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Rokugan 2000

Episode XIII

Convocations

L’Empire de Diamant, par Rich Wulf - traduit par Daidoji Kyome

lundi 19 octobre 2009, par Captain Bug, Daidoji Kyome, Rich Wulf

L’Empire de Diamant Episode XIII, par Rich Wulf - traduit par Daidoji Kyome

- X-Originating-IP : [223.345.653.12]
- From : "Dairya" (dairya@kakitanet.com)
- To : "Toturi" (toturi@mask.net)
- Subject : URGENT - LIS CECI
- Date : Tue, 10 Boa 1999 20:59:11 PDT
- Mime-Version : 1.0

Toturi -

L’Œil s’est ouvert.

Ce n’est qu’une question de temps avant qu’il ne soit repéré.

Le temps des masques est terminé.

Ton assistance personnelle est essentielle.

- Dairya


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Je suis Yashin. Je suis Ambition.

"Etes-vous prêt, Gusai-sama ?" gloussa le Grue. Le jeune prêtre semblait être un hôte assez plaisant, mais il y avait quelque chose de déconcertant chez lui. Sa peau était trop étirée sur son visage, ou sa voix ne correspondait pas tout à fait au mouvement de ses lèvres. Ses yeux bleus me fixaient avec une intensité fiévreuse, et je savais que je ne pourrais pas refuser.

"Oui, Yajinden, je suis prêt."

"Vous réalisez le prix." Ses sourcils se soulevèrent légèrement. Il me disait, de façon détournée, que c’était ma dernière chance de reculer.

"Je suis prêt à le payer, quel qu’en soit le coût. Ma vie et mon honneur sont mes seuls souvenirs."

"C’est dommage que votre poison n’était pas plus mortel, hein, Mante ?" Yajinden gloussa légèrement.

Mon sang ne fit qu’un tour et les mots vinrent à mes lèvres comme un feu liquide. "Vous ne me parlerez plus jamais ainsi, Grue. Jugez-moi encore, et vous découvrirez à quel point je peux être mortel."

Les lèvres du Grue se refermèrent alors qu’il ravalait la riposte. "Je suis ici pour vous aider, Yurimanu," dit-il après un instant. "Si je ne peux pas parler librement avec vous, alors comment pourrais-je vous aider correctement ?"

L’homme se tourna et parcourut la pièce, mais je gardais un œil rivé sur lui. J’avais entendu dire que cet Asahina Yajinden était un homme pieux et honorable, mais aucune de mes brèves expériences personnelles ne me permettait d’arriver à la même conclusion. Il était rusé, déloyal et rancunier. Il était loin d’être le shugenja solitaire et studieux qu’il semblait être. Malheureusement, il était le seul allié qu’il me restait dans l’Empire d’Emeraude. Ma famille, mes amis, tous ceux que j’ai connus sont morts, voire pire, à cause de mon ambition. Je me suis mis à suivre Yajinden. Ma main se déplaça par réflexe pour saisir la garde de mon katana, et ne trouva rien. Il avait été repris et brisé par les hommes de l’Empereur, et on m’avait ordonné de me faire seppuku. Je ne l’ai pas fait. J’avais d’autres plans.

"Je vais avoir besoin d’une nouvelle lame," dis-je.

"Une arme sera créée," répondit Yajinden, semblant trouver le commentaire amusant.

Quelques moines à la tête rasée passèrent dans l’autre sens. Ils ne s’inclinèrent pas devant Yajinden, bien qu’ils s’écartent respectueusement de son chemin. Je sentais les même ténèbres en eux que celles que j’avais senties dans le Grue, quelque chose d’insondable et de maléfique gisait juste sous la surface. Partout, je pouvais sentir une faible odeur cuivreuse. Je savais, grâce à mon expérience des champs de bataille, que c’était la puanteur du sang putréfié. Dans Otosan Uchi ? Dans le Temple d’Amaterasu, où les plus grands héros de Rokugan reposaient avec honneur et dignité ? Mais qu’était devenu cet endroit ? Qui étais-je devenu pour venir ici ?

"Dites-moi, Yurimanu," dit Yajinden, en frottant son menton avec une main svelte. "Est-ce que des vêtements de paysan irritent la peau d’un daimyo ?"

Je ne répondis rien. Cet homme me harcelait, m’aiguillonnait, essayant de me faire commettre un acte irréfléchi. Il voulait me tester, mais je ne lui donnerais pas ce plaisir. Je me contentais de le suivre, et ne dis rien.

"Il n’y a plus d’espoir pour vous à Rokugan, vous le réalisez ?" dit-il. "Même avec mes ressources, je ne pourrais vous cacher éternellement, Gusai Yurimanu. Les Fortunes elles-mêmes voudraient vous voir mort."

"Je ne veux pas me cacher," répondis-je. "Je ne souhaite que la vengeance."

"La vengeance ?" le Grue gloussa et me jeta un regard sauvage. "Je suis navré, j’ai déjà mon quota de vengeance. Vengeance, jugement, passion, tous ces sentiments ont déjà été réalisés. Tout ce dont j’ai besoin de vous, c’est votre ambition."

A nouveau, je ne dis rien. Je craignais que ce Grue soit devenu fou. Si les rumeurs de ses sombres pratiques étaient vraies, la folie était inévitable, pour quelqu’un comme lui. J’espérais qu’il n’était pas encore trop loin dans sa folie pour qu’il me soit utile. Nous nous enfoncèrent plus avant dans le temple, passant devant des parchemins et des tapisseries retraçant la lignée des Empereurs Hantei. Leurs yeux semblaient me suivre alors que je passais, accusateurs, tourmenteurs. Je leur rendis chacun un regard et je poursuivis mon chemin. Les Hantei n’étaient rien pour moi. Une lignée de fous arrogants qui ont prolongé leur inutilité, et qui ne savent plus comment diriger une nation convenablement. J’ai appris trop tard où se trouvait le vrai pouvoir, pas sur le trône, mais derrière lui. Le Scorpion avait repéré ma trahison avait qu’elle ne débute, mais je ne l’ai jamais su. Le Scorpion ne se souciait pas de l’Empereur, mais seulement de la gloire qu’il pouvait gagner en arrêtant cet assassinat.

"Vous avez commis l’acte maléfique ultime, vous savez ?" dit doucement Yajinden, comme s’il discutait d’une chose anodine.

"Dans les Iles de l’Epice et de la Soie, l’ambition est une vertu," répondis-je. "S’asseoir sans rien faire alors que votre destin vous attend est mal."

Yajinden gloussa. "Vous ne me comprenez pas," dit-il. "Votre erreur n’est pas d’avoir essayé." Nous étions arrivés au bout du couloir et le Grue se retourna. Le feu sauvage dans ses yeux était devenu deux puits ténébreux. Je me découvris subjugué par son regard, incapable de détourner les yeux ou de les fermer. "Votre erreur," dit-il, "c’est votre échec. Vous le comprenez ?" Le couloir plongea dans le silence, mis à part les sons de chants au loin alors que Yajinden attendait patiemment ma réponse.

"Oui," dis-je, parce que c’était vrai.

"Mais il est toujours temps de réparer ce que vous avez fait," dit Yajinden. "A nouveau, je vous le demande, êtes-vous prêt à payer le prix ?"

"Je suis prêt à tout donner," dis-je. A ce moment-là, c’était la vérité.

Yajinden me regarda de travers. "Tout, ce n’est pas assez, Mante. Vous devez me donner plus." Il se retourna et ouvrit la porte derrière lui. Je me mis à chanceler, à cause de l’odeur de charnier pestilentielle qui se déversait face à moi alors que la porte s’ouvrait. Du sang, de la chair en décomposition, et pire se trouvait dans les ombres devant moi, souillant cet endroit sacré. Yajinden disparut dans les ténèbres. Mes pieds étaient rivés aux blocs de pierre sur le sol. Je savais que quel que soit ce qui se trouvait dans cette pièce, c’était encore plus maléfique que tout ce que mon esprit pourrait jamais imaginer. Si j’entrais là-dedans, je n’en reviendrais pas. Je réalisais à cet instant qu’il y avait des choses pires que la mort.

Si seulement j’avais agis avec raison. Si seulement je ne l’avais pas suivi. Mais d’une manière ou d’une autre, je découvris la force de le suivre. Alors que j’avançais dans les ténèbres, je fus saisi par derrière et bâillonné. Mes forces s’amenuisèrent, emportées par les vapeurs imbibées dans le bâillon. Ma conscience resta, et je savais que c’était intentionnel, vu le regard de folie qui brillait dans les yeux d’Asahina Yajinden. Il souhaitait que je sois conscient de ce qui allait m’arriver, que je sois témoin de chaque sensation, et que je me souvienne de tout ce qui allait suivre.

La douleur est un mot trop faible pour décrire ce qui s’ensuivit. Mon corps fut déchiré, pièce par pièce. Mon âme fut brûlée et torturée, mes os furent broyés et fondus dans de l’acier en fusion. Mon sang fut asséché et servit de combustible pour les magies qui m’ont transformé. Chaque goutte se mit à bouillir en moi, et créa une soif qui me perdit et me conduisit dans des mondes d’agonie et de folie, au-delà de toute imagination.

Mon âme fut mise en lambeaux. Espoir, amour, raison, imagination, tout fut détruit et déchiré par les sombres griffes du Grue. Ces choses ne me furent pas dérobées mais mises hors d’atteinte. Ce que j’étais, je ne le savais pas, mais je n’étais plus Gusai Yurimanu, daimyo du Clan de la Mante.

Alors que la douleur commençait à se retirer, je vis mon corps mutilé gisant sur le sol de la chambre noire. Ma nouvelle forme se reflétait dans les yeux morts et je vis que mon âme était maintenant contenue dans un katana étrange, une lame d’acier bleu, pâle comme un corps exsangue. Le Grue avait puisé physiquement, spirituellement et émotionnellement dans mon essence, laissant une seule chose pour me guider.

"Terminé," dit Yajinden. Alors qu’il contemplait son ouvrage, un sourire scintilla sur son visage. "De toutes mes créations, tu es la seule parfaite. Vengeance se détruira elle-même. Passion déclinera. Jugement, lorsqu’il sera rendu, ne sera plus. Mais ambition. L’ambition est éternelle. Tu es Yashin, maintenant, Gusai Yurimanu, maintenant et à jamais. Tu es Ambition."

Et ainsi commencèrent cinq cent ans de tourment.


Kameru se redressa avec un hoquet, le monde réel semblait être un brouillard autour de lui. Son front était couvert d’une sueur froide et sa respiration était saccadée, comme s’il avait couru longtemps. L’horreur de ce rêve persista un moment dans son esprit, puis les souvenirs se dispersèrent comme des feuilles avant un orage. Yajinden. Gusai Yurimanu. Qui étaient ces gens ? Le rêve semblait fait de toutes pièces, totalement différent de ses rêves habituels. Quelque chose n’allait pas, comme s’il avait été détruit et refait plusieurs fois, avant d’être jeté dans son esprit. Ses yeux plongèrent sur l’épée de Doji Meda, posée sur une table proche. Elle brillait doucement d’une lueur bleue, sous la douce lumière du matin.

"Kam ?" dit Ryosei, jetant un coup d’œil au coin de l’ouverture de la chambre. "Tu vas bien, Kam ?"

"Oui, je vais bien, Ryosei," dit Kameru. Il sourit à sa sœur. Elle était tellement tracassée pour lui. Elle restait près de lui depuis quatre jours, maintenant, comme si elle s’attendait à ce qu’il disparaisse à tout instant. Il n’avait jamais songé à lui demander où elle avait disparu avant le coup d’état, il était simplement heureux qu’elle soit revenue. Il se tourna et s’assit au bord du lit, massant son visage avec ses mains. Il observa le katana Grue qui reposait devant lui. "Je crois que je vais bien, en tout cas."

Ryosei fronça les sourcils, écarta l’écran shoji et s’avança dans la pièce. "Si tu te sens malade ou quoi que ce soit d’autre ?"

"Tu t’inquiètes trop, ’Sei," dit Kameru avec un petit rire étouffé.

"Je sais," dit-elle, en regardant le sol. "Je veux juste… Je veux juste qu’il ne t’arrive rien. Pas après… après ce qu’il est arrivé à papa."

"Je sais, Ryosei," dit sérieusement Kameru. "Je t’en suis reconnaissant, mais tu ne dois pas t’inquiéter. Si quelque chose ne va pas, je te promets de ne pas le garder pour moi comme papa l’a fait." Il se leva lentement et glissa l’épée de Meda dans son obi. "Je ne vais pas faire la même chose que papa," promit-il. Ryosei traversa la pièce et prit son frère dans ses bras. Kameru tapota gentiment sur son épaule.

"As-tu déjà écrit ton discours ?" demanda-t-elle.

"A peu près," dit Kameru. "Je sais ce que je vais dire. Je pense que papa aurait été d’accord."

"Bien," dit Ryosei. "C’est chouette, Kameru. Bonne chance. Je te regarderai depuis la foule."

"Merci," dit-il. "C’est gentil à toi, ’Sei."

"Oh, j’ai failli oublier !" dit-elle rapidement. "Hoshi Jack est venu au Palais, ce matin. Je pense qu’il voulait te parler."

"Bien," dit Kameru. "Je pense que je pourrais avoir besoin de ses conseils, pour l’instant. Tu peux le faire entrer, s’il te plait ?"

Ryosei sourit de manière rassurante et acquiesça, en quittant la pièce. Kameru s’observa dans le miroir. Il n’avait pas l’air en forme. Il n’avait pas beaucoup dormi depuis le coup d’état. Il était déjà presque midi et ses conseillers seraient bientôt là. Entre les préparations pour son couronnement, les dispositions pour les funérailles de son père, et les supplications pour les décisions à prendre à propos des Grues, ils prenaient énormément de son temps, dernièrement.

Trop de choses à penser. Trop de cauchemars. Le souvenir de son père le hantait. Le choc de ce que Doji Meda avait fait se répétait dans sa tête. Si le Champion d’Emeraude pouvait être un traître, alors qui d’autre en était un ? Ce qui le dérangeait le plus, toutefois, c’était la crainte de ce qu’allait devenir Kamiko. Elle avait abattu la Championne de Jade à la télévision nationale. Il n’y avait aucun moyen de pardonner un tel geste. Il n’y avait pas moyen de l’excuser. Que faire ? Il n’arrivait pas à avoir d’autres sentiments à son égard malgré tout. Il aurait voulu qu’elle soit avec lui, maintenant, pour lui dire ce qu’il devait faire. Il ne lui restait plus d’autre choix. Mais était-ce vraiment sûr ? Il était l’Empereur, après tout. Kameru soupira. Il se demanda s’il serait le genre d’Empereur dont Rokugan aurait besoin, ou même voudrait. Il se pencha lourdement sur sa petite table de nuit.

"Ce n’est jamais facile, j’en suis navré."

Kameru se retourna rapidement et s’inclina devant Hoshi Jack. "Je suis désolé, je ne vous avais pas entendu entrer, Shinsei-sama." Kameru était surpris ; lors de ses autres rencontres avec Jack, ce dernier avait semblé être plus grand. Son aura de sagesse et de force intérieure avait toujours irradié et rempli la pièce. Maintenant, il ressemblait seulement à un homme. Un petit homme, prêt à plier et à rompre sous le vent, à n’importe quel instant.

"Un homme de foi apprend à être furtif, s’il veut être sage," dit Jack avec un rire sec. "Ceux qui ont vraiment besoin de conseils passent généralement beaucoup de temps à éviter les gens comme nous. Et s’il vous plaît, appelez-moi seulement Jack. Shinsei a poursuivi sa route vers Yoma il y a bien longtemps, et bien que je remplisse son rôle, je ne suis pas lui. Je peux juste prier pour avoir la sagesse de mon ancêtre."

"Bien sûr, Jack-sama," dit Kameru.

"Et renoncez à ces titres, s’il vous plaît," rit Jack. "Vous êtes l’Empereur de Rokugan. Vous n’avez pas besoin d’appeler ’sama’ un simple moine."

"Si vous le dites, Jack," répondit Kameru, souriant. Le vieux moine avait une manière de se comporter avec lui qui était simple et agréable, ce qu’il trouvait difficile de ne pas apprécier. "Asseyez-vous, s’il vous plaît."

Jack s’inclina poliment et s’assit dans une petite chaise luxueuse que Kameru désigna. Kameru s’assit lui-même dans une autre chaise proche. "Voudriez-vous un peu de thé ?" demanda le prince, en faisant tinter une cloche pour appeler un serviteur.

"Non, merci," dit Jack. "Je ne suis pas venu ici pour boire du thé, et je ne pense pas que vous m’ayez fait venir pour me regarder boire."

Kameru hocha la tête. "Je ne vous ai pas fait venir, Jack."

"Pourtant, vous l’avez fait, Kameru," répondit Jack, croisant les mains sur ses genoux. "Vous m’avez fait venir par nécessité. Ma lignée refait surface lorsqu’elle est nécessaire, et il n’y a personne à Rokugan qui n’ait plus que vous besoin de mes conseils."

"Moi ?" demanda Kameru, prenant une tasse de thé à un serviteur, avec un petit hochement de tête. "Je pensais que c’était votre tâche de rassembler les Sept Tonnerres."

"C’est une partie importante de ma tâche, oui, mais pour vous dire la vérité, les Tonnerres arrivent généralement bien à se rassembler eux-mêmes. Je suis seulement un guide. Tout au long du chemin, j’aide les gens. Vous, par exemple. Vous êtes peut-être l’homme le plus puissant de Rokugan, mais vous avez perdu beaucoup de choses. Votre père. Vos amis. Bientôt, vous allez également perdre votre nom."

"Je suppose que oui," dit Kameru. "Je n’avais pas pensé à ça. Ce ne sera officiel que ce soir, mais je pense que je suis Yoritomo Sept, maintenant."

"Un chiffre ironique, à l’heure des Sept Tonnerres, non ?" dit Jack en gloussant. "Un chiffre approprié. Les lignées de Rokugan se sont mélangées et recoupées à travers les siècles, tout spécialement au sein du Clan de la Mante qui cherchait à améliorer son statut à chaque niveau. Hida, Doji, Isawa, Otaku, Matsu, Shosuro, le sang de tous les Tonnerres coule dans vos veines. Aucun homme ne pourrait faire un meilleur Empereur de nos jours, mais vous devez garder votre concentration. Dites-moi, Kameru, en quoi croyez-vous ?"

Kameru s’arrêta avec sa tasse à mi-chemin de ses lèvres, surpris par la question. "Que voulez-vous dire, Jack ?" demanda-t-il.

"Lorsque vous n’avez plus rien vers quoi vous tourner," répondit Jack, "De quoi tirez-vous votre force ? Qu’est-ce qui vous fait poursuivre le combat lorsque toutes les raisons de vous battre ont disparues ?"

Des minutes s’écoulèrent en silence alors que Kameru réfléchissait à la question. Dans les jardins dehors, des oiseaux chantaient doucement sous le soleil de midi. "Mon père," dit Kameru. "Je fais ce que je fais pour mon père. Je voudrais qu’il soit fier de moi, même si je ne suis pas tout le temps la voie qu’il a tracée pour moi. Tout spécialement si je ne suis pas la voie qu’il a tracé pour moi."

Hoshi Jack redressa légèrement la tête. "Vraiment. C’est tout ?"

Kameru replongea dans le silence. Immédiatement, il pensa à Kamiko. Bien sûr, il ne pouvait pas lui en parler. Elle était une criminelle recherchée, maintenant, une traîtresse à l’Empire de Diamant.

"Kameru," dit Jack. "Les raisons pour lesquelles une personne agit sont aussi importantes que les actions elles-mêmes. Si vos actions n’ont aucun but, alors vos actions n’ont aucune valeur. Pourquoi voulez-vous être Empereur, Kameru ?"

"Je ne veux pas, mais je le dois," répondit immédiatement Kameru. "Quelqu’un doit rétablir la paix dans Rokugan. J’espère juste que je ne m’égare pas dans les traces de mon père. Je suis fier de mon père, mais il a laissé l’Empire en très mauvais état. Les Amijdal menacent toujours de nous envahir si nous ne leur renvoyons pas Orin Wake, et je n’ai pas la moindre idée de ce que je dois faire maintenant que tous les autres pays se sont rendus à nous. Les Nations Alliées du Senpet, les Royaumes d’Ivoire, tous attendent un signe de faiblesse."

"Alors rendez-leur Orin comme un geste de bienveillance," dit Jack. "C’est un homme innocent, n’est-ce pas ? Vous allez bientôt être Empereur, et il est votre ami. Faites-le pour votre ami, à raison d’autre chose. Un homme qui règne avec son cœur dirige les cœurs de ceux qui le suivent."

"Il était mon ami," dit Kameru. "Il ne croit plus en moi, maintenant, et il déteste l’Empire pour ce que nous lui avons fait. Ishihn et moi étions prêts à discréditer la Championne de Jade pour essayer de le libérer mais cette solution s’est envolée. Maiko et Ishihn sont morts tous les deux, et maintenant, c’est à moi de décider. Si je le laisse partir, les Amijdal vont vraiment nous déclarer la guerre après avoir entendu ce que Maiko et la Garde Impériale ont fait à sa famille. Je ne peux pas le permettre, mais je ne peux pas laisser non plus un ami en prison. Est-ce que je peux faire un choix ici sans faire un mauvais choix ?"

"Je suppose que nous allons le découvrir," dit Jack. "Ne craignez rien, Kameru. Je ne sais si ça a de la valeur, mais je serai avec vous. Je vais vous aider à arriver au terme de tout ceci. Je suis sûr que mes amis au monastère de la Montagne Togashi ne vont pas l’apprécier. Ce pauvre Hoshi Ma’ken s’occupe de mon émission de télévision depuis presque une semaine, en mon absence. Il ne sait pas quoi faire." Jack rit doucement.

Kameru acquiesça avec gratitude. "Merci, Jack," dit-il. Il resta assis silencieusement, perdu dans ses pensées pendant un moment, avant de reprendre la parole. "Jack, pensez-vous que mon père a fait le bon choix ?"

Les sourcils broussailleux de Jack se plissèrent. "Je suis désolé, Kameru. Je ne suis pas sûr de comprendre ce que vous recherchez."

"La guerre, l’ultimatum, le feu du dragon et tout ça," dit Kameru avec un geste de la main. "Mon père a commencé tout ça avec cette accusation de trahison qu’il n’a jamais vraiment pu expliquer. Savait-il que le prochain Jour des Tonnerres allait venir ? Essayait-il d’achever tout ceci avant qu’il ne commence ?"

Jack acquiesça et ferma les yeux. "J’aimerais le croire. Je pense que votre père avait seulement de nobles intentions. Je ne le connaissais pas, mais sa réputation le précédait. C’était un homme honorable, même s’il était d’un naturel changeant."

Kameru gratta son bouc d’une main, réfléchissant à ce qu’il allait dire ensuite. "Oui, mais avait-il raison ?" dit Kameru. "Etait-il judicieux de chercher un ennemi inconnu sur son propre terrain, ou ne faisait-il qu’empirer les choses ?"

"Je ne peux pas dire comment les choses auraient été," répondit Jack. "Je ne peux que vous dire ceci : j’ai combattu contre les ténèbres toute ma vie. De mon expérience, j’ai appris qu’on ne doit pas chercher le mal. Si vous le faites, vous devenez ce que vous craignez le plus."

Kameru soupira. "Père ne m’a pas laissé un travail facile, ça c’est sûr."

"Les chaussures de quelqu’un d’autre ne vous vont jamais parfaitement," dit Jack avec un petit gloussement. "Je pense que c’est assez de clichés de vieillard pour aujourd’hui. Avant que je ne vous assomme de mes histoires, je pense que je vais prendre un peu de thé."

Kameru convoqua à nouveau ses serviteurs. Alors que les deux hommes attendaient, Jack se tourna vers la fenêtre, écoutant les chants du jardin. "Les oiseaux sont revenus," dit-il. "La bataille les avait chassés au loin, mais ils sont déjà revenus dans leur territoire habituel. L’écoulement de la vie est tout simplement stupéfiant."

"En parlant d’oiseaux," dit Kameru. "Qu’est-il arrivé à votre corbeau ?"

"Hm ?" répondit Jack, en reposant son regard sur le jeune empereur.

"Shinsei et le Rônin Encapuchonné ont toujours été décrits avec un corbeau," répondit Kameru. "Vous n’en avez pas. C’est ça que je me demandais. Ce corbeau était un vrai oiseau ou c’était juste un symbole ?"

Jack but son thé calmement, un regard troublé traversa son vieux visage. "Les deux," dit-il. "Mon aïeul original, le premier Shinsei, se présenta au peuple de Rokugan pour les aider lors de leur bataille contre le sombre kami, Fu Leng. A cette époque, l’Outremonde était jeune. Personne, pas même le Crabe, ne connaissait vraiment l’étendue des pouvoirs de Jigoku. Seule une créature fut assez brave pour aller surveiller l’Outremonde pour Shinsei."

"Le corbeau ?" demanda Kameru.

"Non," répondit Jack. "Il n’y avait pas de corbeaux à cette époque. Son appel fut entendu par la colombe. Après plusieurs jours, la colombe revint, mais ses plumes étaient devenues aussi noires que la nuit, à cause des horreurs qu’elle avait vue. Les autres colombes ne voulurent plus avoir à faire avec cet oiseau. Ce fut le premier corbeau. Ensuite, le corbeau se percha toujours sur l’épaule de Shinsei, le préservant des ténèbres avec sa sagesse durement acquise."

"Et où est votre corbeau ?" demanda Kameru.

"Il est parti," dit Shinsei, les yeux posés sur son thé. "Je l’ai senti. Je l’ai appelé, mais il n’est pas venu. Qu’est-ce que ceci présage, je n’en sais rien. Peut-être que mes pouvoirs sont incomplets ? Peut-être que nous allons tous devoir nous fier à notre propre sagesse, maintenant ? C’est difficile à dire. Fu Leng avait fait connaître sa présence, jadis, mais le Jigoku actuel n’a pas encore daigné nous montrer son visage. Sa présence est connue, par contre. C’est sans aucun doute ses machinations qui ont déclenché la tentative d’assassinat du Blaireau, le Coup d’Etat de Doji Meda, et probablement l’Invasion Senpet elle aussi. Qui qu’il soit, il est puissant et son influence est partout."

Un millier de questions jaillirent dans la tête de Kameru. Qui était leur ennemi ? Qui représenterait un péril assez grand contre lequel les Sept Tonnerres devraient lutter, de nos jours ? Qui étaient les Sept Tonnerres ? Que se passerait-il s’ils échouaient ? Comment pourrait-il les aider ? Toutes ces questions allaient devoir attendre, car la porte de la chambre de Kameru s’ouvrit soudain. Une petite armée de conseillers entrèrent dans la pièce, portant les couleurs de presque chaque clan. Ils se rassemblèrent à distance respectueuse de Kameru et s’inclinèrent tous en même temps.

"Kameru-sama," dit Tsuruchi Shinden. C’était le jeune frère de Tsuruchi Kyo, et il était aussi maigre que son frère disparu. "Si vous avez un moment, j’aimerais vérifier les procédures de sécurité pour la cérémonie de ce soir."

"Seigneur Kameru," dit Daikua Mokin, un diplomate Mante gras et pompeux. "J’aimerais discuter du traité de paix avec la Grue. Je pense qu’Asahina Munashi sera plus réceptif aux conditions que vous pourriez lui offrir. C’est un homme extrêmement honorable."

"Bah," aboya Kitsu Tono, conseiller de Matsu Gohei. "Les Grues ne méritent pas la paix ! Kameru, le Général Gohei est fatigué de ce siège stupide. Le Lion attend votre ordre pour attaquer Dojicorp."

"Et commencer une nouvelle guerre au sein de la cité ? Ridicule !" argumenta Shiba Minoko, un Gardien Phénix et ambassadeur à la cour. "Yoritomo-sama, il y a toujours cette histoire d’ultimatum. Il est encore temps d’instaurer la paix. Vous n’allez certainement pas mener la guerre peu judicieuse de votre père à son terme ?"

"Kameru, si vous aviez un moment," intervint Soshi Roshin, un jeune créateur de mode. "J’aimerais que vous essayez votre kimono pour la cérémonie de ce soir. Vos instructions étaient différentes des projets que j’ai l’habitude de traiter, mais je pense que j’ai vraiment créé quelque chose d’exceptionnel, ici. Je voudrais juste être sûr que ça vous va bien au teint." Il tendit un kimono en coton blanc brillant.

Kameru balaya la foule du regard, essayant désespérément de placer un mot. Ils voulaient tous quelque chose de lui, et tous se battaient pour passer avant les autres, afin qu’il n’entende que leur demande. Il vit une paire d’yeux près de la porte, une paire d’yeux qui semblaient seulement attendre et observer.

"Heichi Tetsugi," dit brusquement Kameru. "Faites sortir tous ces gens d’ici. Dites-leur que je dois me préparer pour les funérailles de mon père et pour le couronnement. Après la cérémonie, je parlerai à tous, chacun à leur tour."

Tetsugi sursauta de surprise. Le Magistrat Impérial n’était pas habitué à recevoir des ordres de Kameru, mais son hésitation se volatilisa rapidement. "Très bien, écoutez-moi, tout le monde," dit-il, en se mettant à l’avant de la foule, les bras déployés. "L’Empereur est très occupé. Je suis désolé, mais vous devez maintenant tous sortir."

La foule grogna et discuta, mais Kameru n’était plus leur cible. Tetsugi recevait tous leurs commentaires et insultes voilées à son tour, et petit à petit, il les repoussa dans le couloir, et lorsque c’était nécessaire, il les repoussait physiquement. Bientôt, seuls Kameru, Jack et Tetsugi restèrent dans la chambre.

"Merci, Tetsugi," dit Kameru. "Ce sera tout."

Le magistrat Sanglier acquiesça et s’inclina profondément devant Kameru. Il se tourna pour saluer Jack, mais s’interrompit. Une brève hésitation sembla atteindre les deux hommes, puis celle-ci disparut tout aussi soudainement. Tetsugi s’inclina devant le descendant de Shinsei et sortit de la chambre pour s’occuper des conseillers de l’Empereur.

"Je pense que ça va être une longue journée," dit Kameru en se laissant tomber sur sa chaise.

"Pour l’Empereur, chaque journée est longue," répondit Jack.


Jared Carfax feuilletait son journal et sirotait son café. Vraiment, c’était les petites choses qui rendaient la vie agréable. Le café de Rokugan était horrible, encore plus horrible que le thé vert qu’ils avaient l’habitude de boire. Toutefois, c’était quand même du café, et ça lui rappelait sa maison. Il n’était plus rentré chez lui depuis très longtemps. Jared termina son café et plia le journal sous son bras. Il connaissait déjà tout ce qui était dedans, mais il aimait quand même lire. Il se dirigea vers le comptoir pour payer sa note. La serveuse et le barman était en train de discuter calmement lorsqu’il arriva.

"Ils disent qu’Amiko est vraiment malade," dit la serveuse. Ses yeux étaient rouges d’inquiétude et de fatigue. "Vraiment malade."

"Est-ce qu’elle s’en sortira ?" demanda rapidement le barman. "Et le bébé ?"

"Ils iront tous les deux très bien," dit Jared. "Le bébé grandira et deviendra capitaine de la Garde Impériale."

La serveuse et le barman le regardèrent, perplexes. Jared se contenta de hausser les épaules. "Désolé pour mon accent," dit-il. "Je fais de mon mieux. Je vais vous donner un billet de vingt hyakurai pour que je puisse avoir cinq hyakurai en retour, c’est bon ?"

"Euh… ouais," dit la serveuse, toujours en train de le regarder avec un air suspicieux. Elle prit son argent et lui rendit la monnaie. "Merci beaucoup."

"Bonne journée, Teruyo," dit Jared. Elle acquiesça. Elle ne portait pas de badge à son nom.

Jared rejoint la rue et prit une profonde inspiration. Le vent semblait tourner autour de lui. Bien sûr qu’il le faisait ! Le vent était toujours heureux de le voir. Il commença à siffler en marchant, déambulant sans raison à travers les rues. Il n’avait pas d’endroit particulier où se rendre, mais il aimait marcher. Une destination allait peut-être se présenter à lui. C’était toujours ainsi.

Plus loin dans la rue, une petite fille aux cheveux noirs avec un ballon coloré regarda Jared et se mit à rire. Elle lança le ballon dans une allée et se mit à courir après lui. Un bruit de poubelles écrasées l’une contre l’autre s’ensuivit. Jared regarda autour de lui, mais personne ne semblait l’avoir entendu. Espérant qu’elle n’avait pas été blessée, Jared se mit à courir et pénétra dans l’allée.

"Ho-hé ?" dit-il. "Petite fille, tu vas bien ?" Le vent tournait autour de lui, prêt à obéir, mais Jared préférait ne pas utiliser son pouvoir. Il ne voyait rien, aucune trace de la fille. Seulement des déchets venant des poubelles renversées qui gisaient dans l’allée. Il marcha encore un peu, observant tout autour de lui avec curiosité.

"Salut Carfax," dit une voix derrière lui.

"Pierres," dit une autre.

Quelque chose de lourd heurta Jared à la base du crâne. Il tomba en avant dans les déchets, mais se retourna rapidement, prêt à invoquer son pouvoir. "Ecl-"

"Silence."

Carfax s’étrangla alors que l’air était retiré de ses poumons. S’il ne pouvait pas parler, il ne pourrait pas commander les éléments. Il était aussi impuissant qu’un mortel. A genoux par terre, il regarda ses agresseurs. La petite fille se tenait devant lui, le ballon sous un bras. Derrière elle se tenait un grand homme à la peau ébène. Il portait l’ancienne armure des samurais Crabes, mais elle était brisée ça et là par des excroissances qui sortaient de son corps. Ses yeux brillaient d’une lumière menaçante.

"Arrête de lutter, Carfax, c’est insultant," dit la fille. "Tu es plus faible que moi et de toute façon, tu ne pourrais nous vaincre tous les deux. Je vais te laisser parler, maintenant, mais garde bien ça à l’esprit : si tu essaies de faire quoi que ce soit de stupide, ce ne sera pas la première fois que je tue un Oracle."

"V- vous…" la voix de Carfax revenait lentement. Il n’essaya même pas d’invoquer encore les éclairs, car il savait qu’ils seraient plus agressifs, cette fois. "Vous êtes…"

"Sen, Oracle Noir de l’Air," dit la petite fille. "Et voici Hida Kunisada, Oracle Noir de la Terre. Depuis que nous sommes arrivés en ville, je pensais que nous pourrions te rendre une petite visite. Considère qu’il s’agit d’une visite professionnelle ou considère ça comme un avertissement. Peu importe." Elle fit rebondir son ballon et le rattrapa à nouveau.

"Allez-vous… me tuer ?" demanda Jared d’une voix enrouée. Il se remit sur pied, prêt à se battre.

"Te tuer ?" Sen souleva un sourcil. "Quel serait l’intérêt d’une telle chose ? Ce serait une perte d’énergie. Si je te tue, Yoma va créer un remplaçant. Il faudrait que je le tue, lui aussi, et je ne ferai plus que tuer des Oracles tous les jours. Non, c’est mieux de te garder vivant et intimidé. D’ailleurs, tu devrais l’être. Cela fait six cent ans que je suis un Oracle, et je suis tout à fait capable de botter ton misérable cul de gaijin." La petite fille fit un large sourire, mais sa joie n’égalait pas son regard ancien et maléfique.

"Que faites-vous ici ?" demanda Carfax. "Pourquoi êtes-vous dans la cité ?"

"Pourquoi devrais-je te le dire ?" demanda-t-elle.

"Vous suivez les même règles que nous," sourit Carfax. "J’ai droit à une question."

Sen repoussa ses cheveux en arrière et souleva un sourcil. "Bien entendu," dit-elle. "Nous recherchons une pierre. Notre pierre."

Carfax était irrité. La réponse n’était pas aussi précieuse qu’il l’avait espéré. Il essaya une autre tactique. "Et toi," dit Carfax à Kunisada. "Où sont les autres Oracles Noirs ?"

Kunisada toussa, le son de deux rochers frottant l’un contre l’autre. "Mis à part Vide, tous sont déjà là ou le seront bientôt," dit-il. "Ils ont senti la pierre s’éveiller."

"Maintenant," dit Sen. "C’est notre tour. Où en ville puis-je trouver un de ceux qui se nomment les Kolat ?"

L’esprit de Carfax se mit à tourner, alors que la réponse se formait en lui. "Au Labyrinthe Bayushi," dit-il.

"Et combien de tes amis Oracles sont dans la cité ?" gronda Kunisada.

"Terre et Feu sont ici," dit-il. Il se maudit lui-même. Parfois, il détestait être un Oracle.

"Bien," dit joyeusement Sen. "Merci de ton aide, Carfax. Au fait, reste en-dehors de notre route. Et dis à tes amis d’en faire autant. Viens, Kunisada." Elle quitta l’allée en sautillant.

Kunisada dressa légèrement la tête. "Avalanche," dit-il, en se retournant pour quitter les lieux.

Les murs autour de Jared Carfax se fissurèrent soudain et se mirent à trembler. Suite au manque de montagnes pour exaucer le souhait de l’Oracle Noir, c’étaient les immeubles aux alentours qui se préparaient à s’effondrer. "Tornade !" cria désespérément Carfax. Le vent rugit, tournoyant autour de lui et repoussant les débris et les gravats qui s’effondraient. Après quelques instants de vacarme, la rue redevint relativement calme. Jared Carfax se tenait au milieu d’un tas de décombres, sa chemise blanche était maintenant déchirée et souillée. Il se précipita vers la rue et regarda à droite et à gauche.

Les Oracles Noirs étaient partis.

"Zut," jura-t-il. "Que Jigoku les emporte tous ! Pourquoi est-ce qu’ils se montrent maintenant ?" Il repartit d’où il était venu et se mit à la recherche d’un téléphone.


Dans une petite cellule dans les niveaux les plus profonds du Palais de Diamant, Orin Wake lisait. Le bouquin était un roman à mystères à couverture rigide, la dernière œuvre de Kitsuki Iimin. C’était un livre horriblement compliqué, plein de conspirations improbables et avec beaucoup trop de personnages que pour ça ait la moindre cohérence. L’un des gardes avait jeté ce bouquin dans sa cellule, une heure plus tôt, dans un rare élan de pitié. Ce n’était pas l’idéal, mais c’était mieux que de fixer les murs du Niveau Zeta et de basculer lentement dans la folie.

"Hé, gaijin !" cria une voix. Orin releva les yeux. Dans la cellule directement à la droite de la sienne se trouvait une jeune fille avec des cheveux verts en pointes. Elle avait emmenée ici plus tôt dans la journée, pour des raisons qu’il ne connaissait pas, ni ne voulait connaître. Elle portait la même chemise grise rayée de la prison, et le même pantalon bouffant qu’Orin, mais sa chemise n’était pas boutonnée, mais nouée autour de sa taille pour montrer son estomac et son décolleté. Elle aurait pu être mignonne, mais Orin trouvait qu’elle avait plutôt l’air idiote. Bien sûr, il y avait sa coiffure, son attitude, et le fait qu’Orin n’était plus particulièrement amateur de tout ce qui était lié à l’Empire de Diamant.

Orin replongea dans son livre.

"Hé, gaijin, où est-ce que tu as eu ce livre ?" demanda-t-elle. La fille se tenait au bord de sa cellule, juste derrière la barrière invisible formée par les kamis de l’air et du vide qui gardaient les prisonniers. Tous les prisonniers ici savaient très bien ce qui arrivait à ceux qui essayaient de traverser cette barrière. Les gardes avec l’Autorisation du Niveau Zeta - les seuls qui pouvaient passer à travers les champs - aimaient faire la démonstration sur des journaux ou des gros morceaux de jambon. Parfois, les débris volaient jusqu’à six mètres.

Orin releva lentement les yeux. "Mon nom n’est pas gaijin," dit-il. "C’est Orin. Orin Wake."

"Quel genre de nom est-ce que c’est ?" gloussa-t-elle.

"C’est un nom Yodotai," dit-il. "Ca signifie ’Le Seigneur de la Maison.’ Comme dans ’Le Seigneur était dans la maison, dirigeant les trois quarts du monde pendant que vos ancêtres travaillaient dans les champs de riz.’ Maintenant, laisse-moi seul."

"Je suis Meliko," déclara-t-elle, posant fièrement une main sur sa poitrine. "Puis-je te poser une question ?"

"Je ne peux pas t’en empêcher," dit doucement Orin.

"Si le Yodotai est si grand, alors pourquoi sont-ils tous morts, maintenant ?"

Orin leva à nouveau les yeux, irrité. La fille n’avait rien dit depuis qu’elle était arrivée, mais elle faisait déjà partie des personnes les plus agaçantes qu’il avait jamais rencontré. "Qui es-tu, au nom de Kharsis ?"

"Comme je te l’ai dit, je suis Meliko," dit-elle en souriant.

"Il veut savoir ce que tu fais ici," grogna Ishio du fond de sa cellule, plus loin dans le couloir. C’était le seul autre résident du Niveau Zeta, un grand bushi Daidoji. Il prétendait fièrement être le seul membre de la Grue que les Mantes avaient capturé vivant lors du Coup d’Etat. Il était appuyé contre un mur de sa cellule, un bras glissé dans une écharpe, là où son bras avait été touché par une balle Guêpe. Les docteurs Asako s’étaient occupés de la blessure du Grue avec leur talent habituel. Ironiquement, Ishio s’attendait à être exécuté dans la semaine. Il le souhaitait, en fait. Avec une fierté stoïque, il se vantait auprès de tout ceux qui voulaient l’entendre qu’il envisageait de cracher au visage des Gardes Impériaux lorsqu’ils abaisseraient le levier de la chaise électrique et qu’il mourrait en criant le nom de Doji Meda.

"Oh," dit Meliko. "Et bien, je suis juste une touriste. Tout ceci est une erreur."

"Une erreur ne t’emmène pas au Niveau Zeta," dit sèchement Ishio. "C’est le genre d’endroit où ils te jettent et où ils t’oublient. Orin là-bas est un prisonnier politique et moi je suis un rebelle. Qu’as-tu fait ?"

"Euh…" Elle releva les yeux, comme si elle choisissait ses mots. "Et bien, avez-vous envisagé un jour de piquer un hélicoptère et de le poser sur le toit du Palais de Diamant ? Même juste pour le plaisir ? Ben, ne le faites pas. Le Clan de la Guêpe n’a pas un bon sens de l’humour pour ce genre de choses."

"Idiote," dit Orin, en relevant les yeux de son livre. "Tu as de la chance qu’ils ne t’aient pas simplement descendue."

"Je crois qu’ils pensaient que j’étais jolie," sourit-elle.

"Comme c’est affligeant," répondit Orin.

Meliko plissa le front. "Ouais, ben c’est comme je t’ai dit. Aucun sens de l’humour. Tout comme toi."

"Ouais, ce doit être ça," rit Ishio. "Mais quand même, comme dit Orin, peut-être que tu es juste une idiote."

Meliko était vexée. Son petit visage affichait une mine courroucée. "Je suis une idiote ?" dit-elle, hochant la tête en désaccord. "Pour ton information, je suis un énorme rocher dans la rivière de l’histoire ! Je partage les eaux ! On se souviendra de moi ! Et toi, Daidoji ? Tu n’es qu’un vulgaire caillou, alors tu la fermes."

Ishio éclata de rire pendant quelques minutes. "Ecrase, heimin," dit-il finalement.

"Ouais, si tu veux," dit-elle, en croisant les bras et en faisant la moue. "Encore une autre réplique ingénieuse de l’Estimée Maison de la Grue."

Orin ferma les yeux pendant un moment. Il commençait à avoir mal à la tête. Il ne savait pas dire si c’était à cause de Meliko ou si c’était seulement une coïncidence.

"Wake ?" Meliko l’appela doucement. "Wake, tu n’as jamais répondu à ma question."

"Appelle-moi Orin," dit Orin avec une patience forcée. "Notre nom de famille vient en dernier, dans mon pays."

"Désolée," dit-elle. "Orin, tu n’as jamais répondu à ma question."

"Quelle question ?" dit-il. Sa tête lui faisait vraiment mal.

"Où as-tu eu ce livre ?" demanda-t-elle. "Ces gardes ne m’ont rien laissé. Ils m’ont fouillée complètement."

"C’est clair," dit Ishio. "Je te fouillerais bien moi aussi."

"La ferme, Grue," dit-elle.

"Un des gardes me l’a donné," dit Orin, interrompant leur dispute. "Il a dit qu’il l’avait terminé."

"Ben, c’est gentil de sa part," dit-elle. "Je me demande si les gardes me donneront quelque chose ?"

Ishio éclata de rire à nouveau.

"Je t’ai demandé de la fermer, Grue," dit-elle d’un ton mordant.

Orin ne dit rien. Il avait ses soupçons sur l’origine du traitement de faveur des gardes envers lui. Dernièrement, ses repas avaient gagné en qualité et ils laissaient l’électricité la nuit. Ce devait être Kameru. Le prince essayait de l’aider de la manière qu’il pouvait, tirant les ficelles pour rendre sa captivité plus confortable.

Orin se demandait si Yoritomo VI était réellement mort. Daidoji Ishio prétendait avoir vu l’Empereur s’effondrer dans la salle du trône. Manifestement le Coup d’Etat Grue n’avait pas réussi ou Ishio ne serait plus ici, mais il était possible que Kameru soit l’Empereur, maintenant. Orin l’espérait. Bien qu’il ait prouvé impétueusement son martyre la dernière fois que Kameru lui avait rendu visite, il préférait vraiment la liberté. Il voulait simplement rentrer en Amijdal et oublier Rokugan, cet endroit qui avait tué son père, enlevé ses amis et ruiné sa vie.

Orin bailla, son estomac lui faisait légèrement mal. Il était étrange qu’il soit fatigué aussi tôt dans la journée. Sans télévision, radio, ni horloge, vous perdez rapidement la notion de temps, ici bas. Soudain, le mur de rayons rouges au bout du couloir disparut et trois Gardes Guêpes s’avancèrent dans le couloir. Orin ne reconnut aucun d’entre eux, ni ne vit le garde qui se trouvait d’habitude de l’autre côté des rayons. Etrange, pour une zone d’aussi haute sécurité. Ils approchèrent de sa cellule, regardant droit vers lui.

"Qui êtes-vous ?" demanda-t-il. "Où sont les gardes habituels ?"

"Orin Wake ?" demanda le meneur. C’était un homme pâle avec des yeux très sombres et des traits taillés au couteau. Les hommes à ses côtés étaient grands et se ressemblaient étrangement, avec des tenues noires et des lunettes de soleil. Tous les trois portaient de gros revolvers rengainés à la ceinture, comme les cowboys Amijdali.

"Pourquoi voulez-vous le savoir ?" demanda Orin. Il se mit sur pied. Il se sentait un peu engourdi, en bougeant, comme s’il venait de dormir. Le livre tomba de ses mains.

"C’est le bouquin," dit le garde de droite. "C’est lui." Le garde dégaina immédiatement son revolver et le pointa sur Orin.

Confus et engourdi, les pensées d’Orin se précipitèrent. Il sentait que ses réflexes étaient émoussés, l’empêchant d’esquiver correctement. Il réalisa qu’il avait été drogué. Etrange, ça aussi. Les gardes examinaient toujours attentivement sa nourriture. Après tout, personne ne voulait tuer les prisonniers du Niveau Zeta, à part l’Empereur lui-même. Il tituba.

"Ecoute-moi, avant de mourir, ordure d’Amijdali," dit le Guêpe. "Sache que Rokugan n’est qu’à l’aube d’un nouveau jour. Le Briseur d’Orage va détruire le monde, et ta mort est la prochaine étape de son plan." Il arma le chien de son revolver, et tira.

Le tir se perdit car le Guêpe venait soudain de tomber en avant. Une giclée de sang émergea du Guêpe projeté en arrière par le champ tetsukami de la cellule d’Orin. Il s’effondra sur le sol, décapité. En colère, les deux hommes restants se retournèrent, revolvers dégainés.

"Salut," dit Meliko, debout dans le couloir, derrière le Guêpe mort.

"Par le Feu de Yoma !" jura l’un des Guêpes, tirant immédiatement sur la fille.

Meliko se mit de côté d’un mouvement rapide, et réapparut derrière le Guêpe du fond, puis le saisit des deux mains, de chaque côté de la tête. D’un coup sec, et avec un craquement sonore, il s’effondra à son tour sur le sol. Le Guêpe restant voulut profiter de son immobilisme, et la frappa au visage avec la crosse de son pistolet. Elle fut projetée en arrière, contre le mur d’acier, et tomba par terre.

"Qui es-tu ?" demanda-t-il, en faisant un pas en arrière, tout en gardant son arme rivée sur la fille. "Comment es-tu sortie de ta cellule ?"

Meliko releva les yeux, avec du sang sur son menton. Elle fit un large sourire et releva lentement les manches de sa chemise. Un frelon métallique était tatoué sur son biceps, plongé dans un nuage scintillant. "Je suis spéciale," dit-elle.

"Une Ise Zumi !" dit le Guêpe, les yeux ouverts en grand.

"Ton Briseur d’Orage n’a pas le monopole des ombres, traître," elle gloussa légèrement en se relevant, s’appuyant toujours contre le mur. "Tue-moi si tu veux. Je sais que tu ne me rateras pas. Tue Orin, aussi. Je ne pourrai pas t’en empêcher. Et puis, tue Ishio si tu veux. Mais souviens-toi que le Dragon te cherche, et n’oublie pas de regarder à chaque instant par-dessus ton épaule."

"Ouais ! Bien dit ! Et ça compte pour la Grue, aussi !" cria Ishio de sa cellule. Le Guêpe lui lança un regard de côté, et le Grue se calma. Il tira sur le chien de son revolver.

Orin s’avança. Puisant dans les bribes de force que les drogues lui avaient laissées, il ramassa le roman policier sur le sol et le jeta sur le Guêpe. Le papier et la couverture cartonnée furent immédiatement déchiquetés par le champ tetsukami, aspergeant la tête et les épaules du Guêpe d’une fontaine de papier déchiquetée et de morceaux de carton. Il fut distrait seulement une fraction de seconde, mais Meliko en profita. Elle enfonça son épaule dans l’estomac de l’homme, l’envoyant voler en arrière avec une force incroyable. Il chuta à travers de la porte de l’ancienne cellule de Meliko. Son cri fut bref. Ce qui restait de son corps atterrit dans un nuage de brume rouge, de l’autre côté de l’ouverture.

"Dégoûtant," dit Meliko, en regardant le sang qui souillait sa chemise et sa poitrine. "Et moi qui voulait garder cette chemise."

Orin s’effondra avec un bruit sourd, toute force ayant quitté son corps. La pièce replongea dans le noir.

"Oups, je suis censée sauver ce gars," dit Meliko tout haut. Elle se déplaça rapidement jusqu’à la cellule d’Orin et tendit une main vers le champ tetsukami. "Petits frères, petites sœurs, laissez-moi passer," dit-elle. "C’est moi, Meliko." Elle s’avança dans la cellule sans aucune difficulté et passa un bras autour des épaules d’Orin.

"Que ?" dit-il, en plongeant son regard confus dans ses yeux dorés.

"Togashi Meliko," sourit-elle. "Je suis une guerrière du Dragon Caché et je suis ici pour te sauver."

"Ouaiiiis !" hurla Ishio du bout du couloir. "Ça leur apprendra ! Allez, occupez-vous de ce gars !"

"Trop tard," dit Orin. Sa respiration était de plus en plus saccadée, et son visage était recouvert d’une sueur froide. "Le livre était recouvert d’un poison de contact. J’étais mort avant même qu’ils ne rentrent ici, ils venaient juste pour se réjouir de ma mort."

Meliko regarda le livre déchiqueté. "Du poison ?" dit-elle. Son nez se plissa. "Zut. J’aurais dû y penser. Je suis désolée, Orin, je suis nouvelle pour ce genre de choses." Elle se releva, soulevant le corps massif du gaijin avec difficulté. "Ne t’inquiète pas, Orin. J’ai des amis qui peuvent t’aider. Nous devons seulement nous dépêcher." Elle sortit de la cellule en titubant, tirant Orin avec elle. A nouveau, le champ tetsukami se sépara pour laisser passer leur petite sœur Togashi et sa charge. Ils avancèrent lentement jusqu’au bout du couloir. Le garde Mante habituel gisait inconscient sur le sol.

"Hé !" cria Ishio derrière eux. "Tu me laisses ici, Meliko ?"

Meliko se retourna pour regarder vers le Grue. "Je pensais que tu voulais être un martyr," dit-elle.

"Hé !" dit le Grue. "Seulement si je n’avais pas le choix !"

"Je pensais t’avoir entendu dire que j’étais une idiote," ajouta-t-elle.

"Je ne le pensais pas !" dit-il. "Viens, j’suis désolé !"

"Tu n’as pas fait une sorte de commentaire pervers, disant que tu voulais me fouiller ?" dit-elle, dressant la tête.

"Et l’offre tient toujours !" dit-il. "Viens ! Ils vont me tuer !"

Meliko soupira. Elle se tourna à nouveau vers la porte, chancelant quelque peu en tirant Orin.

"Hé !" cria désespérément Ishio. "Tu as l’intention de le transporter toi-même tout le trajet ? Je n’ai plus qu’un bras valide, mais je peux te filer un coup de main !"

Meliko jeta un regard vers le lourd gaijin, presque inconscient. "Bon, dans ce cas-là, ça change tout," dit-elle. Elle posa doucement Orin et courut jusqu’à la cellule d’Ishio pour lui ouvrir.

"Ah, merci," dit le Daidoji, en s’inclinant devant la fille avec gratitude. "Je ne savais qu’il y avait encore des Dragons. En tout cas, tu as choisi le bon moment pour réapparaître."

"Ouais, hein ?" sourit-elle. Elle retourna rapidement jusqu’à Orin. Ishio la suivit.

"Où est-ce qu’on va, au fait ?" demanda Ishio, aidant Meliko à remettre Orin sur pieds. "Le tour avec les tetsukami était impressionnant, mais ça ne va pas nous aider à traverser les portes du palais."

"Nous ne quittons pas le palais," répondit Meliko. "Nous allons à l’Usine."


Rojo s’assit les bras croisés dans la puissante machine du laboratoire d’analyse de l’Usine de la Montagne Togachi. Des appareils et des détecteurs tournaient tout autour de sa petite chaise. Les poils de ses bras se hérissèrent, soulevés par la présence de tant de kami affairés dans un si petit endroit. Cette Usine était dix fois plus évoluée et puissante que celle sous le Palais de Diamant d’Otosan Uchi. Après deux jours passés là-bas à ne rien trouver d’autre qu’un sentiment de frustration, Hisojo avait transféré Rojo ici. Il sentait comme si le pouvoir des esprits circulait dans ses veines. Ça lui donnait l’impression de vivre. Il connaissait aussi le pouvoir de l’esprit qui vivait dans son crâne. Celui sans lequel il aimerait vivre.

"Alors ?" demanda Rojo.

Hisojo soupira et hocha la tête. "Rien," dit-il. "Je ne comprends pas. Ni mon équipement d’analyse conventionnel ni les senseurs magiques tetsukami ne peuvent trouver le tetsukansen. C’est comme si il n’était tout simplement pas là. Comme s’il se cachait. Peut-être… peut-être que Saigo se trompait ? Peut-être qu’il a cessé de fonctionner depuis tellement longtemps qu’il ne reste plus rien, maintenant ?"

"Non," dit Rojo. "Le prophète avait raison. Il doit être là. Il y a trop de coïncidence. J’ai perdu le contrôle de moi-même vraiment trop souvent."

"Euh, non," dit Hisojo en riant. "Vous vous trompez. Ichiro Chiodo a perdu son contrôle. Il s’est aventuré dans Dojicorp avec un fusil automatique Senpet et le vœu de mourir. Vous n’avez fait qu’accroître votre tempérament. Pour quelqu’un avec l’esprit aussi stoïque et droit que vous, ce n’est pas un exploit immense, je vous l’accorde, mais je ne pense pas que vous allez vous mettre à assassiner des enfants au nom du Briseur d’Orage. Peut-être… peut-être que c’est ça ? Peut-être qu’il n’a jamais cessé de fonctionner en fait !"

"Quoi ?" répondit Rojo. "Que voulez-vous dire ?"

"Je le suspecte depuis le début," répondit Hisojo. "Ces tetsukansen ne sont pas des appareils qui contrôlent l’esprit. S’ils l’étaient, nous n’aurions aucune chance. Le Briseur d’Orage pourrait remplacer n’importe qui, n’importe quand, par un pion docile et indétectable. Par les Fortunes, je pourrais être un conspirateur. Le Seigneur Hoshi pourrait être un conspirateur. Heureusement, cela ne semble pas être le cas. Les tetsukansen ne dirigent pas l’action, ils l’encouragent simplement."

"Ils l’encouragent ?"

"S’il vous plaît, Rojo, cessez de jouer au perroquet. Je viens de tout comprendre," dit Hisojo. "Ce que je veux dire, c’est que les tetsukansen ne sont pas des marionnettistes, mais des conseillers. Ils encouragent le mal. Ils le récompensent. Ils le font passer pour le seul choix possible. Après un certain temps, de tels choix deviennent comme une seconde nature. Et vous finissez par devenir une personne comme Tsuruchi Kyo. Il était sans doute un homme honorable, jadis, mais finalement, il a été complètement perverti à la volonté du Briseur d’Orage."

"Est-ce que ça peut m’arriver ?" demanda Rojo, inquiet. "Pourrais-je être retourné contre le Dragon ?"

"Rojo," dit Hisojo en soupirant. "Vous vous souvenez du Projet Mifune ?"

"Bien entendu," dit Rojo avec un air affligé. "J’ai passé deux semaines à me cacher dans la neige, à l’extérieur du Château Shiba, à espionner Mifune, tout ça parce que notre Seigneur Hoshi pensait qu’il pouvait être un kolat. J’ai failli perdre mes doigts de pieds à cause du froid, avant que nous n’apprenions la vérité."

"Exactement," dit Rojo. "Quelqu’un avec un tel degré de loyauté ne peut être ébranlé par quoi que ce soit. Pas même par un implant cybernétique maléfique niché dans son cortex. Je suis désolé, Rojo, mais vous êtes trop têtu pour devenir un agent du mal."

Rojo acquiesça.

"Déçu ?" demanda Hisojo. "Si vous voulez, je suis sûr que nous pouvons toujours arranger votre seppuku. Je peux en parler au Seigneur Hoshi."

"Je ne pense pas que ça soit nécessaire," répondit-il avec un petit sourire. "Hisojo, pensez-vous qu’il puisse être enlevé ?"

"Ce serait risqué," dit Hisojo. "Souvenez-vous, c’est toujours un kansen, un esprit maléfique. S’il apprend que nous tentons de le détruire, il pourrait animer les composants métalliques dans sa carcasse et pourrait déchiqueter votre cerveau, exactement comme ces étranges appareils à milk-shake que cet ennuyeux Yasuki Garou essaie de vendre à la télévision."

"Euh, c’était une image, j’espère," tiqua Rojo.

"Je regarde trop la télévision," répondit Hisojo. "Si ça ne vous dérange pas, Rojo, j’aimerais encore vous garder dans la salle d’analyse quelques minutes. Il y a encore quelques données que j’aimerais récolter."

Rojo acquiesça et se rassit à nouveau. Hisojo quitta la pièce, une expression d’inquiétude sur ses traits âgés. Une chose le tracassait encore. Rojo avait été implanté, c’était certain. Mais comment ? Comment cela avait-il été possible ? Le Dragon Caché restait totalement en dehors de la société Rokugani. Sous leurs identités secrètes, ils n’étaient que des etas, des heimins ou des samurais mineurs au statut négligeable. Il était impensable que quelqu’un gaspille un tetsukansen sur quelqu’un comme Rojo, sauf s’ils en ont un nombre tellement important qu’ils implantent des personnes au hasard. Non, c’était tout simplement stupide. Un changement de comportement d’une telle ampleur ne pourrait jamais passer inaperçu. Mais quelle était l’alternative ? La vérité tomba sur Agasha Hisojo comme un linceul noir.

"Vous pensez qu’il pourrait y avoir un traître parmi nous," dit une voix dans la tête d’Hisojo.

Le vieux Dragon se retourna. Il ne montra aucun signe de surprise lorsqu’il découvrit la présence de la grande silhouette sombre. "Seigneur Hoshi," dit-il en s’inclinant.

Hoshi lui rendit son salut. "Vous pensez qu’il y a un traître au sein du Dragon Caché," dit-il. "Vous pensez que Rojo a été trahi et implanté. Vous vous demandez comment une telle chose aurait pu échapper à mon attention."

Hisojo acquiesça. "Cette pensée m’a traversé l’esprit. Je pensais que vous étiez omniscient, Seigneur Hoshi."

"Pas tout à fait," répondit Hoshi. "Vous m’avez bien façonné, mon ami, mais pas à ce point. J’en sais autant que mon sang le permet."

"Mais c’est tout de même pas mal, si on considère votre héritage génétique," répondit Hisojo. "Un traître est la seule explication."

"C’est exact," dit Hoshi. "Je connais la vérité."

"Alors, qui est le traître ?"

"Moi," répondit Hoshi.

Le visage d’Hisojo était indifférent. "De quoi parlez-vous ?" demanda-t-il.

"D’un mal nécessaire," répondit Hoshi. "Il y a quelques mois, j’ai appris l’existence des tetsukansen. Je les ai ressentis alors qu’ils étaient créés, et je savais qu’ils représenteraient une menace aux proportions inimaginables. La technologie dont ils sont faits s’améliore de façon exponentielle. Ce ne sont pas encore les marionnettistes que vous craignez, mais ils le seront bientôt. Je voulais observer leurs progrès, tester les limites de leurs capacités."

Hisojo gratta sa fine moustache d’une main. "Alors, vous avez créé un tetsukansen," dit Hisojo. "Vous l’avez fait ici. Vous avez utilisé l’Usine pour en synthétiser un, et vous avez implanté Rojo."

"Oui," dit Hoshi. "Je suis désolé, mais c’était le seul moyen. Je sais qu’il est de loin le plus capable d’entre nous pour porter ce fardeau."

"Mais qu’avons-nous perdu ?" demanda Hisojo, soudainement en colère. "Le tetsukansen sert d’espion, en plus de son influence ! Tout le travail que Rojo a fait, toutes les choses qu’il a vues ? Tout ça a été trahi en faveur de nos ennemis ! Pourquoi ?

"Nous ne pouvons pas nous cacher à notre destin," dit Hoshi. "Le Briseur d’Orage nous aurait de toute façon découverts, tôt ou tard."

"Au diable le destin ! cria Hisojo. "Comment avez-vous pu faire une chose pareille, Hoshi ? Nous sommes en guerre, ici ! N’avez-vous rien appris des leçons d’Ishinomori ? Notre seule arme, c’est le secret ! Maintenant, nous n’en disposons plus. Et que se passera-t-il si les espions du Briseur d’Orage ont compromis la Montagne Togashi ?"

"La Montagne n’est pas importante," répondit Hoshi. "Vous et moi sommes sans importance. Seul le Jour des Tonnerres est important. Seule la défaite de Jigoku doit être à l’avant-plan de nos esprits."

"Hoshi, des milliers de vies de Dragons dépendent de notre sécurité, ici," cracha Hisojo. "Dites-moi quelque chose. Dans votre immense sagesse, vous est-il arrivé d’y réfléchir ? Si le Clan du Dragon meurt, alors que nous importe de remporter le Jour des Tonnerres ? Si nous sommes tous détruits, quelle importance si nous gagnons ou nous perdons ?"

Hoshi ne dit rien pendant un long moment. Il se contentait de regarder Hisojo avec de la peine de ses étranges yeux anciens. "Vous ne comprenez pas," dit-il. "La conquête de Jigoku s’étend au-delà du simple monde physique. Si nous perdons, tout est perdu. Vous ne pouvez comprendre ce que signifie l’éternité."

"Et vous ne pouvez pas comprendre la mortalité," dit Hisojo. "Vous avez tellement gagné de votre sang divin, et de votre tout-puissant lien avec la puissance de Yoma. Mais vous est-il arrivé de penser à ce que nous avons perdu ?" Hisojo se retourna et quitta l’Usine en fulminant, sa robe rouge et verte claquant de colère, derrière lui.

Hoshi resta silencieusement seul, perdu dans ses pensées.


Godaigo remonta du sous-sol du restaurant. Il n’y avait pas beaucoup de monde chez Shotai, aujourd’hui. Même Shotai était sorti, ce qui était rare. La plupart des membres de l’Armée surveillaient les rues ou faisaient quelque chose avec Ginawa, à la Baie du Soleil d’Or. Le docteur s’avança jusqu’à son lit favori et s’effondra, épuisé. En face de lui était assis Mikio, le seul officier de haut rang de l’Armée qui était encore présent chez Shotai. Le mécanicien bien bâti prétendait descendre de la famille Kaiu, et avait certainement la carrure pour en être. Il enfourna une cuillérée d’œufs dans sa bouche et s’inclina aimablement.

"Bonjour, docteur," dit-il. "Comment va ?"

"Pas terrible," dit Godaigo, en enfonçant son visage dans ses mains. "Dairya est le patient le plus horrible que j’ai jamais eu."

"C’est bien le style de Dairya," dit Mikio. "Je connais ce gars depuis longtemps, et il n’a jamais rien laissé tomber. Ça doit le rendre fou, d’être coincé comme ça dans ce lit."

"C’est le moins qu’on puisse dire," dit Godaigo. Entre le rônin maussade et les autres flots de blessés de l’Armée, le docteur avait plus de patients qu’il ne pouvait gérer. Tokei lui donnait parfois un coup de main avec sa magie, mais il ne connaissait rien en médecine et finissait souvent par se mettre dans ses pieds.

"De toute façon, s’il y en a un qui doit récupérer, c’est bien lui," dit Mikio. "Nous autres, Crabes, sommes coriaces."

Godaigo releva les yeux vers lui, curieux. "Crabe ?" dit-il. "Dairya n’est pas un Crabe."

Mikio arrêta de mâcher pendant un moment. "Oups," dit-il. "Parfois, j’oublie que nous ne sommes pas sensés parler de ce genre de choses."

"Non, attends," Godaigo hocha la tête, confus. "Dairya ne peut pas être un Crabe."

"Eh," Mikio haussa les épaules. "Bon, ben, vu que le chat est hors du sac, autant continuer… Voila, j’étais un Quêteur, avant, tu sais ?" Il désigna le tatouage en forme d’œil sur son biceps, l’emblème des Quêteurs. "Et bien, j’ai fait quelques missions avec lui. Il s’appelait Yasuki Kaii alors. Il n’était pas Quêteur, figure-toi, mais il faisait partie des Agents Spéciaux Yasuki. Les meilleurs après nous. Tu as du le confondre avec quelqu’un d’autre."

"Non, j’en suis presque sûr," dit Godaigo. "Dairya était un Tsuruchi. Je l’ai connu avant l’Armée." Il réalisait qu’il s’avançait en terrain dangereux, à présent. Les membres de l’Armée de Toturi n’étaient pas sensé discuter du passé des autres sans permission, et Dairya ne leur avait jamais donné.

"Hm," dit Mikio. Il haussa les épaules et jeta un coup d’œil aux œufs qu’il lui restait. "Boah, peu importe. Il y a probablement une explication, mais ce ne sont pas mes affaires. Dairya est un brave type."

"Je suppose aussi," dit Godaigo, incertain.

Les portes du restaurant s’ouvrirent avec un craquement. Elles avaient été prévues pour, en fait. Chez Shotai n’était pas vraiment l’endroit où vous alliez, sauf si vous y étiez invité. Mikio et Godaigo relevèrent tous deux les yeux pour voir une paire d’étrangers en manteaux noirs entrer, le genre de manteaux que personne dans le Petit Jigoku n’avait l’argent pour se les payer. Ils portaient tous les deux des masques ; l’un était en porcelaine rouge vif et l’autre représentait un visage d’éléphant en caoutchouc. Des Scorpions.

"Bon sang, Ginawa a choisit le jour où des Scorpions se montrent pour aller voir des bateaux," marmonna Mikio.

"Bonjour," dit le Scorpion le plus petit avec une voix polie. "Messieurs, pourriez-vous nous aider ?"

"Nous sommes fermés, messieurs," dit Mikio d’un ton sévère. Le grand mécanicien se leva de sa chaise. L’ancien Crabe hésita une demi-seconde lorsqu’il réalisa que le grand Scorpion avait presque dix centimètres de plus que lui. Il restait derrière le petit homme avec une aura de menace latente. Mikio avait déjà vu des Gardes du Corps Scorpion avant, et si celui-ci n’en était pas un, alors il était une Grue.

"Nous n’avons pas faim," dit le Scorpion. "Mon nom est Bayushi Oroki. Nous sommes venus ici pour voir un ami." Oroki observait calmement la pièce, décontracté. Le Garde du Corps, d’un autre côté, continuait de fixer attentivement Mikio et Godaigo.

"Votre ami n’est pas ici," dit Mikio. "Sortez."

"Oh, si, il est ici," gloussa Oroki, en se tournant vers Mikio avec un air amusé dans ses yeux. "Son nom est Soshi Zeshin, bien que vous ayez pu le connaître sous le nom de Yasuki Kaii ? Ou Tsuruchi Danbe ? Ou peut-être Kakita Tanaka ? Ou… ou peut-être que vous le connaissez sous le nom de Dairya ?"

Godaigo et Mikio ne répondirent rien.

Oroki rit doucement. "Dairya ? Deryah ? Je suis désolé, est-ce que je prononce son nom correctement ? Diarrhée ?"

"Par l’enfer, comment connaissez-vous Dairya, Scorpion ?" demanda Mikio. Il fit un pas en avant. Zou se mit immédiatement entre Mikio et Oroki, mettant sa grande main en avant, juste comme avertissement.

"Vous nous avez espionné ?" demanda Godaigo. Mikio commença à approcher doucement sa main du pistolet caché dans son dos, mais il s’arrêta lorsque le Garde du Corps rétrécit les yeux et hocha légèrement la tête.

"Espionner ?" demanda Oroki, simulant mal l’offense. "Je suis étonné, mon cher Godaigo. Vous avez vraiment peu d’estime pour moi. Mikio, arrêtez de tenter de prendre votre pistolet. Vous allez énerver Zou. Et il n’est pas bon d’énerver Zou, il vient juste de sortir de l’hôpital."

"Vous connaissez nos noms ?" dit Godaigo. "Comment les connaissez-vous ?"

"Dairya me les a dit," répondit Oroki. "Dairya m’a invité. Dites-moi, mon cher petit rônin, comment pensez-vous que Dairya a pu rendre possible votre pacifique petit monde ? Au nom de quelle Fortune de l’Empire pensez-vous qu’il a pu fonder votre petite Armée ?"

"Je pense que j’ai besoin de parler à Dairya," dit Godaigo.

"Oui," Oroki acquiesça rapidement. "Je trouve que la communication élargit les capacités des hommes. Mais vous devrez vous contenter de faire la file derrière moi, malheureusement. Maintenant, dites-moi où il est ou Zou va se fâcher."


"Scalpel ?"

"Scalpel."

"Pince ?"

"Pince."

"Scie ?"

"Scie."

"Le vieil homme était en très bonne forme pour son âge, hein ? Qui aurait cru qu’il y avait un tel talent en lui ? Tu as vu le duel à la télé ?" Le docteur Kisai hocha la tête, émerveillé, et poursuivit la découpe du sternum du cadavre.

"Ouais, mais il a payé pour ça," répondit Masa. "Il devait être épuisé. D’après la quantité d’acide lacté qu’on a retrouvé dans ses muscles, je parie qu’il n’a plus dormi depuis des jours. Qu’est-ce qui peut préoccuper un homme à ce point ?"

"Hé, il était Empereur. Il devait avoir un tas de trucs en tête, pas vrai ? Ici, tiens-moi ça pendant que je l’ouvre." Masa posa son doigt à l’angle des côtes de Yoritomo, pendant que Kusai ajustait sa position pour faire levier.

"Tu n’as pas une drôle d’impression, en faisant ça ?" demanda Masa.

"En faisant quoi ? On est des médecins légistes, Masa," dit Kusai à son jeune collègue en riant. "Nous faisons ce genre de choses chaque jour, tu te rappelles ?"

"Ouais, mais c’est l’Empereur !" dit Masa, en se contractant alors que Kusai déplaçait un os dans la poitrine du cadavre. "C’est Yoritomo Six que nous découpons, là ! Un-deux-trois-quatre-cinq-Yoritomo-SIX !"

"Essaie de ne pas y penser, Masa," dit Kusai. "Le Prince Kameru a demandé une autopsie minutieuse et j’ai l’intention de m’y tenir. A vrai dire, je considère que c’est un honneur d’avoir été choisi pour ce travail, et tu devrais le penser, toi aussi. Nous serons les deux derniers hommes à voir le visage de l’Empereur avant sa crémation. Pendant ce temps, tu dois te contenter de penser qu’il s’agit d’un autre patient." Kusai se pencha plus près de l’ouverture dans la poitrine de Yoritomo, louchant vers les organes internes de l’Empereur mort. Après trente ans de carrière comme légiste, l’odeur ne le dérangeait plus.

"Hum…"

"Oui, Masa ?" soupira Kusai. "Qu’y a-t-il, maintenant ?"

"Sa tête," répondit Masa, en la désignant du doigt, tout en la fixant avec incrédulité.

"Quoi ?" demanda Kusai, en relevant les yeux.

La tête de l’Empereur bougeait, se balançant doucement d’un côté puis de l’autre.

"Il est vivant ?" demanda Masa.

"J’espère que non, ou alors nous venons de le tuer," répondit Kusai, en désignant le trou béant dans la poitrine de l’Empereur. "Ceci est hautement anormal. Peut-être que tu devrais aller nous chercher un garde."

Masa acquiesça et s’élança vers le couloir pour alerter les Gardes Mantes qui se tenaient juste à l’extérieur. Le prince leur avait ordonné de rester près de l’opération au cas où de l’aide serait nécessaire, mais peu après le début de l’opération, l’odeur les avait vaincus. A ce moment-là, les deux gardes décidèrent de se retirer dans le couloir et de laisser les deux docteurs faire leur travail. Ni Kusai ni Masa n’y avait prêté attention. Ni l’un ni l’autre n’étaient vraiment sûr de l’intérêt d’un couple de soldat lors d’une autopsie, en tout cas.

Kusai prit un scalpel dans une main, contemplant attentivement la tête de l’Empereur. Le vieux légiste ne croyait pas en la magie. Tout, même les shugenja et les tetsukami, avait une explication rationnelle. Pour lui, ce n’était pas de la magie. Tout simplement, Rokugan avait gardé des liens spirituels avec les morts. Personne ne pouvait travailler autour des personnes mortes pendant trois décennies sans rencontrer un fantôme ou deux, pas dans l’Empire de Diamant. Ce n’était pas magique, c’était juste les risques du métier que la plupart des gens ne voulaient pas connaître.

"Je voulais juste que vous sachiez," dit calmement Kusai. "Je pense que vous étiez un très bon Empereur, Votre Majesté. Les taxes n’ont jamais été aussi basses."

La tête commençait à s’agiter un peu plus. Elle se mit sur le côté, dans un angle impossible. Le visage de Yoritomo VI fixait Kusai avec des yeux vides de toute expression.

"Je suis sûr que votre fils fera un travail fantastique," dit Kusai, le ton de sa voix légèrement tremblant. "Un jeune homme remarquable, ce Kameru. C’est vous tout craché."

La tête de Yoritomo se dressa en arrière. Un craquement surgit du crâne alors qu’il se découpait en deux au niveau du nez. Kusai recula jusqu’au mur et espéra que Masa allait vite revenir avec ces gardes.

"Euh… mort à la Grue ?" dit-il.

Un gémissement plaintif emplit la pièce alors qu’un jet de vapeur rose surgit du crâne de l’Empereur mort. Des petits morceaux de métal et de circuits émergèrent de la tête de Yoritomo, et la fumée rose se figea pour prendre l’apparence d’un visage torturé.

"LIBRE !" siffla-t-il. "AMGAR LOLINDUS UT KANSEN LIIIBRE !"

"Tetsukansen !" dit Kusai, la mâchoire ouverte à cause du choc.

Le nuage sourit, observant le docteur comme s’il avait entendu son nom.

"Je pense que je vais y aller, maintenant," dit Kusai, en faisant un pas vers la porte.

Le kansen émit un petit rire saccadé et amincit les yeux. Le plateau avec les scalpels et autres instruments à côté du brancard de Yoritomo commença à vibrer rapidement. Kusai se jeta au sol juste à temps alors que les instruments de chirurgie acérés bondissaient de leur place et se plantaient dans le mur d’acier.

"UNDAR ITSHINDUS, MANTE !" cria la vapeur, en riant hystériquement.

Kusai rampa sur le sol. Un gobelet en verre se brisa devant lui, aspergeant le sol de petits morceaux de verre. Le kansen continuait de rire comme un maniaque pendant tout ce temps, bien que sa voix sembla devenir de plus en plus faible. Kusai continuait de ramper vers la porte aussi vite que ses vieux os le permettaient, ignorant les coupures à ses jambes et ses mains. Sa survie était importante, mais il était aussi urgent qu’il puisse raconter ce qu’il avait vu. Jusqu’à présent, seuls des médecins de haut rang et des enquêteurs de la police avaient été prévenus de l’existence des tetsukansen, mais si l’Empereur pouvait être implanté, alors personne n’était à l’abri. Le peuple devait savoir. Il devait survivre.

Kusai s’arrêta et poussa un cri lorsque le kansen apparut soudain devant lui. Il ouvrit la bouche en grand et siffla. Un flacon brisé sur le sol décrivit soudain un arc-de-cercle, et érafla le côté du cou de Kusai et le sang se mit à couler. Le kansen rit à nouveau et s’apprêta à tuer le docteur lorsque les portes de la morgue s’ouvrirent à la volée. Une paire de gardes Mante en uniforme foncèrent dans la pièce, pistolets tirés, bien qu’ils s’arrêtèrent à la vue du kansen près de Kusai.

"HAHAHAHAHA, MURA SHINKO MABRU UT KANSEN, SAMURAI !" hurla le kansen triomphalement alors qu’il se tournait vers les gardes. Les scalpels sur le sol se mirent à vibrer de nouveau.

"Nous ne sommes pas samurai," répondit l’un des gardes. "Mais shugenja." Le garde sortit une petite carte-parchemin en plastique de sa poche et la pointa vers le kansen, en prononçant d’anciens mots de pouvoir. Le kansen sembla confus pendant un moment puis disparut.

"Quel bonheur de vous voir ici, Ranbe-san," dit Kusai. Un garde prit la main du docteur et l’aida à se remettre sur pieds.

"Ce n’est pas une coïncidence," répondit le garde. "Nous sommes navrés qu’une telle chose puisse arriver. Ces maudits tetsukansen sont imprévisibles. Ils font bien leur travail, mais lorsque leur hôte meurt, ils deviennent vite enragés."

"Oui, c’était un tetsukansen !" dit Kusai, toujours sous le choc. "Nous devons le dire au Prince Kameru ! Nous devons le dire à l’Empereur !"

"Nous ne devons le dire à personne," dit le garde d’un ton catégorique.

"Quoi ?" dit Kusai, les sourcils plissés de confusion. Soudain, l’autre garde attrapa ses bras par derrière, et Kusai réalisa que Masa n’était pas là.

"Qu’allez-vous faire ?" dit Kusai.

"Ne t’inquiète pas," dit le garde, "Tu n’es pas assez important pour qu’on te tue." Il sortit une autre carte de sa poche et posa une main sur le front de Kusai. "Tu n’es même pas assez important pour qu’on t’implante. Tiens-toi tranquille. Ça ne fera pas mal…"

Plus tard, dans la même journée, Daikua Kusai se demandera finalement comment il s’est coupé aussi gravement aux mains et aux genoux. Pourtant, on se souvient de choses pareilles, d’habitude.


"Bonsoir, mesdames et messieurs, c’est Matsu Shingo pour le journal de KTSU. Lorsque je vous ai parlé la dernière fois d’Akodo Daniri, je faisais l’éloge de sa bravoure lors de l’attaque de Dojicorp. Maintenant, après l’Invasion Senpet et le Coup d’Etat manqué de Meda, l’Empire doit remercier ce brave Lion pour la troisième fois. Le peuple d’Otosan Uchi scande son nom dans les rues. Il est, encore une fois, un vrai héros. Nous accueillons maintenant Ikoma Keijura dans nos propres studios, en direct avec Akodo Daniri."

"Merci à vous, Shingo-san," dit Keijura. Le jeune reporter était assis derrière une petite table, assis dans un petit mais luxueux fauteuil brun. De l’autre côté de la table, dans un fauteuil identique, était assis Akodo Daniri. L’acteur était vêtu d’une chemise ordinaire et d’une cravate noire, mais il portait encore ses traditionnelles lunettes de soleil. Son habituel sourire charmeur était cette fois remplacé par une expression calme et réservée.

"Daniri," dit Keijura. "En l’espace de quelques petites semaines, vous êtes passé du statut de héros de film d’action à héros véritable pour l’Empire. Quelle impression est-ce que ça vous fait ? Je parie que tout se précipite, pour vous, non ?"

"Et bien, Keijura," dit Daniri. "J’apprécie de pouvoir aider mon prochain, mais j’aurais voulu que ça arrive à quelqu’un d’autre."

"Vraiment ?" dit Keijura, surpris. "Comment ça ?"

"Dans les films, vous avez droit à plusieurs prises," répondit Daniri, "et si vous vous faites tirer dessus, c’est juste un paquet de ketchup sous votre chemise qui est relié à un pétard. C’est comme un grand jeu. La vraie bataille est trop dangereuse pour moi. Je dis qu’il faut la laisser aux professionnels comme Gohei ou les Impériaux. Je préfère la vie belle et simple de célébrité du Soleil d’Or."

Keijura gloussa. "Votre modestie vous honore, Daniri. Toutefois, votre bravoure parle d’elle-même. N’est-il pas vrai que Matsu Gohei lui-même, l’homme que vous venez de mentionner, un homme connu pour ses critiques acerbes de la famille Akodo en général, a personnellement vanté votre héroïsme ?"

Daniri acquiesça. "Je l’ai justement rencontré hier, en fait," dit Daniri. "Gohei est un brave type. Nous nous entendons bien. Il a effectivement mauvaise réputation. Tout le monde pense qu’il est une sorte de monstre, mais il n’est pas si méchant. Il a juste une opinion très personnelle de ce que signifient les mots honneur et courage, et il s’attend à ce que tout le monde y adhère. Par chance, je semble être tombé sur son bon côté, mais je pense que c’est parce qu’il n’a vu aucun de mes films, et que j’ai lui donné une peluche Akodo pour sa fille."

Keijura acquiesça légèrement. "Tout le monde est assez critique, je suppose. J’ai également entendu dire que vous aviez été invité aux funérailles de Yoritomo VI, ce soir, sur l’Ile Daikua. Vous serez assis au premier rang, en compagnie des Daimyos des Clans Majeurs, en tant qu’invité personnel du Prince Kameru. Un grand honneur, sans aucun doute. Quelle impression cela vous fait-il ?"

"Ah bon ?" Daniri eut l’air surpris. "Je… je n’ai reçu aucune invitation."

Keijura gloussa. "Je suppose que je suis un peu injuste. C’est une farce manigancée par l’Héritier Impérial, le Prince Kameru. J’ai entendu dire qu’il avait un bon sens de l’humour. Il voulait voir votre expression lorsque j’allais vous présenter cette invitation personnellement." Keijura tendit à l’acteur une enveloppe blanche scellée par le mon Impérial.

"Sens de l’humour ?" marmonna Daniri pour lui-même. "Le sens du mélodrame, plutôt. Maudit Kameru."

"Bien, à seulement quelques heures avant la cérémonie, je suis sûr que vous avez soudain des tas de choses à faire," dit Keijura. "C’était un plaisir de vous parler à nouveau, Daniri. Shingo, à vous l’antenne."

Le réalisateur acquiesça et fit un signe à Keijura, lui indiquant qu’ils étaient hors-antenne. Le jeune journaliste laissa passer un grand soupir et retira sa minuscule oreillette.

"Mais c’est quoi cette histoire ?" demanda laconiquement Daniri.

Keijura regarda l’acteur, surpris. "Je suis désolé, mais de quoi parlez-vous ?" demanda-t-il calmement.

"Me surprendre avec cette invitation ridicule," dit-il.

"Je suis désolé si je vous ai offensé, mais il s’agit de véritables nouvelles," dit Keijura en haussant les épaules. "Je voulais juste une réaction honnête de votre part. Le public apprécie ce genre de choses. Je pensais que vous seriez aussi heureux de l’entendre que n’importe qui. Au fait, félicitations."

"Merci," dit faiblement Daniri. Il s’affaissa dans sa chaise et contempla ses chaussures.

"Je ne vois pas ce qui vous ennuie tellement, Daniri," ajouta Keijura, en se levant de sa chaise. "Vous êtes un héros. Pas seulement un héros de films Akodo, mais un vrai héros. L’Empereur l’apprécie. Le Clan du Lion vous respecte pour ça. Même Gohei vous respecte pour ce que vous avez fait et c’est un fait sans précédent. Vous apportez au clan du Lion la gloire de ses anciens jours. Vous n’avez pas à vous tracasser. Vous avez des millions de Lions derrière vous, à chaque instant."

Daniri restait assis en silence, ignorant Keijura. Le journaliste observa Daniri un moment, puis soupira d’exaspération et quitta le studio, laissant l’Akodo dans ses pensées. L’équipe s’attarda un peu, puis commença à s’en aller aussi. Le bonheur d’avoir une superstar dans le studio déclina rapidement lorsque la dite-superstar ne faisait rien à part attendre en silence.

"La vie est difficile, Akodo," dit une voix venant des portes du studio. "Votre existence, je suppose, doit être devenue deux fois plus difficile."

Daniri leva les yeux et remarqua le regard sévère de Kitsu Mizutoki, le vieux sodan-senzo de KTSU, qui présente la météo. La dernière fois que le moine et l’acteur s’étaient rencontrés, Mizutoki avait réprimandé Daniri pour sa vanité et sa bêtise. Maintenant, le vieux Kitsu avait simplement l’air triste.

"Deux fois plus difficile ?" dit prudemment Daniri. "Que voulez-vous dire ?"

Mizutoki sourit à peine. "Nous autres Kitsu parlons avec les shiryo, les esprits du Lion, même les esprits des anciens Akodo. Je parle avec les shiryo depuis de nombreuses années, maintenant, et ils ne font pas de secrets avec moi. Je sais qui vous êtes, Genju Danjuro."

Daniri ne dit rien. Quelque part, il se sentait soulagé que quelqu’un d’autre connaisse son secret. "Depuis combien de temps le savez-vous ?" demanda-t-il.

Mizutoki pencha la tête en avant, vers le jeune acteur. "Je l’ai toujours su," dit-il.

"C’est pour ça que vous étiez tellement en colère contre moi, l’autre jour, sur le parking ?" demanda Daniri. "Parce que je ne suis pas un vrai samurai ?"

"Non," répondit Mizutoki. "J’étais en colère contre vous parce que vous étiez un idiot. Vous utilisiez votre célébrité seulement pour vous complaire dans le luxe et l’autosatisfaction. Vous portiez le nom d’Akodo comme si n’était qu’un simple manteau à la mode. Je pensais alors que c’était une triste fin pour une famille aussi fière."

"Vous pensiez ?" demanda Daniri. "Pourquoi utilisez-vous le passé ?"

"Je vois que des temps difficiles se présentent devant vous, Akodo Daniri," dit gravement le vieux moine. "Les esprits tournent autour de vous, certains pour votre bien, certains pour vous nuire. Je voulais juste que vous sachiez qu’une chose est toujours vraie à propos de vous. Une des choses que je vous avais dit, à ce moment-là."

"Et laquelle est-ce ?" demanda Daniri.

"Vous donnez encore de l’espoir aux gens," répondit Mizutoki.

"La dernière fois, vous disiez que c’était un faux espoir," dit Daniri.

"C’est peut-être encore vrai, ou ça a peut-être changé," répondit le vieux moine, en se remettant debout. "Cela, c’est à vous d’y répondre. Mais dans notre intérêt, j’espère que vous avez changé. Un shiryo en particulier semble penser que vous avez changé." Mizutoki traversa lentement le studio pour rejoindre la sortie. Il se retourna sur le seuil, pour voir Daniri une dernière fois, et une sagesse ancienne sembla naître derrière son regard.

"Danjuro, Daniri, ou quelle que soit la façon dont vous vous appelez, quel que soit le chemin que vous voulez suivre, souvenez-vous d’une chose," dit Mizutoki en partant. "Suivez ce chemin avec honneur, et vous aurez toujours un ami parmi les Lions." Ceci dit, il se retourna et partit.

Daniri resta assis où il était, perdu dans ses pensées. Toutes ces choses ne pouvaient qu’empirer ; il n’avait pas besoin d’un moine pour lui dire. Jiro jouait toujours Toku avec l’Armée de Toturi. La cité se dirigeait lentement mais sûrement vers l’enfer. Apparemment, il était passé du statut de simple acteur à celui de marchandise Impériale. Avec son passé obscur, toute perspective de carrière politique était plus qu’hasardeuse. Son passé pourrait devenir une cible mouvante pour les ennemis de quiconque le soutiendrait.

Pourquoi ce vieil homme était-il venu ? Pour le prévenir ? Pour se moquer de lui ? Daniri soupira et passa une main à travers ses épais cheveux blonds. Il pensa à Kochiyo. Elle connaissait son secret, elle aussi. Pourquoi cela était-il différent ? Peut-être parce que dans son cas, c’était lui qui avait choisi de lui dire. Peut-être était-ce autre chose. Daniri se releva et récupéra son manteau dans le coin du studio. Quelque part, il se sentait plus léger, plus confiant. Il ne pourrait pas oublier les avertissements du moine, mais son réconfort lui restait également en mémoire. Finalement, il était bon de savoir que quelqu’un qui connaissait son secret croyait toujours en lui. Même si ce quelqu’un était un vieil homme chauve et fou qui passait tout son temps dans un studio de télévision à être payé pour parler aux fantômes.

"A quoi tu penses, mon amour ?" demanda une voix.

"Hein ?" dit Daniri, en se retournant d’un bond.

Shosuro Kochiyo riait doucement, faisant quelques pas vers lui, les mains derrière son dos. "Surpris ?" demanda-t-elle. "Je pensais qu’Akodo Daniri serait plus difficile à surprendre."

Daniri sourit et s’approcha d’elle, passant un bras autour de ses épaules pour l’attirer à lui. "Kochiyo," dit-il tendrement. "Que fais-tu ici ?"

"Je ne faisais que déposer un CV," dit-elle vaguement.

"Un CV ?" répondit-il. "A KTSU ? Ils engagent des geisha ?"

"Non, idiot," répondit-elle, en lui donnant un petit coup de poing sur la poitrine. "Je ne veux plus jamais être une geisha, Daniri. Je pense que tu m’as refilé la maladie de la comédie."

"J’ai très certainement eu l’occasion de te la transmettre," sourit-il.

"Idiot," dit-elle avec une expression faussement vexée.

"Pourquoi ne m’as-tu pas dit que tu voulais être actrice ?" dit-il soudain. "Tu aurais du me le faire savoir, je t’aurais donné un rôle dans les Machines de Guerre. Tu aurais pu être ma maîtresse. Ou mieux encore, une ennemie. Tu aurais pu me battre, puis tu te serais repentie et tu aurais eu ta propre série avec des scores d’audience plus hauts que les miens. Ça aurait été amusant."

"Ça n’aurait pas été juste de faire ça," dit-elle. "Je ne veux pas avoir un travail rien que parce que je connais Akodo Daniri."

"Pourquoi pas ?" demanda-t-il. "C’est ainsi que la moitié de mes amis ont eu leur travail. De plus, tu es vraiment magnifique. Tu serais une star en moins d’une semaine et tu m’aurais laissé rejoindre la maison des héros d’action à la retraite, aux côtés de ce gars Amijdali avec son gros accent."

"Tu es ridicule, tu le savais ?" dit-elle. Kochiyo rit et embrassa impulsivement Daniri. Daniri l’embrassa à son tour, et le studio resta silencieux pendant un long moment. "Quoi de neuf, à part ça ?" demanda-t-elle. "Tu fais quelque chose, ce soir ?"

"Oh… j’sais pas," dit-il, en sortant de sa poche l’enveloppe que Keijura lui avait donnée. "J’ai bien envie d’aller à l’Ile Daikua."

"A l’enterrement Impérial ?" dit-elle, les yeux émerveillés.

"Mmmh, ouais," dit-il. "Mais je ne sais pas s’il serait juste de te prendre avec moi rien que parce que tu connais Akodo Daniri…" dit-il.

Kochiyo lui prit l’invitation des mains et l’embrassa à nouveau.


Dans les profondeurs de la Montagne, le Vieil Homme attendait. La Montagne n’était plus un endroit hospitalier, mais il attendait encore. Les radiations du Dragon du Feu avaient balayé le désert et s’étaient installées ici. Ce n’était plus un endroit sûr pour un mortel. Le Vieil Homme, toutefois, était plus qu’un mortel.

"Fatima a été détruite, maître," dit une silhouette féminine sans visage dans les ombres. Elle était également capable de supporter les conditions hostiles de l’endroit. De tous ses assassins, seule elle était restée à ses côtés. Ils étaient trop longtemps restés ensemble pour se séparer.

"Explique-moi," répondit le Vieil Homme. Il se tourna légèrement sur sa chaise, assez pour voir le ciel à travers la grande ouverture dans le flanc de la montagne. La lune était rouge, à travers la poussière et le brouillard empoisonné, et un œil en colère cherchait le Vieil Homme. Il ne le trouverait pas. Pas même l’œil trois-fois-tué et trois-fois-maudit d’Onnotangu ne trouverait le Vieil Homme.

"Mais elle était découverte," dit la silhouette. "Elle a trop utilisé son pouvoir, trop vite. Notre allié affamé l’a absorbée."

"Quel dommage," dit le Vieil Homme en soupirant. "A-t-elle réussi la phase deux de sa mission, au moins ?"

La silhouette acquiesça. "Yoritomo VI est mort. Le Prince Kameru accède au Trône de Diamant ce soir."

"Lorsqu’elle fut emportée," dit le Vieil Homme. "Est-ce que quelqu’un savait qui elle était, et d’où elle venait ?"

"Non, maître," dit la silhouette.

"Alors sa mission est un succès," dit le Vieil Homme.

La silhouette dressa légèrement la tête, son visage vierge se plissa légèrement. "Un succès ?" dit-elle. "Je pensais que la phase trois était de surveiller le Prince Kameru, de déterminer s’il pouvait être une menace pour les Nations Alliées du Senpet ?"

"C’est ce que Fatima croyait," dit le Vieil Homme, et une grande tristesse sembla l’atteindre. "En vérité, Yoritomo Kameru n’a jamais fait partie de sa destinée. Les Nations Senpet, et le choix de Kameru de les détruire ou de les laisser, est sans importance. Tout est sans importance. Seul le Jour des Tonnerres compte, maintenant."

"Et qu’allons-nous faire, Maître ?" demanda la silhouette.

"Rien," répondit le Vieil Homme. "Ton jour est venu et s’est achevé. Notre rôle dans tout ceci est infime, et maintenant, il est achevé."

"Mais comment ?" dit la silhouette. "Fatima meurt et ça ne vous fait rien ? L’Ombre prend son âme et vous vous en moquez ?"

"Je ne m’en suis jamais soucié," dit le Vieil Homme. "Je ne me suis plus soucié de quoi que ce soit depuis très longtemps. Je ne peux plus me le permettre. L’amour, le souci, la confiance, tout ça mène à la faiblesse. Tu le sais, ma fille."

"Mais pourquoi ?" demanda la silhouette, incrédule. "Si vous vous souciez si peu de ce monde et de son peuple, alors pourquoi avez-vous envoyé Fatima là-bas ?"

Le Vieil Homme ne répondit pas. Il n’avait pas besoin de répondre. Finalement, sa fille sans visage repartit dans les ombres, de là où elle était venue.

Quelques nuages passèrent devant la lune, voilant la montagne des yeux d’Onnotangu. Le Vieil Homme observa le ciel et sourit, quelque chose qu’il faisait rarement. "Parce que je devais une faveur," dit-il, en répondant finalement à la question de sa fille. "Pour rendre une faveur, Shosuro, à un frère qui m’est cher."


Dairya regardait amèrement par la fenêtre, pensant à sa vie passée. Dehors, la cité d’Otosan Uchi vivait et respirait. Les rues du Petit Jigoku regorgeaient des bruits de la vie. Les gens s’étaient remis au travail, réparant leur pitoyable maison. C’était ça qui comptait, n’est-ce pas ? Il se demandait si l’un d’entre eux ferait la différence, en fin de compte. Trop de regrets. Trop d’erreurs.

La petite chambre stérile était devenue son univers. Il lui faudrait encore quelques semaines avant que son dos soit suffisamment guéri pour qu’il puisse quitter sa chaise roulante, et des mois après, il pourrait commencer la thérapie qui lui permettrait de marcher à nouveau. Il serait mort bien avant ça. Le cancer s’en occupera. Il avait pensé que le crash du Scarabée l’aurait tué, un brillant sacrifice pour conclure sa vie égarée. Mais il n’était pas mort. Les Fortunes ne voulaient pas encore de lui.

"Ça fait longtemps, Zeshin-sama."

La tête de Dairya se tourna vivement, son œil unique s’ouvrit de surprise. Un jeune Scorpion vêtu d’un couteux manteau noir et d’un masque de porcelaine rouge se tenait à l’entrée. Il s’inclina profondément et plia son manteau par-dessus son bras, révélant une tenue tout aussi couteuse en dessous.

"Oroki," dit Dairya. Un sourire se déploya lentement sur les traits rocailleux du rônin. "Ça fait si longtemps."

Oroki referma la porte de la petite chambre et acquiesça. Il s’assit sur la chaise la plus proche du lit et retira son masque d’une main, le posant précautionneusement sur la table de nuit.

"Tu as l’air fatigué, Oroki," dit Dairya.

"Je suis fatigué," répondit-il. "J’ai reçu votre e-mail."

"Alors, ce n’est pas une visite de courtoisie," dit Dairya.

"Non," dit Oroki avec un petit hochement de tête. "Mais je dois vous confesser que le jour où j’ai appris votre accident, j’ai failli venir."

"Ça n’aurait pas été typique de Bayushi Oroki," dit Dairya en gloussant.

"Oui," dit Oroki avec un long soupir. "Ça n’aurait pas été caractéristique de l’homme qu’est devenu Bayushi Oroki. Du moins, une partie de lui. Nous sommes tous faits de multiples facettes. Et la façon dont nous les exploitons fait de nous ce que nous sommes."

"C’est une devise très sage," dit pensivement Dairya.

"Quelle modestie de la part de l’homme qui me l’a apprise," répondit Oroki. "Maintenant, que se passe-t-il au sujet de l’Œil ?"

Dairya réfléchit à sa réponse. "Le premier éclat a été libéré," dit-il. "Toutes les précautions que nous avions prises, toutes les mesures de défense, toutes les informations que nous avions rassemblées… Tout est inutile, à présent."

"L’information comprend sa propre récompense," dit Oroki. "Qui a pris la pierre ?"

"Ça s’est passé au Centre Lucky Star," dit Dairya. "Le Clan de la Sauterelle s’en est emparé. D’une manière ou d’une autre, Inago Sekkou a découvert son existence et l’a localisée. Il a même tué Chikao, le Gardien. Comment les Sauterelles ont pu dénicher sa cachette, je ne le saurai jamais. Cet homme doit être sacrément doué, pour avoir déchiffré le code de Katsunan."

"Est-ce que les Sauterelles l’ont toujours ?" demanda Oroki.

"Heureusement, non," dit Dairya. "Par pure coïncidence, un membre de l’Armée a réussi à s’infiltrer dans l’équipe de Sekkou. Je l’ai ici." Il désigna un objet plat entouré d’un papier brun, posé sur la table derrière eux. Oroki l’avait pris pour une miche de pain. Le Scorpion enleva délicatement le papier et ses yeux s’écarquillèrent lorsqu’il découvrit ce qui se trouvait dessous. Des reflets colorés et lumineux étincelaient sur la pierre. Quelque part, au cœur de celle-ci, il vit l’image d’un scorpion. Un scorpion blanc. Il détourna le regard.

"Est-ce qu’ils savent ce que c’est ?" demanda rapidement Oroki, tracassé.

"Non," répondit Dairya. "Tokei sait que c’est puissant, mais il n’a pas la moindre idée de ce que c’est. Il hurlerait si je lui disais la vérité. Toku a réussit à subtiliser l’Œil lorsque Sekkou était occupé avec les Shinjo. Shinjo Katsunan n’y est pas allé de main morte, avec ses troupes de choc, lorsqu’il a appris que ça se passait au Centre Lucky Star. Il savait que l’Œil était là-bas et il était prêt à tout pour qu’il y reste."

"Je savais bien que Katsunan était un peu… violent," dit Oroki. "Mais ceci dit, je crois que je ne serai jamais du même avis que lui."

"Clans différents, méthodes différentes, même buts," grogna Dairya. "On peut en discuter tant qu’on veut, maintenant. L’Œil a été retiré de son sac. Ce n’est plus qu’une question de temps avant qu’ils ne viennent la chercher. Tu sais ce que ça signifie."

Oroki était calme. "Quelqu’un doit les arrêter," dit-il.

"Oui," répondit Dairya. "Et ce doit être l’un d’entre nous. Si un autre venait à découvrir l’Œil, ce serait un désastre. L’Invasion Senpet ressemblerait à une visite chez ma grand-mère. Je m’en occuperais volontiers personnellement, si je n’avais pas eu ce petit problème avec ma colonne vertébrale."

Oroki acquiesça. "Combien de Maîtres sont à Otosan Uchi ?"

"Moi," dit Dairya. "Et quatre autres. Tous sont empêtrés dans d’autres affaires pour l’instant. Ou alors, je ne peux pas leur faire confiance. Il ne me reste que toi. Prends l’Œil quand tu partiras. Alors, ce n’est qu’une question de temps avant qu’ils ne te découvrent."

Oroki hocha la tête. "Ce n’est pas le bon moment," dit-il. "Je suis au milieu d’un tas de choses, pour l’instant. La récupération de Zou. Shiriko et toute cette histoire de scorpion blanc. Sachiko et cette fichue histoire Moto. J’ai trop d’affaires en cours."

Le visage de Dairya s’assombrit. "Mais enfin, Oroki, tes jeux peuvent attendre," rugit-il. "Tu sais à quel point c’est important !"

"Ouais," dit Oroki. "Ouais, je sais. Je suis désolé. Que dois-je faire ?"

"Lorsque les Oracles viendront à toi…" Dairya s’interrompit un instant. "Tu devras les tuer."

"Tuer les Oracles ?" dit Oroki. "Ne soyez pas stupide, Dairya. Ça n’a pas marché lorsqu’ils ont essayé, il y a trois cent ans d’ici. Ça ne marchera pas non plus, maintenant."

"Ça marchera," dit Dairya. "Tout ce qui vit peut mourir. Tu as seulement besoin de l’arme appropriée. Le Migi-Hidari pourrait faire l’affaire. C’est notre unique chance."

Oroki acquiesça. "On dirait qu’il est temps pour moi de rendre visite à mon père," dit-il.


Sur le mur du fond de la salle du conseil brillait le symbole des Shiba, une paire d’épées enflammées et entrecroisées. Le sceau était grand et ancien, l’un des rares artefacts de l’ancien Shiro Shiba qui avait été déplacé à la capitale, au lieu des nouveaux territoires du Phénix, au sud. Il était difficile de croire qu’il s’était à peine passé un mois depuis qu’elle était venue ici la première fois. A cette époque, elle était seulement Isawa Sumi, une jeune fille shugenja. Maintenant, elle se tenait de l’autre côté de la table. Maintenant, elle était la Championne de son Clan. Elle portait à la ceinture la lame à la garde rehaussée de perles nommée Ofushikai, ainsi qu’un kimono de soie orange vif, surmonté d’un haori avec le mon aux cinq anneaux des Isawa de chaque côté.

La salle était calme. Seuls Isawa Kujimitsu et Shiba Mojo étaient ici avec elle. Kujimitsu était assis à la table du Conseil Elémentaire, tournant les pages d’un roman. Il semblait très vieux, maintenant, et très seul. Tous les autres Maîtres étaient morts ou partis. Il était le dernier, et bientôt des étrangers allaient remplir les postes des autres Maîtres. Mojo était debout dans le fond de la salle, perdu dans ses pensées. Il sourit lorsqu’il vit Sumi entrer, puis retourna à sa méditation. Sumi se tracassait pour lui. Lui qui était d’habitude si jovial et si espiègle, il semblait tourmenté depuis la nuit de l’Invasion Senpet. Avait-il l’impression d’avoir échoué à un moment ou l’autre, ou était-ce autre chose ?

"Ils t’attendent," souffla une voix paisible dans la tête de Sumi. "Ils ne feront rien si tu ne les guides pas."

Sumi sursauta, surprise par la subite intrusion. Les âmes des anciens champions du Phénix résidaient dans l’épée qu’elle portait à la taille. Tant qu’elle la porterait, elle serait guidée par leur sagesse. Ils ne lui confiaient pas souvent leur savoir, mais c’était toujours une surprise pour elle, lorsqu’ils le faisaient.

Je suis Shiba Tamoko. Ecoute-moi. J’ai créé une ère d’harmonie entre les Asako et les Isawa, rapprochant ces deux familles rivales bien plus près qu’elles ne l’ont jamais été depuis des siècles. Mon nom est toujours cité dans les registres en lambeaux de l’histoire, classé parmi les plus grands instigateurs de la paix qui aient jamais vécus.

Sumi cligna des yeux et hocha la tête. Chaque fois que l’un d’entre eux la conseillait, un fragment de ses souvenirs subsistait en elle. Elle devenait de plus en plus sage, mais elle perdait également sa personnalité. Les voix ne semblaient pas vouloir la posséder ou la contrôler, ils ne pouvaient que laisser une petite partie d’eux-mêmes derrière eux.

"Ah, bien, vous êtes là," dit Kujimitsu, relevant les yeux et en posant son roman sur la table. "Gensu, Mae, et Kul vous attendent, sans aucun doute."

Kujimitsu appuya sur un bouton de la table et trois grands écrans de télévision s’élevèrent au centre de la pièce. Ils tournèrent et pivotèrent, pour se placer devant Sumi, qui se trouvait devant le mon Shiba. Les écrans prirent vie. Sur la gauche, un homme âgé avec d’énormes rides ancrées sur son visage s’inclina poliment. Il portait les robes à l’ancienne mode des shugenja Rokugani. Le mon doré à plume enflammée de la famille Asako brillait sur son épaule gauche. Sumi savait grâces aux explications de Kujimitsu que c’était Asako Kul, le daimyo de la famille Asako. Il était au Grand Sceau, à cet instant précis, s’accordant une courte pause lors de sa veille sans relâche au cœur de l’ancien Outremonde.

Au centre, un homme d’âge moyen dont le visage semblait être taillé au couteau s’inclina légèrement. C’était Shiba Gensu, le cousin de Shiba Mifune, récemment élevé au rang de daimyo de la famille Shiba. Il portait l’armure de plastacier que les Shiba préféraient, bien que celle-ci soit plus décorée pour l’apparat que pour la protection. Une paire de yojimbo se tenaient de chaque côté de l’homme. Sumi reconnut l’un d’eux comme étant Katsumi, une jeune fille qui avait perdu sa main lors de l’explosion de son pistolet du vide, pendant la bataille contre Kaze no Oni. Son bras droit était maintenant prolongé d’une prothèse tetsukami. Bien qu’elle s’inclina en même temps que son maître, ses yeux étaient froids et mornes lorsqu’elle regarda Sumi.

Sur la droite, une jeune fille aux cheveux coupés courts souriait largement. Elle portait l’étrange robe verte et rouge des Agasha Phénix. La famille d’Agasha Mae était petite, car la plupart des Agasha avaient rejoint la Montagne Togashi lors de la Guerre des Ombres et furent détruits par la suite lors de l’explosion du Dragon de Feu. Toutefois, elle était impatiente de participer à cet entretien pour avoir une chance de voir la nouvelle Championne du Clan.

"Je déclare cette réunion ouverte," dit Sumi avec une voix aussi sévère que possible. Elle avait travaillé sa diction, et espéra qu’elle serait capable d’impressionner ces hommes et ces femmes qui étaient sensés la suivre. Elle s’assit dans la grande chaise à la tête de la pièce, posant ses mains sur les têtes de phénix dorés qui étaient sculptés sur les accoudoirs. Des caméras au plafond la filmaient, transmettant instantanément son image à Neo Shiba, au Dépôt Agasha et au Grand Sceau.

"Bien sûr, Dame Sumi," dit Gensu avec une voix huileuse. Le mince bushi s’assit derrière son grand bureau en acajou. Ses suivants en firent autant, juste après lui. "Je vous apporte mes salutations depuis les terres du sud."

"Tout comme moi," dit Asako Kul. "Je vous présente toutes mes condoléances pour la mort de votre père. Isawa Asa était un homme bon, un des rares que je respectais profondément." La voix de Kul était claire et posée. Ses yeux étaient devenus troubles avec l’âge, mais son esprit était toujours clair et vif.

"Merci," dit sincèrement Sumi. "J’apprécie d’entendre une telle chose. Beaucoup de gens ont porté un jugement injuste à propos de mon père, dernièrement, après les circonstances de sa mort."

"Oui, c’est une tragédie, j’en suis convaincu," dit Gensu, en jetant un coup d’œil sur le côté. "Est-ce cela dont nous devons discuter aujourd’hui ?" La bouche d’Agasha Mae se referma. Elle était sur le point de se présenter, mais elle décida qu’il valait mieux attendre que Gensu achève sa phrase.

Sumi plissa le front. "Non," dit-elle. "Kujimitsu m’a dit que vous aviez quelques questions à me poser, à propos de la succession. Vu que cette affaire concerne le clan entier, et que je n’ai pas encore eu l’opportunité d’être présentée aux estimés Kul et Mae, j’ai choisi de les inviter eux aussi à cette réunion."

"C’est votre décision," dit sèchement Gensu. "Bien, je suis honoré que vous avez daigné entendre ma requête, bien que j’aurais préféré que vous veniez me rendre personnellement visite à Neo Shiba, le foyer de l’épée que vous portez."

"Il tente de te manipuler, de te montrer que tu es faible devant ses alliés," dit une voix calme. "Ne lui permet pas de mener la conversation comme il l’entend. Ce genre d’homme gagne des batailles sans même tirer une épée."

D’autres souvenirs…

Je suis Shiba Gen, général des Légions Impériales pendant douze ans. Mon talent sur le champ de bataille est incomparable, seulement égalé par mon talent à la table de négociation. Je pensais que gagner de la gloire et de l’honneur m’apporterait le pouvoir d’instaurer la paix, et mais ça ne m’a apporté que des ennemis…

Sumi repoussa rapidement ce souvenir. Bien qu’elle soit curieuse de savoir combien de célèbres champions du passé habitaient maintenant dans son épée, ce n’était pas le moment de se perdre dans ses réflexions.

"Gensu, je suis la Championne du Phénix et j’ai des responsabilités au sein de la cité," dit-elle sèchement. "Mon temps est précieux, et est très demandé par le nouvel Empereur. Je suis sûre que vous ne pensez pas que votre requête est importante au point de me faire quitter la cité, alors que le Prince Kameru est en train de monter sur le Trône de Diamant ?"

Gensu se renfrogna. Ses lèvres tremblèrent un peu. Il ne s’était pas attendu à une telle compréhension politique de la part de cette fille. "Quel étourdi je suis, Sumi-sama," dit-il prudemment. "Pardonnez-moi. Toutefois, les difficultés actuelles à la capitale n’expliquent pas pourquoi vous n’avez pas daigné nous rendre visite plus tôt. Après tout, vous avez revendiqué le titre de Championne du Phénix depuis presqu’un mois. N’aviez-vous pas le temps de vous présenter aux daimyos de votre Clan, ou ne valions-nous pas une telle perte de temps ?"

"Gensu, c’est une demande ridicule," dit Kujimitsu. "Vous savez ce qui se passe ici. Par le Sang de Bishamon, le Senpet nous a envahis ! Shinsei a été révélé ! Yoritomo VI est mort ! Tout ça ne vous concerne pas, peut-être ?"

"S’il vous plaît, Kujimitsu," dit Asako Kul d’une voix douce. "Il n’est pas bon de nous agiter ainsi. La nomination convenable du nouveau Champion est aussi importante que toutes ces choses. L’Empire s’est soulevé et s’est effondré sous le règne d’un seul daimyo. Si Yoritomo I n’avait pas été daimyo des Mantes lors de la Guerre des Ombres, Jigoku aurait triomphé. Peut-être que nous aurions tous péris. Je ne prendrai pas ce risque avec les Phénix. Pas maintenant, ni jamais. J’aimerais vérifier que Sumi mérite de nous diriger."

"Mais ça a été vérifié," répondit Sumi. "L’épée m’a choisi. L’Ame de Shiba lui-même m’a désignée comme légitime héritière."

"C’est ce que vous prétendez," acquiesça impatiemment Gensu. "Mais seul le Champion peut parler à l’Ame de Shiba. Alors, comment pourrions-nous en être sûr ?"

"L’épée est venue à elle de son propre chef," dit Kujimitsu, une pointe de colère brûlait dans sa voix. "Je l’ai vu de mes propres yeux. Bien que j’apprécie votre désir d’avoir un commandement fort, Shiba a toujours choisi ses successeurs depuis deux mille ans sans demander votre accord, Gensu."

"Et remercions-en les Fortunes," dit Asako Kul avec un petit sourire. "Si notre cousin Shiba avait la responsabilité de la sélection, je crois que notre situation s’améliorerait difficilement."

Le front de Gensu se rida de colère. "Ne suis-je pas encore le daimyo des Shiba ?" demanda-t-il. "Est-ce que ma famille a été destituée alors que je regardais ailleurs ? Mériterais-je moins de respect que… que n’importe qui faisant partie de ce conseil ?" Il désigna Kujimitsu d’un geste colérique. "Et quelles sont ces rumeurs à propos du nouveau Conseil Elémentaire ? Elles disent qu’ils ne seront même pas de sang Phénix ? Est-ce ainsi que vous commencer votre règne, Isawa Sumi ? En vendant votre nom à quiconque a l’argent et l’influence pour pouvoir satisfaire vos désirs ?"

"C’est un tison boutefeu," dit une voix calme dans l’esprit de Sumi. "Il brûlera de fureur et sa famille le suivra. Piétine-le et le feu prendra ailleurs. Tu dois neutraliser sa colère maintenant, avant qu’il ne s’enflamme que ne devienne un immense brasier."

Et à nouveau…

Je suis Shiba Uesugi, mère et épouse. Mes enfants me regardaient avec de la joie dans leurs yeux. Mon nom est prononcé à travers tout l’Empire d’Emeraude dans les chansons de héros. Je suis heureuse de ma vie, et de la chance qu’Amaterasu m’ait donnée de la vivre.

Sumi se concentra sur Gensu, tentant de ne pas laisser les pensées des Shiba écraser les siennes. "Vous semblez penser que je hais les Shiba, Gensu," dit-elle. "Mais c’est une absurdité. Je suis de votre sang. Mon père était un Shiba et mon grand-père également."

"Vous ne les connaissiez pas, ni l’un, ni l’autre," railla Gensu. "Et permettez-moi de vous rappeler que vous avez été élevée par les Isawa, et que votre véritable père était un sorcier khadi fugitif. A quel niveau se situe votre loyauté, Isawa Sumi ?"

Agasha Mae se sentait très mal à l’aise. Elle ne savait pas comment intervenir dans cette discussion, ou même si elle avait envie de le faire.

"Les parents de Sumi," dit lentement Kul, "étaient des Phénix, Gensu. Zul Rashid est un Phénix. Ce qu’il était de part le passé est sans importance. Les Phénix sont un, maintenant et à jamais. Je ne vous laisserai pas parler de façon aussi irrespectueuse d’un ancien Maître Elémentaire."

"Vous vous méprenez sur mes paroles, Asako," soupira Gensu. "Je voulais seulement dire que bien que Sumi porte notre sang, son héritage et son éducation sont tellement confuses qu’elle pourrait ne pas être capable de nous guider correctement. Les Shiba ne se laisseront pas guider par quelqu’un qui n’est pas né et n’a pas été élevé chez nous. Si elle ne démissionne pas, alors nous réclamons le droit de lui choisir un époux convenable, pour que les besoins des Shiba puissent être comblés."

"Je n’ai pas l’intention de diriger les Shiba," répondit Sumi. "Je n’en ai jamais eu l’intention. Mais je dois guider les Phénix."

"Les Phénix ont toujours été guidés par un Shiba," rétorqua Gensu.

"Ça semble avoir changé," répondit Kujimitsu. "L’Ame a fait son choix."

"Vous revenez avec ce baratin mystique," dit Gensu, hors de lui. "Si vous vous appuyez à ce point sur votre mysticisme, Isawa, alors pourquoi reste-t-il si peu de magie dans votre magie pour que vous ne soyez même pas capable de recréer le Conseil des Cinq ? Répondez-moi ! Allons-nous être jugés par des Licornes et guidés par des bâtards demi-gaijin ? Allons-nous laisser cette fille nous guider ?"

Sumi était furieuse. Elle pouvait sentir le kami s’agiter autour d’elle, répondant à sa colère. Au prix d’un extraordinaire effort de volonté, elle parvint à contenir sa rage et à paraître calme. Elle ouvrit la bouche pour répondre, mais Asako Kul parla le premier.

"Vos insultes sont dignes d’un enfant immature et sont humiliantes," dit Kul. "Cette fille, comme vous l’appelez, portent peut-être deux mille ans d’expérience dans la lame à ses côtés. J’ai l’intention de le vérifier personnellement. En attendant, vous pouvez traiter notre mysticisme de ’baratin’, mais souvenez-vous que c’est le baratin de ma famille qui a gardé sous contrôle les hordes de démons de Jigoku pendant cent ans."

"Bonne remarque," ajouta Kujimitsu. "De plus, où est le mal à changer les mains qui tiennent les rênes du Phénix ? Ça va probablement nous unifier encore plus que jadis. La sagesse éternelle des Shiba s’alliera au pouvoir des shugenja Phénix."

"Des Isawa, vous voulez dire," dit rapidement Kul. "La lutte de Gensu pour garder le pouvoir au sein de sa famille est plus flagrante, mais vous ne pouvez pas nier votre propre combat, Kujimitsu. La famille Isawa perd son pouvoir. Vous pensez, sans nul doute, qu’un Champion Isawa changerait grandement votre position."

"Je ne prendrai pas avantage de Sumi," rétorqua Kujimitsu.

"Pas intentionnellement, mais le danger reste le même," dit Kul. "Le Champion et le Conseil ont toujours été séparés pour le bien de tous. Grâce à notre division, nous conservons l’équilibre. Grâce à notre singularité, nous conservons notre unité."

Agasha Mae eut l’air d’avoir quelque chose à dire, mais ne dit rien. Elle avait juste l’air confuse.

"Vous argumentez pour et contre les deux positions, semble-t-il," dit Gensu à Kul. "Que recommandez-vous ? Que Sumi prenne le nom des Asako, sans doute."

"Ce n’est pas mon intention, mais si elle voulait venir à nous, nous serions heureux de l’accepter parmi nous," dit Kul d’un ton simple et honnête.

"Tout est chaos," dit la voix. "Le Phénix sème les graines de sa propre destruction encore et encore. Une voix forte et solitaire pourrait planter la graine qui permettrait au Clan de se relever."

D’autres souvenirs suivirent…

Je suis Shiba Haronobu, Conseiller Impérial. Je cherche à apporter la force et l’unité à mon clan, mais j’ai trop bien réussi. Je n’ai jamais vu venir la dague de l’Otomo…

Sumi se leva. D’un coup puissant, elle frappa avec la garde d’Ofushikai sur la table. Kujimitsu se retourna d’un bond. Kul avait l’air curieux, Gensu l’air prudent. Agasha Mae avait l’air terrifiée. La main de Mojo était à mi-chemin de la crosse de son pistolet lorsqu’il réalisa ce qu’il se passait.

"Arrêtez," ordonna Sumi d’une voix assourdissante. "Arrêtez tous."

Sa voix résonna dans la pièce. Les quatre dirigeants des familles Phénix la regardèrent pendant un long moment, incertains à propos de ce qu’il fallait dire.

"Vous agissez tous comme des enfants," dit Sumi. "Vous vous battez pour des titres et vous les réclamez, vous appelez ça la nécessité, vous appelez ça l’unité. Ce n’est pas ce dont Rokugan a besoin. Ce n’est pas ce dont le Phénix a besoin. Je suis née comme une Shiba. J’ai été élevée comme une Isawa. Je n’ai jamais voulu cette position, elle s’est imposée à moi au milieu d’un combat. Toutefois, sachez ceci : je ne rejetterai pas cette responsabilité, ou du moins, pas de la façon dont vous le pensez. Les Shiba ne suivront pas une Championne Isawa. Les Asako pensent qu’un Champion n’a pas sa place aux côtés du Conseil Elémentaire. Les Isawa pensent que mon ancienne amitié leur apportera l’influence sur le clan que leur magie ne leur apporte plus. Je suis désolée, Kujimutsu, mais c’est la vérité."

"Je n’épouserai pas un Shiba," poursuivit-elle. "Pas selon vos termes, Gensu. Je ne peux pas diriger en tant qu’Isawa. Kul, vous aviez raison à propos de ça."

"Alors… qu’allez-vous faire ?" demanda Agasha Mae, un regard perplexe dans ses yeux sombres. Elle se demanda vaguement si Sumi avait l’intention de rejoindre les Agasha.

Sumi délia lentement l’haori qui pendait à son cou. Avec un petit coup, elle le retira, exposant ses épaules nues. Le vêtement rouge et or tomba sur le sol de la salle du conseil. Le mon à cinq anneaux tournoyants des Isawa tourna une dernière fois et s’immobilisa.

"A partir de cet instant, je ne suis plus une Isawa. Je ne suis plus une Shiba. Je ne serai jamais une Agasha ou une Asako ou quoi que ce soit d’autre. Je suis seulement une Phénix. Je suis seulement votre Championne. Je suis Sumi, et rien que ça."

"Mais vous ne pouvez pas-" dit rapidement Gensu.

"Je ne peux pas ?" le coupa Sumi. "Ma décision est prise, et vous devrez vivre avec."

D’après les expressions sur les visages des Phénix rassemblés, elle se demanda si sa décision était la meilleure.


Tous les cent ans, et peut-être tous les mille ans, un esprit comme le sien naissait. Il était l’une de ces rares âmes éternellement pures, capables de surmonter les expériences les plus rudes et les plus dégradantes et de toujours agir avec innocence par la suite. Bien qu’il lui arrive parfois d’agir violemment lorsque le besoin s’en faisait sentir, il n’était jamais cruel. Il n’avait jamais aimé faire souffrir. Il faisait simplement ce qu’on lui demandait de faire, en espérant qu’il faisait le bon choix. Il avait une sagesse très simple qui semblait le protéger du mal, et un talent pour voir la beauté de la nature. En d’autres circonstances, il aurait pu faire un magnifique Shinsei.

Malheureusement, il était né comme un ogre.

Kaibutsu se regarda dans le miroir sale de l’hôtel. Ses grandes épaules remuaient nerveusement, et une expression inquiète pliait sa grande bouche. Il leva la main et ajusta son nouveau masque pour la centième fois. Parfois, les gens ne le prenaient pas pour ce qu’il était. Kaibutsu était très petit, pour un ogre. Avec le bon masque, il pouvait passer pour un humain plutôt grand. Il aimait ça. Kaibutsu aimait les gens. Ils étaient bien plus gentils que les ogres, mais seulement s’ils ne savaient pas qu’il était un ogre. Mais il ne pouvait pas leur en vouloir d’avoir peur de ceux de sa race. Il craignait les siens aussi. Beaucoup.

C’est pour ça qu’il aimait le Clan de la Sauterelle. C’étaient des gens méchants, et parfois, ils faisaient de vilaines choses. Mais il y avait les autres moments. Les fois où ils se reposaient ensembles dans les tunnels, ou lorsqu’il y avait les réunions dans la pièce qu’Inago appelait le Cœur de la Machine. Kaibutsu pouvait lever son poing aussi et crier plus fort que tous les autres. Les Sauterelles respectaient Kaibutsu, parce qu’il était fort. Ils aimaient Kaibutsu, parce qu’il pouvait combattre.

Ce n’était pas grand chose. Au plus profond de son cœur, il le savait. Il aurait préféré qu’ils aiment Kaibutsu pour Kaibutsu, mais c’était un début, et c’était plus que ce qu’il avait jamais eu. Il avait vraiment explosé de joie lorsqu’Inago Sekkou lui avait demandé une mission spéciale, la mission secrète. Peut-être que ça voulait dire que quelqu’un l’aimait vraiment, finalement.

"Kaibutsu n’échouera pas, Sekkou-sama," dit résolument le petit ogre au miroir. "Kaibutsu trouvera Jiro et la pierre blanche pour toi." Kaibutsu savait que Sekkou ne pouvait pas l’entendre ; il n’était pas aussi stupide. Toutefois, ça le rendait plus fort de dire ça chaque matin avant qu’il ne se mette en route. Il cherchait le petit humain dans le Petit Jigoku depuis quatre jours et n’avait toujours rien trouvé. Il n’avait pas perdu une once d’espoir ou d’énergie, mais la Machine commençait à lui manquer un peu.

Kaibutsu ramassa son sac à dos sur le lit. Il contenait tout ce dont il avait besoin, tout ce qu’il avait pu prendre avec lui avant de partir. Une couverture, un peu d’argent, et une grande paire de nunchaku de fer au cas où il tomberait sur des problèmes. Les nunchakus étaient grands selon les critères de Kaibutsu, ce qui voulait dire qu’ils étaient véritablement énormes. Ils remplissaient quasiment tout le sac, deux barres de fer si lourdes qu’un humain normal devait se déchirer les muscles dorsaux pour les soulever. Il les avait fait lui-même à partir des restes d’un rail de chemin de fer abandonné et d’un gros morceau de chaîne qu’ils utilisaient pour garder les navires à quai, à la Baie du Soleil d’Or. Kaibutsu souleva facilement le sac, et se dirigea vers la porte.

L’ogre descendit les marches du Motel minable du Rônin La-Zee, détournant la tête de la lumière brillante du soleil matinal. Il s’arrêta sur la marche de la porte d’entrée pour regarder autour de lui. Ce n’était pas nécessaire d’attendre ; le Rônin La-Zee était un Motel à payer d’avance et à quitter avant midi. Toutefois, Kaibutsu voulait dire au revoir à l’aimable réceptionniste qui lui avait donné ces délicieux petits beignets au chocolat qu’on trouvait dans le distributeur à l’entrée. Kaibutsu aimait les beignets.

"Mon ami, mon ami, quelle curieuse petite créature tu es," dit Omar Massad pour lui-même. Il était accroupi dans les ombres de l’allée de l’autre côté de la rue, observant les mouvements de l’ogre avec intérêt, grâce à ses jumelles. Depuis quatre jours, il suivait Kaibutsu. S’il ne s’amusait pas autant, il aurait pu penser qu’il perdait son temps.

"Inago, si tu savais," dit Massad, en regardant l’ogre déambuler sans but dans la rue, en enfournant des beignets dans sa grande bouche. "Tu penses que Sekkou prépare une rébellion. Si ce sont ses troupes, je ne pense pas que tu doives t’inquiéter."

Massad n’avait pas été vraiment surpris d’avoir été envoyé ici. Il n’y avait guère d’autre choix, en fait. Le Chacal était astucieux, perspicace et absolument sans pitié. En outre, en tant que gaijin et criminel international, il n’avait nulle part où aller à part dans le Clan de la Sauterelle. Bien que ses pouvoirs soient uniques en Rokugan, sa courte époque de titularisation l’avait déjà rendu sacrifiable. Ça ne tracassait guère Omar Massad. Il l’avait prévu, en fait. C’était ainsi qu’allaient les choses, dans une organisation terroriste comme celle-là. Vous commencez au plus bas, puis vous vous faites un chemin jusqu’au sommet. Tout était question d’ancienneté et de gros flingue. Il avait l’Ame du Tueur, et c’était un très gros flingue, en réalité.

Quatre jours plus tôt, les ordres étaient finalement tombés. Massad se reposait dans sa chambre, à ce moment-là, méditant sur les infinies facettes de l’Ame du Tueur. Inago lui-même était entré dans la chambre de Massad, lui donnant directement ses instructions, sans introduction ni explications préalables.

"Kaibutsu a quitté le Cœur de la Machine," dit Inago avec son étrange voix légèrement métallique. "Il obéit aux ordres de Sekkou plutôt qu’aux miens. Tu vas partir toi aussi, Omar Massad, et tu vas suivre l’ogre. Rapporte-moi personnellement tous ses déplacements."

"Vous voulez que je suive la grosse brute, alors ?" répondit Massad.

"Suis-là, et découvre ce que prépare Sekkou," dit Inago.

"Dois-je tuer l’homme au casque de motard, tant que j’y suis ?" demanda Massad. "Je pourrais le faire très facilement. Il n’est pas aussi résistant qu’il le pense."

Inago serra les poings, puis les relâcha. "Non," dit-il laconiquement. "Pour l’instant, j’ai besoin de Sekkou. Il agit curieusement, mais son intelligence est cruciale pour nos plans. Pour l’instant, je préfèrerais déjouer ses complots que l’éliminer complètement."

"Très bien," dit Massad. "Vous n’avez pas besoin de vous expliquer, c’est vous le patron."

Inago acquiesça. "Ce sera tout, Massad." Il se retourna pour partir.

"Prévenez-moi, si vous changez d’avis pour Sekkou," dit Massad. La porte se referma et les yeux de Massad brillèrent dans le noir. "J’aimerais tuer ce type depuis la première fois où on s’est rencontrés."

"Et ça vaut pour toi aussi," dit Massad, en regardant l’ogre qui marchait le long de la rue. "Je ne sais pas si c’est ainsi pour tout l’Outremonde, mais vous autres créatures, vous m’irritez. Vous êtes tellement imprévisibles. Pas comme les goules. Pas vrai, Gekkar ?"

Le grand homme mort-vivant ne répondit rien, mais regardait droit devant lui avec des yeux rougeâtres. Massad avait acheté des lunettes de soleil à la goule pour qu’elle soit moins reconnaissable, mais ses yeux brillaient toujours à travers les verres teintés. La plupart du temps, la grande goule ressemblait simplement à un des nombreux loubards qui se baladaient dans les rues du Petit Jigoku, à chercher des ennuis. Massad découvrit que moins de gens lui demandaient ce qu’il faisait lorsqu’il emmenait Gekkar avec lui.

Kaibutsu tourna au coin de la rue, et Massad sortit de la ruelle pour le suivre. Gekkar suivit Massad, comme un pantin muet et obéissant. Les deux hommes traversèrent la rue abîmée, sans se tracasser pour la circulation. Il n’y avait toujours pas beaucoup de circulation dans ce quartier. Les équipes de réparation étaient occupées à réparer le Palais de Diamant et les Studios du Soleil d’Or. Les rues du Petit Jigoku n’étaient jamais une priorité pour la réparation, même dans les situations les plus calmes. Maintenant, les habitants du quartier s’habituaient à marcher. Quelques gyrocoptères Asako voletaient ça et là. Ces petits véhicules étaient devenus très populaires. Massad ne voulait pas se tuer sur l’un d’eux. Il savait comment les tetsukami fonctionnaient, et il refusait de risquer sa vie sur une chose aussi frivole et borné qu’un esprit de l’air.

Massad se cacha dans l’embrasure d’une porte lorsqu’il vit Kaibutsu. L’ogre était debout au prochain coin de rue, à côté d’un lampadaire, en train de regarder les gens passer. Massad inclina légèrement la tête et acquiesça, comme s’il accordait silencieusement son respect à celui-ci. Kaibutsu ne dérangeaient pas les étrangers pour avoir des informations. Il ne cherchait pas au hasard. Il avait juste choisi le coin d’une rue fréquentée et s’était installé pour regarder, en mangeant patiemment ses beignets. Omar suspectait que Kaibutsu cherchait le garçon, Jiro, et aussi ce que Sekkou avait volé au Lucky Star. Omar ne l’avait pas dit à Inago. Ça aurait été trop facile. En tout cas, il voulait la confirmation. Ça, et il voulait mettre la main sur ce que Sekkou avait voulu dérober. Lorsque vous étiez au milieu d’un jeu d’influences, vous deveniez vous-même un joueur. C’était une règle qui avait fait d’Omar Massad le cerveau du crime à Medinaat-al-Salaam.

Kaibutsu leva soudain les yeux, un air impatient dans ses petits yeux brillants. Massad jeta un coup d’œil curieux et observa la rue, se demandant ce que l’ogre avait pu voir. Il ne voyait rien de différent. Kaibutsu se remit immédiatement en marche, à grandes enjambées. Massad le suivit lui aussi, avec Gekkar derrière lui.

Vingt minutes plus tard, Massad était encore accroupi dans les ombres, à regarder l’ogre. Il s’était arrêté devant un petit restaurant, observant l’immeuble avec curiosité. Pourquoi s’était-il arrêté ici ? Est-ce que l’ogre était fou ? Alors, Massad comprit. Le nez de Kaibutsu tremblait et ses yeux étaient fermés. Il suivait Jiro grâce à son odeur.

"C’est extraordinaire," dit Massad, en se tournant vers Gekkar. "Pourquoi ne peux-tu rien faire d’aussi utile ?"

Gekkar ne répondit pas.

Kaibutsu n’entra pas dans le restaurant. A la place, il s’installa sur les marches d’un immeuble plus loin dans la rue et attendit. Massad savait pourquoi. Le restaurant n’était pas très bondé, et il n’avait pas l’air d’être le genre d’endroit à l’être souvent. De temps en temps, un grand homme sortait et observait la rue, avant de rentrer à l’intérieur. Un 4x4 Otaku noir était parqué dehors. C’était le genre de véhicule qui pouvait utiliser les rues du Petit Jigoku, mais qui ne devait pas rester longtemps ainsi sans être volé. Personne ici ne conduisait une voiture comme ça. Quel que soit cet endroit, ce n’était pas un restaurant. Après quelques minutes, deux Scorpions en riches manteaux noirs quittèrent le restaurant, entrèrent dans la voiture, et s’en allèrent.

"Chez Shotai, hein ?" se dit Massad. "Bien, bien… Chez Shotai, alors."


"C’est dingue, Rakki, tu es le gars le plus chanceux qui existe," dit Ide Gombei en fixant, incrédule, les dés de Rakki. Gombei était un informateur occasionnel qui venait parfois à la Tour pour bavarder ou pour jouer aux dés. Pour l’instant, le garage était rempli de policiers qui n’étaient pas en service. Ils réparaient leurs véhicules, écoutaient la radio, ou étaient simplement assis sans rien faire. Ide Gombei avait voulu en trouver un pour jouer aux dés avec lui. Il n’avait jamais réussi à battre Shinjo Rakki.

"Beaucoup de gens disent que je suis chanceux, mais ce n’est pas vrai. La chance, ça n’existe pas," dit Rakki. "Le jeu Vents et Fortunes demande un vrai talent."

"Ouais, c’est vrai," rit Gombei. "Tu es le type le plus chanceux que je connaisse. Tu passes l’invasion entière caché dans une allée et tu obtiens une promotion rien que parce que tu es le premier à l’avoir signalée. Tu en penses quoi, de ça ?"

"Je suis content que le Senpet nous ait envahi, personnellement," répondit Rakki. "Tout ce qui me permet de cesser ces patrouilles au port, en fait. Si tu veux le savoir, le port est le pire endroit à patrouiller, même comparé au Petit Jigoku. Les Sauterelles peuvent essayer de te tuer de temps en temps, mais ils n’en font pas une habitude." Rakki sursauta soudain, comme s’il venait seulement de comprendre la dernière phrase de Gombei. "Hé, je ne me cachais pas, au fait. J’ai combattu tout le temps. Aux côtés d’Akodo Daniri. J’ai même eu son autographe."

"Ouais, j’en suis sûr," dit Gombei. "Je parie que tu es même monté sur la Machine de Guerre Akodo, aussi."

"Je l’ai fait," dit Rakki. "Enfin, plus ou moins. J’étais mal en point et il m’a transporté jusqu’à la Tour Shinjo. Hé mec, ce truc fait presque trente mètres de haut."

"Gros veinard," dit un homme qui passait par là.

"C’est pas de la chance !" rétorqua Rakki par-dessus son épaule. "C’est simplement une opportunité et la manière de l’utiliser au mieux. Tu comprends ça, hein, Gombei ?"

"C’est de la chance, Rakki."

"C’est pas de la chance. Je ne suis pas chanceux."

"Shinjo Rakki ?" dit une voix de femme.

Shinjo Rakki se retourna pour découvrir la plus belle paire d’yeux verts qu’il avait jamais vus. "Oui, je suis chanceux," dit-il, "Euh, oui, je suis Rakki, voulais-je dire."

Elle releva un sourcil. "Je suis Otaku Sachiko," dit-elle, en ajustant le casque qu’elle portait sous un bras. "Je suis votre nouvelle équipière."

"Wow," dit-il. "La même Otaku Sachiko qui a tué Taki-bi no Oni ? La nièce de Katsunan ? C’est vous ?"

"C’est moi," dit-elle. "Ravie de vous rencontrer, Rakki. Vous êtes prêt à partir en patrouille ou pas ?"

"Euh, juste une minute," dit-il, en récupérant rapidement le koku que Gombei avait posé à côté de son dé, et en les mettant tous les deux dans la poche de sa manche.

Sachiko afficha un petit sourire, en jetant sa chevelure par-dessus ses épaules, alors qu’elle se dirigeait vers les motos Otaku appuyées contre le mur. "Vous savez, les jeux d’argent sont illégaux," dit-elle à voix haute.

"C’est ce que je ne cesse de raconter à Gombei," répondit Rakki. "Mais je pense que tant qu’il perdra, je ne vois pas l’intérêt de le mettre en état d’arrestation."

"Wow, une Otaku," dit Gombei en reluquant Sachiko alors qu’elle s’en allait.

"Arrête ça," dit Rakki, en donnant une petite claque sur sa joue. "C’est le cul de mon équipière que tu regardes."

"Pardon," dit-il, en secouant la tête et en clignant des yeux plusieurs fois. "Comment fais-tu ça, Rakki ? Une promotion, une nouvelle moto, et Otaku Sachiko comme partenaire. Tu es mon héros."

Shinjo Rakki prit son casque sur le siège derrière lui. "C’est la chance, je suppose."


"Kameru-sama," dit Tetsugi alors qu’il suivait le jeune prince dans le couloir. "Veuillez me pardonner, mais je ne sais pas très bien de quelle façon je dois m’adresser à vous."

"Et bien, je ne suis pas encore officiellement l’Empereur," répondit Kameru. Il s’était lavé et avait enfilé un superbe kimono vert. Suite à la suggestion de Tetsugi, les Armes Ancestrales de la Mante étaient bouclées à sa ceinture. Il avait besoin de laisser une impression immédiate et durable, pour empêcher les clans de s’éloigner de lui à jamais. Il avait eu d’autres idées pour ça, mais les épées étaient une bonne idée. "Dans une heure, je serai officiellement couronné, mais en attendant, je suis encore Kameru."

"Ah," répondit Tetsugi. "Je suppose que ce n’est pas le meilleur moment pour vous ennuyer avec ça, mais j’avais espéré pouvoir vous parler de quelque chose, avant d’arriver à l’hélicoptère." Tetsugi parlait lentement, prudemment. Bien qu’il ait observé la croissance de Kameru en préparation du jour où le garçon deviendrait l’Empereur, celui-ci était toujours un mystère. Il avait progressé trop rapidement. Avec le choc soudain de la mort de son père, du meurtre de Ranbe Ishihn, de l’emprisonnement d’Orin Wake, et la future guerre avec les Amijdal, il lui était impossible de deviner comment le garçon allait réagir. Ce maudit Meda avait agit trop vite. Si le coup d’état avait été tenté le jour avant que l’Ultimatum s’achève, les choses se seraient bien passées. Et, au moins, Kameru n’aurait pas eu tant de choses à penser, et il aurait évité de prendre une mauvaise décision à cause de son inexpérience.

"Demandez-moi ce que vous voulez, Tetsugi," dit Kameru. "Vous étiez l’un des conseillers les plus proches de mon père, et j’aimerais garder vos conseils."

"Bien sûr," répondit Tetsugi. Il sentit un bref sentiment de culpabilité l’étreindre. Sur la fin, il avait trahi la confiance que Yoritomo VI plaçait en lui. Tetsugi avait comploté contre lui avec les autres. Il était presque certain que la guerre que Yoritomo préparait était la menace qu’il attendait. Il était tellement sûr que l’Empereur serait la source du prochain fléau, du prochain Jour des Tonnerres. Hélas, la vie était composée de 90% d’évènements inattendus, et l’homme qui s’appelait Heichi Tetsugi n’était pas un fou. "C’est à propos des Clans Mineurs, Kameru," répondit Tetsugi. "Certains membres de l’Assemblée, comme vous le savez, ont été pervertis par les Grues. Ils ont joué un rôle mineur dans la tentative de coup d’état de Meda."

"Oui, Gohei m’a dit que Toku Yaro lui avait fait des gestes obscènes depuis son hélicoptère, peu après que les Singes scellent les portes," dit Kameru. "Les Guêpes n’ont toujours pas réussi à le retrouver."

"C’est exact," répondit Tetsugi. "Vous savez, je connais Toku Yaro. Je travaille avec lui à l’Assemblée des Clans Mineurs depuis longtemps, et je sais que c’est un homme raisonnable et honorable. J’ai fait quelques recherches, au sujet de son changement soudain de loyauté, et je suis arrivé à des conclusions intéressantes."

"Vraiment," dit Kameru.

"Apparemment, Dojicorp est parvenu à gagner un nombre de parts quasi majoritaire dans l’Agence de Sécurité Saru, ces derniers mois," dit Tetsugi. "Je pense qu’ils se préparaient à lancer une prise de contrôle inamicale sur la société de Yaro."

"Le chantage ne constitue pas une excuse pour la traîtrise," répondit Kameru. "C’est ce que vous vouliez me suggérer ?"

"Bien sûr que non," répondit Tetsugi. Intérieurement, il acquiesça de satisfaction. Le garçon n’était pas aussi borné que sa réputation le prétendait. Bien. "Je ne pense pas que Yaro était totalement au courant de ce que Meda projetait de faire. Comme vous vous souvenez, le descendant de Shinsei fut dévoilé ce jour-là, et à l’exception d’Akodo Daniri, ils n’y avait aucun Lion présent à cette déclaration. Je pense que le stratagème de Meda était de faire croire à Yaro qu’il participait à un simple jeu politique, en empêchant les Lions d’assister à l’évènement religieux le plus important du millénaire."

"Il a fermé les portes du Palais !" dit Kameru, incrédule. "Vous appelez ça un jeu ?"

"La Cour est un endroit très grand, pour jouer," dit Tetsugi avec un soupir. "Vous avez grandi dans le Palais. Vous savez que parfois, les jeux ne sont pas si simples."

"Mais si Toku Yaro n’est pas le complice de Meda, alors pourquoi a-t-il fui la cité ?" demanda Kameru, en faisant des gestes avec ses bras pour ponctuer ses mots. Tetsugi pouvait déjà dire que le garçon était plus énergique que son père, et qu’il était capable d’argumenter. Yoritomo VI n’argumentait jamais, il ordonnait ; c’est une chose qui n’a pas toujours joué en la faveur de l’ancien Empereur.

"Il a fui parce que c’est un homme qui a de nombreux ennemis," répondit Tetsugi. "L’Agence de Sécurité Saru est constituée de mercenaires, après tout. Ils ont été engagés pour intercéder en faveur et contre presque tous les Clans de l’Empire. Beaucoup d’hommes voudraient avoir la tête de Toku Yaro au bout d’une pique, et il a peu d’amis à la cour."

"La discrétion était la meilleure preuve de courage, pour ainsi dire," dit Kameru.

"Exactement," répondit Tetsugi. Ils étaient presque à l’héliport, et Tetsugi fit un signe de tête à deux Guêpes pour ouvrir les portes devant eux. "Je sais qu’il y en a, au sein de l’Assemblée Impériale, qui chercheront à condamner Yaro et son clan. J’espère que vous serez patient avec lui. Peut-être qu’il n’est pas exempt de reproche, mais un serviteur qui vous doit une faveur est plus utile qu’un martyr mort."

Kameru réfléchit à cela. "Peut-être avez-vous raison," dit-il. "Et à propos des Grues ? Tant que nous parlons de ça, que pensez-vous que je devrais faire à propos d’eux ?"

Tetsugi s’interrompit un moment. Il testait les autres si souvent qu’il savait par instinct lorsque les autres le testaient. Et ceci était l’un de ces tests. "La Grue est un clan très important," répondit-il. "Les condamner tous pour les actions d’un seul homme, en particulier lorsque cet homme était aussi influent que Meda, est très risqué. Vous pourriez vous retrouver avec une guerre civile sur les bras. Toutefois, la traîtrise ne doit pas être impunie, et un exemple doit être fait."

Kameru acquiesça. "Bon conseil," dit-il. "Pas facile à suivre, mais bon conseil."

"Les bons conseils sont rarement faciles à suivre," dit calmement Tetsugi. Il cessa de marcher pour permettre à Kameru de quitter le Palais le premier. L’esprit de Tetsugi errait dans ses pensées. Il avait sauvé le Singe, c’était sûr. Les autres Clans Mineurs avaient suivi son conseil et s’étaient peu impliqué ; leur implication serait facile à cacher. Les membres de l’Assemblée qui avaient protesté contre le coup d’état étaient toujours un problème dont il fallait s’occuper. Tetsugi ne pouvait pas les tuer ; il ne travaillait tout simplement pas de cette façon. Il ne pouvait pas les retenir éternellement prisonniers. Il ne pouvait pas garder enfermés à jamais cinq samurais innocents pour dissimuler son propre déshonneur. La vérité finirait toujours par éclater.

"Sauf si elle disparaît," se dit-il. "Parfois, la vérité disparaît, tout simplement." Il pouvait encore le faire… Il l’avait déjà fait auparavant.


Les eaux de la Baie du Soleil d’Or étaient sombres, ne montrant aucune trace du feu pour lesquelles elles avaient été nommées, des siècles auparavant. Les moteurs bruyants des navires marchands de la Mante résonnaient sur les eaux, soutenant d’un rythme étrange les cris lugubres des mouettes. Les quais les plus proches du Petit Jigoku étaient toujours en ruine. Ils n’avaient pas été réparés depuis l’invasion. De plus, des marchands heimin avaient achetés le leur ; donc, ils ne seraient probablement jamais réparés. Avec un peu de chance, les Studios du Soleil d’Or pourraient décider de racheter la propriété et de démolir la zone entière, mais pour l’instant, c’était à peine mieux qu’un terrain vague, souvenir oublié d’une catastrophe insensée. Quelques fouisseurs se risquaient encore sur le terrain instable, cherchant des fusils d’assaut Senpet et d’autres armes parmi les débris. La police faisait des patrouilles régulières autour du périmètre, chassant ceux qui étaient assez fou pour s’aventurer ici. La plupart des gens préféraient rester à l’écart de tout ceci.

Les douze silhouettes qui se tenaient maintenant au bord des quais n’avaient pas l’air de faire partie des gens normaux.

"Ça fait un moment que je n’ai plus fait ça," s’excusa Tokei. La robe éclatante qu’il portait était usée et froissée. Par endroit, elle était mangée par les mites.

"C’est pas grave, Tokei," dit patiemment Ginawa. "Ce n’est pas hautement cérémonial, après tout."

"Je m’y connais un peu, si vous avez besoin d’-"

"Ferme ton clapet, Phénix," dit Tokei avec une hostilité soudaine. "Je faisais ce genre de choses alors que tu n’étais même pas né, et je n’ai vraiment pas besoin de l’aide des gens comme toi."

La bouche de Saigo se referma. "Ouais, excusez-moi de vivre, espèce de vieux-"

Une fille mince avec un manteau sombre et des cheveux noirs se mit entre les deux hommes, avec les poings serrés. "Vous deux, cessez de vous battre," cria-t-elle. Ses yeux étaient rouges de larmes. "Ce n’est ni l’endroit, ni le bon moment. Faites preuve d’un peu plus de respect." Une autre femme, assez grande, et trois hommes regardaient le rônin et le Phénix d’un air mécontent. Tous avaient les mêmes cheveux bruns que la fille, le blanc originel de leurs cheveux était dissimulé par la teinture fournie par Shotai et Ginawa.

"Kamiko-" dit Ginawa.

"Je n’ai pas envie de faire ça, Ginawa," grogna Tokei, en s’écartant du groupe et en désignant d’un geste colérique le Phénix et les Grues. "Je ne vois pas pourquoi nous les aidons. Depuis quand l’Armée de Toturi est-elle un refuge pour les drogués et les traîtres ?"

L’un des Daidoji déguisés tendit la main vers son pistolet. Kamiko tendit la main vers lui. "Non, Hisae," dit-elle. "Laisse-le parler." Le yojimbo acquiesça à contrecœur, se relâchant pour fixer le shugenja avec une colère froide.

Ginawa regardait Tokei attentivement, le visage calme. "Un refuge pour les déchets de la société, tu dis ? Je te le demande. Depuis quand l’Armée de Toturi fait-elle autre chose ? Notre force vient du fait que nous dépassons ce que nous sommes. Je ne sais pas pour quelle raison tu as rejoins nos rangs, Tokei, et je ne te le demande pas. J’ai le sentiment que ce n’est pas pour des raisons plus nettes que celles de Saigo."

Les lèvres de Tokei frémirent de colère. "Dairya n’aurait jamais permis une telle chose," dit-il. "Les Phénix et les Grues ne se sont jamais souciés de nous. Pourquoi devrions-nous les aider ?"

"On s’en fiche, Tokei," dit Ginawa. "Ma décision est prise. Maintenant, commence la cérémonie."

"Mais pourquoi est-ce nécessaire ?" demanda Akiyoshi. "Je ne veux pas vous offenser, Kamiko-san, mais qu’est-ce qu’on fait ici ?" Akiyoshi était un peu froide et formelle face à Kamiko, depuis son arrivée au sein de l’Armée. Kamiko n’était pas non plus entièrement à son aise en la présence d’Akiyoshi. Elle donnait l’impression de désapprouver son ancien sensei, l’homme qui l’avait élevée comme un père, qui avait une relation amoureuse avec une fille de presque son âge à elle.

"Je veux savoir pourquoi mon père a fait ce qu’il a fait," répondit Kamiko, en parlant sans regarder vers Akiyoshi. "Lorsque j’étais petite, il avait l’habitude de m’amener de temps en temps ici, pour me montrer la mer. Lorsqu’il était jeune, il était le capitaine d’un navire marchand Doji. Il aimait la mer. S’il était ailleurs qu’à Dojicorp, en cet instant, il serait ici."

"Je n’aime pas vous interrompre, jeune fille, mais vous ne le trouverez pas ici, ni ailleurs," dit Shotai avec un petit hochement de tête. "Doji Meda est mort."

"C’est vrai," dit Tokei, revenant soudain dans la discussion. "Mais Meda est mort sans cérémonie. Si quelqu’un a des chances de revenir en tant que yorei, un esprit sans repos, c’est bien lui."

"Mais enfin, de quoi parles-tu, Tokei ?" dit Shotai. "Ça n’existe pas, les fantômes."

"Ouais, bien sûr, et les oni non plus, d’ailleurs," dit Tokei. "Tu vis sur ton petit nuage, à cause de la propagande Scorpion, mon ami, mais moi je préfère vivre dans le vrai monde."

"Hé, la magie, j’y crois," dit Shotai. "Je t’ai vu en faire, mon pote. Les esprits, les kamis, ils font partie de la nature. Tout ça, c’est une question de science. Mais les fantômes ? Tu espères peut-être que je vais croire que tu peux parler aux morts ?"

"Croyez-moi," dit sincèrement Saigo. "S’il dit qu’il peut faire parler les morts, il sait de quoi il parle."

Tokei lança un regard noir au Phénix, puis il se tourna encore vers Shotai. "En fait, ça dépend," dit-il. "La plupart des esprits sans repos ne font rien que des petits tours futiles. Ils te piquent tes clés. Ils font grincer les murs pendant la nuit. Ce genre de choses. Mais si tu sais comment les écouter, alors ils peuvent te parler. C’est le but de ces funérailles."

"Oui, ça et le fait qu’il était mon père," intervint Kamiko. "Il était mon père, et je doute que le Clan de la Mante ou Dojicorp envisage d’honorer sa mémoire."

"Bon, ok, les funérailles, je peux comprendre," dit Hiroru, assis sur une petite caisse. Jusqu’à maintenant, personne n’avait remarqué le ninja, bien qu’il ne fasse aucun effort pour se dissimuler. "Mais pourquoi voulez-vous lui parler ? Quel bien cela peut-il nous faire ? Pourquoi voulez-vous que nous parlions à un Grue mort ? Même toi, Kamiko. La vie de ton père s’est achevée. La mort, ça arrive. Laisse cet homme se reposer et habitue-toi à ce fait comme tout le monde. Pourquoi est-ce important pour nous, Ginawa ? Tu t’attends à recevoir des excuses ?"

Ginawa hocha la tête, ignorant les questions du ninja. "Je n’étais pas toujours d’accord avec Meda, mais c’était un homme honorable. Je ne pense pas qu’il aurait attaqué l’Empereur sans une bonne raison." Ginawa ne dit rien à propos des soupçons de Kamiko à l’égard d’Asahina Munashi. La fille les lui avait confiés lors d’un entretien entre eux deux. "Si nous pouvons faire quelque chose pour aider Kamiko à découvrir ce qui a poussé son père à faire ce qu’il a fait, alors je suis prêt à l’aider."

"Merci à toi, Jinwa," dit Kamiko.

Ginawa agita la tête et sourit tristement. "Cette porte est close, Kamiko. Ton vieux sensei est mort bien avant ton père. Je suis seulement Ginawa, maintenant. Mais je t’en prie, ne me remercie pas."

"Epargnez-moi votre mélodrame Grue," marmonna Tokei dans sa barbe, en avalant une gorgée de quelque chose et en remettant le flacon dans sa robe, sans que quiconque le voit. "Bon, en tout cas, on ferait mieux de commencer. Où dois-je faire ça ?"

"Les esprits semblent être plus forts par là," désigna Saigo.

"Ce n’était pas à toi que je parlais, Phénix," dit Tokei au prophète. "Kamiko, est-ce qu’il y a un endroit par ici qui était particulièrement important pour votre père ?"

"Il avait l’habitude de s’asseoir pendant des heures pour regarder le soleil se lever sur la baie," dit Kamiko. "Ici, il y avait souvent un marchand de crèmes glacées." Elle désigna exactement la même direction que Saigo.

Tokei avança dans cette direction, en grognant.

"Tokei, s’il te plaît," dit Toku au shugenja alors qu’il passait devant lui. "Ce sont des funérailles."

Tokei repoussa le garçon puis Hiroru sauta de sa caisse et marcha droit vers Tokei. "Ok, écoute-moi, ivrogne," dit-il, en faisant craquer ses articulations. "C’est quoi ton problème ? Tu t’attaques aux gamins, maintenant ?"

"Ne la ramène pas, pyjama ambulant," dit Tokei au ninja en ricanant.

Shotai attrapa fermement les bras d’Hiroru. Ginawa quitta les autres et tira Tokei avec lui, à l’écart et hors de portée d’oreilles. Saigo haussa les épaules à Akiyoshi. Kamiko hocha tristement la tête et se retourna pour parler calmement à ses alliés Daidoji.

"Ouais ?" grogna Tokei une fois à bonne distance. "Qu’est-ce que tu veux, Ginawa ?"

"Exactement la même chose qu’Hiroru. C’est quoi ton problème, Tokei ?" répondit Ginawa. "Pourquoi es-tu si irrité ?" Il renifla devant lui. "Tu es saoul ?"

Tokei détourna le regard. "Quelle importance si je l’étais ?" demanda-t-il. "Le reste de cette maudite Armée tombe en ruine, je suppose que c’est mon tour."

"Mais de quoi est-ce que tu parles ?" demanda Ginawa. Il avait du mal à contrôler sa colère. Il sentait la rancœur de Tokei depuis plusieurs jours, maintenant, mais il n’aurait pas pensé que ça le pousserait à boire à nouveau. Dairya avait mentionné les problèmes d’alcool de cet homme mais il avait également dit que c’était du passé.

"Cette fille, Kamiko," dit Tokei. "C’est la fille dont tu me parlais. La fille de Meda. Celle à qui tu enseignais."

"Oui," dit Ginawa. "C’est une fille vraiment bien, mais un peu tête-brûlée. Tu peux avoir autant confiance en elle qu’en moi."

"Mais c’est justement ça," grommela Tokei. "Et qui te dit que je te fais confiance, Ginawa. Ça ne fait que quelques semaines que tu es sorti de ta niche. Mais maintenant, au premier biscuit Grue qu’on te tend, tu retournes aboyer à leurs pieds. Et tant que tu y es, tu embarques ce Phénix, aussi. Tu comprends, Daniri n’était pas un mauvais gars, mais je pensais que c’était une exception. Nous sommes sensés être les protecteurs du Petit Jigoku, pas un refuge pour les fugitifs des Clans Majeurs. Dairya n’aurait certainement pas vu les choses de cette façon."

"Ton opinion est notée et appréciée, Tokei," dit Ginawa. "Toutefois, je ne pense pas que Dairya aurait géré la situation autrement. Kamiko et Saigo n’ont plus nulle part où aller. Et merde, c’est Hiroru qui a ramené Saigo de lui-même, et il est dans cette maudite Armée depuis aussi longtemps que toi !"

"Je suppose," dit Tokei, en regardant vers lui. "Pourtant, je n’aime pas ça. Il y a quelque chose à propos du Phénix. Il me dérange."

"Comment ça ?" demanda Ginawa, en croisant les bras. "Tu crois que c’est un espion ? Hiroru a dit qu’il prétendait être capable de voir les tetsukansen."

"Non," dit rapidement Tokei. "Non, non, non. Il n’est pas un espion. C’est juste que… c’est un drogué. Je peux le voir dans ses yeux. Il a arrêté, maintenant, mais à n’importe quel moment… il pourrait craquer et tout balancer."

"Comment en es-tu si sûr ?" demanda Ginawa.

Tokei détourna le regard. Il tendit la main vers le flacon sous sa robe, mais détourna la main et regarda à nouveau Ginawa. "J’étais un Phénix," dit-il. "J’étais un Gardien Asako. J’étais le Gardien, le Surveillant du Second Etage, l’Etage de la Terre. Je vivais dans le Temple des Eléments, veillant aux besoins des kamis."

"Je ne le savais pas," dit Ginawa. "De la manière dont tu parlais des Clans Majeurs, j’avais pensé que tu avais toujours été un rônin."

"Ouais," dit Tokei avec ironie. "J’étais doué en magie. Trop doué. Les voix des kamis étaient si puissantes dans ma tête que ça me donnait de terribles maux de tête. Etant entouré de tellement d’entre eux en permanence, j’ai commencé à boire pour pouvoir refouler la douleur. Juste un peu, au début. Juste un peu."

"Que s’est-il passé ?" demanda Ginawa.

Tokei soupira. "Les autres l’ont remarqué lors d’un grand évènement. Il y a six ans, pendant l’ascension d’Asako Ishikint, j’ai mal prononcé les mots de l’invocation. Les kamis étaient enragés et Ishikint n’a pas pu rejoindre le Conseil Elémentaire pendant un an. J’étais saoul et à moitié mort de fatigue. C’était un grand déshonneur. Ils auraient du m’expulser du clan cette nuit-là, pour mon incompétence, mais j’ai eu la bonne idée de le quitter moi-même. Depuis lors, j’essaie de ne plus boire, mais ce n’est pas facile. Ce n’est jamais facile. Ça ne vous quitte jamais."

Ginawa acquiesça silencieusement, par respect pour la confiance que Tokei lui témoignait. Bien que Ginawa ne cachait à personne son héritage Grue, personne dans l’Armée n’était obligé de divulguer son passé. Personne n’était autorisé à demander à un autre de lui parler de son passé. Personne ne s’attendait d’ailleurs à ce que quelqu’un fournisse volontairement ce genre d’informations.

Tokei s’avança jusqu’au bord du quai avec une main sur la hanche, grattant sa barbe de l’autre, tout en grommelant pour lui-même. "Les Grues ne me dérangent pas, vraiment," dit-il à voix haute. "Je sais que tu tiens à cette Kamiko et ces Daidoji ne bougeront pas d’un pouce sans leur protégée. Je sais que tu ne nous vendrais pas non plus, Ginawa. Pas après le coup que tu as fait avec le Scarabée, lors de l’Invasion. Je cherchais seulement une raison de me plaindre, je pense."

"Pourquoi ?" demanda Ginawa. "Saigo ?"

"Ouais," dit Tokei. "Je crois… je crois que Saigo me ressemble lorsque j’étais jeune. C’est comme si je regardais dans un miroir sale, et je ne l’aime pas du tout. Crois-moi, Ginawa, si Saigo est tel que j’étais à l’époque, alors je ne lui ferai jamais confiance."

"Et maintenant ?" demanda Ginawa. "As-tu changé depuis cette époque ? Puis-je te faire confiance, maintenant ?"

"Bien sûr, tu sais que-" Tokei ne dit rien pendant un long moment. Il mit la main dans sa robe et s’empara du flacon, et le laissa tomber dans la baie. Un petit ’plouf’ se fit entendre quelques secondes plus tard. "Ouais," dit le vieux shugenja. "Tu peux me faire confiance, maintenant."

"Bien," répondit Ginawa, en regardant vers les autres. "Je voudrais que tu me fasses une faveur. Garde un œil sur ce Phénix. S’il commence à agir de manière inconsidérée, tu l’assommes pour moi. Je crois que je ne trouverais pas meilleur que toi pour voir les signes avant-coureurs d’une crise. Et si tu peux apprendre comment il fait pour voir les tetsukansen, tu ne te gènes pas."

"Très bien," dit le shugenja avec un petit sourire. "Très bien, Ginawa. Je crois que je peux y arriver."

"Bien," dit Ginawa. Il se retourna vers les autres. "Ok, nous sommes prêts à commencer."


Zul Rashid se tenait debout sur le toit d’un immeuble, observant les rues sombres de la Cité du Foyer Sacré.

"Je suis Zul Rashid ibn Al Kassir !" hurla-t-il. "Je suis venu pour toi, père ! Affronte-moi comme un homme ou reste caché comme le chien sans cœur que tu es ! Tu m’entends, vermine khadi ? Je suis venu pour toi !" Il tendit les poings vers le ciel. Un kami de l’air tournait autour de lui, en colère, frappant d’un éclair une antenne de télévision proche. Dans les ombres de l’entrée du toit, les Frères du Jour attendaient patiemment. Parmi les rues souillées de la Cité du Foyer Sacré, les hurlements des Byoki se répercutaient avec un écho effrayant.

"Peut-être n’est-ce pas la bonne méthode, Zul Rashid," dit Asahi.

"Kassir ou Ishan ou quelque soit son nom ne vous affrontera pas," ajouta Shougo. "Quelque soit la vengeance que vous avez à tirer de lui, il ne risquera sûrement pas ses plans pour ça."

"Vous allez attirer à nous tous les Byoki," conclut Mayonaka.

"Vous croyez que je ne le sais pas ?" s’irrita Rashid, en se tournant vers les trois Dragons, une lueur de colère dans les yeux. "Nous cherchons les maudites cavernes de Tadaka depuis presque une semaine, sans rien trouver. J’ai pensé pendant un moment pouvoir l’attirer à nous grâce à sa fierté. Bah, cet homme a toujours été un couard. Partons avant que les oni arrivent."

Les trois Ise Zumi acquiescèrent. Dès que Zul Rashid eut invoqué les esprits de l’air pour l’emmener loin d’ici, les frères disparurent. Rashid flottait dans le ciel sombre. Il faisait toujours sombre dans la Cité du Foyer Sacré, maintenant, même pendant la journée. La Souillure de l’Outremonde semblait avoir atteint chaque coin de la ville, à l’exception de l’Eglise du Samurai de l’Ombre.

Rashid se demandait combien de temps le sanctuaire sacré pourrait tenir contre la corruption qu’il voyait maintenant. Des immeubles de pierre attrapaient des furoncles ulcéreux comme si c’étaient des créatures vivantes. Des feux de couleurs anormales - bleu, violet et brun - brûlaient ça et là, éclairant les fenêtres de bâtiments lointains, comme des yeux maléfiques. De minuscules créatures sombres se baladaient dans les allées et les ombres au coin de l’œil, se dispersant comme des feuilles sous le vent dès qu’on tournait le regard vers elles. Et comme toujours, les hurlements des Byoki traversaient les rues vides, suivies par les gémissements des anciens citoyens du Foyer Sacré, les zombies de la peste. Aucune aide n’est encore arrivée. Zul Rashid avait essayé d’envoyer un message lui même, par magie et par radio, mais en vain. Personne n’entendait son appel à l’aide. Personne ne viendrait. Il prit la direction du petit bâtiment qui cachait l’Eglise du Samurai de l’Ombre.

Rashid atterrit sur le toit couvert de neige et épousseta sa robe. Il avait remarqué dernièrement que la couleur orange brillante de sa robe commençait à s’assombrir. Est-ce que la malédiction de Kaze no Oni se répercutait également sur ses vêtements ? Thi’kwithatch avait dit vrai ; lorsqu’il était dans l’Eglise du Samurai de l’Ombre, l’infection cessait de se propager. Malheureusement, la souillure du Foyer Sacré avait toujours fait empirer sa douleur dès qu’il sortait. Toute la partie supérieure gauche de son corps était maintenant couverte des circuits électroniques de l’oni. Il se sentait plus fort, plus puissant que jamais, mais il savait que son pouvoir avait un coût.

"Tu réfléchis beaucoup, Zul Rashid," dit Shougo, apparaissant soudain aux côtés du khadi.

"Ceux qui passent tout leur temps à réfléchir sont des gens prudents," dit Asahi, apparaissant à son tour. "Les gens prudents sont sages."

"Mais il y a aussi les gens vindicatifs," dit Mayonaka. "Et ces gens font des erreurs."

"Si ça ne vous dérange pas, j’en ai assez de votre pseudo-sagesse Dragon," railla Rashid. "Si vous n’avez rien de plus utile à suggérer, alors je rentre dans l’Eglise." Il se retourna et descendit l’escalier de secours. Les trois Dragons le suivaient en silence, sans plus offrir d’autre conseil rébarbatif ou d’autre dialogue poétique. Il ouvrit la porte de l’église et était à moitié rentré lorsque l’un d’eux parla finalement.

"En fait," dit Hitomi Shougo. "J’ai vraiment une idée…"

"Shougo, non," dirent les deux autres. L’inquiétude était visible sur leur visage.

Rashid souleva un sourcil, curieux. C’était la première fois qu’il entendait l’un des Frères du Jour parler autrement qu’avec leur étrange esprit collectif. C’était également la première fois qu’il les voyait en désaccord. "Parlez, Shougo," dit-il. "Quelle est votre idée ?"

Shougo resta un moment silencieux, observant ses frères avant de parler. Il attendit qu’ils soient tous en sécurité à l’intérieur de l’Eglise avant de poursuivre. "Le pouvoir que le Seigneur Hoshi m’a donné, le tatouage qui couvre mon corps," dit-il. "Sa magie s’étend au-delà du souffle du dragon." Il désigna le tatouage qui couvrait sa poitrine. Un étrange dragon à la peau semblable à une carapace de tortue tournait autour de son torse et ses bras, et des nuages de fumée sortaient de ses naseaux. "Il me donne la sagesse du dragon, et les yeux du dragon."

"Encore votre jargon incompréhensible," dit laconiquement Rashid. "Qu’est-ce que vous voulez dire, Hitomi ?"

"La sagesse du dragon lui permet de savoir ce qui n’est pas connu," dit Asahi à la place de son frère.

"Les yeux du dragon lui permettent de voir et de parler aux morts," ajouta Mayonaka.

Zul Rashid gratta sa barbe pensivement. "Je suppose que tu vois énormément de choses dans cette cité, alors," dit-il.

Shougo acquiesça. "Les esprits du Foyer Sacré sont agités, mais mes frères me donnent la force dont j’ai besoin pour résister à leur voix. Par contre, je pensais que nous pouvions utiliser mon pouvoir pour découvrir les cavernes d’Isawa Tadaka." Mayonaka et Asahi acquiescèrent tristement en regardant leur frère.

"Vous ouvrir aux esprits d’une ville souillée ?" dit Rashid. "Vous risquez d’être possédé par un yorei, ou pire. De plus, ça risque de ne pas être concluant. Isawa Tadaka est mort à Otosan Uchi. Son esprit sera loin de cet endroit."

"Peut-être que quelqu’un sait," dit Shougo.

"C’est trop risqué, Shougo," dit Mayonaka.

"Il n’y a presque rien à gagner et tout à perdre, frère," ajouta Asahi. "Tu ne trouveras rien d’autre que des oni, ici. Même la barrière de protection de l’église ne te protégera pas des esprits maudits si tu les invites."

Zul Rashid éclata de rire, un rire noir et glacial. "C’est ça !" dit-il. "C’est exactement ça !"

Les trois frères se tournèrent vers Rashid, confus. "De quoi parlez-vous, sorcier ?" dit Mayonaka.

"Il faut savoir contrôler son dérapage, comme dirait Shiba Mojo," répondit Rashid. "Invoquer un être humain mort dans cet endroit n’attirera rien à part un oni. Mais si nous cherchions un oni, justement ?"

"Invoquer un oni ?" répondit Shougo, les yeux écarquillés. "Pourquoi voudrais-je faire ça ?"

"Un oni particulier," dit Rashid. "Tadaka no Oni, le Captif. Celui qu’Isawa Tadaka a invoqué. Il était gardé ici, dans la cité, pendant plusieurs mois avant d’être finalement mis à mort pendant le deuxième Jour des Tonnerres. Son pouvoir était très grand. Je vous parie qu’une partie de lui traîne toujours par ici. Si vous commencez à invoquer des esprits, que vous leur posez des questions à propos de Tadaka no Oni, il apparaîtra rapidement, sans aucun doute."

"Ça ne me semble pas être une chose très intelligente à faire," dit Asahi.

"L’âme de Shougo sera en péril, Rashid," dit Mayonaka, en colère.

"Je peux m’occuper de Tadaka no Oni," dit Rashid, plein de confiance.

"Et que ferez-vous, alors ?" la voix criarde de Thi’kwithatch retentit. Les réfugiés qui s’entassaient dans l’église se divisèrent lorsque le petit prêtre nezumi apparut au fond de la pièce et s’avança d’un pas lourd vers les quatre hommes. "Vous risqueriez la vie de Shougo pour rien. Les oni parlent leur propre langue. Une langue que personne d’entre nous ne peut parler."

"Je le peux," dit Rashid. "Zul Rashid ut nelvindus cansk nezumi."

Les frères et le nezumi échangèrent des regards stupéfaits. "Où avez-vous appris ça ?" demanda rapidement le nezumi.

"Jadis, pendant un moment bien trop bref, j’ai possédé la sagesse de deux mille ans," répondit le khadi. "Je découvre parfois qu’une partie d’elle subsiste en moi. Shiba Ujimitsu a appris le langage des oni d’Isawa Tadaka lui-même. Et donc, je la connais maintenant tout aussi bien."

Thi’kwithatch acquiesça et Rashid vit la peur s’insinuer dans le regard du prêtre. Il était désolé pour ça. Il savait que personne dans cette église ne lui faisait pleinement confiance. Toutefois, il voulait aider cette cité et était prêt à utiliser tous les moyens nécessaires. Son âme était déjà perdue, mais s’il pouvait l’apaiser d’une certaine manière avant de mourir…

"Très bien," dit Asahi.

"Nous vous donnons notre permission," ajouta Mayonaka. "Si vous nous promettez que cela ne causera pas de tort à Shougo, nous vous permettons de tenter cette expérience, sorcier."

"Je vous le promets," dit Rashid. "Tadaka no Oni ne fera aucun mal à votre frère." Il espérait qu’il disait vrai.


L’île de Daikua était silencieuse, aujourd’hui. Le silence était un silence étrange, ce genre de silence qui pouvait être créé par des milliers de gens qui se taisent. C’était le nombre exact de personnes rassemblées sur l’île artificielle au centre de la Baie du Soleil d’Or, une foule de représentants de presque chaque clan majeur et mineur, venus pour assister aux funérailles de Yoritomo VI. Les kobune et les bateaux-cargos qui remplissaient normalement la baie étaient partis ; on leur avait ordonné, par décret Impérial, de rester à l’autre bout de la baie. Loin à l’horizon, l’ombre de Kyuden Hida se trouvait à distance respectable de l’assemblée.

Une grande scène se trouvait au bord de l’île, se tenant devant la cité et le soleil couchant. Devant cette scène, séparés de la foule rassemblée et des médias, étaient assises les personnes invitées par l’Empereur. Asahina Munashi, Hoshi Jack, Heichi Tetsugi, Akodo Daniri, Kitsu Ayano, Matsu Gohei, Isawa Sumi, Isawa Kujimitsu, Bayushi Kogeiru, Soshi Isawa, Tsuruchi Shinden, Otaku Shoda, Iuchi Razul, Shinjo Katsunan et Yoritomo Ryosei étaient tous présents, vêtus de leur plus belle robe de deuil.

Sur la scène attendait une ligne de Gardes Impériaux, flanqués de part et d’autre d’un shugenja de la famille Ranbe. Les bushi et les shugenja portaient des armures et des robes aux coupes inégales. Si leurs vêtements semblaient être faits à la main, c’était parce que c’était vraiment le cas. Le Clan de la Mante se souvenait de ses origines simples de marins et de pêcheurs. En périodes de deuil telles que celle-ci, ils revenaient à leurs origines simples avec fierté et dignité. Les seuls objets d’ornementation qu’ils portaient étaient l’épée de l’Empereur, portée par Daikua Kita de la Garde Impériale, le casque de bataille insectoïde de l’Empereur, porté par Ranbe Yuya, l’ancienne maîtresse de la famille Ranbe, et une épée entourée d’un tissu noir, portée par un garde anonyme à la fin du rang. Derrière eux, les bannières des trois familles de la Mante claquaient sous l’effet de la brise de la mer.

Un murmure parcourut la foule lorsque Yoritomo Kameru monta soudain sur la scène, sans avertissement ni introduction. Il portait une simple robe de coton blanc et des sandales. Les Armes Ancestrales de la Mante étaient rengainées à sa ceinture. Il tenait une urne en ivoire blanc dans ses mains, fermement serrée.

"Aujourd’hui," dit le prince d’une voix claire, le son traversa la foule, comme son père savait le faire lui aussi, "Nous enterrons mon père."

Il se tourna vers la cité d’Otosan Uchi. Ouvrant la jarre d’ivoire, il la brandit bien haut, puis dispersa les cendres dans la mer. Le vent se souleva d’un coup, portant les derniers souvenirs de Yoritomo VI en direction du Palais de Diamant. Des éclairs brillèrent faiblement à l’horizon.

"YORITOMO !" hurla Kameru, en tirant ses lames et en les brandissant lors de son salut. Le tonnerre gronda dans le ciel clair, alors que le père de Kameru retournait chez lui.

"YORITOMO !" crièrent les Gardes Impériaux et les Ranbe à l’unisson, en levant eux aussi leurs armes, acclamant bruyamment le présage de bon augure.

"YORITOMO !" scanda la foule, se levant dans la passion du moment.

Kameru se retourna et fit face à la foule, ses yeux noirs étaient intenses. Il semblait plus grand et plus fort. Il y avait quelque chose de nouveau dans son regard.

"Mon seigneur, votre heaume," dit Ranbe Yuya, en tendant le casque de son père à Kameru. Kameru le posa sur sa tête.

"Mon seigneur, votre épée," dit Daikua Kita. Elle tendit le katana de son père à Kameru, et Kameru lui tendit ses Armes Ancestrales de la Mante en retour. En tant qu’officier la plus âgée de la Garde Impériale, il était de son devoir de les porter tant que Kameru n’aurait pas un héritier apte à les prendre.

Ranbe Yuya se tourna vers la foule. "Peuple de Rokugan," dit-elle, de sa vieille voix tremblante, "Citoyens de l’Empire de Diamant, je vous présente le Fils des Orages, Yoritomo VII !"

La foule tomba soudain à genoux, tous prosternés devant leur nouveau seigneur. Les Mantes autour de Kameru sur la scène s’inclinèrent également. Le tonnerre gronda une fois de plus. Les flashes des appareils photos crépitaient et répondaient aux éclairs qui éclairaient la mer.

"Je suis votre Empereur !" déclara Kameru. "Je suis Yoritomo VII, Rokugan, et je ne vous décevrai pas ! Levez-vous et allez en paix."

La foule se releva et l’acclama sauvagement. Kameru se tenait debout, silencieux, attendant qu’ils cessent afin qu’il puisse commencer son discours. Intérieurement, il était nerveux, espérant qu’ils allaient continuer aussi longtemps que possible, pour qu’il ne soit plus obligé de parler. Il se demandait si son père s’était déjà senti comme ça. Lui qui était toujours apparu tellement calme et invincible, parmi ses sujets, est-ce qu’il avait pu être nerveux et effrayé à ce point ? Kameru trouva ça amusant, et finalement, ça l’aida à se sentir mieux. Après quelques minutes, les ovations de la foule déclinèrent.

"Aujourd’hui, nous enterrons mon père, Yoritomo Z’ken, connu par l’Empire sous le nom de Yoritomo VI," dit Kameru. "Pendant dix-neuf ans, il fut notre Empereur. Il fut notre Fils des Orages. Il fut notre seigneur, notre dirigeant, notre père. Son esprit est retourné au Yoma, maintenant, et le monde est amoindri, sans lui."

"Il y en a dans cette cité et dans l’Empire qui jugeront sévèrement mon père pour sa façon de régner. Mon père était un homme imparfait, c’est exact. Ses erreurs ont divisé l’Empire jusqu’en son centre, et modifieront le comportement de son peuple pour des décennies."

"Je sais que vous le pensez," dit Kameru, levant une main pour apaisant le murmure nerveux qui parcourait la foule. "Comment puis-je me tenir ici, à l’enterrement de mon père, et ternir son nom ? Je suis un scélérat. Je suis un traître. Je suis un blasphémateur, mais vous ne direz pas ça à voix haute car je suis aussi votre Empereur. Je suis peut-être toutes ces choses, mais il y a une chose que je ne serai jamais, et c’est un hypocrite. Mon père était un Mante. Je suis un Mante. Notre clan ne tolère pas les mensonges, la stupidité et la mauvaise foi. Si je me tenais devant vous à prétendre que mon père a toujours été un homme juste, ce serait cracher sur son âme, son honneur et sa vie. Il ne supporterait pas une telle offense, et moi non plus. Mais je ne ferai pas non plus les mêmes erreurs que mon père. Je sais que son esprit veille sur moi, et Yoritomo Z’ken ne tolèrera pas une telle bêtise chez l’héritier de son sang.

"L’erreur de mon père est d’avoir voulu trop s’occuper de l’Empire. Il a vu un danger pour son peuple, et il pensait honnêtement être capable de s’en occuper lui-même. Ses actions avaient l’air d’être de la paranoïa, de la démence et du nihilisme. Il a transformé ses plus proches conseillers en ennemis et il a gardé ceux qu’il pensait pouvoir sauver. Je ne répèterai pas ces erreurs. Mon Empire doit être basé sur la confiance, une confiance que je vais commencer à bâtir maintenant. Je sais quelle est la menace que mon père espérait combattre…"

"Le Troisième Jour des Tonnerres approche."

Les gens se mirent à discuter bruyamment. Des flashes d’appareils photo surgirent comme un feu d’artifice.

"Pour certains d’entre vous, ce n’est pas une surprise," poursuivit-il. "Après la révélation du descendant de Shinsei, la conclusion était inévitable. Mais ne craignez rien. Je serai avec vous, et lorsque Jigoku se dressera contre nous, je me tiendrai devant un Empire unifié pour le défier."

"A cette fin, permettez-moi de vous présenter mes nouveaux conseillers," dit-il. "En des circonstances normales, ces hommes et ces femmes devraient passer des test pour démontrer leur qualification. Je crains de ne pas en avoir le temps ni le luxe. Leur test sera de me prouver eux-mêmes qu’ils sont dignes de la tâche que je leur confie. Je vous présente le Capitaine de la Garde, Tsuruchi Shinden." Le Guêpe se leva, un air de surprise sur le visage. Il rejoignit Kameru sur scène et s’inclina profondément. "Protecteur de la Confiance de l’Empereur," dit Kameru, en s’inclinant devant Shinden.

"La Championne de Jade, Ranbe Yuya," dit-il. La Mante d’un certain âge trébucha, montrant son âge pendant un bref moment alors qu’elle s’avança en claudiquant aux côtés de Shinden. "Protectrice des kami et des esprits," dit l’Empereur.

"Le Champion d’Emeraude, Heichi Tetsugi," poursuivit-il. Tetsugi se leva, le visage dénué de tout sentiment. Il se joignit aux autres. "Protecteur de la Justice Impériale," dit Kameru.

"Et finalement, le Champion de Diamant, Akodo Daniri," conclut-il. "Le pilote de la Machine de Guerre Impériale."

Daniri ne se leva pas tout de suite, incapable de réaliser les mots du nouvel Empereur. Il récupéra rapidement et avança sur la scène. La foule explosa d’une confusion excitée et il y eut encore plus de flashes qu’auparavant. Kameru sourit derrière son heaume. C’était un acte audacieux, il en était sûr, mais il voulait avoir les médias à ses côtés.

Finalement la foule se tut. Les nouveaux conseillers de l’Empereur se relevèrent autour de lui. Kameru parla. "L’unité de notre Empire sera mon premier ordre," dit-il. "Je ne reproche rien à ceux qui se tenaient derrière la bannière de la Grue, pour leurs actions contre mon père, comme l’atteste la présence d’Asahina Munashi, ici présent. Munashi, approchez-vous."

Le vieux Maître des Jardins Fantastiques se leva lentement et s’avança jusqu’à la scène. Il arriva bientôt à côté de l’Empereur et s’inclina profondément, posant presque son front sur le sol pour exprimer sa dévotion. "Je mets mon nom à votre service, Fils des Orages," dit le vieux shugenja.

"Il sera nécessaire," répondit Kameru. "Doji Meda était un homme aux buts honorables mais à l’ambition déshonorable. Les responsables du coup d’état seront punis, mais cette histoire n’ira pas plus loin. Munashi-san a offert la coopération complète de Dojicorp pour cette histoire. Pour prouver que je ne veux aucun mal à la Grue, je vous rends maintenant le katana ancestral de votre clan."

Le garde avec le paquet noir approcha de l’Empereur, dévoilant l’épée bleutée, et la tendit à Kameru. Kameru l’offrit à Asahina Munashi. Le vieux shugenja acquiesça lentement et sourit.

"La Grue sert l’Empereur, maintenant, corps et âme," répondit Munashi. "Notre sang est à votre service, et cette épée en est le symbole. Aussi longtemps que vous la porterez à vos côtés, chaque Grue n’hésitera pas à sacrifier sa vie pour vous."

Kameru acquiesça. "Merci, Munashi. Votre dévotion est appréciée." Il se tourna encore vers la foule. "Je voudrais dire ceci au Clan du Crabe, qui n’est pas présent. J’ai entendu parler de l’accusation de Matsu Gohei, quant à la complicité Crabe lors du coup d’état de Meda et je crains de trouver des preuves trop importantes pour les ignorer. Toutefois, je vous offre ceci : si Hida Tengyu et les daimyos des grandes familles Crabe se présentent personnellement pour m’expliquer leur opinion à ce sujet, je vous promets qu’ils seront traités avec tous les égards qui leur sont dus. Mais entretemps, Kyuden Hida est banni des eaux de Rokugan. Je sais que vous m’entendez, Hida Tengyu. Vous avez vingt-quatre heures pour ôter votre forteresse de la Baie du Soleil d’Or."

A nouveau, la foule se remit à son bavardage confus. Kameru leva la main, et le tonnerre gronda. Il se demandait si un des Ranbe était responsable de tous ces éclairs. Si c’était le cas, ils ne le diraient jamais. Ça ajoutait du poids à la magnificence Impériale. Il se demanda s’il ne le saurait jamais.

"’Pourquoi ?’, dites-vous ?" dit Kameru. "Pourquoi présenter une main ouverte à la Grue et un poing fermé au Crabe ? Ma réponse est la suivante : un Empereur doit trouver ses alliés rapidement et ses ennemis encore plus vite. Munashi a promis son aide. Tengyu reste silencieux dans son château. Il n’y a pas de temps pour la division. Ceux qui ne se dresseront pas aux côtés de l’Empereur pendant le Jour des Tonnerres se battront pour le Jigoku."

"Tout est dit."


"Quel con," cria Yasu, en jetant un beignet sur l’écran de télévision. "J’aimais bien ce Kameru lorsque je l’ai rencontré la dernière fois, mais maintenant, c’est vraiment un con."

Hiruma Hayato grogna pour exprimer son accord. "Tu as vu comme il flattait Munashi ?" demanda l’éclaireur, toujours allongé sur le divan et grattant sa nuque. "S’il savait la moitié de ce que tu m’as dit sur ce maniaque, il lui enfoncerait l’épée de Meda dans le ventre."

"J’espère qu’il le fera un jour, en tout cas," dit Hatsu, en marchant dans la pièce avec un air inquiet sur le visage. "D’habitude, je ne suis pas une personne violente, mais Munashi le mérite." Le Dragon s’assit à côté de Yasu, jetant un coup d’œil à la télévision. Il pliait nerveusement une feuille de papier avec ses doigts. "Ecoutez-moi," dit-il. "Je suis ici depuis seulement quatre jours et je parle déjà comme un Crabe."

"C’est une bonne chose," dit Yasu. "Ça va pas, Hatsu ?"

"Pas vraiment," répondit-il. "Je m’ennuie à en mourir. Il y a trop de technologie, dans cet endroit, je me sens un peu perdu. Je ne me suis jamais bien senti avec les machines et être entourés par elles pendant quatre jours, ça me met les nerfs à vif."

"Vraiment ?" dit Hayato. "Mais pourquoi ?"

"Hé, il faut me comprendre," dit Hatsu. "J’ai grandi au deuxième étage d’une petite boutique. Très traditionnelle. Je pense que le vieil Hisojo pèterait un câble, s’il voyait cet endroit."

"Ouais, moi j’ai grandi à côté de la porte du labo de Kaiu Toshimo," dit Yasu. "J’imagine que ça me donne une perspective différente de la tienne."

"Y’a du nouveau à propos de Toshimo, en parlant de ça ?" demanda-t-il, en pliant encore son papier.

"Ouais, on a de la réception, apparemment," Yasu désigna la télévision. "Malheureusement, on ne peut toujours pas transmettre. Y’a quelque chose dehors qui brouille nos émissions." Il loucha vers le petit morceau de papier qu’Hatsu pliait. "J’espère que ça ne te dérange pas, Hatsu, mais j’aimerais savoir ce que tu fiches, là ?"

"Um…" Hatsu tendit le morceau de papier, maintenant plié sous la forme d’un petit dragon. "Je ne sais pas," dit-il. "Un origami, je suppose. Je n’étais pas capable de faire ça avant d’avoir ce tatouage. On dirait que ça me permet de guérir plus vite la blessure que ce Pekkle m’a infligée, et ça me donne également quelque chose à faire."

"Je peux voir que l’un d’entre vous fait au moins quelque chose d’utile de son temps," grogna une voix profonde.

Yasu et Hayato se relevèrent rapidement et saluèrent alors qu’Hida Tengyu entra dans la pièce. Hatsu se leva un moment plus tard, bien qu’il n’était pas sûr de devoir le saluer ou non. Il préféra s’incliner. Kuni Mokuna était juste derrière Tengyu, jetant un regard indigné en remarquant un sachet de chips vide.

"Je suppose que vous avez vu les funérailles," dit Tengyu. Le visage du grand Crabe était plus rouge que d’habitude, comme s’il venait de crier récemment. Il tenait ses mains derrière son dos. Apparemment, il faisait un effort pour retenir une envie de violence.

"Oui, Seigneur Hida," répondit Hayato. "Avons-nous des nouvelles de l’appareil antibrouillage ?"

"Non," dit Tengyu avec une expression de mépris. "Nous ne pouvons toujours rien émettre vers l’extérieur. Toshimo y travaille jour et nuit, mais il est également en train de récupérer les données perdues de la Machine de Guerre. Ce Lion qu’il a ramené et les autres techniciens tentent de l’aider, mais ces deux travaux sont presque impossibles, et je regrette que nous n’ayons qu’un seul Kaiu Toshimo."

"Toutefois, il a pu identifier la source du brouillage," ajouta Kuni Mokuna. "Une information qui ne vous surprendra pas, je suppose."

"Dojicorp," dit Yasu.

"Exactement," dit Tengyu. "L’Empereur a fait une grave erreur en prenant ce Munashi dans son entourage. Quelqu’un doit tout lui raconter, personnellement. J’irais volontiers moi-même, mais Mokuna ne cesse de me menacer de me transformer en arbre si j’abandonne le Kyuden."

"C’est vrai," dit sérieusement Mokuna. "Le Kyuden est un gigantesque tetsukami, après tout, et les kami sont des bêtes instables. Toshimo a dit que la forteresse ne fonctionne qu’à 70% de sa capacité si lui ou Tengyu était absent. Je suis désolé, mais nous ne pouvons nous permettre ce genre de faiblesse si les Mantes devenaient violents."

"J’irai," dit rapidement Hatsu. "J’aimerais retourner en ville. Et j’aimerais également suivre quelques pistes qu’avaient découvertes Bayushi Oroki à propos des tetsukansen, avant que je ne me fasse tirer dessus. Il pensait qu’il pourrait y avoir un lien avec le Clan de la Sauterelle."

"Si le Dragon y va, j’y vais," dit Yasu.

"Et toi aussi, Hayato," dit Tengyu. "Vous trois allez vous infiltrer dans la cité et tenter d’approcher l’Empereur."

"Moi ?" s’exclama l’éclaireur. "Mais j’ai toujours la jambe cassée !" Il désigna le plâtre tetsukami qui recouvrait son pied.

"La jambe n’a rien," corrigea Mokuna. "Tu as juste la cheville cassée. Le plâtre que je t’ai fait devrait t’apporter le support nécessaire. Peut-être que tu courras un peu plus lentement, mais c’est tout. Honnêtement, Hayato, arrête de te plaindre. Je ne savais pas que ton sang Kakita était si épais, dans tes veines."

"Je crois que vous avez raison," dit Hayato en soupirant. Il prit appui sur sa jambe. "Je peux presque à nouveau courir. Pour dire vrai, j’aimerais moi aussi sortir du Kyuden."

"Alors, vous voila tous les trois satisfaits," dit Tengyu, prêt à quitter la pièce. "Allez au laboratoire de Toshimo. Hida vous attend."

"Hida ?" demanda Yasu. "Hida qui ?"

"La Machine de Guerre Hida," dit Tengyu en se retournant à nouveau, dans l’encadrement de la porte.

Les trois hommes se regardèrent un moment. "Elle est achevée ?" demanda Yasu. "Déjà ? Je ne savais pas que Toshimo l’avait construite !"

"Ça fait déjà un moment que Toshimo essayait de construire un robot de combat," dit Tengyu en haussant les épaules. "Maintenant, la technologie d’Ikimura a rendu son prototype fonctionnel. Bon, il doit y avoir quelques bugs, mais est-ce un problème ?"

"Pilote," dit Hayato.

"Canonnier," ajouta Yasu.


"Eien… Debout, Eien…"

Le Daidoji sentit ses paupières s’ouvrir avec difficulté. Ses yeux étaient secs et brûlants, comme deux charbons ardents brûlant dans sa tête. Sa bouche le brûlait et il y avait un goût de sang séché. Il y avait une douleur lancinante dans sa poitrine. Ses bras et ses jambes semblaient engourdis et tout semblait… bizarre.

"Oui… Oui, c’est ça. Quel solide garçon tu es. Assieds-toi, maintenant."

Eien s’assit brusquement, comme si une ficelle avait été tirée à la base de son cou. Il se retrouva assis sur un autel de pierre au milieu d’un jardin fleuri. Aucun oiseau ne chantait. Aucune lumière ne brillait à l’exception des torches montées aux coins de l’autel. Une silhouette se tenait aux pieds d’Eien, un grand homme chauve vêtu d’une robe bleue et blanche.

Munashi.

"Quelle journée chargée," bailla Munashi. "Quelle journée…"

Eien baissa les yeux pour découvrir que son katana posé à côté de lui. Immédiatement, il voulut s’emparer de l’arme et la plonger dans le shugenja, pour retirer son cœur noir de sa poitrine. Il découvrit qu’il ne le pouvait pas. Il ne pouvait rien faire.

"Lève-toi, Eien. Lève-toi et prend ton arme, comme tu aimerais le faire." Munashi regarda Eien prudemment. Il ne semblait pas du tout avoir peur du Daidoji. Il semblait plutôt impatient, et même excité.

Eien se leva immédiatement, saisissant son katana et le rangeant sous son obi. Lorsqu’il baissa les yeux pour ajuster la lame, il vit que sa cuirasse avait disparu, et qu’un trou béant était percé dans sa cage thoracique. Du sang séché durcissait sur les bords de la blessure.

"Il est surprenant de voir les dégâts qu’un de ces petits Pekkle est capable de faire, n’est-ce pas, Eien ?" dit Munashi. "C’est un véritable travail pour les invoquer, mais ils valent vraiment tous ces efforts. Ça m’a brisé le cœur d’en perdre quatre, la semaine dernière. Je suis désolé, mais tu devras les remplacer le temps que j’en invoque d’autres. Ça ne te dérange pas ?"

"Que… que se passe-t-il ?" dit Eien avec colère. Il pouvait à peine forcer les mots à sortir de sa bouche. Sa langue semblait lourde et inutile.

"Tu es mort," dit Munashi d’un ton aimable. "Je t’ai tué et réanimé en tant que revenant. Oh, je suppose que j’aurais pu faire de toi un simple zombie, mais je trouvais que conserver l’âme originelle était non seulement plus intéressant, en termes de puissance, mais également beaucoup plus satisfaisant. Tu n’es pas d’accord ?"

"Je te tuerai pour ça, Munashi," grogna Eien.

"Oh non, tu ne le feras pas," rit Munashi. "Je ne te le permettrai pas. En fait, la seule raison pour laquelle je t’ai laissé le contrôle temporaire de ta voix, c’est pour la joie sadique que j’éprouve lorsque je te vois tenter de lutter pour reprendre le contrôle de ton corps. Je suis une vilaine personne, je sais, mais je mérite bien de m’amuser de temps en temps." Le vieux shugenja éclata d’un rire saccadé en caressant sa moustache d’une main.

"Je trouverai un moyen," dit Eien. "Détruisez-moi maintenant ou je jure sur Dame Doji que je trouverai un moyen de nous tuer tous les deux."

"Vraiment ?" dit Munashi. "Sois sûr que j’en suis désolé. Ah… cette puissante et méchante Dame Doji…" Munashi cligna des yeux. "Lorsqu’elle viendra à moi, je lui ferai preuve de tout mon respect, bien entendu. Mais pour l’instant, silence, Eien, et incline-toi devant ton nouveau maître."

Eien tomba à genoux, obéissant.

"Je suppose que tu te demandes pourquoi je me tracasse avec toi," dit Munashi, en posant une main affectueuse sur la tête d’Eien. "Pourquoi est-ce que je ressuscite quelqu’un d’aussi pathétique et inutile ? De nombreux autres Daidoji me servent de leur plein gré, après tout. Et bien, pour dire vrai, personne ne sait que tu es mort, Eien. Une fois que j’aurai recouvert ce trou dans ta poitrine, tu ressembleras à n’importe quel autre Grue, mais tu me seras d’une loyauté absolue. Même plus encore que ceux que j’ai implantés, même plus que ton père. Tu vas devenir le pilote de ma nouvelle Machine de Guerre Grue. Et ensuite, nous t’enverrons retrouver notre princesse prodigue, Doji Kamiko. Tu ne trouves pas ça amusant, Eien ?"

Eien ne dit rien.

"Je savais que tu penserais ainsi."


"Bon, ça ne marche pas," dit Shotai. "Merci de nous avoir fait perdre notre temps, Tokei."

Le shugenja rônin hocha la tête d’irritation. "Je ne sais pas quoi dire, Kamiko," dit-il à la Grue. "J’ai tout fait de la manière que j’avais apprise. Tout ce que je peux dire, c’est que parfois, ça ne marche pas. Mais parfois, également, les esprits n’ont rien à nous dire."

"Je comprends, Tokei," dit doucement Kamiko. "Ce n’est pas grave. De toute façon, je te remercie d’avoir prononcé les bénédictions funéraires pour mon père." Elle s’avança vers Tokei et le prit gentiment dans ses bras, puis se recula.

"Euh, ce n’est rien," dit Tokei avec un sourire déconcerté. "Je, euh, je suppose qu’on va partir, maintenant." Il trébucha en rejoignant les autres, qui s’étaient déjà éloignés.

"Vous allez avec eux," dit Kamiko à ses alliés Daidoji. "Je vous retrouverai au restaurant." Ils acquiescèrent et partirent à leur tour, tout en restant à l’écart des membres de l’Armée de Toturi.

"C’est ironique, n’est-ce pas ?" dit Saigo, en regardant vers la baie. "Pour l’instant, Kameru est là-bas, sur l’Ile Daikua, en train de faire la même chose que nous."

"Il y avait plus de monde à sa cérémonie, mais c’est vrai, vous avez raison," dit Ginawa, toujours aux côtés de Kamiko.

"Kameru," dit Kamiko, la voix triste. "Je voudrais que les choses soient différentes. Je voudrais… Je voudrais que mon père soit encore là. Il saurait quoi faire."

"C’est exact," dit sèchement Ginawa en marchant pour rejoindre ses hommes. "S’il y a une chose que je puis dire au sujet de Doji Meda, c’est qu’il savait toujours quoi faire. Du moins, c’est ce qu’il croyait."

Kamiko s’assit sur le rebord du quai, ses pieds étaient légèrement secoués par le vent. Quelques instants plus tard, le Phénix vint s’asseoir à côté d’elle. Il croisa les bras sur ses genoux et se mit à regarder l’Ile Daikua en silence.

"Vous deviez vous marier avec Kameru, pas vrai ?" demanda-t-il.

"Oui," dit Kamiko. "Je le devais. Je détestais cette idée, au début, mais après l’avoir rencontré… Je ne savais pas quoi penser. Pourquoi me demandez-vous ça, Phénix ?"

"S’il vous plaît, mon nom est Saigo," dit-il en riant. "C’est juste que je connais quelqu’un d’autre qui est très cher aux yeux de Kameru. Je me demandais s’il la méritait. Si jamais il lui fait du mal…"

"Qui ?" dit sèchement Kamiko.

"Hein ?" Saigo regarda Kamiko. La jeune Grue avait l’air furieuse. "Oh ! Non, ce n’est pas ce que vous croyez ! C’est sa sœur. Ryosei. Croyez-le ou non, mais je l’ai rencontrée."

"Ah," dit Kamiko en riant. "Ah oui. Je ne devrais pas me tracasser. Elle est tout son univers. Leur famille est très unie."

"C’est bien, je suppose," dit Saigo. "La mienne n’était pas comme ça." Il tendit la main pour repousser ses cheveux vers l’arrière, et cligna des yeux, l’air surpris. "Désolé, j’ai l’habitude d’avoir des cheveux longs," dit-il. "Akiyoshi me les a coupés lorsque je suis arrivé ici, pour que personne ne puisse me reconnaître."

"Hé, regardez les miens," dit Kamiko, en faisant un clin d’œil. "J’ai l’air horrible, en brune."

"Si vous cherchez un peu de compassion, vous ne l’aurez pas," rit Saigo. "Vous êtes vraiment belle, ainsi."

"Merci, Saigo," dit sèchement Kamiko. Ils restèrent assis en silence pendant quelques instants. "Saigo ?" dit-elle. "Vous aviez dit tout à l’heure que Tokei ne mentait pas en disant que les esprits des morts pouvaient nous parler. C’est vrai ?"

"Oui," dit Saigo. "C’est tout à fait vrai. Mais à nouveau, je suis un prophète et donc, je crois en tous ces trucs bizarres qui m’arrivent parfois."

"Pourquoi mon père ne m’a-t-il pas parlé, alors ?" demanda-t-elle, en regardant vers la baie. "Pourquoi n’est-il pas venu pour m’aider ?"

"Je ne sais pas," dit Saigo. "Peut-être pensait-il que vous n’avez pas besoin d’aide. Peut-être pensait-il que vous pouvez vous débrouiller toute seule. Regardez-vous. Vous avez une dizaine de Daidoji qui sont prêts à traverser l’enfer avec vous, et qui sont prêts à vous suivre au moindre mot de votre part. Ils vous écoutent. Ils sont prêts à tuer pour vous. Ça m’étonne, parce que personne ne m’écoute. Je crois que vous êtes la dernière personne à avoir besoin d’aide, Kamiko. Moi ? J’ai besoin de tous les conseils que vous pourriez me donner."

Kamiko sourit et posa une main sur l’épaule de Saigo. "Merci," dit-elle, en se relevant. "Merci, c’était très gentil à vous. Je pense que je vais retourner avec les autres, maintenant."

Saigo resta devant la baie un peu plus longtemps. Peut-être espérait-il que Tsuke allait venir et allait lui parler à nouveau, ou l’insulter, ou quoi que ce soit d’autre. Peut-être espérait-il voir Ryosei sur l’Ile Daikua. Peut-être ne savait-il pas quoi faire. Après un moment, il se releva et partit, lui aussi.


"Je suis le docteur Asako Nitobe. Je crois que vous avez une chambre réservée pour moi."

La réceptionniste posa les yeux sur son écran d’ordinateur, les doigts cliquetant sur le clavier. Après quelques instants, elle releva les yeux. "Chambre 5710," dit-elle. Elle tendit une petite carte d’accès en plastique. "Bon séjour à l’Auberge Soshi."

"Merci," dit sèchement Nitobe. "Je suis sûr qu’il sera bon."

Nitobe ramassa sa valise et se dirigea lentement vers l’ascenseur, son grand imperméable tourbillonnant dans son sillage. Ses chaussures de cuir couinaient sur le sol carrelé, de la neige s’en écoulaient par petites gouttes. C’étaient des chaussures très chères, et il aurait de la chance si elles n’étaient pas fichues. C’était ennuyeux, mais il avait plus à perdre que ses chaussures, s’il échouait. Nitobe mit la carte dans sa poche et entra dans l’ascenseur. Il traquait la fille Naga depuis quatre jours, maintenant, dans tout Rokugan. Il s’était mêlé à des eta, des bandits et d’autres gens de la pire sorte. Ils semblaient tous aussi inutiles que leur situation sociale. Aucun d’eux ne savait quoi que ce soit. La fille était rusée et intelligente. Elle semblait éviter les cités et vivre à la campagne, mais ça ne lui serait d’aucun secours. La magie de Nitobe pourrait la trouver où qu’elle se rende, et le kami lui avait dit qu’elle était sur la route vers Soshi Toshi, la triste et sombre métropole Scorpion, dirigée par la Corporation Shosoil.

Lorsqu’il la trouverait, il ne serait pas seul.

Nitobe prit la carte en main, mais ne l’inséra pas dans la porte. A la place, il frappa. Il frappa selon un code complexe et intentionnel, puis attendit. La porte s’ouvrit d’un coup sec. Nitobe entra. La chambre était sombre, et la porte se referma derrière lui. La chambre avait une puissante odeur de vinaigre.

"Docteur," dit une voix de femme, sèche. "Quelle chambre est-ce donc ?"

"Chambre 5710," dit Nitobe. "Cinq Anneaux, Sept Tonnerres, Un Briseur d’Orage, et tout cela n’est rien."

Les lumières s’allumèrent. Nitobe découvrit qu’il était entouré de cinq personnes, quatre femmes et un homme. Tous étaient vêtus de vêtements ordinaires et semblaient être de simples paysans, mis à part leur peau pâle et les regards affamés qu’ils lui lançaient.

"Bonsoir, docteur," dit la femme qui lui avait déjà parlé. Elle semblait jeune, grande et extrêmement belle, avec de longs cheveux et une peau d’albâtre. Elle portait une chemise de toile décolletée et une longue robe. "Je suis Shinko Misato, et voici mes enfants." Elle tendit la main pour désigner les quatre autres personnes. Certains semblaient plus vieux que Misato. "On nous a dit que vous étiez un tsukai ?"

"Non," dit Nitobe. Les cinq se lancèrent des regards incertains. L’un d’entre eux sembla contrarié. "Je parle aux kansen, mais je ne suis pas dominé par eux. Ils obéissent à ma volonté. Je suis mon propre chemin."

"Vous vous trompez, docteur," répondit Misato avec un sourire. "Aucun mortel ne peut résister au pouvoir de Jigoku. Les bougies humaines brûlent trop brièvement pour utiliser les ténèbres avec sagesse."

"Je ne suis pas d’humeur à discuter philosophie, créature," dit brusquement Nitobe. "Nous avons du travail à faire." Misato ferma presque complètement les yeux, irritée par le ton du docteur.

"Du sang," murmura l’un des autres. "Est-ce qu’il y aura du sang ?"

"Bien sûr qu’il y aura du sang," répondit Nitobe. "Je peux vous donner tout ce dont vous avez besoin, et bien plus. Tout ce que je vous demande, c’est de faire une chose pour moi en échange."

"Cela fait si longtemps que nous ne nous sommes plus nourris," dit Misato. "Les Crabes sont plus vigilants, dernièrement, et nous avons dû nous montrer prudents. Nous donnerions beaucoup pour une bonne occasion de nous nourrir."

"Je ne vous demande pas beaucoup," répondit Nitobe. "Je vous demande seulement de tuer une fille pour moi. Une fille Naga. Elle devrait bientôt arriver en ville."

Misato éclata de rire. "Stupide Phénix. Il n’y a plus de naga."

"Bientôt," dit Nitobe, "Bientôt, il n’y en aura plus."


"Qamar, si seulement vous pouviez voir ça avec moi," murmura Zin.

La jeune naga était terrorisée par la puissance de la tempête. Un nuage bleu nimbé d’électricité crépitait au-delà des Montagnes du Toit du Monde. Des nuages pourpres s’étiraient dans le ciel, semblant tourner autour d’un énorme pic. D’immenses visages regardaient Zin de chaque côté de la passe montagneuse, gravés par une main depuis longtemps oubliée. Zin se sentait très petite, ici, insignifiante en comparaison avec la majesté et la puissance qu’elle voyait. Elle se sentit également abandonnée.

"Cochonnerie," gémit-elle, en donnant un coup de pied dans le tas de plastique déformé qui avait été son gyrocoptère Asako. Le petit appareil avait bien tenu le coup, la transportant aussi loin sans craindre tout conflit avec les humains de l’Empire. Aujourd’hui, toutefois, le petit kami qui alimentait le véhicule en avait finalement eu marre de ce travail et avait fui, pressé de rejoindre ses frères au sommet de la montagne.

Zin ne pouvait pas vraiment blâmer le petit esprit. Elle lui avait déjà beaucoup demandé, et il avait fait son travail mieux qu’elle ne s’y attendait. Pendant quatre jours, volant la nuit et se reposant la journée, le petit hélicoptère l’avait transporté. Elle n’avait eu aucun problème jusqu’à présent, pas même en tentant de trouver où dormir et de quoi manger. Les koku qu’elle avait récupérés en vendant une paire de ses perles avaient aidé, mais la plupart des humains qu’elle avait rencontrés l’ignoraient tout simplement. L’un d’eux la regarda attentivement, le visage encapuchonné, et s’éloigna ensuite.

Elle en avait vu d’autres portant de tels manteaux à capuche, ici et là, individus tristes et traînants des pieds, évitant leurs congénères et perdus dans les ombres. Les personnes horriblement défigurées étaient monnaie courante, aussi près des terres du Scorpion, où de nombreux endroits portaient toujours les traces des radiations et de la Souillure de la Guerre des Ombres. La plupart des Rokugani ignorent tout simplement ceux qui sont touchés par les radiations. C’était triste à voir, mais cette coutume avait joué en la faveur de Zin. Le Clan du Scorpion serait très surpris de voir un vrai naga en son sein, mais Zin n’avait pas le temps d’être mêlée à la politique Rokugani alors que l’Akasha agonisait dans la forêt de Shinomen.

Zin ressentit une pointe de regret de ne pas avoir fait part de ses plans à Sumi et aux autres. Mais elle n’avait pas d’autre choix. Kashrak vivait dans la cité depuis des années. Zin le soupçonnait d’avoir des informateurs au sein du Clan du Phénix ; il n’aurait certainement pas pu s’approcher lui-même de la Miséricorde du Phénix pour invoquer le bakemono. Même avec la protection de Sumi, elle n’était pas en sécurité. Elle avait sentit que Kashrak avait participé au bombardement de la Miséricorde du Phénix, et lors de la cérémonie d’ascension de Sumi, même les Cinq Maîtres n’ont pas été capables de la protéger de la puissance du naga corrompu. En fait, sa présence parmi les Phénix ne leur avait causé que des ennuis. Elle ne pouvait plus rien leur demander. Le reste, elle le ferait elle-même, ou elle mourrait en essayant.

A nouveau, un éclair crépita autour de la montagne, se reflétant sur les visages de pierre. La montagne lui semblait familière, mais elle ne parvenait pas à retrouver son nom. Elle n’osait pas tirer ça de la mémoire de l’Akasha. Elle ne voulait pas prendre le risque de laisser Kashrak la pister, tant qu’elle ne serait pas prête à l’affronter. Zin écarta sa chevelure trempée de son visage pour regarder la falaise. Elle se demandait qui étaient les immenses visages qui la regardaient d’en haut, et ce qu’ils pensaient de l’étrange petite fille verte qui suivait le chemin entre eux, pour l’instant.

"Ce sont les Sept Tonnerres," dit une voix venant du côté de la route.

Zin regarda dans la direction de la voix, ses yeux verts brillants dans la nuit. Un petit homme portant un poncho bleu et usé était assis sous une toile en nylon. Une grande moto argentée était parquée derrière lui. Ses cheveux noirs étaient longs et hirsutes, mais ses yeux étaient brillants et alertes, alors qu’il regardait la montagne. "Ouais, bon, je crois que ce sont les Quatorze Tonnerres, en fait," corrigea-t-il. "Deux lots de Sept Tonnerres chacun. Kaiu Suman et Isawa Taeruko ont gravé le second lot là où se trouvait le premier, depuis déjà dix siècles. Je suppose qu’il faudra bientôt en ajouter sept autres ; quand nous aurons un nouveau lot. Mais il faudra une nouvelle montagne, je pense. On manque de place sur celle-ci. Je me demande ce qu’ils vont faire, pour ça."

"Les Sept Tonnerres ?" répéta Zin, en interrompant le bavardage de l’homme. Elle releva les yeux vers la paroi de la montagne, prise d’un immense émerveillement. Le visage grisonnant d’un immense guerrier Crabe la regardait directement. "Que font-ils ici ?"

"Rien, enfin, je crois," dit-il. "C’est juste leur montagne. La Montagne des Sept Tonnerres. C’est Hida Atarasi que vous voyez, le premier Tonnerre Crabe. Il y a une triste histoire à propos de ce type. Il fut un héros, mais il n’est pas mort glorieusement. Mais zut, ils ont bien mis Shosuro, là-bas. Elle n’a rien fait d’autre que de mourir, mais je suppose que c’est ce que les Scorpions savent le mieux faire. Hé, vous êtes de la ville, ou quoi ?"

Zin rejeta sa capuche pour avoir une meilleure vue sur Atarasi, réalisant un instant trop tard ce qu’elle venait de faire.

L’homme releva légèrement un sourcil. "Je suppose que vous n’êtes pas de la ville," dit-il, avec un petit signe de tête.

Zin se détourna et pressa le pas le long de la route. Elle devait trouver un abri avant qu’il ne pleuve à nouveau, et ne pouvait pas compter sur cet humain.

"Vous êtes une naga !" dit l’homme, en se remettant rapidement sur pieds. "Une vraie naga !"

Zin se retourna pour lui faire face, écartant sa capuche du coin de son visage. "Comment connaissez-vous les naga ?" demanda-t-elle brusquement.

"Juste des histoires," dit l’homme, en montrant ses mains pour montrer qu’il ne lui voulait aucun mal. "Je ne pensais pas que vous étiez réels, toutefois. Je suis allé à Shinomen une fois ou deux, mais je n’ai jamais vu l’un d’entre vous."

Zin regarda l’homme plus attentivement. "Vous êtes allé à la forêt Shinomen ?" demanda-t-elle.

"Bien sûr !" dit-il. "Jusqu’en son centre ! Je suis le Gardien des Terres ! C’est mon travail !"

"Le Gardien des Terres ?" demanda-t-elle. "Qu’est-ce que c’est, un Gardien des Terres ? Quel clan vous a donné un tel titre ?"

"Aucun clan en particulier," répondit-il avec un grand sourire. "Je voulais être musicien, mais ça n’a pas bien marché, alors je me suis créé ce titre. C’est officiel selon ma propre autorité. Depuis que je suis le Gardien des Terres et tout ça, je dirais que mon autorité s’est affermie, n’est-ce pas, naga-chan ?"

Zin soupira, leva les yeux au ciel, et reprit sa marche sur la route. Le tonnerre gronda et la pluie redoublait d’ardeur.

"Oh, bon travail, Kenyu," marmonna l’homme pour lui-même. Il courut pour rattraper Zin, en tenant l’extrémité de son poncho d’une main pour ne pas que la pluie tombe sur sa tête. "Hé !" cria-t-il. "Attendez, naga-chan !"

"Retournez près de votre véhicule," dit Zin sans regarder l’homme. "Je n’ai pas besoin de votre aide, ’Gardien’."

"Bien sûr que si," dit-il. "Il est tard, il fait froid, il pleut. Vous êtes trempée, naga-chan. Laissez-moi vous aider."

"Mon nom est Zin, pas naga-chan, et l’eau ne me dérange pas," dit-elle. Le froid la dérangeait tout de même un peu, à vrai dire, mais elle ne voulut pas le mentionner.

"Venez avec moi," supplia-t-il, en se plaçant devant elle tout en continuant à marcher. "Je n’ai jamais rencontré de naga auparavant. Je suis curieux. Le moins que vous puissiez faire, c’est de me suivre et de parler avec moi."

"Non, le moins que je puisse faire, c’est rien," dit-elle, tout en marchant.

Kenyu s’arrêta, les épaules affaissées. Il regarda la fille naga disparaître petit à petit, puis il remit sa capuche et repartit vers son campement. Il s’assit sur un rocher plat et but un peu du chocolat chaud de son thermos. "Classique," dit-il. "C’est vraiment ma chance. Je tombe toujours sur quelque chose qui en vaut la peine, et je la fais fuir."

L’éclair tomba à nouveau, révélant le grand visage de pierre d’Isawa Tadaka.

"Qu’est-ce que tu regardes ?" dit Kenyu d’un ton mordant à la montagne, puis il se retourna pour boire. "Maudits Tonnerres."

L’éclair tomba encore, révélant Zin qui se tenait au bord de la route. Kenyu manqua d’avaler son chocolat de travers. "Salut," dit-il, en se montrant le plus calme possible. "Vous avez changé d’avis, nag- euh, Zin ?"

Zin se tourna vers l’homme, les yeux presque fermés. "Etes-vous vraiment allé dans le Shinomen Profond ?"

"Oui," dit-il. "Plusieurs fois, je vous le jure. Les gens disent que c’est un lieu effrayant, mais je pense que c’est plutôt joli. Triste, mais joli. Je trouve qu’il y a une atmosphère tragique, dans le Shinomen Profond. Il n’y a plus rien qui vit, là-bas, à part les arbres. C’est très calme. Vous pouvez méditer dans un endroit comme celui-là. Je me rappelle qu’alors-"

"Comment savoir si je peux vous faire confiance ?" demanda-t-elle, en le coupant.

Kenyu sourit légèrement. Il releva les yeux et s’avança sur la route, vers les visages de pierre qui les regardaient. "Nous le demanderons à ces deux là," dit-il. "Ces deux là veillent sur ma destinée, vu que je suis leur petit-fils. D’ailleurs, ’petit-fils’ est une façon de parler, vu que je ne suis pas si vieux. Je veux dire par là que je suis leur ’descendant’. Vous voyez ?"

"Allez-y," dit Zin.

"Très bien." Kenyu se tourna vers les deux visages et dressa ses bras vers le ciel, comme s’il voulait rassembler la pluie. "Dame Kamoko !" cria-t-il, "Glorieuse Otaku ! Montrez à cette jeune et honorable dame que ses soupçons sont infondés. Prouvez-lui qu’elle n’a rien à craindre d’Iuchi Kenyu ! Montrez-lui que je suis un homme bon et honorable ! Prouvez-lui !"

Rien ne se passa. Les visages d’Otaku et de sa descendante, Kamoko, semblaient ignorer le petit Gardien des Terres.

Kenyu jeta un coup d’œil hésitant à Zin. Elle hocha la tête. "Hé, ce sont des Tonnerres," dit Kenyu en haussant les épaules. "Ils sont occupés. Les gens dérangent toujours les Tonnerres avec des prières et d’autres trucs du même genre, alors parfois, c’est difficile de les contacter. Mais ce n’est rien, je vais réessayer." Il se tourna encore vers la montagne.

"Puissants Tonnerres ! Mères de mes mères ! Je vous jure que je ne veux aucun mal à cette dame ! S’il y a la moindre once de mensonge dans mon corps, que les éclairs me déchirent sur-le-champ !"

Le tonnerre se mit à gronder de façon menaçante.

"Euh… en parlant de ça, je voulais dire," ajouta rapidement Kenyu. "Si je mens à cette fille, que l’éclair me frappe. Je sais que je mens à propos de toutes sortes d’autres choses, et croyez bien que j’en suis vraiment désolé."

Un éclair tomba de l’autre côté de la route, coupant un vieil arbre en deux.

"Vos Tonnerres ne vous aiment pas beaucoup," dit Zin, en éclatant de rire et en croisant les bras.

"Ils sont très critiques," dit Kenyu en soupirant. Ses épaules s’affaissèrent alors qu’il regardait la route.

"Parlez-vous vraiment aux esprits ?" demanda Zin. "Ou est-ce que ça vous amuse de jouer à ça ?"

"Hé !" Kenyu releva les yeux, insulté. "Je suis shugenja ! J’ai fini premier de classe à l’Académie Iuchi ! Enfin, presque. Je peux leur parler."

"Est-ce qu’ils vous répondent, parfois ?" demanda Zin.

Kenyu s’interrompit un moment. "Euh, voudriez-vous aller sous la bâche ?" demanda-t-il. "Il fait chaud et sec, là-dessous."

Zin regarda Kenyu d’un air curieux. L’homme semblait vraiment soucieux de son bien-être, et il avait l’air assez inoffensif. Ça ne pouvait pas lui faire de tort de faire confiance à quelqu’un, pour une fois. De plus, il avait un véhicule. Peut-être qu’il pourrait l’aider à se rendre à la prochaine ville si elle écoutait un peu ses histoires. Il était vraiment amusant, même s’il ne l’était pas intentionnellement. Elle s’avança sous la tente improvisée et elle s’assit sur le sol. Un petit radiateur portable se trouvant à côté de la moto de Kenyu diffusait une chaleur agréable. Il était bon de quitter la pluie. Il ôta son manteau ruisselant de ses épaules et le laissa tomber sur le sol.

Kenyu ouvrit légèrement la bouche. Zin portait une chemise moulante sans manches qu’elle avait empruntée à Isawa Sumi et une longue robe en lin. Sa beauté était à vous couper le souffle, et sa peau verte et ses yeux argentés l’accroissaient encore. Il manqua de tomber en passant sous la tente.

"J’ai, euh, un joli rocher là-bas, si vous voulez vous asseoir," dit Kenyu. Il avait eu l’intention de parler comme un gentleman, mais au lieu de ça, il avait plutôt eu l’air d’un imbécile.

"Je vais bien, merci, Kenyu," Zin rit légèrement. Il était impossible de ne pas remarquer l’effet qu’elle lui faisait. Elle le trouvait légèrement attirant, d’une certaine manière, avec son style un peu débraillé. Il était dommage que sa peau soit si rose.

Kenyu s’assit prudemment sur son rocher. Il ne regardait que Zin, ses pensées galopaient en tous sens. Il devait trouver quelque chose à dire, ou elle penserait qu’il était idiot, ou autre chose du même style. Il n’arrivait à penser à rien.

"Quel est le travail d’un Gardien des Terres ?" demanda Zin, curieuse.

Intérieurement, Kenyu soupira de soulagement. "Je suis un conservateur," dit-il fièrement. "Enfin, pas conservateur du genre concierge, mais plutôt du genre protecteur. Je parcours les sanctuaires et les lieux de pèlerinages de Rokugan. Je prends note de leurs histoires et j’essaie d’en apprendre autant que possible sur eux. Je garde ces notes sur mon ordinateur." Il tapota sur la sacoche de sa moto.

"Vraiment," dit-elle. "Comment avez-vous obtenu un poste comme celui-là ?"

Kenyu rit doucement. "Et bien, ne pas avoir de travail ni d’argent, ça aide beaucoup," dit-il. "Je ne suis bon dans aucun domaine, mis à part l’écriture et la moto. Je m’occupe."

"Ce doit être une vie intéressante," dit-elle, en regardant à nouveau la tempête.

"Très. Euh…" dit Kenyu, en remuant nerveusement sur son rocher. "Il y en a d’autres comme vous ? Des naga, je veux dire."

"Oui," dit-elle. Ses yeux devinrent distants. "Ils sont sous la forêt de Shinomen, dans un demi-monde que vous n’auriez pas pu trouver, même si vous aviez essayé."

"Sous la forêt ?" répondit Kenyu. "Qu’est-ce qu’ils font là ?"

"Ils dorment," répondit Zin. "Ils meurent."

Kenyu ne savait pas quoi répondre. "C’est moche," tenta-t-il.

"Si je peux les rejoindre à temps, je peux encore les sauver," dit-elle. Elle espérait avoir raison. La Qamar avait l’air de dire qu’elle avait trouvé un moyen d’arracher Kashrak à la communauté naga et de guérir la Blessure de l’Akasha. Zin croyait en elle. Toutefois, maintenant qu’elle avait eu affaire au Kashrak, elle ne souhaitait plus l’affronter à nouveau.

Kenyu l’observa calmement pendant un moment. Zin avait l’air très triste, selon lui. Il voulait pouvoir faire quelque chose pour l’aider, même s’il savait qu’il ne pourrait probablement rien. S’il essayait, il allait probablement faire empirer les choses. Mais il devait essayer. Il posa sa coupe sur le radiateur.

"Je jure que je vais vous aider, Zin," dit-il avec une conviction soudaine.

"Pardon ?" demanda-t-elle, en tournant son regard vers lui.

"Je sais que ce n’est pas terrible," dit Kenyu. "Je sais que je ne suis pas la personne la plus intelligente du monde. Je ne suis pas la personne la plus forte du monde. Toutefois, j’aimerais essayer et je resterai avec vous jusqu’à la fin. J’aimerais vous aider, Zin. Ce n’est pas… euh… ce n’est pas comme si je ne pouvais rien faire, hein." Kenyu parcourut sa tignasse d’une main en riant.

Zin regarda le visage de Kenyu. Elle pouvait voir la sincérité dans ses yeux. Il n’avait aucun moyen de savoir dans quoi il mettait les pieds, mais il voulait vraiment l’aider. "Ce sera dangereux," dit-elle. "Nous pourrions mourir tous les deux."

"Je n’ai pas peur," dit Kenyu avec un rire effronté. "Je suis protégé par les Tonnerres ! Pas vrai, Kamoko ?" Il regarda vers la montagne. Le tonnerre gronda à ce moment-là, par pure coïncidence. "Vous voyez ?" dit-il, satisfait de la réponse. "Elle ne m’aime pas beaucoup, mais je pense qu’elle restera avec moi jusqu’à ce que je vous tire d’affaire. Elle place de l’espoir en moi, vous savez ?"

"Vous êtes sérieux ?" demanda Zin, en jetant un regard de côté au petit Iuchi.

"Moi ?" répondit Kenyu, en souriant avec espièglerie. "Je suis toujours sérieux, Zin-chan."

"Bien sûr," elle acquiesça et lui tapa doucement sur le genou. "Qui douterait de la parole du grand Gardien des Terres ?"

"Exactement," dit Kenyu, en claquant des doigts et en la désignant ensuite. Dehors, la tempête semblait se calmer un peu. Kenyu regarda sa montre et siffla. "Et bien," dit-il. "Il est presque dix heures. Nous ferions mieux de dormir un peu, si nous voulons arriver à Soshi Toshi, demain."

Zin balaya le minuscule campement du regard. "Je suppose que vous n’avez pas un autre sac de couchage ou autre chose ? Je suis épuisée."

Kenyu sourit et tira un petit morceau de papier plié de sa poche. Il le posa sur le sol, et il se déploya instantanément. Zin perdit la notion de distances alors qu’il se dépliait, mais lorsque tout s’arrêta, deux sacs de couchage, trois sachets de supermarché pleins de nourriture variée, et un tas de livres se trouvait au milieu du papier déplié.

"Magie ?" demanda Zin.

"J’ai appris un truc ou deux, à l’académie," dit-il. "Assez pour me permettre de gagner assez d’argent pour me débrouiller et voyager selon mon style."

"Pourquoi deux sacs de couchage ?" demanda Zin.

Kenyu ne répondit pas tout de suite. "Et bien, vous ne savez jamais lorsque vous avez des invités, pas vrai ?" dit-il. Il ramassa rapidement l’un des sacs et se mit à le dérouler.

Zin déroula l’autre et se glissa à l’intérieur. Elle ne s’endormit pas. Pendant un bon moment, elle ne fit que réfléchir. Elle pensa à la journée écoulée, et à ce qui l’attendait. Elle pensa à ses frères et sœurs de la forêt Shinomen, les frères et sœurs qu’elle n’avait jamais rencontrés et qui dépendaient d’elle. Elle pensa à Kashrak, à Otosan Uchi, et à l’étrange amour qu’il lui portait. Elle pensa à Sumi, Mojo, Hashin, Ishikint et à tous les autres qui s’étaient battus et qui étaient morts pour elle. Elle pensa à son étrange nouvel ami, Kenyu, si sot et si incontrôlable un moment, et si sérieux et résolu l’instant d’après. Elle se demandait quel chemin serait le sien, et si les Tonnerres de Kenyu allaient vraiment veiller sur eux.

Elle espérait que quelqu’un veillait vraiment sur eux.


"Seigneur Kogeiru, votre fils est ici pour vous voir."

Bayushi Kogeiru releva les yeux du rapport qu’il lisait. Ses épaules furent soudain ébranlées par une tension nerveuse. "Lequel ?"

"Oroki, mon seigneur," répondit le garde du corps. Les yeux de l’homme étaient calmes, derrière son masque, mais son ton indiquait qu’il s’attendait à la violence.

"Dis-lui que je suis occupé," dit rapidement Kogeiru. "Dis-lui que s’il souhaite me voir, qu’il prenne rendez-vous comme tout le monde." Le vieux Scorpion se replongea rapidement dans ses rapports, en ajustant le fin masque de lin qu’il portait sur sa bouche et son nez.

"Je lui ai déjà dit ça, mon seigneur," répondit le garde du corps. "Il insiste et dit que c’est urgent."

"Quel gamin," dit Kogeiru en soupirant. "Dis-lui que je m’occupe d’une affaire réelle, maintenant, et que je ne peux pas être interrompu par l’un de ses jeux stupides."

"Je vais lui dire, monsieur," dit le garde du corps.

"Oh, non, pas besoin de me le raconter," dit Bayushi Oroki, en ouvrant la porte et en s’avançant dans la pièce. La lumière de la cheminée se refléta sur son masque. Le grand manteau noir qu’il portait était assez luxueux que pour nourrir une petite famille pendant un an. "J’ai très bien entendu. Je me suis permis d’entrer."

"Comment as-tu passé les gardes ?" dit Kogeiru, en repliant rapidement le rapport qu’il lisait.

"Je n’ai rien fait," répondit Oroki. "Lui l’a fait." Un grand homme avec un manteau noir similaire entra calmement dans le bureau, derrière Oroki. Son visage était caché derrière un masque d’éléphant en caoutchouc.

"Zou," dit Kogeiru, un léger tremblement dans la voix.

"Les gardes vivront," dit simplement Zou. Sa voix était plus profonde que d’habitude, et un étrange écho se répercutait en elle. Les travaux de Soshi Isawa avaient grandement changés Zou.

"Par les Fortunes que signifie tout ceci, Oroki ?" dit Kogeiru, en se levant furieux de son siège. "Envahir mon bureau, agresser mes gardes avec ton monstrueux cyborg tetsukami—"

"Zou n’est pas monstrueux, c’est un bon ami," gloussa Oroki. "De plus, je n’aurais pas eu besoin de recourir à la violence si vous étiez plus disposé à recevoir les visites de votre propre sang."

"Tu n’es pas mon fils, Oroki," gronda Kogeiru. Le vieux Scorpion commençait à respirer bruyamment. Il n’avait jamais été en très bonne forme, et n’avait jamais vraiment appris à gérer son stress. "Après ce que tu as fait à Kenburo, tu n’es plus le bienvenu dans ma demeure."

Oroki croisa les bras et se pencha au-dessus du bureau de son père. Le garde du corps de Kogeiru surveillait Oroki et Zou attentivement, en faisant attention de n’offrir son dos à aucun des deux. "Après tout ce temps, vous n’avez toujours rien compris. Savez-vous au moins pourquoi j’ai incriminé Kenburo ?" demanda Oroki. "Savez-vous pourquoi je l’ai livré à la police ? Est-ce que cette pensée vous a jamais traversé l’esprit, père ? Ou avez-vous juste présumé que j’ai hérité de votre tendance à l’idiotie ?"

"Tu as balancé Kenburo parce que tu allais te faire attraper," dit Kogeiru avec un rire sec. "Tu as essayé de jouer à un de tes jeux stupides de gangster Scorpion vieux-jeu, et ce Kitsuki a presque réussi à te coincer la main dans le sac."

Oroki observa son père un moment, puis ferma les yeux. "Vous êtes si stupide, si bête, et si égocentrique que vous ne parvenez pas à imaginer que quelqu’un d’autre ait pu faire quoi que ce soit. J’ai jeté Kenburo aux loups parce qu’il n’était pas un Scorpion. Il a vendu des secrets Scorpion à la Licorne pour une simple compensation monétaire. Vous vous rappelez quand Soshi Zeshin a fui Soshi Toshi deux minutes avant de se faire attraper pour contrebande ? C’était à cause de Kenburo. Nous travaillions pour Zeshin tous les deux, mais ce n’était pas assez pour mon cher frère. Il avait oublié la première règle Scorpion."

"Et quelle est-elle ?" dit Kogeiru avec un rire amer. "S’il te plait, mon fils, instruis-moi."

Oroki se pencha très près de son père, en pointant un doigt vers le visage du vieil homme. "La loyauté, père. Complotez contre un autre si vous le voulez. Faites du chantage, trichez, manipulez vos amis, votre famille, s’ils sont trop bêtes pour vous en empêcher. Mais ne les livrez jamais à l’ennemi. La loyauté est ce qui a permis au Scorpion de toujours fonctionner, et c’est quelque chose que ce pauvre Kenburo n’a jamais compris. La loyauté est la raison pour laquelle j’ai toujours de l’espoir pour vous, père, aussi mou, faible, stupide et inutile que vous êtes. Nous sommes du même sang, et vos erreurs n’ont pas encore pesé plus lourd que ça, dans mon cœur."

Kogeiru se rassit, en observant son fils avec un regard intense. "Bah," dit-il. "Ton cœur. La seule chose qui ne t’ait jamais motivé, c’est ton avidité, Oroki. Tu as laissé les Shinjo tuer Kenburo pour avoir une barrière de moins pour hériter de ma fortune."

"Votre fortune ?" Oroki releva un sourcil derrière son masque. "Maintenant, vous êtes totalement dans l’erreur ! Vous possédez une compagnie de fournitures médicales, père. Vous vendez des langes et des bassins. Le Labyrinthe Bayushi fait autant de profit en un an, rien qu’avec ses geishas. C’est du profit extralégal, c’est sûr, mais ça revient au même. Vous m’avez offert le Labyrinthe pour m’insulter, mais j’en ai fait la base d’un pouvoir capable d’égaler celui de Shiriko. Peut-être même est-il plus grand encore, depuis que je façonne moi-même mes opérations et que je n’ai plus besoin des autres pour les mener à bien."

"Si tu es tellement indépendant, Oroki, alors pourquoi es-tu venu ici ?" demanda Kogeiru. "Pour me tuer ?"

Oroki cligna des yeux. "Mais pourquoi voudrais-je vous tuer ? Quelle sorte d’idiot êtes-vous, père ? Je n’ai aucune raison ni aucune envie de vous tuer, c’est ce que j’essaie de vous faire rentrer dans le crâne. C’est pour ça que je vous parle, maintenant." Oroki se releva et renoua sa veste autour de sa taille. "Etre obligé de vivre comme le ramassis de chair stupide que vous êtes est une punition bien suffisante pour votre médiocrité."

Kogeiru détourna les yeux à nouveau, en tirant sur le bord de son masque.

"Vous avez un nouveau masque, père," dit Oroki. "J’ai entendu dire que ces morceaux de lins sont très populaires à la cour, ces temps-ci. Très bon pour un Scorpion dénué d’imagination et trop paresseux pour porter quelque chose d’original."

"Et toi, Oroki ?" répondit Kogeiru. "Ce masque criard que tu portes. Pour qui te prends-tu ? Bayushi Shoju ?" Il désigna le masque de porcelaine rouge que son fils portait, avec un Scorpion en obsidienne incrusté, tournant autour d’un œil.

"Je suis un samurai qui n’a pas honte de son clan et de ce qu’il représente," dit simplement Oroki.

"Oroki-sama," dit calmement Zou. "Nous devrions bientôt partir. Si d’autres gardes arrivent…"

"Bien sûr, Zou, je ne serai plus très long," répondit Oroki. Il se tourna à nouveau vers son père. "Je vais être bref," dit-il. "Je ne suis pas venu pour vous dévorer des yeux. Je ne suis pas venu pour vous menacer. Je ne suis pas venu pour négocier, et je ne suis pas venu pour me battre. Je suis venu pour les pistolets."

Kogeiru se tourna dans sa chaise. "Quels pistolets ?"

"Vous savez de quoi je veux parler," dit-il. "La seule chose importante que vous protégez. Les Migi-Hidari."

"Je ne te les donnerai pas, Oroki," cracha Kogeiru. "Pas même si Shiriko le permettait. Tu ne mérites pas-"

"On ne va pas commencer à parler de ce que les gens méritent," dit Oroki. Il mit la main dans son manteau. Le garde du corps de Kogeiru dégaina son pistolet, mais Oroki n’en sortit qu’un tas de papiers. "Des transcriptions téléphoniques. Datées et codées. Depuis le début. Depuis l’époque où Kenburo et moi avions commencé à travailler pour le cartel de Zeshin."

Kogeiru regarda les papiers. De la transpiration perla sur son front. Il se tourna vers son garde du corps. "Laisse-nous."

Le garde du corps obéit immédiatement, s’inclinant devant Kogeiru et quitta rapidement la pièce. Il décocha un regard courroucé à Zou et referma la porte. "Que disent-ils ?" demanda Kogeiru lorsqu’il fut parti.

"Vous savez ce qu’ils disent, père," dit Oroki. "Vous étiez trop couard pour agir vous-même contre Zeshin, mais vous avez supporté Kenburo avec des fonds détournés de votre propre compagnie. Tout est ici, noir sur blanc. Si je ne retourne pas au Labyrinthe dans une heure, une copie de ces notes sera automatiquement envoyée par e-mail à Bayushi Shiriko. Si je ne retourne pas avec les pistolets, je les enverrai personnellement. Maintenant, donnez-les-moi."

Kogeiru prit une profonde inspiration. Il hocha légèrement la tête, comme s’il tenait un débat intérieur. Finalement, il se tourna vers son fils, les épaules abattues. "Oroki," dit-il, "Tu ne sais pas ce que tu me demandes. Peut-être que je ne représente pas la vision que tu te fais d’un Scorpion, mais nous avons des tâches autres que l’extorsion et l’espionnage. Nous sommes des gardiens, tu te rappelles ? Je suis sensé garder les pistolets à l’abri de tout danger."

Oroki éclata de rire. "Faux," dit-il. "L’Ordre des Washi nous a enlevé cette tâche depuis des générations, et croyez-moi, ils sont très bons pour ça. Si les pistolets étaient dangereux à ce point, vous les auriez confiés aux moines il y a des dizaines d’années. Maintenant, écoutez-moi, père. Je veux les pistolets. J’ai besoin des pistolets. Vous allez me donner les Migi-Hidari."

"Ou sinon ?" demanda Kogeiru. "Que vas-tu faire, Oroki ? Que vas-tu faire si je ne cède pas à ton coup de bluff ?"

"Et bien, tout d’abord, ces papiers se retrouveront en ligne, et vous serez ruiné, si pas mort, dès le coucher du soleil," répondit Oroki. "Ensuite, Zou fouillera personnellement votre bureau."

Zou souleva un vieux trophée de tir à l’arc posé sur le rebord de la cheminée de Kogeiru et la plia nonchalamment en petite boule de métal.

"Zou va fouiller totalement votre bureau." ajouta Oroki. "Au fait, j’ai oublié de vous dire que maintenant, je vous menace."

Kogeiru hocha encore la tête, puis se leva de sa chaise et marcha vers le fond de la pièce. Il déplaça une peinture sur le mur, révélant un grand coffre. Pendant quelques instants, il tourna les roues de combinaison, et il sortit un grand cartable de cuir noir, qu’il tendit à Oroki. "Les voici," dit-il. "Les armes qui ont pris la vie naturelle de Yogo Ishak."

"Vous les gardiez dans un coffre derrière une peinture ?" dit Oroki, incrédule, en prenant le cartable. "Quelle sorte de Bayushi êtes-vous ? Vraiment, c’est le premier endroit où j’aurais regardé." Il ouvrit le cartable, révélant une paire de vieux pistolets noirs, brillants légèrement. Le métal de celui sur lequel était gravé le mot Migi était froid et lisse. Hidari dégageait une douce chaleur, comme si on l’avait beaucoup utilisé récemment.

Les yeux de Kogeiru s’amincirent. "Tu apprendras vite que porter ces armes est une punition suffisante pour le voleur. La folie a poursuivi chaque porteur de ces pistolets."

"La santé mentale est superflue," dit Oroki, en prenant le cartable sous son bras. "Viens, Zou, nous avons beaucoup de choses à faire." Oroki quitta le bureau et Zou le suivit, laissant Kogeiru à ses pensées. Une rangée de gardes du corps se tenait dans le couloir, à l’extérieur. Plusieurs d’entre eux pointèrent des pistolets ou de petits fusils d’assaut sur les deux hommes. Un d’eux avait même un petit lance-roquettes, au cas où. Et certains d’entre eux, y compris celui avec le lance-roquettes, avaient toujours les marques et les bosses de leur précédente rencontre avec Zou.

"Bonne soirée, messieurs," dit Oroki.

Les hommes ne bougèrent pas, ni ne baissèrent les armes. "Kogeiru-sama ?" dit l’un d’eux, en appuyant sur le bouton d’une radio, sur le côté de son masque.

"Je vais bien," répondit-il. "Laissez-les partir."

Les gardes du corps se rangèrent immédiatement de côté, bien que plusieurs se mirent entre les deux hommes et le bureau, pour les empêcher de retourner dans le bureau de Kogeiru. Ils furent attentifs le temps que les deux hommes partent. Quelques minutes plus tard, ces derniers quittèrent l’immeuble de Kogeiru pour se retrouver dans la nuit d’hiver. Oroki rit avec amertume sous son masque.

"Malgré sa corruption et sa folie, mon père a d’excellentes troupes," dit Oroki. "Ils ne discutent pas ses ordres et n’hésitent pas. De la loyauté totale. Que penses-tu de ça, Zou ?"

Zou ne dit rien.

"Allez, Zou," dit Oroki. "Laisse-toi aller. Nous nous connaissons depuis longtemps. Peut-être que nous ne sommes pas de vrais amis, mais je pense que j’ai le droit de savoir ce que tu penses."

"L’obéissance et la loyauté ne sont pas toujours la même chose," répondit calmement Zou. "Lorsque je suis allé à l’encontre de vos ordres dans le Labyrinthe, je voulais seulement détruire la créature qui avait tué ma femme."

"Hachami était ta femme ?" demanda Oroki, surpris. Il resta silencieux pendant un moment, repensant à la nuit où il avait rencontré Bayushi Zou pour la première fois. Un groupe de marins Mantes le frappaient à cause de ses déformations. Hachami était toute proche. A cette époque, Oroki ne s’était pas douté de ça ; il savait juste qu’ils étaient proches, mais pas à ce point-là.

Zou acquiesça. "C’était mieux pour tout le monde que personne ne le sache," dit-il. "Si on apprenait qu’elle était mariée, je craignais que sa carrière soit ruinée. Elle avait peur que quelqu’un puisse l’utiliser pour me détourner de vous. Nous avions organisés nos rencontres en secret, et nous nous parlions rarement, en dehors de celles-ci."

"Ce n’est pas une vie, mon ami," dit Oroki.

"C’était assez pour moi," dit Zou. "Après avoir vécu dans un lieu infernal comme Ryoko Owari, c’était plus que tout ce que nous avions rêvé. Tout était parfait, jusqu’à ce qu’Akeru no Oni ruine tout. Je suis désolé de vous l’avoir caché, Oroki, mais je ne pense pas que cela vous ait causé de tort."

Oroki s’arrêta de marcher. Zou trébucha et se tourna rapidement, confus. Après un moment, Oroki éclata de rire. "Mes félicitations, Zou-sama," dit-il, avec un authentique respect perceptible dans sa voix. "Vous avez réussi l’impossible. Vous avez gardé un secret à la connaissance de Bayushi Oroki."

Zou réfléchit à cela un instant. "Est-ce que ça veut dire que je suis viré ?" demanda-t-il sèchement.

"Et bien, tu n’as pas été très obéissant, mais je pense que tu as déjà suffisamment payé pour ça," répondit Oroki. "En fait, je pense plutôt à te donner une promotion. Si nous survivons aux quelques prochains jours, en tout cas." Zou regarda son maître d’un air curieux, puis ils se mirent à rire à gorge déployée tous les deux. Un étranger, qui passait par là, pressa le pas car il ne voulait pas être impliqué dans les histoires que les deux Scorpions trouvaient si amusantes. Zou et Oroki reprirent ensuite leur marche dans la neige.

A suivre...



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