, regardant en bas du toit.

Hisojo gloussa. "Oui, vraiment. Un bon choix."

"Hisojo ?" demanda Meliko, en regardant autour d’elle, embarrassée. "Ce n’est pas que je n’apprécie pas ce sauvetage, mais où sommes-nous ?" Elle gratta la chienne derrière les oreilles. Sa petite queue cognait sur son bras.

"Sur le toit de la maison d’un ami," répondit Hisojo. "Il valait mieux que je le prévienne de notre présence."

Orin lança un regard étrange à Meliko. Elle serra le chiot dans ses bras et fit un large sourire. "C’est quoi ce chien ?" demanda-t-il.

"Elle est spéciale," répondit Meliko, en tenant le petit chien contre sa joue et en lui donnant un baiser sur la tête.

"Selon vous, tout est spécial," répondit Orin.

Le sourire de Meliko s’élargit. "Bien, Orin Wake," répondit-elle. "Vous venez de faire le premier pas vers une meilleure compréhension de notre philosophie."

Orin décida qu’il valait mieux renoncer à essayer de comprendre.

Agasha Hisojo s’avança rapidement vers la porte sur le toit, et frappa prestement. Les autres Dragons se rassemblèrent, soucieux de disparaître aux yeux de la cité. Nombre d’entre eux avaient déjà commencé à arracher des morceaux de leur armure ou à retourner leurs robes de shugenja aux couleurs vives pour tenter d’apparaître aussi discrets que possible. La porte s’ouvrit pour révéler un gros homme atteint de calvitie portant un t-shirt et un jeans. Il cligna des paupières par deux fois en voyant les dizaines de Dragons sans foyer qui se trouvaient sur son toit, puis il se mit de côté et commença à faire signe aux gens d’entrer.

"Arigato, Mirumoto Chojin-san," dit Hisojo, en s’inclinant devant le vieux maître d’armes.

"Il y a un problème, Hisojo ?" demanda Chojin. "Pourquoi est-ce que tous ces gens sont hors de l’usine ?"

"L’Usine n’est plus," répondit Hisojo, "et Seigneur Hoshi non plus."

Les yeux de Chojin s’élargirent, mais seulement pendant un instant. "C’est une bonne chose que je sois propriétaire de l’immeuble entier, Agasha," grommela-t-il. "Comment sommes-nous sensé cacher tous ces gens ? Que voulez-vous faire ?"

Hisojo hocha lentement la tête en observant les hommes et les femmes entrant dans le vieil immeuble de Chojin. "Ça, mon ami, c’est une excellente question," répondit-il. "Nous tâcherons d’y répondre lorsque nous aurons eu la chance de nous reposer."


Le soleil se leva sur Otosan Uchi.

Et tandis que le soleil se levait, la lumière revint. La nouvelle se répandit rapidement disant que le maléfice Sauterelle pouvait être déjoué par certains sorts. Une fois qu’Isawa Kujimitsu informa la famille Iuchi de la façon d’utiliser cette magie, la Tour Shinjo redevint un phare de lumière pour le reste de la cité. Chaque fois que les projecteurs qui ornaient la tour décrivaient une orbite autour d’eux, le halo de lumière grandissait. Les shugenja Iuchi se mirent à patrouiller avec les policiers Shinjo et les Vierges de Bataille Otaku, à la fois sur des motos et des chevaux, utilisant leurs sorts pour calmer les esprits de l’air courroucés. Les Sauterelles étaient en déroute. Peu en réchappèrent parmi ceux qui portaient les armes de la Sauterelle ; ceux qui n’étaient pas tués étaient arrêtés. La vengeance de la cité était grande, et les Sauterelles ne s’y étaient pas préparées.

Des bushi du Lion et de la Licorne patrouillaient chaque rue, des shugenja à leur côté, inversant les restes de la malédiction Sauterelle et chassant les pillards et les opportunistes qui profitaient du black-out. Le Phénix, sous la direction d’Isawa Kujimitsu, s’occupait de soigner les blessés. Les hôpitaux furent rapidement remplis au maximum de leur capacité, et de nombreux autres bâtiments furent adaptés au travail des docteurs et des shugenja disposant de soins magiques. Un appel public fut lancé sur toutes les chaînes de télévision, invitant chaque personne dans la cité avec un quelconque talent de médecine ou talent magique à venir dans les hôpitaux Phénix et à offrir leurs services. Le Scorpion était très mécontent ; pendant des dizaines d’années, ils avaient travaillé à jeter un voile de doute sur les classes les plus basses quand au réel pouvoir de la magie. Mais là, même le Scorpion ne pouvait pas contester le fait que la magie était grandement nécessaire. Le désastre et les dégâts étaient estimés au moins aussi graves, sinon pire, que ceux créés pendant l’Invasion Senpet.

Les Mantes poursuivaient leur quête de vengeance. Personne hormis la Garde ne comprenait la mission ou les intentions de ces soldats lugubres, mais les rumeurs abondaient. On spéculait sur de nombreuses choses, depuis la mort de l’Empereur jusqu’à sa décision d’envoyer la Garde traquer Inago lui-même. Une chose était certaine. Ce n’était plus l’Empereur qui dirigeait la Garde Impériale, mais sa sœur.

Un petit moine sortit prudemment du temple avec ses mains bien en évidence pour montrer qu’il ne voulait aucun mal. Des claquements métalliques résonnèrent quand une centaine de fusils Impériaux s’armèrent soudain et se pointèrent sur lui. Des dizaines et des dizaines de soldats se tenaient aux aguets, les armes prêtes. D’énormes blindés s’avançaient derrière les soldats et le bourdonnement sourd d’hélicoptères résonna au-dessus d’eux. Gekkoshinden était complètement encerclé. Sans grand effort, les forces amassées ici pouvaient raser le minuscule temple de la surface de l’Empire de Diamant.

Au premier rang, Yoritomo Ryosei remarqua que pendant un bref instant, le moine sembla déçu en ouvrant la porte.

"Je ne suis que Koan !" cria-t-il, en affichant un large sourire. "Je suis un homme de paix ! Je ne vous veux aucun mal ! Euh… je peux vous aider ?"

Ryosei s’avança d’un pas. Elle semblait différente que d’habitude, elle ressemblait plus à son père. Son armure verte était éraflée et cabossée, et ses cheveux était collés dans sa nuque à cause de la sueur. Une simple mèche pendait entre ses yeux sombres, des yeux qui semblaient plus durs que lorsqu’elle avait quitté le Palais. "Je suis Yoritomo Ryosei de la Famille Impériale," dit-elle d’une voix puissante. "Je suis venu pour mon frère. Nous savons qu’il est ici."

"Il… il n’est plus ici," répondit Koan, avec un sourire faiblard. "Vous l’avez manqué."

"Kita, empare-toi de lui," dit Ryosei, en désignant l’homme. "Cinquième Compagnie, fouillez le monastère. Arrêtez toute personne qui résiste."

Les soldats se mirent immédiatement à marcher vers le moine, en grands nombres. "Mais vous ne pouvez pas—" commença-t-il, mais il fut brutalement empoigné par l’arrière, par Daikua Kita. "C’est un monastère ! C’est un blasphème ! Vous risquez vos âmes en souillant notre temple sacré !" Les premiers soldats donnèrent un coup de pied dans les portes pour entrer. Des dizaines d’autres suivirent, commençant immédiatement une fouille méticuleuse des lieux.

Ryosei s’avança tout près du moine. "Si je ne trouve pas l’Empereur, frère, nos âmes seront bien les dernières de nos soucis."

"Je vous l’ai dit, princesse," dit nerveusement Koan. "Vous venez juste de le rater."

Ryosei ferma les yeux à moitié et parla lentement. "Où. Est. Il ?"

"Vous me croiriez si je dis qu’il est chez Dojicorp ?" demanda Koan. "Son ami Munashi était inquiet que l’Empereur soit en danger, et il est venu le chercher."

Ryosei plissa le front. "Vous mentez," dit-elle. "Comment Munashi pouvait-il savoir où le trouver ?"

"Je ne sais pas !" gémit Koan. "Est-ce que j’ai l’air d’être son secrétaire ? Je suis juste un moine ! Lorsque le daimyo et haut prêtre des Asahina se montre dans mon temple, je l’écoute ! Où est le crime là-dedans ?"

"S’il vous plaît," dit Ryosei, en regardant ailleurs. "Si vous ne pouvez pas nous aider, alors restez tranquille."

"Par les sandales de Shinsei !" siffla Koan. "D’abord les Sauterelles mettent la ville sans dessus-dessous. Puis Jack et ses amis stupides débarquent, inspectent l’endroit, et demandent asile. Puis cet Asahina arrive et s’invite comme si c’était chez lui, et me dit comment je dois régler mes affaires, comme si nous étions incapables de protéger parfaitement l’Empereur. Et puis vous arrivez, vous souillez le temple entier pour le plaisir, puis vous me traitez de menteur juste pour faire bonne mesure ! Combien d’humiliation un homme de foi doit-il endurer, Amaterasu ?" Il leva les yeux vers le ciel. "Dites-le moi, douce mère des cieux, de peur que je ne laisse mes cheveux pousser et que je devienne un débauché."

"Tais-toi, moine," ordonna Daikua Kita, en resserrant sa clé de bras.

Ryosei garda un œil sur Koan, mais sortit une grande radio de sa poche. "Com, ici," dit une voix à l’autre bout de la ligne.

"Com, c’est Kitsune-1," répondit Ryosei. "Je veux une ligne sécurisée avec Asahina Munashi, aussi vite que possible."

"Juste une minute," répondit-on. Quelques instants plus tard, la voix parla à nouveau, semblant déconcertée. "Je n’arrive à rien," dit-il. "Dojicorp ne répond pas. Ça pourrait être une interférence causée par les Sauterelles. Ou rien du tout. Des zones de la ville sont toujours coupées du reste."

"Continuez d’essayer," soupira Ryosei. Elle coupa sa radio et la rangea à sa ceinture.

"Peut-être que je ne suis pas le méchant, ici, hein ?" demanda Koan, en acquiesçant prudemment. "Vous savez, juste entre vous et moi, je n’ai aucune confiance dans les gens avec un seul œil. Ils me font penser aux pirates. Il a dû perdre son œil quelque part, non ?"

"Koan. Taisez-vous," dit Ryosei, en posant la main sur son front.

"Que dois-je faire de lui ?" demanda Kita, en regardant par-dessus l’épaule du moine.

"Emmenez-le dans l’un des camions," soupira Ryosei. "Je suppose que nous allons l’emmener avec nous chez Dojicorp et voir s’il ment. S’il énerve les soldats, dites-leur qu’ils peuvent le bâillonner."

"Quelle gentille fille," dit Koan alors que Kita l’emmenait.

"Tu vas m’écouter, moine," gronda la Mante à son oreille. "Si nous allons à Dojicorp et si je découvre que tu ne nous dis pas la vérité, tu espéreras être déjà mort."

"Oh, Fortunes," rit Koan. "Comme si ça c’était nouveau."


Je suis Yashin. Je suis Ambition.

Je suis Yashin. Je suis Yoritomo Kameru.

Kameru posa ses mains sur son visage. La douleur vrillait toujours ses muscles et son crâne. Ça n’allait pas vraiment mieux, mais il commençait à s’y habituer. Il pouvait sentir les pointes du masque, comme une centaine de minuscules outils de dentiste, plongeant dans ses muscles et ses os, s’enfonçant jusqu’au centre de son cerveau. Il était stupéfait que ceux-ci ne l’aient pas encore tué, ou n’aient pas provoqué une hémorragie fatale. Cette pensée lui glaça les sangs. Peut-être qu’il était maintenant vivant pour quelque raison ?

"Oui, vous l’êtes," dit une voix. "C’est votre tour."

Kameru ôta ses mains de son visage et regarda autour de lui. Il était au centre d’une brume tourbillonnante bleue-grise, trouble et indistincte, comme un rêve sans forme. Tout autour de lui se trouvaient des silhouettes sombres, des hommes faits d’ombres, leur visage caché dans la brume. Ils le regardaient tous en silence, ils attendaient.

"Qui êtes-vous ?" demanda-t-il.

"Ceux qui sont partis avant," dit l’un d’eux. "Les âmes qui ont été dévorées par l’acier de Yashin."

"Où suis-je ?" demanda Kameru, en se tournant vers la voix.

"Je pense que vous le savez," répondit-elle. "Vous n’êtes pas vraiment le fou que tout le monde pense, Mante." La silhouette brumeuse se précisa soudain. Kameru sursauta en voyant les yeux tourmentés de Doji Chomei, l’assassin du premier Empereur Yoritomo. Il le reconnut pour l’avoir déjà vu en rêves. Du sang souillait les mains de Chomei et coulait au coin de sa bouche. Son visage était ridé, mais pas comme celui d’un vieillard, mais plutôt celui d’un cadavre. Kameru détourna rapidement les yeux, décontenancé par ce qu’il venait de voir.

"Yashin, l’Epée de Sang," dit Kameru.

"La voleuse d’âmes," dit Chomei, acquiesçant. "En six cent ans, Yashin en a dérobé beaucoup, et maintenant, vous êtes tombé sous son emprise."

"Que me voulez-vous, Grue ?" l’interrompit Kameru.

"Rien, puissant Empereur," gloussa Chomei. "C’est juste une constatation à propos de la capacité de Yashin à provoquer la chute de tellement de grands hommes. Cette fois, il ne lui a fallu que trente ans pour s’élever à une position d’importance. En fin de compte, ses ambitions sont satisfaites. J’étais heureux de pouvoir vous accueillir personnellement." Le Grue loucha quelque peu et se pencha très près de Kameru, révélant ses dents blanches et pointues.

"Vous êtes fou, Chomei," dit Kameru, en reculant. Les autres esprits s’écartèrent rapidement de Kameru, comme pour l’éviter.

"Il faut que je sois devenu fou, pour avoir survécu ici aussi longtemps. Après un moment, vous devez vous fondre à cette folie ou vous vous… brisez." Il fit un geste de sa main gauche. A travers les ténèbres et la brume, Kameru put voir une fine ligne horizontale, au loin, partant d’un horizon de cet étrange monde onirique à l’horizon opposé. "Vous n’avez jamais remarqué ?" dit le Grue, en se plaçant vivement devant Kameru et en plongeant son regard dément dans le sien. "Il y a une imperfection à cette épée ! Une fissure dans l’acier ! Un trou dans cette malédiction ! Même Yashin, semble-t-il, méprise ce qu’elle est devenue. Lorsque Yajinden l’a forgée, il y eut tant d’hommes maléfiques qui l’ont renforcée et raffermie. Mais elle fut tant de fois brisée. Elle fut tant de fois reforgée."

La main de Kameru plongea en avant à une vitesse époustouflante, saisissant le Grue autour de la gorge. Les yeux de Chomei roulèrent dans leur orbite tandis que Kameru le soulevait en l’air. "Qui est Yashin ?" demanda-t-il. "Et pourquoi m’a-t-elle emmené ici ?" Le jeune Empereur sentit la colère lui traverser le corps, une chaleur partit de son visage et parcourut ses membres et son cerveau. Il voulait tuer ce Chomei, lui faire payer cet air de défi. Il lutta contre cette pulsion avec toute sa force, sachant qu’elle n’était pas sienne. "C’est Yashin Gusai Yurimanu ?" demanda-t-il. "Le daimyo de la Mante qui a essayé d’assassiner l’Empereur il y a six cent ans ?"

"Gusai est seulement une goutte au milieu de l’océan," gloussa Chomei. Il n’essayait même pas de se libérer de l’emprise de Kameru, mais il se balançait simplement, sans appui. "Il donna son âme pour forger la lame. Il ne fut pas le seul."

"Fut-il le premier ?" demanda Kameru. "J’ai rêvé qu’il était le premier. Ou est-ce un autre mensonge ?"

"Est-ce que ça a une importance ?" dit Chomei. "Il est celui qui importe le plus. Shoju, Sanzo, moi, tous les autres ne furent que des jouets. Yashin semble haïr nos clans, le mien pour l’avoir créée et le vôtre pour la nourrir aussi bien. Je ne serais pas surpris si ce rêve fut simplement envoyé pour vous déconcerter. D’un autre côté, si c’était un rêve, je le croirais. Nous devrions toujours croire dans le pouvoir des rêves. Ils sont tellement plus agréables que la réalité, vous n’êtes pas d’accord, Seigneur Empereur ?"

"Arrêtez de vous moquer de moi," dit Kameru les dents serrées, tout en respirant lourdement. Il menaça Chomei de son poing.

"Ou quoi ?" demanda Chomei. "Vous allez succomber aux pulsions meurtrières de cette crasse en porcelaine qu’ils ont rivetée à votre tête ? Allez-y. Je ne peux pas mourir ici. La douleur serait un changement agréable, comparé à l’ennui éternel que je vis en cet endroit et j’aimerais tellement avoir un compagnon aussi fou que moi."

"Je ne suis pas fou," dit Kameru.

"Vous le deviendrez," répondit Chomei.

La main de Kameru se resserra avec une force qui lui était inconnue. Quelque chose se brisa à l’intérieur du cou de Doji Chomei. Les yeux du Grue s’écarquillèrent, et son corps devint flasque. Horrifié, Kameru laissa le corps tomber. Il s’évanouit dans la brume.

"Kameru," dit une autre voix.

"Quoi ?" dit Kameru avec colère, en tournant sur lui même. "Un autre veut me narguer ?"

"Non," répondit-il. Une des silhouettes sombres s’avança, les brumes s’écartèrent pour le révéler. Son visage était décharné, triste, et fatigué, mais son visage et son armure étaient familiers.

"Doji Meda," souffla Kameru.

L’ancien Champion d’Emeraude s’inclina profondément. "Seigneur Yoritomo," dit-il. "Je suis désolé."

"Meda," dit Kameru. "Y’a-t-il un moyen de sortir d’ici ?"

Meda haussa les épaules. "Peut-être, mais pas pour moi," dit-il. "Vous vivez toujours. Bien qu’elle cherche à vous corrompre tout autant qu’elle l’a fait pour nous, Yashin est également étrangement protectrice envers vous. Elle partage ses rêves avec vous. Vous faites partie d’elle, d’une certaine façon. Elle a une destinée, et elle semble croire que vous en faites partie. L’épée de sang a agi sur votre corps alors que vous étiez inconscient, utilisant les souvenirs de ceux qu’elle a emporté jadis, pour garder votre esprit en sûreté."

"Elle veut m’aider ?" répondit Kameru. "Pourquoi voudrais-je aider cette chose maléfique ?"

"Je ne crois pas que Yashin à l’ intention de vous laisser le choix," dit Meda. "Elle ne me l’a pas laissé."

"C’était l’Epée de Sang," dit Kameru. "C’était Yashin qui vous a poussé à vous dresser contre mon père ?"

Meda hocha lentement la tête. "Non, c’était ma propre ambition et des conseils déloyaux qui m’ont poussé vers mon destin. Yashin ne peut pas allumer de feu dans l’âme d’un homme sauf si une matière inflammable est déjà présente. J’étais faible. Ma fille ne l’était pas. Elle était immunisée à ses maléfices."

"Kamiko," dit Kameru. Il lança un regard vers la fissure qui déchirait l’univers de Yashin. Elle semblait légèrement plus large.

Meda inclina la tête pendant quelques instants, puis il la releva à nouveau, et son visage était déchiré par la douleur. "Ma fille est en danger," dit Meda. "Elle a tenté de m’appeler pour que je la guide. Je l’ai senti, mais mon âme est liée à cet endroit. Elle est importante, Kameru. Pas seulement pour son père, mais pour le monde. Ne laissez pas Munashi lui faire de mal."

"Munashi ?" demanda Kameru. "Asahina Munashi ?" Kameru se rappela de sa rencontre avec le vieux Grue, avant que le Masque ne lui soit attaché. Il sentit la colère embraser son corps.

"Quelque soit ce que vous devez faire, vous devez également la protéger d’Asahina Munashi," répondit rapidement Meda. "Il est maléfique. C’est lui qui a organisé la recherche de l’Epée de Sang. C’est lui qui l’a mise à ma portée. Il semble en train d’accomplir une sorte de vengeance et il est prêt à détruire l’Empire entier pour y arriver."

"Kamiko," dit encore Kameru. Il savait qu’il n’y avait plus d’espoir. Après tout ce qui était arrivé, il n’y avait plus aucune chance pour qu’ils soient réunis un jour. Il allait être damné, mais il préférait être damné que laisser Munashi détruire Kamiko. Il se tourna vers la fissure et se mit à marcher d’un bon pas. Les âmes brumeuses coincées à l’intérieur d’Ambition s’écartèrent devant lui, puis se rassemblèrent derrière lui, en marmonnant entre elles.

"Partir…" murmurèrent-elles.

"Il ne pourra pas s’en aller…" dirent-elles. "Personne n’a jamais réussi…"

"Je suis Yoritomo Kameru !" cria Kameru à pleins poumons. "Gusai Yurimanu, Yashin, Ambition, qui que vous soyez, quelque soit le nom que vous portez, je vous demande de venir me faire face."

Un rire lugubre résonna tout autour de lui, dans les ombres brumeuses, et à travers l’âme de Kameru. "Je suis tout autour de toi, Kameru. Je suis toi. Nous sommes Yashin."

"Je ne fais pas partie de vous," cria Kameru.

"Oh non ?" répondit la voix. "N’as-tu aucune Ambition ? Tout ce qui vit a de l’ambition. C’est notre principal défaut, notre ruine. J’existe pour illustrer ceci, pour te narguer sur cette faiblesse, pour détruire ce que tu as construit sur les médiocres fondations de l’ambition, Yoritomo."

"Vous étiez un Mante, autrefois," dit Kameru.

"Peut-être pas," répondit l’épée de sang. "Peut-être que je t’ai envoyé le rêve de Yurimanu pour te tromper. Peut-être qu’il n’y eut jamais de Gusai Yurimanu. As-tu envisagé que je pouvais simplement espérer tisser un lien qui relie nos esprits ?"

"Alors qui êtes-vous, si vous n’êtes pas Yurimanu ?" demanda Kameru.

"Cela a-t-il vraiment une importance ?" répondit l’épée de sang. "Je suis Yurimanu. Je suis Shoju. Je suis Chomei, et Meda, et Sanzo, et Kameru. Je suis une tache de sang sur les murs de l’histoire. Je suis la seule constante. Je suis Ambition. Tu ne m’échapperas jamais, Yoritomo VII. Tu es trop fermement enchaîné par la malédiction de ta famille et par le pouvoir du Masque que pour arriver à te libérer. Même lorsque tu auras quitté cet endroit, tu seras mon pion. Pour toujours."

Kameru resta silencieux pendant un long moment. La fissure dans le monde onirique semblait briller d’une sinistre lumière bleue. Kameru détourna les yeux de celle-ci.

"Très bien," dit-il, en la regardant à nouveau. "Je me soumets à vous."

"Quoi ?" répondit Yashin, paressant surprise. "Quelle reddition rapide. Je m’attendais à mieux de la part de quelqu’un de ta lignée. Je suis déçu."

"J’ai une condition."

Yashin gloussa. "Je ne fais aucun compromis, Yoritomo, et je gagne toujours."

"Voici mes conditions," dit Kameru d’une voix audacieuse, ignorant la réponse de Yashin. "Vous ne ferez pas de mal à Doji Kamiko ou à ma sœur, Yoritomo Ryosei. Nous lierons notre âme à la vôtre mais à aucun moment, et sous aucune circonstance, nous ne vous permettrons de faire du mal à l’une ou l’autre, et nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour l’en empêcher."

"Tu parles au pluriel," dit Yashin. "Tu es devenu fou, comme ton père." Sa voix résonnait étrangement, comme si elle était déçue.

"Nous ne sommes pas fou," dit Kameru. "Nous sommes l’Empereur de Rokugan, et nous devrons vous combattre si vous ne vous pliez pas à cette exigence."

Yashin éclata de rire. "Et qu’est-ce qui te donne le pouvoir de me donner des ordres, Seigneur Yoritomo ? Je suis l’une des quatre Epées de Sang ! Je déchire des âmes depuis quatorze siècles. Empereur ou garçon d’écurie, ça ne fait aucune différence pour moi. Le sang a le même goût."

"Vous avez besoin de contrôle," dit Kameru. "Quelle que soit la raison, quels que soient les intentions maléfiques de Munashi, vous avez besoin de contrôle. Pas une marionnette, ni un jouet, mais un partenaire de bonne volonté. Si vous n’êtes pas d’accord avec ce que nous disons, nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour résister. Nous lutterons jusqu’à ce qu’il ne reste plus une goutte de sang dans notre corps que vous puissiez corrompre. Si vous faites du mal à Kamiko ou à notre sœur, nous jurons que nous vous détruirons."

Yashin garda le silence pendant un moment.

"Et moi," dit Doji Meda, en venant se placer à gauche de Kameru. "Je suis avec lui."

Une vague de confusion traversa les esprits à l’intérieur de l’épée de sang. Ils n’avaient jamais vu un tel défi lancé au visage de leur maître. La fissure se mit à briller encore plus de sa lumière bleue et sembla s’élargir au moment où Yashin prononça sa réponse.

"Intriguant," dit l’épée. "Tu craches au visage du destin. En dépit du déclin inéluctable de ce monde, il semble que le bushido vit toujours. Je suis d’accord avec tes conditions, Yoritomo VII, mais seulement par curiosité. Retournons maintenant au monde des vivants."

"Au revoir, Meda," dit Kameru, en se tournant vers le Grue. "Merci."

"Que les Fortunes soient avec vous, mon seigneur," dit le vieux Grue. Son visage se mit à disparaître à nouveau dans l’ombre grise. Il s’inclina une dernière fois puis disparut.

Kameru se sentit lentement attiré vers la grande fissure dans Yashin. Il sentait les chaînes du pouvoir de l’épée se renforcer dans son esprit. Il sentit sa liberté s’en aller, le cœur même de son âme étant corrompu par la volonté de l’épée. Kameru fut arraché à lui-même, et l’âme sombre de Yashin le remplaça. Et puis, au dernier instant, il sentit une étrange réserve.

Le centre même de Yoritomo Kameru, tout ce qui restait de ce qu’il avait été, fut épargné. Enfermé, enchaîné, et asservi, mais épargné. Au tout début, il pensa que c’était une blague cruelle, lui permettant de voir Yashin détruire son Empire. Mais finalement, il ne sentit qu’une seule chose de la part de l’épée.

Du soulagement.

Yoritomo Kameru s’éveilla.


Hoshi Jack se tenait au bord des quais, le regard plongé dans l’eau. Il n’avait pas dû voyager très loin avant de sentir le mal qu’il cherchait. La piste qui avait débuté aux Royaumes d’Ivoire l’avait menée ici. Quelque chose était dans l’eau, profondément enfouie dans la baie. Une chose dérangeante. Il pouvait la sentir. C’était une chose ancienne et mauvaise, qui grandissait lentement en puissance. Elle dormait maintenant, mais bientôt elle s’éveillerait. C’est pourquoi il était venu. C’était important. C’était la clé.

"Puis-je vous aider, jeune homme ?" demanda une voix.

Jack se tourna pour voir le visage souriant d’un vieux marchand de sushi, qui poussait lentement sa charrette le long des quais. Il portait un tablier blanc très propre, un petit chapeau blanc, et une paire de grosses jumelles pendue à son cou par une lanière en cuir. Sa charrette était abîmée par l’âge, mais très propre et bien rangée. Le visage du vieil homme était creusé par des années de sourires.

"Non, merci," dit Jack. "J’ai déjà mangé."

"Comme vous voulez, frère," dit l’homme. "J’allais vous en donner un gratuitement, puisque vous suivez la Voie."

"La Voie ?" demanda Jack, confus. "Oh ! Vous voulez dire la Voie de Shinsei." Il tira sur un bout de tissu de sa robe de moine.

"Oui. Vous avez entendu parler de Shinsei, n’est-ce pas ?" dit le vieil homme, en soulevant un sourcil et en gloussant.

"J’en ai déjà entendu parler," répondit Jack.

"Ok, alors," dit le vieil homme. "Passez une bonne journée." Le vieil homme commença à pousser sa charrette sur les quais, et Jack le bénit en retour.

Lorsque le vieil homme fut suffisamment éloigné, Jack reposa son regard sur l’eau. Il pouvait à nouveau la sentir, cette puissante et ancienne entité maléfique. Elle avait un rapport avec Jigoku. Il en était sûr. Il en avait rêvé. Peut-être… peut-être qu’il pouvait la trouver maintenant et la détruire, peut-être que son plan marcherait, après tout. Alors, le monde n’aurait plus besoin d’un Shinsei. Alors, il n’y aurait pas de Jour des Tonnerres. Alors, il pourrait simplement rentrer chez lui et être une personne normale.

Normale. Ça pourrait être amusant, n’est-ce pas ? Une vie normale ne semblait pourtant pas être le lot des descendants de Shinsei.

Karasu poussa un cri strident, et Jack leva les yeux au ciel. Il put voir le corbeau décrire des cercles, au-dessus du port. C’était à cet endroit que les émanations étaient les plus fortes. Karasu semblait capable de les sentir, lui aussi, mais ce n’était pas ça qui avait fait crier l’oiseau. Loin au large, un navire isolé flotté sur l’eau. Il était petit et sombre, et il semblait d’origine étrangère. Jack courut jusqu’au bout des quais pour avoir une meilleure vue, en tenant une main devant ses yeux pour se protéger de l’éclat du soleil.

"Vous voulez emprunter mes jumelles ?" demanda le vieil homme à la charrette à sushi.

"Merci," répondit Jack, en prenant les jumelles et en regardant vers la baie. Il put voir le bateau beaucoup plus clairement, maintenant. C’était un petit yacht noir. Les écritures sur son flanc étaient d’origines étrangères. Des hommes en robe noire et en turban se déplaçaient sur le pont, travaillant pour enrouler quelque chose qui pendait sur l’un des flancs du bateau. La chose qu’il avait sentie, la chose qui était si puissante et si malveillante était encore plus puissante par là-bas.

Ils la cherchaient et ils étaient bien plus près de la trouver que Jack.

"Excusez-moi," dit Jack, en rendant les jumelles au vendeur de sushi. "Savez-vous où je pourrais trouver une bateau rapide ?"

L’homme sourit. "J’ai un yacht de pèche," dit-il. "Voulez-vous l’emprunter ?"

Jack fronça les sourcils un instant. Il était un peu trop arrangeant. Il avait l’impression d’être manipulé, et ce n’était pas la première fois qu’une telle situation se produisait. Dans le ciel, Karasu croassait bruyamment.

"Qui êtes vous ?" demanda Jack.

"Quelle suspicion chez quelqu’un de si jeune," dit l’homme. "Je suis juste un simple paysan."

"Quel est votre nom ?"

"On m’en a donné énormément. Vous pouvez m’appeler Yotogi," dit l’homme.

"Merci, Yotogi-san, mais non merci," dit Jack. "Je trouverai un bateau moi-même."

"Comme vous voulez," dit le vieil homme, en haussant les épaules.

Jack parcouru à nouveau les quais en courant, à la recherche d’un bateau qui se préparait à se rendre dans la baie. Il n’en vit pas. La plupart semblaient revenir au port pour déjeuner. Il serra les dents, ennuyé. Il devait découvrir ce que ces hommes étaient sur le point de faire, et il n’avait pas envie de faire confiance à cet étrange vieil homme. Ses yeux parcoururent les bateaux, à la recherche d’un qui semblait prêt à partir.

Ses yeux se posèrent finalement sur l’un d’eux. C’était un navire de pèche de taille moyenne, stylisé d’après les jonques si fréquentes dans la Baie du Soleil d’Or, mais en version motorisée. Deux marins étaient en train de dénouer rapidement leur filet et se préparaient à aller sur la baie. Il courut vers le bateau, criant et agitant les bras. Un des marins le remarqua et fit signe d’attendre à l’autre.

"Allez-vous dans la Baie du Soleil d’Or ?" leur cria Jack.

"Non !" cria l’homme. "Nous allons à la Montagne Togashi ! Où croyez-vous que nous allions ?" Les marins éclatèrent de rire.

Jack courut jusqu’au bord du navire. La planche avait déjà été tirée. "Je dois me rendre dans la baie," dit-il.

"Pourquoi ?" demanda l’un des marins, en l’observant avec attention.

"Je ne peux vous l’expliquer," dit le jeune moine. "C’est important."

Les deux marins regardèrent Jack prudemment. Ils se tournèrent l’un vers l’autre, et haussèrent les épaules. "Sautez," dit l’un d’eux.

Jack acquiesça et sauta sur le navire. Un instant plus tard, Karasu se posa sur son épaule, dans un tumulte de plumes noires. L’oiseau semblait anxieux et en détresse. Le bateau cahota lorsque ses moteurs prirent vie et il se mit à avancer vers la baie. Jack lutta pour garder son équilibre, peu habitué aux eaux agitées.

"Jusqu’à quel point pouvez-vous m’amener près de ce bateau ?" demanda Jack, en pointant le navire Senpet du doigt.

"Ce n’est pas un bateau, c’est un navire," grogna le marin à la barre, un homme petit mais large d’épaules. "Et nous ne nous approcherons pas de ce navire. Ce sont des Senpet, et ils ne veulent probablement pas être dérangés. Je pense qu’il faut les laisser en paix. Ce qu’ils sont en train de faire, ce ne sont pas nos affaires."

"C’est entendu," dit la voix d’un homme. "Ecoutez le garçon. Amène-nous près du navire Senpet, Motaru."

"Oui, Moto-sama," dit l’homme sans aucune hésitation.

"Moto ?" répondit Jack, surpris. Il se retourna pour voir qui était le mystérieux capitaine du navire, et il vit que le vendeur de sushi se tenait derrière lui, un sourire satisfait sur le visage.

"Qu’est-ce que vous me voulez ?" demanda Jack, s’écartant d’un pas du capitaine.

"Rien," dit le vieil homme. "Je veux juste vous aider. Jack. Je vous attends depuis un long, très long moment." Il s’approcha de Jack et voulut poser sa main sur une de ses épaules. Karasu croassa bruyamment et donna un coup de bec vers les doigts de l’homme. Il tira rapidement sa main, mais continua de sourire. "Attendons," dit Yotogi. "Chaque chose en son temps."

Le bateau prit de la vitesse dans la Baie du Soleil d’Or, s’approchant inexorablement du sombre navire Senpet.


Gohei allait et venait dans son bureau, son visage affichant un air deux fois plus effrayant que le grotesque mempo d’acier qu’il portait en bataille. Gohei avait conçu son bureau comme un monument à son image ; l’entièreté était recouvert de plaques d’acier. La salle pouvait facilement encaisser le choc d’une petite explosion.

Kitsu Tono se tenait juste derrière le daimyo Lion, le visage perdu dans les profondeurs obscures de sa capuche. Il avait été le conseiller du daimyo pendant quelques temps. Deux semaines, en fait. Bien plus longtemps que la plupart de ses autres conseillers. D’habitude, les assistants de Gohei remplissaient cette tâche pendant un jour ou deux avant de revendiquer un "conflit de personnalité". Gohei réassignait d’habitude ces individus à des tâches du genre nettoyage de latrines à un avant-poste Lion à l’extrémité la plus lointaine de la Dorsale du Monde. Gohei se servait alors de cette excuse pour continuer à suivre ses propres opinions pendant plusieurs mois avant que les Kitsu et les Ikoma ne lui assignent inévitablement un autre conseiller, dans le cadre de leur lutte perpétuelle pour modérer et contrôler le daimyo versatile.

Telle était la tâche de Tono, maintenant. Il y avait quelques problèmes, c’était sûr. Au début, il n’avait pas réalisé quelle mauvaise idée c’était de contester les décisions de Matsu Gohei. Il ne fallait jamais le faire. Pas même lorsqu’il avait tort. Une discussion entraînait une confrontation, et Gohei n’avait qu’une seule façon d’agir lorsqu’on se confrontait à lui - la violence directe et immédiate. Étonnamment, Gohei était très ouvert aux suggestions, et appréciait les raisonnements logiques. Par contre, contredire ouvertement l’une de ses décisions n’était pas du tout toléré. Tono avait bien compris tout ceci lors du coup d’état de Meda. Gohei était un homme fier, avec de grands rêves d’avenir pour le Lion. Il n’avait pas progressé autant dans la réalisation de ces rêves en étant subtil ; il ne pouvait pas se le permettre. Il avait fallu que Tono se fasse taper dessus pour qu’il le réalise, mais il comprenait parfaitement son daimyo, maintenant.

Tono n’aimait pas du tout Gohei, mais il le comprenait.

Personne n’aimait Matsu Gohei. Gohei semblait l’interdire. Le daimyo Lion vivait sa vie, développait sa personnalité, de telle façon que ça ne laissait aux autres que la seule option de le détester. Il était un monstre sur un champ de bataille et une terreur dans les cours. Il n’était pas marié et semblait totalement désintéressé par la recherche d’une épouse, ou de tout autre compagnon. Personne n’était vraiment certain de ce qu’il était sur le point de faire ou d’où il allait aller, sauf pour tout ce qui concernait la sécurité de l’Empereur, la gloire du Clan du Lion, et son sens aigu de l’honneur, qui étaient ses préoccupations premières, et dans cet ordre. Beaucoup de gens admiraient Gohei. Presque tout le monde au sein du clan le respectait. Tout ceux qui lui faisait face apprenait à le craindre.

Mais personne ne l’aimait.

Lorsqu’il était contrarié, c’était pire. Gohei était un homme brillant, en dépit de son tempérament. Il concevait tactiques et stratégies comme personne. Il comprenait les rouages de l’esprit humain et savait ce qui poussait les hommes à faire certaines choses. La plupart du temps, il pouvait deviner les actions de ses adversaires bien avant qu’ils les décident eux-mêmes. Il a toujours été habitué à être le maître de son territoire, et tel un Jaggernaut impossible à arrêter, lorsqu’il ne comprend pas ce qui se passe, son tempérament légendaire reprend le dessus. Par chance, le daimyo Lion semble capable de reconnaître ces instants et il se retient lui-même jusqu’à ce qu’il puisse décider d’une façon d’agir convenable.

Et cet instant était l’un de ceux-ci. Gohei s’était retiré dans ses bureaux, ordonnant à Tono de l’accompagner pour le conseiller.

Matsu Gohei continuait d’aller et venir à travers son bureau, ressemblant trait pour trait à un prédateur en cage. "Par les Fortunes, Tono !" jura-t-il. "Est-ce qu’on ne sait vraiment rien ? Dites-moi que nous connaissons ne serait-ce que la plus petite chose à propos de ce Briseur d’Orages !"

Tono hocha la tête. "Ce n’est peut-être rien, Gohei-sama," répondit-il. "Inago était un terroriste. Il cherchait peut-être à effrayer les gens de la cité, rien de plus. Vous savez qu’on entend de plus en plus les prophéties du Jour des Tonnerres avec l’arrivée du nouveau millénaire."

"Je ne pense pas que le message du Sauterelle était un bluff," rétorqua Gohei.

Tono acquiesça. "D’accord," répondit le shugenja. "Vous avez une raison de le croire ?"

Gohei s’arrêta de marcher, ses yeux se portèrent sur la gauche pour se poser sur Tono. "Ça ne sonne pas comme un bluff," dit-il simplement. "Repassez donc cette cassette une nouvelle fois."

Tono acquiesça, s’emparant de la télécommande qui reposait sur la petite table à côté de lui. Il la pointa vers la grande télévision de l’autre côté du bureau, et l’image d’un homme portant des lunettes étranges et un gros bandana par-dessus ses traits apparut.

"Salutations, peuple de Rokugan," dit l’homme. "Je suis Inago et je suis venu vous parler de mon ultimatum. Je suis le meneur d’un groupe de révolutionnaires appelé le-"

"Avance rapide," dit Gohei impatiemment. "Cette partie n’est pas importante."

"Vous pouvez me détruire," poursuivit l’homme à l’écran. "Vous pouvez détruire le Clan de la Sauterelle. Mais le Briseur d’Orage ne peut être détruit. Le pouvoir de Jigoku ne pourra jamais être anéanti. Ceci n’est pas un avertissement. C’est une remarque."

"Là," dit Gohei d’un ton mordant. "Le tremblement dans la voix, le léger haussement des épaules. Ce n’est pas un homme qui nous menace. Cet homme est effrayé."

"Comment le savez-vous ?" demanda Tono, en interrompant la cassette pour que le visage d’Inago se fige sur l’écran.

Gohei se tourna vers Tono, le visage très sérieux. "S’il y a bien une chose que je connais," répondit-il. "C’est la peur. Cet homme est effrayé par le Briseur d’Orage. Au sommet de sa puissance, à l’apogée de sa gloire et l’aboutissement de ses plans, il a peur. C’est pour ça que les Shinjo n’ont pas été capables de trouver Inago."

"Pourquoi ça ?" demanda Tono.

"Parce qu’il est mort," dit Gohei. "Regardez-le. Ecoutez-le. Inago est un homme mort, et il le sait. Il délivre un avertissement caché au sein de vaines menaces. Nous devons découvrir qui est ce Briseur d’Orage, Tono, et préparer le Lion pour le vaincre."

Tono se mit à rire. "Avec tout le respect que je vous dois, Gohei-sama, je dois remarquer ceci ne pourrait être rien de plus que ce que ça semble être, un terroriste faisant la grande gueule à la face du monde."

Gohei acquiesça, un coin de sa bouche se releva légèrement. "Alors, je me trompe, Tono ?"

La mâchoire de Tono continua de bouger pendant un instant, sans qu’aucun son ne sorte de sa bouche, puis ses épaules se soulevèrent. "Je le crois, oui, mais ce n’est que mon avis."

Gohei acquiesça. "C’est noté. Pour votre propre information, veuillez prendre note de mon opinion à ce sujet. Je pense que le Clan du Lion a de la chance qu’un être aussi faible et aussi dur de compréhension que vous ne contrôle pas sa destinée."

La bouche de Tono se referma.

On frappa à la porte.

"Je suis occupé !" rugit Gohei.

"Toutes mes excuses, Gohei-sama," répondit le secrétaire du couloir d’une voix humble. "Il y a quelqu’un ici qui veut vous voir. Une sodan-senzo. Elle dit que c’est important."

"Informez-la que j’ai déjà eu plus que mon quota de Kitsu imbus d’eux-mêmes et que je commence à en avoir marre de ceux-ci !" cria-t-il, le visage à seulement quelques centimètres derrière la porte. "Dites-lui de revenir à un moment qui me conviendra à moi, et pas à elle !"

Il y eut un silence. "Gohei-sama, elle insiste."

"Eh bien, peut-être que si elle était la daimyo du Clan du Lion, j’aurais raison de m’en soucier," répondit Gohei. "Dites-lui de partir."

Il y eut un autre silence. Gohei se remit à marcher, imaginant que la situation était résolue. Tono méditait en silence, essayant de trouver une autre façon de parler avec son impulsif daimyo sans l’irriter plus encore. Il observait son reflet dans la porte d’acier, tout en méditant.

Le reflet sembla se tordre. Tono fronça les sourcils, sans vraiment en croire ses yeux. Un instant plus tard, l’image se mit à tourner et faire des cercles, comme un reflet sur un étang agité. Au moment où Tono ouvrit la bouche pour faire une remarque, le métal s’ouvrit soudain, et une petite silhouette bossue et verte avec de grands yeux jaunes et de longs membres entra dans la pièce. Juste derrière lui arriva une jeune femme portant la robe des sodan-senzo.

"Par le sang de Bishamon," jura Gohei, le visage empourpré lorsqu’il vit ce spectacle. "Zokujin, comment oses-tu détruire ma propriété !" La main de Gohei se posa vivement sur la poignée de son katana.

"Calmez-vous, mon seigneur," dit la femme d’une voix dure. "Il n’a créé aucun dégât permanent." Le zokujin se retourna et passa une main sur le métal coulant et ondulant. Le métal se referma immédiatement et la porte reprit son apparence normale.

"Kitsu Jurin," gronda Gohei. "J’aurais dû m’en douter. Sortez de mon bureau, magistrat, et emmenez votre animal de compagnie avec vous."

"Non," répondit-elle, en croisant les bras et en affrontant le regard du daimyo. "Je vous demande de m’écouter, et que vous parliez à Argcklt avec le respect qui lui est dû. Si vous vous rappelez bien, c’est grâce à son héroïsme que l’Empereur Yoritomo VII a été sauvé, alors que vous étiez coincé en dehors du Palais par, oh, je crois que c’était un Singe, c’est ça ?"

Tono gémissait à voix basse. Il avait appris depuis bien longtemps à détecter lorsque le daimyo était poussé à l’excitation, et il savait que c’était une situation qu’il fallait éviter. Et ceci était précisément l’une de ces fois. Si la porte avait été encore ouverte, il aurait pu l’emprunter à toute allure et courir pour sa vie. Le visage de Gohei s’empourprait. Ses yeux se rétrécissaient et s’emplissaient de rage. Ses épaules bougeaient doucement, accompagnant sa respiration, comme s’il voulait préserver son énergie pour un combat.

"C’est la dernière fois que je vous le dis. Sortez. De. Mon. Bureau," dit-il d’une voix proche d’un murmure.

Jurin souleva un sourcil. "Non," dit-elle. "Je ne suis pas l’un de vos flagorneurs, Gohei, ces gens prompts à s’écarter de votre chemin lorsque votre tempérament puéril vous consume. Je suis une Magistrate Impériale chargée d’une mission importante. Si vous ne m’écoutez pas, je trouverai un daimyo qui le fera, lui. Peut-être qu’Hida Tengyu-"

"Assez !" rugit Gohei. "Exposez-moi votre histoire, femme, et vite !"

"Femme ?" dit Jurin d’un ton modéré. "Gohei-sama, ceci est un harcèlement sexuel. Veuillez vous adresser à moi avec respect."

La bouche de Gohei se referma soudain, ses yeux s’ouvrirent légèrement. "Vous osez beaucoup, Kitsu," dit-il.

"Et vous râlez beaucoup," répondit-elle. "La façon dont une personne aussi puérile et vindicative que vous est parvenue à devenir le dirigeant de mon clan me stupéfie."

"Tono," dit Gohei. "Sortez."

Kitsu Tono obéit rapidement, ouvrant la porte et la refermant aussi vite derrière lui. Il poussa un soupir de soulagement une fois dans le couloir, et il marmonna une courte prière pour la santé de Kitsu Jurin.

Gohei se remit à marcher, plus lentement, les yeux rivés sur ses visiteurs. "Vous avez donc décidé de m’humilier," dit-il. "Pouvons-nous en venir aux faits ?"

"Bien sûr, Gohei-sama," répondit-elle doucement, s’inclinant avant de poursuivre. "La nuit dernière, au milieu du black-out Sauterelle, j’ai été contacté par l’un de mes ancêtres, un sodan-senzo appelé Okura."

Gohei s’interrompit un instant. "Kitsu Okura ? Le Champion de Jade corrompu ?" demanda-t-il.

"Vous connaissez votre histoire," répondit Jurin, impressionnée.

"Je suis peut-être un enfant, mais je suis un enfant du Lion," rétorqua Gohei. "J’étudie avec les Ikoma tout autant que ce que je ’râle’ contre eux." Pendant un instant, Jurin crut voir le coin de la bouche du daimyo s’incurver en un bref sourire.

"Bien entendu," répondit-elle. "Quoi qu’il en soit, son esprit est resté silencieux pendant de nombreux siècles, enfermé dans les couches les plus profondes du Jigoku en rétribution pour ses actes maléfiques. Récemment, il s’est échappé pour délivrer un terrible avertissement." Elle s’arrêta là, indécise.

"Oui ?" demanda Gohei d’un ton sec.

"Je ne suis pas sûr que je devrais le dire," dit-elle. "Okura a souhaité que personne n’entende son message à part moi et Argcklt."

Gohei se figea. "Alors, vous êtes venue pour m’insulter et me faire perdre mon temps."

"Non," répondit Jurin. "Vous êtes Gohei, daimyo du Clan du Lion. Je pense que personne ne peut mieux m’aider que vous à accomplir cette quête. Votre honneur est irréprochable, mais votre tempérament est instable. Avant que je ne vous dise ce que j’ai appris, j’aimerais être certaine que vous m’écouterez avec votre honneur, et pas votre tempérament."

Le regard de Gohei se posa sur Jurin, puis le zokujin, puis à nouveau la magistrate. "Je suis Gohei, le premier des Matsu," dit-il. Il sortit un petit couteau de sa ceinture et tendit son autre bras, le poing serré. "Je jure que personne d’autre n’entendra vos paroles. Dois-je faire couler le sang ?" Il n’y avait aucune trace de sarcasme ou de moquerie dans la voix de Gohei, et son regard était inflexible. Il appuya la lame contre sa chair.

"Je ne pense pas que ça soit nécessaire," répondit Jurin, en avançant la main pour l’empêcher de s’entailler. Gohei acquiesça et rengaina le couteau. "Okura a dit que Yoritomo VII mourra," poursuivit Jurin, "et que cela ne peut être empêché. Il a dit que le seul espoir pour l’Empire réside dans le journal du premier Empereur Yoritomo, confié il y a bien longtemps à un Lion appelé Ikoma Genju."

Gohei réfléchit à ceci, en marchant à nouveau. "Des mots amers," dit-il. "Sont-ils vrais ? Etes-vous certaine qu’Okura n’est pas fou ?"

"Je ne pense pas," répondit-elle. "Il a pris de grands risques pour nous délivrer cet avertissement. Sur sa fin, Okura n’a perpétré le mal que par loyauté, il se fit une opinion erronée de la manière de sauver l’Empire. Je crois que cette loyauté existe toujours. Il souhaite sauver Rokugan."

"Et qu’arrivera-t-il s’il est toujours autant dans l’erreur que pendant sa vie ?" demanda Gohei.

Jurin acquiesça. Elle n’avait pas pensé à ça. "Je suppose que nous le découvrirons," répondit-elle. "Ça ne peut pas nous faire de mal de découvrir si ce journal existe ou non."

"Nous ?" demanda Gohei. "A quel moment ai-je sous-entendu que j’allais vous aider, Jurin ?"

Jurin se renfrogna. "Vous devez m’aider," répondit-elle. "L’Empire pourrait en dépendre."

"Ou l’Empire pourrait s’effondrer alors que je perds mon temps à suivre les mots d’un fou décédé," rétorqua Gohei.

"Je vous demande de m’aider à découvrir ce qu’est devenu Ikoma Genju," dit Jurin. "Rien de plus. Contactez les Ikoma, descellez les registres qui parlent de ce que sa famille est devenue. Cela n’est certainement pas en dehors de votre pouvoir."

"Il y a peu de choses qui ne soient pas en mon pouvoir," répondit Gohei. "Mais ce pouvoir doit être utilisé de façon responsable. Pouvez-vous me garantir que ce n’est pas une perte de temps ?"

"Sur ma vie et mon honneur," répondit Jurin. "Je vous jure que cela sauvera l’Empire."

Gohei acquiesça et se tourna pour lui faire face à nouveau. "Très bien, alors," dit-il. "Je vais vous aider à trouver cet Ikoma Genju. Je vais donner un coup de téléphone et faire ouvrir les archives généalogiques des Ikoma à votre intention. Mais," un sourire sinistre sur son visage, "vous serez surveillée par des hommes de mon choix. Si votre quête est bien telle que vous le prétendez, je devrai personnellement m’assurer que vous respecterez votre serment. Votre vie pour l’Empire."

"C’est d’accord," dit Jurin, déterminée. "Je vous laisse à votre travail, Gohei-sama, et je vous remercie. Bonne journée."

Gohei grogna. Jurin sortit du bureau. Matsu Gohei traversa lentement la pièce et s’assit derrière son bureau, observant la surface dégagée de celui-ci, le visage insondable. Et lorsqu’il tendit la main vers le téléphone, on aurait presque pu dire qu’il souriait.


"Ah," dit Asahina Munashi avec un sourire satisfait. "Vous êtes enfin éveillé. Prenez note de cela, Suro. L’élasticité du sujet est exacte à 93% par rapport à la valeur prévue." Le petit homme à côté de Munashi l’inscrivit sur son carnet.

Yoritomo VII regarda autour de lui. Il semblait être dans une salle d’examen quelconque. Les murs étaient nus, froids et stériles. Une petite table couverte de divers scalpels, lentilles et autre petits instruments chirurgicaux se trouvaient non loin. Il était enchaîné au mur, au niveau de ses poignets, ses jambes et sa gorge. Un éclat bleuté et métallique scintilla près de lui, et les yeux de l’Empereur s’attardèrent sur ce détail avec intérêt.

Munashi sourit, soulevant le katana bleu des deux mains, la lame posée sur l’une de ses paumes. "Vous la voulez, n’est-ce pas ? Elle fait partie de votre âme, tout comme le Masque fait partie de votre chair. Mais la chair et l’âme ne sont que deux parties sur les trois. Suro, laisse-nous. L’Empereur et moi, nous devons discuter." Le technicien s’inclina avec obéissance, se retourna et quitta la pièce.

"Que m’avez-vous fait, Munashi ?" demanda Kameru. Sa voix était différente, bien plus grave, maintenant.

"Je fais ceci à beaucoup de gens," répondit le Grue. "Parfois, les salles d’examen et les prisons secrètes de cet immeuble ont plus d’occupants que l’Auberge Dojicorp, plus bas. Si vous voulez, vous pouvez dire qu’il s’agit de mon passe-temps. Vous savez, les logements d’en bas sont sans aucune comparaison avec le traitement qu’on réserve aux invités de cet endroit. Vous voulez un essuie-mains ? Un bonbon à la menthe, peut-être ?"

L’Empereur dévisageait Asahina Munashi en silence.

"Je vous taquine, bien entendu," renifla Munashi, son sourire maléfique déforma son visage. "Vous êtes ici pour une raison très importante, Seigneur Yoritomo, le point culminant d’une grande expérience qui dure depuis cinq décennies et qui débuta bien avant que vous ou moi soyons nés. Bien heureusement, ma théorie semble être correcte."

"De quoi parlez-vous ?" demanda Kameru.

"C’est la simplicité même, pour un esprit tel le mien," répondit le Grue. "Bien entendu, un esprit comme le vôtre nécessite une explication. Vous avez de la chance. Je suis un homme courtois. Le masque que vous portez est la seule relique subsistante de Fu Leng, le kami qui fut le Champion de Jigoku lors des deux derniers Jours des Tonnerres. Elle contient une partie de son essence. C’est du pur pouvoir maléfique. Elle se nourrit de l’obscurité du cœur et assèche celui-ci. C’est pour ça que vous sentez une telle poussée de puissance dans votre corps. S’il n’y avait pas ces chaînes en titane renforcé qui vous entravent, vous vous libèreriez sans nul doute en un instant et vous briseriez mon cou comme une brindille."

"Ne vous imaginez pas encore en sécurité," répondit l’Empereur.

"Bien sûr," gloussa Munashi. "Je suis heureux que vous vous sentiez mieux, Yoritomo. Apparemment, votre sens de l’humour est revenu."

"Pourquoi faites-vous ça ?" demanda Kameru. "Pourquoi ne pas vous contenter de me tuer ? Après la mort des sept Empereurs, le Jour des Tonnerres commencera. On parle aussi du dernier Tonnerre. Je l’ai lu dans le journal que vous avez détruit."

"Ah, oui," dit Munashi. "Le dernier Tonnerre. Comme c’est étrange. Bah, je n’en ai pas encore tout à fait terminé avec vous, Seigneur Yoritomo. Le Jour des Tonnerres commencera lorsque je serai prêt, pas avant. Le dernier Tonnerre attendra. Quand à cette lame qui vous intéresse tellement," il tendit Yashin devant l’Empereur, "Vous la reconnaissez ?"

"Yashin," répondit l’Empereur d’une voix rauque, les yeux fixés sur l’acier.

"Oui," acquiesça Munashi. "Une Epée de Sang, la dernière. C’est la plus puissante arme forgée par la maho que l’on puisse trouver aujourd’hui. Elle a été brisée de nombreuses fois, mais elle est toujours revenue, toujours reforgée avec un nouvel objectif. Cette fois, son but est fortement lié à vous, Seigneur Yoritomo. Elle a été reforgée avec le sang des sorciers Kuni, en utilisant la sombre magie des khadi. Il a fallu beaucoup de temps pour la réparer, un bon moment pour la faire tomber entre vos mains, mais maintenant, le moment est enfin arrivé. Cette arme est maintenant devenue la représentation physique de la malédiction qui plane sur votre famille. Chaque acte de violence que vous commettrez engendrera encore plus de violence. Yashin vous encouragera à toujours plus de violence. Le Masque se nourrira de tout ceci et vous donnera encore plus de pouvoir et de puissance pour faire le mal. La plupart de ceux qui portent le masque se consument rapidement, puis meurent. Mais pas vous. Vous allez grandir de plus en plus en puissance, et vous serez de plus en plus enchanté par cette violence en vous."

"Je ne comprends toujours pas," dit Kameru. "Pourquoi faites-vous ça ? Pourquoi voulez-vous me rendre aussi puissant ?"

"Pour le Champion de Jigoku," dit Munashi avec un soupir, comme si tout était tellement évident que ça le fatiguait de l’expliquer. "Le Champion de Jigoku doit être fort."

"Hoshi Jack ?" demanda Kameru, en serrant les dents. Le souvenir de la trahison du moine lui fit du mal. "Qu’est-ce que tout ceci a comme rapport avec Hoshi Jack ?"

Munashi sursauta. "Quoi ?"

"Hoshi Jack ?" répondit Kameru. "Ce n’est pas lui, le Champion de Jigoku ?"

Les lèvres de Munashi se tordirent en un sourire cruel. "Non," dit-il. Il se tourna un instant, méditatif. "Quelle incroyable perfection maléfique. Hoshi Jack, le Briseur d’Orage. Etrange. Le Briseur d’Orage était tellement soucieux de dissimuler son identité. Ma vision de notre rencontre à Gekkoshinden était troublée ; je ne m’en rappelais plus. Je vous remercie, Seigneur Yoritomo, pour cette révélation."

"Vous ne saviez même pas pour qui vous travaillez ?" demanda Kameru.

"Oh, s’il vous plaît, Yoritomo," rit Munashi, en se retournant vers son prisonnier. "Peut-être que je ne connaissais pas le nom de mon maître, mais mon but est bien plus précis et spécifique qu’un enfant gâté comme vous ne pourrait l’imaginer. Et pour répondre à votre question précédente, non. Bien que mon maître, le Briseur d’Orage, soit le joueur le plus puissant de ce grand jeu, Hoshi Jack n’est pas le Champion de Jigoku."

Les yeux de Kameru se rétrécirent. "Qui est le Champion de Jigoku ?"

La bouche de Munashi forma à nouveau une mince ligne. Il se pencha vers la lame de Yashin, puis releva les yeux pour observer le visage de l’Empereur. "Je pense," répondit le Grue, "que vous le saurez bien assez tôt. Comment vous sentez-vous, Seigneur Yoritomo ? Le corps, l’esprit et l’âme sont tous les trois nécessaires pour faire un homme. Si deux d’entre eux sont unifiés, le troisième peut être vaincu. J’ai peur qu’après la perte de votre corps et de votre âme, il ne vous reste plus guère de temps. Quel magnifique maître du mal vous ferez."

"Je ne vous aiderai pas," dit Kameru, bien qu’il sache que ce qu’il disait était un mensonge. Il pouvait sentir le Masque plonger de plus en plus profondément dans sa tête, dans son âme. Il pouvait sentir la colère grandir en lui. Les mots de Munashi prenaient de plus en plus de sens à chaque seconde. Il ne faudrait guère de temps, il le savait, avant qu’il ne supplie le Grue pour faire partie de son plan. Il siffla de colère et ferma les yeux.

"Comme c’est amusant," dit Munashi. "Ne vous inquiétez pas, Seigneur Yoritomo, ce souci d’indépendance ne sera bientôt plus qu’un souvenir."

"Je vais combattre," répondit Kameru.

"Bien," dit Munashi en acquiesçant. "Continuez. Battez-vous. Luttez aussi longtemps que vous le pourrez. Il y a encore une chose dont j’ai besoin chez vous, et vous avez besoin de votre libre arbitre, ou ça ne marchera pas. Mais pendant ce temps, je pense que je vais m’amuser tant que je le puis…"

Munashi se tourna pour faire face aux instruments de la table à côté de lui. Il s’empara d’un petit objet acéré, le brandit à la lumière pendant un instant, puis tourna à nouveau son attention vers Kameru. Et rapidement, l’Empereur se mit à crier.


Shotai fit tomber les cendres de son cigare dans la poubelle et regarda à nouveau les œufs. Les aplatissant avec une spatule, il prit une autre pincée de fromage et l’ajouta au mélange. Puis il ajouta du poivre. Après ça, il lança un autre regard appuyé à son présentoir à épice, et après un moment de réflexion, il ajouta également un peu de soja. Il cuisinait toujours lorsqu’il était nerveux. Et plus il l’était, plus il cuisinait. C’est seulement après avoir rejoint l’Armée de Toturi qu’il avait ouvert le restaurant. S’occuper du quartier général de la bande lui donnait beaucoup d’excuses pour cuisiner.

Il essayait de se concentrer sur les points positifs. La lumière était revenue. C’était une bonne chose. Les radios fonctionnaient à nouveau. C’était même mieux ; ça voulait dire qu’il avait pu redescendre du toit et cesser de transmettre ces Codes Lumineux Ide. La plupart des gars étaient de retour. La plupart n’avaient eu aucun problème, et Godaigo était retourné à son boulot habituel, soignant les quelques rares blessés. Deux d’entre eux s’étaient fait toucher lors d’une altercation avec des Sauterelles fuyant le Palais, mais rien de sérieux. Goemon s’était fait blesser à la jambe par un adolescent effrayé avec un fusil chargé, ce qui a mortellement blessé sa fierté, mais rien de plus.

Mais les points négatifs se bousculaient dans sa tête. Où étaient les autres ? Hiroru n’était pas revenu du Palais. Ginawa et ceux du Croissant de Lune étaient toujours dehors, quelque part. Le Dragon, la Grue, le Phénix, le Licorne et les Crabes étaient tous partis, eux aussi, mais c’était prévisible de la part des samurais des Clans Majeurs. On ne peut pas faire confiance aux samurais des Clans Majeurs. Il se moquait un peu du fait qu’ils ne reviennent pas, mais il espérait qu’ils n’aient pas plongé Tokei dans les ennuis. Il voulait que tout redevienne comme avant. Si l’Armée de Toturi était sa famille, alors Shotai se tracassait tellement qu’il se disait qu’il devait être leur mère.

En tout cas, il cuisinait assez pour être leur mère.

"Qui veut des œufs ?" cria Shotai, en se penchant à travers la fenêtre menant au restaurant.

"J’vais en prendre !" dit une grosse voix alors qu’un homme large d’épaules portant une énorme armure de samurai entra dans la salle. Il fit un large sourire à Shotai. "Botter le cul des Grues, ça me donne toujours faim." Plusieurs jeunes membres de l’Armée éclatèrent de rire et s’inclinèrent devant lui.

"Yasu," dit Shotai, et l’assiette tomba de sa main, sur le comptoir. Le cuisinier rônin grassouillet ouvrit la porte de la cuisine alors que le Crabe faisait le tour du comptoir pour le rejoindre, attrapant l’assiette d’œufs d’une main. "Où sont les autres ?" demanda Shotai. "Ils vont bien ? Comment ça s’est passé ?"

Le sourire de Hida Yasu s’effaça, remplacé par une expression plutôt grave. Il referma la porte derrière lui. "Je ne sais pas. Je ne suis pas sûr," dit-il calmement. "A Dojicorp, nous avons rencontré une résistance beaucoup plus grande que prévue. Je ne sais pas si Kamiko va bien. Ketsuen a été salement amoché."

"Ketsuen ?" murmura Shotai. "Ils ont endommagé Ketsuen ? Comment ?"

"C’est une longue histoire," répondit-il. "Maintenant, j’aimerais que tu ouvres le garage. Daniri, Toku et Hayato attendent dehors."

Shotai acquiesça et ouvrit la porte de métal renforcé à l’arrière du restaurant. Ils passèrent tous les deux dans le grand entrepôt contigu. Shotai appuya sur un interrupteur dans un coin de l’entrepôt, ouvrant les portes du garage menant à la rue. Un énorme camion-poubelle attendait à l’extérieur, le moteur tournant.

"Un camion-poubelle ?" demanda Shotai, louchant un peu en réalisant que c’était Hayato au volant. Toku et une femme étaient assis à l’avant, avec lui. "Où avez-vous trouvé un camion-poubelle, Yasu ?"

"On l’a volé," admit Yasu. Le camion s’avança en grondant. Daniri était accroché à l’arrière, vêtu d’une salopette sale.

"Vous l’avez volé ?" dit Shotai, irrité. "Vous avez volé un camion-poubelle ?"

Yasu acquiesça. "Nous devions faire passer discrètement les Machines de Guerre en ville d’une façon ou d’une autre. Ketsuen n’est plus en état de marcher et celle de Daniri n’est pas vraiment discrète."

"Pourquoi ?" demanda Shotai. "Vous avez aussi volé Akodo ?"

Daniri regarda ailleurs, et s’en alla vers l’autre bout de l’entrepôt.

Shotai retourna dans sa cuisine pour cuisiner des saucisses.


"Je suppose que c’est ici," dit le Blaireau.

Ichiro Chobu se tenait sur le toit de l’Hôpital du Souffle de Kwannon. Enfin, ce n’était plus un hôpital. La semaine passée, il avait été soudain racheté par Dojicorp puis fermé, apparemment à cause des dégâts provoqués par l’Invasion Senpet. Le toit avait été recouvert par des mots peints en rouge sombre. C’était difficile à lire, puisqu’il se tenait au milieu de ceux-ci, mais Chobu supposa qu’il s’agissait d’un avis aux hélicoptères, pour qu’ils n’atterrissent pas ici. C’était étrange, ça. Il y avait au moins une dizaine d’autres immeubles, visibles d’ici, qui avaient pris au moins deux fois plus de dégâts que cet hôpital, mais qui étaient toujours utilisés. Dojicorp et leur stupide argent infini. Qui pouvait les comprendre ?

"Oui, Ichiro," siffla une voix. "Qui le peux ?"

"Arrêtez de lire dans mon esprit !" grogna Chobu. "Avez-vous la moindre idée de combien ça peut être irritant ?"

"En fait, oui," répondit le Kashrak. "Te tromperais-tu au point de croire que je me soucie un minimum de ton confort ?"

"C’est bon à savoir," répondit Chobu.

Le gigantesque Naga apparut à côté de Chobu, venant de nulle part, se balançant lentement d’un côté à l’autre de son énorme tronc, au-dessus de ses multiples queues. Les tentacules-cobra qui entouraient son torse sifflaient, tout en bougeant de haut en bas, mais ses yeux sombres étaient rivés sur le sommet du Palais de Diamant, loin d’eux, au cœur de la cité. "Sais-tu pourquoi je t’ai demandé de venir ici, Ichiro ?" dit le Naga.

"Je n’en ai aucune idée," répondit-il, en se tenant à distance respectable du Kashrak. Ses mains étaient dans ses poches. Kashrak l’avait renvoyé du Bas-Quartier pour lui donner rendez-vous ici, mais Chobu s’était arrêté en chemin, ramassant un pistolet parmi les décombres d’un magasin de sport à l’intérieur d’un centre commercial pillé et incendié. Il n’était pas sûr que le pistolet puisse l’aider contre le Kashrak, mais au moins, ça le rassurait de le transporter.

"Comme je m’y attendais, tu n’en as pas la moindre idée," dit le Kashrak avec un regard mauvais. "As-tu encore le parchemin ?" Il tendit une main griffue vers le Blaireau.

"Juste ici," répondit Chobu. Il sortit le parchemin Phénix froissé, abimé et taché de sa veste.

Kashrak s’en empara entre deux doigts, et observa le sort inscrit dessus. "Ici," dit le Naga, en désignant la troisième ligne écrite. "Ça commence ici, et non au sommet du parchemin. Le début de cette incantation est un piège. La Maho est dangereuse pour les imprudents, bien heureusement. Faites attention aux pièges tels que celui-ci. Tous les parchemins de qualité en sont pourvus. Les maho-tsukai n’apprécient pas que leur art soit volé ou copié par les autres." Il lança un regard intense au Blaireau.

"Que m’arriverait-il si je lisais la première partie de ce parchemin ?" demanda Chobu.

"Rien," répondit Kashrak. "Tu ne comprends pas assez la maho pour le prononcer correctement. Tu ne connais pas le bon rituel, tu ne connais pas les bonnes incantations. C’est relativement inoffensif, pour l’instant."

"Et si j’étais un tsukai ?" demanda Chobu.

Le Kashrak dévoila ses dents jaunes et acérées dans un sourire effrayant. "C’est assez effrayant. Peut-être que lorsque je t’aurais appris, tu le découvriras," répondit-il.

"Assez de menaces voilées," dit Chobu. "Apprenez-moi la maho."

"Bien sûr," rit sombrement le Kashrak. "Chobu, je dois te poser une question. Qu’est-ce que tu détestes ? Non, pire. Qu’est-ce que tu hais ?"

"Pourquoi vous en souciez-vous ?" demanda Chobu.

"La maho est une magie très personnelle," répondit Kashrak. "La magie des kami, la magie des shugenja, est externe. Les esprits du monde se soucient peu de ce que tu ressens ou de ce qui se trouve dans ton cœur. Si tu connais la bonne façon de les flatter et de leur communiquer tes désirs, ils te serviront de leur manière si indolente, si limitée. Même moi, après tout le mal que j’ai fait, après toute la corruption que j’ai engendrée, je n’ai toujours aucun problème pour utiliser la magie des kamis. Ces stupides créatures égoïstes ne réalisent pas qui je suis, et s’en fichent. Les kansen ? Les esprits de Jigoku ? Eux ils s’en soucient. Oh oui, ils s’en soucient vraiment. Ils passent chaque moment d’éveil à se demander ce qui se cache dans le cœur des mortels comme toi. Qu’est-ce qui réside là-bas ? Qu’est-ce qui se putréfie en toi ?" Il désigna le cœur de Chobu. "Ils veulent te connaître, Chobu. Ils veulent savoir comment te servir au mieux. Ils veulent savoir ce que tu hais, Chobu. Avant que tu puisses utiliser leur magie, tu dois savoir ce que tu hais. Si tu te connais toi-même, le pouvoir que la maho peut t’apporter est presque infini. Maintenant, qu’est-ce que tu hais ?"

Chobu gratta pensivement sa barbe. "Bonne question", dit-il.

"L’Empereur ?" demande Kashrak. "Yoritomo VII ? Pour ce que son père a fait au tien ?"

"Peut-être l’ai-je pensé, un jour," dit Chobu. "Mais mon père n’était pas vraiment un gars bien. Mais il ne l’était de toute façon pas assez pour que j’essaie de tuer un Empereur." Après avoir répondu, il se sentit un peu irrité que le Naga fût capable de dénicher en lui un secret aussi personnel, sans aucun effort, mais il n’était pas vraiment surpris. Cette créature semblait disposer de pouvoirs que Chobu ne parvenait pas à comprendre totalement. Pas encore.

"Ton honneur, alors ?" demanda Kashrak. "Le nom du Clan du Blaireau ? Il serait bon de montrer au reste de Rokugan que le Blaireau n’est pas fait pour être utilisé puis jeté au rebut, n’est-ce pas ?"

Chobu éclata de rire. "Ouais, et quelle meilleure façon de redorer le nom de ma famille qu’en invoquant un oni au milieu de la capitale ? Ouais, fantastique idée. Non, ce n’est pas ça non plus. Je n’ai jamais eu de considération pour l’honneur."

"Une vendetta alors ?" dit Kashrak. "Tu désires te venger des vrais responsables de ta situation actuelle, de ta nouvelle vie de fugitif."

Chobu hocha la tête. "Peut-être," dit-il. "Mais je ne saurais pas par où commencer. Que serais-je sensé faire ? Tuer toutes les forces de police ? Ca fait un peu trop de boulot."

"Alors, qu’est-ce que tu hais, Chobu ?" demanda Kashrak.

"Moi-même," dit Chobu. "Je déteste être inutile. Toute ma vie, j’ai été un pion. Contrôlé par mon père. Pourchassé par les hommes de l’Empereur et les Shinjo. Manipulé par Tetsugi. Menacé par vous. Merde, j’en ai marre de tout ça. Il est temps qu’Ichiro Chobu marque le monde de son empreinte."

"C’est bien," dit le Kashrak, en serrant ses mains rugueuses l’une contre l’autre. "C’est ce genre de haine que les kansen recherchent."

"Heureux que vous l’approuviez," rétorqua Chobu.

Les yeux sombres de Kashrak se rétrécirent. "Je te préviens, Ichiro, de grands hommes sont morts pour avoir voulu utiliser la maho comme une route vers la gloire."

"C’est qu’ils étaient faibles," répondit Chobu.

"Une seule erreur," poursuivit Kashrak, "et la seule empreinte que tu laisseras au monde, c’est une flaque de boue sur le sol. Es-tu prêt ?"

"Je suis prêt," répondit Chobu.

"Qu’il en soit ainsi," répondit Kashrak. Il sortit une dague d’une de ses nombreuses bourses, et la tendit vers Chobu. La lame était toute tordue et noircie par du sang.

"Qu’est-ce que c’est ?" demanda Chobu, en regardant la dague d’un air dégouté.

"Tu sais certainement que la maho est appelée ’magie du sang’ pour une bonne raison," répondit le Naga. "Les kansen ont besoin non seulement de ta haine, mais aussi d’un sacrifice. Entaille-toi. Sur le bras. Là." Le naga désigna le milieu de son avant-bras, juste là où les muscles sont les plus visibles. De nombreuses cicatrices étaient visibles sur le bras de Kashrak, certaines anciennes, certaines récentes. "Laisse le sang couler librement, sinon la magie ne fonctionnera pas."

Chobu acquiesça. Sans hésiter, sans trembler, il souleva sa manche et fit passer la dague sur son bras. Il garda un œil sur le Naga pendant tout ce temps. Kashrak acquiesça.

"Bien," dit le Naga. "Cela fait trop longtemps que je n’avais pas eu d’apprenti. Commençons…"


Le navire était rempli de khadi, des sorciers noirs de Medinaat-al-Salaam, essayant de récupérer quelque chose se trouvant au fond de la baie. Ils lançaient de lourds filets de pêche, et les tiraient à eux pour filtrer les déchets dragués. Quelques-uns plongeaient avec des masques et des bonbonnes d’oxygène pour inspecter le fond de l’eau. Jack n’avait aucune idée ce qu’ils pouvaient bien chercher. Il savait qu’ils ne préparaient rien de bon, et que si Yotogi les retournait contre lui, tout serait perdu.

Il se tourna alors vers le capitaine, et vit la haine noire et la rage infinie se refléter dans les yeux de l’homme. Il n’était clairement pas humain. Et plus ils s’éloignaient de la cité, plus l’illusion se dissipait. Celle-ci, l’image d’un vieux marchand de hot dog, s’effilochait de plus en plus. De temps en temps, Jack discernait la véritable forme de la créature flétrie qui se dissimulait dessous. Il vit un mempo noir et grimaçant, il vit du feu, la mort et la trahison.

"Qui êtes-vous ?" demanda Jack.

"Je suis Yotogi," répondit le capitaine. "Profite de la balade, Shinsei. Elle sera bientôt terminée."

Jack baissa les yeux vers l’eau.

"La Baie du Soleil d’Or est glaciale, à cette époque de l’année," dit Yotogi avec un rire lugubre. "Les plongeurs utilisent des combinaisons thermales spécialement conçues pour les protéger du froid, et même ainsi, ne peuvent rester plus de dix minutes dans l’eau sans risquer de mourir de froid. Que vas-tu faire, Shinsei ? Nager pour obtenir ta liberté ?"

"S’il le faut," répondit Hoshi Jack. Et plus rapidement que Yotogi ne pouvait réagir, le jeune moine sauta par-dessus le bastingage.

Moto Yotogi ne bougea pas, et ne fit aucun commentaire. Il se frictionna les yeux d’irritation. Il aurait du s’attendre à une réaction aussi téméraire, aussi suicidaire, de la part de quelqu’un qui s’accroche toujours à son humanité. Il ordonna au bateau de s’arrêter, et il observa les eaux à la quête d’un signe du moine.

Tout ce qu’il vit fut un simple corbeau, volant vers la cité.


"Hem," dit Sachiko, en croisant les mains sur la table.

"Hem," répondit Hatsu, en se raclant la gorge.

La salle du restaurant autour d’eux était très animée. La plupart des membres de l’Armée de Toturi étaient revenus chez Shotai après avoir aidé les habitants de la capitale à nettoyer les marques laissées par l’émeute Sauterelle de la nuit dernière. La plupart des commandants de l’armée - Ginawa, Hiroru, Mikio, et quelques autres - étaient toujours dehors mais les quelques autres étaient ici, à se réjouir. Sauf Hatsu et Sachiko. Depuis vingt minutes, ils étaient assis tous les deux à une table, et ne se disaient rien.

"Ces vêtements vous vont bien," dit Hatsu, d’un signe de tête. Elle portait un t-shirt blanc trop grand pour elle et un pantalon militaire gris et bouffant que quelqu’un lui avait donné.

"Merci," répondit-elle. "C’est toujours mieux que de me promener en sous-vêtements, en tout cas. On dirait que vous avez refait votre garde-robe aussi, Kitsuki. Est-ce que le Clan du Dragon vous a demandé de vous débarrasser du vieux pardessus que vous portiez habituellement ?"

Hatsu baissa les yeux vers sa combinaison noire et haussa les épaules. "Je ne sais pas ce qu’ils en ont fait," dit-il. "Mais j’aime bien ceci. C’est confortable." Il s’interrompit un instant. "Attendez. Vous êtes au courant pour le Clan du Dragon ?"

Sachiko acquiesça. "J’en avais l’intuition," dit-elle. "J’ai imaginé que c’était là où vous êtes allé, et que c’est pour ça que vous ne vouliez pas en parler, mais je n’en étais pas totalement sûre, jusqu’à maintenant."

"Hm," marmonna-t-il. "Bravo, Hatsu. Bon boulot. Tu gardes bien le secret séculaire."

Sachiko acquiesça à nouveau. Ils restèrent silencieux pendant quelques minutes. Shotai arriva et remplit leur coupe à thé, et ils continuèrent ainsi.

"Hem," dit Sachiko, laissant sa voix décliner.

"Hem," répondit Hatsu. Il l’observa calmement pendant quelques instants. "Sachiko… Vous avez quelque chose à me dire ?"

"Et vous, vous n’avez rien à me dire ?" rétorqua-t-elle, sur un ton plus sec.

Hatsu plissa le front. "Vous êtes fâchée contre moi ?" demanda-t-il.

"Non, pas du tout," dit-elle. "Comment pourrais-je être fâchée contre vous ? Vous êtes mort, pas vrai ?"

Hatsu baissa les yeux vers son thé. "Je suis désolé," dit-il. "Je ne devais dire à personne que j’étais vivant. Je ne devais dire à personne où je me trouvais. Le Dragon est caché pour une bonne raison."

"Oh, je comprends," dit-elle. "C’est tout à fait normal de dire à un gang de rônin que vous êtes toujours vivant, mais pas à…" elle s’interrompit. "Pas à votre partenaire. C’est ça ?"

"Non, ce n’est pas ça," dit Hatsu. "De plus, je ne leur ai pas parlé des Dragons. Les Dragons ont beaucoup d’ennemis, des ennemis qui veulent me voir mort. Je ne voulais pas vous mêler à tout ça."

"Je suis une Vierge de Bataille, Hatsu," dit froidement Sachiko. "J’ai l’habitude d’avoir des ennemis. En fait, j’en ai déjà quelques-uns. Qu’est-ce qui se passe alors ? Vous ne me faites pas confiance ou vous avez peur que mes compétences ne soient pas suffisantes pour cette tâche ? Pourquoi ne pas m’avoir dit que vous étiez vivant ?" Ses mains se serrèrent autour de la poignée de sa coupe, et sa bouche forma une fine ligne, sous l’effet de la colère.

"Ni l’un, ni l’autre," dit Hatsu. "Je ne voulais tout simplement pas que vous soyez blessée à cause de moi. Comme vous le feriez avec moi si les Vierges de Bataille se réunissaient pour aller à la guerre."

"Mais vous avez envoyé votre ami Mirumoto Rojo pour me servir de baby-sitter," dit Sachiko. "Vous me prenez pour une enfant ? Dois-je vous rappeler comment ça s’est terminé lorsque vous, Rakki et Tokei êtes venus pour me libérer, au QG Sauterelle ?"

"Rojo ?" dit Hatsu. "Je n’ai jamais envoyé Mirumoto Rojo auprès de vous. Vous avez rencontré Rojo ?"

"C’était ma première expérience avec un Dragon," dit-elle. "C’est lui qui m’a donné le cristal que j’ai utilisé pour vous appeler. C’est ainsi que vous m’avez trouvé, non ?"

"Et bien, c’est ça et aussi en utilisant mes sens intensifiés pour suivre l’onde retransmise par l’émetteur de télévision d’Inago jusqu’à sa source," dit Hatsu.

Sachiko sembla confuse. "Vous plaisantez," dit-elle.

"C’est une longue histoire," répondit Hatsu. "Quoi qu’il en soit, je n’ai jamais envoyé Rojo auprès de vous."

"Ce n’est pas ce que Rojo m’a dit," répondit Sochiko. "Rojo prétendait que vos ’dernières volontés’ étaient de lui demander de veiller sur moi."

"Je n’ai jamais dit une chose pareille," répondit Hatsu, hochant la tête.

"Quoi ?" Sachiko sembla encore plus en colère, l’espace d’un instant. "Vous ne l’avez pas dit ?"

Hatsu hocha la tête. "Je savais que vous pouviez prendre soin de vous-même. Le Dragon devait avoir une autre raison de garder un œil sur vous. Quand avez-vous rencontré Rojo ?"

"J’étais en train d’espionner votre vieille maison," dit Sachiko. "J’avais le sentiment que vous étiez encore vivant, tout spécialement après ce qu’Agasha Hisojo m’a dit."

"Hisojo ?" demanda Hatsu, le visage s’illuminant. "Hisojo n’a pas de nom, c’est juste un vieux rônin… attendez une minute… Vous avez dit Agasha Hisojo ? Comme le nom de la famille Dragon, Agasha ?"

"Et bien, pour être exacte, il s’est présenté seulement comme ’Hisojo’," dit Sachiko. "Rojo m’a dit qu’il était un Agasha. La seule chose étrange qu’Hisojo ait fait lorsque nous étions en train de parler, c’est qu’il a disparu comme un cafard qui passerait à travers le plancher."

Hatsu ne dit rien pendant un long moment.

"A quoi pensez-vous ?" demanda Sachiko.

"A rien," grogna Hatsu. "Je commence à en avoir assez de tous ces secrets, tout d’un coup."

"Il est presque temps," rétorqua Sachiko.

"Salut les amis !" dit une voix joyeuse tandis que Shinjo Rakki arrivait à leur table. "Comment ça va ?"

"Très bien, Rakki," répondit Sachiko. "Comment va le prisonnier ?"

"Omar Massad est prêt pour le transport," répondit Rakki. "Il n’a même pas essayé de résister. Il se contente de baragouiner quelque chose à propos de son âme brisée ou un truc du genre."

"L’Ame du Tueur," répondit Sachiko. "C’est un ancien artefact magique des Chacals. C’est ce que Massad utilise pour créer ses goules, ou plutôt utilisait, avant que je ne lui prenne et le brise en petits morceaux. Sans ça, il n’est qu’un gaijin inoffensif comme tant d’autres."

"Oh," acquiesça Rakki. "Comment le savais-tu ?"

"J’ai fait des recherches, Rakki," dit Sachiko. "Massad est un criminel international et recherché. Tu devrais savoir ce genre de choses."

"Très bien," acquiesça Rakki. "Maintenant que j’ai été humblement remis à ma place, Sachiko, je vais aller attendre dehors. Shotai a été très gentil de nous prêter une voiture, alors venez quand vous êtes prête pour partir, Otaku-san."

"Partir ?" demanda Hatsu, en relevant les yeux de son thé.

"Ben, ouais," répondit Rakki. "Maintenant que l’énergie est revenue, nous devons retourner à la Tour Shinjo. Ils vont avoir besoin de tous les effectifs possibles, pour nettoyer tout le désordre que les Sauterelles ont laissé."

"Je ne peux pas rentrer à la Tour Shinjo," dit Hatsu.

"Qu’est-ce que vous dites ?" répondit Sachiko. "Kyo était le seul à vous pourchasser. J’ai vérifié ça attentivement après votre disparition à tous les deux. Il n’a laissé derrière lui aucune preuve solide d’un lien entre vous et la tentative d’assassinat d’Ichiro Chiodo. Si vous retournez à la Tour et si vous allez vous expliquer, vous pourriez retrouver votre ancien poste."

"C’est un petit peu plus difficile que ça en ait l’air," répondit Hatsu. "Que puis-je vous dire ? Que je me suis caché sous la Montagne Togashi avec le Clan du Dragon, alors qu’ils m’ont donné un tatouage magique pour accroître mes sens et prolonger ma vie afin que je puisse reprendre le combat contre Jigoku, en tant que l’un des Sept Tonnerres ? Je ne pense pas que Kojiro ou Katsunan y croient. Je vais plutôt retourner voir Mirumoto Chojin, le Dragon que j’ai rencontré lorsque je suis revenu à Otosan Uchi. Peut-être qu’il aura une idée à propos de ce que je suis censé faire."

"Les Dragons vous ont donné un tatouage magique ?" demanda Sachiko, en se penchant en avant, un sourire aux lèvres. "Où ça ?"

"Peu importe," dit Hatsu, en riant tout bas. "Toujours est-il que je n’ai aucun moyen d’expliquer mon absence, du moins pas sans risquer de compromettre un secret qui ne m’appartient pas. Des gens comme Kyo, ceux qui veulent me tuer car je suis l’un des Sept Tonnerres, ne savent pas où me trouver. Je ne peux pas mettre des vies en danger en me révélant."

Sachiko prit une profonde inspiration. "Nous n’allons pas recommencer une autre discussion sur le fait que je ne puisse pas me défendre, n’est-ce pas ?"

"Ce n’est pas de vous que je parlais," dit Hatsu. "Je pensais plutôt aux autres personnes proches de moi. Des gens comme Hisojo. Les membres de l’Armée. Par Jigoku, même ma chienne serait en danger." Hatsu détourna le regard un instant. "Vous n’avez pas vu ma chienne, au fait ?" demanda-t-il plein d’espoir, les sourcils relevés.

Sachiko fit un large sourire. "Akkan ?" demanda-t-elle. "C’est Hisojo qui l’a. Elle va bien, la dernière fois que je l’ai vue. Bien nourrie, en tout cas."

Hatsu acquiesça, l’air grandement soulagé.

"Sachiko," appela Rakki, en allant à la porte du restaurant et faisant signe. "Vous êtes prête à partir ?"

Sachiko regarda vers Shinjo Rakki, puis à nouveau vers Hatsu. "Je ne pars pas, Rakki," dit-elle.

Rakki s’arrêta un instant. "Hein ?" dit-il. "Vous ne voulez pas rentrer et récupérer une nouvelle armure ? Avoir une nouvelle moto et un Ot-Nag ?"

"Je vais avec Hatsu," répondit-elle. "Il a besoin de mon aide."

Hatsu tiqua. "Mais Sachiko," dit-il, "Seriez-vous en train de sous-entendre que je ne peux pas prendre soin de moi ?"

Elle acquiesça. "C’est exactement ce que je veux dire. La dernière fois que je vous ai laissé seul, vous êtes mort, vous vous en souvenez ? Je viens avec vous."

"Très bien," répondit immédiatement Hatsu.

"Quoi ?" répondit-elle. "Vous ne protestez même pas, cette fois ?"

"Pas du tout," dit-il. "Je suis le premier à admettre que je peux avoir l’utilité de quelqu’un pour surveiller mes arrières. Je ne voudrais personne d’autre que vous, Sachiko."

"Il est presque temps de le réaliser," dit Sachiko. "Quand partons-nous ?"


C’était une dure journée pour Doji Kamoto. Bien sûr, c’était une dure journée pour tout le mode. Il avait passé une nuit affreuse. Le rayonnement Sauterelle avait engendré destruction et incendies dans la moitié de la cité. Et vu que Dojicorp était propriétaire de presque un tiers de la cité, cela signifiait que Dojicorp avait maintenant une quantité incroyable de travail sur les bras pour réparer tous les dégâts. Tous les hauts dirigeants avaient été rappelés pour pouvoir gérer toutes les plaintes et organiser les secours dans tout Otosan Uchi. Bien que Kamoto ne soit en ville que pour rendre visite à sa famille, l’urgence de la situation exigea qu’il accomplisse lui aussi sa part de boulot. Ce n’était que la moitié de la matinée, et il était déjà épuisé. Il ouvrit la porte de son appartement et entra à l’intérieur en titubant.

Un cliquetis métallique retentit juste à côté de sa tête. Il ouvrit un œil et vit un grand homme, pointant un pistolet sur son visage.

"Sauterelle ? Senpet ? Vous êtes qui, cette fois ?" marmonna Kamoto, en refermant son œil. "Je n’ai pas d’argent."

"Kamoto, réveille-toi," ordonna une voix de femme.

Kamoto ouvrit un œil à nouveau, se retournant rapidement puisqu’il reconnaissait cette voix. Une jeune femme se tenait debout à côté du lit, portant une armure légère de couleur bleu clair. Ses cheveux étaient bruns, mais son visage lui était familier.

"Kamiko ?" dit-il.

"Du calme," murmura le grand type de ce côté du lit. Kamoto remarqua quatre autres soldats lourdement armés dispersés dans la pièce, trois hommes et une femme. L’un d’eux regardait par la fenêtre. Un autre se tenait près de la porte. Les deux autres se tenaient simplement derrière Kamiko. Ils avaient tous les cheveux bruns, comme Kamiko. Kamoto était tellement fatigué que s’ils ne s’étaient pas manifestés, il serait passé entre eux dans le noir et se serait couché sans rien remarquer.

"C’est bon, Hisae," dit Kamiko, en faisant un geste à l’homme brandissant son pistolet. "Ce n’est pas nécessaire."

Le grand soldat acquiesça et rengaina son pistolet. Il fit un pas en arrière mais gardait toute son attention sur Kamoto pour empêcher tout mouvement imprévu.

"Kamiko ?" répéta Kamoto. "Ce sont les Daidoji qui se sont enfuis du Palais ? Qu’est-il arrivé à tes cheveux ?"

"Nous nous sommes échappés du Palais ensemble," répondit-elle, "et mes cheveux, c’est la conséquence d’avoir laissé un vieil homme sans aucun goût pour l’esthétique teindre mes cheveux."

"Que fais-tu ici ?" demanda Kamoto. "L’Empereur a demandé que tous les responsables du Coup d’Etat soient punis ! Les hommes de Munashi vous cherchent dans toute la cité !" Il s’assit sur son lit, regardant tout autour de lui comme s’il avait peur que les gardes de la sécurité de Dojicorp envahissent la pièce à tout instant.

"Ça ne me dérange pas," dit Kamiko. "J’ai quelques mot à dire à Munashi, justement. Est-ce que tu sais où nous pouvons le trouver, cousin ?"

"Munashi ? Kamiko, attends !" répondit Kamoto, en levant une main. "Je dois te dire quelque chose avant. Te rappelles-tu de la conversation que nous avons eut, avant que tu ne partes ? Avant que tu n’essaies d’arrêter ton père ?"

"Vaguement," répondit-elle.

"Nous parlions des vieilles légendes à propos des épées de sang, de la façon dont ces épées rendaient les gens fous et comment ça pouvait être lié aux tetsukansen," dit Kamoto. "Tu m’avais demandé s’il pouvait y avoir une autre épée de sang."

"Je m’en souviens," répondit Kamiko.

"Et bien, j’ai fait quelques recherches sur les légendes des épées de sang, tout spécialement sur l’internet," poursuivit Kamoto. "Tu sais ce que j’ai trouvé ? Rien du tout."

"Très utile," dit Kamiko. "Où est Munashi ?"

"Attends, ce n’est pas tout," répondit Kamoto, en se levant du lit alors qu’il était de plus en plus captivé par son histoire. "Il n’y a plus aucun site actif à propos de tout ça, à l’exception de l’histoire de l’épée qui fut détruite par Kenichi. Il y avait d’autres références, mais toutes les pages ont été supprimées, et les serveurs sont coupés depuis au moins trois ans, juste après que l’internet ait vraiment pris son envol. Certaines personnes essayent de supprimer tous les traces de l’existence des épées de sang. La seule chose que je suis parvenu à trouver, c’est le titre d’une des pages supprimées, les noms des quatre épées de sang. Passion, Vengeance, Jugement, et-"

"Ambition," acheva Kamiko.

"Tu en as entendu parler ?" demanda Kamoto.

"Je la connaissais," répondit Kamiko. "Elle se trouvait dans le Musée."

"Exactement," dit Kamoto. "Ambition, ou Yashin, était le nom de l’épée qui fut récemment donnée au Musée des Histoires Naturelles d’Otosan Uchi. Elle est apparue il y a quelques mois, léguée par Asahina Munashi, qui l’avait achetée à un groupe d’investisseurs à Medinaat-al-Salaam."

"Medinaat-al-Salaam ?" demanda Kamiko.

"Oui," répondit Kamoto. "J’ai fait quelques recherches sur ceux-ci. C’était une petite famille dirigée par un homme appelé Kassir. Ce Kassir est connu pour être à la tête d’un petit groupe religieux dans les Nations Alliées du Senpet. En réalité, c’est l’ancien chef d’une petite cabale de khadi, les sorciers sans cœur qui ont des avant-postes partout depuis Medinaat-al-Salaam jusqu’aux Royaumes d’Ivoire. Il a gardé contact avec eux pendant ces dix dernières années par l’intermédiaire d’un troisième homme, un employé de Dojicorp appelé Daidoji Maseto."

"Maseto ?" demanda Kamiko. "C’était le remplaçant de Jinwa. Il est mort pendant l’Invasion Senpet !"

"Je ne voudrais pas t’effrayer, Kamiko, mais tu as probablement de la chance qu’il soit mort," dit Kamoto. "Amaterasu seule sait ce que Munashi préparait, en installant cet homme aussi près de toi."

Kamiko hocha la tête, croisant les bras pour lutter contre un frisson soudain. Elle avait vu Yashin pour la première fois peu après que Maseto soit assigné pour la protéger. Elle se souvenait à quel point le yojimbo avait été charmé par l’ancienne lame, à quel point il l’avait encouragée à la regarder. Elle se demanda ce qui se serait passé s’il n’avait pas été tué par l’arrivée fortuite d’un groupe de soldats Senpet.

"De toute façon," poursuivit Kamoto, "Munashi est en contact avec les khadi depuis des années, et c’est lui qui s’est occupé de la plupart des transactions avec eux, notamment en matière de l’entretien des Jardins Fantastiques. Doji Meda n’a jamais douté des achats que Munashi faisaient pour le bien des jardins. Ce serait de l’hérésie, puisqu’ils sont sacrés. Il a juste présumé que le haut prêtre des Asahina, son ami d’enfance, ferait ce qu’il faut et ne trahirait pas la compagnie. Ton père était un homme honorable, Kamiko, mais il était plutôt faible en psychologie."

"Je sais," dit Kamiko. "Il est mort en maudissant le nom de Munashi."

"Ça ne me surprend pas," répondit Kamoto. "J’ai piraté les registres de Munashi. Il est en train d’accumuler toutes sortes d’équipement technologique ainsi que des armes dans les Jardins, ces dix dernières années. Munashi est derrière les tetsukansen, Kamiko. C’est évident. Il a accès aux bibliothèques Asahina, où il a pu en apprendre autant qu’il le souhaitait, au sujet de Yajinden. J’essaie de rassembler des preuves solides, mais je n’ai encore rien."

"Tu as été très occupé, Kamoto," dit Kamiko.

Kamoto acquiesça.

"Tu as parlé de tout ça à quelqu’un ?" demanda Kamiko.

"Seulement à toi," dit Kamoto. "Je ne vois pas à qui d’autre je pourrais confiance."

"Un problème de plus en plus grand, dans notre univers," répondit-elle. "En tout cas, tu peux me faire confiance, et tu peux leur faire confiance. Je te présente Iku, Hisae, Yoshio et Chiyo." Ils lui firent chacun un signe de tête tandis qu’elle citait leur nom. "Voici Doji Kamoto, mon cousin et le futur Champion d’Emeraude."

Kamoto éclata de rire. "Si Meda était toujours là, oui. Mais maintenant, je ne suis même plus sur la liste des prétendants. La Grue n’a plus la faveur de la cour, tout spécialement les Grues qui étaient des proches de Meda. En l’occurrence, moi, vu que je suis son neveu. Je ne suis plus personne, maintenant, mais de toute façon, je n’ai jamais vraiment voulu devenir Champion d’Emeraude. Toutes ces responsabilités auraient fini par me tuer. Rien que le fait d’y penser, ça me donne mal à la tête. Je préfèrerais être simplement directeur. C’est toi qui devrais être Championne d’Emeraude, Kamiko. Ça t’irait bien mieux qu’à moi."

"Si on m’enlève de la liste des gens les plus recherchés de la Garde Impériale, j’irai présenter ta suggestion à l’Empereur," répondit-elle. "Mais en attendant, tu dois m’aider à trouver Asahina Munashi."

"Tu cherches vraiment ce maniaque ?" demanda Kamoto.

"Bien sûr," répondit Kamiko. "Nous sommes ici pour le tuer."

"Le tuer ?" Kamoto sembla surpris. "Tu ne peux pas ! Le clan entier, tout le personnel de l’immeuble, ils lui sont tous totalement loyaux. Maintenant que le clan est à nouveau dans les bonnes grâces de l’Empereur grâce à lui, ils pensent tous qu’il est la réincarnation de Shinsei !"

"Même après le coup d’état que mon père a tenté par sa faute ?" grommela Kamiko. "Munashi a assassiné mon père aussi sûrement que Kitsune Maiko l’a fait."

"C’est vrai, mais tu ne pourras jamais les convaincre tous," dit Kamoto. "Il est fortement gardé. Si tu lui échappes, tu ne pourras jamais quitter l’immeuble vivante."

"Je m’y suis préparé," dit Kamiko.

"Tu es sérieuse ?" demanda Kamoto.

"Si nous ne l’arrêtons pas maintenant, personne ne le fera," dit-elle. "Il est en train de faire la même chose à Kameru que ce qu’il a fait à mon père. Vas-tu nous montrer où le trouver, ou pas, Kamoto ?"

Le jeune Grue sembla indécis. Il connaissait Kamiko depuis qu’ils étaient jeunes. Il la considérait comme faisant partie de ses meilleurs amis. En fait, elle était l’une de ses seuls vrais amis. C’était de cette façon que les choses se passaient dans son clan, beaucoup de relations, mais peu d’amis. Il ne voulait pas l’envoyer mourir au combat contre Asahina Munashi. "Tu ne peux pas faire ça," dit-il dans une dernière tentative de l’en dissuader.

"Je le ferai, que tu m’aides ou non," répondit Kamiko, obstinée. "Si tu m’aides à le trouver, nous pouvons avoir une chance d’en sortir vivant. Si tu ne le fais pas, c’est comme si tu nous tuais toi-même, Kamoto. Vas-tu nous aider ?"

Kamoto tourna la tête, puis croisa à nouveau les yeux de sa cousine. Il acquiesça. "Très bien," dit Kamoto. "D’accord, Kamiko. Je vais t’aider à le trouver."


Kaibutsu lança un autre silex vers la baie. Il ricocha une demi-dizaine de fois sur la surface de l’eau, avant d’être englouti par la Baie du Soleil d’Or.

"Super," dit l’ogre avec un sourire.

Sekkou jeta un regard à Kaibutsu, mais ne dit rien. Ses longs cheveux étaient doucement soulevés par le vent. Il n’avait plus porté son habituel casque de motard depuis leur évasion de la Machine, bien que Kaibutsu le porte toujours pour lui. Il se trouvait sur le rebord du quai, maintenant, le soleil se reflétant sur sa visière argentée.

"Les rochers sont gentils," dit Kaibutsu.

"Si tu le dis, mon gros," répondit Sekkou. Il soupira.

Pendant quelques minutes, ils restèrent silencieux tous les deux. Kaibutsu était assis sur le rebord du quai, balançant sa jambe comme un grand enfant. Il regarda vers Sekkou quelques fois, mais ne dit rien. L’ogre savait que Sekkou ne voulait pas parler, et il le respectait. Il ne le comprenait pas, mais il le respectait. Il attendait, tout simplement. Lorsque son ami voudrait parler, il le ferait.

"Kaibutsu," dit Sekkou. "C’est fini."

Kaibutsu regarda par-dessus son épaule musclée. "Fini, Sekkou-sama ?" demanda-t-il.

"C’est fini," répéta Sekkou. "Inago Isek ne vient pas. Cet idiot est probablement mort."

"Mort ?" demanda Kaibutsu.

Sekkou acquiesça vivement, puis se retourna, une grimace sur le visage. "Ils sont tous morts, tous. Inago a servi le Clan de la Sauterelle à ses ennemis sur un plateau d’argent. Et pourquoi ? Parce que c’était juste une pièce comme les autres pour un jeu stupide. Un pion dans le jeu de destruction du Briseur d’Orage. Maudit soit le Jour des Tonnerres et maudit soit le Briseur d’Orage."

"Briseur d’Orage," dit Kaibutsu, ses petits yeux se rétrécissant. "Méchant Briseur d’Orage."

"C’est bref mais c’est très juste, comme toujours, mon ami," acquiesça Sekkou avec un sourire déformé. "Méchant Briseur d’Orage."

"Que fait-on maintenant, Sekkou-sama ?" demanda Kaibutsu, se retournant et posant un pied sur le quai. Il dévoila ses grands crocs, par nervosité. "Sans Sauterelles, sans Machine, où va-t-on maintenant ?"

"On peut aller n’importe où, Kaibutsu," dit Sekkou. "Tu es relativement méconnu, et personne n’a jamais vu mon visage. Avec ton masque et si tu fermes la bouche, tu peux te faire passer pour un humain. Je pourrais balancer ce casque dans la baie, et personne ne s’en apercevra jamais. Personne ne nous trouvera. Nous pouvons aller n’importe où dans Rokugan et tout recommencer. J’ai toujours de l’argent sur des comptes privés. Nous pourrions construire un nouveau Clan de la Sauterelle. Nous avons les connaissances. Nous avons les moyens. Nous avons le pouvoir."

"Nous partons ?" dit tristement Kaibutsu. "On quitte Otosan Uchi ?"

"En effet," répondit Sekkou. Il s’avança vers le casque fissuré. Son pied s’avança rapidement vers lui, puis s’arrêta.

"Mais alors, le Briseur d’Orage aura gagné," dit Sekkou, ses poings se resserrant. "Alors, Inago aura vraiment été vaincu, et tout ce pour quoi la Sauterelle a toujours combattu sera perdu. Inago savait que nous allions le tuer, Kaibutsu, et il comptait là-dessus. Il avait juste besoin d’assez de temps pour nous dire ce qu’il était devenu."

"Pourquoi ?" demanda Kaibutsu.

"La connaissance, Kaibutsu," répondit Sekkou. "La première leçon de la Sauterelle. Maintenant que nous savons que le Briseur d’Orage existe, et qu’il dépend de la technologie Maladie, nous pouvons l’arrêter."

"Connaître la Machine ?" dit Kaibutsu. L’ogre s’excita en se rappelant les mots des rassemblements Sauterelles.

"Oui, Kaibutsu," dit Sekkou. "Connaître le Briseur d’Orage. Haïr le Briseur d’Orage. Et tu sais ce qui vient après ça."

Sekkou se pencha, ramassa le casque sur le quai, et le reposa sur sa tête. Il se retourna et marcha en direction de la cité. Kaibutsu le suivit.


L’ordinateur de Doji Kamoto prit vie. Le jeune Grue pianotait des doigts sur la table, tout en attendant que la machine démarre. Kamiko et ses gardes Daidoji attendaient impatiemment. La machine était le dernier-cri des modèles Dojicorp, alors ils n’attendirent pas longtemps, mais toute attente dans leur situation actuelle n’était pas la bienvenue. Kamoto appuya sur quelques touches, faisant apparaître un plan schématisé de l’Immeuble Dojicorp.

"Le Centre d’Accueil Dojicorp est un programme que nous avons conçu il y a quelques années pour les cadres qui venaient nous rendre visite," dit Kamoto. "Il permet à quelqu’un qui vient juste d’arriver de taper le nom d’un employé particulier ou d’un résident de l’immeuble, et les systèmes de sécurité lancent une recherche sur cette personne, et indiquent au visiteur où elle peut être trouvée. Ça indique également à la personne identifiée qu’elle a un visiteur. Si je peux neutraliser cette dernière fonction, on pourrait l’utiliser pour trouver où Munashi se trouve maintenant, et il ne serait pas prévenu."

"Pousse-toi de là," dit Kamiko, en faisant un signe de tête en direction de la chaise de Kamoto.

"Kamiko, je suis un programmeur compétent," dit-il. "Je peux le faire aussi bien que toi."

Elle souleva un sourcil. "Tu plaisantes, j’espère ?" demanda-t-elle.

"Très bien, puisque c’est ainsi," grommela Kamoto, tout en se levant de sa chaise et en se reculant.

Kamiko s’assit rapidement, ses doigts tapotant déjà sur le clavier avant qu’elle ne soit correctement installée devant la machine. Le schéma se tordit puis disparut, l’écran se remplit de codes. Les yeux de Kamiko se posaient ici et là, à travers le code, cherchant, modifiant, verrouillant, faisant les modifications nécessaires pour plier la machine à sa volonté.

"J’ai entendu dire que les R&D travaillaient sur une sorte de réalité virtuelle pour les programmeurs," dit Kamoto. "Tu imagines pouvoir entrer dans la machine et faire ça par toi-même ? En train de voler dans le cyberespace ? Ce serait cool, hein ?"

"C’est sûr," dit Kamiko. "Lorsqu’une bande de crétins s’amuseront avec ces enfantillages, je serai toujours la meilleure parce que je comprends le code. Un ordinateur est un ordinateur, Kamoto. Ce n’est pas un paysage, ni un jeu vidéo, et encore moins le monde réel. Essayer d’en faire une de ces choses, c’est non seulement une insulte pour notre propre compétence, mais aussi pour les capacités de la machine. Si tu veux apprendre à faire quelque chose, apprends à le faire, mais ne trouve pas un moyen détourné d’arriver au même résultat, ou sinon tu seras toujours plus faible qu’une personne débrouillarde."

Kamoto resta silencieux un moment. "Je suppose que tu as raison," dit-il découragé. "Je pensais pourtant que c’était une bonne idée."

"Peut-être pour un film ou un truc du genre," sourit Kamiko. "Ah, voici." Elle désigna l’écran, mais son expression changea soudain. "Merde."

"Qu’est-ce qu’il y a ?" demanda Kamoto.

"Il est dans les Jardins Fantastiques," répondit Daidoji Yoshio avec un soupir. "Cet endroit est bourré de pièges et de maho."

"De maho ?" demanda Kamoto, surpris. "Je savais qu’il cachait des armes là-bas, mais pensez-vous vraiment qu’il y pratique la maho ? C’est un lieu sacré !"

"Rien n’est sacré pour Asahina Munashi," répondit Kamiko. "Quelqu’un de confiance a tenté de s’introduire récemment dans les Jardins, et il a eu de la chance de s’en sortir vivant. Il y avait des zombies, des oni, des pièges et les Fortunes seules savent quoi d’autre. On ne peut pas le combattre là-bas."

"Ça pourrait être ennuyeux," dit Kamoto. "Il quitte rarement les Jardins. Il pourrait très bien rester là pendant des jours."

"Hmm," répondit-elle. Elle tapota sur quelques touches pendant un moment. Une liste de noms apparut sur l’écran.

"Qu’est-ce que c’est ?" demanda Chiyo, se penchant par-dessus l’épaule de Kamiko et essayant d’assimiler une partie des tours de pirate qu’elle utilisait sur le système de Dojicorp.

"Une liste de gens qui ont utilisé le Centre d’Accueil pour localiser Munashi, ces quelques derniers mois," répondit-elle. Elle soupira. "Il semble que le seul qui ait cherché après lui était mon père, la plupart du temps. Personne… attendez. Nous y sommes. Voila comment nous allons le faire sortir de ses Jardins." Elle tapota rapidement sur les touches. Plusieurs différents écrans d’informations défilèrent alors que Kamiko cherchait ce dont elle avait besoin, accédant à des fichiers vidéo de la sécurité, à des enregistrements audio, et aux systèmes de sécurité eux-mêmes.

"Que fais-tu ?" demanda Kamoto. Il observait les caractères devant son visage, stupéfait par la rapidité et les connaissances techniques de sa cousine.

Kamiko sourit. "J’ai juste dit à Munashi qu’il avait un visiteur," dit-elle. "Venez, il est temps de préparer une embuscade." Elle se leva, coupant l’ordinateur d’un geste de la souris.

"Kamiko, attends," dit Kamoto, en attrapant le bras de sa cousine d’une main. "Ça ne changera pas pour autant la loyauté des gardes envers Munashi. Si tu le tues, comment comptes-tu t’échapper ?"

"L’évasion n’a jamais été une partie nécessaire de l’équation," dit sérieusement Kamiko. "Je suis toujours une criminelle et une traitresse, Kamoto. J’ai tué la Championne de Jade, tu te souviens ? Nous ferons notre possible pour nous échapper, mais ce n’est pas notre objectif premier."

"Mais qui guidera la Grue lorsque Munashi ne sera plus là ?" demanda Kamoto.

"Le parent le plus proche de Meda," dit Kamiko avec un petit sourire.

Kamoto sursauta. "Mais, c’est—"

"Guide la Grue avec honneur," dit Kamiko, en se penchant en avant et en déposant un baiser sur le front de son cousin. "Et prie pour moi."

Kamiko et les Daidoji se retournèrent et quittèrent discrètement l’appartement de Kamoto, laissant le jeune Grue assis, étourdi, à côté de son ordinateur.

Champion de la Grue ?

Lui ?

Il sentit qu’un autre mal de tête arrivait.


Munashi plissa le front, secouant la tête d’irritation. "Apparemment, la légendaire résistance à la douleur d’Osano-wo ne s’est pas diluée le long des générations, Seigneur Yoritomo."

Kameru releva les yeux et tenta de sourire, bien que son visage palpitait toujours de douleur à cause du masque de porcelaine. "Je suis désolé, Munashi," dit-il. "Vouliez-vous quelque chose ?"

La porte de la salle d’opération s’ouvrit et un technicien de Munashi entra, regardant son maître avec curiosité.

"Suro, tu ne vois pas que je suis occupé ?" grogna Munashi. "Va aiguiser mes scalpels ou fais n’importe quoi."

"Munashi-sama," dit calmement le technicien. "C’est plutôt urgent."

Munashi soupira et se tourna vers Kameru. "Etre un vilain représente un tel travail," s’excusa-t-il auprès de l’Empereur entravé. "Veuillez me pardonner, Seigneur Yoritomo, je reviens à vous dans quelques instants." Le tsukai se releva, sourit, et éteint les lumières.

Munashi suivit Suro dans le couloir, refermant la lourde porte derrière lui pour que son prisonnier ne puisse pas entendre. Il se tourna, bras repliés dans les manches de sa robe, attendant calmement les nouvelles de Suro.

"Munashi-sama," dit doucement Suro. "La Princesse Ryosei a tenté de vous contacter par radio."

"Et vous n’avez pas répondu, comme je vous l’avais demandé," répondit Munashi.

"Bien sûr," répondit Suro. "Mais nos espions proches du Palais ont signalé qu’elle était en route vers Dojicorp."

"Dojicorp ?" demanda Munashi, les yeux s’écarquillant.

"Koan lui a dit que vous aviez emmené son frère pour le mettre en sécurité," dit Suro.

"Koan, espèce de crétin," soupira Munashi. "Bon, très bien, nous allons faire de notre mieux. Lorsqu’elle arrivera, essaie de la retenir aussi longtemps que possible."

"Cela pourrait être difficile, Munashi-sama," répondit Suro, une touche de nervosité dans la voix.

Munashi plissa le front encore plus. Suro était le genre de personne calme et insensible, pas le genre à dévoiler une telle émotion. "Qu’est-ce qui ne va pas, Suro ?" demanda-t-il.

"Ryosei ne vient pas seule, mais à la tête d’une armée," répondit le technicien. "La Garde Impériale, les Shinjo et les Vierges de Bataille l’accompagnent."

Munashi gloussa. "Impressionnant," dit-il. "J’ai toujours su que cette trainée en avait plus dans le pantalon que son frère. Peu importe, le temps qu’elle arrive, tout sera terminé."

"L’Empereur est brisé ?" demanda Suro.

Munashi hocha la tête. "Pas encore," répondit-il. "Il doit encore passer l’étape finale. Je l’ai suffisamment affaibli pour ça, toutefois. Tout ce dont j’ai besoin, c’est d’un levier approprié, et je pourrai abattre le dernier obstacle, ce stupide code d’honneur auquel il s’accroche. Combien de temps avons-nous, Suro ?"

"La route présente quelques passages difficiles, depuis les émeutes Sauterelle," dit Suro. "Nous avons probablement quarante minutes au mieux."

"Par Fu Leng, j’adore travailler avec un ultimatum," dit Munashi avec un petit mouvement de tête. "Je pense que la créativité est enrichie par la nécessité, tu ne crois pas ? Bon, tiens-moi au courant, Suro."

Le technicien s’inclina et s’en alla rapidement à travers les couloirs du laboratoire de Munashi. Munashi attendit quelques instants, seul dans le couloir, réfléchissant silencieusement sur ses choix, laissant l’Empereur un peu plus longtemps dans les ténèbres avant qu’il ne revienne. Lorsqu’il ouvrit la porte, il réprima une grimace. L’Empereur observait la porte avec un regard calme et concentré. Munashi avait travaillé de sorte de ne laisser aucune trace physique de sa torture, mais la clarté et la détermination sur le visage de son prisonnier prouvait qu’il n’avait pas beaucoup progressé sur le plan mental.

"Votre sœur arrive," dit Munashi en refermant la porte. "Il semble qu’elle est très inquiète pour vous."

"Ryosei ?" dit Kameru.

Munashi acquiesça. "Vous savez, bien sûr, qu’avec un simple sort, je pourrais invoquer suffisamment de kansen via votre masque pour que vous soyez écrasé. Votre volonté ne sera bientôt plus la vôtre. Vous serez une créature de Jigoku, pour toujours."

"Qu’il en soit ainsi," dit Kameru. "J’en ai assez de vos bavardages, espèce de fils de pute. Si vous avez réellement le pouvoir de me détruire, arrêtez de parler et faites-le. Je vous promets que si je sors d’ici, je n’hésiterai pas une seconde avant de vous tuer, vieillard."

Munashi éclata de rire. "Je ne doute pas de votre sincérité, mais je ne suis pas aussi facile à tuer que vous pourriez le croire. Beaucoup d’hommes ont déjà essayé." Il s’assit et leva les yeux au plafond, un sourire amusé apparaissant sur son visage. Peut-être voulez-vous entendre ce vieux poème Amijdal ? Je l’ai modifié un peu…

"Munashi-sama, Munashi-sama, comment ton jardin grandit-il ?

Avec le sang des braves et des fous,

Mes ennemis ne récolteront que ce qu’ils sèment." [1]

"C’est joli, n’est-ce pas ?" dit-il, en regardant à nouveau vers Kameru. "La rime est un peu forcée, mais je l’aime bien. Oh, mon secret a été découvert plusieurs fois, ces dix dernières années. C’est très difficile de commettre autant de meurtres et de faire couler autant de sang. Toutefois, tous mes ennemis viennent aux Jardins tôt ou tard, et ils y restent. C’est là où vous êtes maintenant, mon ami. Lorsque votre sœur viendra vous voir, dois-je invoquer les morts-vivants pour la déchiqueter membre par membre ? Dois-je invoquer les mousses mutantes du coin est pour envahir ses poumons de spores toxiques ? Ou peut-être devrais-je simplement invoquer une cage de bambou pour l’enfermer sur place. Le bambou grandit vite, vous savez, même sans assistance magique. Imaginez le jeune et joli corps de votre sœur, lentement déchiré par les pousses de bois lui traversant le corps, en quelques heures. Horrible, non ?"

Les yeux de l’Empereur se fermèrent à moitié. "Vous mentez," dit-il. "Vous avez peur d’elle. Je peux le voir dans vos yeux."

Munashi soupira. "Imaginez ce que vous voulez," dit-il. "Nous verrons ce qu’il se passera." Il se releva, se retourna, et quitta la chambre à nouveau, coupant les lumières et laissant l’Empereur de Rokugan dans les ténèbres totales, tandis que la lourde porte se refermait en claquant.

Munashi jura dans sa barbe. Il pouvait sentir que l’esprit et le corps de Kameru était lentement pervertis par le pouvoir du masque, mais ce n’était pas assez. Sa force de volonté était toujours intacte, et ça, malheureusement, c’était justement la partie dont il avait besoin. Oh, le Briseur d’Orage sera bien servi, une fois qu’il aura succombé au masque et à l’épée, mais les propres plans de Munashi nécessitaient quelque chose de plus, et le Seigneur Yoritomo ne semblait pas vouloir céder. Il lui restait peu de temps.

Merde. Apparemment, il allait devoir y retourner, utiliser sa maho sur le Masque de Porcelaine, et en finir avec lui. Quel gâchis. Il aurait pourtant été parfait.

"Asahina Munashi," dit une voix claire venant d’un petit haut-parleur dans le mur.

Munashi se retourna, curieux. C’était le Centre d’Accueil de Dojicorp, la voix de femme électronique et toujours amicale qui ennuyait les habitants de Dojicorp à base régulière. "Parle," ordonna-t-il à la machine.

"Vous avez un visiteur," répondit la machine. "Heichi Tetsugi vous attend à l’accueil, au sujet d’une urgence."

"Tetsugi ?" dit Munashi. "Encore ?"

Quelque chose n’allait pas. Il s’approcha de l’écran à côté du haut-parleur, et déposa sa main sur le senseur. "Montre-moi," dit-il.

L’écran s’alluma, montrant une image du magistrat Sanglier se tenant à l’accueil, l’air quelque peu irrité. C’était donc vrai. Munashi hocha la tête. Ça n’allait pas. Quelque chose clochait. Le Sanglier ne serait sûrement pas revenu le narguer si tôt, et il n’aurait sûrement pas imaginé que Munashi serait assez fou que pour le recevoir selon ses propres conditions, hors des Jardins. Il y avait quelque chose de trop.

"Trop astucieux," marmonna-t-il pour lui-même, en scrutant l’image sur l’écran. "Trop parfaite." L’image pouvait être celle d’une des précédentes visites de Tetsugi, tirée des fichiers de sécurité, mais les ordinateurs centraux de Dojicorp étaient les meilleurs de tout l’Empire. Personne ne pouvait modifier leur fonctionnement sans avoir l’autorisation adéquate, et les techniciens de Munashi étaient les seuls à avoir de tels privilèges, actuellement. L’idée même que quelqu’un puisse s’introduire dans les systèmes et-

Munashi se figea en pleine réflexion.

Bien sûr.

C’est elle.

Maintenant, il l’avait, son levier.

Il quitta précipitamment son laboratoire secret et revint dans les Jardins, un large sourire étalé sur son vieux visage. Un homme en t-shirt bleu était assis à une table proche, fixant les brûlures sur son bras gauche, d’un air inexpressif.

"Eien ?" appela gentiment Munashi.

Le revenant leva les yeux automatiquement. "Comment puis-je vous servir, Munashi-sama ?" demanda-t-il.

"Il y a quelqu’un dans l’immeuble," dit-il. "Quelqu’un qui me cherche. Je veux que tu trouves cette personne. Je veux que tu me l’amènes vivante."

"Oui, Munashi-sama," répondit Eien, se relevant immédiatement. "Qui dois-je chercher ?"

"Doji Kamiko," répondit Munashi. "Si des gens combattent à ses côtés, tue-les, mais j’ai besoin d’elle vivante. Vite, Eien. Il n’y a pas de temps à perdre."

Eien hésita pendant un instant très bref. "Oui, Munashi-sama," dit-il, et il courut hors des jardins pour récupérer ses armes.

Munashi s’assit à la table, tapotant des doigts tout en fredonnant un air doucement. Et pour réfléchir. Il avait pourtant été près d’abandonner sa part du Jour des Tonnerres. Il est amusant de constater à quel point les choses s’arrangent d’elles-mêmes quand on reste concentré sur son but. C’est sûr, les Fortunes devaient veiller sur lui.

Ou du moins, elles le feraient bientôt, puisque Munashi pensait toujours qu’elles n’avaient aucune emprise sur lui.


Le Labyrinthe Bayushi était calme. Au plus profond des cavernes du Quartier Scorpion, le parc d’attraction n’avait pas été atteint par les émeutes du Clan de la Sauterelle. Hors de portée des bombes Maladie et s’alimentant par des générateurs auxiliaires, le domaine de Bayushi Oroki avait à peine remarqué le chaos que le reste de la cité avait connu. Oroki s’enfonça dans sa chaise, soupirant de fatigue. Les Migi-Hidari se trouvaient sur une table proche, le métal noir et froid luisant dans la faible lumière dans la pièce. Sa tête palpitait lorsqu’il posait le regard sur eux. Son cœur devint froid et ses muscles s’embrasèrent. Il détourna vivement le regard vers les nombreux écrans de télévision qui recouvraient les murs. Plusieurs chaînes de télévision relataient des rapports de la destruction à l’échelle de la cité, à l’exception notable de KTSU.

Bayushi Zou entra dans la pièce et ferma la porte, silencieux en attendant que son maître le remarque.

"Au rapport," dit Oroki, sans se tourner vers le garde du corps.

"La Machine de Guerre est en parfait état," répondit-il. "Le combat contre l’Oracle du Feu ne l’a pas endommagée."

Oroki acquiesça. "Bien, c’est positif, je suppose."

Zou acquiesça, restant là où il se trouvait et attendant que son maître lui ordonne de partir. Après quelques années au service d’Oroki, il avait appris à deviner les humeurs de son maître. Pour l’instant, Oroki avait envie de parler. Il ne voulait pas converser, ni n’avait envie d’entendre ce que Zou avait à dire. Il voulait juste parler, laisser les choses sortir de lui, et il voulait que quelqu’un reste là près de lui, et l’écoute. Alors Zou attendait.

"C’est étrange, tu ne penses pas ?" demanda Oroki.

Zou attendit simplement.

"Il est étrange que seul l’un des Oracles attaque, alors que le Briseur d’Orage s’efforce d’obtenir le pouvoir dans la cité, au-dessus de nous."

"Le Briseur d’Orage ?" demanda Zou.

"Oui," répondit Oroki. "Tsuruchi Kyo a fait mention de lui quelques instants avant de se transformer en oni et d’essayer de me tuer. Apparemment, il essaie de détruire les Sept Tonnerres. Il doit avoir une sacrée dose de pouvoir surnaturel, s’il est capable d’invoquer cette chose qui rodait dans le labyrinthe et de posséder le Guêpe."

Les yeux de Zou se refermèrent à moitié derrière son masque. "Ce Briseur d’Orage est le responsable de mes blessures ?" demanda-t-il.

Oroki acquiesça. "Selon le Guêpe, en tout cas, si tu penses qu’il disait la vérité. Mais ce maniaque d’Inago a également parlé de lui, lorsqu’il a piraté les ondes de la cité. Soit ce Briseur d’Orage dispose d’une énorme quantité de pouvoir, ou alors d’une incroyable capacité d’attirer vers lui tous les déments. J’imagine que c’est le premier cas, puisque le second n’a aucun effet sur moi."

"Et vous pensez que le Briseur d’Orage a un lien avec les Oracles ?" demanda Zou.

"Je le crains," répondit Oroki. "Mais deux forces liées à Jigoku, ce que doit être le Briseur d’Orage s’il est capable de commander à un oni, peuvent difficilement occuper la cité et être inconscientes l’une de l’autre. Tout spécialement les Oracles Noirs. C’est leur devoir d’être au courant de ce genre de choses. Si un tsukai luttait contre le Jour des Tonnerres et possédait le Capitaine de la Garde dans son organisation, ils seraient certainement conscients de ça."

Zou acquiesça et attendit silencieusement.

"Et c’est ça qui me dérange," conclut Oroki après quelques instants. Il sortit un petit sac en cuir de la poche de sa veste et l’observa calmement. "L’Eclat de l’Œil de l’Oni, l’artefact que nous protégeons des Oracles. Il peut donner à son porteur une connaissance sans limite s’il sait comment s’en servir, et pour un Oracle Noir, ça se traduit par un pouvoir sans limite. Pourquoi, alors que la cité était plongée dans le chaos, les Oracles ne sont-ils pas venus pour prendre l’Œil et en finir avec ça ? Pourquoi ?"

Zou attendit simplement. Il n’était pas sensé répondre à cette question, seulement attendre qu’Oroki y arrive de lui-même.

"Je vois trois possibilités," dit Oroki, en rangeant le sac dans sa veste. Jusqu’à présent, pour des raisons que lui seul connait, il avait résisté à toutes les tentations d’utiliser, voir même de regarder l’Eclat de l’Œil. "Premièrement, que les Oracles ont tous été tués et qu’ils ne sont donc plus une menace. Je dois hélas écarter cette heureuse idée. S’ils étaient morts, je ne pourrais pas me permettre de présumer ce genre de chose tant que je n’ai pas une preuve solide. Trop de risques pour la protection de l’Œil." Il médita à nouveau calmement.

Zou attendait.

"Ensuite, il y a toujours la possibilité qu’ils ne peuvent pas me retrouver," dit Oroki. "Mais en raison de la connaissance que les kolat ont rassemblés sur les Oracles, c’est très probablement impossible. Pour leur faire perdre la piste, il faudrait tuer tous les Oracles actuels et sceller le sac pour de bon avec une magie bien plus puissante." Oroki observa calmement les écrans pendant un instant. Ses yeux semblaient hésitants, comme s’il allait dire à contrecœur sa troisième supposition.

Zou attendait.

"Enfin," dit-il. "Il y a la possibilité que l’Œil ne soit tout simplement pas assez important pour eux, et que la mission du Briseur d’Orage soit tellement importante qu’elle influence leurs actions." Il leva la main et retira son masque, se tournant vers Zou avec un visage blafard et fatigué. "Tu réalises ce que ça signifie, Zou ?"

Zou hocha la tête.

"Ça signifie que les Oracles ont un but plus grand que l’Œil," répondit Oroki, "quelque chose qui intéresse plus leurs actions que le pouvoir absolu. C’est inconcevable. Qu’est-ce qui pourrait requérir leur attention ?"

Zou haussa les épaules. "Est-ce important ?" demanda-t-il. "Nous pourrions tirer profit de leur erreur. Préparer autant de pièges et de contre-mesures que nous le pouvons, tant qu’ils sont distraits."

"Une suggestion logique," dit Oroki. "Toutefois, ce n’est pas le lieu idéal pour attendre. Avec l’information que nous avons, cette absence d’une attaque de la part des autres Oracles Noirs ne signifie qu’une seule autre possibilité. Tu sais ce que c’est ?"

Zou hocha la tête.

"Le Jour des Tonnerres," dit Oroki. "Il arrive, et il est proche."

Zou tiqua. "Vous n’êtes pas sérieux ?" demanda-t-il. "C’est juste une légende, Oroki-sama. Toutes ces prophéties et ces prédictions de fin de millénaire, ça ne représente rien. C’est un mythe, n’est-ce pas ?"

Oroki hocha la tête. "Zou, mon ami. Ne me dis pas que tu vis dans un monde où l’ont trouve les prophètes comme Saigo, les magiciens comme Isawa, et les monstres comme Akeru, et que tu ne crois pas qu’il y a un pouvoir bien plus grand, quelque part ?" Il gloussa. "Dans un monde comme Rokugan, les hommes de raison comme toi et moi ne peuvent rien faire d’autre que de croire en la magie."

Zou acquiesça. "Dis comme ça, je vous l’accorde. Vous pensez vraiment qu’un Jour des Tonnerres approche ?"

Oroki se tourna vers les écrans. "Oui," dit-il. "Sinon, pourquoi le Briseur d’Orage voudrait-il tuer les Sept Tonnerres ? Pourquoi les Oracles auraient-ils des tâches plus importantes que de tenter de s’approprier l’Œil de l’Oni ? Ils travaillent tous pour un but bien plus important, Zou. Ils travaillent pour l’Armageddon."

Zou s’éclaircit la gorge nerveusement. C’était sensé, trop même. "Le Jour des Tonnerres ?" dit-il. "Que faisons-nous ? Qu’est-ce que ceci a comme rapport avec nous ?"

Oroki reprit son masque, le tenant entre ses doigts et fixant ses yeux vides. "Tout a un rapport avec nous, Zou," répondit-il. "C’est mon monde. Je l’ai construit à partir de rien. Je préfèrerais donner la dernière goutte de mon sang à Jigoku plutôt que de laisser détruire ce que j’ai construit. Nous devons quitter le Labyrinthe, Zou, trouver ce Briseur d’Orage, et le tuer."

"Savons-nous qui c’est ?" demanda Zou.

"Non," dit Oroki. "Mais j’imagine que le mystère ne sera pas difficile à élucider. Un homme se définit par ses ennemis. En observant ses victimes, nous devrions découvrir tout de suite son identité." Oroki se releva, plaçant son masque sur son visage. Il prit dans ses mains les deux pistolets noirs, les observant avec une expression peinée pendant quelques instants, avant de les glisser dans les holsters dans sa veste.

"Alors où allons-nous ?" demanda Zou. "Qui devons-nous trouver ?"

Oroki sourit derrière son masque. "Kitsuki Hatsu, bien sûr. Le Tonnerre."

"Kitsuki Hatsu est mort," répondit Zou. Il observa l’expression confiante de son maître pendant quelques instants, puis se mit à douter de lui. "Non ? Vous aviez dit qu’il était mort."

"Je pensais qu’il l’était," dit Oroki. "Disons simplement que j’ai fait quelques recherches avec le temps. Des recherches sur des choses comme les anciens Dragons et les pouvoirs de leurs tatouages mystiques."

"Ils peuvent ressusciter les morts ?" demanda Zou.

"Les morts récents, oui," répondit Oroki. "Ça, et bien d’autres choses. Oh, j’ai appris énormément au sujet du soi-disant disparu Clan du Dragon. Et mon père a bien rit de ma bibliothèque. Maintenant, viens, Zou. Nous avons un Dragon mort à trouver, et tel que je connais Kitsuki Hatsu, il ne va pas nous rendre la tâche facile."

Oroki quitta la pièce, et Zou le suivit.


"J’ai juste besoin d’une autre chose de votre part, Seigneur Yoritomo," dit Munashi, en entrant dans la salle d’examen avec son habituel sourire suffisant.

"Allez au Jigoku," grogna Kameru. Sa voix était déformée et métallique, elle n’était plus vraiment la sienne.

"Oh, mais j’y suis déjà allé," dit Munashi. Il leva la main et écarta le morceau de coton qui recouvrait son œil gauche. L’œil en dessous de lui était déformé et énorme, dégoulinant de pus jaunâtre et de sang. La pupille était totalement noire, sans iris. Il semblait animé de pulsations, grossissant puis rétrécissant selon les battements de cœur de Munashi. L’estomac de Kameru se révulsa.

"Qu’est-ce qui ne va pas, Kameru ?" demanda Munashi d’un ton moqueur. "Si je peux vous appeler par votre nom d’enfant, bien sûr. Je présume que je peux me permettre un tel luxe, vu que nous nous connaissons bien tous les deux. Etes-vous dégouté par ma difformité ? Par le symbole de mon héritage ? Vous ne devriez pas. Nous sommes frères, maintenant, liés par le sang de Fu Leng, le plus puissant de tous les kamis. Cessez cette lutte sans espoir. Acceptez votre nature. Vous pourriez être l’Empereur le plus puissant qui ait jamais vécu, le sang des huit kamis parcourant vos veines ! Si seulement vous arrêtiez de lutter contre ce que vous êtes."

"Et vous croyez que c’est naturel ?" dit Kameru en riant. "M’asservir à la volonté d’une épée maudite et du masque d’un démon ?"

Munashi soupira. "Ne les considérez pas comme des entraves," dit le vieux prêtre. "Prenez-les plutôt pour des guides. Ils vous rendent plus fort. Ils vous libèrent. Ils vous aident à voir le monde tel qu’il est réellement. Maintenant, aidez-moi, Seigneur Yoritomo."

"Vous aider ?" Kameru leva les yeux avec un regard féroce. "Qu’est-ce que vous attendez de moi, bâtard ? Après tout ce que vous m’avez fait…"

"Je veux que vous me donniez votre nom," dit Munashi. "De votre propre volonté. Bien sûr, si vous ne le faites pas, je vais devoir vous torturer à nouveau."

"Crevez," dit Kameru, hochant à nouveau la tête.

Munashi soupira encore. "Je pensais que vous pourriez accepter, et tristement, vous semblez être plutôt résistant à la torture. Je suppose que je vais devoir recourir à des mesures plus drastiques." Munashi sortit un petit téléphone cellulaire de sa robe et le porta à sa bouche. "Eien, viens ici."

La porte de la salle s’ouvrit et un grand homme en armure de plastacier des soldats Daidoji entra dans la pièce. Ses yeux bleus étaient morts, et son visage était couvert de sang. Une femme était inconsciente dans ses bras, l’armure couverte de sang.

"Par le Fils des Orages," souffla Kameru, ses yeux s’écarquillant.

Cette femme était Doji Kamiko

"Est-ce qu’elle vit toujours ?" demanda Kameru.

"Oui," dit Munashi. "Ce n’est pas son sang, mais celui des fous qui se dressaient avec elle, espérant s’infiltrer dans ma forteresse sans être découverts, et me tuer. Une fille courageuse. Une personne comme elle, on n’en voit qu’une par millénaire, n’est-ce pas ?"

"Laissez-la partir," rugit Kameru.

Munashi éclata de rire. "Je ne crois pas, non," répondit-il. Munashi prit un grand scalpel sur la table à côté de Kameru, le fixant avec son œil déformé.

Munashi sourit. "Vous pensez vraiment un seul instant que je ne vais pas le faire ?" demanda-t-il.

"Vous allez la tuer, plutôt," répondit l’Empereur.

"Pas nécessairement," Munashi haussa les épaules. "Avec la mort de son père et tous ses partisans éliminés, elle ne représente plus un danger pour moi. J’ai beaucoup de prisons dans le Jardin, toutes bien cachées et protégées. Elle pourrait avoir une vie très longue, dans l’une de celles-ci, si mes techniciens s’en occupent bien. Je suis un homme de parole, Seigneur Yoritomo. Accédez à mes demandes, et je m’arrangerai pour qu’elle reste vivante."

Le regard de Kameru passa de Kamiko à Munashi. Sa tête bourdonnait du pouvoir du Masque et de l’épée de sang. Il ne pouvait plus penser clairement.

"Ou, je la tue maintenant," dit Munashi. "Quelle est votre réponse, Seigneur Yoritomo ? Allez-vous me donner votre nom pour sauver sa vie ?" Munashi approcha le scalpel de Kamiko, posant le bout de la lame sur la gorge de la jeune fille.

"Kamiko," gémit Kameru.

"C’est votre dernière chance, Kameru," siffla Munashi. "C’est votre dernière chance pour ne pas commencer notre relation sur une note de méfiance. Ne soyez pas mon ennemi, mon garçon. Donnez-moi votre nom."

"Donnez-moi votre nom."


Jack se hissa sur le sable du bout des doigts. Le jeune moine haletait pour retrouver son souffle, recrachant l’eau sale de la baie en toussant. Karasu se posa sur le sable, tout près. Les yeux de l’oiseau se posaient partout, à la recherche de tout signe de danger. Confiant dans la protection de son ami, Jack s’allongea sur le sable un moment, pour récupérer son souffle.

Sa mère avait raison. Jigoku reconnaissait Shinsei, et le haïssait. Jack était Shinsei, maintenant, et toutes les forces de l’enfer s’étaient coordonnées pour le détruire. Cette piste de ténèbres qu’il avait suivi jusqu’à Otosan Uchi n’était pas un accident, pas une erreur. Il n’y avait aucune chance pour qu’il puisse empêcher le Jour des Tonnerres d’avoir lieu.

C’était un leurre. Un leurre pour un jeune Shinsei, trop immature et inexpérimenté pour savoir comment remplir correctement son rôle. Quel fou il avait été ! C’était un piège, et il était directement tombé dedans.

Assez de repos, et assez de réprimandes. La nage avait été longue et épuisante. Il ne savait pas comment il avait survécu ; il était gelé jusqu’aux os. Il était peu probable qu’il soit arrivé sur la plage avant que le bateau de Yotogi n’y arrive. Il devait être prudent. Il devait fuir dans la cité aussi vite que possible.

Jack observa autour de lui. La cité ne lui était pas familière, mais ca ne ressemblait pas à la baie. Les immeubles autour de lui étaient couverts des ombres des autoroutes, au-dessus d’eux. C’était un endroit très sombre et isolé. Il pouvait sentir que quelque chose s’était produit ici, il y a longtemps. Les esprits avaient peur de cet endroit.

Jack se donna du courage et s’avança vers les immeubles sombres. Il voyait quelques personnes ici et là, et celles-ci se réfugiaient rapidement dans les allées, ou se penchaient à des portes ouvertes. Le quartier entier semblait drainé de toute vie, vidé de tout espoir. Karasu se posa sur l’épaule de Jack, se collant au visage du jeune moine.

Un gémissement grave semblait secouer les rues, le bruit de véhicules roulant sur les routes au-dessus d’eux. Les immeubles semblaient gris et délavés, privés éternellement de lumière. Jack pressa le pas. Il n’aimait pas cet endroit.

"Tu n’aimes pas ton foyer, Hoshi Jack ?" dit une voix.

Apeuré, Jack regarda autour de lui et se mit en position de combat. Karasu poussa un cri aigu. "Qui êtes-vous ?" cria-t-il. "Montrez-vous !"

"Bien sûr," répondit-on. Le centre de la rue sembla s’enfler, et le couvercle d’une plaque d’égouts fut projetée et roula dans une allée. Des nuages noirs surgirent des ténèbres et envahirent les rues, révélant une grande silhouette serpentine. La créature se hissa jusqu’à la surface, déchirant sans effort le béton pour se faire un passage. Des tentacules avec des têtes de cobra montaient et descendaient tout autour de lui, et sa peau était couverte de plaques noires et de nombreuses cicatrices blanches. Quelques personnes qui se trouvaient toujours dans les rues hurlèrent et partirent en courant lorsqu’elles virent la bête, mais celle-ci ne leur prêtait aucune attention, et ses yeux étaient hypnotiquement fixés sur Hoshi Jack. Jack sentit que toute force était drainée dans ses jambes. Il ne pouvait plus bouger, plus courir, plus parler.

"Cet endroit est très proche de Jigoku," dit la créature. "Un grand temple se tenait jadis où nous sommes. Au début, c’était le Cimetière Impériale, mais plus tard, il fut renommé le Temple du Sang, puis fut détruit. C’est ici qu’Iuchiban et ses Adeptes du Sang animèrent les morts à Otosan Uchi, pour tenter une attaque brutale contre les vivants. Depuis qu’Iuchiban a été vaincu, le lien avec les sombres royaumes est tombé en sommeil. J’ai beaucoup travaillé pour retrouver le plein potentiel de ce quartier. Je suis le Kashrak, principal tsukai du dernier Seigneur Oni Akuma. C’est un plaisir de vous rencontrer, Shinsei." La créature s’inclina.

Jack se sentit captivé par la voix de la créature. Un cri soudain l’arracha à cette captivité, et il reprit le contrôle de lui-même. Au moment instant, Karasu bondit dans les airs, et vola directement en direction du monstre reptilien. La créature fit un vague geste d’une main, et une sphère de ténèbres engloba le corbeau à mi-chemin. Le dernier cri de Karasu fut étouffé. La sphère se replia sur elle-même, puis disparut. Karasu n’était plus.

"Qu’avez-vous fait ?" demanda Jack, en faisant un pas en arrière. "Qu’avez-vous fait à Karasu ?"

"Ah, pauvre Shinsei," répondit le Kashrak. "Toujours cette même adversité. Vous ne réalisez pas le don que j’espère vous faire. Jigoku est un endroit merveilleux, plein de magie étrange et d’idées nouvelles. Il a fait de moi une autre personne. Ça a transformé Fu Leng en dieu. Maintenant, voyons ce qu’il pourrait faire de vous."

Jack se retourna pour courir, mais il était trop tard. Kashrak invoqua sa maho à nouveau, puisant dans ses propres pouvoirs et dans ceux qui gisaient à l’intérieur des pierres du temple déchu d’Iuchiban.

En un instant, un bloc entier de la cité fut englouti par Jigoku. Des oni, des gobelins, et de sombres créatures de toutes sortes se répandirent dans la cité, tuant tout sur leur passage et ne laissant que carnage et destruction dans leur sillage. Le Clan du Crabe, heureusement, arriva sur les lieux de la scène en un temps record, combattant contre les créatures maléfiques, les forçant à se retrancher dans un petit quartier, et condamnant cette zone. Le Crabe ne sut jamais qui ou quoi avait été la source de cette émeute.

Il n’y eut jamais aucun signe de l’existence d’un jeune moine nommé Hoshi Jack, ni aucune raison de se mettre à sa recherche.


"Je suis venu pour trouver mon frère," cria Ryosei au visage d’un garde Grue. "Je ne partirai pas sans lui. Dites à Asahina Munashi qu’il a exactement dix secondes avant que les Mantes, les Guêpes, les Phénix, les Licornes et les Lions n’entrent dans Dojicorp pour chercher l’Empereur, avec ou sans la permission du Seigneur Asahina !"

Le soldat Grue avala difficilement sa salive en regardant la longue ligne de Gardes Impériaux, de shugenja Isawa, de bushi Matsu, de magistrats Shinjo et de Vierges de Bataille Otaku qui entouraient l’immeuble Dojicorp. Il reprit sa radio portable pour faire un nouvel essai. "Allo, Contrôle, c’est la Base. La Princesse Impériale est ici dehors, et elle insiste absolument pour que nous la laissions entrer. Avez-vous déjà une réponse de Munashi-sama ?"

"Aucune réponse, Base," lui répondit-on. "Tenez votre position."

Le Grue haussa les épaules à la princesse. "Je suis désolé, Votre Altesse, mais-"

"Kita," dit simplement Ryosei.

Et d’un geste rapide, le Grue se retrouva étendu sur le sol, tenant son visage douloureux. Daikua Kita se massa le poing de satisfaction. Les autres gardes Grues se mirent à reculer lentement. "Vous tous," leur cria Ryosei. "Nous sommes ici pour trouver mon frère, pas pour tuer des Grues. Tenez-vous hors de mon chemin, et aucun mal ne vous sera fait. Aidez-nous à le trouver, et vous serez bien récompensés. Maintenant, que tous ceux qui sont encore loyaux au Fils des Orages me suivent."

Les armées rassemblées d’Otosan Uchi marchèrent vers la grande entrée de Dojicorp. Sans surprise, nombreux furent les Grues à se mettre en marche avec eux. Ceux qui ne le firent pas se placèrent le plus près possible des murs, observant la parade avec crainte. Les soldats et les magistrats se séparèrent en plusieurs groupes pour couvrir toutes les cages d’escalier et tous les ascenseurs de Dojicorp. Ryosei se rendit à l’ascenseur principal, ses gardes l’entourant de part et d’autre.

"Katsunan-san," dit Ryosei, en faisant un geste à Shinjo Katsunan. "Gardez l’entrée avec les Shinjo et gardez les ascenseurs. Personne ne quitte cet immeuble avant que je ne revienne." Elle se tourna et marcha en direction de la plus grande cage d’escalier.

"Ryosei ?" dit Kita. "Vous ne prenez pas l’ascenseurs ? C’est certainement le moyen le plus rapide de-"

"Et le plus dangereux," répondit Ryosei. "Je ne me permettrais pas d’être isolée de mes troupes dans une situation potentiellement hostile. Nous prendrons Dojicorp étage par étage, et nous le ferons pas les escaliers."

Kita acquiesça, intérieurement impressionnée par le vif esprit tactique caché sous la douce apparence de la Princesse Impériale. Elle était vraiment la digne fille de son père.

Un son aigu résonna à travers le hall, tandis que l’ascenseur principal s’ouvrit. Ryosei se tourna et vit que tous les Shinjo avaient braqué leurs armes vers les portes, puis les baissèrent ensuite. Et comme un seul homme, ils s’inclinèrent profondément.

Asahina Munashi émergea de l’ascenseur, un sourire confus sur le visage. Il se tourna et inclina légèrement la tête. "Ma princesse," dit-il. "Il est bon de vous voir enfin."

"Que se passe-t-il ici, Munashi ?" demanda Ryosei, en regardant derrière le vieil homme, dans l’ascenseur. Elle manqua de s’étouffer.

Un petit homme en armure vert sombre s’avança dans le couloir, deux katana à la ceinture. Un murmure parcourut la foule, et tous s’inclinèrent profondément tandis que le tonnerre grondait. Il semblait fatigué, son mempo était craquelé, mais c’était vraiment lui. Kameru, l’Empereur Yoritomo VII, son frère. Ryosei courut vers lui pour le prendre dans ses bras, mais s’arrêta net.

Quelque chose était différent chez lui, quelque chose dans ses yeux. Pour une raison qu’elle ignorait, elle aurait voulu que Saigo soit là.

"Ryosei," dit Kameru, sa voix résonnait dans son mempo. "Tu nous as manqué."

"Qu’il est rassurant d’avoir une sœur qui s’inquiète autant pour soi," dit Munashi avec un sourire chaleureux. "Vous ne pensez pas, mon Seigneur ?"

"C’est évident, mon ami," répondit Kameru. "Maintenant, retournons au Palais. Notre Empire de Diamant nous attend."

A suivre...

Notes

[1(Note du traducteur : en traduisant, on perd la rime entre Grow (grandir) et Sow (semer), et je n’ai trouvé aucun synonyme ni aucune façon de tourner la phrase sans perdre la rime. Je me suis donc contenté d’une traduction littérale.)



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