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Rokugan 2000

Episode XI

L’Equilibre du Pouvoir

L’Empire de Diamant, par Rich Wulf - traduit par Daidoji Kyome

mardi 22 septembre 2009, par Captain Bug, Daidoji Kyome, Rich Wulf

L’Empire de Diamant Episode XI, par Rich Wulf - traduit par Daidoji Kyome

Shukujo.

L’Epée Ancestrale de la Grue.

L’Epée portée par les Tonnerres de la Grue, la lame qui se rendit dans l’Outremonde, à l’aube de l’histoire, et qui perça le cœur ténébreux de Fu Leng, mille ans plus tard. D’après la légende, les âmes des Tonnerres résidaient toujours dans la lame, et si le porteur était assez honorable, leurs voix pouvaient être entendues.

Doji Meda ne parvenait pas à entendre leur voix, bien qu’il ait essayé.

Le Champion de la Grue se tenait au sommet de l’Immeuble Dojicorp, sur le toit de la plus haute pagode de l’immense gratte-ciel. Le vent rugissait furieusement, à cette hauteur, et son pouvoir était souverain car la terre était loin en bas. Meda était debout, au milieu de la tempête, et ses longs cheveux blancs étaient fouettés par le vent, derrière lui. Les yeux de Meda étaient fixés sur un point au nord, le seul immeuble d’Otosan Uchi qui était aussi haut que le sien.

Le Palais de Diamant, le centre de l’Empire. Il se dressait comme une énorme tour de jade et de cristal, son ombre noire s’étendait sur le cœur de la cité. Meda imagina Yoritomo quelque part dans cette tour, ruminant ses plans déments. Il restait très peu de temps, maintenant. Treize jours avant l’ultimatum, la fin de tout ce qu’il connaissait. Le monde ne cèderait pas à l’ultimatum, et l’Empereur le savait. Il devait le savoir. Personne ne pouvait être assez fou pour penser le contraire. Non, l’Empereur cherchait sa propre destruction, l’accomplissement final de la malédiction qui pèse sur sa famille. Il avait l’intention d’emporter le reste du monde avec lui, en plus.

"Je ne le permettrai pas," dit Meda, en saisissant Shukujo avec force. Son visage était déformé par la rage puis fut pris d’une tristesse confuse.

Meda ferma les yeux et attendit leurs réponses. La lame était froide dans sa main ; il n’entendit rien, à l’exception du vent. Il n’y avait pas de réponse, et il n’y en aurait jamais, semblait-il.

"S’il vous plaît, ancêtres !" cria Meda. "Je sais que je suis un homme imparfait. On dirait que chaque jour où je prends une décision contribue à la damnation éternelle. J’ai perdu ma fille ; je ne mérite plus d’être appelé son père. Ma couardise pendant l’Invasion Senpet a porté le déshonneur sur mon clan et la position de Champion d’Emeraude. Ma faiblesse m’a empêché d’arrêter la folie de l’Empereur avant qu’il ne soit trop tard. Maintenant, je dois faire quelque chose… n’importe quoi…"

Il resta silencieux pendant un moment, ses yeux fermés contre le vent. "Et je crains… je crains qu’Asahina Munashi ne soit plus l’ami qu’il a toujours été. Il y a quelque chose dans les yeux de cet homme… Je ne peux plus avoir confiance en lui. C’est son ambition qui m’a mis dans cette situation, bien que la honte ne retombe sur personne d’autre que moi. S’il vous plaît, ancêtres. Il n’y a plus personne vers qui je puisse me tourner. Dites-moi ce que je dois faire." Meda rencontra à nouveau le silence. Il se sentit un peu stupide, debout ici, espérant que des hommes et des femmes, morts depuis longtemps, lui disent comment diriger sa vie. Il était un homme du monde moderne ; qu’est-ce qu’il espérait ?

Meda ouvrit les yeux, et alors, il la vit. Une paire d’yeux bleus resplendissaient dans le ciel, le regardant avec un amour infini et une tristesse incalculable. Des cheveux blancs entouraient un petit visage, doux et parfait. "Kamiko ?" dit Meda, la voix étouffée. Il réalisa que ce n’était pas Kamiko.

"Dame Doji !" s’exclama Meda. Il tomba à genoux sur le toit, ses yeux ouverts de stupéfaction. Des larmes inondaient son visage, mais Meda ne pouvait pas dire si elles étaient chassées par le vent ou par la vision.

"Meda," dit Doji, et sa voix était comme le vent.

"Dame Doji !" cria à nouveau Meda, hurlant contre le vent. "Que puis-je faire ? Que dois-je faire ?"

"Meda, tu ressemblais tellement aux autres," répondit Doji. Sa voix douce était pleine de regrets. "Ta force est intérieure. Lorsque le temps viendra, tu sauras ce qui est juste. Bien qu’il puisse paraître que tu as échoué, tu auras donné aux autres la force de continuer."

"Mais comment le saurai-je ?" cria encore Meda. "Comment saurai-je que le temps est venu pour agir ?" Shukujo s’agitait contre la jambe de Meda, et le Grue posa la main sur la garde pour la calmer. L’épée se réchauffa soudain dans sa main.

"Meda…" dit Dame Doji. "Meda, attention…" Les nuages s’épaissirent soudain dans le ciel, obscurcissant sa vision.

La main de Meda se referma sur la garde de l’épée. "Doji !" cria-t-il, "Non ! Attendez !" Mais elle était partie. La chaleur de la lame grandissait, et Meda se rendit compte que sa colère grandissait avec elle. La chaleur n’était pas particulièrement inconfortable et lui rappelait de manière déconcertante la chaleur de la lame maudite, Yashin.

Mais dès qu’il pensa à Yashin, cette pensée disparut, remplacée par de la colère et de la rancune. Il n’avait pas besoin des conseils de ses ancêtres, il n’avait pas besoin des mots insondables et de la prétendue sagesse d’une vision mystérieuse. Il avait seulement besoin d’une chose, et c’était une lame à ses côtés. Les yeux de Meda se tournèrent vers le Palais de Diamant. Il savait ce qu’il devait faire. Meda sortit un petit téléphone portable de sa poche avec sa main libre et tapa un numéro très bref.

"Eien," dit-il. "C’est Meda."

"Hai, Meda-sama," répondit le commandant Daidoji. "Quels sont vos ordres, monsieur ?"

"Dans combien de temps vos hommes peuvent-ils être prêts ?" demanda Meda.

"Mes hommes sont toujours prêts, Meda-sama," dit le commandant d’un ton confiant. "Il y a des problèmes dans la cité ?"

"Oui, il y a un problème," dit Meda. "Rassemblez vos hommes les plus loyaux. Équipez-les de nos meilleures armes. Nous n’avons pas beaucoup de temps."

"Mon seigneur, si ce n’est pas trop présomptueux, puis-je vous demander de quoi s’agit-il ?" demanda Eien.

"Nous allons sauver l’Empire, Eien," répondit vaguement Meda. "Je serai bientôt près de vous." Il referma le téléphone et le lança sur le côté. Il se brisa en plusieurs morceaux sur le toit de Dojicorp, qui se dispersèrent dans les rues plus bas. Meda s’en souciait peu. Ses yeux bleus étaient brillants, et fixaient le sommet du Palais de Diamant.


"Quoi ?" demanda rapidement Hisojo. "Qu’avez-vous vu, Saigo ?"

"Oui, Saigo," dit Rojo. "Qu’y a-t-il ?"

Saigo recula vers Ryosei, étendant ses bras pour la protéger. Il pointa Mirumoto Rojo du doigt. "Cet homme," dit Saigo avec crainte, "est implanté."

Rojo se releva rapidement de sa chaise, son katana jaillissant dans sa main. Ses yeux étaient ouverts de colère, sa bouche était serrée en une mince ligne.

"Attention, Ryosei !" cria Saigo. Il ne savait pas exactement ce qu’il avait l’intention de faire si le samurai armé tentait de l’écarter, mais il devait trouver quelque chose.

"Rojo !" dit Hisojo, irrité, tout en restant dans son siège, "Quelle est la signification de tout ceci ?"

"Ce qu’il dit est vrai !" cria Rojo. "Je peux sentir la présence envahissante de cette chose, maintenant !" Il fit tourner le katana dans sa main, orientant la lame vers son cœur. "Je vais l’arrêter maintenant et à jamais. Souvenez-vous de moi." Il souleva la garde, grimaça, et abaissa la lame. Le grand samurai tomba à genoux et souffla, puis regarda sa poitrine, confus.

"Etes-vous satisfait ?" demanda Hisojo. Le shugenja croisa les mains devant lui, et releva un sourcil en observant Rojo.

Rojo releva son katana. La lame pendait mollement au bout du saya. "Qu’avez-vous fait, sorcier ?" dit-il, irrité.

"J’ai changé l’acier en chiffon," répondit Hisojo. "Ce n’est pas un tour facile, spécialement avec cette épée particulière. Maintenant êtes-vous prêt à vous comporter raisonnablement, Rojo-san ?"

"Vous avez entendu ce qu’il a dit !" protesta Rojo, en désignant Saigo. "C’est vrai. Ça explique tout. Les maux de têtes, ma mauvaise humeur, ma tendance à désobéir aux ordres. J’ai été corrompu par un tetsukansen. On ne peut plus me faire confiance. Maintenant, allez-vous me permettre de conserver le peu d’honneur qu’il me reste ?" Le samurai se remit sur pieds, mais ses épaules étaient affaissées de dépit. Ses yeux étaient abattus ; il semblait vraiment perdu. Saigo se sentit extrêmement désolé pour lui.

"Saigo, Ryosei, retournez à l’Usine," dit Hisojo. "Je dois parler un instant à Rojo seul à seul." Le Phénix et la Mante se relevèrent et saluèrent, puis quittèrent calmement la bibliothèque.

Hisojo cligna des yeux. "Rojo, vous êtes un fou," dit-il.

Le samurai eut l’air surpris et fit un pas en arrière. "Je vous demande pardon ?"

"Nous avons une opportunité unique, ici," dit Hisojo. "Une chance de découvrir comment ces implants fonctionnent pour la première fois. Regardez-vous, Rojo. Vous luttez contre son influence, même maintenant. Vous n’avez jamais eu mauvais caractère, et vous n’avez jamais désobéi aux ordres. Vous avez toujours été loyal au Dragon à cent pourcents. Celui qui vous a implanté a commis une terrible erreur ; il n’y a pas de mal dans votre cœur à corrompre. Cet implant ne vous a rien fait."

"Nous n’en sommes pas certains," répondit Rojo, en s’asseyant sur sa chaise. "Je viens à peine de rentrer de la cité. Peut-être que j’ai été implanté lorsque j’étais là-bas, et que l’implant n’a pas encore eu le temps de faire complètement effet."

"Non", répondit Hisojo. "Je pense que vous avez été implanté depuis au moins des semaines."

"Des semaines ?" étouffa Rojo. L’esprit du Dragon se heurta contre ce fait qui lui semblait impossible. Qu’avait-il vu pendant ce temps-là ? A quel point la sécurité du Dragon Caché était-elle compromise ?

"Réfléchissez un peu," dit Hisojo. "Lorsque vous avez suivi Hatsu dans le Labyrinthe, la Garde Impériale est également apparue. Comment pouvaient-ils être au courant de l’arrivée d’Hatsu ? Seul Oroki savait qu’il était là. Quelles que soient les fautes que ce jeune Scorpion ait pu commettre, il n’est pas un pion du Briseur d’Orage. Non, je suis désolé, mais ils l’ont surveillé grâce à vous pendant tout ce temps, Rojo."

Rojo était silencieux depuis un instant. "Alors, je suis un traître," dit-il, la voix grave. "Tout ce que je sais, ils le savent. Et je sais tout. J’ai livré le Dragon Caché à nos plus grands ennemis."

Hisojo haussa les épaules. "De toute façon, nous ne pouvons plus faire grand chose, maintenant. Nous savions que ceci allait arriver, un jour. Peut-être que le temps de se cacher est terminé. Le Jour des Tonnerres est proche ; Peut-être que le temps est venu pour nous dévoiler. Nous verrons."

"Dois-je le signaler aux docteurs ?" demanda Rojo. "Pour retirer… cette… chose ?" il fit un geste vers sa tête.

Hisojo réfléchit pendant un instant. "Oui, dites-leur. Voyez s’ils peuvent confirmer la découverte de Saigo-san," dit le vieux shugenja. "Voyez s’ils peuvent trouver un moyen plus facile de détecter les implants, et si l’implant a un effet particulier sur votre corps. Essayez de déterminer si l’implant est opérable, mais ne le retirez pas. Pas encore. Je ne veux pas prendre de risque avec un kansen, tout spécialement si ça menace votre santé."

"Alors, je reste un animal de laboratoire, pour l’instant," sourit tristement Rojo alors qu’il se remettait sur ses pieds.

"Oui, mon ami," dit Hisojo. "Je suis désolé, mais j’espère que vous réalisez à quel point c’est important."

"Pas vraiment," dit Rojo, "mais j’ai l’habitude de faire des choses que je ne comprends pas tout à fait."

"Bien," rit Hisojo. Rojo se retourna pour quitter la pièce. "Oh, une dernière chose, Rojo."

Le samurai se retourna.

"Essayez de ne pas vous tuer," ajouta Hisojo avec une petite grimace.

Rojo rit malgré lui.


Kamiko massait ses phalanges, et espéra, bien que ce ne soit pas la première fois dans sa vie, qu’elle pourrait trouver un moyen de mieux contrôler son tempérament.

"Maintenant, ce mur ne t’embêtera certainement plus," dit un jeune homme assis sur un futon proche. Ses cheveux blancs étaient coupés court, son visage affichait un petit sourire permanent. Ses grands yeux bleus et son visage rond ressemblaient beaucoup à ceux de Kamiko, bien qu’il semblait plus âgé de quelques années. Le jeune homme tenait un carnet à dessins sur ses genoux, gribouillant paresseusement dedans avec un morceau de charbon de bois.

"La ferme, Kamoto," dit Kamiko. Elle s’effondra sur le futon, à côté de son cousin. "Tu n’as pas la moindre idée de ce dont tu parles."

"Oui, mais j’en ai l’habitude," dit-il avec un petit rire. "Tu connais mes limites. Tu ne sais même pas quelles sont les tiennes."

Kamiko décocha un regard noir à Kamoto. "Et je suppose que toi tu les connais," dit-elle.

"Ouais, je les connais," dit-il. Il continuait de gribouiller. Ils restèrent assis en silence pendant quelques minutes. Kamiko bouillait de colère. Kamoto était sensé seulement lui rendre visite, mais Kamiko suspectait que Meda avait demandé à son cousin de garder un œil sur elle. Le garçon était loyal à Meda, et pour rendre les choses encore pires, il était au moins aussi intelligent que Kamiko. Ils avaient été élevés tous les deux ensembles et connaissaient chacun tous les tours de l’autre.

"Alors, tu vas me dire quel est mon problème ?" demanda-t-elle sèchement.

"Pourquoi le ferais-je ?" demanda-t-il, toujours occupé à dessiner. "Je n’ai pas la moindre idée de ce dont je parle."

Kamiko se pencha vers Kamoto. "Je parie que tu veux manger ton carnet," dit-elle.

"Très bien, très bien," dit Kamoto. Il referma le livre et le posa sur une petite table à côté de lui. "Ton problème, c’est que tu es égoïste, Kamiko. Dans ta vie, tu as tout ce que tu veux à portée de main, et ce n’est pas encore assez. Tu n’es jamais heureuse avec ce que tu as."

Kamiko détourna les yeux se rassit sur le futon. "Et qu’est-ce que j’ai ?"

Kamoto sourit. "Et bien, la dernière fois que j’ai vérifié, je me suis rendu compte que tout le monde ne vivait pas dans l’immeuble Dojicorp. Ma maison n’a pas la taille de la moitié de cet étage seulement."

"Il y a plus dans la vie que les possessions matérielles, Kamoto," dit-elle.

"Oui, mais les possessions matérielles, ça ne fait pas de tort," dit-il. "Tu peux passer beaucoup plus de temps à te plaindre de ta famille quand tu sais d’où te viendra ton prochain repas."

"Je ne me plains pas," dit-elle.

"Oh, que si," dit-il.

"Mais non," rétorqua-t-elle.

"Mais si," sourit-il.

"Tu n’es qu’un idiot juvénile," dit-elle platement. "Je ne comprends pas pourquoi mon père aimerait t’avoir comme successeur."

"Toi et moi le savons," dit-il en soupirant. "Ton père est un homme bon, mais il prend cependant un tas de décisions étranges. Comme ce salaud de Munashi. Je n’ai aucune confiance en cet homme. Il y a quelque chose qui me dérange chez lui."

Kamiko acquiesça. "J’espère juste que mon père le comprendra."

Kamoto observa sa cousine d’un air sérieux. "Alors, fais-lui comprendre. Tu es sa fille. Quoi qu’il se passe entre vous deux, tu peux quand même lui parler, non ?"

Kamiko restait silencieuse. Elle parcourut ses cheveux d’une main et elle se tourna sur le lit avant de répondre. "Parfois," dit-elle. "Hier, il m’a semblé qu’il m’écoutait, pour une fois, mais aujourd’hui… Aujourd’hui, il a recommencé à agir très étrangement."

"Pourquoi ? Que fait-il ?" demanda Kamoto.

"Et bien, tu sais qu’il a ordonné à tous les Grues de rester à Dojicorp pour le reste de la journée," dit-elle.

"Ouais, c’est à cause de ces émeutes dans le Petit Jigoku," répondit Kamoto. "Les Licornes deviennent cinglés, là-bas. Ça me semble une réaction exagérée, mais ils ne peuvent pas sous-estimer le genre de destructions que les grands groupes de paysans en colère peuvent causer."

"Paysans ?" dit Kamiko avec un petit rire. "Tu parles comme au moyen-âge, Kamoto."

"C’est pourtant ce qu’ils sont, n’est-ce pas ?" répondit Kamoto, en rougissant légèrement.

"De toute façon, ça n’a rien à voir," dit Kamiko. "On parlait de mon père. J’ai piraté le système informatique de la sécurité. Il surveille tout le monde, dans l’immeuble, il affiche ce qu’ils font, les armes qu’ils portent, etc. Mon père est allé dans les niveaux les plus bas, toute la journée. Il était armé, et il était en réunion avec un tas de Daidoji lourdement armés."

"Que font-ils ?" demanda Kamoto, stupéfait.

"Je ne sais pas," dit-elle, "mais de la façon dont mon père parlait, je crains qu’ils ne se rendent au Palais." Elle resta silencieuse un instant, observant à travers la fenêtre la tour lointaine du Palais de Diamant.

"Tu es inquiète pour Kameru, pas vrai ?" demanda Kamoto.

"Je suis inquiète pour tous les deux !" dit Kamiko. "Mon père n’est pas dans son état normal ! S’il va là-bas et qu’il rencontre Yoritomo dans cet état d’esprit, alors personne ne pourra dire ce qu’il va se passer !" Elle se pencha en avant et se couvrit le visage des deux mains, ses cheveux blancs et courts tombaient entre ses doigts.

"Tout ceci me semble étrangement familier," répondit Kamoto. "Tu sais, Kamiko, j’avais des amis, de bons amis, parmi les gars de la Garde Familiale, ceux qui ont aidé Chiodo à passer cette arme pour qu’il puisse essayer d’assassiner Yoritomo. Je n’avais jamais imaginé qu’il puisse y avoir un tel mal en eux."

"Ils avaient une sorte d’implant bizarre dans la tête," dit Kamiko, en relevant les yeux. "Ça les rendait violents et maléfiques. Tu n’as pas entendu parler de ça ?"

"Non, pas du tout," dit Kamoto. "C’est dingue. Ce genre de trucs, ce n’est pas possible."

"J’étais là," dit Kamiko. "J’ai découvert le premier implant moi-même."

"C’est incroyable," dit Kamoto. "Ca me rappelle l’histoire de Kenichi et de l’Epée de Sang."

"Quoi ?" répondit Kamiko. Elle sentit que son âme fut traversée d’un frisson.

"Tu ne connais pas cette histoire ?" dit Kamoto. "C’est une vieille légende, à propos d’un rônin qui avait une épée possédée par un kansen. Le kansen corrompait l’âme de Kenichi et puisait dans les ténèbres du cœur du héros pour faire le mal."

"Oui, je connais l’histoire," dit-elle. "Mais si elle était vraie ? Qu’est-il arrivé à l’Epée de Sang, dans cette histoire ?"

"Et bien, il y a différentes versions de l’histoire," dit Kamoto, "mais dans la plupart d’entre elles, Kenichi tue Yajinden avec la lame et détruit la malédiction à jamais."

Kamiko observa son cousin. "Kamoto, est-ce que les histoires racontent s’il y avait une autre Epée de Sang ? Quelque chose qui puisse être utilisé comme modèle pour faire ces implants ?"

Kamoto rit nerveusement. "C’est seulement une histoire, Kami-chan," dit-il. "De plus, après Yajinden, les Asahina ont juré de ne plus jamais faire d’armes comme celle-là. Ces secrets sont enfouis profondément dans les bibliothèques des Asahina."

"Je suppose," dit Kamiko. Elle savait que Yashin était derrière tout ça. L’épée était vivante, possédait sa propre âme et ses propres ambitions, et elles étaient complètement et extrêmement maléfiques. "Je dois rejoindre mon père," dit-elle finalement. "Je dois garder un œil sur lui."

"Tu ne pourras pas," dit Kamoto. "Il ne te laissera pas venir avec lui."

"Il ne le saura jamais," dit Kamiko. Il y eut soudain un reflet espiègle dans ses yeux. "Attends ici, Kamoto. Je vais revenir." Kamoto connaissait ce regard. Ils allaient tous les deux avoir beaucoup d’ennuis avant que cette journée ne se termine.


"Je suis occupé, Oroki," dit Katsunan. "C’est uniquement par respect pour les relations que ma famille a avec la vôtre que j’ai accepté cette entrevue. Maintenant, veuillez rapidement en venir aux faits." Le Licorne marchait de long en large à travers son bureau. Le vieux magistrat ressemblait à un prédateur frustré, retenu alors qu’il allait partir en chasse. Son bureau, au sommet de la Tour Shinjo, était presque dénué de meubles ou de décoration. Katsunan était un homme professionnel, qui se souciait peu des trophées.

"Katsunan," gloussa Oroki. "Vous avez sûrement un peu de temps pour un vieil ami comme moi."

Le magistrat cessa de marcher, et accueillit le regard moqueur d’Oroki avec des yeux aux couleurs de l’acier. "N’envisagez pas d’essayer de me faire chanter, Scorpion," dit-il. "Car il semble me souvenir que vous êtes venu me voir lors de l’incident Kenburo."

"Mais nous en avons retiré un profit mutuel," répondit Oroki. Il s’arrêta un moment, attendant jusqu’à ce que Katsunan soit prêt à parler pour l’interrompre. "Ah, mais vous avez raison, Katsunan. Je ne voudrais même pas essayer de vous faire chanter. J’ai le moyen de le faire, mais certainement pas la puissance. Vous pourriez faire taire un homme aussi insignifiant que moi d’un simple coup de téléphone."

"Certainement," répondit Katsunan, en inclinant légèrement la tête. Il était l’un des rares individus à avoir pu voir à travers le masque et à avoir discerné l’esprit meurtrier qui se cachait derrière lui. Il n’avait jamais sous-estimé cet homme. "Alors, pourquoi êtes-vous venu me parler ?"

"Curiosité," dit Oroki. Il posa ses mains l’une contre l’autre et contre son menton, et s’installa confortablement dans sa chaise, fixant Katsunan par-dessus ses doigts. "Un de vos magistrats s’est beaucoup intéressé à moi, ces derniers temps, et maintenant, j’ai l’intention de lui rendre la pareille."

"C’est donc ça," répondit Katsunan. "Et qu’est-ce que vous espérez que je fasse ? Je n’ai pas pour habitude de vendre mes propres hommes."

"Vraiment," dit sèchement Oroki. "Vous en avez certainement pendus assez lorsque mon frère a été arrêté."

"C’était nécessaire," dit le Licorne d’un ton insensible. "Des sacrifices devaient être faits."

"Oui, oui, pour le bien de tous, et tout ça," Oroki balaya dédaigneusement de la main. "Je suis sûr que Shinjo Yokatsu disait très souvent la même chose."

Katsunan s’assit derrière son bureau, ses mains posées à plat sur la surface de couleur grise. "Tout d’abord des menaces, et maintenant des insultes. Etes-vous si amer de l’ascension de Bayushi Shiriko que vous devez tout rejeter sur moi ?"

Oroki gloussa. "Pourquoi devrais-je être amer ?" dit-il, en montrant ses paumes. "Elle est la championne du Scorpion, maintenant, mais est-ce qu’elle a le pouvoir pour autant ? Yoritomo l’a engagée pour garder le Grand Sceau ou quelque chose du genre, ai-je entendu. Non, je suis seulement venu ici pour vous parler de l’une de vos magistrates ; c’est vous qui faites dérailler notre conversation."

"Alors, demandez-moi la chose qui vous a fait venir ici," dit Katsunan avec un soupir exaspéré. "Il y a émeute importante dans le Petit Jigoku et je dois aller là-bas pour garder un contrôle sur les dégâts."

"J’ai entendu que Yoritomo vous a donné le pouvoir d’instaurer la loi martiale sur la cité," dit Oroki. "Un nouveau pouvoir que vous semblez exercer avec joie." Le Scorpion gloussa.

"Ne doutez pas de mes méthodes," dit Katsunan. "Je suis sûr que vous n’aimeriez pas que je découvre les vôtres. Maintenant, venez-en au but, Scorpion."

"Oh, je promets de ne pas vous garder longtemps," dit Oroki. "Dites-moi ce que vous savez sur Otaku Sachiko."

"Un bon flic," dit-il en inclinant la tête. "Elle se débrouille vraiment bien, je peux vous l’assurer." Le vieux magistrat fit un signe de tête pour accompagner un respect implicite.

"Vraiment ?" dit Oroki, intrigué par la suggestion. Malgré le fait que Katsunan puisse être corrompu, il était néanmoins un homme à la morale stricte ; il ne donnait pas son respect à la légère. "Et qu’en est-il de sa famille ? Que pouvez-vous me dire sur eux ?"

Katsunan jeta à nouveau un regard vers Oroki, le visage grave. "Qu’avez-vous entendu ?"

"Seulement des rumeurs," dit le Scorpion avec un petit rire léger. "J’ai entendu dire que ceux du sang de Sachiko n’avaient vraiment pas de chance."

Le visage de Katsunan s’empourpra lentement de colère. "Cette conversation est terminée," dit-il. "Sortez de mon immeuble."

Oroki sourit derrière son masque. Il ne s’était pas attendu à provoquer une telle réaction émotionnelle aussi rapidement. "S’il vous plaît, Katsunan, je ne voulais pas vous offenser," dit-il de sa voix la plus sincère. "Je dois vous avouer que je sais qu’elle est votre nièce, et je ne lui veux pas de mal."

Katsunan resserra un poing, faisant craquer ses articulations. "Par l’enfer, que voulez-vous de Sachiko ?" demanda-t-il. "Cette fille a déjà bien assez de problèmes."

Oroki épaissit sa voix et affaissa légèrement sa posture, essayant de paraître plus vulnérable. "C’est embarrassant, Katsunan," dit-il. "Je n’aime pas l’admettre, mais je trouve cette fille… fascinante. Elle a un tel feu, une telle passion. Je me demandais simplement ce qui a pu arriver aux personnes qui ont fait d’elle ce qu’elle est. Je voulais… la comprendre."

"Vous ne vous êtes jamais intéressé à quelqu’un d’autre que vous-même, Oroki," dit Katsunan d’un ton catégorique. "Vous manigancez quelque chose. Maintenant, sortez."

Oroki se réprimanda intérieurement. Il était allé trop loin trop vite, il l’avait poussé un peu fort. Il serait difficile de sauver la situation maintenant. "Si c’est ainsi que vous le prenez, Katsunan," dit lentement Oroki, en se donnant l’air battu. "Peut-être avez-vous raison, à propos de moi. Mais vous savez ce qui se passe dans cette cité, dans l’Empire. Le monde devient rapidement un enfer. Il est des temps comme celui-ci où on réalise rapidement ce qui est vraiment important. J’étais seulement curieux à propos de Sachiko. Quel mal peut donc bien lui faire le fils pathétique et impuissant d’un daimyo Scorpion émasculé ?"

Katsunan gloussa. "Vous avez presque l’air sincère, Scorpion," dit-il. "J’ai presque cru que vous vouliez me jouer un nouveau tour. Malheureusement pour vous, je ne suis pas le crétin que vous pouvez penser que je suis."

"Que puis-je faire pour obtenir votre confiance ? demanda Oroki.

"Et bien, nous y voila, n’est-ce pas ?" dit Katsunan avec un rire amer. "Tout est question de marché, avec vous, pas vrai, Oroki ? Et bien, soit. Il y a des choses pour lesquelles je suis prêt à marchander. Scorpion, je veux nettoyer Otosan Uchi. Je dois nettoyer Otosan Uchi. Depuis l’invasion Senpet, cet endroit est devenu l’enfer sur terre, et c’est une situation que je ne puis tolérer. Je veux que ça redevienne comme avant."

Oroki prit un moment pour répondre, comme s’il n’avait pas prévu que la discussion prenne cette orientation. "Et moi, en tant que plus haut membre du Clan du Scorpion présent dans cette ville, vous voulez que je vous aide d’une manière ou d’une autre à atteindre votre objectif ?"

"Oui, et nous savons tout deux que vous le pouvez," dit Katsunan. "Yoritomo ne veut peut-être pas l’admettre, mais s’il n’y avait pas eu votre clan, nous parlerions tous Senpet, pour l’instant. J’ai peut-être des hommes et de la puissance de feu, mais vos gens… Et bien, vous êtes les Scorpions. Vous avez certains avantages."

"Oui, en effet," dit Oroki.

"Accordez-moi la coopération complète de votre clan lorsque la cité sera sous la loi martiale," dit Katsunan. "Faites ça pour moi, et je vous dirai tout ce que vous voulez savoir sur Otaku Sachiko."

"Facile," dit Oroki. "Pour dire vrai, cette minable petite cité commençait à m’embêter. Je serais heureux de vous aider à la nettoyer."

"J’en suis persuadé," dit Katsunan avec un sourire sinistre.

"Maintenant," dit Oroki, en claquant ses mains l’une contre l’autre. "Dites-moi ce que je souhaite savoir."

"Très bien," répondit Katsunan. "Mais vous pourriez regretter de me l’avoir demandé. Cette histoire commence il y a très longtemps, aux temps où mon peuple était appelé le Ki-Rin."

Oroki s’installa confortablement. Ça pourrait prendre un certain temps.


"Daidoji Eien au rapport, monsieur." Le jeune soldat s’avança dans le bureau de Doji Meda et s’inclina courtoisement. Eien n’était pas un grand homme, mais il était l’une des personnes les plus intimidantes que Meda ait jamais rencontrées. Il avait une mâchoire carrée et était large d’épaules, avec des yeux tellement pâles qu’ils étaient presque blancs. Il était très musclé, et semblait en état de tension éternelle, comme s’il était prêt à bondir à n’importe quel moment et à déchaîner sa colère sur n’importe quelle chose proche. Meda savait bien que l’apparence de bandit d’Eien dissimulait un esprit ingénieux et une patience presque inépuisable. Il était intelligent, créatif, tenace, et d’une loyauté absolue au Clan de la Grue.

"Excellent, Eien," dit Meda, en s’inclinant vers le soldat. "Combien d’hommes avez-vous préparés ?"

"J’en ai sélectionnés trente qui sont d’une loyauté irréprochable, monsieur," répondit Eien. "Et s’ils ne le sont pas, ils en répondront devant moi. Nous sommes prêts à partir, suivant votre commandement. Quels sont vos ordres ?" Eien releva légèrement un sourcil.

Meda sourit. Eien était le lieutenant parfait. Assez loyal que pour ne pas questionner directement les ordres qu’on lui donnait, mais assez intelligent que pour exprimer de la curiosité lorsque ces ordres semblaient étranges ou inhabituels. Son sourcil relevé serait la forme de désobéissance la plus marquée envers les ordres de son daimyo. Meda n’aurait pas à expliquer ses intentions à Eien pour qu’il lui obéisse complètement, mais il savait que les Daidoji travailleraient plus efficacement si lui et ses hommes savaient où ils mettaient les pieds.

"Nous allons demander à l’Empereur Yoritomo VI de renoncer à son règne," dit simplement Meda. Il ne donna aucune explication, aucune rationalisation. Un homme tel qu’Eien n’en avait pas besoin.

"Oui, monsieur," dit Eien avec un salut brusque. "Je réunis mes hommes immédiatement. Est-ce que ce sera une action discrète ou apparente ?"

"Nous entrerons dans le Palais ouvertement et sans violence," dit Meda. "Mon rang de Champion d’Emeraude devrait nous permettre d’atteindre la salle du trône, où Yoritomo sera en train de faire un discours public. Je demanderai alors publiquement à Yoritomo de renoncer à son titre d’Empereur. Nous ne devrons recourir à la violence que s’il refuse."

"Et les Lions ?" dit Eien. "Leur armée garde les murs du Palais. Je suis sûr que je pourrais l’emporter sur Matsu Gohei sur un pied d’égalité, mais ils ont plus d’une centaine de bushi qui gardent le Palais et plus encore peuvent être appelés de la cité en un instant."

"Les troupes de Gohei patrouillent hors des murs du Palais," dit Meda. "Nos alliés des clans mineurs s’arrangeront pour qu’ils ne puissent pas entrer. Et s’ils y arrivent, nous avons d’autres ressources sur lesquelles nous pouvons compter." Meda pensa à Kyuden Hida, qui flottait dans la Baie du Soleil d’Or. Il se demanda si Hida Tengyu l’assisterait lorsqu’il l’appellerait. Le daimyo du Clan du Crabe ne semblait pas être un homme prompt à la tromperie, mais ce que Meda lui avait demandé n’était pas une petite faveur.

"Et qu’en est-il de l’Immeuble Dojicorp ?" demanda Eien. "Je suis sûr que lorsque nous aurons pris le Palais, les Lions vont essayer de faire pression sur nous en attaquant notre domaine."

Meda inclina la tête. Il n’avait même pas considéré une telle éventualité. A quoi pensait-il ? Il remercia Dame Doji pour sa chance de bénéficier de l’esprit perspicace d’Eien. "Bloquez l’Immeuble, alors," dit Meda. "Personne n’entre ou ne sort. Mettez la sécurité en alerte maximum. Allez-y et occupez-vous en personnellement, Eien. Nous quittons le Palais dans quinze minutes. Rompez."

Eien acquiesça, s’inclina, et marcha vers la porte. Il s’arrêta un instant, se retournant vers Meda une fois de plus.

"Oui, Eien ?" demanda Meda. "Il y a autre chose ?"

"Mes hommes sont loyaux, Meda-sama," dit Eien. "Ils mourraient pour vous. Tout comme moi. Tout comme mon père, s’il avait eu le choix." Une étincelle de doute assombrit le visage du Daidoji.

Meda se gratta le menton en réfléchissant. Daidoji Hidetora avait été le père d’Eien. Il avait été le daimyo de la famille Daidoji et le capitaine de la Garde de la Maison Doji. Il avait servi honorablement pendant de nombreuses années, jusqu’il y a un mois. Il avait été le chef des forces de sécurité assignées à la protection de Dojicorp pendant l’annonce des fiançailles de Kamiko, l’assemblée s’était transformée en chaos lorsqu’Ichiro Chiodo avait tenté d’assassiner Yoritomo. Vingt hommes de la Garde de la Maison Doji avaient commis le Seppuku pour éviter de se faire capturer après avoir permis au daimyo du Blaireau d’entrer dans la chambre d’audience avec une arme automatique. Plus tard, on avait découvert sur chacun d’entre eux des implants tetsukansen.

"Nous ne connaissons encore que fort peu de choses sur ce qui a provoqué la trahison de votre père, Eien," dit prudemment Meda. "Nous savons seulement qu’il n’agissait pas selon sa propre volonté. Quelqu’un a utilisé un sombre tetsukami pour déshonorer le nom de la Grue, et ce quelqu’un est toujours en liberté. Le seul conseil que je puis vous donner est ceci : si des Grues semblent agir étrangement, considérez que ceux-ci sont passés à l’ennemi. Occupez-vous d’eux comme vous le jugerez nécessaire. La mission que nous sommes sur le point d’entreprendre est trop importante que pour permettre toute erreur."

"Oui, monsieur," dit Eien. Il s’inclina une fois de plus et quitta la pièce. Alors que le jeune soldat marchait à travers les couloirs, les ordres de Meda se répétaient dans son esprit. Les ordres de tuer ses propres hommes ne lui apportaient aucun soulagement. Mais il ne désobéirait pas à ces ordres s’il devait être confronté à pareille situation, car c’était le devoir d’un bushi d’obéir. Ce qui le dérangeait vraiment, c’était les derniers mots de Meda…

"Si des Grues semblent agir étrangement, considérez que ceux-ci sont passés à l’ennemi…"

Le seul Grue qui agissait étrangement aux yeux d’Eien, c’était Meda.


La pièce était petite et sombre, et encombrée de caisses de légumes. Ici, dans la pièce de stockage de leur base, dans le restaurant de Shotai, ils ne seraient pas dérangés. Ici, les dirigeants du gang qui était maintenant connu sous le nom d’Armée de Toturi pouvaient planifier leurs stratégies dans l’isolement et en toute sécurité. Cinq membres de ce groupe étaient assis autour de la table basse dans la pièce de stockage, observant avec une certaine consternation le morceau de pierre blanche et brillante qui se trouvait au milieu du groupe.

"Qu’est-ce que c’est, Tokei ?" demanda Ginawa. Le vieux rônin se réinstalla sur sa chaise, les bras croisés sur sa poitrine.

"C’est clairement magique," dit le shugenja. Il se gratta la barbe et fit un geste de la main vers la pierre. "Le kami qui se trouve dans cette pierre est le plus puissant que j’ai jamais vu, bien qu’il soit incomplet."

"C’est dangereux ?" dit Ginawa, mal à l’aise. Ayant été élevé dans la pureté technologique du Building Dojicorp, l’idée de magie pure le rendait quelque peu mal à l’aise.

"Ça peut l’être," dit Tokei avec un haussement d’épaule. Il repoussa une mèche de ses cheveux tressés de devant ses yeux. "La magie Rokugani est toujours imprévisible. Elle a sa vie et ses émotions propres."

"Et bien alors, est-ce une arme ?" demanda Hiroru. Les yeux du ninja étaient brillants, intenses. "Est-ce quelque chose que nous pourrions utiliser ?"

Tokei lança un regard soutenu vers Hiroru. "Je n’aimerais pas arriver à des conclusions trop hâtives," répondit le shugenja. "Pas avec quelque chose d’aussi puissant. Ca pourrait tous nous tuer si nous n’étions pas prudents."

"Les Sauterelles voulaient cette chose pour une raison," intervint Shotai. "Nous devrions la détruire, rien que pour les empêcher de mettre en œuvre quelque plan qu’ils avaient en tête." Shotai était un homme grassouillet et joyeux, la plupart du temps ; ceux qui fréquentaient le restaurant le connaissaient comme un personnage paternel et versatile. Toutefois, lorsqu’une réunion se tenait dans son sous-sol, toute frivolité disparaissait. Il redevenait extrêmement sérieux et étonnamment ingénieux.

Juste à cet instant, on frappa à la porte : un nombre de bruits précis et concis. Ginawa releva les yeux vers la porte. "Qui est là ?" demanda-t-il.

"Moi," répondit une voix familière.

"Entre, entre," dit rapidement Ginawa.

La porte s’ouvrit et un homme aux cheveux sombres entra à l’intérieur à toute vitesse, vêtu d’un manteau sale. Il portait des lunettes noires et son visage arborait une barbe de plusieurs jours. Lorsqu’il referma la porte, sa démarche et son expression se transformèrent instantanément. Ses épaules s’élargirent, et il retrouva soudain son calme et sa confiance. L’acteur ôta la perruque noire de ses cheveux, révélant les longs cheveux blonds qui le caractérisaient.

"Beau déguisement, Daniri," remarqua Tokei.

"Merci," répondit Daniri. "Je ne peux pas rester longtemps mais on m’a dit que vous aviez des nouvelles pour-" Daniri s’arrêta en pleine phrase.

"Salut, Daniri," dit Jiro, le visage indifférent.

"Jiro," dit Daniri, en inclinant la tête.

"On m’appelle Toku, ici," dit Jiro d’un ton sec.

"Toku," acquiesça Daniri. Il dut puiser dans tout son talent d’acteur pour retenir le soulagement qu’il ressentit en voyant le visage de son frère. Il ne pouvait pas révéler que ce garçon était son frère, pas même à ses amis de l’Armée de Toturi. Il ne fallait pas qu’il révèle ce secret. "Je suis heureux que tu te portes bien," ajouta-t-il.

"Grâce à l’aide d’Hiroru, Toku a réussi à s’échapper pendant l’assaut des Sauterelles contre le Centre Lucky Star," dit Ginawa à Daniri. "Il s’est échappé avec une pierre étrange, une pierre magique." Le vieux rônin fit un geste vers la pierre blanche sur la table. "Nous ne sommes pas encore sûrs de ce qu’elle fait, mais nous savons qu’Inago Sekkou est prêt à tuer pour elle."

"Pas étonnant," dit Daniri, en s’essayant sur la chaise à côté de Ginawa. "Sekkou est un psychopathe ; il tuerait pour toutes sortes de raisons."

"C’est vrai," répondit Ginawa, "mais Tokei a étudié cette pierre, et il pense que c’est un artefact d’une puissance incroyable."

Daniri observa la brillante pierre blanche pendant quelques instants, puis haussa les épaules. "Et bien, tout ceci est très chouette et je vous souhaite bonne chance, mais je n’ai rejoint ce groupe que pour une seule raison. Retrouver Jiro. Maintenant que c’est fait, je pense que je vais le ramener à sa mère. Elle est malade d’inquiétude pour toi, Jiro. Si elle savait que tu te trouvais ici…"

"Elle a connu pire," dit Jiro, les yeux froids alors qu’il fixait Daniri.

Daniri soupira. Il savait que son frère ne lui avait jamais vraiment pardonné d’avoir quitté sa famille pour devenir un acteur. Daniri avait fait tout ce qu’il pouvait pour soutenir sa famille de loin, mais ça n’avait jamais semblé être assez. Il n’était jamais venu rendre visite ; il ne pouvait pas le faire. Ceci avait été la chose la plus difficile pour les deux frères. Ni Daniri ni Jiro n’avaient vraiment connu leur père, alors Daniri avait toujours été le portrait paternel de Jiro. Et maintenant il avait disparu, comme leur père. "On parlera de ça plus tard, ok, Jiro ?" demanda Daniri.

"Toku," lui rappela Jiro.

"Pourrions-nous remettre cette dispute à plus tard ?" demanda Ginawa. "Daniri, je sais que tu te considères comme un allié de notre groupe, et tes conseils se sont toujours révélés utiles, dans le passé. Que penses-tu que nous devrions faire de cette pierre ?"

Daniri prit le petit fragment de pierre blanche et le fixa. Il était d’un blanc très pur, mais nuageux. Alors qu’il observait dedans, des formes se mirent à bouger et à tourner à l’intérieur. Des silhouettes commençaient à apparaître, puis disparaissaient à nouveau. La pierre devint très froide, dans sa main. Un visage apparut dans les profondeurs, un visage avec un seul œil et un énorme heaume, comme les guerriers de l’ancien temps.

"Daniri," dit Hiroru, en s’éclaircissant la gorge. "Tu es avec nous ?"

Daniri cligna des yeux et hocha la tête pour s’éclaircir les idées. Il se sentait bizarrement, comme s’il avait été hypnotisé, comme si ses pensées avaient été embrouillées par la pierre. Il la reposa rapidement sur la table. "Il y a vraiment un truc avec cette chose," dit-il. "Je pense avoir vu un visage dedans."

"Hmm," dit pensivement Tokei.

"Bon, je dois partir," dit Daniri, en se relevant rapidement. "Je dois être au Palais dans moins d’une heure. Jiro, euh, Toku, tu restes ici. J’aimerais te parler plus tard."

Jiro haussa les épaules et ne regarda pas Daniri.

"Alors, au revoir, tout le monde," dit Daniri.

"Sois prudent, Akodo," dit Ginawa. Tokei hocha la tête et Shotai fit un bref signe de main. Daniri sortit de la petite pièce et traversa le sous-sol du restaurant de Shotai. Après un instant, il s’arrêta, redressa la tête, et regarda par-dessus son épaule. Hiroru se tenait juste au bord de l’ombre, l’observant calmement.

"Tu es très doué pour ça, Hiroru," dit Daniri. "Je pourrais presque croire que tu es le ninja que tu prétends être."

"Merci pour ce compliment apathique," dit Hiroru. "Tu veux que je te suive jusqu’au Palais ?"

"Pourquoi ?" demanda Daniri. "C’est juste une apparition en public."

"Tout pourrait se produire," répondit le ninja, "Tu le sais. Yoritomo est un homme dangereux, tout spécialement pour ceux près de lui. Si quelque chose arrive, tu pourrais avoir besoin d’aide."

"Pourquoi, Hiroru ?" dit Daniri. "Je ne savais pas que tu te souciais de moi."

"Tu es notre allié, idiot," dit Hiroru. "Aussi désagréable que je puisse te trouver personnellement, l’Armée de Toturi veille sur les siens."

"Je m’en souviendrai," dit posément Daniri, impressionné par la sincérité du ninja. "Sérieusement, je ne pense pas que j’aurai besoin d’aide. Je vais seulement au Palais. Que pourrait-il se passer ?"


Kitsune Maiko tremblait alors qu’elle fixait le pistolet dans ses mains, se demandant comment il avait pu arriver là. Sa tête palpitait douloureusement. Elle semblait avoir beaucoup de maux de tête, dernièrement. Et ça depuis trois jours, depuis qu’elle était allée à l’hôpital pour son bilan de santé annuel. Lui avaient-ils donné quelque chose par erreur ? Quelque chose à laquelle elle était allergique, peut-être ? Les choses lui semblaient anormales, floues. Elle se fâchait rapidement, maintenant ; elle se souvenait de chaque humiliation, de chaque rancune qu’elle avait oubliés depuis des années. La pire chose était ces trous de mémoire, ces moments comme maintenant où elle se "réveillait" et où elle se demandait où elle était et ce qu’elle avait fait.

Non, ce n’était pas la pire chose.

La pire chose était que tout ça lui semblait si bon. Même les maux de tête avaient un étrange côté attractif et séduisant, pour elle. Elle se sentait plus puissante, à présent, plus joyeuse. Chaque fois qu’elle s’emplissait de haine, celle-ci l’entourait comme un vieil amant, c’était une impression confortable et excitante en même temps.

Elle repoussa ces sensations. Non, c’était faux. Elle n’aimait pas ça. Bien sûr, elle avait toujours été mise de côté par le destin, dans sa vie. Elle avait voulu devenir ambassadrice comme son frère Doi, voyageant dans le monde, rencontrant des gens, faisant une différence. Au lieu de ça, elle avait suivi la voie des shugenja. Elle avait mieux réussi que les gens ne s’y attendaient, atteignant la position de Championne de Jade, mais parfois, elle suspectait que ça soit plus parce que sa sœur était l’épouse de Yoritomo que par réel mérite. C’était ce que les gens disaient dans son dos, en tout cas.

"Et bien, je vais leur montrer," dit-elle à voix haute. "Je vais leur montrer à tous."

La main de Maiko se plaça devant sa bouche, choquée qu’elle ait pu dire une chose pareille. Que lui arrivait-il ? Par les Fortunes, en quoi se transformait-elle ? Sa tête palpita encore plus fort, et elle ferma les yeux pour ignorer cette délicieuse douleur. Elle devait assister à l’audience de l’Empereur dans vingt minutes ; elle ne pourrait pas y aller si elle était encore dans un tel état.

Une autre poussée de colère s’écoula en elle. Yoritomo ne l’avait jamais appréciée, pas un seul instant. Pourquoi devait-elle s’ennuyer à assister à l’une de ses stupides audiences ? Il allait probablement se contenter d’annoncer son prochain plan stupide pour porter le chaos et la destruction dans l’Empire, quelque chose pour lequel il ne viendrait jamais chercher conseil chez elle. Non, il ne l’avait jamais écoutée. Il avait toujours placé les conseils de Meda avant les siens. Ce crétin de Meda. Elle avait vu combien Meda contemplait la place de Yoritomo avec envie et convoitise. Meda se verrait bien Empereur avant que tout ceci ne se termine et Maiko ne serait pas surprise.

Non. Non, il ne le sera jamais. L’idée l’atteint à cet instant. Elle garderait un œil sur Meda. Elle l’observerait attentivement. Au moment où il essayera quoi que soit, au moment où il trahira Yoritomo, elle sera là. Elle le détruira sans hésiter et alors Yoritomo n’aura pas d’autre choix que de reconnaître sa sagesse et sa valeur. Oui, ça se passera exactement comme ça.

Maiko baissa à nouveau les yeux vers le pistolet dans sa main. Comment était-il arrivé là ? Elle était effrayée et elle hocha la tête, essayant de chasser ces étranges pensées violentes de sa tête. Ces pensées n’étaient pas les siennes ; elle n’était pas une personne violente. Elle n’avait jamais blessé personne de sa vie, même lorsqu’ils l’avaient mérité.

Mais ils le méritent tous, pensa-t-elle soudain. Tout spécialement Meda. Chacun doit arrêter de laisser les gens faire ce qu’ils veulent pendant un certain temps. Sa tête palpitait encore plus violemment, et Maiko découvrit qu’elle se délectait de cette douleur. Elle baissa encore les yeux vers le pistolet.

Que lui arrivait-il ?


Daidoji Eien observa ses armes attentivement, faisant attention à ce que chacune d’entre elle soit en parfait état et prête pour la bataille. Il revérifia les bandes de protection et les attaches de son armure, une carapace bleue en plastique à l’épreuve des balles. Il se passait quelque chose aujourd’hui. Il avait un mauvais pressentiment. Quelque chose était sur le point de se produire et il ne pouvait pas faire quelque chose sans être déloyal envers Meda. En tant que yojimbo Daidoji, cette loyauté était son focus, le centre de sa vie, son âme. Il ne pouvait pas plus désobéir à Meda qu’il ne pouvait battre les bras et s’envoler. Eien soupira.

On frappa à la porte de sa petite chambre. Eien observa la porte avec curiosité. Il n’attendait pas de visiteur. "C’est ouvert," dit-il avec attention, une main posée sur la crosse de son pistolet.

"Eien-sama ?" dit une voix féminine. Une jeune fille se glissa dans la pièce. Elle portait un jeans et un t-shirt bleu nuit, avec des cheveux courts coincés sous une casquette de baseball des Daidoji Steelboys. Il reconnut son visage immédiatement.

"Kamiko," dit-il en murmurant, tout en retirant sa main de son arme. "Que faites-vous ici ?"

"Je suis venu pour vous parler, Eien," dit-elle, le visage sérieux. "C’est à propos de mon père."

"Je suis très occupé, Kamiko," dit-il laconiquement. "Avec tout le respect que je vous dois, je vous demande de revenir une autre fois." Eien se détourna pour continuer à nettoyer son fusil avec un chiffon doux.

"Et que se passera-t-il s’il n’y a pas d’autre fois ?" demanda-t-elle.

Eien ne dit rien, mais cessa de polir son arme.

"Vous avez l’air de vous préparer pour un combat," dit Kamiko. Elle s’assit sur un petit tabouret près de la porte, enlevant sa casquette et jouant avec elle, de ses deux mains. "Vous préparez-vous pour un combat ?"

Eien soupira. "Peut-être," dit-il. "Dans tous les cas, il est toujours mieux d’être prêt à toute éventualité."

"Comme pendant l’invasion ?" dit Kamiko.

Eien se tourna légèrement, pour qu’il puisse voir la fille dans sa vision périphérique. "Je ne sais pas de quoi vous parlez, Kamiko."

"Lorsque le Senpet nous a envahi," dit-elle. "Mon père a ordonné à vous et à vos troupes de ne rien faire."

"Et j’ai obéis," dit-il.

"Mais lorsqu’il a modifié ces ordres plus tard, vos hélicoptères sont rapidement allés au Palais," dit-elle. "Comme si vous étiez prêt."

Eien ne dit rien.

"Mon père est un homme bon," dit-elle, "mais il est difficile de le comprendre, ces derniers temps, pas vrai ?"

"Que voulez-vous de moi, Kamiko ?" dit Eien. Sa voix avait une légère trace de colère.

"Je veux venir avec vous au Palais," dit-elle.

Eien se retourna sur sa chaise, livide. "Il n’en est absolument pas question !" dit-il, presque en criant. "Votre père n’admettrait pas une telle chose !"

"Oh, ça va !" dit Kamiko. Elle se releva du tabouret, les yeux grands ouverts. "Vous savez que je suis une des meilleures épéistes de Dojicorp, et j’ai déjà été en situation de combat. Le reste de vos hommes peuvent-ils en dire autant ?"

La bouche d’Eien se referma en une mince ligne. "Négatif," cracha-t-il. "Toutefois, votre père-"

"Quels étaient les ordres spécifiques de mon père ?" demanda Kamiko.

"Il a dit de rassembler les hommes les plus loyaux, et de les armer de nos meilleures armes," dit Eien.

"Alors il ne vous pas spécifiquement ordonné de me laisser derrière ?" demanda-t-elle, en faisant un pas vers lui.

Eien la regardait, furieux. "Non."

Les sourcils de Kamiko se relevèrent. "Oh. Bon, vu que vous connaissez mes capacités combatives, vous devez sûrement douter de ma loyauté envers mon père." Kamiko se tenait directement face à Eien, maintenant, les bras croisés, le regardant de haut. Eien se leva de toute sa hauteur et rencontra son regard. Ses yeux blancs et froids essayaient de la repousser, mais elle tenait bon, pleine de confiance. Eien était légèrement impressionné. Il ne connaissait pas beaucoup de gens capables de soutenir son regard.

"Très bien, alors," dit-il. "Vous viendrez avec nous. Peut-être que vous pourrez même sauver votre père. Allez vous cherchez une armure et une tenue adaptée. Je vous suggère de porter un mempo sur votre visage, ou votre père nous étripera tous les deux s’il pose les yeux sur vous."

Kamiko sourit soudain, sauta en avant et serra le grand guerrier dans ses bras. "Merci Eien," dit-elle.

"Euh," Eien était un peu raide, pendant l’étreinte. "Ok, Kamiko," dit-il. Il la repoussa. "Je vous retrouve en bas, d’accord ?"

"Oui, monsieur," dit-elle, le saluant formellement. Elle se retourna et quitta la petite chambre.

Eien hocha la tête et sourit légèrement. Il se rassit et continua d’astiquer ses armes.


Sekkou risqua un regard rapide à travers les portes de verre brisées. Dehors, le parking grouillait de voitures de police, de motos Otaku, et d’un énorme véhicule anti-émeute aussi gros qu’un char. Une paire d’hélicoptères allaient et venaient dans le ciel, au-dessus du Centre Lucky Star, et une ligne de soldats anti-émeute se préparaient à faire un assaut sur le centre commercial. Sekkou siffla dans son casque, et retourna rapidement se mettre à couvert derrière une grande fontaine en béton.

"Alors, homme-insecte ?" demanda Massad. Le Chacal était étendu sur le sol, mâchant un shish-kebab qu’il avait récupéré dans un magasin d’alimentation.

"Le parking grouille de flics," répondit Sekkou. "C’est comme si ce maudit Clan de la Licorne tout entier s’était rassemblé pour l’exemple. Je n’ai jamais vu ça."

"C’est bien ma veine," dit Massad d’une voix enrouée, "Les Licornes aimeraient certainement mettre la main sur nous deux, hein ?" Il jeta les restes de son repas dans la fontaine derrière lui.

"Je n’ai pas l’intention de me faire capturer," répondit Sekkou. Il vérifia le chargeur du pistolet qu’il lui restait. Plus que quatre balles. "Tu es prêt à te tirer d’ici ?"

"Je suppose," dit Massad. Il se releva et brossa ses vêtements. Tout autour d’eux se trouvaient des débris, des gravats, et des morts. L’assaut initial des Sauterelles contre la police n’avait pas été très "amical", tout spécialement grâce à l’intervention des goules de Massad. "Le premier jour de boulot, c’est toujours le pire, hein ?" Un policier mort-vivant un peu abimé arriva lourdement aux côtés de Massad, et le Chacal mit affectueusement son bras sur les épaules de la créature.

"Tu es révoltant, Chacal," dit Sekkou.

Derrière eux, les restes de l’entrée du centre explosèrent dans une volée de verre et de métal. Une demi-douzaine de soldats portant de lourdes armures firent irruption dans le Centre Lucky Star, observant le centre dévasté tout en évoluant prudemment en avant.

"Cours," dit Sekkou au Chacal.

"Juste un instant," répondit Massad. Il sortit l’étrange cristal vert lumineux de sa veste, l’Ame du Tueur. Il prononça quelque mot devant lui, et le pointa vers les soldats. A ce moment, les corps proches des Sauterelles et des policiers se remirent sur pieds. Leurs yeux illuminés du feu rougeoyant de magie maudite. Les troupes de choc ouvrirent le feu immédiatement. "Maintenant, ils sont distraits," dit Massad, et les deux hommes coururent vers le centre de la galerie commerciale.

"J’ai envoyé l’ogre chercher une autre sortie," dit Sekkou. "Il est à l’étage." Ils se regardèrent tous les deux, alors qu’un hélicoptère passait au-dessus d’eux.

"Ils vont mettre des troupes sur le toit ?" demanda Massad.

"J’espère qu’ils le feront," dit Sekkou. "C’est comme ça que j’ai l’intention de me tirer d’ici."

Les deux hommes coururent vers l’ascenseur, maintenant hors d’usage, vu que la police avait coupé le courant dans tout le centre commercial. Le premier étage était en meilleur état que le rez-de-chaussée, car il avait été épargné par la frénésie de la première bataille Sauterelle-police. Le centre semblait tout simplement fermé. Seuls les sons des goules qui hurlaient et des coups de feu brisaient l’illusion. Massad et Sekkou marchèrent lentement jusqu’à l’étage, du verre craquait sous leurs bottes.

"On dirait que votre petite mission d’entraînement ne s’est pas bien passée," dit Massad. "Je pense que nous sommes les seuls survivants."

Sekkou haussa les épaules. "Les Licornes ont apparemment pris les choses en main, dans le petit Jigoku. Laissons-leur cette victoire, ça nous permettra d’être sous-estimés lors de conflits plus importants. La plupart de ces nouvelles recrues étaient sans valeur. Ils n’auraient rien pu faire de mieux que de servir de chair à canon."

"Je me demande comment va réagir Inago, en l’apprenant ?" demanda Massad. Il s’approcha de la vitrine brisée d’une boulangerie, et s’empara d’une poignée de biscuits.

"Je me fiche de ce que pense Inago," dit Sekkou. "Ses motivations deviennent excessivement sinistres, dernièrement, un peu trop à mon goût."

"Je suppose que tous les amis finissent par s’éloigner un jour," rit Massad. "Un biscuit ?"

Sekkou observa le biscuit. "Casse-toi avec ça."

"Je parie que tu n’arrives pas à manger, avec ce casque sur la tête, de toute manière," gloussa le Chacal. "Est-ce que tu as un visage, sous ce truc ?"

"Arrête tes conneries, Chacal," dit Sekkou, irrité. "Les Licornes vont nous entendre."

"Pas avec tout le bruit qu’ils font. Au fait, c’était quoi ce boulot dans la joaillerie ?" demanda Massad, mordant un coup dans un biscuit, et le jetant ensuite.

"Le marchand cachait un objet particulier que je cherche depuis longtemps," dit Sekkou. "Ca m’énerve d’avoir laissé Jiro seul avec lui. J’ai pas encore complètement confiance en ce garçon, mais j’avais pas trop le choix. Si rien d’inattendu ne s’est produit, je suis sûr qu’il a réussi à ouvrir le coffre et à se tirer tranquillement. C’est un gars intelligent."

"Je suis doué pour retrouver les gens," proposa Massad avec un sourire carnassier. "Dis-moi quel est cet objet, et je traquerai Jiro pour toi."

Sekkou lança un regard au Chacal. "Je n’ai pas plus confiance en toi," dit-il.

"C’est à cause de la nécromancie, pas vrai ?" répondit Massad avec une colère feinte. "Ça crée toujours des barrières pour les nouvelles amitiés."

"Par les Sept Tonnerres, tu vas la fermer, Chacal ?" cracha Sekkou. "Si tous les gens comme toi parlent autant, c’est pas vraiment un miracle que vous soyez des proscrits."

Massad gloussa pour lui-même, tomba dans le silence pendant un certain temps. Quelques instants plus tard, Le Chacal redressa la tête avec curiosité. "Tu entends la musique ?" demanda-t-il.

Sekkou écouta lui aussi, puis acquiesça. "On dirait que ça vient de par là," il désigna un grand magasin de musique. Ils avancèrent lentement et observèrent à l’intérieur. Là-dedans, Kaibutsu était assis devant un orgue électrique, jouant une valse lente et triste. Le clavier semblait ridiculement petit comparé aux mains du gladiateur, mais il jouait assez facilement, un petit sourire sur son énorme visage.

"Par les Fils de la Pharaon," jura Massad. "Maintenant, je pourrai dire que j’ai tout vu."

"Kaibutsu !" s’exclama Sekkou en rentrant dans le magasin. "Par Jigoku, qu’est-ce tu fais ?"

Kaibutsu releva soudain les yeux, embarrassé. La musique s’arrêta. Il se releva, en rougissant. "Kaibutsu désolé," dit l’ogre. "Vu le piano et rappelé plus joué depuis longtemps. Kaibutsu voulu voir s’il se souvenait."

"Et bien, tire nous d’ici et je te jure que je t’achète ton propre piano," dit Sekkou, irrité. "Tu nous as trouvé un moyen de sortir d’ici ou pas ?"

Kaibutsu acquiesça et indiqua vers le haut. Sekkou et Massad levèrent les yeux au plafond. Les plaques avaient été enlevées, différents tuyaux et câbles au-dessus d’eux avaient été arrachés ou mis de côté. Le soleil filtrait à travers un grand trou qui avait été percé dans le toit.

"Merveilleux," rit Sekkou. Le Sauterelle grimpa sur l’orgue et se hissa jusqu’au toit. Massad le suivit un instant plus tard. Kaibutsu s’agenouilla et sauta, se hissant aussi jusqu’au toit avec une agilité surprenante. Les trois se trouvaient maintenant debout sur le toit, clignant des yeux sous le soleil pendant quelques instants, en observant le toit gris et plat du centre commercial.

"Ne bougez plus !" cria une voix surprise. Une Vierge de Bataille Otaku se tenait sur le toit à quelques mètres, pointant un fusil de sniper sur eux.

"GRAGGGHH !" rugit Kaibutsu. L’ogre leva ses deux poings au-dessus de sa tête et les abattit sur le toit. Une vague de tuiles brisées explosa devant lui, et toutes les personnes sur le toit, Licorne, Chacal et Sauterelle, vacillèrent et tombèrent. La Vierge de Bataille chercha son fusil, mais Massad se trouvait devant lui, souriant. Il pointait un pistolet droit sur son casque.

"Mais, tu n’es pas un soldat anti-émeute," gloussa-t-il, s’accroupissant devant elle. "On s’est déjà rencontrés, pas vrai ?"

Elle retira son casque et le posa sur le côté. Ses longs cheveux noirs se répandaient sur ses épaules, et des yeux verts et colériques fixaient le Chacal.

"Oui, tu es l’une de ceux qui ont abattu mon ami, Kamid," dit Massad. "A la Tour Shinjo." Il jeta un coup d’œil au badge sur sa poitrine, pour lire son nom. "Ravi de te rencontrer à nouveau, Otaku Sachiko."

"Vous autres, Licornes, avez mis le paquet pour stopper les Sauterelles, Otaku," dit Sekkou. "Y’a une raison particulière ? Vous avez toujours montré plus de tact avec nous, par le passé."

Sachiko regarda Sekkou de travers. "La Tour Shinjo a instauré la loi martiale dans le Petit Jigoku. Votre règne de terreur est terminé, Sauterelle."

"J’voudrais pas avoir l’air rabat-joie, mais il n’a même pas encore commencé, fillette," répondit Sekkou. "Maintenant, relève-toi."

Sachiko se releva lentement, prudemment, attendant n’importe quelle occasion qu’elle pourrait exploiter. Soudain, une rafale de vent balaya le toit, alors qu’un hélicoptère Shinjo s’élevait sur le côté du centre commercial. Sachiko se laissa rapidement tomber par terre, donnant au passage un coup de poing rapide dans les parties intimes d’Omar Massad. Elle s’empara rapidement du pistolet qu’il tenait en main, attrapa ses bras, et le fit passer par-dessus son épaule et il retomba avec un bruit sourd. Kaibutsu la chargea, mais elle releva le pistolet de Massad et tira sur lui entre les deux yeux. L’ogre hurla de douleur et tomba à genoux. Sachiko tourna sur elle-même et pointa le pistolet sur Sekkou. Sekkou tenait une longue et fine baguette dans sa main.

"Tu sais ce que c’est, cet appareil ?" demanda le Sauterelle.

Sachiko le regarda de travers. "Ça ressemble à une baguette OEM Sauterelle," dit-elle. "Essaie toujours de l’utiliser, je ne porte aucun appareil électronique."

"Bien vu," répondit-il avec un petit rire étouffé. "Mais ce n’est pas toi que je menace." Il orienta la baguette vers l’hélicoptère. "Maintenant, pose ce pistolet ou tous tes copains policiers dans l’hélicoptère vont mourir. J’imagine même qu’un crash de cette hauteur provoquerait une bien belle explosion, avec la quantité de carburant que ces véhicules transportent d’habitude. Ça pourrait même emporter quelques badauds avec. Qu’est-ce que tu en penses, samurai ?"

Sachiko jeta un regard à l’hélicoptère et à nouveau vers Sekkou, hésitante.

"Je me déciderais vite, à ta place, Otaku," dit Sekkou. "Je t’ai donné tout ce temps parce que tu ne connais pas ma réputation, je suppose."

Sachiko jeta le pistolet un peu plus loin, sur le toit. Massad tituba pour se remettre sur pied et le ramassa, le pointant sur la Vierge de Bataille. "Vous ne vous en sortirez pas comme ça," dit Sachiko.

"Comme c’est étrange," dit Sekkou. "On se croirait dans un film d’action ou un truc du genre. Maintenant, prends ta radio, Licorne. Dis à cet hélicoptère d’atterrir sur le toit."

Sachiko obéit à contrecœur. L’hélicoptère se posa rapidement à six mètres de là. Sekkou sortit son propre pistolet de sa veste, tenant Sachiko en respect, tandis que Massad expulsait le pilote et le copilote hors du véhicule. Massad s’assit dans le siège de copilote tandis que Kaibutsu s’entassait à l’arrière. "Tu sais piloter ce genre d’engin ?" demanda Massad à Sekkou.

"Bien sûr," répondit le Sauterelle. "C’était le plan." Il recula lentement vers l’hélicoptère.

"Vous n’irez pas bien loin", dit Sachiko. "Je vous retrouverai."

"Tu ne devrais pas me tenter pas comme ça," rit Sekkou. Il tira avec le pistolet. Sachiko trébucha et tomba à la renverse sur le toit. Les deux pilotes de l’hélicoptère relevèrent les yeux de surprise et de peur. "Si j’étais vous," dit le Sauterelle. "Je ne perdrais pas mon temps à essayer de nous pourchasser. Appelez une ambulance tant qu’elle est encore en vie. Salut." Le Sauterelle se retourna pour grimper dans l’hélicoptère, les pans de sa longue veste claquaient dans le vent créé par les rotors. Il s’installa dans le siège de pilote et s’empara des commandes, soulevant l’hélicoptère Shinjo dans les airs.

Sur le toit, Sachiko étreignait son estomac de douleur, et regardait Sekkou de travers. Il lui fit un petit signe, puis les ténèbres s’emparèrent d’elle.


"Alors, qu’est-ce que vous pensez de tout ça, Keijura ?" demanda Koyo. L’homme filmait sans arrêt avec sa caméra vidéo, les yeux sur le Trône de Diamant.

"Je n’en sais rien," répondit Keijura. Le jeune journaliste regarda la foule avec nervosité. La salle du trône était remplie de monde, de journalistes, de politiciens, et de parasites sociaux en général, tous rassemblés pour entendre les dernières déclarations de l’Empereur. Si une autre situation du genre de celle de Dojicorp se produisait, le bain de sang serait encore plus grave que la fois précédente.

"Vous pensez qu’il va dire quelque chose d’important ?" demanda Koyo. Il regardait Keijura avec un grand sourire sur le visage. Ikoma Koyo était nouveau chez KTSU, un jeune homme zélé qui attendait son premier grand scoop. Keijura plissa le front. Il se rappelait lorsqu’il était pareil, et ce n’était pas il y a si longtemps.

"C’est Yoritomo VI," répondit Keijura. "Bien sûr que ça va être important. Tu dois juste t’assurer que ta caméra tourne. Quoi qu’il annonce, nous ne voulons pas le manquer."

"Pigé, chef," dit Koyo avec un petit salut moqueur.

Keijura sourit et regarda ailleurs. Le respect soudain et flatteur que les autres journalistes faisaient preuve à son égard était gênant, mais il ne voulait pas être impoli. Dans les derniers mois, sa carrière avait pris un tournant radical, grâce à la chance. Il était passé du statut de petit journaliste anonyme à celui de visage le plus connu de la télévision d’Otosan Uchi. Il avait même entendu des rumeurs sur le fait que le palais serait intéressé de lui faire passer une audition. Sa carrière ne pouvait pas être meilleure ; il aurait juste voulu que ce soit arrivé en d’autres circonstances. La tentative d’assassinat de l’Empereur, la déclaration de guerre, la destruction de Medinaat-al-Salaam et l’Invasion Senpet, il avait été le premier à couvrir chaque histoire. Il avait également été le premier à faire reluire chacun de ces évènements avec l’éclat brillant de la tromperie, pour la gloire de l’Empereur ; et chaque fois, il sentait qu’il perdait un peu de son âme.

"Hé, regardez là-bas," dit quelqu’un près d’eux. "C’est Akodo Daniri !"

Keijura tourna la tête et observa la foule. Effectivement, c’était la légendaire crinière blonde de l’immanquable Akodo Daniri. L’acteur était vraiment arrivé tard, mais les autres lui faisaient de la place pour le laisser arriver à l’avant de la foule. Certains avaient vraiment beaucoup de chance, remarqua Keijura. Il était coincé à l’arrière de la foule, où son caméraman n’aurait guère de chance de faire une bonne prise de quoi que ce soit d’important. Le silence se fit dans la salle et Koyo poussa Keijura avec son coude. "Regardez," murmura-t-il, en faisant un signe de tête vers le fond de la salle. "Le voila."

Les grandes portes à l’arrière du trône s’ouvrirent avec un grondement de pierre qui racle sur le sol. Entre les deux grandes portes se tenait un homme, vêtu de l’armure ancestrale vert sombre de la Mante. Son visage était caché sous les ombres de son heaume, bien que ses yeux semblent briller sous celui-ci. Une paire de kama pendaient à sa ceinture, des bâtons courts avec une lame recourbée à leur extrémité. Ses mains étaient relâchées à ses côtés, prêtes à saisir ses kama. Il ressemblait plus à un conquérant qu’à un dirigeant. Les hérauts proclamèrent son nom.

"Saluez tous le Fils des Orages, l’Empereur de Rokugan, YORITOMO !"

La foule l’acclama, s’inclinant très bas alors que l’Empereur entrait dans la pièce, à l’exception des journalistes et des photographes. Il était connu que les médias étaient autorisés à ignorer leur marque de respect envers l’Empereur ; après tout, il est difficile de prendre une photo lorsque l’on est prostré sur le sol. Yoritomo poursuivit sa marche. Ses yeux étaient rivés sur le trône alors qu’il avançait, indifférent à ses sujets devant lui.

Keijura se tourna vers Koyo, curieux. "Où est la Garde de la Mante ?" murmura-t-il. "D’habitude, ils suivent l’Empereur partout."

"Ouais," dit Koyo, plissant le front en acquiesçant. "C’est vraiment étrange. Je me demande où ils sont ?"

L’Empereur se tourna devant son trône. Il tendit la main, paume orientée vers le sol, et parla. "Peuple de Rokugan, loyaux sujets, relevez-vous," dit-il. Sa voix était grave et forte, emplissant la pièce sans l’aide de micros ou d’électronique. Les courtisans et les politiciens se relevèrent à son ordre, et l’Empereur s’assit. Il restait assis dans le silence le plus total, les yeux rivés sur le fond de la pièce. La foule assemblée commença à murmurer doucement, se demandant ce qui allait arriver.

"L’Empereur semble attendre quelque chose," murmura Keijura, en se tournant vers la caméra. La retransmission se faisait en direct dans tout Otosan Uchi. "Chacun se demande ce qui va se passer maintenant."

Alors, une voix naquit dans le fond de la pièce, et toutes les têtes se tournèrent pour en voir l’origine.

"Fils des Orages, Lumière de l’Empire, Protecteur de Rokugan, Votre Majesté Yoritomo VI, le Prince Kameru de Rokugan vous adresse ses salutations." L’héritier Impérial s’avança dans la pièce et s’inclina profondément devant son père. Le jeune homme était vêtu d’une armure complète et formelle, et portait les lames ancestrales de la Mante à sa ceinture. Un murmure parcourut l’assemblée.

Yoritomo le contempla depuis son trône, son regard croisant celui de son fils. "Nous vous accueillons dans notre Palais, Prince Kameru de Rokugan. Quelles nouvelles m’apportez-vous en ce jour ?"

"De grandes nouvelles, ô Fils des Orages," répondit Kameru. "Des nouvelles de salut pour l’Empire. Les Fortunes nous ont souri, aujourd’hui. Nous avons un visiteur."

"Un visiteur ?" répondit Yoritomo, un soupçon de curiosité dans sa voix.

"Que font-ils ?" murmura Koyo à Keijura, à l’écart de la caméra.

"Ils font une sorte de spectacle, manifestement," répondit Keijura. "Ils sont sur le point de révéler quelque chose d’important, et ils veulent le faire publiquement. Du moins, c’est ce que je pense."

"Oui," dit Kameru. Il fit un large sourire. "Le descendant de Shinsei."

Le silence de la salle du trône fut immédiatement anéanti. Des flashs surgirent de partout. Des cris d’indignation et des cris de joie surgissaient dans toute la pièce. Kameru et Yoritomo restaient à leurs places, indifférents à ce qui se passait. Keijura saisit rapidement Koyo par le col, le tirant au bord de la foule, où ils seraient plus proches du Prince Kameru. Le journaliste tendit son micro le plus près possible du Prince, du moins, aussi près qu’il l’osa. "Prince Kameru," cria Keijura. "D’autres personnes ont proclamés être le véritable descendant. Comment pouvez-vous être sûr qu’il s’agit bien du vrai Shinsei ?"

Kameru se retourna et regarda vers Keijura, le regard dur. Keijura attendit nerveusement sa réponse, espérant que son réflexe ne l’avait pas emporté dans des eaux dangereuses. "Il nous a été présenté par la Championne du Phénix et par une naga éveillée," dit Kameru. "Les Moines de l’Ordre de Karasu ont également confirmé ce matin que cet homme était le vrai descendant. Et si tout ceci n’est pas encore suffisant pour vous convaincre, alors peut-être aimeriez-vous le rencontrer vous-même ?"

Un autre murmure parcourut la foule. Yoritomo se leva de son trône, levant une main pour demander le silence. La foule obéit rapidement. "Oui, Prince Kameru," dit Yoritomo. "Nous voulons rencontrer le descendant de Shinsei. Faites-le venir ici."

Kameru acquiesça. Venant de sous le sol de la salle du trône, le grondement de tambours taiko commença. Kameru poursuivit sa marche vers le trône, accompagné du battement des tambours, et la Garde de la Mante s’avança dans la salle du trône, derrière lui. Au milieu des gardes marchait un homme simple, un petit homme chauve portant une robe marron foncé. Il portait le symbole de l’Ordre du Dragon sur son dos, et une large capuche couvrait son visage. La Garde Mante observait la foule attentivement, prête à refouler toute tentative visant à s’approcher du descendant et visant à découvrir son identité. Les portes de l’arrière de la pièce se refermèrent d’un bruit sourd, scellant la pièce.

La Garde Mante s’avança le long de la barrière séparant la foule de l’estrade portant le Trône de Diamant, formant une ligne devant la foule. Kameru et le descendant continuèrent leur chemin vers Yoritomo, côte-à-côte. Finalement, ils atteignirent le trône. Yoritomo ôta son heaume, révélant ses traits fins et ses yeux sombres. Il s’inclina profondément devant le descendant de Shinsei. Le descendant lui rendit son salut, puis se retourna et se plaça aux côtés de l’Empereur. Il jeta son capuchon en arrière et un murmure confus parcourut la foule.

Keijura étouffa. Il reconnut l’homme immédiatement. "C’est Hoshi Jack !" dit-il à la caméra. Le peuple de l’Empire écoutait ses mots à cet instant, révélant leur sauveur pour la première fois. "Citoyens de Rokugan, le nouveau descendant de Shinsei a été révélé et ce n’est nul autre que le présentateur de l’Heure du Tao, lui-même ! C’est incroyable ! Comment est-ce possible ?" Il se retourna pour voir la scène.

La foule se tut à nouveau, attendant les moments de Shinsei et de l’Empereur. Finalement, Yoritomo se tourna vers Hoshi Jack et parla, "Moi, Yoritomo VI, je vous accueille dans le Palais de Diamant," dit-il. "Je vous demande votre avis et votre conseil."
Hoshi Jack dévisagea l’Empereur quelques instants avant de répondre. "Malheureusement," dit-il, "Je crains que vous n’ayez pas assez de temps pour l’écouter. Je sens qu’un grand tumulte s’approche de votre règne."

Le visage de l’Empereur devint tendu, irrité. Cette partie de la cérémonie n’avait manifestement pas été prévu. "Que voulez-vous dire ?" dit-il. "Combien de temps nous reste-t-il ?"

Les portes à l’arrière de la pièce s’ouvrirent à la volée, avec un grand vacarme. Les journalistes et les courtisans retenaient leur souffle, alors qu’un grand nuage de poussière s’éleva des portes brisées. Les yeux de Yoritomo se rétrécirent en voyant Doji Meda entrer dans la pièce, à la tête d’une escouade de soldats Daidoji.

"Il n’en reste plus," dit Hoshi Jack en plissant le front.

Keijura eut du mal à avaler. Il était directement derrière les troupes de Meda. Quelques Daidoji regardèrent le journaliste avec des regards glacials.

"Que fait-on ?" murmura Koyo.

"Continue de tourner," répondit Keijura. "Par les Fortunes, continue de tourner."


Yasu poussa ses cheveux hors de ses yeux avec un geste confus. Le vent soufflait en plein milieu de son visage, lui rappelant en permanence pourquoi il n’avait jamais aimé les bateaux. Il grommela pour lui-même et enleva son jingasa.

"Qu’est-ce qui ne va pas, Yasu ?" demanda Yasuki Kenben de l’avant du petit bateau. "Vous n’aimez pas la mer ?"

Yasu regardait les eaux de la Baie du Soleil d’Or, une expression amère sur le visage. "Je n’ai pas confiance en tout ce qui bouge et qui ne peut pas être tué," dit-il.

"C’est une honte," cria à nouveau Kenben, une expression joyeuse sur le visage. "Je vis pour la mer. Vous devriez vraiment lui donner une chance, Yasu. Pouvez-vous faire ça sur la terre ?" Le pilote Yasuki dirigea le bateau directement vers une énorme vague et accéléra au maximum, soulevant l’hydroglisseur à près d’un mètre de hauteur. Il atterrit à nouveau sur l’eau avec une explosion de gouttelettes et continua à toute allure.

Yasu s’assit à l’arrière du bateau, fermement agrippé à son siège. "Faites encore ça une fois, Kenben," dit Yasu d’un ton laconique, "et vous aurez la chance de rentrer à la maison à la nage."

Kenben éclata de rire, pas le moins du monde intimidé par le grand Crabe. Le Yasuki était dans son élément, ici, et il le montrait. Yasu se dit qu’il devrait donner une bonne correction à l’homme une fois qu’ils seraient de retour à Kyuden Hida, juste pour remettre les choses à leur place. Le château géant apparut dans le port devant eux, à un quart de mille nautique. Plusieurs autres bateaux peints en rouge et argent du Clan du Crabe se dirigeaient aussi vers l’ile artificielle. Aucun n’allait dans la direction opposée, en direction de la ville. L’hydroglisseur de Kenben glissa lentement vers l’un des quais entourant Kyuden Hida, et fut rapidement soulevé et entraîné dans les entrailles de la forteresse. Ils arrivèrent dans une énorme pièce avec plusieurs plateformes hydrauliques, chacune contenant une grande quantité d’eau et un hydroglisseur Crabe qui avait été arraché à la baie.

"Qu’est-ce que vous pensez de tout ça, Yasu ?" demanda Kenben, remarquant le grand nombre de Quêteurs qui attendaient dans le hangar à bateaux. "On dirait que nous sommes tous rappelés à la forteresse."

"Je m’en fiche," répondit Yasu. Il sauta hors du bateau et étendit ses bras et son dos, en marchant le long du quai. "Peut-être que nous rentrons à la maison. Si c’est ça, ça me convient très bien. Je suis prêt à me tirer de cette cité. J’espère juste qu’ils me laisseront prendre mon camion."

"Marre de la cité ?" demanda Kenben. Le petit Yasuki sauta sur le quai à côté de Yasu, glissant légèrement sur le dallage glissant. "Mais j’ai entendu dire que vous étiez vraiment proche de la daimyo Phénix. C’est passé sur la Chaîne Doji, alors que vous dansiez tous les deux à la cérémonie de l’Empereur, l’autre jour."

"C’est justement ça," répondit Yasu. "Je ne suis pas venu à la cité pour faire du baby-sitting avec une Phénix et pour passer à de stupides émissions Grue à sensations. Et maintenant, Shinsei est là aussi, par Hida ! Si je reste ici plus longtemps, la prochaine chose que je vais découvrir, c’est que je suis l’un des Sept Tonnerres ou une autre connerie du même genre."

"Qu’Osano-wo nous vienne en aide si ça devait se produire," dit une voix grave venant de derrière eux.

Yasu et Kenben se retournèrent pour voir la source de cette voix. Kenben sursauta de surprise et s’inclina profondément. Yasu se contenta de sourire puis éclata de rire. Un énorme samurai en armure bleu et argent des Quêteurs se tenait devant eux. Il ressemblait beaucoup à Yasu, mais son visage était plus marqué par l’âge, et ses cheveux avaient maintenant une teinte grisâtre. A ses côtés se tenait un homme plus petit, avec de longs cheveux noirs et des yeux perçants, vêtu de la veste lâche et du pantalon des chasseurs de sorciers tsukai-tsugasu. Une paire de gardes du corps Hiruma se tenaient juste derrière eux, ayant manifestement l’air de s’ennuyer.

"Mes salutations, puissant Tengyu-sama," dit respectueusement Kenben, "Mokuna-sama."

Le daimyo Crabe acquiesça légèrement au Yasuki et le congédia. Kenben se dirigea rapidement vers la sortie du hangar, appelant certains amis qu’il avait reconnus. Hida Tengyu se tourna vers Yasu. "Yasu," dit-il, la voix indifférente.

"Papa !" s’exclama Yasu. Il s’avança et ouvrit les bras. Tengyu souleva un sourcil dédaigneusement, puis fit un sourire aussi large que celui de Yasu. Le père et le fils s’étreignirent, leurs armures métalliques s’entrechoquèrent bruyamment.

"Comment vas-tu, fiston ?" demanda Tengyu, en reculant d’un pas pour observer le jeune homme. "Je n’ai entendu dire que de bonnes choses sur toi, de la part de ton oncle."

"Vraiment ?" répondit Yasu. "Pourtant, il n’a fait qu’amoindrir les faits, je t’assure. Où est Toshimo, au fait ?"

Le visage de Tengyu se voila légèrement. "Il est toujours dans la cité," dit-il, une note d’inquiétude dans sa voix. "Il termine les dernières améliorations de la Machine de Guerre Akodo."

"Ce tas de ferraille ?" souffla Yasu.

"Ne t’en moque pas trop vite, Yasu," sourit Tengyu. "Nos arrangements avec Kitsu Ikimura stipulent que Toshimo disposera d’une copie des plans d’Akodo et aura la permission de construire notre propre modèle. C’est déjà prévu dans les ateliers de conception."

"Si elle a l’air aussi ridicule que le robot de Daniri, je ne la conduirai pas," promit Yasu. "Mokuna," dit Yasu, faisant un signe de tête au chasseur de sorciers.

"Yasu," répondit Mokuna. "Ca fait longtemps. Mon neveu te passe le bonjour." Le chasseur de sorciers sourit légèrement.

"Comment va Hojo ?" demanda Yasu, souriant lui aussi. Kuni Hojo était l’une des rares personnes que Yasu n’avait jamais battues lors d’un combat, bien que cela ne fût pas faute d’essayer.

"Il va bien," dit Mokuna. "Il parle souvent de toi, et espère que tu lui rendras bientôt visite."

"Ok, alors," dit Yasu d’un ton qui n’engage à rien. "Alors, papa, est-ce que Kyuden Hida retourne au Sceau ou quoi ? On dirait que tout le monde est rappelé."

Le visage de Tengyu devint soudain très sérieux. Il fit un signe de tête à ses gardes du corps et ils partirent rapidement. Le champion du Crabe regarda autour de lui. Lorsqu’il fut sûr que personne à part Mokuna et son fils n’était à portée d’oreille, il se tourna vers Yasu. "Ce que je suis sur le point de te dire est une information extrêmement sensible. Je te demande de ne pas la répéter."

Yasu acquiesça, son visage devint lui aussi très sérieux. "Bien sûr," dit-il. "Tu peux tout me dire, papa."

Tengyu prit une profonde inspiration. "Yasu, je sais que tu es au courant des récentes difficultés du Clan du Crabe. Des portails vers Jigoku s’ouvrent un peu partout à la surface de Rokugan. Nous avons à peine assez de Quêteurs pour les patrouiller, et à peine assez de jade et de cristal à leur fournir. C’est en partie une des raisons pour lesquelles nous avons rendu mobile le Kyuden Hida, pour que nous puissions emmener tout le poids de notre puissance de feu où elle est nécessaire à un moment précis."

"Je savais déjà tout ça," dit Yasu. "Je sais aussi que Yoritomo ne semble pas très enthousiaste à l’idée de nous apporter les fonds dont nous avons besoin."

"Oui," acquiesça Tengyu. "Il ne voit que sa propre guerre comme une menace pour Rokugan. Il ne reconnait pas la bataille que nous livrons maintenant depuis deux cent ans. Le fait est que nous avons besoin d’argent et de matériel, et que les Mantes ne nous donnent rien."

"Mais Doji Meda l’a fait," répondit Yasu.

Le daimyo Crabe sursauta de surprise et regarda Mokuna. "Comment sais-tu ça, mon fils ?" demanda Tengyu.

"J’étais avec Toshimo la première fois où il a parlé à Meda, le jour où l’ultimatum s’est écoulé," dit Yasu. "Je me suis douté que ce n’était pas terminé. Que Meda viendrait te parler, qu’il essaierait de te faire voir son côté des choses. Et puis, le camion l’a confirmé. Les améliorations que Toshimo a mises au point, il n’aurait jamais pu se le permettre un mois auparavant. Alors, j’ai fait quelques vérifications, et ces nouvelles armes sont toutes faites à partir de matériel Dojicorp."

"Et je parie que tu sais ce que Meda veut en retour," dit Mokuna.

"Il ne veut pas nous avoir dans son chemin lorsqu’il va s’occuper de Yoritomo," répondit Yasu.

"Ou, si la situation l’exige, que nous l’aidions," dit Tengyu. "C’est pour ça que Kyuden Hida reste dans la cité depuis si longtemps. Tout est en ordre avec les moteurs, on reste ici comme garantie pour le coup d’état de Meda."

"Une sale besogne que de renverser un Empereur," dit Yasu.

"Nous avons espéré ne pas en arriver là," dit Tengyu, "mais Yoritomo a encore des Dragons de Feu à sa disposition et a bien l’intention de les utiliser. Nous ne pouvons pas nous permettre d’être d’une loyauté aveugle comme nos ancêtres, quand un homme peut détruire le monde rien qu’en appuyant sur un bouton."

Les trois Crabes restèrent debout et silencieux pendant un certain temps, considérant le poids de ce qui a été dit.

"Dans tous les cas, je dois applaudir votre fils, Tengyu," dit Mokuna d’un ton admiratif. "Il a compris un nombre incroyable de choses avec très peu d’indices. Malgré sa réputation, je ne pensais pas qu’il était si intelligent."

"Je suis un gars plein de ressources," répondit Yasu. En fait, toute cette histoire avait été comprise par Hiruma Hayato, avec qui il avait parlé plus tôt, aujourd’hui. Hayato était humble. Il ne pensait pas que Yasu prendrait tout le mérite de la découverte. "Alors, je parie qu’aujourd’hui, c’est le grand jour, hein ?"

Tengyu acquiesça. "Aujourd’hui, c’est tout ou rien. Meda nous fera savoir s’il a besoin de notre aide. Pendant ce temps, on attend simplement. J’ai ordonné à tous les Crabes de la cité de rentrer à bord du Kyuden Hida. Jusqu’à maintenant, tout le monde a répondu à l’appel sauf un."

"Toshimo," dit Yasu.

"Exactement," répondit Tengyu. "Tu sais comment est ton oncle lorsqu’il est au milieu d’un projet. On ne peut pas se permettre de le perdre, Yasu. Et surtout pas maintenant. J’aimerais que toi et Mokuna retourniez en ville et le trouviez. Ramenez-le ici. Assommez-le et fourrez-le dans un sac si nécessaire." Yasu fit un large sourire.

"Seulement si nous sommes obligés de le faire, Yasu," ajouta Mokuna.

"Vous ôtez le côté amusant de la chose," dit Yasu.


Sumi soupira d’exaspération et raccrocha violemment le téléphone.

"Qu’est-ce qui ne va pas ?" demanda Mojo. Le yojimbo était assis paresseusement dans le coin du bureau de Sumi, feuilletant un magazine de sport.

"Je parie qu’aucun de ces Crabes ne me prend au sérieux," dit-elle. La jeune daimyo Phénix s’effondra dans une grande chaise en bois, frictionnant ses tempes pour alléger la tension en elle.

"Qu’est-ce que Yasu a fait, cette fois ?" demanda Isawa Kujimitsu, arrivant dans le bureau avec un grand sourire.

"Non, ce n’est pas Yasu," dit Sumi. "Je serais heureuse d’entendre les bêtises de Yasu, pour l’instant, crois-moi." Mojo releva un sourcil à cette remarque. "Non, c’est son père, Tengyu, le Champion Crabe. Je pense que c’est parce que je suis si jeune qu’il néglige le fait que je sois la Championne du Phénix. Il me traite comme une enfant."

"Et bien, ce n’est pas vraiment une surprise," répondit Kujimitsu. "Les Crabes sont très prudents avec nous, même depuis qu’ils ont hérités du devoir des Dragons, celui d’être nos gardiens. Parfois, ils ressemblent à des parents trop protecteurs."

"Nous ne sommes pas des enfants, Kujimitsu," dit Sumi. "Nous sommes les shugenja et les techniciens les plus talentueux de l’Empire. Tu penses que s’ils avaient un problème, ils le partageraient avec nous au lieu de nous le cacher ?"

Kujimitsu plissa le front. "Quel est le problème ?" demanda-t-il. "Qu’est-ce que t’a dit Tengyu ?"

"Il m’a conseillé d’envoyer tous les bushi et samurai Phénix en activité dans les Faubourgs, pour assurer une protection contre une émeute éventuelle des Sauterelles."

Mojo ricana. "C’est à des kilomètres du Petit Jigoku. Il y a autant de chance d’y avoir une émeute qu’une pluie de météores."

"Tu n’as pas besoin de me le rappeler," dit Sumi. "Les Crabes tentent de nous distraire de quelque chose. Je ne sais pas ce que c’est, mais j’ai un mauvais pressentiment à propos de ça."

"Vous voulez que je parte pour vérifier ce qu’ils préparent ?" sourit Mojo. "Je ne suis pas en service actif, après tout."

"Non, pas encore, Mojo," dit Sumi. "Mais j’apprécie cette suggestion. Nous allons laisser Tengyu dévoiler son jeu. Je vais supposer que ses intentions sont toujours en faveur du bien, en dépit de ses méthodes. C’est ce qu’on attend d’un allié, en tout cas."

"Tu apprends très vite, Sumi-chan," dit Kujimitsu avec un sourire. "Tu seras une championne très ingénieuse, je le crains. Je vais devoir sélectionner le shugenja le plus borné que je puisse trouver pour le Conseil Elémentaire, afin de te tenir tête. Sinon, le Clan du Phénix prendra le contrôle de l’Empire entier."

"Merci, Kujimitsu," dit Sumi, reconnaissante. "Il est bon de savoir que tout le monde ne me croit pas incompétente. Comment se passent tes recherches pour le nouveau Conseil Elémentaire ?"

"Très bien, très bien," dit Kujimitsu. "Après la suggestion d’Asahina Munashi d’envisager des shugenja d’autres clans pour la tâche, ça devient plus facile. J’ai passé la journée d’hier avec certains de mes conseillers, pour examiner le passé des éventuels candidats et à envoyer des invitations à la plupart d’entre eux. L’avenir me semble favorable."

"Qui sont les candidats, si tu pardonnes ma curiosité ?" demanda Sumi.

"Aucun problème, Sumi," dit Kujimitsu. "J’ai déjà eu la réponse du frère de Iuchi Razul, Iuchi Hiro, qui est très intéressé par la position de Maître de la Terre. Je suis presque certain que Hoshi Hisato de la Confrérie sera intéressé de quitter sa retraite pour remplir le rôle de Maître du Vide. Ranbe Kuro de la Mante fera un très bon Maître du Feu. La position de Maître de l’Air est encore disponible. J’ai envoyé une invitation à un shugenja particulièrement doué, mais c’est un homme avec énormément de responsabilités. Je pourrais mentionner son nom, mais je crains de fâcher les kamis et de le voir ainsi refuser l’invitation. Je suppose que je suis un vieil homme superstitieux," gloussa Kujimitsu.

"Et très sage," dit Sumi, riant elle aussi. "Tu détiens ta position dans le Conseil Elémentaire depuis de nombreuses années, Kujimitsu. Je n’oserais pas débattre sur le sujet des kamis avec toi. S’il n’y a rien d’autre dont tu voudrais me parler, je pense que je vais sortir de cet horrible bureau et que je vais aller me dégourdir les jambes."

"En fait, il y a encore une chose," dit Kujimitsu. "J’ai été contacté par Shiba Gensu, ce matin. C’est le daimyo par intérim de la famille Shiba, depuis la mort de son cousin, Mifune. Il m’a posé certaines questions à propos de la succession des Shiba."

"Quel genre de questions ?" demanda Sumi.

"Et bien, tu possèdes l’Ame de Shiba maintenant," dit Kujimitsu. "Ils veulent savoir si tu as l’intention de prendre la tête de la famille."

Sumi le regarda, interloquée. "Mais je suis une Isawa."

"En vérité, en nom seulement," dit Kujimitsu. "Zul Rashid est un Shiba, bien qu’illégitime. Bien que la plupart des gens ne connaissent pas comment l’esprit se transfère, le cœur de la famille Shiba est très au courant."

"Mais je suis né dans une famille Isawa, élevée comme une Isawa," dit Sumi. "Je suis sûre qu’ils préfèreraient avoir l’un des leurs comme chef, non ?"

Mojo s’éclaircit la gorge. "Sumi ?" dit-il. "Si je peux me le permettre, je pense que ça pourrait être plus important que vous ne l’imaginez."

Sumi se tourna vers son yojimbo. "Comment ça, Mojo ?" demanda-t-elle.

"Et bien, le Clan du Phénix n’a jamais été un clan connu pour sa solidarité. Les Asako et les Isawa ont toujours été rivaux dans le domaine de la magie, et les Shiba ont toujours lutté pour prouver leur importance en tant que guerriers dans un clan de pacifistes. Seuls les Agasha s’entendent bien avec tout le monde, mais ils sont fort peu nombreux. Les Isawa ont toujours eu un grand pouvoir au sein du Conseil Elémentaire, et la parole des Asako a un poids énorme à cause de leur tâche au Grand Sceau. Et nous, Shiba, tout ce que nous avons, c’est ce lien avec le kami originel qui a créé notre clan, l’Ame de Shiba. Beaucoup de Shiba pensent que si nous n’avons pas le daimyo de notre côté, alors nous n’avons plus rien."

"Est-ce que tu penses ainsi, Mojo ?" demanda Sumi.

"Moi ?" Mojo réfléchit pendant un instant. "Et bien, non, je ne pense pas. Mais encore une fois, je vous ai vu grandir, Sumi. Je sais quel genre de personne vous êtes. Je sais que vous placerez toujours le bien du Phénix en premier. Mais le reste de ma famille ? Je ne sais pas. Ils se sentent vraiment inutiles depuis un certain temps et ça pourrait être la goutte qui fait déborder le vase."

"Ils ne quitteraient pas le clan, au moins ?" demanda Kujimitsu, sous le choc.

"C’est arrivé à d’autres clans," dit Mojo. "Je ne serais pas surpris. Gensu est un homme très fier. Je suis sûr qu’il ne s’inclinerait pas devant une championne Isawa."

Sumi grimaça, parcourant ses cheveux noirs d’une main nerveuse. "C’est une idiotie," dit-elle. "Nous n’avons pas besoin de ce genre de querelle ridicule, pas maintenant."

"Je suis d’accord," dit Mojo. "Mais à nouveau, je ne suis pas responsable. Je pense être à peu près le sept cent cinquante troisième sur la liste pour être daimyo des Shiba. Si tu arrives à mettre tous les autres en prison ou quelque chose du genre, alors je serais heureux de régler tout ça."

Sumi rit, en dépit de son irritation. "C’est une autre bonne suggestion, Mojo, mais non. Je suppose qu’il y a d’autres manières de régler ça. Peut-être devrais-je simplement changer mon nom ?"

"Cela ne les satisferait pas," dit Mojo. "Ils penseraient que vous leur jetez un os."

"Alors que veulent-ils que je fasse ?" demanda Sumi.

"Je dirais qu’ils espèrent un mariage politique," suggéra Kujimitsu.

Sumi regarda le Maître de l’Eau. "Quoi ?"

"Ils veulent que tu te maries avec un Shiba," répondit Kujimitsu. "Alors, tu serais techniquement un membre de leur famille. Tout serait résolu à l’amiable, et l’Ame de Shiba retournerait à leur lignée."

"Je n’ai que seize ans," dit Sumi.

"Seize ans et championne d’un Clan Majeur," corrigea Kujimitsu. "De plus, les femmes Rokugani plus jeunes que toi étaient souvent mariées, à l’époque."

"Oui, et elles se complaisaient dans leur propre fange, dans le passé, aussi," explosa Sumi, en se rasseyant sur sa chaise et en mettant le pied sur la table. "Ca ne veut pas dire que j’ai l’intention de rétablir la tradition."

"S’il te plait, Sumi, tu n’es pas raisonnable," dit Kujimitsu.

"Je sais, je sais," dit Sumi. "Je suis juste frustrée, c’est tout. Je n’aime pas l’idée que d’autres personnes décident de ma vie à ma place."

"Le fardeau du commandement," dit Kujimitsu.

"Je ne l’ai pas voulu," répondit-elle. Elle enfouit son visage dans ses mains, frottant ses yeux.

"Peut-être que nous devrions la laisser seule un moment," murmura Kujimitsu à Mojo. "Elle doit réfléchir à de nombreuses choses."

Mojo acquiesça. Les deux hommes quittèrent discrètement le bureau, laissant Sumi avec ses pensées. Elle se tourna vers Ofushikai, le katana Phénix. Sa poignée en perle brillait délicatement sur son présentoir.

"C’est entièrement de ta faute, tu sais ?" dit Sumi à l’épée.

L’épée ne répondit pas.


"Que signifie tout ceci ?" demanda l’Empereur. "Où est l’Armure d’Emeraude, Meda ?"

Doji Meda baissa les yeux sur son armure bleue Dojicorp. "Je ne suis plus le Champion d’Emeraude," dit-il. "Je renonce à mon titre."

"Tu en cherches un plus intéressant ?" demanda l’Empereur. Ses mains étaient fermement agrippées aux accoudoirs du Trône de Diamant. L’Empereur retenait à peine sa rage.

"Mon intention n’est pas de plonger l’Empire dans la discorde," dit Meda. "Donc, j’espère que nous pourrons régler ceci sans violence."

"Régler quoi ?" demanda Kameru. Il passa devant Hoshi Jack. Une de ses mains reposait sur une des Lames Ancestrales de la Mante.

"Yoritomo VI n’est plus apte à diriger Rokugan," dit Meda. Il franchit l’épaisse barrière séparant la foule de l’Empereur. "Nous, du Clan de la Grue, demandons à ce qu’il renonce immédiatement à son trône." La pièce se remplit de cris de stupéfaction, de rugissements de désaccord, mais pas une seule acclamation.

L’Empereur posa ses yeux sur la foule et ce fut le silence. "Et qui serait le successeur, Meda ?" demanda Yoritomo. "Toi ?"

"Si le peuple de Rokugan veut de moi, oui," dit le Grue. "Le temps de la monarchie est terminé. Le monde est devenu trop grand pour qu’un seul homme contrôle la destinée de l’Empire. Ta folie nous détruira tous, Yoritomo."

"Les autres clans ne vous soutiendront jamais, Meda," dit Kameru. "Vous allez plonger l’Empire entier dans une guerre civile."

"J’ai déjà toute l’aide dont j’ai besoin," répondit Meda. "J’ai pris mes précautions."

"Votre Majesté !" cria un garde à l’arrière de l’estrade de l’Empereur. "Matsu Gohei nous signale que les portes du Palais de Diamant sont scellées. Une bande de bushi des Clans Mineurs a pris les postes de garde de l’intérieur et a placé les systèmes de sécurité du Palais à leur intensité maximum. Il attend vos ordres."

"Dis-lui d’attendre," dit froidement Yoritomo. Il se retourna vers Meda. "Tu as raison, Doji Meda. Le temps n’est pas venu pour l’Empire d’être déchiré par la guerre civile. Alors, je vais te donner mon trône." Yoritomo descendit les marches de l’estrade en direction du Champion d’Emeraude. L’Empereur n’était pas un homme jeune, mais il faisait preuve de la force et de la grâce d’un homme de la moitié de son âge. Les kama apparurent dans ses mains d’un claquement de doigt. "Tout ce qu’il te reste à faire, c’est de me le prendre."

Meda observa les kama, puis les yeux de l’Empereur. "Un duel, alors," dit Meda. "Nous allons nous battre, et celui qui survivra sera nommé Empereur."

"Je pense qu’il y a assez de témoins ici pour rendre ma proclamation légale," dit l’Empereur, en jetant un regard à la horde de journalistes et de caméras.

"Père, non !" cria une voix venant de la foule. Un des soldats Daidoji se fraya un chemin jusqu’à l’avant. Elle retira son mempo et le jeta sur le sol.

"Kamiko ?" dit Kameru, stupéfait.

La mâchoire de Meda s’ouvrit sous le choc. "Kamiko," dit-il. "Comment es-tu arrivée ici ?"

"Tu dois arrêter !" le supplia-t-elle. "Ce n’est pas juste ! Quelqu’un fait ce qu’il veut de toi !"

Le visage de Meda se voila d’un doute. Il jeta un regard à l’épée à sa ceinture. "Je suis venu jusqu’ici," dit-il. "Si c’est le seul moyen de sauver Rokugan, alors il faut que je le fasse. Je suis désolé, Kamiko." Il dégaina le katana ; sa lame s’éclaira d’une vive lumière bleutée. L’Empereur fit un geste à ses hommes, et ils reculèrent jusqu’au bord de la barrière, faisant un grand cercle sur l’estrade du trône, avec Yoritomo et Meda en son centre. Les hommes tournaient en s’observant, leurs visages étaient menaçants et intenses.

Kameru observa son père et le Champion. Il priait pour pouvoir faire quelque chose, mais il savait qu’il ne pouvait rien faire. Il releva les yeux, remarquant qu’Hoshi Jack se tenait à ses côtés. Les yeux du vieux moine étaient tristes. "Ainsi, c’est comme ça que tout se termine," dit Jack en soupirant. "Malgré toute la fameuse civilisation de Rokugan, toute notre sagesse et nos connaissances, c’est toujours avec la violence que les choses importantes se décident. Que pensez-vous de ça, Kameru ?"

"Je ne sais pas," dit Kameru. "J’espère seulement que mon père s’en sortira."

Jack acquiesça, et tourna les yeux vers la confrontation. Meda sauta en avant avec un cri sauvage, son katana fendant les airs. Yoritomo fit un roulé-boulé en avant, une technique datant des temps anciens où les Mantes étaient des marins et des pirates. Ce mouvement non orthodoxe perturba et déséquilibra Meda, et sa lame trancha le vide. Yoritomo se remit sur pied derrière le Grue, abattant un kama et faisant une profonde blessure à l’arrière de la cuisse gauche de Meda. L’armure de plastique se brisa et tomba sur le sol. Meda flanqua un revers de main dans le visage de Yoritomo, faisant pivoter de travers le heaume de l’Empereur et le faisant trébucher en arrière.

De part et d’autre du duel, les yeux de Kameru rencontrèrent ceux de Kamiko. Les deux s’observèrent craintivement, puis ils regardèrent tous les deux ailleurs.

Le Grue se retourna vers le Mante, son épée décrivit un arc de cercle dans l’air et passa à quelques centimètres du cœur de l’Empereur. Yoritomo retira son heaume, et son kama restant était prêt à agir. Meda cria de fureur et chargea Yoritomo. Le Mante projeta son heaume sur le Grue. Meda dévia le heaume avec son épée et aperçu que Yoritomo était déjà sur lui, le frappant plusieurs fois à la poitrine et au torse avec le manche de son kama.

Incapable de se servir de son épée dans un combat aussi rapproché, Meda sortit un petit couteau de sa ceinture et lacéra l’Empereur au visage. Yoritomo émit un grognement alors que son œil gauche éclata dans une gerbe de sang. Il saisit le poignet de Meda avec sa main et fit plonger le kama droit vers le visage du Grue. Meda bloqua avec la garde de son épée, attrapant la lame courbe du kama. Les deux hommes restèrent ainsi, au milieu de la salle du trône, le centre politique de l’Empire, bloqués dans une impasse mortelle. Le premier homme qui ferait preuve de faiblesse mourrait. Yoritomo était le plus fort des deux, mais il était également le plus gravement blessé. Son visage et son œil étaient inondés de sang ; il ne faudrait plus beaucoup de temps avant qu’il ne succombe. Leurs regards se figèrent et Yoritomo plissa le front.

"Et tu me traites de fou," grogna Yoritomo. "Tu devrais te voir, Meda. Tu apprécies ça."

Meda eut un sourire carnassier, son katana pulsait comme un feu liquide dans sa main. Soudain, la chaleur de l’épée disparut, dissipant la force de Meda en même temps. "Ambition," murmura Meda, en relevant les yeux vers la lame, alors qu’il comprenait soudain.

"Non," dit Yoritomo. "Stupidité." Il donna un coup de tête à Meda, lui écrasant le nez dans une explosion sanglante. Meda trébucha et Yoritomo lui donna un coup de pied dans l’estomac. Meda tomba à genoux. Il releva les yeux et lança son couteau sur Yoritomo. La lame se logea dans l’épaule gauche de Yoritomo, mais ça ne ralentit pas l’avancée de l’Empereur.

"Non !" hurla Kamiko. "C’est l’épée ! L’épée de Sang !" Elle désigna le katana scintillant, qui gisait maintenant sur le sol.

"Père !" cria Kameru. "Vous ne pouvez pas !"

"Reste hors de tout ça, Kameru," dit Yoritomo, qui observait à présent son fils. "Regarde comment ton père dispense la justice de l’Empereur." Il se dressa devant Meda, maintenant son kama au-dessus de sa tête. "Ordonne à tes hommes de partir, et je te permettrai de faire seppuku, Doji Meda. Ton coup d’état est terminé."

Meda s’assit sur le sol, et le temps sembla ralentir. Il vit Yoritomo, froid et triomphant. Il n’y avait aucune pitié dans les yeux de l’homme. Il vit les yeux de Kameru, le Prince. Il avait l’air très jeune et très confus, heureux pour son père mais effrayé pour le père de son amour. Derrière lui se tenait celui qu’ils appelaient Hoshi Jack, le visage indifférent. Que faisait-il ici ? Et là, sur le sol et hors de portée, se trouvait Yashin, dissimulée sous la forme de l’Epée Ancestrale de sa famille. La lame brillait d’un grand éclat, comme pour se moquer de l’échec de son maître. Comment avait-elle pu remplacer Shukujo ? Il avait ordonné à Munashi de s’en occuper.

"Munashi," dit Meda à voix haute. L’homme était un artisan très compétent, aussi doué pour manipuler les artefacts magiques que pour manipuler les gens. Le vieux prêtre avait beaucoup à gagner avec la mort de Meda ; tout le monde savait qu’il était le conseiller le plus loyal de Seigneur Meda et chacun chercherait chez lui les conseils pendant l’absence de Meda. Il sentit une colère croître dans sa poitrine, et il sut qu’il avait été trahi.

Meda porta les yeux vers la ligne de soldats Daidoji. Leurs yeux étaient sinistres, tous fixés sur leur chef déchu. Un mot. Un mot, et il savait que leur devoir serait terminé. Il pouvait achever tout ceci, même maintenant. Et finalement, il vit Kamiko, ses yeux bleus emplis de terreur pour son père. Elle l’aimait toujours, même après tout ce qu’il avait fait. Si seulement il avait encore un peu plus de temps.

"Alors ?" demanda Yoritomo. "Je te le demande à nouveau, Doji Meda. Quelle est ta décision ? Est-ce que cette trahison sera ta seule faute, ou dois-je tenir ton clan entier pour responsable ?"

Doji Meda essuya le sang sur son visage et releva les yeux vers l’Empereur. "J’ai eu ma dose de violence," dit Meda. "Peut-être devrions-nous essayer la paix pendant un temps." Meda sembla très vieux, à cet instant, comme si toutes les années et tous les problèmes qui pesaient sur ses épaules venaient finalement de le rattraper. Ses épaules s’affaissèrent, mais son visage était triomphant.

Yoritomo s’arrêta, voyant non pas un ennemi mais l’homme qui avait été son ami et son conseiller pendant toutes ces années. Pendant un temps, la tempête de colère et de violence qui était devenue coutumière de l’Empereur se dissipa. "Peut-être suis-je un peu trop zélé, Meda," dit Yoritomo. "Jure-moi à nouveau fidélité et peut-être pourrons-nous éviter d’autres tragédies." L’Empereur rengaina son kama, et tendit la main au Champion d’Emeraude.

Une vague de surprise traversa la foule suite au soudain étalage de clémence de l’Empereur. Même Hoshi Jack sembla surpris par le soudain changement de situation qui venait de se produire entre les deux hommes. Kameru et Kamiko échangèrent un regard plein d’espoir.

"Non," dit une voix venant de la foule. Kitsune Maiko s’avança, sortit un pistolet de sa robe, et tira sur la nuque du Champion de la Grue. Le corps de Doji Meda resta immobile pendant un instant, puis s’écrasa sans vie sur le sol.


La jeune Agasha fronçait les sourcils avec nervosité, en regardant Hatsu. "Je ne pense pas que ce soit une bonne idée de voir le Seigneur Hoshi," dit-elle doucement. "Il a laissé des ordres très stricts vous concernant, afin que vous restiez dans votre chambre jusqu’à ce que vous soyez appelé."

Hatsu rétrécit ses yeux en observant la fille. Elle cachait quelque chose, c’était clair. "Pourquoi, Kyoko ?" demanda-t-il. "Suis-je un invité ou un prisonnier ?" Il se redressa prudemment, ses jambes inaccoutumées à supporter son poids après être resté tant de temps alité. Il enroula les draps autour de sa taille pour se couvrir en cherchant dans les tiroirs d’une commode proche.

"Et bien, un invité," dit-elle, la voix incertaine. "Mais vous devez savoir qu’il a des circonstances atténuantes. Seigneur Hoshi est très occupé et votre situation est plus qu’inhabituelle." Elle fit un pas vers lui. Il remarqua qu’elle avançait un peu maladroitement, comme si elle n’était pas sûre de l’endroit où se mettre.

Hatsu se retourna et releva ses sourcils. "Inhabituelle ? Faites-vous référence au fait que mon clan apparemment disparu soit finalement une société secrète de cultistes parlants de la fin des temps, du fait que j’ai été blessé mortellement et que maintenant je sois en pleine forme, ou de ce tatouage brillant sur ma poitrine ?" Il désigna le kanji du vide qui scintillait sur son torse. "J’espère que vous ne faites pas référence à toutes ces choses, car elles me semblent toutes parfaitement normales."

Kyoko hocha la tête de dédain. "Il n’y a pas besoin d’être aussi agressif, Hatsu. J’essaie seulement de vous aider."

"Je suis un détective, Kyoko," dit Hatsu. Il découvrit un kimono vert qui semblait être de sa taille et il le plia sur son bras. "La dernière chose que vous voudriez faire, c’est de me cacher des choses. Non seulement ça ne marcherait pas, mais en plus, ça me rendrait soupçonneux. Maintenant, allez-vous me permettre de parler à ce Seigneur Hoshi ou pas ?"

Kyoko soupira. "Je ne vous arrêterai pas," dit-elle. "Vous êtes têtu, tout comme l’était le Tonnerre du Dragon avant vous. Vous tirerez des leçons de vos erreurs, tout comme elle."

Hatsu fit une pause un moment, embarrassé par la résignation dans les mots de la jeune femme. Pourquoi est-ce que tous les autres en savaient plus que lui sur sa destinée ? Un mois auparavant, il avait une vie agréable et normale. Maintenant, il lui semblait que tout ce qu’il savait de lui pouvait tenir aisément dans un dé à coudre. Hatsu fronça les sourcils et passa derrière le paravent shoji pour se glisser dans son kimono. Il lui allait parfaitement.

"Que vais-je voir de l’autre côté de cette porte ?" demanda Hatsu à Kyoko. Il s’avança vers la porte de la pièce et mit la main sur la poignée.

"Seul vous pourrez le découvrir," répondit Kyoko. Elle ne le regardait pas.

Hatsu ouvrit la porte. Soudain, sa tête explosa de douleur. Le rugissement d’une tornade agressa ses oreilles, et ses yeux furent aveuglés par un kaléidoscope de couleur. Il pouvait sentir que chacun des plis de son kimono de soie lui perforait les chairs, que chaque caillou sur le sol dallé s’enfouissait dans ses pieds nus. Une vague d’odeurs épouvantables lui assaillit les narines, et lorsqu’il ouvrit la bouche pour crier, il put sentir le goût du sel, d’épices, et de substances chimiques qui se combinaient horriblement dans l’air. Il prit une profonde inspiration et resta debout, les mains fermement plaquées contre ses oreilles et ses yeux hermétiquement fermés.

"Quel est cet endroit ?" grommela-t-il entre ses dents serrées.

"Bienvenue à la Montagne Togashi, Hatsu," dit une voix étrange et profonde. Elle résonnait dans sa propre tête, mais ces pensées n’étaient pas les siennes. "On m’appelle Seigneur Hoshi. Tu portes mon sang, et maintenant, nous sommes comme des frères."

"Hoshi ?" marmonna Hatsu. "Togashi Hoshi ?"

"Les noms importent peu pour des êtres comme moi," répondit-il. "Comment te sens-tu ?"

"Qu’est-ce qui ne va pas chez moi ?" demanda Hatsu. Il ouvrit prudemment les yeux. Les couleurs étaient toujours vives, mais ses yeux avaient commencés à s’habituer. Il pouvait voir une énorme silhouette floue devant lui, un homme aux proportions gigantesques.

"Tout va bien chez toi. Tu peux voir, entendre, sentir, goûter et toucher pour la première fois, Kitsuki," répondit Hoshi. "La combinaison de mon sang et du tien te permet de bénéficier des bienfaits du Vide. Le monde n’a que peu de mystères pour celui qui possède de telles perceptions, mais il faudra un peu de temps à ton corps pour s’ajuster à ses nouvelles capacités."

Hatsu retira ses mains de ses oreilles. Le rugissement qu’il avait entendu avait diminué. Il était toujours là, mais il commençait à être filtré. C’était le son du sang qui passait dans sa propre tête, magnifié un millier de fois. L’amoncellement de couleurs s’organisait maintenant dans son esprit comme des émanations de lumière, de chaleur, et de radiations. Il pouvait tout voir, maintenant, tout comme n’importe qui pouvait voir la couleur bleue. Il leva les yeux vers Hoshi, toujours présent sous la forme d’une silhouette obscure et floue, dans le couloir devant lui. Il avait des membres, un torse, et la tête d’un homme, mais sa peau semblait tourbillonner de motifs représentants des hommes et des monstres. "Pourquoi ne puis-je pas vous voir ?" demanda Hatsu.

"Tu peux voir bien plus que ce que je permets habituellement aux autres de voir, sois-en sûr," répondit Hoshi. "Toutefois, un être tel que moi doit garder un soupçon de mystère. Maintenant, viens avec moi, Kitsuki Hatsu. Nous avons à parler." Hoshi fit un geste de la main en se retournant et s’enfonça dans le tunnel sombre.

Hatsu lança un coup d’œil au tunnel. Il était fait de roche et n’avait aucune autre sortie. La porte derrière lui, ramenant à la chambre, avait disparu. "Vous ne me laissez pas beaucoup d’autre choix," dit-il.

"Tu as demandé à faire cesser ce mystère," dit Hoshi, en se retournant assez pour regarder le détective. "Maintenant, il n’y a plus de place pour l’interprétation. Il n’y a pas d’autre option. Ce n’est pas ce que tu voulais ? Tu as fait le premier pas, Tonnerre. Maintenant, tu dois soit arriver au terme de ton voyage, soit mourir. Voici en vérité les deux seuls choix que chacun a toujours eu. Que choisis-tu, Tonnerre ?" Il n’y avait aucune colère dans la voix de Hoshi, aucune malice, seulement une logique froide et inébranlable. Il attendit patiemment la réponse d’Hatsu.

Hatsu suivit Hoshi dans le tunnel. Ils marchèrent en silence pendant quelques minutes. Hatsu pouvait sentir la présence d’autres personnes, quelque part au loin. Il pouvait entendre les murmures de leurs conversations. A travers le sol et les murs, il pouvait sentir le bourdonnement d’une énorme machine. La chaleur du tunnel augmentait lentement alors qu’ils avançaient.

"Tu dois avoir beaucoup de questions, Hatsu," dit Hoshi. "Pose-les moi maintenant, et j’y répondrai."

"Vous m’avez appelé ’Tonnerre’," dit Hatsu. "Tsuruchi Kyo a dit que j’étais l’un des Sept Tonnerres. Comment est-ce possible ? Le dernier Tonnerre était une Hitomi, et on dit qu’elle n’a eu aucune descendance."

"Mirumoto Hitomi," dit Hoshi en inclinant la tête. "Une femme avec de nombreux ennemis, et une femme qui a eu une vision très particulière. Nombreux furent ceux qui n’étaient pas d’accord avec elle. Elle avait des ennemis qui ont cherché à détruire sa descendance après elle, et elle le savait. Sa progéniture fut anonyme, donnée à de loyaux serviteurs pour l’élever comme la leur. Et ainsi, la lignée du Tonnerre resta vivante."

"Mais comment cette lignée a-t-elle pu arriver jusqu’à moi ?" demanda Hatsu. "Je n’ai aucun lien avec les Hitomi."

"Oh, si tu en as," répondit Hoshi. "Tu sais maintenant que nos frères se cachent au sein du peuple de Rokugan, attendant le temps où ils seront nécessaires. Nous veillons également sur nos cousins Kitsuki, nous les aidons du mieux que nous le pouvons. Ton père avait un tel protecteur, une guerrière Hitomi aux prouesses martiales incroyables. Son nom était Ishinomori. Ensemble, ils furent les premiers à découvrir que le portail vers Jigoku était à nouveau ouvert. Ils moururent presque lors de la bataille contre Kiri no Oni, une monstrueuse araignée de cristal et de métal. C’est lors de cette bataille qu’Ishinomori acquis son mon personnel."

Hatsu se rappela de l’éventail dans son bureau, de l’araignée et du dragon combattant sur celui-ci. C’était le seul souvenir de sa mère. "Est-ce que mon père était au courant du secret du Dragon ?" demanda Hatsu.

"Oui," répondit Hoshi. "Peu de temps après la bataille, ils se marièrent et tu es né. Ils vécurent en paix et au calme depuis lors, attendant le jour où l’on aurait à nouveau besoin d’eux." Hoshi resta silencieux pendant un instant. "Ce jour n’est jamais venu."

Hatsu se tourna vers Hoshi. "Comment mes parents sont-ils morts ?" demanda-t-il.

Hoshi arrêta de marcher. Il se retourna vers Hatsu, et ses grands yeux sombres rencontrèrent ceux du détective. "Tu veux vraiment le savoir ?" demanda-t-il.

"Oui," dit Hatsu.

"Nous, du Dragon Caché, ne sommes qu’un côté de la guerre faite de miroirs et de fumée. Depuis la Guerre des Ombres, nous avons combattu ceux qui ont cherché à déclencher le troisième Jour des Tonnerres prématurément, ainsi que ceux qui ont voulu le reculer. Le fardeau du Clan du Dragon a toujours été de connaître la vraie destinée de Rokugan ainsi que ce qui doit être fait pour l’assurer. Tes parents le savaient. Ils ont été tués par ceux qui voulaient que les ténèbres détruisent le monde, les agents d’une créature que nous ne connaissons que sous le nom de Briseur d’Orage."

"Et quelle est la vraie destinée de Rokugan ?" demanda Hatsu.

"Notre monde traverse plus de réalités que tu ne peux l’imaginer," répondit Hoshi, "Beaucoup de planètes et d’étoiles sont en relations avec les autres. Tous les mille ans, notre monde se rapproche très près de Jigoku, le monde des démons, et de Yoma, le monde des kamis et des bons esprits. Chacun exerce des forces sur notre monde d’une manière similaire au soleil qui exerce une gravité sur notre planète. Chacun essaie de guider notre chemin. Tout comme les planètes sont gouvernées par les lois du mouvement, ces plans de bien et de mal sont gouvernés par leurs propres règles uniques. Tous les mille ans, il y a le jugement. Tous les mille ans, il y a une chance soit de sauver notre monde, soit de le damner. Lorsque Fu Leng chuta sur terre au début de la création, il créa un minuscule passage entre notre monde et Yoma ainsi que Jigoku, et donc, c’est maintenant la destinée de Rokugan d’être le centre de ce jugement. C’est ce que nous appelons le Jour des Tonnerres."

"Qu’arrivera-t-il si Jigoku l’emporte ?" demanda Hatsu.

"Tu peux imaginer la réponse à ça," répondit Hoshi. "Mille ans de ténèbres. La mort de tout ce qui est bon en ce monde. Jigoku n’a jamais triomphé dans aucun test, heureusement."

Hatsu plissa le front, perplexe. "Alors, si Yoma l’emporte, aurons-nous mille ans de paradis ?"

"Non," dit Hoshi avec un gloussement sombre et profond. "Il n’en est pas ainsi. Le bien est différent du mal, tu comprends. Le mal s’impose à tout ce qu’il parvient à vaincre, mais le bien doit être un choix conscient ou il est inutile. Lorsque Yoma remporte le test, il donne à notre peuple mille ans d’opportunités de faire le bien. Il nous donne la libre conscience. Tu le découvriras toi-même très bientôt, Hatsu. L’invasion d’Akuma n’était qu’un simple prélude. Le vrai test doit encore arriver."

"Et je suis sensé être une partie de ce test ?" demanda Hatsu.

"Oui," répondit Hoshi. "Avant le premier Jour des Tonnerres, un homme appelé Shinsei est apparu au peuple de Rokugan. Nous pensons maintenant qu’il peut avoir été un émissaire de Yoma, envoyé pour nous communiquer les règles du test. A chaque test, sept hommes et femmes mortels doivent se dresser contre un champion du mal, immortel. L’identité et les pouvoirs du champion maléfique sont rarement connus avant le dernier moment, mais les champions du bien sont toujours de la même lignée, de la même famille." Hoshi observa Hatsu avec curiosité pendant un moment. "Bien qu’il semble que dans ton cas les règles commencent à changer. Ça me tracasse d’une manière que je ne puis commencer à exprimer."

"Pourquoi est-ce si surprenant ?" demanda Hatsu. "Le changement est un état naturel de l’existence. Si les règles étaient toujours les mêmes, ne serait-ce pas encore plus tracassant ?"

Hoshi réfléchit à cela. "Je suppose que oui," dit-il. "Je dois admettre que les champions du Second Jour des Tonnerres n’étaient pas ce à quoi je m’attendais. Un débauché, un rônin, une brute, un maho-tsukai. Et c’étaient seulement les hommes."

"Vous étiez au Second Jour des Tonnerres ?" demanda Hatsu.

"D’une certaine manière," répondit Hoshi. Hatsu crut voir un léger sourire sur le visage d’Hoshi. "Je parie que même toi, tu n’aurais pas pu me reconnaître."

Les deux Dragons continuèrent de marcher à travers les tunnels de la Montagne Togashi. Le grondement au loin grandit bien plus. Hatsu croisa les bras dans ses manches et se perdit dans ses propres pensées. Il était incroyable de voir à quelle vitesse il parvenait à s’adapter à un tel changement abrupt, remarqua-t-il. Si quelqu’un avait essayé de lui dire qu’il était un Tonnerre, lorsqu’il était à la Tour Shinjo, il aurait éclaté de rire au nez de cette personne. Maintenant, il ne trouvait plus ça drôle du tout. La Tour Shinjo. A combien de temps remontait cette partie de sa vie ? Il se demanda comment se débrouillait Sachiko, sans lui, et si elle pensait encore à lui.

"Je dois retourner à Otosan Uchi," dit-il soudainement.

"Bien sûr, quand le temps sera venu," dit Hoshi. "Ton apparition pourrait provoquer plus de difficultés qu’il n’y en a actuellement, vu que tu es présumé mort, mais par la suite, tu devras y retourner pour retrouver les autres Tonnerres."

"Non, je dois y retourner immédiatement," dit Hatsu. "J’ai eu une vision que je ne comprends toujours pas maintenant. Les vrais Dragons cherchent à interférer avec le jugement, à guider l’humanité sur le chemin vers Jigoku."

Hoshi étouffa. "Impossible. Les Dragons ne cherchent pas la vengeance. C’est une caractéristique humaine." La silhouette sombre fut perdue dans ses pensées pendant un certain temps. "Mais peut-être que la revanche est une des choses qu’ils ont appris de nous. Je prie que ce ne soit pas le cas."

"Quoi qu’il en soit, le Dragon du Vide m’a donné un indice final qui pourrait peut-être nous sauver," dit Hatsu. "Il m’a dit de chercher un prêtre Asahina dans la cité, un homme appelé Munashi."

"Je le connais," répondit Hoshi. "C’est le gardien des Jardins Fantastiques, dans l’immeuble Dojicorp lui-même. Il ne sera pas facile d’y entrer sans attirer l’attention, Hatsu. Les systèmes de sécurité sont les meilleurs de Rokugan, si on met de côté ceux du Palais de Diamant."

Hatsu haussa les épaules. "Je m’en occuperai lorsque je serai là-bas. M’aiderez-vous, Hoshi ?"

Le grand homme hésite. "Ce n’est pas le genre des Dragons d’agir de manière aussi manifeste. Mais comme tu l’as dit, les règles semblent changer. Oui, Kitsuki Hatsu, je t’aiderai. Quand partiras-tu ?"

"Immédiatement," dit Hatsu. Il regarda devant lui, dans l’étroit tunnel fait de terre. "En fait, dès que j’aurai découvert un moyen de quitter cette montagne."

Le Seigneur Hoshi éclata de rire.


"Qu’est-il arrivé à celle-là ?" demanda Nitobe. Il marchait rapidement à côté de la civière alors qu’on la poussait le long du couloir, se penchant sur le tableau de la patiente.

"Une blessure par balle à l’estomac," répondit un infirmier épuisé. "Il semble qu’elle a été prise en plein milieu de cette émeute Sauterelle. Elle n’a pas l’air trop gravement blessée, mais elle perd beaucoup de sang." La jeune femme sur la civière gémissait et serrait les dents de douleur. Sa respiration était faible et rapide, et son visage était pâle.

Nitobe acquiesça, confiant. Il sortit une petite seringue d’antidouleur, retroussa la manche de la fille, et l’injecta. Les infirmiers poussèrent la civière dans un coin recouvert d’un rideau d’une petite pièce des urgences et se reculèrent d’un pas. "C’est bon, c’est bon, vous pouvez partir," dit Nitobe, en faisant un vague geste de la main. "Je peux m’en occuper maintenant. Je suis sûr qu’on a besoin de vous, quelque part."

"Hai, Docteur Asako-sama," dit l’infirmier en chef, et ils partirent rapidement.

Nitobe referma le rideau et observa l’officier de police blessé. Il sortit un petit carnet de cuir de sa poche, sa collection portable de sorts de soin. Le docteur sembla tomber en transe profonde, désignant la fille de la main et entonnant une prière aux kamis de l’eau. Les esprits tournoyèrent dans les airs à son commandement, pénétrant dans la blessure de la jeune femme. Certains apaisèrent son esprit, lui permettant d’endurer la souffrance de la blessure un peu plus longtemps. D’autres s’occupèrent de la blessure physiquement parlant, faisant coaguler le sang et réparant les dommages des tissus. Après quelques instants, le sort était terminé. Sa respiration redevenait régulière alors qu’elle tombait dans un profond sommeil, induit par le calmant. La fille vivrait, bien qu’il faudrait un certain temps à la blessure pour guérir naturellement. Nitobe laissa échapper un soupir de soulagement et rangea son carnet.

Les yeux du docteur s’élargirent lorsqu’il remarqua le nom écrit sur le tableau médical de la patiente. "Otaku Sachiko," dit-il avec un petit sifflement. "Mais, tu es l’une des personnes de ma liste. Je ne sais pas ce que tu as fait pour t’attirer une telle colère, mais je sais ce qu’il faut faire." Le docteur mit la main dans son manteau et en sortit une mince baguette noire longue de cinq centimètres. Il approcha le bâtonnet de l’oreille de la femme. L’appareil sauta de sa main, l’extrémité révéla soudain une lame très acérée et très petite. Une dizaine de filaments s’étendirent de la chose, s’enroulant autour de l’oreille de la fille et se maintenant fermement. Nitobe sourit. Il était admiratif devant la dextérité manuelle de ces petites choses mortelles. Elles bougeaient comme des petites araignées, et étaient très efficaces dans leur fonction.

"Par le Sang du-"

"Par l’enfer, qu’êtes-vous en train de faire ?" dit une voix derrière lui.

Nitobe se retourna, souriant. Un jeune homme en armure violette et blanche portant le mon Iuchi tenait le rideau ouvert d’une main. Il fixait avec horreur la chose qui s’introduisait dans l’oreille d’Otaku Sachiko. L’homme sortit un pistolet et le pointa sur Nitobe.

"Dors," dit Nitobe. L’homme s’effondra sur le sol.

Nitobe referma à nouveau le rideau et s’agenouilla à côté du Licorne inconscient. "Et bien, c’est mon jour de chance," dit-il. "Iuchi Hiro, prochainement Isawa Hiro, futur Maître de la Terre. Tu es sur ma liste aussi." Nitobe sortit un autre implant tetsukansen de sa poche et fit un large sourire alors qu’une minuscule lame sortait de son extrémité.

"Par le Sang du Phénix…"


Kitsune Maiko se tenait à moins d’un mètre de Meda, le pistolet fumant dans sa main, observant confusément le corps comme si elle se demandait comment il était arrivé là.

"Père !" hurla Kamiko, à l’avant des troupes de la Grue. Elle sortit son pistolet et tira. Kitsune Maiko s’effondra sur les dalles de la salle du trône dans une flaque de sang.

Les Gardes Mante, voyant la Championne de Jade exécutée, sortirent leurs propres armes et tirèrent sur les Grues. Les Daidoji reculèrent derrière le couvert de la barrière de marbre et dans la foule. Daidoji Eien regroupa les troupes de la Grue, leur ordonnant de riposter tout en reculant. Les journalistes et les courtisans furent pris dans le feu croisé. Nombre d’entre eux coururent vers les sorties. Plus encore n’y arrivèrent jamais. Yoritomo était debout au milieu du chaos, essayant d’hurler des ordres à la Garde de la Mante, essayant d’arrêter la bataille qui avait rapidement commencé. Toutefois, les blessures de l’Empereur étaient trop graves et il s’effondra sur le sol à côté de Doji Meda.

Kameru s’agenouilla au côté de son père, se penchant contre le couvert de la barrière de marbre. Il posa rapidement le doigt sur le côté du cou de son père, en quête d’un signe de vie. Hoshi Jack observait à l’écart, le visage triste, indifférent aux balles et au feu qui hurlaient dans la pièce.

"Un médecin !" hurla Kameru. "Mon père est mourant ! L’Empereur est mourant ! Vite, aidez-nous !"

"Prince Kameru," dit un bushi Mante, tout en s’accroupissant à côté du prince. "Vous êtes au commandement, maintenant. Quels sont vos ordres ?"

"Mon père," dit Kameru, en tenant le corps de Yoritomo. "Je dois aider mon père !"

"Kameru !," cria un homme, surgissant de la foule pour s’accroupir à côté du Prince. "Mais qu’est-ce qui se passe ici, bon sang ?"

Kameru lança un coup d’œil en direction de la voix, une lame Mante dans sa main. "Daniri," dit-il, en soupirant de soulagement. Il avait brièvement rencontré l’acteur lors de l’invasion Senpet, et il lui avait semblé être un guerrier honorable. En tout cas, il était un Lion ; les chances qu’il soit un sympathisant Grue était relativement faibles.

"Ouais, c’est moi. Faites gaffe où vous pointez ce genre de choses," dit l’acteur, en fixant la lame du Prince, toujours sortie. "Cet endroit devient un enfer," dit Daniri. "Vous devez reprendre vos hommes sous contrôle. Je vais prendre soin de votre père."

"Vous savez ce que vous faites ?" demanda Kameru.

"Je suis entré et sorti d’hôpitaux bien plus souvent que je dois l’admettre," dit Daniri. "J’ai cassé presque tous les os de mon corps et j’ai eu presque toutes les blessures que vous pourriez citer. J’ai appris un tas de techniques de médecine de terrain lors de mon travail."

Kameru rengaina son sabre et s’écarta pour que Daniri puisse voir Yoritomo. Daniri se pencha au dessus du corps flasque de l’Empereur. L’acteur déchira une longue bande de son kimono de cérémonie et la banda autour de la tête de l’Empereur, la serrant assez fort. "Il s’en sortira," dit Daniri, "mais je ferais mieux de l’emmener auprès d’un vrai docteur."

"Il y a un hôpital de secours au dix-septième étage," dit Kameru.

"Alors, c’est là que je vais," dit Daniri. L’acteur se redressa et hissa le lourd corps de Yoritomo au-dessus de son épaule.

"Vous deux, allez avec lui," dit Kameru, en désignant une paire de Gardes Mante. "Bonne chance, Daniri."

"Je pense que vous en aurez plus besoin que moi, Kameru," dit Daniri. "Je vous verrai plus tard." Il se retourna vers la sortie à l’arrière de la salle du trône et il piqua un sprint, zigzaguant autant qu’il le pouvait, malgré le poids de Yoritomo.

"Je l’espère," dit le Prince. La bataille avait maintenant lieu à la fois dans la salle du trône et dans le jardin, à l’extérieur. "Je l’espère." Il regarda le sol près de lui et vit l’épée de Meda, l’Epée Ancestrale du Clan de la Grue. Il s’empara de la lame, sans même se demander pourquoi, et fonça vers la sortie menant au jardin. Il espérait pouvoir arriver à temps pour tenter d’arrêter ce chaos, pour tenter de reconstruire la paix fragile de son père. Il espérait que Kamiko allait toujours bien. Il espérait qu’elle était encore vivante. Kameru fit irruption dans le jardin, où le combat était le plus acharné.

Et tout devint blanc.


"Une partie de ce matériel est vraiment incroyable," dit Saigo. Le prophète tenait un tube de métal incurvé sur un de ses doigts. Il tournait doucement le long d’un axe vertical, faisant un léger bruit en même temps. Saigo et Ryosei étaient assis dans une petite pièce dans les profondeurs de l’Usine, entourés de jouets et d’artefacts créés par les scientifiques Dragons. Un petit chien était assis sur le sol, observant le tube tourneur avec curiosité. "Comment croyez-vous que les Dragons font des choses comme celle-ci ? C’est vraiment incroyable."

"Je ne comprends pas comment vous pouvez être aussi superficiel, Saigo," dit Ryosei, irritée.

Le tube tomba des mains de Saigo, claquant sur le sol. Le chien aboya et courut sous la chaise de Saigo. "Hein ?" dit le jeune prophète. Il se retourna vers Ryosei, vexé. "Qu’ai-je fait ?"

Ryosei s’assit sur une petite chaise, ses lèvres formaient une moue sévère. "Vous avez entendu ce qui se passe, là-haut," dit-elle sèchement. "Les Grues et les Mantes sont en train de s’entretuer et tout ce que vous faites, c’est vous asseoir ici et vous amuser avec des jouets."

Saigo s’avança vers elle, s’accroupissant à côté d’elle. "Et que voulez-vous que je fasse ?" demanda-t-il. "Que je remonte et que je combatte Dojicorp moi-même ? La Garde Impériale en profiterait d’ailleurs pour me descendre."

Ryosei haussa les épaules, sans rencontrer le regard de Saigo. "Je ne sais pas," dit-elle. "J’ai me sens… je me sens tellement stupide et inutile, ici."

Saigo posa une main sur son bras. "Je suis sûr que votre famille s’en tirera bien," dit-il.

Elle le regarda. Ses yeux sombres étaient rouges de larmes. "En êtes-vous sûr ?" demanda-t-elle, plein d’espoir. "Vous en êtes vraiment sûr ? Pouvez-vous utiliser vos pouvoirs et vous en assurer ?"

"Ce n’est pas si facile, Ryosei," dit Saigo tristement. "Les visions ne viennent pas toujours lorsque je souhaite en avoir. Et lorsqu’elles viennent, elles sont comme des cauchemars. C’est pourquoi j’ai commencé à utiliser des drogues. Je ne voulais plus de cauchemars."

"Mais je dois savoir," dit Ryosei, désespérée. "Je dois savoir si mon père et mon frère vont bien, même si je dois remonter et m’en assurer moi-même."

Saigo observa Ryosei pendant un long moment, et sentit que sa volonté s’écroulait. Il se sentait idiot. Cette fille avait risqué tout pour lui, et ici, il lui refusait son aide simplement parce qu’il pouvait être blessé. Apparemment, il pouvait utiliser son don pour un enfoiré comme Oroki, mais il ne voulait pas aider Ryosei ? Quelle sorte de personne était-il ? Il avança une main vers son visage et essuya les larmes sur ses joues avec le dos de ses doigts. "Ok," dit-il. "Je vais essayer. Mais je dois être seul pour que la transe puisse fonctionner."

Ryosei acquiesça. Elle se pencha en avant et étreignit Saigo avec force, puis lui déposa un baiser sur la joue. "Je sais que vous ferez de votre mieux," dit-elle. Elle se releva et quitta rapidement la petite pièce.

Saigo s’assit sur la chaise. Il fixait la porte, stupéfait, une main sur sa joue, là où elle l’avait embrassé. Le petit chien sauta sur ses genoux et lui lécha les joues.

"Et bien, que crois-tu qu’il va se passer ?" dit une voix irritée. "Deux jeunes personnes comme vous qui courent au milieu d’une grande aventure telle que cette terre n’en a plus connu depuis des années. Et vous êtes surpris lorsque vous commencez à développer des hormones l’un pour l’autre. Jeunes fous. Lorsque j’avais votre âge, on nous apprenait à mieux contrôler nos émotions."

Saigo se retourna pour découvrir que la silhouette d’Isawa Tsuke se formait, à partir d’une légère brume. L’ancien shugenja observait son descendant avec ses yeux entourés de rouge, alors que sa couronne de cristal rouge brillait d’un air sinistre. Il plissait le front et hochait la tête. "Tsuke," dit Saigo. "Je pensais que vous m’aviez abandonné."

Tsuke soupira. "Quelque soit ce que j’ai pu faire dans le passé, je ne suis pas le genre de personne à abandonner une âme dans le besoin. Qu’est-ce que je t’avais dit, fils ? Je ne peux te parler que lorsque tu es seul. Euh, presque seul." Tsuke baissa les yeux vers le chien. "Je suppose que les animaux ne comptent pas vu qu’ils peuvent voir les esprits sans aide magique. Tu ne m’as plus vu depuis deux semaines parce que tu n’as plus jamais été seul, depuis que tu t’es fait tirer dessus par cet imbécile de Kyo. La fille a toujours été avec toi, depuis lors." Tsuke serra les lèvres pendant un instant. "Je vais te donner ce conseil, Saigo : Ryosei est une jeune fille bien. Elle est intelligente, attentionnée, et je suppose que tu as remarqué qu’elle avait un petit faible pour toi. Tu aurais pu tomber sur bien pire qu’une Princesse Impériale, fils. Essaie de ne pas tout foutre en l’air."

Saigo sourit à l’obscur Maître du Feu. "Vous pensez vraiment qu’elle m’aime ?"

Les yeux de Tsuke s’élargirent. Pendant un moment, le fantôme sembla sourire. "Oui, Saigo," dit-il. "Je crois que oui. Maintenant, occupe-toi de ta vision, il ne te reste plus beaucoup de temps."

"Plus beaucoup de temps pour quoi ?" demanda Saigo. Il posa le petit chien sur le sol.

Tsuke soupira, exaspéré. "Saigo, je suis seulement un porte-parole, comme toi. Les forces de Jigoku ont les pouvoirs des oni, nous, servants de Yoma, avons seulement le pouvoir de nos prophéties. Je ne peux pas découvrir ce que tu es sensé voir ; mes propres pouvoirs sont grandement limités par le fait que je sois mort. Tout ce que je sais est qu’il semble que les évènements arrivent à un point critique. Shinsei a été révélé, les Grues attaquent l’Empereur, et les portes du Palais sont sur le point de tomber pour la seconde fois. Maintenant, entre dans ta stupide transe et découvre ce que nous sommes sensés faire ensuite."

"Oui, monsieur," dit Saigo, acquiesçant. Il se rassit sur sa chaise et se relaxa de la manière que les Maîtres lui avaient apprise. Il vida son esprit de toute pensée, émotion, distraction, atteignant seulement le Vide. Le monde autour de lui se transforma en un univers de symboles, d’ombres, de suggestions sur ce qui était à venir. Il sentit son cœur battre plus vite et son esprit se refroidir. Le pouvoir de la prophétie souleva son âme de son corps, l’attirant dans son propre monde. Des visions de ténèbres et de lumières le traversèrent, assaillant son esprit et son âme. Saigo s’en approcha désespérément, découvrant ainsi chaque vision qu’il pouvait atteindre.

Saigo vit un phénix se lever devant lui. Cinq points de lumière brillaient autour de lui, et devinrent soudainement très sombres. Les lumières naquirent à nouveau, mais elles étaient maintenant souillées par une obscurité que le phénix ne pouvait pas voir. Seule une lumière ne partageait pas cette obscurité, mais même elle n’était pas la lumière qu’elle semblait être.

Saigo écarta cette vision. Sans aucun doute, c’était une sorte d’avertissement important, mais toutes les prophéties étaient importantes. Toute la difficulté était de distinguer l’utile de l’énigmatique. Les prophètes qui n’apprenaient pas à le faire devenaient rapidement fou en essayant de séparer l’illusion de la réalité. Il recommença, essayant d’atteindre cette fois une vision qui était plus appropriée.

"Yoritomo," cria-t-il, espérant que le nom pourrait l’attirer aux visions le concernant.

Une autre image emplit l’esprit du prophète. Un grand masque blanc, craquelé et grimaçant. Il reposait nonchalamment sur une armure verte, attendant d’être porté. En lui se trouvait l’esprit de la destruction. Son porteur découvrirait un pouvoir immense, mais pourrait également être détruit par celui-ci bien plus facilement qu’il ne pourrait le deviner.

Non, cette vision était trop lointaine pour être utile. Ce n’était pas ce qu’il cherchait. Il essaya de savoir ce qui allait arriver à Yoritomo.

Une autre image se glissa en lui. Une grande mante se tenait debout devant le Palais de Diamant. Devant elle gisait un grand oiseau blanc, blessé et vaincu. Une grue agonisante. La mante rejeta la tête en arrière et rit devant les pitoyables tentatives de celle-ci pour se relever et pour becqueter à travers son épaisse carapace. La mante se retourna vers le Palais et franchit quelques marches. Alors qu’elle marchait, elle laissait derrière elle une traînée de sang noir et épais.

La mante n’était pas consciente de la dague logée dans son dos, pas consciente que son sang s’écoulait rapidement.

Saigo étouffa alors que son âme fut catapultée dans son corps. Il sentit un froid intense et un feu puissant qui lui consumaient le corps en même temps. Une douleur lui traversa le crâne alors qu’un millier d’autres visions tentaient d’entrer dans son esprit ; des esprits de l’au-delà, désespérés, tentant de trouver un moyen de partager leurs avertissements. Saigo les obligea à partir, le poussant hors de son esprit. Lorsqu’il revint à lui, il était en train de hurler. Il regretta les drogues ; le Lait de Daikoku aurait fait partir cette douleur. Il vit un visage rouge, décoré d’un scorpion noir, qui se moquait de lui. Alors, il sentit une main se poser doucement sur la sienne. Une paire d’yeux noirs qui le regardait, soucieux et plein d’amour. La douleur disparut.

"Ryosei ?" demanda Saigo.

"Je suis désolée, Saigo," dit-elle. Elle était agenouillée sur le sol, devant lui, en train de lui serrer la main fortement. "Je ne savais pas que ce serait si douloureux pour vous. J’ai entendu vos cris se répercuter dans tous les tunnels."

"Tout comme moi," dit Hisojo, en arrivant juste derrière la fille. Le chien courait en cercles autour des jambes du vieil homme, en gémissant. "Silence, petite Akkan," dit Hisojo au chien. "Saigo, mon garçon, vous allez bien ?"

"Oui, oui, je vais bien," dit Saigo, reprenant son souffle. "Je vais bien. Mais Yoritomo est en danger. En grand danger."

"Père ?" s’exclama Ryosei. Elle releva les yeux vers Hisojo. "Je dois aller l’aider."

Hisojo plissa le front. "C’est trop dangereux," dit-il. "La violence se déchaîne entre les Mantes et les Grues depuis déjà un certain temps. Il semble que la Malédiction Yoritomo a encore frappé. Pour rien au monde je ne voudrais me dresser contre sa puissance."

"Malédiction ?" demanda Ryosei. "Je n’ai jamais entendu parler d’une malédiction."

Hisojo soupira profondément. "Je savais que votre famille conservait ses secrets précieusement, mais je n’imaginais pas que votre père ait pu vous le cacher."

"Dites-moi, s’il vous plaît," dit Ryosei. "Ca pourrait être très important."

"Ça, je n’en doute pas," dit Hisojo. Le vieux shugenja s’écroula sur une chaise, et d’un geste, il indiqua à Ryosei de faire la même chose. Akkan sauta sur les genoux d’Hisojo, et le vieux shugenja gratta le petit chien d’un air absent. Saigo les observait, silencieux. "Cela remonte à plusieurs générations, à la fin de la Guerre des Ombres," dit Hisojo. "Yoritomo I a été tué et son fils, qui s’est rapidement fait appeler Yoritomo II, prit les rênes du fragile Empire. Il avait besoin de démontrer son pouvoir aux clans brisés, leur montrer qu’il pouvait les guider. Pour y arriver, il exécuta publiquement un groupe de prisonniers de guerre plutôt célèbre. Les Sorciers Kuni."

"Les Sorciers Kuni ?" Demanda Saigo. "J’ai entendu parler d’eux. Ils étaient les sympathisants d’Akuma et du Yogo déchu, Ishak."

"C’est ce qu’on a cru, à cette époque," dit Hisojo, "Bien que nous ayons appris depuis lors que nombre d’entre eux étaient probablement innocents. Yoritomo II ne s’en est pas soucié. Il aurait tout fait pour unifier l’Empire en ces temps de trouble, même tuer des hommes innocents. Il pensait que la fin justifierait les moyens qu’il serait forcé d’utiliser. Mais alors, le dernier Kuni se dressa devant sa lame. Kuni Shikogu était un puissant tsukai-tsugasu qui s’était échappé des camps d’emprisonnement Crabes pour combattre Akuma, mais il s’est fait capturer une fois de plus lorsqu’il voulu revenir pour sauver sa famille. Il était clairement innocent, mais fut condamné par le daimyo stupide et jaloux de la famille Kuni. Shikogu observa les corps de ses frères, épouse et enfants. Alors, il regarda l’Empereur dans les yeux et le maudit. ’La violence engendrera la violence chez tous ceux qui porteront ton nom,’ dit-il, ’Jusqu’à ce que le sang de Shinsei se dresse pour anéantir ta lignée.’"

"Une étrange malédiction," dit Saigo. "’Le sang de Shinsei’ ?"

"Les mots prononcés sont très astucieux, en fait," dit Hisojo. "Comme Shinsei fut surtout connu comme un être pacifique, il n’y a aucune raison pour qu’il se dresse pour tuer un Empereur Yoritomo. La malédiction est destinée à être éternelle."

"Et c’est ce qui arrive à mon père ?" demanda Ryosei. "Sa guerre provoque la chute de l’Empire ?"

Hisojo acquiesça. "Tel est le pouvoir de la malédiction. Lorsque les Empereurs Yoritomo sont contraints à la violence, les choses empirent. Exactement comme pour le cas de Yoritomo IV. Il aida personnellement la Garde de la Mante à mater une manifestation pacifique de Zokujin, et fut tué lorsque les manifestants se sont emballés et ont massacré sa garde personnelle."

Ryosei leva les yeux une fois de plus. Ils pouvaient toujours entendre les bruits lointains de coups de feu. "Alors, je dois retourner là-haut et au moins les prévenir. Mon frère ne connait pas cette malédiction, lui non plus."

"Les évènements peuvent rapidement devenir mortels, Princesse Ryosei," répondit Hisojo. "Nous n’avons toujours aucun moyen de savoir qui dans le Palais a été implanté par nos ennemis secrets. Je pourrais très bien vous envoyer à la mort, en vous laissant y aller."

"Alors, j’irai avec elle," dit sincèrement Saigo. Le Phénix se leva de sa chaise, le visage sévère. "Je peux voir qui est contrôlé et qui ne l’est pas. Je la protégerai, Hisojo-sama."

Hisojo regarda le jeune prophète, ses vieux yeux soupesant la valeur du jeune homme. Il acquiesça finalement, satisfait. "Très bien, alors. Vous pouvez y aller, tous les deux, et voir si notre Empereur peut toujours être sauvé. Mais vous êtes tous les deux trop importants que pour risquer votre mort. Alors j’irai, moi aussi, et je veillerai personnellement à votre sécurité."

Saigo commença à dire quelque chose, mais se ravisa immédiatement et resta silencieux.

"Quoi ?" demanda Hisojo. "Qu’y a-t-il, mon garçon ?"

"C’est juste que," Saigo s’interrompit. "N’êtes-vous pas un peu trop vieux pour vous mêler à une situation aussi dangereuse ?"

Hisojo souffla, indigné. "Alors c’est ça ?" dit-il. "Garçon, je protège cet Empire alors que vous étiez encore dans vos langes. Si vous pensez être prêt à me dire comment faire mon travail, alors je ne vous écouterai plus. Vous ne faites qu’observer l’avenir, Saigo. Laissez-moi les réflexions." Hisojo se leva de sa chaise et sortit rapidement de la pièce, clairement insulté.

Saigo se laissa tomber en arrière, contre le mur, tout en observant le sol. "Je n’aurais probablement pas dû dire ça," dit-il.

"Probablement pas," gloussa Ryosei. Elle s’avança juste devant Saigo, le regardant dans les yeux. "Si ça peut vous faire du bien, je peux vous dire que je me sens bien plus en sécurité avec vous à mes côtés."

Saigo sourit à Ryosei. Il sentit que son visage devenait écarlate lorsqu’il réalisa à quel point elle était proche. Il n’avait jamais été très doué avec les femmes. Il essaya rapidement d’inventer une quelconque excuse pour quitter la pièce.

Puis, il abandonna et l’embrassa.


"Mon gars, la loi martiale, ça craint vraiment," se dit Chobu.

Le jeune Blaireau était tapi dans une allée, dissimulé derrière plusieurs poubelles alors que deux dizaines de Soldats Shinjo Anti-émeute lourdement armés passaient devant lui. Toujours sous son déguisement d’Iuchi Fujinku, il pouvait probablement passer à côté d’eux, mais on n’est jamais trop prudent. Tetsugi pouvait avoir découvert ce que Chobu avait fait avec sa carte de crédit et pouvait avoir donné ses fichiers aux Licornes. En tant que criminel recherché et tueur de flic, Ichiro Chobu n’était pas vraiment un homme populaire à la Tour Shinjo.

Chobu se demandait où aller, maintenant. Il avait dix mille hyakurai dans les poches. Pas tant que ça, finalement, lorsqu’on pense qu’il a vendu les fruits de la carte de crédit de Tetsugi -plus de trente mille hyakurai de joaillerie- pour l’obtenir, mais les receleurs qui ne posent pas de questions ont également l’habitude de payer un peu moins. En tout cas, c’était toujours dix mille hyakurai de plus qu’au début, et il n’avait du tuer personne pour les avoir. C’était donc parfait.

"Vous là-bas !" cria une voix irritée. "Que faites-vous là ?"

Chobu se retourna d’un bond. Un vieil homme maigre portant un tablier se tenait au milieu de l’allée, agitant un balai. Il venait apparemment de sortir de la porte arrière d’un restaurant.

"Ouais, vous !" cria le vieil homme. "Que faites-vous sur ma propriété ? Sortez d’ici ou je m’occupe de vous !" Il tendit le balai d’un air menaçant. "J’étais dans la Garde de la Famille Bayushi, ouais !"

"Oh, je vous crois," dit Chobu, en montrant les mains pour indiquer qu’il ne lui voulait aucun mal. "Je cherchais seulement quelqu’un."

"Vous vous cachiez pour la police, plutôt !" dit le vieil homme en pointant dans la direction que les agents Shinjo avaient empruntée.

"Et alors ?" demanda Chobu, en mettant ses mains dans ses poches. Il pouvait sentir le contact du petit pistolet qu’il avait caché là, acheté avec une partie de l’argent venant des joyaux.

"Peut-être que je peux vous aider ?" dit le vieil homme. "Peut-être que j’ai certains contacts ?"

Chobu fut soudain intrigué, mais ne lâcha pas le pistolet. "Des contacts ?" demanda-t-il. "Quel genre de contacts ?"

"Enlevez votre main de ce pistolet," dit le vieil homme, "et peut-être vous le dirai-je."

Chobu cligna des paupières. "Ok," dit-il, en enlevant ses mains de ses poches. "J’ai besoin de trouver un shugenja, quelqu’un qui répondra aux questions et qui n’en posera pas."

"Oh, je connais justement l’homme que vous recherchez," répondit le vieil homme, en s’appuyant sur son balai. "Exactement l’homme qu’il vous faut. J’espère juste que vous avez un peu d’argent."

"J’en ai," répondit Chobu.

"Bien," dit le vieil homme, en faisant signe à Chobu alors qu’il retournait dans la maison. "Parce que les Soshi ne sont pas bon marché."

Les Soshi. Sans aucun doute les plus fouineurs et les plus sournois des shugenja de l’Empire. Pas exactement ce que Chobu recherchait. D’un autre côté, ils avaient également les meilleurs contacts en matière de connaissance en maho, mis à part les Archives Kuni. Il ne pourrait peut-être jamais avoir une autre chance comme celle-là. Chobu entendit le bruit métallique d’une autre patrouille Shinjo. Le vieil homme jeta un coup d’œil derrière lui sur le pas de la porte. "Vous venez ?" demanda le vieil homme.
"Ouais," dit Chobu. "Ouais, je viens."


Argcklt s’accroupit dans le jardin et espéra avoir plus de neige. Plus de neige pour le couvrir, pour le cacher, et peut-être pour enterrer les hommes enragés et leurs armes. Un hiver précoce indique un long hiver. Lorsque le dégel vient et que les hommes s’éveillent à nouveau, il faut beaucoup de temps pour que leur colère passe et qu’ils partent tous en paix. Il savait que c’était un vœu vaniteux, un vœu stupide, mais il avait probablement plus de chance de se produire que ces fous d’humains ne quittent en paix cet endroit.

Le petit Zokujin jeta un coup d’œil prudent par-dessus les buissons. Une paire de samurai en armures vertes marchaient d’un pas lourd, tenant des fusils fin prêts. Argcklt plongea rapidement à couvert, une fois de plus. C’était insensé de sa part, il le savait, d’essayer de faire partie du monde des humains. Les anciens lui avaient dit qu’il était un fou, qu’il ne serait jamais rien de plus qu’un "gobelin des roches" pour eux. Pour les humains, il n’était rien de plus qu’une créature à mettre au travail dans les mines et les usines. Ou même pire, à être détruite, prise par erreur pour une créature de Jigoku.

Toutefois, il avait encore de l’espoir pour ses rêves. Il avait vu comment les Nezumi avaient lutté, comment ils avaient obtenu l’égalité avec les humains. Ils étaient toujours oppressés, bien sûr, mais au moins les humains considéraient les ratlings comme des êtres vivants. Vous ne pouviez pas tuer un ratling dans la rue sans avoir peur des conséquences. Vous ne pouviez pas mettre la bride au cou d’un ratling et l’enchaîner dans une usine. Est-ce que les Zokujin étaient tellement moins méritants ? Bien sûr que non. Etaient-ils moins disposés à faire ce qui est juste ? Non.

Argcklt l’avait prouvé lorsque les étranges hommes en noir et or, les Senpet, étaient venus pour détruire l’usine. Ils étaient venus pour blesser ses frères et les Lions qui les surveillaient. Il avait façonné la pierre du sol en armes et avait combattu, sauvant son peuple, les Lions, et même cette usine tant haïe. Les Lions avaient été reconnaissants. Ils avaient libéré Argcklt et son peuple de l’usine, en dépit des pertes de profits que ça pourrait engendrer. Même l’Empereur lui-même avait été prévenu de cet acte, et Argcklt avait reçu une médaille lors d’une émission télévisée humaine. Les choses semblaient s’emballer. Maintenant, tous les humains se battaient entre eux.

"N’ai jamais confiance en les humains," lui avait toujours dit Zorlctfd. "Ils t’offriront de la pierre fraiche d’une main et te frapperont lorsque tu viendras pour la prendre." Argcklt avait pensé que le vieux exagérait, mais maintenant, il semblait qu’il avait raison. Celui appelé Tetsugi avait été très intéressé de parler à Argcklt, d’en découvrir un peu plus sur l’histoire des Zokujin, sur leur culture et leurs capacités. Il avait invité Argcklt à revenir au château pour lui parler. Et maintenant, il était pris au milieu d’un combat plus sanglant encore que l’attaque Senpet.

Argcklt ne savait pas quoi faire. A l’usine, sa tâche avait été claire. Sauver sa famille, stopper l’invasion. Maintenant, les choses étaient beaucoup plus confuses. Des samurais se battaient contre des samurais pour des raisons qu’Argcklt ne comprenait même pas. Il se dit qu’il avait entendu quelque chose disant qu’ils voulaient détruire l’Empereur. Si c’était ça, pourquoi provoquer tous ces morts et cette destruction ? Chez les Zokujin, si l’un d’eux était un mauvais chef, son peuple lui disait qu’il n’était pas assez bon et il démissionnait. Ils ne faisaient pas couler le sang d’un autre sans une bonne raison. Il avait fait une erreur en venant ici. Ces gens étaient des sauvages. Argcklt se retourna vers le mur du jardin et commença à enlever la pierre pour faire un tunnel.

Près de lui, un coup de feu se fit soudain entendre. Une énorme explosion fit trembler le sol, et Argcklt couvrit sa tête pour se protéger des débris. Tout près, un homme heurta violemment le sol et resta allongé sur le dos. Argcklt jeta un coup d’œil à son tunnel, déjà bien entamé grâce à la capacité du jeune Zokujin à faire fondre la pierre. Il observa l’homme. Il était vêtu d’une armure verte brillante et il saignait par la bouche. Une brillante épée bleue était mollement serrée dans sa main. Argcklt le reconnut comme le fils de l’Empereur, mais ne parvenait pas à se souvenir de son nom. Il avait toujours beaucoup de mal à se souvenir des noms humains. Ils sonnaient comme de l’eau, pour lui, rapides et vides de sens. Argcklt se retourna vers son tunnel.

"Kamiko…" murmura le prince. "Kamiko, non…"

Argcklt l’observa à nouveau, curieux. Il avait pensé que le prince était mort. Avec la chute qu’il avait faite, il aurait certainement dû l’être. De l’autre côté du jardin, d’autres hommes en armure bleu et blanc se ralliaient, prenant les buissons d’assaut et faisant reculer ceux en vert. Ceux en bleu étaient venus pour stopper l’Empereur. S’ils trouvaient le prince, ils le captureraient et le tueraient peut-être.

"Ce n’est pas un problème Zokujin," marmonna Argcklt pour lui-même. "Argcklt devrait plutôt essayer de sauver sa propre peau avant de s’impliquer dans les affaires des humains."

Le prince toussait d’une voix rauque, du sang coulait par sa bouche. Il avait une blessure à la poitrine, par laquelle du sang coulait également. Le Zokujin savait que la blessure était grave. Sans aide, le prince allait mourir dans quelques minutes.

Alors Argcklt se rendit aux côtés du prince, un bloc de pierre dans la main.

"Qui ?" marmonna le prince.

"Chut," murmura Argcklt. "Les ennemis sont proches. Attention, ça va faire mal."

Le prince acquiesça. La main du Zokujin brilla un instant et la pierre commença à fondre. Il la pressa contre la poitrine du prince avec un grésillement. La chaleur cautérisa instantanément la plaie et coupa tout saignement. Le prince grinça des dents et s’évanouit sous la douleur. Il vivrait, si ses ennemis ne le découvraient pas.

Argcklt retourna rapidement à son tunnel, tirant le Prince de Rokugan derrière lui.


La pièce était grande et vide, à l’exception de la grande mare au milieu, une source naturelle qui prenait vie dans les sous-sols du Temple des Eléments. Des motifs de lumière fragiles étaient tracés sur le plafond, les reflets du courant tourbillonnant de la mare. Une petite pile de soie gisait au bord du bassin, le kimono que Zin avait enlevé.

Zin était assise au bord de l’eau, un collier de perles dans une main. Elle observait la surface de la source, hypnotisée par les motifs de l’eau. L’eau était sombre et à peine verdâtre à cause de la végétation. Ca lui rappelait un peu sa maison. Elle était venue ici dans l’espoir de découvrir à nouveau l’Akasha, de récupérer le lien avec son peuple que Kashrak lui avait repris une fois de plus.

Zin trempa une main dans l’eau. Elle était très froide, l’hiver précoce avait marqué son empreinte même dans la source souterraine. Zin creusa sa main et la souleva, laissant l’eau couler sur son visage et son cou. Une fois de plus, elle ressentit une impression de familiarité, de foyer. Sans autre pensée, elle plongea dans le bassin.

Au départ, elle ne put penser à rien. Le frisson du bassin avait secoué son corps entier, comme des doigts gelés qui déchiraient sa peau. Ses yeux se troublèrent puis s’éclaircirent alors qu’elle s’habituait à l’eau et aux ténèbres. Elle sentit quelque chose battre de chaque côté de sa cage thoracique. Elle réalisa à sa grande surprise qu’elle respirait l’eau à travers des branchies dont elle n’avait jamais réalisé l’existence. Zin plongea plus profondément dans le bassin, appréciant maintenant le froid sur son corps, appréciant la sensation de l’eau passant dans ses branchies.

"Zin…" elle entendit les voix qui l’appelaient. L’Akasha.

"Je suis là," dit-elle, une vague de joie la traversa, "Je suis la Zin."

"La Zin !" s’exclamèrent les voix, discordantes et joyeuses. "La Zin !"

"Je suis le Shashakar," dit l’une d’elle, plus forte que les autres. "Je suis celui qui t’apporte la magie. Par l’Œil Brillant et l’Œil Blafard, Nous avons attendu ton retour depuis très longtemps, Zin."

"Je suis là, maintenant," dit-elle. Elle parlait à voix haute, et dans son esprit. Elle tournait dans l’eau, nageant rapidement et donnant de puissants coups de jambes. "Que voulez-vous de moi ?"

"La maladie a pris un autre tournant," dit le Shashakar. Sa voix semblait soudain sinistre, déformée. "La Blessure de l’Akasha nous tue même dans notre sommeil, maintenant."

"Eveillez-vous, alors," dit Zin. "Il est mieux de mourir en combattant que de mourir endormi."

"Tu dis vrai, mais nous n’avons plus le choix," dit une autre voix. Zin reconnut le Shahadet, bien qu’elle ne sut pas comment. "La maladie nous maintient dans notre sommeil. Seuls ceux qui sont immunisés se sont éveillés, et ils sont ridiculement peu nombreux. Nous les avons envoyés pour trouver la source de la Blessure de l’Akasha, mais seule toi a réussi."

"Il y a d’autres naga ?" dit Zin, pleine d’espoir. "Où ?"

"Dispersés dans le monde de Rokugan," répondit le Shahadet. "Le Kashrak a tué la plupart d’entre eux. Il peut sentir leur présence comme il sent la tienne, maintenant."

"Kashrak peut me sentir ?" demanda Zin. Elle se figea dans l’eau et regarda au-dessus d’elle, comme si elle s’attendait à le voir debout au-dessus d’elle, l’observant.

"Nous l’avons cru mort," dit le Shashakar. "Mais dans sa tentative de te détruire, il s’est révélé à nous. Il fait partie de l’Akasha en dépit de nos tentatives de l’en chasser. Nous ne sommes pas assez forts. Ses pouvoirs dépassent la compréhension, tout comme le mal qui le ronge. Tu ne seras jamais à l’abri de lui, Zin. Même au milieu de tes amis humains."

"Que dois-je faire ?" demanda Zin.

"Fuir," dit le Shashakar. "Fuir avant que tu ne mettes tes amis en grand danger. Le pouvoir de Kashrak est plus grand dans la cité humaine. Il voudra sûrement te poursuivre lui-même."

"Mais fuir où ? Je ne peux pas courir éternellement."

"Reviens," dit une troisième voix. Celle-ci était plus majestueuse que les autres, et semblait contenir toutes les autres en elle. Zin savait qu’elle s’appelait la Qamar. "Reviens-nous dans les Forêts de Shinomen. Maintenant que nous connaissons la source de la maladie, nous te donnerons tout ce dont tu as besoin."

Zin acquiesça. "Très bien." Elle s’arrêta un instant, flottant au milieu de l’eau, un petit sourire sur le visage. "Puis-je poser une question ?" demanda-t-elle.

L’Akasha sembla confus, un instant. "Bien sûr, ma fille," répondit le Shahadet. "Demande ce que tu désires."

"Un humain m’a un jour demandé ce que signifie mon nom," dit-elle. "Je sais qu’un Shahadet est un seigneur de guerre, qu’un Shashakar est un sorcier, et qu’un Qamar est le haut seigneur des naga. Mais autant que j’ai pu essayer, je ne parviens pas à me souvenir de ce qu’est une Zin."

L’Akasha ne répondit pas pendant un moment. "Bien sûr que tu n’y parviens pas," répondit le Qamar. "Il n’y a qu’une Zin. Tu es aussi unique que le Kashrak, dont le nom signifie ’La Maladie.’"

"Et que signifie le mien ?" demanda Zin.

De manière assez étrange, elle sentit que l’Akasha lui souriait alors que la Qamar parlait. "Le Remède."


"C’est de la DEMENCE !" rugit Matsu Gohei, en proie à une rage sauvage, tout en agitant les poings vers le ciel. Il ôta le mempo en forme de lion d’or qui lui couvrait le visage, et ce dernier se mit à cogner contre sa cuirasse.

A côté du daimyo du Lion, Kitsu Tono hochait la tête patiemment. Il avait appris à calmer les crises de colère de son seigneur, mais il les trouvait néanmoins immatures et ennuyeuses. "Nous ne pouvons pas faire grand chose pour ça, Gohei-sama. Si vous aviez posté des troupes à l’intérieur du Palais comme je l’avais suggéré-"

"Je ne m’attendais pas à être coincé à l’extérieur de ces foutus murs !" rétorqua Gohei. Il observait impuissant les portes du Palais. Autour de lui, cinq cent bushi du Clan du Lion en armure complète attendaient ses ordres. Dans un rayon de cent mètres autour du Palais, les rues étaient vides, car à l’intérieur de ce périmètre, les défenses automatiques du Palais pouvaient s’activer. Les Lions avaient appris ce fait à leur grand déplaisir, lorsque les armes sur les murs avaient soudain commencé à tirer sur leurs patrouilles. Et chaque fois ils avaient été repoussés. Apparemment, c’était le travail de traitres de quelques Clans Mineurs. Gohei se souvenait toujours du visage grimaçant de Toku Yaro que ce dernier lui avait fait depuis son hélicoptère. S’il pouvait avoir ce Singe entre les mains…

"Ce dont nous avons besoin, c’est d’une idée," dit Tono. "Essayez et réfléchissez, Gohei-sama. Je suis sûr que nous pouvons trouver une solution à ceci."

"Il serait assez facile de faire une brèche dans les murs," grogna Gohei. "Ce sont juste de maudites armes automatiques. Ce ne sont pas des adversaires pensants."

"Faire une brèche dans les murs du Palais de Diamant ?" répondit Tono, choqué. "Vous voudriez détruire la maison de l’Empereur ?"

"Pour l’instant, la maison de l’Empereur n’est pas un grand souci pour moi, vu que ces maudits Grues sont à l’intérieur en train de détruire l’Empereur !"

Tono renifla de dédain, tournant légèrement la tête pour indiquer qu’il ignorait la crise de colère de Gohei. C’était la seule façon de traiter avec cette grosse brute.

Gohei soupira d’exaspération et observa les visages de ses hommes. La plupart d’entre eux étaient jeunes, non-testés. Ils n’avaient jamais participé à une bataille de leur vie. Ils portaient les couleurs du Lion avec fierté, mais avec peu de confiance en eux. Comment son clan avait-il pu changer depuis son heure de gloire ? Jadis, ils étaient la plus grande armée du monde connu. Maintenant, ils étaient connus comme des acteurs, des journalistes. Ils étaient devenus un clan d’amuseurs. Raaah, ils étaient en train de devenir des Grues ! L’estomac de Gohei se retourna.

Et bien, il allait changer tout ça. Il avait l’énergie, et il avait l’influence. Il était le daimyo des Matsu et le Champion du Lion, n’est-ce pas ? En vérité, ses mots passaient souvent inaperçus dans les cours et les assemblées ; sa réputation de violence le précédait et lui attirait une véritable indignation de la part des Ikoma, plus subtils, et des politiciens Kitsu. Toutefois, il savait que c’était possible. Il pouvait entendre la voix du Matsu Gohei originel, celui qu’ils appelaient le Boucher, qui l’encourageait à retrouver la grandeur de son clan. Il pouvait changer le Lion pour qu’il devienne une force qui serait crainte à nouveau. Tout ce dont il avait besoin, c’était d’un peu de chance.

Et ceci était sa chance.

"J’ai une idée," dit soudain Gohei.

"Oui ?" dit Tono, las. "Quelle est votre idée, Gohei-sama ?"

"Ça," dit Gohei. Il écrasa son poing sur le visage de Tono, aussi fort qu’il le pouvait. Le petit shugenja geignit et tomba par terre. Un hoquet traversa la foule alors que tous les yeux étaient rivés sur Gohei. Le grand Lion parcourut la foule des yeux. L’un des soldats regardait ailleurs, incapable de croiser son regard. "Aucun d’entre vous ne mérite d’être un Lion," cria-t-il, en marchant devant eux. "Vous n’avez rien fait pour le mériter. Vous n’avez rien fait pour le prouver. Le Lion est une créature forte, courageuse. Où est votre force ? Où est votre courage ? Où ?"

Parmi les troupes régnait un silence de mort. La plupart regardaient le sol. Aucun d’eux ne regardait Gohei, bien qu’ils écoutaient tous.

"Je vais vous dire où votre courage se trouve," dit Gohei. Il désigna les murs du Palais. "Il est là-bas, dans les murs du Palais de Diamant. L’épée des Akodo, Shori, repose dans ces murs. Elle est gardée par l’Empereur, attendant le temps où elle devrait être utilisée. L’Empereur a besoin de notre aide, maintenant. Le temps est venu, pour nous. Sortons Shori de son fourreau et faisons en sorte que le rugissement du Lion se fasse entendre dans tout Rokugan !" Le champion Lion resta silencieux, attendant que ses troupes osent répondre.

"Que devons-nous faire, Seigneur Gohei ?" dit finalement l’un d’eux.

Gohei s’avança du côté d’où venait la voix, lentement. Il s’arrêta finalement devant un jeune soldat. Il avait l’air d’avoir à peine dix-huit ans, il était grand et maigre. Gohei fixa son regard de fauve dans les yeux du jeune homme. Le jeune homme regarda nerveusement ailleurs, puis son regard revint, allant à la rencontre de celui de Gohei avec tout le courage qu’il pouvait rassembler.

"Que devons-nous faire, Seigneur Gohei ?" répéta le garçon à nouveau.

Gohei dégaina son katana en un éclair. Le jeune soldat ne recula pas. Le daimyo Lion s’avança et remit son mempo doré sur son visage. Il pointa le katana sur les murs du Palais de Diamant et dit un mot.

"Chargez."


"Reculez !" hurla Eien.

Le bras droit du Daidoji pendait mollement, percé par une balle Mante. Il tenait son fusil de la main gauche, tirant sauvagement dans le couloir alors qu’il reculait. Du sang coulait d’une balafre sur son front et de son poignet droit salement touché. Autour de lui, ses hommes étaient dans un état bien pire. Seuls une dizaine restaient des trente de départ, les autres avaient été tués ou séparés du groupe. Une bonne moitié de ceux qu’il restait étaient blessés. Trois avaient besoin d’être conduits aux soins d’urgences. Les Grues s’étaient retirés dans un couloir à l’ouest des jardins, à la recherche d’une porte de derrière pour éviter les soldats Lions qui gardaient le mur. Ils avaient couru dans une impasse, et maintenant la Garde Impériale les avait coincés. Maintenant, des renforts Guêpes commençaient à arriver dans la cour. Les soldats Daidoji avaient l’air sinistre, mais ils étaient déterminés. Aucun d’eux ne reverraient à nouveau Dojicorp, mais aucun d’eux ne se rendraient.

"Chiyo !" Eien appela une jeune samurai-ko. "Une réponse ?"

La jeune soldat hocha la tête alors qu’elle tournait le bouton d’une petite radio portable. "Nous ne pouvons pas atteindre Kyuden Hida," dit-elle. "La radio a été touchée."

"Ils doivent savoir ce qui se passe ici," dit Yoshio, un homme au regard fou, bâti comme un épouvantail. "Ils doivent savoir que nous sommes en train de nous faire tuer."

Eien risqua un coup d’œil derrière le coin, tirant quelques coups de feu pour garder les Mantes là où ils étaient. "Les Crabes ont des ordres très spécifiques," dit Eien. "Si nous ne demandons pas leur aide, ils ne nous la donneront pas. Meda ne voulait pas compromettre nos deux clans dans le cas d’un échec irrécupérable."

"Vous voulez dire tel qu’il se passe maintenant ?" dit Iku, un bushi au bon caractère mais dont le sens de l’humour avait rapidement succombé à l’horreur qui l’entourait.

"Oui, ce serait un bon exemple," répondit Eien. "Kamiko, vous êtes avec nous ?"

"Juste là," dit la jeune fille. Elle tenait un fusil et s’appuyait contre le coin du couloir, tirant occasionnellement des coups de feu sur les Mantes. Elle semblait plus calme que la plupart des autres.

"Aidez-moi à nous garder à couvert," lui ordonna Eien.

"Oui, monsieur," dit Kamiko. Les yeux de la fille étaient froids et implacables. Elle faisait face à la mort de son père du mieux qu’elle pouvait, en s’investissant dans la bataille et en essayant de ne plus penser à ça. Eien admirait le courage de la fille. Etre si jeune et si brave. La plupart des hommes qu’il connaissait n’avait pas le quart de la force de cette fille. Si seulement son père avait pu voir ça.

Soudain, une rafale à l’autre bout du couloir les arrêta. Une explosion étourdissante retentit au loin. Le sang d’Eien se refroidit, car il savait que les Lions avaient fait une brèche dans les portes du Palais. C’était pour ça que les Mantes avaient cessé d’essayer de les déloger. Les Daidoji étaient vraiment inférieurs en nombre, à présent ; tout ce que les troupes de l’Empereur devaient faire, maintenant, c’était attendre.

"Que faisons-nous, Eien ?" demanda Kamiko. "Nous devons trouver un moyen de sortir d’ici, et rapidement."

Eien jeta un coup d’œil dans le couloir où ils étaient. Des tapis épais couvraient le sol et de brillantes peintures sur soie pendaient le long des murs, dépeignant la naissance d’Hantei X. Le couloir se terminait sur une épaisse armure dans un présentoir. Il n’y avait pas de portes, pas d’issue. Si le couloir ne bifurquait pas brusquement sur la droite, ils n’auraient même pas eu de couvert du tout. "Qu’y a-t-il de l’autre côté de ce mur ?" demanda Eien, en désignant l’armure.

"Ça nous ramènerait au jardin," dit Hisae, un soldat bourru et lourdement armé.

"Quelle partie du jardin ?" demanda rapidement Kamiko.

Daidoji Ushiba avança difficilement jusqu’au mur, utilisant son fusil comme une béquille. Elle colla son oreille contre la pierre. "J’entends de l’eau qui coule," dit-elle. "Si on l’entend si fort, nous devons être près d’une des Chutes de Diamant."

Kamiko se retourna rapidement vers Eien. "Ces chutes sont artificielles. L’eau doit être emportée quelque part, Eien."

Eien acquiesça. "Yamana, combien de charges te reste-t-il ?"

L’experte en démolition releva les yeux, le visage blafard. Elle avait été touchée à la poitrine par un Mante. Il ne lui resterait pas beaucoup de temps à vivre s’ils ne trouvaient pas rapidement une aide médicale. "Quatre," dit-elle.

"C’est plus qu’assez," répondit Eien. "Donne-les-moi."

Elle acquiesça, confuse par l’ordre, mais obéissante. Eien prit les petits cubes de plastique et s’avança prudemment le long du petit couloir, écoutant le long du mur et tâtonnant le sol de sa bonne main. Finalement, il s’agenouilla sur les dalles et plaça précautionneusement les charges à chaque coin de l’impasse.

"Eien-sama, si ces charges explosent, elles nous tueront tous," dit Hisae. "A quoi cela nous servirait-il ?"

"Je ne vais pas les déclencher tout de suite," dit Eien. Il fit l’un de ses rares sourires. "Kamiko, Hisae, aidez moi avec ce tapis."

Ils obéirent rapidement, attrapant deux coins du tapais épais et aidant Eien à le poser sur le côté. Le tapis dévoila un ancien sol de pierre en-dessous d’eux. Kamiko réprima un soudain cri de joie.

"Quoi ?" dit faiblement Yamana. "Qu’avez-vous trouvé ?"

"Les égouts," dit Kamiko, en désignant une grande grille rouillée sur le sol. "Ils se trouvent juste sous ce couloir. C’est pourquoi ils se sont amusés à mettre tant de décoration dans un couloir sans issue. Pour isoler le son de l’eau courante et pour recouvrir cette immonde grille d’égout."

Eien fit un signe à Hisae, à ses côtés, et les deux Grues arrachèrent la grille rouillée. "Vite, tout le monde, dans le passage souterrain," dit Eien. "Nous n’avons plus beaucoup de temps avant que ces charges n’explosent."

Les Daidoji se mirent en ligne, se laissant tomber un par un dans le passage souterrain. Les blessés furent aidés à descendre par ceux qui étaient déjà en bas. Eien et Kamiko gardaient les arrières, couvrant le couloir avec leurs fusils au cas où certains Mantes oseraient les poursuivre. Dès que Yamana fut passée à ceux d’en bas, ils se mirent à courir aussi vite qu’ils le pouvaient. Les tunnels étaient sombres et humides, seulement éclairés par les lumières des lampes de poches de ceux qui étaient à l’avant. Une rivière courait à leur côté, fruit du trop plein des chutes artificielles au-dessus d’eux. Une minute plus tard, le bruit des charges explosant résonna dans le tunnel. Plusieurs Daidoji trébuchèrent et tombèrent, bien que cette fois-ci, leur chute fut accompagnée d’un rire épuisé. Seul Kamiko ne riait pas. Elle regardait silencieusement dans la direction du Palais de Diamant, les yeux impénétrables.

"Ça devrait nous couvrir pendant un moment," dit Eien, en regardant derrière lui. "Les Mantes et les Lions vont être occupés par ce désordre pendant un certain temps."

"Daidoji Eien", une voix se répercuta à travers les tunnels. "Il est à peine surprenant que je vous trouve ici. Votre famille semble avoir un truc pour survivre lorsqu’elle a peu de chances d’y arriver."

Eien se retourna, fusil en main. Les autres Daidoji firent de même, bien que la voix sembla n’avoir aucune origine. "Qui est là ?" demanda le commandant Daidoji.

"C’est moi," répondit la voix. "Vous n’imaginiez pas que personne n’avait pensé à poster des gardes ici, n’est-ce-pas ?" Heichi Tetsugi émergea des profondeurs du tunnel, son mon de Magistrat d’Emeraude brillait dans les lumières des Daidoji. Plus d’une vingtaine de Gardes Impériaux surgirent autour de lui. Les Daidoji n’avaient plus d’endroit où se cacher, plus d’endroit où aller.

Les épaules d’Eien s’affaissèrent. Après une telle évasion, il savait qu’il n’y avait plus rien à faire. Il avait échoué. Ses hommes se tournèrent vers lui, attendant ses ordres, prêt à mourir à sa demande. Il laissa son fusil tomber sur le sol, levant sa main en signe de paix. "Mes hommes ne faisaient que suivre mes ordres," dit Eien. "Ils sont fatigués et blessés. Laissez-les partir et vous pourrez me prendre, vivant." Eien espéra que Tetsugi ne remarquerait pas Kamiko parmi ses hommes. Il n’était pas capable de dire ce que les Mantes feraient de la fille de Doji Meda et l’assassin de la Championne de Jade.

"Le daimyo Daidoji ferait certainement une belle prise à livrer à Sa Majesté," railla Tetsugi. Il hocha légèrement la tête. "Mais Eien-san, pourquoi vous voudrais-je ? Vous êtes mort lors de cette explosion, n’est-ce pas ? C’est ce que j’ai pu constater, en tout cas." Les hommes de Tetsugi baissèrent leurs armes et reculèrent, laissant un passage à travers le tunnel.

Eien sourit. "Hai, Tetsugi-san," dit le Daidoji. "Et les morts n’ont pas la mémoire courte. Nous n’oublierons pas ça." Il s’inclina profondément devant le Sanglier et ses hommes se relevèrent, puis se remirent à marcher le long du tunnel.

Tetsugi lui rendit son salut, une étrange lueur dans les yeux. "Non, Daidoji Eien," dit-il. "Vous ne l’oublierez certainement pas."


Zul Rashid pouvait goûter son propre sang, salé et cuivreux. Il trébucha mais continua de courir. S’il tombait maintenant, il n’y aurait pas de seconde chance. Derrière lui, il pouvait entendre les hurlements et les cris du Byoki. Il pouvait sentir l’odeur méphitique de l’haleine de l’oni. Tout autour de lui, les maisons en ruine de la petite ville étaient silencieuses. La neige était épaisse, gisant sur les maisons comme un linceul funéraire.

"Cesse de courir, khadi !" dit la voix du nécromancien, venant de nulle part. "Tu ne pourras pas échapper éternellement à mes compagnons."

En y réfléchissant, ce n’était pas ce qu’il s’attendait à trouver en revenant dans les Provinces natales du Phénix. La Cité du Foyer Sacré avait été une ville prospère. Maintenant, c’était une ville-cimetière. Toute la cité avait été coupée de toute ressource. Le Byoki avait provoqué des avalanches de neige et de roche sur les routes, coupant toutes les entrées et l’aéroport avait été détruit. Au cœur de tout ça, il y avait un homme. Rashid l’avait remarqué en se tenant debout sur un toit, s’était moqué de lui, entraînant l’oni et les autres serviteurs des ténèbres à le poursuivre. L’homme lui semblait familier, mais Rashid ne pouvait pas se rappeler du visage ni de la voix du nécromancien.

Rashid put apercevoir un reflet de lui dans la vitre d’un magasin, alors qu’il dévalait la rue. Son œil gauche était maintenant entièrement mécanique, brillant d’une lumière rouge. Son bras gauche avait commencé à suivre l’exemple ; ce qui fut jadis de la chair était lentement remplacé par du métal et des microcircuits. Il pouvait sentir la force de Kaze no Oni en lui, ainsi que sa malédiction. Il pouvait utiliser ce pouvoir sur les choses qui le poursuivaient, les détruire en un instant. Peut-être qu’il pourrait aussi détruire le nécromancien. Mais que lui arriverait-il, alors ?

Rashid continua de courir autant qu’il le put. Le premier oni tourna au coin plusieurs centaines de mètres derrière lui. La créature était grande de trois mètres et demi, bâtie comme un humain énorme et décharné, avec une tête en forme de bulbe. Sa peau était couverte de furoncles et d’une substance suppurante et goudronneuse. Celle-ci était d’ailleurs le vecteur de maladie et de fléaux, savait Rashid. Plusieurs victimes de cette maladie s’amassaient en titubant derrière l’oni, des hommes et des femmes maintenant animés par le virus qui les avait tués. Le monstre était un Byoki, un des plus terribles habitants de ce qui fut jadis l’Outremonde. Rashid avait déjà compté six de ces monstres depuis son arrivée ici, assez pour que cette maladie ravage la population de la cité entière. Mais comment était-il possible d’en avoir invoqué autant ? Il n’y avait que dans les lieux de mal intense que l’on pouvait ouvrir les portes de Jigoku à ce point. La Cité du Foyer Sacré était un sanctuaire ancestral pour les Maîtres Elémentaires Phénix. Il lui semblait difficile que ce genre d’endroit devienne un portail vers l’enfer.

Le sorcier s’arrêta de courir. Un autre Byoki tourna à un coin, deux cent mètres devant lui. Il s’assit sur ses fesses et dressa sa tête bulbeuse, pour renifler l’air. Il n’avait pas d’yeux, mais il sentait la présence de Rashid. Il poussa un hurlement proche d’un aboiement, qui fut répété par le Byoki derrière lui. Il ne pouvait plus aller nulle part, maintenant. Il ne serait pas capable de distancer deux d’entre eux, maintenant qu’ils l’avaient senti. Il jeta son manteau épais sur le côté et serra les poings, prêt à faire appel à ses pouvoirs magiques.

"Alors, venez," dit Rashid. "Venez et achevez-moi, si vous le pouvez. Je vous entraînerai tous les deux en enfer avec moi."

Les deux Byoki sifflèrent à l’unisson et commencèrent à courir en titubant vers Rashid. La horde de zombies pestilentiels suivaient comme ils pouvaient, brandissant des morceaux de tuyaux et toutes sortes d’armes improvisées. Un instant plus tard, et ils étaient sur lui. Il se tenait au milieu de la horde, frappant avec sa lame faite d’éclairs et de vent. Les zombies lui griffaient les chairs. Il pouvait sentir leur souffle d’outre-tombe. Leur sang noir et nauséabond coulait de leurs bras et de leurs poitrines. Le sorcier se battait comme un diable, mais il savait que bientôt, le nombre aurait raison de lui. Il était déjà épuisé à cause de son voyage jusqu’ici et de la poursuite qui venait d’avoir lieu. Il ne faudrait plus beaucoup de temps avant que sa magie ne s’épuise. Il pouvait voir la paire de Byoki qui étaient assis l’un à côté de l’autre derrière la horde, attendant qu’il s’effondre.

Le pouvoir de Kaze no Oni brûlait dans sa poitrine, le tentant, l’appelant. Le pouvoir pouvait le sauver. Le pouvoir pouvait abattre ces zombies et les démons qu’ils servaient. Et tout ce qu’il avait à faire était de se soumettre à lui…

Non. Plutôt mourir que de devenir un rejeton des ténèbres. Une décision difficile pour quelqu’un habitué à l’immortalité, mais le parcours de Rashid était terminé. Ses yeux s’amincirent et son épée faite d’éclairs craquelait dans sa main. Ils allaient le tuer, mais il ne leur rendrait pas le travail aisé. Il frappa encore et encore, et finalement, les zombies cessèrent leurs attaques. Des membres coupés et des corps mutilés gisaient en tas tout autour du sorcier. La dizaine de zombies restant se tenaient en cercle, hors de portée de sa lame, jetant des regards incertains de Rashid aux Byoki.

"Inkara shitabu kaskantu, ip Phénix ?" grogna l’un des Byoki.

Rashid acquiesça et grimaça. Il avait étudié les démons Rokugani et les monstres de manière approfondie à l’époque où il étudiait avec Kuni Mokuna aux Archives Kuni. A cette époque, il avait appris le langage des démons de Jigoku. "Pourquoi ne meurs-tu pas comme les autres, Phénix ?" avait dit le Byoki. Rashid trouvait ça curieux que les oni s’adressaient aux mortels Rokugani par leur clan, même lorsque leur clan n’était pas clairement apparemment comme c’était le cas chez lui. C’était comme s’ils pouvaient sentir le sang du premier Shiba dans ses veines. Il décida de leur répondre dans leur propre langue. "Je suis Zul Rashid," dit-il, "Sorcier Khadi et autrefois Maître de l’Air. Je ne peux pas mourir, bien que je suspecte que vous si."

Les Byoki se regardèrent l’un et l’autre, et commencèrent à siffler. Ils sautaient sur place, clairement agités. "Tu parles la Langue de l’Unique," grogna l’un d’eux. "Même le maître ne parle pas la Langue de l’Unique."

"Alors, je suis votre maître," dit Rashid.

Les oni se regardèrent à nouveau et sifflèrent, confus par la réponse de Rashid. "Non," dit énergiquement le plus gros des oni. "Tu n’es pas le maître. L’Ecole n’a qu’un Maître, et c’est Ishan."

Rashid était satisfait intérieurement. Sa manœuvre était de faire révéler à l’oni le nom de son maître, et il avait réussi. Il devait voir jusqu’à quel point il pouvait les pousser, à quel point ils étaient loyaux envers leur maître. "Votre maître est clairement faible," dit Rashid. "Servez-moi et peut-être que je vous laisserai vivre."

Les Byoki étaient toujours assis, étourdis par les mots du sorcier. Le plus petit des deux se tourna vers le plus grand, déconcerté. Le plus grand Byoki rejeta sa tête en arrière et hurla. "STUPIDE PHENIX !" rugit-il. "Comment OSES-tu menacer Byoki no Oni ?" Les longs bras de l’oni ratissèrent la rue autour de lui, expédiant de la neige et des pavés sur le côté, dans sa colère.

Rashid en conclut qu’il les avait peut-être poussés trop loin. Il leva son cimeterre d’éclairs et se mit à nouveau en position de combat. Les deux oni l’attaquèrent, écrasant plusieurs zombies dans leur hâte. Rashid sauta sur sa gauche, invoquant le kami de l’air pour le porter à l’écart de leurs attaques. Les griffes des zombies de la peste lui déchirèrent les jambes et quelque chose de très lourd le frappa sur la colonne vertébrale alors qu’il passa à travers leurs rangs. Il roula et s’accroupit. Sa vision était trouble et son épée avait disparue. Les Byoki s’étaient encore tournés vers lui, une salive fétide coulait de leurs grandes gueules. Les zombies de la peste gémirent et se remirent à marcher maladroitement dans sa direction. Rashid fit une prière pour se réconcilier avec ses dieux, bien qu’après la vie qu’il avait eu, il doutait qu’aucun d’entre eux ne l’écouta encore.

Soudain, une explosion de flammes absorba le Byoki le plus petit. Les zombies regardèrent vaguement en arrière alors que l’oni hurlait de douleur et se tordait sur le sol enneigé. Deux silhouettes sautèrent du toit le plus proche. L’une avait une peau noire et blanche, avec un croissant de lune argenté qui brillait sur son visage, le corps de l’autre était peint en orange vif, avec les rayures noires d’un tigre. Le noir atterrit sur le Byoki restant juste entre ses omoplates, enroulant une chaîne épaisse autour de son cou. L’autre atterrit au milieu des zombies, frappant avec ses mains nues et grognant comme un animal. Le Byoki se débattit et lutta, titubant dans la rue alors qu’il essayait d’éjecter l’homme de son dos. Ses efforts étaient vains ; l’homme à la peau noire était hors de portée des attaques de l’oni. Zul Rashid s’assit contre le pare-chocs d’une voiture garée là et observa la mêlée, stupéfait.

En quelques instants, tout fut terminé. Le Byoki tomba le visage dans la neige, sa vie prise par la chaîne épaisse. Les zombies gisaient démembrés sur le sol, leurs membres restants se tortillaient doucement. Les deux hommes étaient debout au milieu de ce carnage, leurs torses nus dégoulinants de la substance goudronneuse émanant des Byoki. Un troisième homme surgit de l’allée. Il marcha droit vers Zul Rashid, sa main tendue pour aider le khadi à se remettre sur ses pieds.

"Tous mes remerciements," dit Rashid, acceptant la main de l’homme et se redressant maladroitement. "Je suis Zul Rashid, du Phénix. Je ne m’attendais pas à être sauvé par des Ise Zumi."

"Je suis Hitomi Asahi, Seigneur de l’Aube," dit l’homme.

"Et je suis Hitomi Shougo, Guerrier des Jours," ajouta celui avec le tatouage de tigre.

"Et je suis Hitomi Mayonaka, le Maître de Minuit," conclut celui à la peau noire. "Vous connaissez les Ise Zumi, sorcier ?"

"J’ai entendu des histoires," dit Rashid. "Je ne savais pas que vous aviez survécus à la Guerre des Ombres."

"C’est exact, notre famille n’est plus ce qu’elle a été," dit Asahi.

"Mais nous survivons quand même," ajouta Shougo.

"Survivre est la voie des Hitomi," conclut Mayonaka. Les trois semblaient parler comme une seule et même personne, même leurs voix et leurs manières étaient étrangement similaires.

"Qu’est-il arrivé à cette cité ?" demanda Rashid. "Je me suis téléporté derrière les routes bloquées pour découvrir que tout était en ruines."

"Nous sommes nous aussi arrivés ici il y a peu de temps," dit Asahi. Il lança un regard à la lune qui se levait. "Nous avons été envoyés ici pour enquêter, après l’avalanche de la semaine dernière."

"Le village a été anéanti par un culte qui se fait appeler l’Ecole de l’Illumination," ajouta Shougo. Il louchait alors qu’il regardait la lune.

"Maintenant, seule la mort marche ici," conclut Mayonaka, tournant ses yeux vers la lune. "Nous avons découvert qu’il n’y a plus qu’un seul endroit de la cité qui est toujours vierge de la Souillure."

"Et quel est cet endroit ?" demanda Rashid.

Le trio se tourna comme un seul homme vers Rashid, le regard intense. "Pourquoi devrions-nous vous le dire ?" demanda Asahi. "Vous portez en vous plus de Souillure que tout être que nous ayons jamais vu."

"Et nous vous avons entendu plus tôt, lorsque vous avez offert une alliance aux Byoki," ajouta Shougo.

"Vous êtes un meurtrier," conclut Mayonaka. "Je le vois dans votre âme."

Rashid haussa les épaules. "Alors, pourquoi m’avez-vous aidé ?" demanda-t-il.

"Les esprits," répondit Asahi. Son regard devint distrait, inattentif. "Ils nous ont implorés de vous aider. Ils me parlent, parfois."

"Il leur semblait… injuste de vous laisser mourir," ajouta Shougo. "Il y a du bien en vous, en plus du mal."

"Bien que le fait qu’il y ait assez de bien en vous pour qu’on se soucie de vous sauver reste à voir," conclut Mayonaka, croisant les bras de façon impérieuse.

"Et bien, je vous dois la vie, Dragons," dit Rashid. "J’espère seulement être digne de votre confiance." Un autre rugissement se fit entendre au loin. Un Byoki avait senti la mort de ses congénères. "Nous ferions mieux de partir d’ici, et vite," Rashid jeta un coup d’œil dans la direction des hurlements. "Vous disiez que vous aviez trouvé un endroit sûr ?"

"Oui," dit Asahi. "L’Eglise du Samurai de l’Ombre est toujours sûre."

"Suivez-nous," dit Shougo d’un geste. "Nous allons vous emmener là-bas, Zul Rashid du Phénix."

"Mais faites attention, sorcier," conclut Mayonaka. "Nous avons les yeux sur vous."

Rashid acquiesça et suivit rapidement le trio d’Ise Zumi. Il se demandait vaguement s’il venait de se sauver, ou s’il venait de se mettre au-devant de nouveaux ennuis.


Le docteur referma la porte et sortit un paquet de cigarettes de sa poche. Il essaya la sueur sur son front et en sortit une du paquet avec sa bouche, puis fouilla pour trouver son briquet. Il faillit le laisser tomber de surprise lorsqu’il remarqua le grand samurai qui se tenait dans le couloir devant lui.

"Konichiwa," dit l’homme en le saluant rapidement. "J’ai failli ne pas vous voir, Daikua-sama." Il reconnut le mon familial sur l’armure du bushi, bien qu’il ne reconnut pas l’homme lui-même. Pas étonnant ; il y avait plus d’une centaine de Gardes de la Mante dans le Palais, après tout.

"Comment va Sa Majesté ?" demanda le bushi d’une voix sévère. "Je suis venu ici pour veiller sur lui."

"Il va bien, très bien," dit le docteur en hochant la tête. "Il a vraiment pris un bon coup, mais je pense qu’il s’en sortira. Même l’œil n’est pas si gravement touché que ça. Il a perdu beaucoup de sang, mais je pense qu’il sera sur pied dans la semaine."

"Puis-je le voir ?" demanda le bushi.

Le docteur hésita. Il remarqua l’insigne de rang sur l’armure du bushi ; l’homme était lieutenant dans la Garde Impériale. Il n’y aurait sûrement aucun mal à le laisser voir l’Empereur. En plus, si les gardes d’en bas l’avaient laissé passer, il devait être digne de confiance. "Bon, ok, mais juste une minute," dit le docteur. Il ouvrit la porte et précéda le bushi dans la pièce. Sur un grand lit blanc gisait la silhouette endormie de Yoritomo VI. Des bandages couvraient le côté gauche de son visage. Son armure pendait soigneusement sur un présentoir tout proche.

"Il a l’air en forme," dit le bushi, en fermant la porte. "Vous avez fait du bon travail."

"Merci," dit le docteur. "J’étais un peu nerveux, vous comprenez, c’était l’Empereur, mais j’ai fait de mon mieux. Je suppose que vous vous habituez à tout, après un moment, hein ?"

"Je suppose que oui," répondit le bushi. Sa voix s’éteint de manière étrange, déformée.

"Hein ?" dit le docteur. Il se tourna vers le bushi. Il n’eut même pas le temps de crier alors que le bushi devenait une masse de tentacules sombres et l’absorbait dans les ténèbres. La forme sombre palpita devant le miroir pendant un instant, puis fusionna finalement en la forme de Fatima. Son visage changea pendant un instant, ses traits devenant momentanément ceux d’une coquille d’œuf parfaitement lisse. L’assassin leva une main vers son visage, et il revint. Les pouvoirs des nouveaux alliés de la Guilde des Assassins ne venaient pas sans en payer le prix, semblait-il.

Fatima se retourna vers Yoritomo, le regardant dormir pendant quelques instants. Lorsqu’il dormait, il n’avait pas l’air d’un mauvais homme, mais c’était le cas de tout le monde. Lorsque vous dormez, vous êtes en paix. Vous êtes en équilibre. Vous êtes également vulnérable. Fatima sortit une seringue de sa robe et l’inséra dans le biceps gauche de l’Empereur, inoculant le poison dans son corps. Il n’en aurait plus pour très longtemps, maintenant. Fatima ne dit pas un mot, mais elle sortit l’aiguille et quitta la pièce. Lorsqu’elle se retrouva à nouveau dans le couloir, c’était sous la forme du docteur.

Elle sentit qu’une petite partie d’elle s’en était allée, perdue à jamais dans les ombres. Elle ne lui manquerait pas, cette fois. Vous vous habituez à tout, après un moment.

A suivre...



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