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Rokugan 2000

Episode XVI

Le Déclin

L’Empire de Diamant, par Rich Wulf - traduit par Daidoji Kyome

jeudi 26 novembre 2009, par Captain Bug, Daidoji Kyome, Rich Wulf

L’Empire de Diamant Episode XVI, par Rich Wulf - traduit par Daidoji Kyome

"Aihime ? Aihime, il commence à faire noir. Reviens à l’intérieur, maintenant !"

Aihime gloussa tandis que la voix de sa maman se répercutait dans la plaine. Elle ne voulait pas tracasser sa maman, mais c’était une magnifique nuit et elle ne voulait pas encore rentrer maintenant. Elle grimpa un peu plus dans l’arbre et s’assit sur une branche épaisse, observant les montagnes. D’aussi haut, elle pouvait voir la Montagne Togashi. Les lumières des monastères de Hoshi Jack et des stations de télévision scintillaient au loin.

Aihime se demanda comment était la vie dans la montagne. Etre aussi haut, c’est presque vivre au paradis. Il était peut-être possible d’atteindre et de toucher Amaterasu. Il était peut-être possible d’aller au ciel et de jouer une partie de cartes avec Onnotangu. Et d’aussi haut, on peut tout voir. Aihime pouvait facilement comprendre pourquoi Shinsei voulait vivre dans un endroit comme ça. Aihime aurait voulu pouvoir vivre là, au lieu de cette ennuyeuse petite ville de montagne où elle habitait. Il n’y a jamais rien que se passait, ici. Bien sûr, sa maman lui avait dit qu’elle était encore jeune et qu’elle avait la grande majorité de sa vie devant elle, mais ça faisait déjà huit ans et toujours rien. Bien sûr, c’est rigolo de jouer avec les animaux dans le bureau de sa maman, et elle rêvait d’être un jour vétérinaire elle aussi, mais c’était le seul plaisir qu’elle pouvait avoir là. Elle était condamnée à mourir d’ennui.

Le grondement du tonnerre vint des montagnes. Aihime put voir les premiers éclairs commencer à tomber au niveau du sommet de la Montagne Togashi. Elle fit une grimace tout en s’appuyant sur l’épais tronc d’arbre. Bientôt, une tempête allait commencer. Et elle serait vraiment obligée de rentrer à la maison. Elle ne s’amuserait plus, dans ce cas. Les premières gouttes de pluie commencèrent à tapoter doucement les feuilles autour d’elle. Soudain, une puissante explosion blanche engloutit la forêt, éclairant tout d’une lumière aussi vive que celle du jour. Pendant quelques instants, Aihime ne put ni parler ni bouger, elle ouvrait fixement les yeux. L’éclair venait de frapper à moins de vingt pas de là où elle se trouvait.

"Aihime ?" Appela à nouveau sa mère. "Aihime, réponds-moi. Ne joue pas à cache-cache avec moi, Aihime."

La petite fille ouvrit la bouche pour répondre, toujours stupéfaite par ce qu’elle avait vu. Juste à cet instant, un bruit surgit des buissons, comme un mélange de grognement et de piaillement. La bouche d’Aihime se referma et ses yeux bruns s’ouvrirent de peur. Elle n’avait entendu aucun animal s’approcher. Il a sûrement du être réveillé par l’éclair.

Le bruit recommença. Ce cri semblait à la fois irrité et douloureux. Aihime ne pouvait pas dire ce que c’était ; elle n’avait jamais entendu un cri pareil. Un autre son lui parvint d’en bas, un sifflement perçant. Aihime descendit dans l’arbre et fouilla dans sa poche pour trouver sa chaîne. La maman d’Aihime lui faisait porter une clé de la maison en cas d’urgence, et lui avait fait promettre de ne jamais la perdre. Aihime avait voulu s’en assurer en l’attachant au plus de chaînes et de bijoux qu’elle put trouver. Le résultat était un amalgame multicolore de jouets, de pompons, de chaînes et de bibelots, de la taille approximative d’un poing d’homme adulte. Dans tout ce désordre, Aihime s’empara d’une chaînette en particulier, celle d’une minuscule lampe de poche rose.

La petite fille alluma la minuscule lampe de poche, projetant sa faible lumière dans la forêt sombre, sous elle. Une paire d’yeux rouges en colère était visible sur le sol de la forêt.

"Une belette ?" dit Aihime, en poussant un soupir de soulagement.

La belette se voûta et siffla sur Aihime, montrant ses petits crocs en signe de défi. Ses yeux semblaient briller de colère, mais Aihime se dit que c’était juste le reflet de sa lampe. "Va-t-en !" cria-t-elle à la créature.

La belette lança un regard à un buisson proche, puis regarda à nouveau vers Aihime. Elle poussa un sifflement de colère.

"Je t’ai dit de partir !" dit-elle à nouveau.

La belette referma les yeux et se détourna d’elle, redirigeant son attention vers le buisson.

"J’ai dit !" Dit-elle. La petite fille se tortura les méninges pour trouver une façon de faire partir la belette. Elle ne voulait pas prendre le risque de quitter l’arbre au cas où la belette aurait la rage. Elle ne voulait pas être mordue. "Cette chaîne est magique !" Cria-t-elle, en pointant la lumière vers le visage de la belette. Le petit animal lui lança un regard ennuyé. "Si tu ne t’en vas pas, je vais… Je vais invoquer Amaterasu !"

La belette sembla la regarder pensivement. Elle semblait indécise.

"Tout à fait, je vais invoquer Amaterasu ! Et les Sept Tonnerres, aussi ! Shiba et Bayushi et Akodo et… euh… Shinjo ?" Zut. Elle oubliait toujours les noms des Tonnerres. Elle espéra que la belette ne l’avait pas remarqué.

La belette s’assit sur son postérieur, regardant la petite fille, maintenant. Ses yeux semblaient très intelligents. Sa fourrure sombre était sale et emmêlée. Aihime pensa que c’était l’animal le plus méchant qu’elle avait jamais vu. Il lui semblait qu’elle la défiait de descendre de l’arbre. La pluie se mit à tomber un peu plus, à cet instant, et les petites tresses d’Aihime commencèrent à se défaire. Elle entendit à nouveau le cri de douleur, venant des buissons derrière la belette.

"Aihime ?" Appela sa maman, plus proche. "Aihime, réponds-moi."

La belette lança un regard en direction de la voix, les muscles tendus.

"Je suis ici, maman !" Dit Aihime à voix haute, en regardant la belette.

"Oh, grâce aux Fortunes !" Dit-elle avec soulagement. Aihime put entendre sa maman s’approcher, traversant des broussailles et marchant sur des morceaux de branches.

"Tout à fait, belette," dit Aihime à l’animal. "Ma maman arrive, maintenant, et elle aura une batte de base-ball avec elle. Elle l’utilise pour tabasser les belettes et elle va vite s’occuper de toi."

La belette leva les yeux vers Aihime, puis s’élança dans les ombres. Aihime descendit de l’arbre juste au moment où sa maman arriva. C’était une jeune femme, elle avait eu Aihime très jeune. Son visage exprimait le soulagement. Elle portait un imperméable et elle tenait vraiment une batte de baseball en aluminium dans une main. "Aihime," dit-elle soulagée, en prenant sa fille dans ses bras.

"Maman," la petite fille sourit et embrassa sa maman. Sa maman portait toujours une batte de base-ball quand elle allait dans la forêt, bien que les belettes dont elle voulait se défendre soit plutôt du genre à marcher sur deux jambes. Sa maman était très prudente.

"Ne me refais plus jamais ça," dit sa maman, sa voix tremblante d’inquiétude. "Tu aurais pu être touchée par cet éclair."

"Je l’ai vu, maman !" Dit-elle avec un énorme sourire. "Il est tombé à moins de vingt pas ! C’était supeeeeer cool ! Et il y avait une belette aussi ! La belette la plus méchante que j’ai jamais vu !"

"Oui, et bien, c’est très excitant, mais on va rentrer à la maison avant que la pluie ne tombe plus fort," répondit sa maman, en tapotant sur l’épaule de sa fille. "Les éclairs ne sont pas sensés tomber deux fois au même endroit, mais je préfère ne pas être là pour le vérifier, d’accord ?"

"Ok, maman," rit Aihime. Elle prit la main de sa maman et se retournèrent en direction de leur maison.

Le bruit se fit entendre à nouveau, venant des buissons. Il était plus tendu, cette fois, presque désespéré. Aihime se retourna, inquiète. "Oublie ça, Aihime," dit sa mère. "C’est juste un animal."

Le petit visage d’Aihime était bouleversé par ses pensées. Il y avait quelque chose à propos de cette belette. Elle était méchante. Elle voulait blesser ce qui se cachait dans le buisson. "Non," dit-elle, en lâchant la main de sa maman et en courant vers le buisson. "Non, je dois voir."

"Aihime, non !" Cria sa maman, en courant derrière elle. "Ne touche pas ça."

Aihime tomba à genoux et regarda sous le buisson. Son visage brilla d’étonnement. "Oh," dit Aihime. "Regarde, maman !"

"Aihime, tu sais ce que j’ai dit sur les animaux sauvages," dit sa maman, en s’agenouillant nerveusement à côté de sa fille. Elle posa sa batte sur le sol et observa le buisson. "Il peut être blessé, ou enragé, ou-"

"Je sais, je sais," dit Aihime. "C’est pour ça que tu es là, maman. C’est toi qui va le soigner." Elle brandit sa lampe de poche pour que sa maman puisse voir, elle aussi.

"C’est vrai," dit sa maman, en souriant légèrement. "Montre-moi ça."

"C’est un p’tit oiseau," dit Aihime. Le petit animal cligna les paupières de ses yeux noirs, à cause de la lumière. Ses plumes étaient rugueuses et en désordre, lui donnant un aspect légèrement hirsute. Sa tête était un peu trop grosse pour son corps, et une aile était dépliée sur un flanc. "C’est juste un bébé," fit Aihime.

"C’est un jeune oiseau," répondit sa maman. "Il est presque prêt à voler. Mais on dirait que son aile est cassée."

"Oh," dit tristement Aihime. Elle regarda vers sa maman. "Il va mourir ?"

"Si on le laisse ici, oui," dit-elle.

"Alors on ne peut pas le laisser là !" Dit Aihime, soudain bouleversée. "On peut pas laisser mourir ce p’tit oiseau !"

"On ne va pas le laisser mourir," dit sa maman. Elle tendit la main prudemment, essayant de ne pas effrayer l’animal. Il sautilla un peu en arrière et regarda vers la femme d’un air suspicieux, mais il lui permit de le soulever. "Et bien, mon petit ami," dit-elle. "Toi, tu es docile." Il croassa bruyamment et secoua ses plumes pour faire tomber la pluie.

"Il doit savoir que nous allons l’aider," dit fièrement Aihime, en remettant sa lampe dans sa poche.

"Possible," dit sa maman, en posant une main sur la tête de l’oiseau pour ne pas qu’il soit mouillé. Elle se retourna et se remit à marcher vers la maison. "Les animaux sont plus intelligents que ce que les gens imaginent. Tout spécialement les corbeaux."

"Woah, c’est ça qu’il est ?" Demanda Aihime. Elle ramassa la batte et la suivit. "C’est un corbeau ? Je ne savais pas qu’il y avait des corbeaux par ici."

"Moi non plus," répondit sa maman. "Il a dû se perdre dans une de ces tempêtes que nous subissons pour l’instant. Je demanderai au Docteur Kuni ce qu’il en pense, demain. Il sait tout des oiseaux."

Les voix de la fille et de sa mère s’éteignirent dans la forêt, se dirigeant vers le village. Dans les ombres, elles étaient suivies par une paire d’yeux rouges.


Akodo était en excellent état, sa réparation était totalement achevée. Daniri leva les yeux vers le robot doré avec un soupir. L’entrepôt était plongé dans l’obscurité, une obscurité encore plus profonde que partout ailleurs dans la cité, mais la silhouette d’Akodo était toujours parfaitement visible. Le robot semblait toujours briller d’une lumière intérieure.

"Et qu’est-ce qu’on fait, maintenant ?" Demanda Jiro, en jetant un regard vers son frère. "Ce truc est probablement aussi mort que le reste du matériel de cette ville. Tu veux le ramasser et le ramener sur ton dos ?"

"Je ne sais pas," dit Daniri avec un haussement d’épaules. "Je devais le voir à nouveau. J’en avais besoin."

"T’es vraiment trop bizarre, Daniri," dit Jiro. Le jeune voleur retourna lentement vers les fenêtres de l’entrepôt, regardant prudemment à l’extérieur pour repérer tout signe d’activité des gardes de Matsu Gohei. Il sortit un court instant après, pour aller faire un tour d’inspection.

"Comment ça va, Akodo ?" dit Daniri, en tendant la main pour toucher la surface métallique de la Machine de Guerre. Le métal était chaud, comme une chose vivante.

"Je savais que tu viendrais ici, tôt ou tard."

Daniri se retourna d’un bond, se mettant instinctivement en position de défense. Une lumière apparut soudain devant lui, c’était un feu spectral entourant la main d’une femme. La lumière vacillante illumina ses traits. Elle fit un sourire triste à Daniri.

"Ayano," dit Daniri, se redressant en la regardant, embarrassé.

"Je pensais t’avoir dit de rester discret pendant un certain temps," dit-elle.

"C’est… c’est ce que je faisais," dit-il. "Mais…"

"Mais tu ne peux pas t’empêcher de jouer au héros, n’est-ce pas ?" Demanda Ayano. Elle sourit, hochant la tête avec un petit sourire. "Daniri, est-ce que tu veux savoir comment j’ai su que tu allais venir ici, cette nuit ?"

"Cela m’a traversé l’esprit," dit Daniri.

"Akodo me l’a dit," dit-elle.

Daniri reposa les yeux sur l’énorme robot, puis sur Ayano, et à nouveau sur Akodo. Le visage félin et impassible de la Machine de Guerre ne témoignait d’aucune émotion. "Vous plaisantez, n’est-ce pas ?"

"Daniri, je suis une shugenja, tu te rappelles ?" Dit-elle. "Je peux parler aux esprits. Akodo est un tetsukami géant, et son esprit est beaucoup plus bavard que la plupart." Elle s’assit sur une chaise de metteur en scène de couleur brun-dorée, juste au pied de la Machine de Guerre.

"Comment ça ?" Demanda Daniri, en avançant et en s’accroupissant juste à côté d’elle.

"Junsui, ou ’Pureté’, l’Armure Ancestrale du Lion," dit-elle. "C’est le nemuranai que nous avons utilisé pour la construire. Elle était assez puissante pour les besoins d’Ikimura, et personne chez le Lion ne s’en est vraiment soucié lorsque nous l’avons prise. Après tout, elle était maudite."

"Maudite ?" Demanda Daniri, surpris. "De quoi parlez-vous ? Akodo n’est pas maudit."

"La légende dit que l’armure fut maudite lorsqu’un daimyo Akodo jura fidélité à l’Outremonde, trahissant ses alliés du Crabe et manquant de causer la destruction des deux clans," dit Ayano, tout en regardant vers l’armure. "Depuis lors, on dit que personne ne peut revêtir l’armure très longtemps sans être détruit par son désir de rédemption."

"Euh… personne ne m’avait jamais raconté ça," dit Daniri.

"Bien sûr que non," dit-elle en riant. "Tu étais un bon acteur, mais tu n’étais pas si bon que ça. Ça me fait du mal de te le dire, Daniri, mais nous t’avions choisi pour porter l’armure parce que tu étais sacrifiable. Tu n’étais qu’un animal d’expérience. Si tu étais devenu fou en portant Junsui, alors nous n’aurions rien perdu. Tu n’étais pas un vrai Lion, et tout le monde s’attend à ce que les acteurs deviennent cinglés, de toute façon."

"Alors vous vous êtes servis de moi," dit Daniri.

"C’est ça, le monde du spectacle ; ne me dis pas que tu es surpris," dit Ayano d’un ton sec. "Quoi qu’il en soit, les choses ne se sont pas déroulées de la manière que nous attendions. Akodo t’apprécie, Daniri. Tu sais comment est l’armure. Personne d’autre ne peut porter l’armure assez longtemps sans qu’il lui arrive quelque chose. Tu es le seul pilote qu’elle accepte."

"Ouais," dit Daniri avec un rire amer. "Comme un petit chat, hein ? Un énorme petit minou de métal et maudit." Il se leva et s’écarta un peu, passant une main dans ses longs cheveux blonds.

"Daniri," dit Ayano, son ton tranchant attira à nouveau l’attention de Daniri. Elle se leva et s’avança vers lui, ses yeux sombres cherchaient quelque chose. Elle hocha la tête un instant plus tard, indécise.

"Quoi ?" Demanda Daniri. "Qu’est-ce qu’il y a ?"

"La malédiction," dit-elle. "Le kami qui vit dans Akodo, celui qui vit dans Junsui, il a toujours prétendu que la malédiction peut être brisée. Depuis plus de mille ans, il attend un Lion qui pourra briser la malédiction. Daniri, je pense qu’Akodo croit que tu es ce Lion."

"Mais je ne suis pas un Lion," répondit Daniri.

Ayano reposa les yeux sur la Machine de Guerre. "Akodo n’a pas l’air d’être du même avis," dit Ayano. "Elle croit en toi. Je ne comprends pas pourquoi."

Daniri détourna les yeux d’Ayano pour observer la silhouette d’Akodo. Pendant un moment, il eut l’impression que la Machine de Guerre le regardait d’un air suppliant.

"Daniri," dit Ayano. Il la regarda de nouveau. Elle marqua une courte pause et détourna les yeux avant de reprendre la parole, rongée par l’indécision. "Daniri, Akodo n’est pas affectée par la panne d’électricité. Je ne sais pas pourquoi, mais elle ne l’est pas. Prends-là, et sors d’ici. Emmène-là et découvrez votre destin ensemble."

"Découvrir mon destin ?" dit Daniri avec un petit sourire. "Ayano, vous ne parlez pas comme d’habitude."

Le visage d’Ayano se durcit alors qu’elle posait à nouveau ses yeux sur lui. "Daniri, je suis peut-être metteur en scène aux studios du Soleil d’Or, mais je suis également une shugenja qui descend d’une longue lignée de sodan-senzo, les protecteurs ancestraux du Temple des Ancêtres. J’ai le droit d’être cryptique de temps en temps."

"Je reste dans l’ignorance quand même," dit Daniri avec une petite grimace.

Ayano soupira. "Ferme-là et sors d’ici avant que je change d’avis," dit-elle. Elle fit un pas en arrière, dans les ombres, et les flammes qui l’illuminaient disparurent. Daniri était de nouveau seul avec Akodo.

"Daniri," dit Jiro, en entrant à toute vitesse dans l’entrepôt. "Daniri, nous devons nous tirer de là, et tout de suite ! Une patrouille Matsu vient de ce côté, alors j’espère que tu as fini de jouer avec ton p’tit robot !"

"Je n’ai pas encore tout à fait terminé," dit une voix métallique. Deux traits de lumières prirent vie sur les épaules de la Machine de Guerre, illuminant l’entrepôt d’une lumière intense. Le robot doré se retourna brusquement, croisant les bras et observant Jiro de haut, avec une certaine fierté.

Jiro leva les yeux, intimidé. Il avait vu Akodo à la télévision, mais le voir en vrai, le voir bouger, c’était autre chose. Il sortit de sa contemplation un instant plus tard, lorsqu’il entendit les cris d’alarme des gardes. "Bien joué, Daniri," dit-il, en jetant un regard aux faisceaux de lumière provenant d’Akodo. "Maintenant, chaque Matsu dans Otosan Uchi sait que nous sommes là."

"Alors, nous ferions mieux de partir," répondit Daniri. Il s’avança et l’armure sur son dos bougea, révélant toute une série de réacteurs et une petite paire d’ailes. Il tendit la main vers Jiro.

"Ouah," dit Jiro. "Je ne savais pas qu’Akodo pouvait voler."

"Moi non plus," dit Daniri. "Ce doit être une nouvelle fonction. Tu veux essayer ?"

Jiro fit la grimace. "Peut-être que je préfère encore tenter ma chance avec les Matsu," dit-il.

"Ne sois pas stupide," dit Daniri, "Je sais ce que je fais."

La Machine de quatre mètres de haut bondit soudain en avant, attrapant Jiro des deux mains, avec un jappement étranglé. Elle se mit à courir, ses jambes de métal cliquetaient comme des pistons, fonçant droit vers le mur de l’entrepôt, déchirant le bois épais comme du papier. Les gardes Matsu crièrent de confusion alors qu’Akodo chargeait à travers eux vers la rue, son armure dorée, brillant d’une légère lumière. Le robot sauta dans les airs, et atterrit avec un bruit sourd, écrasant le sol à quelques mètres devant eux. Les moteurs dans son dos s’allumèrent avec un rugissement aigu et Akodo bondit vers le ciel, laissant deux traînées de fumée blanche dans son sillage. Lorsque les Matsu réunirent suffisamment leurs esprits pour préparer leurs armes, la Machine de Guerre avait déjà disparu.


"Très bien," dit Sumi. "Vous nous avez sauvé la vie, là-bas, et pour ça, vous avez toute ma reconnaissance, mais qui êtes-vous exactement et que faites-vous ici ?" Elle se tourna vers l’énorme Constricteur. "Est-ce que les naga se sont déjà éveillés ?"

"Je ne me suis jamais endormi," répondit la créature. Le katana était toujours fermement agrippé dans les poings de la créature. Ses yeux pourpres observaient prudemment la Phénix.

"Je suis Iuchi Kenyu, le Gardien des Terres," dit le Licorne avec un salut et un grand sourire. "Je suis honoré de finalement vous rencontrer, Sumi."

"Vous me connaissez ?" Répondit Sumi d’un ton curieux en lui rendant son salut.

"Et bien, vos amis vous appellent Sumi," répondit Kenyu. "Zin m’a raconté qu’elle avait une amie Phénix appelée Sumi. Vu que je n’ai pas l’habitude de voir des Phénix se promener dans la forêt de Shinomen, je suppose que vous êtes la même personne."

"Nous promener ?" Souffla Shiba Naora. "Nous n’étions pas en train de nous promener."

"Vous étiez tout de même en train d’errer un peu," répondit Kenyu.

"Où est Zin ?" Demanda rapidement Sumi, ignorant la réponse. "Vous l’avez vue ? Est-ce que vous savez où elle est ?"

"Elle cherche le Cœur de Shinomen," répondit Szash. "Je cherche celui qui la traque. Avez-vous vu quelqu’un dans cette forêt ?"

Sumi lança un regard à sa yojimbo, puis reposa les yeux sur le naga. "Non," dit-elle. "Nous n’avons vu personne. Avant de tomber sur ces créatures, nous n’avions vu aucune créature vivante dans cette forêt."

Les yeux de Szash s’amincirent alors qu’il réfléchissait à la réponse de Sumi.

"Je sais que vous pensez, Szash," dit le grand homme avec un manteau à capuchon. "Elle n’est pas celle qui a invoqué les créatures. Sumi est vraiment ce qu’elle semble être, une amie qui est venue pour aider une amie."

Les yeux de Szash se posèrent sur l’homme et s’écarquillèrent soudain de surprise. "Un Oracle !" Dit-il. Le naga inclina la tête. "Je vous présente mes excuses pour ne pas avoir remarqué plus tôt votre présence. Je suis honoré de faire votre connaissance."

"Tout comme je suis honoré de rencontrer le gardien éternel de Shinomen," répondit l’Oracle de sa voix à l’étrange accent.

Kenyu regarda vers l’homme, puis vers Szash. "C’est un Oracle ?" dit-il, surpris. "Comment le savez-vous ? Comment pouvez-vous le dire ?"

Szash regarda Kenyu avec une petite dose de pitié dans ses yeux rouges. "Comment n’en êtes-vous pas capable ?" Répondit-il.

Sumi se tourna vers le bushi qui la suivait. "Jo, comment va Ikuyo ?"

"Elle va survivre," répondit Jo, en s’agenouillant à côté de la femme inconsciente. "Mais elle ne pourra pas continuer."

"Reste avec elle," dit Sumi. "Hogai ?"

Hogai fit un signe de tête. "Il n’a qu’endommagé mon armure," grogna-t-il. "Je vais bien."

Sumi lui lança un regard incertain, mais elle savait qu’il ne valait mieux pas contredire le sens de la loyauté d’un yojimbo Shiba. "Hogai, Naora, Teika," dit-elle, "vous venez avec moi."

Szash se mit en travers du chemin de Sumi, hochant légèrement la tête. "Non," dit-il.

"Je vous demande pardon ?" Répondit Sumi.

"Aller plus loin, c’est rentrer dans le Cœur de Shinomen," dit Szash. "Votre espèce n’a pas le droit de le faire."

"Il m’a dit la même chose," soupira Kenyu.

"Szash," dit Sumi. "Ou quel que soit votre nom. Ecoutez-moi. J’ai traversé l’Empire entier pour aider Zin. J’ai perdu un bon ami en combattant ces créatures. Je ne pense pas que les tabous nagas vont arrêter le Kashrak, et je ne permettrai pas qu’ils m’arrêtent. Otez-vous de mon chemin." Elle fit un pas vers le Szash. Bien que Sumi ne mesure qu’un mètre soixante-cinq, sa manière de parler et son regard intense plongea le naga géant dans le silence pendant un bref instant.

"Le Cœur est interdit à toute personne extérieure à l’Akasha," siffla Szash. "Même Kashrak n’oserait pas—"

"Kashrak n’est pas extérieur à l’Akasha !" Cria Sumi, en colère à présent. "Vous ne vous en êtes toujours pas rendu compte ? C’est pour ça que les naga sont en train de muter. C’est pour ça que votre peuple meurt. C’est lui qui répand la souillure de Jigoku à travers l’Akasha depuis un siècle. C’est pour ça que vous êtes en train de mourir ! Après cent ans, vous ne l’avez toujours pas réalisé ?"

"Ce n’est pas aussi simple, humaine," dit Szash, en hochant légèrement la tête. "Il est déchu, mais il est toujours notre frère. Un naga ne peut pas lever la main contre son frère. Nous devons trouver un autre moyen."

"Très bien, si vous ne le tuez pas, je le ferai," dit Sumi. "C’est la dernière fois que je vous le demande, Szash. Otez-vous de mon chemin." Elle fit un autre pas vers le naga, les lèvres serrées en une fine ligne.

"Sumi, Szash, s’il vous plaît," dit Kenyu, en regardant les deux. "Calmez-vous. Il y a sûrement un autre moyen d’arranger ça."

"Szash, et si elle avait raison ?" Demanda calmement Moto Teika. "Vos tabous ne sont que de simples règles, après tout. Que se passerait-il si quelqu’un pénétrait dans le Cœur de la forêt de Shinomen ? Peut-être que la vie de Zin est en danger, à cet instant précis."

"Mes yeux sont partout, Oracle," dit le naga en sifflant. "Qui aurait pu pénétrer dans le cœur sans que je le sache ?"

L’Oracle ferma les yeux alors que la réponse à cette question apparaissait dans son esprit. Lorsqu’il les ouvrit à nouveau, ils étaient envahis par le doute et la peur. "L’Oracle Noir de l’Eau," répondit-il. "Il est peut-être déjà trop tard pour elle." Szash découvrit les dents avec une grimace furieuse, en regardant rapidement par-dessus son épaule.

"Là, est-ce que c’est assez pour vous, Szash ?" Demanda Sumi d’un ton sec. "Est-ce que vous allez nous laisser passer, maintenant ?"

Et lorsque Sumi se tourna pour regarder Szash, il avait déjà disparu dans la forêt.


Shinjo Katsunan n’hésitait pas. Le daimyo de la Licorne était un homme très efficace et pratique. Sa philosophie personnelle était qu’une bataille n’était jamais gagnée par un plan, mais par les contingences. Depuis des mois, il connaissait la menace potentielle des rayonnements électromagnétiques des Sauterelles. Il savait que la Tour Shinjo n’avait pas la technologie ou les ressources pour s’équiper de manière à protéger ses appareillages, dans l’éventualité où les rayons Sauterelles deviendraient une menace. Il avait réalisé le chaos qui s’ensuivrait lorsqu’ils mettraient finalement leur plan à exécution, et qu’il serait du devoir de la Licorne de restaurer l’ordre dans la cité.

Ainsi, lorsque la cité plongea dans les ténèbres, Shinjo Katsunan savait exactement ce qu’il devait faire.

Il bondit hors de son bureau, son armure sombre était luisante. Ce n’était pas l’armure traditionnelle des policiers Shinjo, mais une ancienne armure violette et laquée, avec une longue crinière blanche qui pendait du casque. Un katana à lame courte avec une poignée en ivoire pendait à son obi, un holster avec un grand pistolet des Royaumes d’Ivoire se trouvait à l’autre flanc. Une double rangée de soldats Shinjo attendaient dans le couloir, équipés d’une armure lourde anti-émeute. L’un d’eux se tenait à l’écart des autres, un homme mince portant des lunettes noires et un grand manteau gris, ses cheveux étaient noués sous un bandana violet. Une cigarette était suspendue aux lèvres de l’homme et une boule de feu flottait au niveau de ses épaules, projetant une brillante lumière dans les couloirs de la Tour. Il s’inclina profondément devant Katsunan.

"Hayai et Yuki ?" demanda Iuchi Razul, en remarquant avec une certaine surprise l’épée et l’armure que son daimyo portait. "Je suppose que vous avez décidé qu’il était temps de sortir la grosse artillerie, alors ?"

"Ces Sauterelles ont besoin d’une bonne leçon en matière de justice," répondit Katsunan. "Toute pitié est terminée à présent. Quand est-ce que les Vierges de Bataille arriveront ?"

Razul ouvrit la bouche pour répondre, mais il fut immédiatement coupé. "Nous sommes là," répondit une voix cinglante. Une porte au bout du couloir s’ouvrait et Otaku Shoda rentrait dans le couloir. Deux rangées de Vierges de Bataille en armure pourpre marchaient derrière elle, les vingt Vierges en poste à la Tour Shinjo plus dix autres que Shoda avait emmené avec elle. Toutes portaient les naginata tetsukami que les Vierges affectionnaient. Leurs visages étaient des masques vides de toute émotion, tout à fait prêtes à la bataille qui les attendait.

"Otaku-san," dit Katsunan, en s’inclinant devant le daimyo Otaku. La robuste Vierge de Bataille rendit son salut à son Champion, le salut d’un égal. "Je ne m’attendais pas à ce que vous arriviez des Faubourgs aussi rapidement."

Ses yeux rusés scintillèrent pendant un instant. "Bien sûr que non, Shinjo," dit-elle. "Pour vous dire la vérité, au début, je pensais que vous m’aviez ordonné de préparer ces écuries par simple jeu politique."

"Je ne suis pas joueur, Otaku," répondit Katsunan. "Je suppose que vous les avez pris avec vous ?"

Shoda acquiesça, un féroce sourire s’afficha sur ses traits vieillissants. "Oui," dit-elle. "Des montures de guerre Otaku pour moi et mes Vierges, et six dizaines de leurs cousins moins fougueux pour vous et vos hommes. Ce sont des chevaux bien entraînés. Même vous autres Shinjo n’aurez aucun mal à les monter. Ils nous attendent en bas, dans le garage."

"Excellent," dit Katsunan. Il se tourna vers les Soldats Shinjo et les Vierges de Batailles. Tous leurs yeux étaient tournés vers lui, attendant les mots qu’il allait prononcer. "Mesdemoiselles. Messieurs. Les Sauterelles nous croient faibles, impuissants et dépendants de nos machines. Ce soir, nous allons leur apprendre que c’est une folie de sous-estimer la Licorne."

"Ce soir, nous chevauchons."


La Machine de Guerre Crabe se tenait sur un toit, près de l’immeuble Dojicorp, probablement le même que Yasu et Hatsu avaient utilisé pour entrer dans le gratte-ciel, il y a presque une semaine de cela. Quelques dizaines de samurai Grue étaient visibles près des grands feux de camp qu’ils avaient faits pour avoir de la lumière. Ils patrouillaient avec attention les rues autour de Dojicorp, cherchant tout signe d’attaque. "Y’a beaucoup de tapettes bleues en bas, Yasu," dit Hayato, en s’asseyant dans le fauteuil de pilotage de Ketsuen.

"J’espère que cette fois, la visite va mieux se passer," répondit Yasu. "La dernière fois, j’me suis fait taper dessus par des arbres, des zombies et des nains."

"Des nains ?" Demanda Hayato, en regardant Yasu d’un air perplexe.

"Longue histoire," répondit-il. Yasu se rapprocha des écrans de contrôle de Ketsuen, observant la rue en bas. "Je préfère pas trop en parler."

"Hé, je sais de quoi tu devrais parler, plutôt," dit l’éclaireur. "Pourquoi est-ce que tu ne me parlerais pas de ton plan. Depuis que je pilote la Machine de Guerre, j’dois t’avouer que je suis plutôt curieux de savoir comment tu crois qu’on va emmener un robot de six mètres au soixantième étage d’un immeuble pour récupérer un vieil homme ?"

"On ne va pas le faire," répondit Yasu. "Nous, on va juste servir de distraction. Regarde si Kamiko et ses Grues sont en position."

Hayato lança un regard incertain à Yasu, mais il acquiesça et prit les commandes de la Machine de Guerre. L’énorme robot se déplaça à l’autre extrémité du toit et tendit la main. Une pâle lumière verte émana du laser posé sur son avant-bras gauche. Un instant plus tard, un éclair de lumière s’éleva d’une rue en réponse. "Ça aurait été plus facile si on avait encore des radios," remarqua Hayato.

"Sois content qu’on ait encore Ketsuen," répondit Yasu.

"Bon, qu’est-ce qu’on fait maintenant ?" Demanda Hayato.

"On saute dans la rue et on commence à tirer," dit Yasu. "On va faire un maximum de bruit et de tapage pour que Kamiko et ses Daidoji puissent entrer à l’intérieur par les sous-sols. Avec le rayonnement Sauterelle, ils n’auront plus d’arme assez puissante pour endommager Ketsuen et leurs systèmes de sécurité ne verront pas venir Kamiko. On a juste besoin de faire assez de dégâts pour faire croire aux Grues que nous venons pour les tuer, afin qu’ils ne surveillent plus leur porte de derrière."

"Et on va le faire ?" Demanda Hayato. "Tu sais, la plupart d’entre eux ne savent même pas ce que prépare Munashi. Ils font juste leur boulot, là en bas."

"Je le sais," dit Yasu, ennuyé. "Ne t’inquiète pas. Je vais essayer de ne pas trop amocher ces pauvres petites Grues, Hayato. Et si tu es gentil, peut-être qu’on en ramènera un à la maison."

"Yasu, c’est le plan le plus stupide que j’ai jamais entendu," dit Hayato. "Si on n’a aucune réserve, c’est vraiment tenter un coup désespéré que de vouloir provoquer des dégâts chez un ennemi contre lequel nous ne pouvons rien, d’ordinaire. Tu le sais, n’est-ce pas ?"

"Et tu veux que nous laissions Munashi partir ?" Répondit Yasu. "C’est ça que tu veux dire ?"

"Bien sûr que non," Hayato. "Je voulais juste que tu saches que c’est une idée stupide."

"Tu as un meilleur plan ? Je t’écoute."

Hayato se renfrogna, ses mains se resserrant sur les commandes de Ketsuen. Il hocha légèrement la tête. "Ce n’est pas de cette façon que j’aime faire les choses, Yasu. Je suis plutôt un planificateur. Je n’aime pas agir à moitié armé comme ça. Je sais que tu le fais tout le temps, mais même toi tu devras admettre que ce n’est pas toujours le meilleur moyen d’agir."

"Ouais, c’est vrai, parfois tu te fais éclater par des nains," admit Yasu. "Mais parfois, ça marche. Et j’espère que cette fois, ça marchera."

"Que les Fortunes t’entendent," marmonna Hayato.

"Donne un autre signal à Kamiko," dit Yasu. "Qu’elle sache que nous sommes prêts à agir."

"Si je meurs, Yasu, je te préviens que je vais revenir et te hanter," fit Hayato, en projetant un autre rayon de lumière verte aux Daidoji en bas.

"C’est d’accord," répondit Yasu. Il s’assit dans son propre siège, prêt à prendre le contrôle du système d’armement de la Machine de Guerre.

Le groupe de Kamiko dans l’allée répondit avec un éclair de lumière, et les moteurs de Ketsuen rugirent alors que la Machine de Guerre reprenait totalement vie. Le robot massif marcha d’un pas lourd jusqu’au bord de l’immeuble, prenant de la vitesse.

"Euh, Hayato ?" Dit Yasu. "Est-ce qu’on ne devrait pas redescendre par la façade qu’on a prise tout à l’heure ?"

L’éclaireur hocha la tête. "Si on va par-là, Yasu, on va perdre du temps. Et le temps, c’est l’élément de surprise." La Machine de Guerre accéléra, courant vers le bord de l’immeuble, juste face à l’immeuble Dojicorp.

"Oh, merde," grogna Yasu, en s’emparant rapidement de son harnais de sécurité.

Le robot s’arrêta pendant une fraction de seconde au bord du toit, le son de sa marche s’interrompit. Quelques gardes Grue dans la rue en bas levèrent les yeux, par curiosité, se demandant d’où venait tout ce tapage. Les jambes de la grande Machine de Guerre se replièrent à cause de la vitesse de sa course, puis s’étendirent soudain, projetant le monstre métallique dans les airs. Les Grues en bas fixèrent d’un air stupéfait l’énorme masse noire dans les airs qui éclipsait soudain la lumière des étoiles, volant au-dessus d’eux. Ketsuen replia ses jambes autour de son corps, pour former une boule, puis s’écrasa contre la façade de l’Immeuble Daidoji, au niveau du dixième étage, explosant dans une gerbe de cristal blanc et bleu. Le sol sous la Machine de Guerre s’effondra, pas du tout capable de soutenir un tel poids et un tel impact. L’étage suivant s’effondra lui aussi, laissant à nouveau tomber la bête métallique. Chaque étage l’un après l’autre se brisa alors que Ketsuen tombait, brisant les fenêtres et répandant des débris dans son sillage. Les Grues dans la rue s’enfuirent alors que les débris pleuvaient sur eux.

Après une minute, la rue était un chaos de verre brisé, de roche détruite, et de hurlements. Finalement, la cacophonie s’arrêta. Un cratère massif se trouvait maintenant à la place où se trouvait jadis la majestueuse entrée de Dojicorp. Une balafre énorme était tracée au centre de l’immeuble, de la largeur d’un petit bus, du sol jusqu’au dixième étage. De la fumée et de la poussière s’élevait des débris. Les gardes Grues encerclèrent rapidement le cratère, pointant leurs armes vers la masse de métal noir devant eux.

"Feu !" Cria le commandant sans hésitation.

Le silence de la rue s’emplit des sons des rafales et des ricochets. Pendant une minute entière, les soldats Grues tirèrent. Deux ou peut-être trois grenades explosèrent dans le cratère, projetant des panaches de feu et de fumée. Finalement, le commandant demanda le cessez-le-feu. Il s’approcha du bord du cratère, espérant avoir une meilleure vue sur ce que ses hommes venaient de détruire.

Et Ketsuen se redressa dans le cratère avec un sifflement métallique. Le commandant leva les yeux, la bouche grande ouverte. La Machine Guerre le toisa d’un air impassible, avec la fente qui lui servait d’œil. Le robot avait deux petites bosses et était couvert de poussière, mais il n’avait pas été le moins du monde endommagé par la chute et l’assaut Grue.

"Salut," la voix de Yasu venait des haut-parleurs. "Désolé pour tout ce désordre. C’est bien ici la maison de Munashi ?"

Le commandant Grue fit demi-tour, hurlant à ses hommes d’ouvrir à nouveau le feu. Ketsuen leva le bras droit, la grande pince à son extrémité protégeant son visage de la grêle de balles qui s’ensuivit. Il leva le bras gauche et tira le tetsubo dans son dos, abattant l’arme sur la rue avec une force incroyable. Les Grues furent projetés sur le sol, à cause de l’onde de choc. Puis un grand nombre d’entre eux se retournèrent et commencèrent à courir.

"Tu vois ?" Dit Yasu, en se tournant vers Hayato avec un grand sourire. "Je t’avais dit que ça allait marcher."

"Ne dis pas ça, Yasu," dit Hayato d’un ton nerveux. "Ca dégénère toujours quand tu dis ça."

"Oh, dis pas de connerie," dit Yasu. "Qu’est-ce qu’ils peuvent nous faire ?"

Un éclair de lumière bleue et argentée partit soudain de la façade en ruine de l’immeuble Dojicorp, frappant l’arrière de Ketsuen avec un gros claquement métallique. Le tetsubo de la Machine de Guerre fut éjecté de sa main, et il atterrit en tournant sur lui-même à trente mètres de là.

"Mais, qu’est-ce que c’est ?" Dit Yasu.

"Je te l’avais dit," dit Hayato, en retournant rapidement la Machine de Guerre pour voir leur nouvel ennemi. "Tu ne m’écoutes jamais, espèce de porte-malheur."

Les écrans de Ketsuen affichèrent soudain une silhouette se tenant au milieu de la rue. Elle était grande et svelte, mesurant presque trois mètres et demi. Sa peau était blanche et métallique, et recouverte d’une armure de samurai blanche et or. Il ne portait pas de heaume, mais son visage était incurvé vers le bas, comme le bec d’un oiseau. Des plumes blanches, métalliques, décoraient son dos et le dessous de ses bras. Ses mains tenaient la garde d’un long katana d’argent, rengainé dans son fourreau. Ses yeux brillaient d’un éclat bleu et froid.

"Par Jigoku, c’est quoi ça ?" Demanda Yasu.

"Par les Fortunes," jura Hayato. "On dirait une Machine de Guerre Grue."


"Reculez !" Dit le petit moine, en brandissant furieusement son bo. "J’ai été entraîné à m’en servir !"

"Je vois," répondit l’homme sur les marches. "Loin de moi l’idée de douter des prouesses martiales de mes frères Karasu. Je suis à votre merci, jeune ami."

Le moine sursauta, incrédule. "Vous n’êtes pas—" dit-il. "Vous ne— Ce n’est pas possible—"

"Vous semblez plutôt confus," dit l’homme avec un sourire. "Dois-je revenir une autre fois ?"

La femme sur les marches derrière lui tourna les yeux vers le ciel. Elle portait une brillante armure verte, une paire de pistolet était rengainée à sa ceinture. Elle avança d’un pas rapide. "Ecoutez," dit-elle. "Nous n’avons pas beaucoup de temps à perdre ici. Allez-vous nous laisser rentrer ou pas ?"

Le petit moine l’ignorait totalement. "Hoshi Jack-sama ! Le descendant de Shinsei ! Ici !"

"C’est ainsi qu’on m’appelle," répondit Jack. "Veuillez informer Maître Jotaro que je suis là. J’aimerais trouver refuge dans votre temple pour cette nuit, et certains amis importants aimeraient eux aussi bénéficier de cette faveur. Pourrez-vous vous rappeler de tout, mon ami ?"

"Oui, monsieur !" Répondit le garçon. "Oui, monsieur, Hoshi Jack-sama !" Il s’élança dans le couloir, puis il manqua de trébucher en faisant demi-tour, un sourire timide sur le visage. "Je suis désolé, j’ai failli oublier. Vous pouvez entrer librement dans le temple. Vous êtes les bienvenus, ici."

"Merci," Jack fit un signe de tête alors que le garçon se remit à courir. Il se tourna vers Daikua Kita. Ses yeux amicaux se chargèrent d’un air inquiet. "Allez-y," dit-il. "Retournez au Palais et trouvez Kameru. Je serai en sécurité, ici, jusqu’à votre retour, et vous irez plus vite sans moi."

Kita acquiesça et se retourna.

"Kita," dit Jack alors qu’elle descendait les escaliers. La soldat se retourna vers lui. "S’il vous plait, souvenez-vous de ce que je vous ai raconté."

Elle fit un signe de tête, et disparut dans les rues.

Jack se tenait en haut des marches, regardant autour de lui avec un soupir. Il se souvenait d’une nuit comme celle-ci. C’était une nuit vraiment semblable, lors de laquelle tout avait commencé. Une nuit obscure. Une nuit épouvantable. Le genre de nuit que l’on essaie toujours d’oublier. Mais bien sûr, c’est impossible. Il se retourna et entra dans le temple, traversant les couloirs plongés dans les ténèbres. Le vieux moine ignorait l’obscurité, il retrouva son chemin sans bougie ni lampe de poche. Il était déjà venu à Gekkoshinden de nombreuses fois, et même sans lumière, il pouvait trouver son chemin.

Dans les ténèbres derrière Jack, un autre moine était tapi dans l’ombre. Il remarqua le passage du descendant de Shinsei, et attendit que l’homme soit hors de portée d’ouïe. Il se leva rapidement et s’élança dans une volée de marches dissimulées, jusqu’au deuxième étage, où se trouvait l’autre visiteur qui était venu chercher refuge dans le temple, cet après-midi. Normalement, le temple aurait été hésitant quant à laisser un étranger rester dans ses murs lors d’une nuit aussi dangereuse, mais cet étranger était un homme sacré très important, et le temple mit à sa disposition tout ce dont il pouvait avoir besoin ou envie.

Il devait également être prévenu si quelqu’un d’autre arrivait, immédiatement et discrètement.

"Sama," dit le moine, en ouvrant la porte et en s’inclinant prestement. "Un autre visiteur est arrivé à Gekkoshinden."

L’homme releva les yeux de son journal, un petit sourire sur les lèvres. Près de lui, un petit enfant avec un visage pâle et des joues roses babillait gaiement. "Vraiment," dit l’homme. "Dites m’en plus, Koan…"


"Je suis Kin’Iro, la Machine de Guerre Grue," annonça l’adversaire de Ketsuen d’une voix métallique. "Vous avez endommagé la propriété de Dojicorp. Au nom d’Asahina Munashi, je vous demande de vous rendre."

"Une Machine de Guerre Grue ?" dit Yasu, surpris. "Comment ont-ils pu en construire une aussi vite ? Ketsuen est toujours un prototype !"

"On s’en occupera plus tard, Yasu," cria Hayato. "Elle arrive !"

La silhouette bleue et platine se remit en mouvement, fonçant vers Ketsuen à une vitesse foudroyante. Ketsuen vacilla sur le côté, essayant de se protéger avec sa griffe énorme. Kin’Iro fut plus rapide, sa lame quitta son saya avec un claquement sourd. Ketsuen tournoya et fit un geste large du revers de sa main gauche, mais la Grue était déjà partie, s’écartant de Ketsuen, son katana déjà retourné à son fourreau. Ketsuen se retourna pour l’observer à nouveau, trébuchant légèrement alors qu’un gémissement métallique et de la fumée émergeait de sa poitrine.

"Rapport des dégâts," dit Yasu.

Hayato se releva alors qu’une multitude d’étincelles était projetée par les commandes de la Machine de Guerre. Il attrapa un petit extincteur à côté de lui et aspergea le panneau de contrôle aussi vite que possible. "Rien de grave," dit Hayato, en lisant les chiffres sur un moniteur. "Cette épée est chargée d’une sorte d’énergie. Lorsqu’il nous a frappé, ça a surchargé un des générateurs situé au niveau du torse."

"On a des réserves ?" Demanda Yasu.

"C’est Toshimo qui a construit ce truc, bien sûr qu’on a des réserves," dit Hayato.

Le Grue se tenait trente mètres plus loin, son dos tourné vers les Crabes. Ses mains étaient loin de ses flancs, loin de sa lame. Ketsuen avança prudemment vers son tetsubo, soulevant la lourde arme d’une main et observant attentivement son adversaire.

"Qu’est-ce qu’il fait ?" Demanda Hayato.

"On dirait qu’il attend," dit Yasu. "Il veut probablement voir si on est assez déshonorables pour lui tirer dans le dos."

"Et alors, on l’est ?" Demanda Hayato.

"Je ne sais pas," répondit Yasu. "J’y réfléchis toujours. Oh oh ?"

"Oh oh ?" Dit Hayato. "C’est quoi ça ’Oh oh ?’. Tu peux définir ’Oh oh ?’"

"On dirait que notre ami là-bas est atteint par la Souillure de l’Outremonde," dit Yasu, en désignant un signe sur l’écran devant eux. Plus loin, le Grue se retournait lentement pour leur faire à nouveau face, ses yeux bleus brillaient dans les ténèbres. Il inclina la tête, très légèrement.

"La Souillure ?" Demanda Hayato. "Alors, je suppose que c’est un des hommes de Munashi."

"Non," répondit Yasu avec un net sarcasme. "C’est probablement une coïncidence." Yasu reprit ses commandes et resserra la gâchette de chacun des manches qu’il avait devant lui. Immédiatement, Ketsuen leva son bras gauche et visa la Machine de Guerre Grue ; un rayon de pure lumière verte partit d’un gros canon sur son avant-bras. Kin’Iro tenta de se mettre de côté, mais le rayon traversa son bras gauche. Un hurlement métallique et torturé s’éleva de l’armure. Il posa sa main sur son bras blessé, l’armure argent était devenue noire et fumait, à cause du laser de jade.

"Ouais !" Cria Yasu à travers les haut-parleurs, sa voix se répercutant dans les rues. "Dégage et va trouver Munashi. Tu lui diras ce qui arrive quand tu joues avec le Clan du Crabe !" Yasu appuya sur une série de boutons, provoquant la sortie d’un petit lance-missiles des épaules de Ketsuen. Des dizaines de petits missiles, chacun de la taille du poing d’un homme, foncèrent vers la Grue. La rue fut plongée dans les flammes alors que les liquides incendiaires dans les missiles étaient libérés. La silhouette blessée de la Grue disparut dans tout ce chaos.

"Bien joué, Yasu," dit Hayato, en faisant avancer Ketsuen. "Mais tu sais, c’était pas nécessaire d’y aller aussi fort, tu penses pas ?"

"Oups," répondit Yasu, en réalisant qu’ils avaient perdu toute trace de leur adversaire. "Je suppose que je me suis un peu trop emporté, je voulais juste appuyer sur le bouton ’missile au napalm’. Mais bon, au moins, j’suis sûr qu’on l’a touché, comme ça."

Ketsuen marchait d’un pas lourd au centre de la rue, se tenant au bord des flammes, sa griffe et son tetsubo prêts à frapper. Son œil unique scannait la rue autour du feu, pour voir venir tout signe d’attaque, tout signe prouvant que la Grue vivait toujours.

Et ce signe arriva. Un chatoiement de bleu venant du cœur même de l’enfer de napalm. Kin’Iro s’élança de là où les flammes étaient les plus importantes, une aura éclatante de lumière bleue scintillait autour de son corps. Hayato et Yasu eurent à peine le temps de le voir avant qu’il ne frappe, et Yasu plaça le tetsubo juste à temps pour bloquer le coup. La lame de la Grue s’arrêta en plein mouvement, esquivant le tetsubo d’une feinte, et s’abattit malgré tout.

Des alarmes s’illuminèrent et retentirent dans le petit cockpit de Ketsuen. Hayato regardait avec horreur le tetsubo de la Machine de Guerre tomber sur le sol une fois de plus, ainsi que le bras qui le tenait, tranché nettement au niveau du biceps.

"Il nous a coupé le bras !" Cria Yasu. "Laisse-moi conduire !"

"Je peux m’en occuper," grogna l’éclaireur, en luttant avec les commandes alors que la Grue leur portait une série de coups d’épées. La plupart d’entre eux furent déviés par l’immense griffe de Ketsuen, mais certains touchèrent les jambes du robot. Aucun n’était puissant, aucun n’avait assez de force pour tuer ou estropier Ketsuen.

"Rends-toi, Crabe," dit la voix de Kin’Iro, doublé d’un étrange écho mécanique. "Tu as perdu ton tetsubo et ton laser. Tes missiles sont aussi dangereux pour toi que pour moi à cette distance. Cette grosse griffe est trop lente et ne me touchera jamais. Bientôt, tu ne pourras même plus tenir debout."

"Hé, ouais, la reddition," dit Yasu à Hayato. "C’est une très bonne idée. Peut-être que si on se rend, Munashi nous laissera faire un tour dans son jardin. Ce type est con ou quoi ?"

"J’sais pas," dit Hayato, en luttant pour parer les coups de la Grue. "J’peux pas vraiment parler, là, Yasu. J’suis occupé. J’crois que tu pourrais, oh, je sais pas, m’aider à arrêter ce foutu Grue avant qu’il nous découpe en morceaux, non ?"

"Merde, Hayato," jura Yasu. "Tu tires. Moi, je conduis." Yasu tendit la main et bascula le levier qui lui transférait le contrôle des mouvements du robot.

Hayato lança un regard soutenu à Yasu. "Très bien," dit-il. "On va voir si tu fais mieux."

"Tu es trop subtil, Hayato," répondit Yasu. "Regarde et apprends."

La Grue remarqua la subtile différence dans les mouvements de Ketsuen, la différence dans sa façon de réagir à ses attaques. Elle fit un saut en arrière, à quelques pas, pour évaluer son ennemi. Ketsuen abaissa sa griffe, sur son flanc, puis s’accroupit. Les yeux de la Grue se refermèrent légèrement. La griffe du Crabe était trop loin derrière son corps. Elle ne pourrait jamais dévier une attaque portée sur son torse. Un coup suffisamment rapide pourrait achever le combat. Kin’Iro était assez rapide.

La Grue plongea en avant, avec sa lame. A sa grande surprise, Ketsuen chargea. La Grue tenta d’esquiver désespérément, la griffe décrivit une courbe qui arrivait trop tard pour parer l’attaque initiale de Kin’Iro mais qui était assez rapide pour saisir la machine plus petite dans une étreinte mortelle. Ketsuen s’effondra en avant, écrasant la Grue sous lui. La Grue tenta désespérément de placer sa lame pour la plonger dans la masse de l’énorme robot. Un éclair bleu surgit du corps de la Machine de Guerre Grue et puis un horrible craquement métallique résonna dans toute la rue, suivit par un gémissement de pièces électroniques qui s’éteignent et d’une douche d’étincelles.

Pendant quelques instants, Hayato contempla avec horreur la lame d’argent du katana qui avait transpercé le cockpit, s’arrêtant à dix centimètres de son visage. Des alarmes hurlaient tout autour d’eux. Des écrans affichaient des signaux de danger. Yasu affichait un petit sourire.

"Mais enfin ?" Dit Hayato d’un ton fâché. "Qu’as-tu fait ?"

"On a gagné," dit Yasu. "Ce gringalet ne pouvait pas survivre."

"On a failli y rester aussi !" Dit Hayato. "Il nous a empalés avec son épée !" Il désigna le katana. "T’as vu les écrans ? Tu as bouffé deux des trois batteries restantes ! On aura de la chance si on peut traîner ce truc jusqu’au Kyuden !"

"Mais on a gagné," répondit Yasu d’un ton léger. "Tu peux de nouveau conduire, maintenant, si tu veux."

Hayato soupira d’irritation, reprenant les commandes. Avec le gémissement torturé du métal plié et des articulations endommagées, Ketsuen se remit à genoux. Délicatement, il s’empara de la garde de l’épée Grue, la sortant de son œil et la jetant dans la rue. Le grand katana rebondit sur le trottoir avec un claquement métallique.

"On ferait mieux de se tirer d’ici avant que Munashi se montre," dit Hayato, en dirigeant la Machine de Guerre vers son bras tranché. Ketsuen souleva le membre coupé avec sa griffe, et le posa délicatement sur une épaule. Soudain, le robot s’arrêta, son œil craquelé était figé sur le cratère qu’il avait laissé sur le trottoir.

Il y avait un grand trou, traversant la rue et atteignant les égouts en dessous.

La Machine de Guerre Grue était partie.

"Par les Sept Tonnerres," dit Yasu. "Il a du utiliser cet étrange champ de force pour traverser la rue. Et bien, je suis impressionné. Je me demande qui conduisait cet engin."

"Bonne question. Pourquoi est-ce qu’on ne reviendrait pas une autre fois pour ça ?" Demanda Hayato. Il orienta Ketsuen à l’opposé de Dojicorp, et celui-ci se mit à courir d’un pas pesant.

Dans les égouts sous Dojicorp, la Machine de Guerre était tapie dans l’ombre. Kin’Iro tenait son bras blessé d’une main et regardait le trou au-dessus d’elle, attendant que le Crabe vienne terminer ce qu’il avait commencé. Elle était sans défense, maintenant, le pouvoir de son champ de force était épuisé. La blessure de son bras était pire qu’elle n’en avait l’air. Le bras métallique de Kin’Iro était liquéfié, le métal brûlait maintenant le vrai bras du pilote. Il pouvait sentir l’acier brûlant qui lui transperçait le bras jusqu’à l’os. Il ignora la douleur et attendit que le Crabe vienne le chercher.

Rien ne se passa.

"Très bien," grésilla une voix dans le heaume de Kin’Iro. Asahina Suro, le technicien en chef de Munashi. "Très bien, vraiment. Les Crabes se replient."

"Je ne les ai pas vaincus," siffla calmement le pilote.

"Mais tu n’as pas perdu non plus," répondit Suro. "L’armure fonctionne presque aussi bien que nous l’avions espéré. D’une certaine façon, elle dépasse nos attentes. Et toi aussi. Tu étais impitoyable, impeccable, une machine à tuer parfaite. Maintenant, reviens à Dojicorp. Tu as encore du travail à faire, cette nuit."

"L’armure," dit le pilote. "C’est étrange. Lorsque le Crabe m’a tiré dessus, quelque chose s’est passé. Ma tête est engourdie…"

Suro soupira. "Je t’assure que tout va bien pour toi, revenant," répondit-il. "Après tout, tu es déjà mort. Que pourrait-il t’arriver ? Reviens au labo. Nous allons te rendre ta personnalité cruelle, inhumaine et impitoyable en un rien de temps."

Le pilote serra les dents après la dernière remarque désinvolte du technicien. C’était donc vrai. Une partie de son ancienne personnalité était toujours éveillée, et une petite partie de lui savait qu’il servait le mal, mais il n’y avait plus d’espoir pour lui. Il était une marionnette, maintenant, une chose qui obéit aux caprices d’Asahina Munashi, une créature sans honneur qui ne fait que répandre la mort.

Mais l’était-il vraiment ? Son esprit vagabonda alors qu’il poursuivait sa route dans les tunnels sous les rues, alors que son bras gauche le faisait souffrir. S’il était vraiment un tel monstre, alors pourquoi avait-il offert au Crabe de se rendre ?

Ce mystère le tourmenta lors de tout son trajet de retour au labo.


"Par le Sang du Phénix," dit Nitobe.

Zin hurla de douleur au moment où son sang s’enflamma. Elle trébucha, puis tomba à genoux. L’Oracle Noir glissa ses lunettes dans sa poche, et se leva de la souche d’arbre sur laquelle il était assis. Il marcha vers elle d’un pas lent, respirant à fond l’air frais et parfumé de la forêt. Il s’accroupit à côté d’elle et pencha légèrement la tête. Zin serrait les dents et ses doigts étaient enfoncés dans la terre. Son corps tremblait alors que la magie noire de Nitobe coulait dans ses veines.

"Nous sommes dans un lieu magique," dit-il. "L’Akasha et les lits de perle semblent te protéger de ma maho. Tu aurais dû exploser dans une gerbe de sang, là, et j’ai du mal à te cacher ma déception. Toutefois, tu ne pourras pas te protéger éternellement, pas d’une magie aussi puissante que la mienne. Tu n’as plus de perles, et tu es à court d’option, car tu vas vite te rendre compte que le pouvoir de Jigoku m’a immunisé contre toutes les armes mortelles que tu pourrais avoir dissimulées sur toi. Tu ne feras que mourir lentement, maintenant, sauf si tu cesses de lutter. Je peux te le dire maintenant, Zin, ça n’a plus d’importance. Meurs maintenant ou meurs plus tard, c’est pareil pour moi. Je peux attendre. Ça fait si longtemps que je n’avais pas eu la chance de m’abreuver de la beauté de la nature."

Zin releva les yeux péniblement, et ils croisèrent ceux de Nitobe. Sa bouche tremblait alors qu’elle luttait pour parler.

"Comme c’est charmant," dit Nitobe avec un petit sourire. "Tu veux me dire quelque chose ? Qu’est-ce que c’est, Zin ? Quels seront tes dernières paroles ? Je vais m’arranger pour les griffonner quelque part."

La mâchoire de Zin tremblait et ses yeux brillaient. Elle arriva à enfin parler. "Tu… n’aurais… tu n’aurais pas dû…"

"Oui ?" Demanda Nitobe avec un petit rire suffisant. "Eclaire-moi, s’il te plait. Qu’est-ce que je n’aurais pas dû faire ?"

"Tu n’aurais pas dû…" elle haleta, "tu n’aurais pas dû… retirer… tes lunettes."

Les sourcils de Nitobe se plissèrent de confusion, juste au moment où Zin bondit en avant, projetant une poignée de saletés et de petites pierres dans son visage. L’Oracle jura au moment où les débris l’aveuglèrent, trébuchant en arrière, et perdant la concentration sur son sort.

"Eau !" Cria-t-il. De l’eau claire se matérialisa et nettoya le visage de l’Oracle, écartant rapidement toutes les particules. Il regarda autour de lui, hochant la tête de colère et d’humiliation. Il parvint à entendre les bruits de pas de Zin qui s’enfuyait.

"Sois maudite, fillette !" Jura-t-il. Nitobe se remit sur pieds, son long manteau claquant dans le vent derrière lui. "Sois maudite, par Jigoku ! Asako Nitobe n’autorise personne à lui faire subir pareil traitement !"

Zin ne se retourna pas. Elle avait peur de ce qui allait se produire, peur de ce que le docteur pourrait lui faire subir s’il la voyait à nouveau. Elle devait partir vite, ne laisser aucune trace de son passage. Elle s’enfonça dans la végétation, mais elle trouvait que sa fuite était de plus en plus facile. Des souvenirs l’inondaient, des souvenirs de l’époque où elle avait été entraînée à se déplacer rapidement et silencieusement à travers tout type de terrain. Des souvenirs de sa vie de Quêteur, quand elle était humaine. Elle n’avait pas le temps de s’attarder sur ce sujet.

Elle put entendre la voix de Nitobe se répercuter à travers la forêt. "TEMPETES DE JIGOKU !" hurla l’Oracle, la voix folle et hystérique. Le tonnerre déchira le profond silence de la forêt de Shinomen. Un soudain déluge traversa la voûte de la forêt, détrempant Zin immédiatement. Elle faillit glisser et s’étaler dans la terre, maintenant devenue boue, toussant à cause de l’odeur cuivreuse qui remplit soudain la forêt.

Zin réalisa avec horreur que la pluie n’était pas de l’eau. Son regard se porta sur ses mains puis sa robe, à présent dégoulinantes de sang.

"Le sang attire le sang, jeune fille !" Cria Nitobe, derrière elle. "Tu ne peux pas m’échapper ! Tu ne peux pas te cacher ! Tous tes tours ne seront d’aucune utilité, naga ! Le sang qui colle à ta peau et qui transperce tes vêtements te trahira !"

Zin continuait de courir. Derrière elle, elle put entendre trois explosions rapides, suivies de grognements gutturaux. Quelque chose de gros commença à écraser les arbres derrière elle. Un bruit semblable à des fouets qu’on fait claquer résonna parmi les arbres, déchiquetant quelques petites souches en deux. Un bruit similaire au bouillonnement d’un homme criant sous l’eau retentit derrière elle. Elle reconnut le cri d’un bakemono, mais plus fort que ceux qu’elle avait déjà rencontré auparavant.

"Oui, tu reconnais son cri, n’est-ce pas, Zin ?" Cria Nitobe. "Le bakemono est une créature fantastique. Tellement simple, tellement appliqué. Tout ce qu’il veut faire, c’est tuer. Ça ne te rend pas un peu jalouse, dis-moi ? Est-ce que ce ne serait pas magnifique, une vie aussi simple ? Ah oui, mais les créatures intelligentes, elles compliquent toujours tout, pas vrai ? Je prétendais être docteur. Tu prétendais être naga. On espionnait les Phénix. Finalement, nous avons tous les deux une petite expérience en ce domaine, tu ne penses pas ?"

Zin chercha autour d’elle un moyen de s’échapper, une autre option que de courir aveuglément. Mais il n’y avait rien, manifestement. Elle pouvait entendre que le bakemono se rapprochait. Elle sauta sur les branches d’un des arbres les plus épais de la Shinomen, et se hissa rapidement, laissant des bouts de sa robe souillée par le sang à l’extrémité de certaines branches.

"Oui, tu étais une espionne au sein du Phénix au même titre que moi, je le crains," rit Nitobe. "Les naga doivent vraiment être désespérés, maintenant, pour tenter n’importe quoi pour se réveiller. Ne me dis pas que tu n’as jamais regardé à l’épée de Sumi, cette épée à la garde en perle, cette épée qui lui donne une conscience de groupe avec les Champions du passé, tellement proche de ton Akasha. Ne me dis pas que tu n’as jamais envisagé de te l’approprier, et de voir quel type de magie tu pourrais faire avec. Et ne me dis pas que l’Akasha ne te l’a jamais demandé parce que je sais qu’ils l’ont fait ! Une coïncidence extraordinaire, tu ne crois pas, que tu parviennes à réunir deux Maîtres Elémentaires et la fille d’un troisième après la première nuit où tu as échappé au Kashrak ? C’est tout simplement incroyable."

Zin s’arrêta. Elle savait que les mots de l’Oracle n’avaient que pour but de l’énerver, de la déstabiliser, de la tromper pour qu’elle révèle sa position. Toutefois, cette dernière phrase la dérangeait. Elle s’était effectivement posé la question de temps en temps à propos d’Ofushikai. Elle s’était vaguement demandée ce qu’elle pourrait faire entre les mains d’un naga. Elle se demandait maintenant si cette curiosité avait été la sienne ou si elle avait été implantée.

Zin revint à la réalité juste à temps pour se jeter de côté alors qu’un énorme tentacule claquait dans les branches de l’arbre. Elle put soudain voir le bakemono se coller contre le tronc de l’arbre et hisser lentement son énorme corps. Il était énorme, plus grand que tous ceux qu’elle avait vu, de la taille d’un bus Rokugani. Elle grimpa plus haut dans l’arbre, atteignant le niveau où les branches étaient plus minces, dans l’espoir de se mettre hors d’atteinte du monstre.

"Il y a autre chose qu’il faut savoir à propos du bakemono," le rire de Nitobe venait de quelque part en dessous d’elle. "Plus ils dévorent de la chair, plus ils deviennent puissants. Je me demande ce qu’il adviendra de celui-ci lorsqu’il t’aura mangé, toi, Zin, la guerrière élue de l’Akasha. Cela sera intéressant à savoir."

Un tentacule aussi épais que la taille d’un homme heurta le tronc à côté d’elle avec un claquement sourd. Zin se plaça agilement de l’autre côté de l’arbre et se remit à grimper. Elle ne pourrait pas grimper éternellement et le tronc devenu de plus en plus mince. Bientôt, il serait assez mince pour que le monstre puisse le briser. Elle se tira jusqu’à une branche de presque un mètre de diamètre et courut sur toute sa longueur. Par chance, elle fut capable de sauter sur un autre arbre, et de redescendre en toute sécurité.

"Par les Fortunes noires, ceci est ridicule," cria Nitobe. "J’ai l’impression d’être un pompier en train de sauver un chaton coincé dans un arbre plutôt qu’un Oracle Noir. Je ne devrais pas et je n’ai d’ailleurs pas à supporter ce genre d’abus, Zin ! MEURS !"

Zin sentit une onde froide traverser la forêt alors que Nitobu invoquait sa magie, mais le sort n’était pas dirigé sur elle. Elle sentit l’arbre trembler sous elle, elle vit son écorce devenir noire et cassante, puis mourir. L’Oracle avait drainé toute l’humidité de l’arbre, et maintenant, il s’effritait à toute vitesse. Zin courut aussi vite qu’elle le put sans perdre son équilibre. La voûte à ce niveau était dense ; le feuillage était si épais qu’elle pouvait à peine voir à plus de trente centimètres. Aucun des autres arbres proches n’était assez large que pour risquer de sauter dessus. Un tentacule claqua juste derrière elle, laissant une marque béante en travers de sa cuisse. La branche sur laquelle elle était commençait à se fissurer et s’affaissait sous son poids.

Zin ferma les yeux et sauta.

Pendant quelques secondes, elle ne sentit que la morsure de l’air. Soudain, un froid glacial lui étreint le corps alors qu’elle atteignait une surface d’eau. Zin haleta, puis commença à respirer, des branchies sur les côtés de sa cage thoracique se mirent à pulser. Elle était tombée dans un puits profond caché sous une couche de mousse et d’algues. Souillée par la pluie de sang de Nitobe, l’eau se remplissait d’une étrange lueur brune, venant du trou qu’elle avait laissé. Un souvenir germa dans la tête de Zin, un souvenir profondément enfoui, venant des décennies pendant lesquelles elle avait dormi dans la forêt. Quelque chose était familier, dans cet endroit.

La surface se troubla soudain alors que le Bakemono atterrissait, et la monstrueuse pieuvre se jeta dans l’environnement aquatique. Zin battit plus rapidement des jambes, sa robe en lambeaux l’alourdissait alors qu’elle s’enfonçait plus profondément dans le bassin. Le bakemono se rapprochait, sa masse énorme lui permettant de descendre rapidement dans l’eau. Zin remarqua une fissure sombre sur le côté du bassin. Elle l’atteint avec ses mains, et se tira en direction des rochers couverts de mousse et des coquillages rugueux du fond du bassin, essayant de plonger dans les ténèbres avant que le bakemono ne la trouve.

Quelque chose frappa violemment sa cheville et la retint prisonnière. Zin se contracta de douleur, se retourna dans l’eau, et donna un coup de pied. Le tentacule qui la maintenait au mollet fut totalement indifférent au coup. La silhouette sombre du bakemono apparaissait au-dessus d’elle. Un autre tentacule claqua et attrapa le bras de Zin, et un troisième s’empara de sa taille avec une force écrasante. Elle put voir les yeux sombres du monstre briller dans l’eau. Sa bouche en forme de bec s’ouvrit alors qu’il s’approchait encore. Un quatrième tentacule s’avança vers son cou.

Et soudain, Zin réalisa où elle était. De sa main libre, elle tendit désespérément la main vers la surface houleuse du bassin. Elle prononça des mots de magie dans sa tête.

Le bassin s’illumina de blanc alors que des dizaines d’huîtres couvertes de mousse s’ouvrirent, révélant les perles brillantes qu’elles renfermaient, puis le lit de perle explosa grâce à la puissance de la magie de Zin. Le bakemono fut rapidement annihilé, transformée en poussière alors que des milliers de piques de pure lumière blanche traversaient son être. La pureté de l’Akasha consuma la créature, renvoyant son âme corrompue vers le Jigoku. Les tentacules qui la maintenaient prisonnière se flétrirent puis disparurent. Lorsque la lumière redevint normale, l’eau était claire et verte, complètement nettoyée du sang de Nitobe.

Zin sourit de satisfaction et s’enfonça dans le bassin. La magie de l’Akasha était puissante ici, dans les lits de perle des naga. Elle pouvait sentir les esprits du Qamar, du Shashakar, et de tous les autres qui l’attendaient, en dessous. Elle s’enfonça dans le bassin pour aller à leur rencontre.

Nitobe soupira en s’essayant sur le bord du bassin, observant les restes de chair fumants éparpillés à la surface de l’eau. Il sortit un paquet de cigarette de sa poche et en alluma une, hochant la tête d’irritation. Comment avait-elle pu lui échapper ainsi ? Une simple fille ? Il n’avait jamais été aussi humilié. Il pouvait sentir le pouvoir de l’Akasha pulser dans l’eau, sous lui. Il s’agenouilla au bord de l’eau et enfonça un doigt dans celle-ci. Soudain, l’eau se mit à briller à nouveau d’une lumière verte et Nitobe dut retirer sa main d’un geste brusque. Zin avait réveillé le pouvoir des lits de perle de l’Akasha. Même lui, l’Oracle Noir de l’Eau, ne pouvait s’approcher d’un endroit aussi pur.

Mais l’eau restait de l’eau, et l’intuition surnaturelle de Nitobe pouvait encore deviner la profondeur de ce bassin. Le lit de perle était alimenté par un petit courant, un passage trop petit pour qu’une personne puisse s’y glisser. Lorsque Zin ferait à nouveau surface, ce serait ici.

Et Nitobe se prépara pour le retour de Zin.


Je suis Yashin, je suis Ambition.

Les flammes du bûcher brûlaient avec vigueur. Avec l’avidité intense que seul le feu pouvait engendrer, les flammes consumaient le corps de l’Empereur tombé, l’homme que le monde avait connu jadis comme étant Yoritomo Kenjin. Seuls les plus ardents partisans de l’homme avaient été acceptés aux funérailles, et ces funérailles étaient vraiment restreintes.

Hors du palais, le tonnerre rugissait. Les armées de mort-vivants faisaient pression, sachant très bien à quel point l’Empire était faible sans son charismatique meneur.

Et j’avais trouvé un nouveau porteur, bien qu’incertain. Les yeux verts de l’homme robuste me fixèrent comme si j’étais un serpent prêt à frapper, depuis qu’il avait pris la tête de Doji Chomei et qu’il avait jeté le corps du Grue dans la Baie du Soleil d’Or pour nourrir les poissons. Sa magie lui avait permis de deviner mon vrai pouvoir, et il me portait toujours. Je me moquais de sa folie.

"Et maintenant, Yoritomo Hideki ?" Demanda l’Ikoma. Le vieil historien observait les yeux du jeune prince, dans l’expectative.

"Allez-vous prendre le manteau de votre père ?" Siffla Bayushi Yamato, sa voix torturée n’était qu’un murmure sauvage, cette fois. "Allez-vous vous nommer Empereur et continuer cette guerre désespérée ou allez-vous fuir vers la sécurité de vos îles ?" Le vieux Scorpion allait et venait en claudiquant, sur les créneaux du palais, les terribles blessures que lui avaient infligées la Kyoso no Oni sapaient son énergie, petit à petit. Il ne portait plus son masque, plus depuis que Yoritomo Kenjin avait pris le trône, ce jour si lointain maintenant.

Hideki referma les yeux. Le visage du jeune bushi était recouvert de suie et parcouru par des larmes. Ses mains étaient agrippées sur un livre à reliure de cuir, le livre de son père, les kanji dorés des cinq anneaux étaient inscrits sur sa couverture. Hideki n’était pas un homme aussi sage que son père, et il le savait. Hideki était un guerrier, un tueur, pas un homme fait pour commander. Il le savait. Hideki n’était pas un Empereur. Il le savait. Il allait renoncer à tout cela, et tout Rokugan allait s’effondrer sous le pouvoir du Seigneur Oni.

Hideki ouvrit les yeux, rencontrant l’étrange visage brûlé du Scorpion. "Je n’ai jamais tourné le dos à quoi que ce soit, dans ma vie," dit le jeune homme, sans ambages. "Je tuerai le Seigneur Oni ou je mourrai en essayant. Je préfèrerais détruire Rokugan moi-même que de permettre à l’Outremonde de nous dévaster."

"Il est possible de devoir s’y résoudre un jour," dit le Scorpion en riant pour lui-même. "Très possible."

D’autres coups de tonnerre résonnèrent hors du palais. Les yeux d’Hideki se refermèrent presque complètement.

"Je suis prêt à combattre, Yoritomo-sama !" s’exclama Nariaki, le jeune rônin. Lors de ces dernières années, la loyauté qu’il avait démontrée envers la lignée Osamu s’était multipliée par mille sous le commandement de Kenjin et sa lignée. Le rônin était connu pour sa loyauté sans faille envers les Yoritomo, et il en était de même de la part de ceux qui le suivaient. Près d’une dizaine de tentatives d’assassinat furent évitées cette année grâce à la continuelle vigilance du jeune homme. Nombreux sont ceux qui murmurent que sans Nariaki, il n’y aurait pas de Yoritomo, et pas d’Empire.

"Il n’y aura pas de bataille ici, aujourd’hui," dit Hideki, les mains resserrées sur le journal. "Otosan Uchi brûlera aujourd’hui. Nous ne pouvons rien faire à part évacuer, et nous battre un autre jour."

"Mais Otosan Uchi n’est jamais tombée !" Dit rapidement Ikoma Genju. Le jeune héraut semblait confus, le visage aussi pâle que ses cheveux teints.

"Nous savons tous les deux que ce n’est pas vrai, Genju," dit Yoritomo Hideki avec un petit sourire. "Vous autres Ikoma, vous vous souvenez de notre histoire mieux que quiconque. Vous avez fait de votre mieux pour protéger notre passé, même lorsque nos bibliothèques furent brûlés."

Genju acquiesça silencieusement. Il avait étudié dans les Bibliothèques Ikoma. Il se souvenait du Cerf Blanc. Il se souvenait de la Guerre des Cieux. Il se souvenait de la Colère de l’Au-delà. Il savait qu’Otosan Uchi était tombé de nombreuses fois, et qu’elle était toujours revenue. Seul le nom est important. Seule la tradition est importante. Aussi longtemps que l’Empereur vivra, il y aura toujours une Otosan Uchi.

"Tout comme vous protégez le passé, Ikoma, protégerez-vous notre avenir ?" demanda Hideki, avec un air étrange dans son regard.

"Je ne comprends pas, Yoritomo-sama," répondit le jeune héraut. "Notre avenir ?"

"Prenez ceci," dit Hideki, en lui tendant le journal qu’il portait. "Une copie du journal de mon père. Elle sera nécessaire un jour, mais rien de ce que moi ou mes descendants pourront faire ne la protégera. Prenez-là. Lisez-là. Cachez-là et cachez-vous. Est-ce que vous comprenez ce que je vous demande, Ikoma Genju ?"

Le Lion acquiesça gravement en acceptant le journal. "Oui, mon Empereur," dit-il. Il leva la main et retira la petite cape qui pendait à son cou, enlevant ainsi les mon du Clan du Lion et de la famille Ikoma de ses épaules. Le morceau d’étoffe fut doucement emporté par la brise, pour toujours.

"Commencez l’évacuation, Nariaki," dit Hideki au rônin, qui s’inclina rapidement et qui s’en alla à toute allure. "Vous autres, écoutez-moi. Je vais être Empereur, mais je ne serai pas l’Empereur que mon père était. Sous mon règne, je vous promets que vous allez saigner. Je vous promets que vous allez mourir. Mais je vous promets que vous ne plierez plus jamais sous le pouvoir d’Akuma. Qu’en dites-vous ?"

Les créneaux étaient calmes, maintenant, mis à part les craquements des flammes du bûcher. Ikoma Genju, Bayushi Yamato, Kitsune Kama, tous regardaient leur nouvel Empereur, certains avec respect, certains avec crainte.

Mais ils s’inclinèrent tous.

"Vous avez la promesse d’un Scorpion," dit Yamato, en se redressant avec un petit rire sombre. Dans les ombres de Yamato, son éternel garde du corps se redressa lui aussi, faisant un signe de tête à Hideki avec respect. L’ombre de Yamato n’avait jamais accordé à personne une telle reconnaissance.

Les yeux d’Hideki se dirigèrent vers Kama. Ses yeux acérés avaient déjà remarqué le sortilège que je tissais sur le Renard. "Vous hésitez," dit-il. "Je ne garderai pas sous mon commandement un homme qui est tout sauf sûr de lui. Pourquoi hésitez-vous, Kama ?"

Les yeux du shugenja s’écarquillèrent soudain. Je me mis à jurer de fureur. Il réalisa la vérité bien plus vite que d’habitude ; j’avais oublié que les Renards portent le sang du monde des esprits. Je n’avais pas rendu ma magie assez forte, je n’avais pas été assez rapide pour prendre l’esprit du shugenja. Il me tira de sa ceinture, toujours dans mon fourreau, et me projeta sur le sol de colère.

"L’épée de Doji Chomei !" Gronda le shugenja. "Elle est maudite ! Elle tente de saper ma volonté ! Elle essayait déjà de me retourner contre vous, comme elle l’a fait pour Chomei."

Hideki me ramassa prudemment et me sortit de mon fourreau, posant des yeux résolus sur ma lame acérée. Je bondis et balaya son âme avec mon pouvoir. Je sentais la violence qui résidait en lui, et je découvris que sa lignée était condamnée.

"Au nom de mon père," dit Hideki. Il se retourna vers les créneaux de pierre du palais. Il me souleva et abattit ma lame sur le granit.

La douleur traversa mon esprit endormi alors que mon corps d’acier se brisait en un millier de morceaux. Certains étaient si petits qu’ils furent emportés par le vent à jamais. Certains tombèrent tout en bas des créneaux. Ma garde fut jetée ensuite dans la baie tandis qu’Hideki fuyait la Cité Impériale.

Ça n’avait pas d’importance. Un jour, toutes les pièces seront retrouvées.

Et bien que Yoritomo II ne me porte plus, il aurait toujours une partie de moi en lui.


La jeune Grue était lourdement adossée contre le mur de brique, frottant ses yeux avec deux doigts. D’où venait cette vision ? Que signifiait-elle ? Toutefois, elle en comprenait quelques fragments, les Empereurs Yoritomo, l’épée, Doji Chomei. Mais qu’est-ce que tout ceci signifiait ? Ca n’avait aucun sens. Comment Ambition avait-elle pu être brisée ? L’épée était intacte, lorsqu’elle l’avait vu pour la première fois dans le musée, sans aucune trace de sa destruction. Elle se rappela alors de la défectuosité qu’elle avait remarquée alors, la fissure qui laissait penser que l’épée avait été brisée un jour. Toutefois, ça n’expliquait pas qui avait pu réparer l’épée de sang, ni comment un nemuranai d’un tel pouvoir avait pu l’être, et surtout pourquoi un artefact aussi dangereux avait pu être exposé librement dans le Musée Impérial.

Et d’où venait cette vision ? Elle pouvait sentir une traction sur son âme, un tiraillement venant de la direction du Palais de Diamant. Etait-il possible qu’elle ait encore un lien avec cette lame, alors qu’elle ne la portait plus ? Et que lui voulait-elle encore ? Elle lui avait déjà tout pris.

Et si la lame existait toujours, qui la portait, maintenant ?

Le cœur de Kamiko se gela dans sa poitrine en réalisant la réponse. Elle avait senti qu’Ambition guidait son père lors du coup d’état manqué. Munashi devait avoir déguisé Ambition en Shukujo, l’Epée Ancestrale de la Grue. Et après la mort de Meda et de Yoritomo VI, Kameru devait être celui qui a pris l’épée de son père. Si Kameru portait Ambition maintenant, si la lame était en train de torturer son âme comme elle l’avait fait pour son père, alors ça n’avait aucune importance si elle se trouvait dans Dojicorp, cette nuit. Asahina Munashi avait déjà gagné. Elle pouvait entendre le rire du vieux prêtre. Si Kameru avait Yashin maintenant, Rokugan était condamné.

"Kamiko ?" Demanda Daidoji Yoshio, tracassé. "Tout va bien ?"

"Non, ça ne va pas," dit Kamiko. "L’un de tes rêves s’est-il déjà changé en cauchemar ?"

"Quoi ?" Répondit Yoshio, sa grosse tête tournant légèrement sur son cou épais.

"C’est le signal," dit Daidoji Iku, en désignant la lumière verte au-dessus d’eux. "Ketsuen est en position." Le soldat prit une grosse lampe de poche à sa ceinture et l’alluma en direction des Crabes, la coupant rapidement ensuite pour qu’elle ne soit pas mise hors fonction par le rayonnement Sauterelle.

"Alors qu’est-ce qu’on fait ?" demanda Daidoji Chiyo, en regardant vers Kamiko d’un air indécis. "On termine le boulot ?"

Les trois autres soldats se tournèrent vers elle, dans l’expectative. Les réfugiés Daidoji considéraient Kamiko comme leur meneur après leur évasion du Palais de Diamant et leur passage au sein des rangs de l’Armée de Toturi. Lorsqu’elle leur avait raconté la vérité à propos de leur mission, une heure plus tôt, elle avait pu voir leur loyauté mise à l’épreuve dans leurs yeux. Elle leur demandait de s’introduire dans leur propre foyer, de devoir probablement se battre contre leurs amis et leurs proches, dans une mission dont le but était de tuer un homme qu’ils avaient un jour respecté en tant que daimyo. Qu’ils réussissent ou qu’ils échouent, ils seraient considérés comme des traîtres par leur propre clan.

Toutefois, ils la suivaient. Ils étaient des soldats. Ils avaient besoin d’un meneur. Sans Eien, c’était elle. Ils iraient en Jigoku si elle leur ordonnait, mais ils ne pourraient jamais être aussi confiants qu’elle, au sujet de leur mission.

Plus tard, les mystères ! Pour l’instant, ils avaient besoin d’un commandement efficace. Kamiko repoussa les visions, et se redressa de toute sa taille. "Préparons-nous," dit-elle. "Hisae, es-tu prêt à descendre ?"

"Je ne sais pas," rit le grand homme. "Je fais toujours des cauchemars depuis la dernière fois. Me tiendrez-vous la main, Kamiko-sama ?"

Kamiko referma légèrement les yeux. "Non," dit-elle avec un sourire effarouché. "Mais je peux m’arranger pour qu’Iku le fasse."

Iku tendit une main avec un grand sourire. Hisae ricana, un peu dégoûté. Les soldats se mirent à rire, le moment de tension était dissipé. Hisae s’empara d’un petit pied-de-biche à sa ceinture utilitaire, et souleva la plaque d’égout à ses pieds. S’emparant de son fusil et allumant la lumière juste sous son canon, le grand homme sauta à travers l’ouverture. Après quelques minutes, il siffla ; c’était le signal pour les autres. Ils descendirent rapidement à leur tour.

Les tunnels étaient plus récents que ceux sous le Palais de Diamant. Toutes les constructions proches de Dojicorp étaient relativement récentes, bien que la construction montre toujours le penchant des Rokugani pour les couloirs torturés, les tangentes et les tournants élaborés. Heureusement, ils étaient proches de leur destination. Encore plus heureusement, Daidoji Iku avait souvent été assigné à la patrouille des tunnels, lorsqu’il était encore sous le commandement d’Eien. Il connaissait bien tous ces passages, et savait encore mieux éviter les gardes. Les tunnels étaient propres et ordonnés, ici, du moins aussi propres qu’un tunnel d’égout puisse être. Une eau sombre coulait entre les passages étroits, de chaque côté. Une rangée de lampes installées au plafond s’étirait dans chaque direction, à présent coupé par les rayonnements Sauterelles.

Au-dessus d’eux, des coups de feu, des explosions et d’autres sons de chaos et de destruction résonnèrent soudain. De la poussière tomba du plafond du tunnel et le sol vibra comme si un petit tremblement de terre venait de se déclencher.

Kamiko leva les yeux et souleva un sourcil. "Je suppose que ça veut dire que Yasu est entré en action," dit-elle.

"Par Jigoku, mais qu’est-ce qu’ils font, là-haut ?" Murmura Hisae.

"Ils nous fournissent une diversion," répondit Kamiko. "Allez, on continue à avancer, avant qu’ils ne traversent la rue et qu’ils nous tombent dessus."

Les Daidoji acquiescèrent et se remirent en ligne. Ils éteignirent les lumières de leurs lampes de poche ; si un autre rayon Sauterelle se déclenchait, elles seraient fichues. Les cinq Grues revêtirent des lunettes de soleil teintées de vert, qu’ils prirent à leur ceinture ; c’était des tetsukami passifs permettant de voir relativement bien, même dans l’obscurité la plus complète. Kamiko fit un geste aux autres, signalant qu’il fallait interrompre toute communication verbale jusqu’à nouvel ordre. Iku passa en tête et s’écarta des autres, allant jusqu’à un croisement et observant attentivement pour repérer des gardes éventuels. N’en voyant aucun, il fit signe aux autres de le suivre. Pendant quelques minutes, ils procédèrent de la sorte, tandis que les bruits du combat de Ketsuen résonnaient au-dessus d’eux.

Finalement, un craquement de métal et de pierre se fit entendre, loin derrière eux, et tout autre bruit de combat s’arrêta. Les Grues se regardèrent nerveusement, se demandant ce qui allait arriver à leurs alliés Crabes. Kamiko fit un geste, et ils reprirent leur marche.

Quelques minutes plus tard, Iku s’accroupit derrière un coin, signalant aux autres de rester sur place. Après un instant, il regarda vers Kamiko et la désigna du doigt, lui indiquant qu’elle devait le rejoindre. Elle se déplaça silencieusement jusqu’à lui, puis s’abaissa une fois arrivée à son niveau. Elle regarda ensuite le mur qu’il lui indiquait. Ses yeux s’élargirent lorsqu’elle vit ce qui les attendait.

Une énorme porte de sécurité, ressemblant à ces portes métalliques qu’on trouve à l’entrée d’un parking, se découpait dans le mur opposé à eux. C’était leur objectif, l’entrée souterraine de Dojicorp que les gardes utilisaient. Toutefois, le spectacle était tout à fait inattendu. Assis adossé contre le mur, juste à côté de la porte, se trouvait un énorme guerrier fait d’argent et d’or. Son armure était bosselée et brûlée. Le manteau de plumes métalliques qui était suspendu dans son dos était en lambeaux. Le guerrier était énorme, presque le double de la taille d’Hisae, le plus grand des soldats. Il était simplement assis là, attendant, sa main droite posée sur la blessure fumante de son bras gauche.

Iku regarda Kamiko, la question dans ses yeux était évidente. Kamiko hocha simplement la tête. Elle n’avait pas la moindre idée de ce que cette chose pouvait être. Une chose était sûre, ils ne pourraient pas rentrer dans l’immeuble, pas sans savoir ce dont cette chose était capable. Kamiko se tortura les méninges pour trouver un plan, une façon d’attirer l’attention de cette chose sans risquer la vie de ses hommes.

Et soudain, la solution se présenta d’elle-même. La porte de l’Immeuble Dojicorp s’ouvrit avec un grincement métallique. Une équipe de cinq techniciens vêtus de blanc entrèrent dans le tunnel. Ils entourèrent le guerrier de métal, examinant les dégâts à ses membres et à son armure, notant leurs observations sur des carnets qu’ils portaient. L’un d’eux semblait vaguement familier à Kamiko, l’un des amis de Munashi. Ses yeux se refermèrent légèrement. Si c’était un ami de Munashi, alors c’était quelqu’un dont il fallait se méfier.

Le technicien de Munashi semblait commander les autres, il leur demandait de noter les zones les plus endommagées. Certains sortirent des outils de leur ceinture et de leurs poches, commençant à travailler sur les dégâts au bras du guerrier. Après quelques instants, ils se mirent sur le côté, de chaque côté de la tête du guerrier, cherchant avec leurs doigts des boutons cachés sous celle-ci. Soudain, il y a eu un sifflement indiquant que la pression s’échappait, et le heaume fut retiré.

Les yeux d’Iku s’élargirent soudain, sous le choc. Kamiko eut du mal à s’empêcher de jurer à voix haute.

L’homme qui se trouvait à l’intérieur de l’armure était Daidoji Eien.


"Seigneur Yoritomo," dit Tsuruchi Shinden, en s’inclinant élégamment devant l’Empereur, avec un cliquetis de bottes.

Kameru et Ryosei se trouvaient toujours dans le bureau de l’Empereur, bien que plusieurs dizaines de gardes Guêpes et Mantes les aient rejoins depuis la panne de courant. Kameru s’avança pour aller à la rencontre de Shinden et observa l’homme pendant un moment avant qu’il ne réalise que le garde attendait l’autorisation de parler. Kameru toussa nerveusement. Il n’était toujours pas habitué aux conséquences d’être un Empereur. "Au rapport," dit-il.

"Nous sommes prêts à partir, mon seigneur," dit Shinden. "Nous devrions partir dès que possible. Les gangs Sauterelles s’approchent rapidement du Palais, au moment où je vous parle."

Kameru acquiesça et se tourna vers sa sœur. "Ryosei," dit-il. "Es-tu prête à partir ?"

"Je suppose," dit-elle, clairement apeurée. "Es-tu sûr qu’on sera à l’abri ?"

"Je serai avec toi," dit Kameru. "Il ne t’arrivera rien."

"Pardonnez-moi, mon seigneur, mais je ne pense pas que ce soit une bonne idée," dit Shinden.

Kameru se retourna vers le Capitaine de la Garde, un air suspicieux sur son visage. "Voudriez-vous m’expliquer pourquoi ?" Demanda-t-il.

Shinden acquiesça. "Il est évident que Ryosei est l’héritière du Trône de Diamant," répondit le Guêpe. "Si jamais il devait vous arriver quelque chose, mon seigneur, elle est la seule qui puisse le revendiquer. Il serait plus prudent si vous deux étiez cachés séparément. La Lignée Impériale doit être protégée."

"Quoi ?" Cria Kameru, en colère. "De quoi parlez-vous ? Je ne peux pas l’abandonner !"

"Non, c’est bon, Kameru," dit Ryosei. Elle posa une main sur l’épaule de son frère, et lui sourit. "Ce que Shinden dit a un sens. Rokugan ne peut pas se permettre d’être sans Empereur, pour l’instant. Ensemble, nous faisons une cible de rêve. Nous devons nous séparer."

"Où iras-tu ?" Demanda-t-il. "Où serais-tu en sécurité ?"

"Je vais rejoindre les Agasha," dit-elle. "Si tout va bien, ils me laisseront rejoindre l’Usine."

"Shinden," dit Kameru, en se tournant à nouveau vers le Guêpe. "En qui avez-vous le plus confiance, parmi tous vos hommes ?"

"Daikua Kita," dit-il sans hésitation. "C’est elle que j’ai envoyé en compagnie de Jack pour trouver le temple." Une jeune bushi s’avança aux côtés de Shinden. Kameru la reconnut ; c’était celle qui lui avait tendu l’épée de son père, à son couronnement.

"Allez avec ma sœur," dit Kameru. "En compagnie de toute autre personne en qui vous avez toute confiance, car vous avez la charge de la vie de ma sœur."

"Oui, mon seigneur," dit-elle. Elle ouvrit à nouveau la bouche, indécise, comme si elle voulait rajouter autre chose.

"Mon seigneur," dit rapidement Shinden. "Nous devons nous hâter. Nous devons vous évacuer le plus vite possible."

Kameru acquiesça. Il se tourna vers sa sœur, et la prit dans ses bras une dernière fois. "Sois courageuse, ’Sei," dit-il. "Père a toujours voulu que tu le sois."

"Même chose pour toi," dit-elle. Elle sourit légèrement. "Reviens vivant, Kam. Je n’ai pas autant envie que toi d’être Impératrice."

"Je te le promets," dit-il, en souriant. Kameru se retourna pour rejoindre la dizaine de Gardes Impériaux qui l’attendait. Il réalisa qu’il tenait toujours le journal de Yoritomo Kenjin. Il était trop tard pour le remettre dans le bureau. Shinden était un professionnel ; il était tellement désireux d’évacuer son Empereur que Kameru le croyait capable de l’assommer pour l’arracher hors du Palais si jamais il devait encore traîner. Il glissa le livre ancien dans la poche de sa veste, qu’il passa sur ses épaules.

Il pria Osano-wo pour que sa sœur soit en sécurité. Il pria pour que tous soient en sécurité.


"Saigo."

"Saigo…"

"Hé, Saigo !" Le grand rônin frappa dans ses mains juste à côté de l’oreille de Saigo. Isawa Saigo releva les yeux de son carnet de note avec un regard surpris.

"Mikio ?" Dit le prophète, en regardant autour de lui. "Pourquoi as-tu fait ça ?"

"Je t’ai appelé trois fois," répondit Mikio. "Tu ne me répondais pas. Tu es sensé t’occuper des communications." Le grand rônin grommelait à voix basse, en tournant brusquement les commandes, alors que le Croissant de Lune arrivait au coin d’un immeuble. Via les écrans devant eux, ils pouvaient voir les rues de la cité. Quelques personnes observaient d’un air incrédule l’énorme vaisseau inconnu.

Saigo observa le panneau devant lui. "Il n’y a rien, Mikio," dit-il. "Tout est hors d’usage, pour l’instant. Que suis-je sensé pouvoir entendre ?"

"J’sais pas," grogna le rônin. "De futurs ennuis, je suppose."

"Quel genre d’ennuis ?" Rétorqua Saigo. "Les seuls ennuis qu’on a eus, jusqu’à maintenant, c’était ce vieux fou sur le toit."

"Ouais," dit Mikio, avec un signe de tête. "Ce type n’était pas un bon tireur. Je suppose qu’il a touché un des projecteurs. Je pense qu’on devrait faire demi-tour et voir ce qu’il a fait."

"Laisse tomber, Mikio," dit Ginawa, en entrant dans le cockpit et en observant les écrans de contrôle. "Rappelle-toi, en dépit des changements cosmétiques que tu as fait, c’est toujours un véhicule Senpet. C’est normal si nous provoquons la peur et la méfiance."

"Ouais, c’est vrai," dit Mikio. Il continuait de diriger le véhicule, observant les écrans dans un silence méditatif.

Ginawa souleva un sourcil en s’installant dans le siège à côté du mécanicien. "Il y a un problème, Mikio ?" Demanda-t-il.

"Je me demandais juste si on pouvait enfin aller s’occuper de ces foutus Sauterelles," dit-il avec un haussement d’épaules. "On se balade dans la cité depuis deux heures, maintenant. J’ai l’impression d’être un touriste."

"C’était nécessaire," répondit Ginawa. "Tu connais les conséquences d’aller dans une bataille avec une arme non testée, Mikio. Nous n’avions pas eu l’occasion de faire un vrai test avec le Croissant. Nous devons voir s’il y a des problèmes avec lui, avant de faire face aux Sauterelles."

"Le Palais ressemblera à un cratère, lorsque nous y arriverons," dit Mikio.

"Hiroru prendra soin de l’Empereur," dit Ginawa. "J’ai confiance en lui."

"Faire confiance au ninja en collant. Ouais, c’est le truc le plus rassurant que tu ais dis depuis un bon bout de temps, Ginawa. Ma confiance est pleinement restaurée." Mikio hocha tristement la tête, puis il fit prendre au Croissant un autre virage tellement serré que Saigo manqua de lâcher son carnet de notes.

"Dairya a confiance en Hiroru, ça me suffit," dit Ginawa.

"Si tu le dis, boss," dit Mikio d’un ton morne.

"Je le dis," répondit Ginawa. Intérieurement, Ginawa se demandait s’il le croyait vraiment. Il avait cru connaître Dairya. Il lui avait fait confiance, il avait dépendu de lui. Si Dairya n’avait pas été là, il serait toujours en train d’errer seul dans les rues du Petit Jigoku, sans argent, sans but. Maintenant, avec toutes les histoires de Dairya à propos de kolat et de conspirations, il ne savait plus quoi penser. Pour quelle raison Dairya avait-il vraiment formé l’Armée de Toturi ? Quel était son objectif ?

"Je vais aller voir les autres," dit Ginawa avec un long soupir. Il quitta son siège et se tourna vers la sortie du poste de pilotage. "Fais encore un tour autour du port avec le Croissant, puis nous irons voir ce que les Sauterelles préparent."

Les portes du poste de pilotage se refermèrent avec un sifflement derrière Ginawa. Mikio lança un regard au prophète, un sourire menaçant sur le visage. "Hé," dit le mécanicien. "Tu veux piloter le Croissant, garçon ?"

"Moi ?" Dit Saigo, en regardant vers Mikio, surpris.

"Je ne compte pas me battre sans un copilote," répondit Mikio. "Tu es déjà assis dans le bon siège."

"Oh, euh, ouais, sauf que je n’ai aucune idée de ce que je fais," répondit Saigo. "Je suis juste venu m’asseoir ici parce que j’étais malade dans le compartiment passager."

"Hé, te tracasse pas, gamin," rit Mikio. "Tu feras parfaitement l’affaire. Tu es shugenja, n’est-ce pas ?"

"Techniquement," dit-il. "Mais quel est le rapport ?"

"Les contrôles de secours tetsukami," répondit Mikio. "Les Senpet ne sont pas entrés dans la course au tetsukami comme vous autres, Isawa, mais ils ont fait quelques petites améliorations ici, et ça pourrait te surprendre. Tu sais, leurs sahir sont proches de nos shugenjas, ils ont des interfaces tetsukami dans tous les véhicules Senpet qui leur permettent de prendre le contrôle en cas d’urgence."

"Mais je ne sais pas piloter un Scarabée," répondit Saigo, en refermant son carnet de notes et en glissant son stylo dans sa poche. "Je ne sais même pas piloter un gyrocoptère. J’ai essayé une fois. Je me suis brisé la cheville et je me suis fait une commotion."

"Tu n’as pas besoin de le piloter," dit Mikio. "C’est magique. Tu n’as qu’à prendre les commandes et te concentrer. Tokei a déjà essayé. Il a dit que c’était très facile d’utilisation. Essaie."

Saigo regarda l’énorme volant vert en face de lui. Les rangées de boutons, de leviers et de cadrons à côté de lui. Il tendit les mains et pris les commandes à deux mains, et il regarda vers Mikio, un air nerveux dans le regard.

"Un avertissement. Si tu abîmes la peinture, tu rentres à pieds," dit Mikio, en se rasseyant dans son siège et en croisant les bras.

Saigo avala sa salive avec peine, ferma les yeux, et se concentra. Il ne s’attendait pas à ce qu’il passe réellement quelque chose. Après tout, il n’était vraiment pas un bon shugenja. Sauf dans de rares cas, souvent lors de ses prophéties, la magie n’était pas chose aisée pour lui.

L’effet fut immédiat. Il put sentir soudain le souffle du vent sur ses ailes. Il put sentir le carburant brûler dans ses moteurs. Il put sentir la puissance des lance-missiles dissimulés dans sa coque. Il put voir les rues sous lui, ses puissants projecteurs déchirant les ténèbres. L’un d’eux était légèrement abîmé par le tir de fusil à pompe du vieil homme de tout à l’heure. Il ne faisait pas que piloter le Croissant de Lune. Il était le Croissant de Lune. Il fléchit ses ailes à titre d’expérience et entama un plongeon vers la rue, puis remonta promptement et vira vers la droite, juste entre deux immeubles. Il remonta un peu et traversa le réseau d’autoroutes et d’immeubles, se détachant sur l’horizon de la cité. Il s’orienta vers le port, actionna ses moteurs pour qu’ils augmentent en puissance. La soudaine poussée de vitesse le faisait frémir au cœur de son être. Il volait. Il était rapide, puissant, invincible. Il pouvait tout faire.

Mikio le gifla.

"Aïe !" dit Saigo, revenant soudain à la réalité. Il fronça les sourcils et se massa le visage. "Pourquoi as-tu fait ça ?"

"Je te ramène dans le monde réel, champion," dit Mikio, en fixant avec fureur les commandes devant lui. "Tu as la moindre idée d’où tu nous as amenés ?"

Une grosse explosion détonna, à l’extérieur. "Euh, non," dit Saigo, en regardant vers les écrans. "Où ?"

Un autre coup de tonnerre résonna à l’extérieur de l’engin. "Oh," dit Saigo, en souriant bêtement, tout en regardant vers les écrans. Le Croissant volait au-dessus du port. Deux grands destroyers les suivaient, tirant de leurs canons sol-air sur le véhicule Senpet.

"Qu’est-ce qui se passe ici, bon sang ?" Demanda Ginawa qui arrivait à toute allure dans la cabine. "Tu essaies de nous tuer, Mikio ? Qui nous tire dessus ?" Le vieux rônin se harnacha rapidement dans le siège à côté du mécanicien.

"Capitaine Saigo a décidé de nous proposer une petite visite de la flotte Mante," dit Mikio d’un ton laconique, en virant brutalement de bord pour éviter une volée de missiles. "Le rayonnement Sauterelle n’a peut-être pas porté aussi loin dans la baie. Je ne pense pas qu’ils sont contents de voir un Scarabée chez eux."

"On ne peut pas les appeler par radio ?" Demanda Saigo. "Leur dire qui on est ?"

"Bonne idée, Saigo," dit Mikio. Une rafale de mitrailleuse lourde résonna contre la coque. "Hé, les gars ? Ouais, on n’est pas vraiment des Senpet. Je sais qu’on a l’air de vous envahir, mais en fait, on n’est qu’une bande de rônin qui a retapé un aéroglisseur Senpet dans notre garage et on a pensé que ce serait une bonne idée d’aller faire une balade au-dessus du port. J’suis sûr qu’ils vont comprendre."

"Mikio, c’est pas le moment de déconner," dit Ginawa d’un ton sec. "Tu peux les semer ?"

"Bien sûr," dit Mikio. "Mais essayer de les distancer et esquiver tous les p’tits cadeaux qu’ils nous lancent en même temps, ça va pas être facile. Ce qui m’ennuie le plus, c’est que la puissance de feu de ce Scarabée pourrait probablement envoyer un de ces destroyers au fond du Soleil d’Or sans problème, et peut-être l’autre avec. Mais ils pourraient appeler du renfort."

"Mikio," dit Ginawa. "S’il te plaît, ne coule pas la marine Mante."

"Je vais essayer, patron, mais ils ne me facilitent pas les choses." Le Croissant trembla alors qu’un des tirs Mante les touchait, dévié par l’épaisse armure mais faisant piquer le vaisseau du nez, dans un plongeon mortel vers les eaux de la baie. Le rugissement des moteurs se coupa soudain.

"Oh, les gars !" Cria Mikio. "Prenez tous votre respiration !"

Et soudain, les moteurs du Croissant de Lune reprirent vie. Remontant à la dernière minute avec une poussée brutale de moteurs, il manqua de peu de s’écraser sur l’eau et reprit son envol. Une dernière rafale partit des destroyers et le Croissant fit un petit mouvement de côté, évitant facilement le coup de feu et s’éloignant hors de portée de tir, vers la ville. Faisant un virage assez raide entre deux immeubles, le Scarabée s’arrêta immédiatement, atterrissant doucement dans les ténèbres, sur une grande parcelle de terre vide.

Saigo se rassit, respirant un grand coup. "Tu avais raison, Mikio," dit-il. "C’est très facile à utiliser."

Mikio et Ginawa lancèrent un regard vers Saigo, bouches bées.

"Ok, je crois que nous avons prouvé que ce truc pouvait toujours voler," dit calmement Mikio. "Est-ce qu’on pourrait aller s’occuper des Sauterelles, maintenant ?"

"Dans une minute," dit Ginawa, en quittant lentement son siège. "Je pense que je vais aller à l’arrière et essayer de refaire partir les battements de mon cœur."


"Zin," dit une voix, et le monde fut empli de triomphe.

"Zin !" Répéta une autre voix.

"Zin ?" Répondit une troisième. Un chœur d’innombrables autres voix s’ensuivirent, leur conscience arrivant au terme d’un long sommeil.

Zin souriait en descendant dans le bassin. Elle ne pouvait pas voir ses frères et sœurs. La magie des Cobras les dissimulait pendant leur sommeil, même à elle. Toutefois, elle pouvait entendre leurs voix, et elle savait qu’ils étaient proches. Elle s’enfonça encore plus dans le bassin insondable. Des huîtres innombrables décoraient les murs et s’ouvraient à son passage, éclairant son chemin de l’étrange lueur verte de la magie des perles qu’elles contenaient.

Et elle nageait toujours. Elle nageait vers le centre de la terre elle-même. Autour d’elle, elle vit les marques d’anciennes pierres. Jadis, avant que la race de l’homme ne vienne, c’était une terre sèche. Ceci avait été une ancienne cité naga, peut-être la plus grande de toutes. Ici, le Qa’tol, le plus grand de tous les naga, avait dirigé son peuple avec une souveraineté bienveillante, les unissant en une seule race et un esprit, grâce à sa sagesse. Dans cette cité, les cinq lignées de son peuple étaient nées. Dans cette cité, l’Akasha était né.

Mais ce n’était pas son Akasha. L’esprit de Zin était embrumé. Ce n’était pas ses lignées. Elle n’était pas un Aspic, ni un Constricteur, ni une Couleuvre, ni un Cobra, ni un Caméléon. Elle était une humaine, et n’était pas née parmi ces créatures. Pour la première fois, elle sentit le toucher de l’Akasha sur son esprit, et se sentait tellement étrange, tellement étrangère. Elle était dans un puits insondable de souvenirs et de voix. Une spirale sans fin d’âmes en perpétuelle régénération, en perpétuel mouvement, en perpétuelle union. Pour la première fois depuis qu’elle était arrivée dans la forêt de Shinomen, elle avait peur. Asako Nitobe et les shiyokai avaient raison. Elle était une étrangère, et elle le serait toujours. Zin avait peur.

Et soudain, elle se retrouva assise dans une vaste plaine. La plaine était sans particularités, noire et infinie. Deux grandes sphères illuminaient le ciel au-dessus d’elle, une brillante et l’autre pâle. Elle était seule.

"Non, pas seule," lui dirent les voix. "Jamais seule."

"Je ne peux pas le faire," dit Zin, en se serrant dans ses bras et en frissonnant. "Je ne suis pas l’une d’entre vous. Je ne le serai jamais."

Et soudain, ils furent avec elle. Deux silhouettes, une grande et puissante, sa queue enroulée derrière lui. Le Shahadet. L’autre était petit et voûté, et pendant un instant, quelque chose dans ses yeux lui rappela le regard du Kashrak. Un capuchon était déployé derrière son visage reptilien, un capuchon de Cobra. Le Shashakar, le père de Kashrak. Il n’était pas habituel chez les naga de connaître les descendances, mais Kashrak n’était pas un naga habituel. Shahadet et Shashakar la saluèrent, en signe de bienvenue.

"N’ai pas peur de nous, Zin," dit le Shahadet. "Nous ne te voulons pas de mal. Nous ne t’avons jamais voulu de mal."

"La voie de la destinée est souvent accidentée," ajouta le Shashakar. "Peut-être que tu n’aurais pas choisi cette voie si tu avais eu le choix, mais peut-être qu’elle peut encore te mener à la gloire."

Zin hocha la tête. "Je ne veux pas de gloire. Je ne veux rien de tout ça. Je veux juste retrouver ma vie. Je veux savoir qui je suis."

"Les souvenirs, ça vient et ça s’en va, Zin," dit le Shahadet. "Mais nous sommes tels que nous nous sommes construits. L’Akasha ne peut pas te changer. Le Kashrak ne peut pas te changer. Nitobe et les Shiyokai ne peuvent pas te changer."

"Regardez-moi !" Dit Zin. "Je ne suis pas humaine ! Je ne suis pas naga ! Qui suis-je ?"

"Tu es la Zin," répondit le Shashakar. "Comme toutes les autres créatures vivantes, tu es unique. Tu ne peux être définie. Tu es toi, et c’est ainsi. Maintenant, le temps est venu pour toi de choisir. Est-ce que tu sauveras notre peuple comme jadis nous t’avons sauvée ?"

Zin ne dit rien, les yeux orientés vers le sol. Elle hésitait à propos de tout. Qu’allait-il advenir d’elle, à présent ? Qu’allait-elle devenir ? Si elle acceptait la quête des naga, serait-elle capable de l’achever ou échouerait-elle comme elle avait échoué celle des Crabes, il y a bien longtemps ?

Une troisième silhouette apparut parmi eux, plus grande que les autres. Elle était grande, avec des jambes comme celles des hommes. Ses yeux dorés brillaient d’un pouvoir intérieur. La Qamar, la mère de Kashrak. Zin leva les yeux vers la créature, ses yeux étaient pleins de doute.

"Le choix t’a toujours été laissé, Zin," dit la Qamar. "Tu es l’une d’entre nous, maintenant. Nous t’aiderons. Mais tu dois savoir ceci : l’Oracle Noir de l’Eau t’attend à la surface. Si tu y retournes, tu risques de mourir. Si tu restes avec nous en sécurité, tu causeras la mort de Szash, de Iuchi Kenyu et de Sumi."

"Sumi ?" Répondit Zin, surprise. "Elle est là ?"

La Qamar acquiesça. "Tu es proche des Phénix," répondit la naga. "Vos voies sont plus proches que tu ne l’imagines, et vos destinées sont entrelacées."

"Mais que puis-je faire ?" Demanda Zin. "Je suis tellement perdue. A Otosan Uchi, tout était tellement clair, mais il me semble que plus j’approche du but, plus celui-ci s’éloigne. Ma tête est tellement embrouillée, maintenant. Mes souvenirs sont comme des fantômes. Je peux à peine m’en rappeler, et ils disparaissent ensuite. Suis-je une naga ou suis-je une humaine ?"

"C’est à toi de le décider," dit la Qamar. "Si tu décidais de rester ici et de t’endormir avec nous, tu serais la bienvenue. Toutefois, je te supplie de nous sauver. Tu es notre dernier espoir, notre seul espoir. Toi seule peut porter les Lames de l’Akasha."

"Les Lames de l’Akasha," répondit Zin, troublée.

La Qamar acquiesça. Soudain, elle tenait un grand couteau dans chaque main. Les lames étaient étranges, longues et triangulaires, et elles s’étendaient à la verticale des articulations de la main, à l’inverse d’une poignée classique. Les deux mesuraient trente centimètres de longueur, et semblaient très tranchantes. L’une était d’un blanc brillant, l’autre était d’un noir d’encre. Les deux semblaient être faites de perle pure, bien qu’aucune huître n’eût jamais pu produire de perle assez grande pour faire ces armes.

"L’Akasha est un être vivant, et comme tous les êtres vivants, il se bat pour se protéger contre les forces extérieures qui tentent de le détruire," dit la Qamar. "Les lames sont originaires des lits de perle. Pendant cent ans, notre magie s’est acharnée à produire ces armes, la seule chose qui pourrait guérir la Blessure de l’Akasha. Elles sont restées ici jusqu’à ce que l’on découvre où se trouve le Kashrak, jusqu’à ce qu’un porteur assez digne se révèle. Tu dois être le vecteur de ce remède, Zin. Seul un vrai naga peut utiliser la magie des lames.

Zin semblait troublée, mais ne dit rien.

La Qamar sourit pour l’encourager, puis poursuivit. "La Lame de l’Œil Blafard," dit-elle, en brandissant la lame noire. "La Lame de l’Œil Brillant," dit-elle, en brandissant la lame blanche. "La Lame de l’Œil Blafard ôtera à sa victime les pouvoirs du Seigneur Ténébreux. Si tu l’utilises contre Kashrak, tu retireras tout le Mal qui est en lui. Sa souillure sera anéantie, et il ne pourra plus jamais l’utiliser contre notre peuple. La Lame de L’Œil Brillant coupera à jamais son lien avec l’Akasha. Tue Kashrak avec elle et il sera retiré de l’Akasha. Sa folie et sa maladie ne nous empoisonneront plus jamais. Tu dois utiliser les deux lames, Zin, pour anéantir totalement le maléfice de Kashrak." La Qamar fit tourner les couteaux dans chaque main, pour que les lames reposent sur ses avant-bras. Elle offrit les lames à Zin, poignées vers l’avant.

Zin s’approcha des armes, mais hésita. "Je ne peux pas," dit-elle. "Je ne sais pas si je suis assez forte. Je n’aurais pas pu battre les pennaggolan sans Kenyu. Nitobe m’aurait tué si je n’étais pas tombée dans les lits de perle. Je ne suis pas digne."

"Alors, deviens-le," dit la Qamar, la voix légèrement sévère. "Zin, personne ne naît comme un héros. Les circonstances exigent que tu sois à la hauteur ou nous serons détruits. C’est ta chance, Zin. Sauve notre peuple. Sauve-toi. Achève le cycle de douleur et de folie, et peut-être qu’un jour tu auras le luxe de découvrir qui tu es réellement. Pour l’instant, prends les lames et tue le Kashrak avant qu’il ne soit trop tard pour nous tous."

Le regard de Zin rencontra les yeux dorés de la Qamar, et elle acquiesça. Elle prit les lames avec le plus de confiance qu’elle put rassembler. Pour elle, ce n’était pas énorme car elle manqua même de laisser tomber la lame noire en la prenant, mais c’était suffisant. Les lames étaient froides et lourdes. Elle sentit qu’une sorte de magie était enfouie en elles, mais elle était en sommeil. Elles ne semblaient pas aussi puissantes que la Qamar avait prétendu. Elle contempla la surface des lames, essayant de comprendre leur pouvoir et l’étrange destin qu’elles partageaient avec elle.

Lorsqu’elle releva les yeux, elle était seule dans la grande plaine.

"Je suis seule," dit-elle. "Ils m’ont quitté."

"Ne leur en veux pas pour ça, ils sont très malades," dit une voix. "Ils ont fait du mieux qu’ils pouvaient."

Zin tourna sur elle-même, brandissant les lames, une en bas et une en haut. Elle découvrit qu’elle les tenait comme si elle les avait portées toute sa vie. Un homme seul se tenait devant elle, portant une ancienne armure de samurai verte. Un sourire s’étalait sur son élégant visage.

"Qui êtes-vous ?" Demanda-t-elle. "Que faites-vous ici ?"

"Mon nom humain est Mirumoto Daini," répondit l’homme. "Mais l’Akasha me connait en tant que le Daini."

"Un humain ?" Dit-elle, choquée. "Ici ?"

"Choquée ?" Demanda-t-il doucement. "Ou déçue de ne pas être la première ? Je pense que tu as oublié quelque chose à propos de l’Akasha, ou peut-être que tu ne t’en souviens tout simplement pas. Personne n’est forcé d’en faire partie. Ce n’est pas une maladie. C’est une famille. Toute personne dont l’esprit est assez ouvert peut devenir une partie de l’Akasha. Je l’ai fait. Tu l’as fait. Tu penses que c’est une malédiction, mais c’est faux. Cesse de combattre ce que tu es, et tire ta force de ton être."

"Je ne sais pas si je peux faire ça," dit Zin. "Je ne sais pas si je suis assez forte."

Daini soupira. "Tu es assez forte, Zin. Crois-moi. Je suis ici depuis longtemps, Zin, et j’avais hâte de te rencontrer à nouveau. Yakamo et moi nous t’observons très attentivement depuis que tu es avec nous."

"Yakamo ?" Répondit Zin.

"Hida Yakamo," répondit Daini. "Tu sais, le Tonnerre Crabe ? Le type avec une grande main de jade ? Qui fut tué pendant le Jour des Tonnerres par Fu-Leng lui-même ?" Daini fit quelques petits gestes dans le vide. "Il fait aussi partie de l’Akasha. On en parle relativement rarement."

"Par les Fortunes," dit Zin.

Daini acquiesça. "C’était un cas très proche du tien. Il est mort prématurément et les naga se sont sentis responsables, alors ils se sont arrangés pour le sauver. Il était très intéressé par tes progrès jusqu’à ce qu’il soit réincarné, il y a dix-huit ans de cela."

"Réincarné comma naga ?" Demanda-t-elle.

"Non, comme humain," répondit Daini. "Les naga n’ont pas le monopole de la réincarnation, demande aux Phénix. Yakamo devait être réincarné pour qu’il puisse être là, lors du Jour des Tonnerres et tout ça. C’est malheureux que Yasu ait perdu son lien avec l’Akasha, mais ça arrive. Avant qu’il ne parte, il m’a laissé un message pour toi, Zin."

"Oui ?" Demanda-t-elle.

"Il te souhaite bonne chance," répondit Daini. "Et il m’a dit de te dire que tu n’es pas seule. Tu n’es jamais seule." L’univers illusoire de l’Akasha commença à décliner. Zin pouvait voir les rochers en saillies et la lumière verte de l’eau commencer à réapparaître autour d’elle.

Zin acquiesça, ses épaules s’étaient redressées. "Merci, Daini," dit-elle.

"Pas de problèmes," répondit Daini, ses formes commençaient à devenir transparentes. "Il ne reste plus beaucoup de temps pour discuter. Je suppose que je te verrai dans ma prochaine vie, Zin." Daini disparut.

"Je l’espère," répondit Zin. Elle tenait toujours les grands couteaux dans ses mains. Ils étaient bien réels.

Equipée des armes de l’Akasha, armée de sa nouvelle confiance, Zin se remit à nager vers la surface.


"Félicitations, Shinjo Rakki," dit l’Empereur Yoritomo VII, le visage rayonnant de fierté. "Vous êtes le héros de votre clan, de Rokugan, et du monde entier. Vous nous avez tous sauvés."

Shinjo Rakki soupesa le no-dachi qu’il tenait sur son épaule et gloussa, faisant sautiller l’énorme tête d’oni coupée. "Oh, ce n’était rien," dit-il. "J’ai juste fait mon boulot."

"Oh, il est modeste, aussi !" Hurla une jolie jeune fille au premier rang. "Shinjo Rakki, vous êtes mon héros !" La fille se mit à courir vers lui et le serrât dans ses bras. Quelques instants plus tard, des dizaines d’autres jeunes filles souriantes et hurlantes s’attroupaient autour de lui.

"Mesdemoiselles, mesdemoiselles !" Gloussa Rakki. "Vraiment, je serais honoré, mais je devais avoir un entretien avec l’Empereur, ici."

"Non, vraiment, il n’y a pas de problèmes, Rakki," dit l’Empereur, en regardant d’un air mélancolique vers les admiratrices de Rakki. "Je vais aller chercher un café et je reviendrai quand vous aurez fini. Amusez-vous bien, Rakki-sama."

"Bien, si vous le dites, mon seigneur," dit Rakki. "Ok, les filles, qui est la première ?"

Quelque chose le frappa au visage. Rakki se redressa et regarda autour de lui, confus. Il était assis dans une petite pièce. Trois hommes étaient assis à côté du lit sur lequel il se trouvait, le regardant avec curiosité. La petite pièce était éclairée par une bougie. Au loin, il put entendre des cris et des coups de feu.

"Euh, salut," dit-il, en se massant le visage.

"Etrange façon de se comporter avec les personnes alitées, Tokei," dit l’un des hommes. C’était un grand homme maigre, portant une salopette noire. Il lui semblait familier.

"Parfois, les esprits demandent une approche plus directe," répondit un autre homme. Rakki reconnut Kohei, l’Asako avec lequel il avait parlé en compagnie de Sachiko, et qui l’avait traîné plus tard, dans les rues du Petit Jigoku.

"Bonjour, Officier Rakki," dit le troisième homme avec un sourire forcé. Il était mince, d’âge moyen et il portait une chemise propre et impeccable, et une cravate. "Bon, Hatsu, Tokei, veuillez m’excuser, mais j’ai du travail à faire, ce soir."

"Bien sûr, Godaigo," répondit le premier homme. Godaigo se leva et quitta la pièce, fermant calmement la porte derrière lui.

"Hatsu ?" Dit Rakki, se redressant soudain. "C’est pour ça que je vous reconnais. Vous êtes Kitsuki Hatsu ! Mais vous êtes sensé être mort."

L’homme acquiesça. "C’est ce que j’ai entendu, moi aussi. Vous étiez avec Otaku Sachiko lorsque les Sauterelles l’ont enlevée."

"Les Sauterelles l’ont enlevée ?" Dit Rakki, surpris. "Nous devons l’aider !"

"Tu vois ?" Dit le vieux shugenja en soupirant. "Je t’avais dit qu’il ne nous serait d’aucune utilité. Il n’a rien vu de plus que moi."

Hatsu se frotta les yeux et se rassit sur sa chaise. "Il n’y a rien d’autre que tu puisses me dire, Tokei ?" demanda-t-il.

"Tokei ?" Dit Rakki. "Je pensais que votre nom était Kohei, Asako."

L’homme hocha la tête. "Tokei," dit-il. "Comme dans Morito Tokei. Un Shugenja qui mourut lors du Deuxième Jour des Tonnerres. Membre de l’Armée de Toturi. Ravi de vous rencontrer."

"Je le savais !" dit Rakki, en frappant dans ses mains et en désignant le vieux prêtre. "Je savais que vous en faisiez partie !"

"Alors, allez-y, Agent Rakki," dit sèchement Tokei. "Je suis abasourdi devant vos talents de détective. Pourquoi n’appelez-vous pas la Tour Shinjo et ne les faites-vous pas venir ici pour m’arrêter ? Oh, attendez. Les Sauterelles ont démoli toutes les communications de la ville. Je suppose que c’est ce qu’ils ont fait juste après vous avoir laissé à moitié mort sur le trottoir."

"Oh," dit Rakki. "Oh, ouais. Merci de m’avoir sauvé la vie."

"De rien."

"Alors, que fait-on maintenant ?" Demanda Hatsu. Le Dragon se releva et se mit à marcher dans la pièce, impatient. "D’après ce que je me souviens, la police n’avait aucune idée de l’endroit où se trouve le quartier général des Sauterelles. Et l’Armée ?"

Tokei haussa les épaules. "Nous avions un homme infiltré chez les Sauterelles pendant un moment, mais ils lui bandaient les yeux à chaque fois qu’ils entraient et sortaient. Tout ce qu’il a dit à propos de cet endroit, c’est que c’était souterrain, qu’ils l’appelaient la Machine, et qu’il y avait toujours un bruit de gros moteur."

"Est-ce qu’il est toujours là-bas, maintenant ?" Demanda Hatsu.

"Toku ?" Tokei hocha la tête. "Non. Il a dit qu’il avait des affaires de famille à régler."

Hatsu grommela et marcha encore. "Et Yotogi a détruit sa Sphère du Dragon. Alors, nous n’avons aucune piste. Absolument aucun moyen de la contacter. Aucun moyen de la retrouver."

Soudain la télévision de la petite pièce reprit vie, baignant la pièce d’une lumière bleue. Le visage d’un homme portant un masque noir et des lunettes apparut sur l’écran, une énorme sculpture de métal ressemblant à une sauterelle était suspendue derrière lui.

"Salutations, peuple de Rokugan," dit l’homme. "Je suis Inago et je suis venu vous parler de mon ultimatum…"

"Par Jigoku !" Dit Rakki.

Les yeux d’Hatsu se refermèrent légèrement, et il quitta rapidement la pièce.

"Qu’est-ce qui lui prend ?" Demanda Tokei.

Rakki haussa les épaules. "Les Dragons," dit-il. "Aussi barges que dans les histoires." Il se tourna vers la télévision.

"Je suis le meneur d’un groupe de révolutionnaires appelés le Clan de la Sauterelle. Je suis venu vous adresser un avertissement. Le chaos, la destruction, la terreur qui vous entourent ne sont rien comparés à ce qui va venir. L’Invasion Senpet n’était rien comparée aux ravages que nous vous faisons, et la destruction qui viendra bientôt fera passer cette nuit pour un doux rêve. Vous devez connaître le nom de mon maître, car c’est lui qui fera trembler les bases de ce monde et qui abattra sur vous la vengeance des ténèbres. Vous devez connaître le nom du Briseur d’Orage. Vous devez savoir que le Troisième Jour des Tonnerres est proche. Ce soir, le Champion de Jigoku marche sur Rokugan."

"Wow," dit Rakki en sifflant. "Je suppose que je ferais mieux de stocker mon jade, mes provisions et tout ça."

"Et tout ça, oui," dit Tokei.

"Et sachez ceci, Rokugani," dit Inago. "Vous pouvez me détruire. Vous pouvez détruire le Clan de la Sauterelle. Mais le Briseur d’Orage ne peut être détruit. Le pouvoir de Jigoku ne pourra jamais être anéanti. Ceci n’est pas un avertissement. C’est une remarque. La chance de l’humanité a tourné. Vos jours sont comptés. Il n’y a rien que vous puissiez faire pour arrêter l’avancée des ténèbres. Considérez que ce message est un service que je vous rends. Embrassez ceux que vous aimez. Pardonnez à vos amis et vos familles leurs péchés passés. Buvez au puits de la vie, peuple de Rokugan, car son eau risque de se tarir bientôt."

L’écran se coupa avec un petit crépitement, retournant à son ancien état.

"Venez," dit Hatsu, en passant sa tête par l’ouverture de la porte, et en faisant un geste rapide aux deux hommes.

Tokei et Rakki se regardèrent, puis le suivirent. Ils étaient tous les deux perplexes et troublés par le ton d’urgence soudain dans la voix de Hatsu, ainsi que par sa disparition lors de la retransmission.

"Hatsu, y’a eu un type à la télé," dit Rakki, en courant pour rejoindre le Dragon. "Il a dit qu’il était-"

"Inago du Clan de la Sauterelle," répondit Hatsu. "Je sais. J’ai tout entendu."

"Vous l’avez entendu ?" Répondit Rakki, surpris.

"J’ai une très bonne ouïe quand je veux," dit Hatsu. Le Dragon se retourna et descendit rapidement les escaliers en direction du restaurant de Shotai et de la rue.

"Je ne voudrais pas te déranger, Hatsu," demanda Tokei, "mais j’aimerais savoir où on va ?"

"A la Machine," dit Hatsu.

"Mais je pensais que nous ne savions pas où elle était," répondit Rakki.

"Maintenant nous le savons," répondit Hatsu.

"Les Dragons," soupira Tokei en suivant Hatsu.


Kyo se tenait dans les ombres de l’immeuble KTSU, frissonnant. La pluie l’avait complètement trempé, mais il n’avait pas vraiment froid. Il tremblait parce que quelque chose avait changé. Lorsque les ténèbres avaient recouvert la ville, quelque chose de mort depuis longtemps s’était éveillé en lui. Il restait dehors. Il avait peur.

"Idiot," siffla Akeru à l’arrière de son esprit. "Rentre à l’intérieur. Tu sais ce que tu as à faire."

"Mais nous ne savons pas à qui elle a parlé," dit-il à voix haute, allant et venant sur le trottoir. "Nous ne savons pas ce qu’elle a dit."

"Ça n’a aucune importance," dit Akeru. "Tuons-les tous. Brûlons complètement cet immeuble. Sans leurs précieuses informations, ils ne pourront dire à personne ce qu’ils savent avant qu’il ne soit trop tard."

"Tuer tout le monde ?" S’exclama Kyo, en levant les yeux vers l’immeuble KTSU. Des lumières de bougie et de lampes de poches éclairaient de nombreuses fenêtres. "Il doit y avoir des centaines de gens à l’intérieur ! On ne peut pas tous les tuer !"

"Ce n’est qu’une goutte d’eau dans la mer," dit Akeru. "Ils seront tous morts dans deux mois, de toute façon. Le Briseur d’Orage ne peut pas encore se permettre d’être exposé. C’est trop important. Tue-les, Kyo, et finissons-en."

"Non," dit Kyo. "Pas question."

"Tu as choisi le mauvais moment pour retrouver ton libre-arbitre, humain," gronda l’oni. "Le rayonnement a dû court-circuiter le tetsukansen."

"Quoi ?" Dit rapidement Kyo.

Il pouvait sentir l’oni sourire à l’arrière de son esprit. "Comme si tu ne le savais pas," dit-il. "L’honorable daimyo de la Guêpe, le Capitaine de la Garde Impériale, le noble et obéissant soldat. Tu pensais que ta petite rébellion était ta propre idée ? Laisse-moi te dire quelque chose, Kyo. J’ai vécu dans ton âme pendant un petit temps, mais il fut assez long pour apprendre tout ce que j’avais à savoir. Tu as été un pion. Un jouet. Une marionnette qui danse sous les ficelles de quelqu’un. Ton père. Ton commandant. L’Empereur. Le Briseur d’Orage a vu quelle belle marionnette tu étais. C’est pourquoi tu as été l’un des premiers qu’il a choisis."

"Qu’est-ce que tu racontes ?" Kyo criait presque. Il respirait bruyamment, maintenant, ses bras bougeaient beaucoup alors qu’il marchait. Deux hommes qui venaient dans sa direction firent demi-tour et coururent dans la direction opposée.

"Ne me dis pas que tu ne t’en souviens pas," dit l’oni. "C’est tellement clair dans tes souvenirs. Le jour où tu as commencé à remarquer à quel point ton maître Yoritomo pouvait être sombre et dangereux. Le jour où toutes les offenses, toutes les insultes, tous les défauts des autres ont commencé à peser sur ton ancienne volonté de fer. Le jour où tu as envisagé de suivre la voie des ténèbres. Il y a quinze ans, le jour où tu fus appelé à Gekkoshinden."

Le souvenir fit soudain surface dans sa mémoire alors que l’oni lui en parlait. Kyo s’arrêta de marcher, pensant aux évènements. "Gekkoshinden, un petit temple appartenant à la famille Impériale. C’était une manifestation," dit-il. "Un schisme entre les moines Karasu et Suzume quant à l’esprit mercantile des Suzume."

"C’est vraiment une raison stupide pour se disputer, hein ?" Rit l’oni. "Une perte de temps pathétique jusqu’à ce que l’émeute se déclenche. Ils décidèrent que c’était ton boulot de régler ça, n’est-ce pas ? Toi, le jeune et prometteur Garde Impérial, futur daimyo de la Guêpe. Certains pouvaient penser que quelques moines en venant aux mains dans un temple pouvait être une perte de temps pour un guerrier entraîné tel que toi, mais une querelle religieuse sur une propriété Impériale devenait soudain une querelle Impériale, pas vrai ?"

"C’est ce qu’ils disaient," répondit Kyo. Il s’appuya contre un mur, se souvenant de tout. "Yoritomo a dit au Capitaine d’envoyer ses meilleurs hommes, de faire une démonstration de force pour régler cette dispute une bonne fois pour toute."

"Et elle fut réglée sans la moindre violence," dit l’oni. "Ça aurait été une belle étoile pour ta carrière si quelqu’un l’avait remarqué ou s’en était même soucié. Mais hélas, ils ne le firent pas. Comme si tout ça avait été une énorme perte de temps. Comme si ça ne valait pas la peine qu’on s’en souvienne."

"Je ne m’en rappelais pas," dit Kyo. "Du moins, pas jusqu’à aujourd’hui."

"Et fait," dit l’oni. "Ce n’est pas exactement ta faute. Ce qu’il s’est passé dans ce temple n’est pas tout à pareil à ce dont tu te souviens. Lorsque tu es arrivé là-bas, Munashi et ses complices vous attendaient avec des prototypes d’implants. Chaque membre de ton escouade fut capturé, mis hors d’état de nuire, puis implanté. La plupart d’entre eux décédèrent lors de la première année. On dirait que ce premier lot d’implants n’était pas de bonne qualité."

"Ça n’est pas arrivé !" Dit Kyo, fâché. "Je ne m’en souviens pas ! Gekkoshinden ne s’est pas passé de cette façon !"

"Qu’est-ce que tu crois, Kyo ?" Dit l’oni, amusé. "Tu t’accroches toujours aux faux souvenirs que Munashi t’a donnés ? Je dois l’admettre, ils sont très bien faits. Cet homme est un vrai artiste. Le vrai souvenir est toujours ici, dans cette fosse que tu appelles un cerveau, Kyo. C’est enfoui, mais c’est ici. Tu aimerais le voir ?"

Kyo hurla alors que des images de sang et de douleur surgirent dans sa tête, les souvenirs d’une opération douloureuse, les souvenirs de ses camarades dépecés et recousus devant ses yeux, les souvenirs de ce bâtard de Grue borgne. Au moment où il se reprit, il était assis sur le trottoir en position fœtale, tremblant comme une feuille.

"Digne jusqu’au bout, hein Guêpe ?" Demanda Akeru.

"Sors de ma tête !" Pleurnicha Kyo. "Arrête de me faire ces choses !"

"Ne me combats pas," dit l’oni. "Arrête d’imaginer que tu peux gagner, maintenant. Pendant quinze ans, cet implant a dirigé tes actions, mais toutes ces pensées étaient les tiennes. Toutes les fois où tu as permis aux ennemis de l’Empereur de s’échapper, c’était ta faute. Toutes les omissions dans tes rapports pour permettre à tes frères corrompus d’agir comme ils le voulaient, c’était tes idées. Et tous ces meurtres, tu les as faits de tes propres mains. C’est toi qui a mis cette balle dans la tête d’Ichiro Chiodo. C’est toi qui a tué ses complices pour que le Dragon ne puisse pas découvrir la vérité. C’est toi qui a invité un oni à partager ton âme. Le tetsukansen ne t’a jamais contrôlé. Il t’a juste permis de faire les choix que tu voulais vraiment faire.

"Laisse-moi seul," dit Kyo, la voix faible et brisée.

"Ah, oui. Coupez les ficelles et la marionnette tombe sur la scène," dit Akeru. "J’espère que cette coupure de courant s’achèvera bientôt, tu ne m’es plus très utile, dans cet état. Je suppose que je vais devoir prendre les commandes pendant un petit moment."

Le dos de Kyo se redressa soudain alors que le Guêpe hurlait de douleur. Une noirceur intense naquit dans ses yeux, sa bouche, et ses mains, recouvrant rapidement son corps et durcissant pour former une carapace noire. En quelques instants, Tsuruchi Kyo disparut et Akeru no Oni avait pris sa place. L’oni leva les yeux vers l’Immeuble KTSU, curieux, réfléchissant à ce qu’il allait faire.

Le Guêpe avait raison. Il ne pouvait pas tuer tout le monde à l’intérieur.

Pas tout seul. Certains pourraient s’échapper.

Taki-bi, Jimen et Kaze étaient tous morts. Il faudrait des années avant qu’ils puissent reprendre forme humaine dans Rokugan. Mizu était parti, occupé par une de ses curieuses petites missions. Le Briseur d’Orage était injoignable. On ne pouvait pas le contacter, c’est lui qui vous contactait. Il n’y avait qu’une personne vers qui il pouvait se tourner, une seule sur qui il pouvait compter. L’oni traça un cercle de noirceur dans l’air, devant lui, et il murmura dedans.

"Oracle…" dit-il. "Ton frère du Vide t’appelle… Akeru te demande…"

Il y eut un bref silence, et puis l’oni sentit une présence à l’autre bout. C’était une présence mortelle, en partie, mais la créature de l’autre côté de l’invocation avait quelque chose de plus qu’un humain.

"Akeru," dit l’homme. "Ça faisait longtemps, oni."

"Ishak," dit l’oni. "Le temps est venu pour toi de rembourser la dette que tu as envers moi."

"En effet," répondit l’homme. "J’aimerais me débarrasser de ce poids sur mes épaules. Dis-moi où et quand. J’amènerai avec moi tous ceux que je pourrai trouver."

"Oui," dit Akeru, en regardant les fenêtres éclairées par les bougies de l’immeuble. "Oui, prends avec toi tout ce que tu peux trouver… Il y a tant de choses à faire cette nuit…"


Le Sanctuaire d’Okanjin se tenait à quelques rues des Studios du Soleil d’Or. Bien que le temple ne soit pas aussi grand ou aussi généreusement décoré que les autres d’Otosan Uchi, c’était ce que la famille Kitsu avait de plus proche d’un foyer, ici. Les sodan-senzo qui vivaient dans la cité se rencontraient fréquemment ici. Certains vivaient ici. Les statues de nombreux ancêtres importants du Lion et d’autres héros de la cité se tenaient devant le Sanctuaire et dans celui-ci, les yeux veillant constamment sur ceux qui y vivaient.

Les Kitsu s’étaient retrouvés moins dépourvus que la plupart face à la coupure de courant. Par contraste à la magnificence technologique du Soleil d’Or, le sanctuaire n’avait qu’un système électrique rudimentaire, rarement utilisé. Les shugenja qui utilisaient les installations pour méditer et communier avec les shiryo préféraient utiliser les lumières des bougies et des lanternes en papier. Une quantité énorme de nourriture et de provisions étaient stockées à l’intérieur, pour les moines qui choisissent de vivre dans le dortoir à l’arrière du sanctuaire. La protection contre les pillards et les émeutes était inutile ; rares étaient les citoyens d’Otosan Uchi à prendre le risque d’éveiller la colère de leurs ancêtres. Ceux qui prenaient le risque malgré tout préféraient y réfléchir à deux fois lorsqu’ils prenaient conscience de la menace physique représentée par les vingt samurais Lion lourdement armés qui patrouillaient dans le périmètre du sanctuaire. Bien que Matsu Gohei n’aimât pas trop la famille Kitsu, il ne pouvait pas laisser ses frères Lions sans défense efficace, cette nuit.

Le Sanctuaire d’Okanjin n’avait pas beaucoup souffert de l’attaque Sauterelle. Ceci à l’esprit, Kitsu Mizutoki, le directeur du Sanctuaire, avait proclamé que le Sanctuaire était un endroit sûr et un refuge pour tous ceux qui venaient en paix. Quelques dizaines de citoyens apeurés qui avaient abandonné leur foyer ou fuis leur quartier pour échapper aux émeutes, avaient trouvé refuge dans le sanctuaire. Les prêtres Kitsu en robe brune marchaient parmi les réfugiés, maintenant, distribuant du thé et de petits bols de riz cuisiné.

Un jeune samurai Matsu marchait parmi la foule, les yeux perçants et nerveux. Il observa les visages des shugenja pendant quelques minutes, de plus en plus irrité jusqu’à ce qu’il reconnaisse finalement celle qu’il cherchait, une petite femme assise dans l’ombre d’une statue d’Ikoma Genju. Elle n’était plus une petite fille, bien que ses cheveux soient toujours noirs et que son visage porte les marques d’une jeunesse qui mentait sur son âge réel. Ses cheveux tombaient dans son dos dans une multitude de petites tresses, nouées avec des rubans de papier sur lesquels des kanji mystiques des prêtres sodan-senzo étaient inscrits. Elle portait une simple robe de cérémonie brun et or, bien que l’insigne sur son bras gauche la présentât comme magistrate. La femme était assise avec deux enfants, leur lisant des histoires de leurs ancêtres sur un vieux parchemin, le visage calme en dépit du chaos extérieur.

La shugenja releva les yeux, soucieuse, lorsqu’elle remarqua le bushi Matsu qui marchait d’un bon pas vers elle. Elle se leva rapidement, ses mouvements étaient gracieux et doux. "Kitsu Jurin ?" dit le bushi, en s’inclinant rapidement devant elle.

"Oui," répondit-elle. "Attendez ici, les enfants." Elle commença à marcher dans la direction d’où venait le Matsu. Le bushi semblait énervé ; c’était inutile d’effrayer encore plus les enfants avec les nouvelles qu’il apportait. "Puis-je vous aider, Matsu-san ?"

"Je l’espère," dit-il. "Ils disent qu’ils veulent vous parler, que vous pouvez vous porter garante de leur comportement."

"Quoi ?" Répondit-elle, les yeux plissés de confusion. "Qui ? De quoi parlez-vous ?"

Le Matsu se mit à marcher plus vite, conduisant Jurin vers les portes principales du temple. "Peut-être que vous devriez voir par vous-même," répondit-il.

Jurin acquiesça, bien qu’elle se sente irritée. Cette nuit, elle devait s’occuper de nombreux réfugiés, elle avait beaucoup de travail à faire. Elle n’appréciait pas d’être interrompue. Toutefois, lorsque le Matsu ouvrit les portes du temple, ses yeux s’écarquillèrent de surprise. Quatre zokujin se tenaient dans la rue, juste à l’extérieur du temple. Leurs longs bras touchaient presque le sol, alors qu’ils attendaient, voûtés. Leurs yeux jaunes brillaient dans l’obscurité. Une dizaine de gardes de Gohei les surveillaient, les armes prêtes, au cas où les "gobelins des roches" feraient tout geste hostile. Un des zokujin leva une main en direction de Jurin, lorsqu’il la vit. Les bushi Lion étaient tendus, et quelques-uns levèrent leurs armes.

"Oh, arrêtez ça," ordonna Jurin. "Ce sont les zokujin, nos alliés."

"Ils ne sont pas humains," observa l’un des Lions, en passant son regard de Jurin aux zokujin.

"Comme vous êtes observateur," dit sèchement Jurin. "Ne vous inquiétez pas, les zokujin sont bien plus honorables que la plupart des humains que vous aurez la chance de rencontrer. Je me porte garante de leurs actions."

Les Lions obéirent immédiatement, abaissant leurs armes. La plupart d’entre eux s’en allèrent immédiatement, retournant à leur patrouille. Les zokujin les regardèrent partir tranquillement.

"Vos soldats sont très bien entraînés," fit Argcklt, en hochant sa tête de batracien tout en s’avançant sur les marches du temple. "Ils vous obéissent bien, Jurin-san."

Jurin acquiesça calmement. "Ce ne sont pas mes soldats. D’ordinaire, ils ne m’écouteraient pas comme ça," dit-elle. "Mais je pense que Gohei les a menacés de graves sanctions s’ils ne nous écoutent pas. Ils le respectent ou le craignent tous ; les deux, s’ils sont intelligents. Qu’est-ce qui vous amène ce soir, Argcklt ?"

"Ne suis-je plus le bienvenu ici ?" Demanda le zokujin. "Je suis venu ici chaque nuit." Le Zokujin rendait visite au temple depuis presque une semaine, maintenant, depuis que Jurin l’avait vu sauver le Prince Kameru. Chaque jour, la shugenja et le zokujin se rencontraient pour discuter de leurs religions et philosophies respectives. Bien qu’aucun des deux ne comprennent guère mieux les voies de l’autre, ils étaient rapidement devenus de bons amis.

"Ce n’est pas ce que je voulais dire," répondit Jurin. "Je suis seulement surprise de vous voir si loin de votre foyer. La cité est dangereuse, cette nuit."

"Mon peuple est en sécurité," répondit le zokujin. "Nous sommes habitués à l’obscurité, et nos tunnels nous offrent une protection suffisante contre ceux qui veulent prendre avantage de la nuit."

"Et les autres ?" Demanda Jurin, en regardant vers les trois autres zokujin. "Je pensais que vos amis n’étaient pas intéressés par les Lions."

"Mes frères," dit Argcklt. "Chamdrsh, Kezsczeklt, and Tarandsha. Ils ne partagent pas mon intérêt pour votre culture. Ils ne parlent même pas votre langue. Toutefois, ils voulaient m’accompagner, cette nuit. Ils craignaient que mes amis Lions puissent me faire du mal, à cause de l’obscurité, et espéraient pouvoir m’aider au cas où vous auriez besoin de notre aide."

Quelques autres prêtres commençaient à apparaître aux portes du temple, surpris par l’apparition soudaine des quatre zokujin. Jurin sourit et s’inclina devant Argcklt. "Je vous remercie, Argcklt. Je me sens plus en sécurité maintenant. S’il vous plaît, venez à l’intérieur."

Jurin se retourna et entra à nouveau dans le sanctuaire, les quatre zokujin la suivant de près. Les réfugiés observaient le shugenja et les zokujin passer, les yeux ouverts de curiosité. Un petit homme chauve en robe brun foncé quitta soudain la foule, s’inclinant devant Jurin et ses compagnons.

"Konichiwa, zokujin," dit l’homme. "Jurin, je suppose que ce sont ceux dont tu m’as déjà parlé."

"Oui, Mizutoki," dit Jurin, en rendant son salut au vieux moine. "Voici Argcklt, et voici…" Elle rougit légèrement, embarrassée d’avoir déjà oublié les noms compliqués des autres zokujin. Argcklt sourit légèrement. "Voici ses frères. Ils sont venus pour savoir si nous avons besoin d’aide."

"Hm," Mizutoki acquiesça. "Merci. Si la moitié de ce que m’a dit Jurin à propos de vous est vrai, nous aurons grandement besoin de votre aide, cette nuit." Il se pencha vraiment très près de Jurin, et sa voix devint un murmure. "Jurin, nous avons un problème." Il se retourna rapidement, et se dirigea vers les salles privées à l’arrière du sanctuaire. Jurin et les zokujin le suivirent.

Bientôt, ils arrivèrent dans un petit vestibule à l’arrière du sanctuaire. La pièce était petite et austère, ne contenant qu’une seule chaise, un petit bassin, et une rangée de crochets pour que les prêtres puissent pendre leur robe quand ils se préparaient pour la méditation. Mizutoki se tenait contre un mur, les bras croisés devant sa poitrine.

"Oui ?" dit Jurin, les yeux soudainement vifs et intenses. "Quel est le problème, Mizutoki ?"

"Les Shiryo Lions sont agités, cette nuit," répondit Mizutoki. "Tout spécialement les plus anciens. Bien plus que d’habitude."

Jurin acquiesça. "Un étrange présage, mais je ne vois pas en quoi ça me concerne," répondit-elle. "Je ne suis pas la sodan-senzo la plus talentueuse de ce sanctuaire. Et comme vous me le rappelez si souvent, mon vieil ami, je ne suis pas la sodan-senzo la plus traditionaliste de la cité. La plupart des plus anciens ancêtres ne voudraient pas me parler."

"Pourtant, il y a une exception," dit Mizutoki. "Un Lion de ta propre lignée m’a parlé cette nuit, Jurin. Un dont l’âme fut consumée par les ténèbres, il y a bien longtemps. Son âme hurle pour la délivrance, pour la liberté, mais je peux à peine le comprendre. Il a grandi loin de nous, Jurin. Tu es sa descendante ; ses mots seront plus clairs pour toi."

Le visage de Jurin pâlit. "Okura," dit-elle. "Kitsu Okura."

Mizutoki acquiesça, le visage sévère. "Oui, Jurin. L’âme du Champion de Jade déchu s’est échappée de Jigoku, et il souhaite parler avec toi."


Szash était en colère. Le Constricteur géant se précipitait à travers la forêt à une vitesse incroyable. Les petits arbres sur son chemin se brisaient comme des brindilles. Il escaladait et contournait les plus grands avec un tel talent et une telle puissance que sa vitesse en souffrait à peine. Sa main était fermement serrée sur la garde son épée. Il quitta la lisière des arbres et s’arrêta soudain, son énorme poitrine soulevée par une respiration lourde. Un petit bassin calme se trouvait devant lui. La forêt autour de lui était silencieuse. Il était seul.

"Szash !" cria Kenyu, en courant pour rejoindre le naga. "Szash, ralentissez !"

"Silence, Kenyu," siffla le naga.

"Je pense que ce point est sujet à controverse, maintenant," répondit le Licorne. "Vous avez fait assez de bruit pour réveiller la moitié de la forêt, en courant jusqu’ici."

Sumi apparut à vingt pas plus loin, à la limite du bassin. Deux yojimbo se trouvaient de chaque côté d’elle, pistolets tirés et prêts au combat. Les yeux de Sumi se plissèrent alors qu’elle observait rapidement les environs. "Où est l’Oracle ?" demanda Sumi. "Où est Zin ?"

"Je ne sais pas," répondit Szash, sur un ton colérique. "J’espère que nous n’arrivons pas trop tard." Les yeux de Szash s’agrandirent à cet instant, et ses épaules s’affaissèrent.

"Oh, voyons," dit une voix moqueuse. Elle semblait à la fois venir de partout et de nulle part. "Ne me dites pas que vous avez fait tout ce chemin, voyagé aussi loin et combattu aussi durement pour simplement abandonner ? Je trouverais ça vraiment pathétique. Je ne pourrais pas me résoudre à imaginer un groupe d’ennemis aussi indignes."

La main de Sumi se posa sur la garde de son katana. Son visage se tordit de colère. "Je connais cette voix," dit-elle. "Montre-toi, Nitobe."

"Avec plaisir." Les ombres du chemin près d’eux s’épaissirent soudain et se tordirent en un million de filaments, tissant rapidement la silhouette d’Asako Nitobe. Il lissa le revers de sa longue veste et s’inclina devant Sumi. "Bienvenue dans la forêt de Shinomen, Sumi-chan," dit-il.

"Sumi-sama, Asako," dit Shiba Hogai, en mettant rapidement le docteur en joue.

"Oh, je ne pense pas," répondit Nitobe. "Les chances que je jure un jour fidélité à cette fille sont bien plus faibles que tes chances de vivre un jour de plus, Shiba. Condoléances."

Le corps d’Hogai trembla soudain et le pistolet tomba de sa main. Il posa ses mains désespérément sur sa poitrine et tomba à genoux, haletant pour respirer, le visage pâle.

"Non !" Cria Shiba Naora, tirant sur Nitobe avec son pistolet. Un mur de liquide rouge brillant apparut devant l’homme, faisant disparaître les balles de Vide avant qu’elles ne touchent leur cible.

"Hémorragie," dit Nitobe, en désignant la fille. La jeune yojimbo cria puis s’étouffa à cause de son propre sang. Elle s’effondra à côté du lit de perles, le sang coulant par ses yeux, sa bouche et ses oreilles.

"Tsukai !" gronda Szash. Le naga fit soudain irruption, courant vers Nitobe avec son épée dégainée. Le katana s’enfonça profondément dans l’épaule de l’homme et il tomba sur le sol, sous le poids du Constricteur. Le naga fut secoué soudain par les mains de Nitobe qui venaient de s’emparer de sa gorge, serrant d’un seul coup. Le docteur se remit sur pieds, le katana toujours plongé dans son torse. Szash frappait et griffait l’Oracle avec ses mains et sa queue s’enroula autour du corps de Nitobe, en une étreinte mortelle, mais l’homme ne semblait rien ressentir et continuait à étrangler le naga.

"Laisse-le partir, Nitobe," dit Sumi, ses yeux sombres et intenses, alors qu’elle s’avançait vers lui. "C’est une histoire entre Phénix."

"Qu’il en soit ainsi," rit Nitobe. Le corps de Szash tomba mollement par terre et Nitobe s’extirpa hors de sa queue, les yeux rivés sur Sumi.

"Kenyu, restez en arrière," avertit Sumi.

"Mais," dit Kenyu.

"Restez en arrière !" Répondit-elle au Licorne. "Je m’en occupe."

"Très bien," dit doucement Kenyu. Il tomba à genoux à côté des deux yojimbos, psalmodiant un sort de soin pour essayer de leur sauver la vie.

"Ainsi, c’est toi l’Oracle Noir dont Teika m’a parlé," dit-elle. "C’est toi l’espion que Jigoku a placé parmi nous."

"Je ne l’ai pas toujours été," dit Nitobe. "Seulement pendant les vingt dernières années, à peu près. J’ai toujours été un peu curieux à propos de la maho, je l’avoue. La magie de l’eau a toujours été mon fort. Après tout, je suis docteur, et le don apporté par l’eau est un don de soin. Mais l’eau est tellement indirecte, tellement contraire. Le sang. Le sang est différent. Le sang fait partie de nous. Il est littéralement notre âme et notre cœur. La maho est la magie du sang. Le pouvoir des Oracles ne m’a pas changé ; il m’a amélioré. J’ai atteint une puissance que votre minable Conseil des Maîtres ne pourrait jamais comprendre. Je suis un vrai Phénix."

"Vous êtes un traître," dit Sumi, en faisant un autre pas vers lui.

"Vraiment ?" Dit doucement Nitobe. Il fit prudemment le tour de Sumi, sortant le katana du naga de sa poitrine d’une seule main, et le jetant sur le côté. "Ma magie du sang soigne aussi bien qu’elle détruit. Combien de tes parents ont été sauvés par mes talents et ma magie ? Combien seraient morts sous ton hésitante autorité ? Même maintenant, cet insupportable groupe qui s’appelle le Clan de la Sauterelle a réussi à mettre Otosan Uchi à genoux. Les hommes se tuent entre eux, et les rues se remplissent de sang. Seul Kujimitsu et son minable Conseil des Pantins parvient à diriger le Clan du Phénix. Et où est Sumi ? Où est l’Ame de Shiba, le grand dirigeant de notre peuple ? Dans une forêt à mille kilomètres de là, en train de charmer des serpents.

"C’était toi," dit-elle, plissant les yeux. "C’est toi qui a détruit la Miséricorde du Phénix. Tu as tué mon père."

Nitobe acquiesça promptement, et un énorme sourire se dessina sur les traits du petit homme. "Mais accorde-moi la totalité de mon acte, Sumi," dit-il. "Je ne me suis pas contenté de tuer cet homme, je l’ai ruiné. Il était cardiaque, et il ne te l’a jamais dit. J’ai injecté dans sa prescription un poison rare et mortel, un dont les résultats ressemblent à une overdose au Lait de Daikoku. J’ai pris sa vie et détruit sa réputation, à jamais. C’était le destin de celui qui adopte une bâtarde demi-gaijin et qui l’appelle Phénix. Et maintenant, tu es là : bâtarde et Championne de notre clan. Ta vie est un vrai gâchis. Quand je te regarde, je pleure l’époque où je suis né. Tu te demandes pourquoi je sers Jigoku ? Tu te demandes pourquoi je m’intéresse au Jour des Tonnerres ? Regarde-toi dans un miroir et dis-moi la réponse, fillette. Le temps est venu de tout nettoyer."

"Alors, arrête de parler et fais-le," dit Sumi, la voix semblable à un grognement. Elle chargea dans sa direction, brandissant le katana Phénix.

"En effet," gloussa Nitobe. Il leva un doigt vers elle, et invoqua le pouvoir de la maho. "Hémorragie," dit-il.

Une flamme blanche explosa autour du corps de Sumi, qui invoquait les esprits du feu pour se protéger de la magie du sang de l’Oracle Noir. Elle pouvait sentir la température de son sang lentement augmenter, en dépit de sa magie. Un voile rouge commença à obscurcir sa vision. Elle tomba à genoux.

"Teika !" Cria Iuchi Kenyu. "Teika, il est en train de la tuer !" Le Licorne regarda autour de lui. Il réalisa avec horreur qu’il était seul. Il se retourna et courut vers l’orée de la forêt, et trébucha sur le katana de Szash.

Nitobe se retourna pour observer le jeune homme, tout en gardant un doigt vers Sumi pour maintenir son sort. Une expression curieuse traversa le visage du docteur. "Et pour toi, Licorne ?" Demanda-t-il. "Qui es-tu, dans tout ça ? Pourquoi est-ce que tu mets ta vie en jeu en mettant ton nez dans mes affaires ? Qui es-tu ?"

"Euh…" dit Kenyu, en affrontant le regard perçant de l’Oracle. Il se releva avec le katana dans les mains. "Je suis Iuchi Kenyu, le Gardien des Terres. Laissez-là partir."

"Oh, mais bien sûr," dit Nitobe. Il lança un regard dédaigneux vers Sumi. "Bien, reste là et ouvre bien les yeux. Tu es sûr le point de me voir tuer l’Ame de Shiba."

"Je vous ai dit de la laisser partir," répéta Kenyu, une étincelle de courage naquit dans sa voix. Cela venait d’ailleurs, lui semblait-il, car il n’était pas tout à fait sûr de ce qu’il faisait. Il n’était pas aussi courageux. Se dresser contre un Oracle Noir était du suicide.

Les yeux de Nitobe se reposèrent sur le Licorne. "Ton arme ne me fera aucun mal," dit-il, en s’avançant aux côtés de Sumi, toujours à genoux. "Et ne crois pas que tu pourras me surprendre avec ta magie. J’ai senti ton lien avec les esprits, et il est faible. Tout ce qu’il te reste comme choix, Gardien, c’est de décider à quel point ta mort sera douloureuse. Ne m’oblige pas à compliquer les choses comme je le fais pour Sumi, là." Nitobe sourit et le feu autour de Sumi disparut. Sumi poussa un hurlement strident, se recroquevillant en position fœtale et sans lâcher Ofushikai.

"Arrêtez !" Ordonna Kenyu.

Nitobe se tourna complètement vers le Licorne, le dos au bassin. "Vas-y, tue-moi," dit-il.

Kenyu hurla et courut vers l’Oracle Noir avec l’épée de Szash. L’Oracle sourit et murmura un mot. Kenyu sentit le feu s’engouffrer dans ses veines. Ses muscles se tétanisèrent soudain. Il trébucha et tomba, le corps parcouru de spasmes de douleur.

"Qu’est-ce que tu espérais faire ?" Demanda Nitobe en gloussant.

"Te distraire," répondit Zin, dans son dos. Elle lui enfonça la Lame de l’Œil Blafard dans le dos.

Nitobe hurla et tituba en avant, le sang coulait dans son dos. La blessure se guérit presque instantanément, la magie de l’eau du tsukai s’occupait de refermer la plaie. Il fit volte-face, jetant son long manteau et crachant aux pieds de Zin. "Tiens, la pute de naga !" Dit-il. "Ton coup n’était pas assez profond. Maintenant, tu vas rejoindre les autres ! Hémorragie !"

Zin souleva un sourcil et le regarda avec curiosité.

"Hémorragie !" Ordonna Nitobe.

"Flétrissement !" Cria Nitobe.

"Meurs !" Hurla Nitobe.

Rien ne se produisit.

Un frisson traversa l’âme du tsukai. Il ne savait pas comment la naga avait fait, mais son pouvoir s’était évanoui. Les sens améliorés des Oracles, sa maho, tout avait disparu. Sa mâchoire s’ouvrit de surprise lorsqu’il regarda ses mains, maintenant plissées et desséchées par la souillure qui le rongeait de l’intérieur depuis des années. Sa dernière dent vacilla et tomba de ses gencives noircies. Il tituba un peu, ses muscles en décomposition étaient incapables de supporter son poids. L’ancien Oracle Noir releva les yeux vers Zin, pris d’horreur.

Mais ce furent les yeux de Sumi qu’il trouva en premier.

"Je voulais être un dieu !" Siffla-t-il. Le visage blanc de peur et d’incrédulité.

"Je crois que tu parlais de nettoyage," répondit la championne du Phénix.

La lame d’Ofushikai décrivit une courbe rapide, découpant le corps d’Asako Nitobe de la hanche à l’épaule. Un autre coup lui fit tomber la tête des épaules, et le corps s’effondra sur le sol. Dans un dernier sifflement, la lame retourna à son saya et la forêt retrouva son calme.


"Hotaru, tu n’es qu’un idiot."

Les caméras vidéo et les équipements de surveillance cliquetaient discrètement dans les ténèbres. Chaque recoin du Labyrinthe Bayushi était surveillé dans ses moindres détails et sous divers éclairages, puis présenté au service de sécurité de Bayushi Oroki. Le moindre grain de poussière ne pouvait pas bouger sans être remarqué. Le moindre chat de gouttière était surveillé de près par un vigile. La sécurité légendaire du parc d’attractions était encore plus serrée que d’habitude ; rien n’était laissé sans surveillance.

Pourtant, Sen, Oracle Noir de l’Air, se tenait devait les portes, invisible.

"Idiot, idiot, idiot," dit-elle, en hochant la tête. Elle tira sur l’une de ses longues tresses, et son petit visage se renfrogna de colère. "On t’avait dit de ne pas aller chercher l’Œil tout seul. On t’avait prévenu de quoi ces mortels étaient capables, mais bien sûr, tu n’as pas écouté !"

Elle soupira profondément, reculant de quelques pas du corps pendu aux portes du Labyrinthe. Il portait toujours la robe rouge sale qu’il affectionnait depuis les deux derniers siècles, maintenant souillée d’un sang sombre. Son visage était totalement ravagé. Une moitié était déchiquetée, et l’autre était figé dans une expression de surprise. La chose qui l’avait tué n’était pas subtile, pas plus subtil que le message que les mortels essayaient de transmettre.

"Ainsi, tu veux nous faire savoir que tu peux nous tuer," dit Sen, en posant le regard sur les portes du Labyrinthe Bayushi. "Ça rend les choses bien plus intéressantes. Voyage."

L’air s’obscurcit derrière Sen, et elle fit un pas en arrière, disparaissant de la cité d’Otosan Uchi et empruntant la Voie. La voie était noire, brillant ici et là de brefs petites pointes de lumière, mais Sen pouvait être parfaitement vue. Un instant, elle apparaissait comme une petite fille Rokugani portant une robe, une chemise simple et une cravate, avec un ballon très coloré sous le bras. Le suivant, elle apparaissait tel qu’elle était vraiment, une créature inhumaine, magnifique, séductrice et très ancienne. Elle tenait en main un sac en toile dont le fond avait pris une coloration rouge-brune. Les kansen de l’air tourbillonnaient autour d’elle, frénétiquement. Elle sourit et tendit une main pour les flatter. Ils tournèrent autour d’elle, pris d’extase.

"Comment va-t-il ?" Demanda sèchement Kunisada, debout là où il l’attendait. L’Oracle Noir de la Terre était un homme immense portant une armure de samurai. Des doigts pareils à des morceaux de roche s’articulaient à ses mains, et sa peau avait la pâleur de la pierre. Hida Kunisada n’avait pas la nature double de Sen, il était et serait toujours la créature qu’il semblait être.

"Hotaru ?" Demanda Sen, en soulevant un sourcil. "Ton frère est aussi con que d’habitude. Sauf que maintenant, c’est un con mort."

L’Oracle Noir de la Terre hurla de rage. Il s’empara brutalement des épaules de Sen. "Ouvre la porte, Sen," demanda-t-il. "Laisse-moi apprendre à ces humains à quel genre de forces ils font face."

Sen leva les yeux au ciel et sourit à Kunisada. "Toi et ton tempérament," gloussa-t-elle. "Tu es tellement mignon quand tu es enragé."

"Dis-moi ce qui est arrivé à mon frère," gronda Kunisada, en se penchant très près de Sen, "Ou tu vas découvrir à quel point ma colère peut être intense."

Elle inclina sa tête légèrement et se retrouva très près de lui. Ses lèvres rouges s’ouvrirent légèrement. "Est-ce une promesse ?"

Kunisada souleva un sourcil rocailleux. "Ça ne marche pas, Sen," grogna Kunisada. "Tu as perdu tout ton potentiel de séduction lorsque tu as pris ce corps, je suis désolé."

"Certains hommes l’aiment," dit-elle.

"Certains hommes ont des goûts de merde," répondit-il. "Maintenant, dis-moi qui a tué mon frère avant que je ne réduise ton enveloppe en mille morceaux."

"Au nom de Fu Leng," jura-t-elle. "Calme-toi, Kunisada. Nous aurons notre revanche lorsque Vide et Eau arriveront."

"Je regrette mais le Docteur Asako ne nous rejoindra pas," dit une voix caverneuse. "Il a d’autres engagements, semble-t-il."

Une silhouette presque squelettique les rejoignit à cet instant, la robe en lambeaux en velours rouge foncé qui pendait à ses épaules. Ses yeux étaient très enfoncés dans ses orbites, le poids des décennies depuis lesquelles il repoussait la mort. Il était l’Oracle Noir du Vide, Yogo Ishak, le traître de la Guerre des Ombres.

"Ishak !" Dit Sen, s’échappant sans grand effort à la prise de Kunisada, et en bondissant à la rencontre du sorcier mort-vivant. Elle prit son ballon des deux mains et lui sourit. "Il était temps que tu arrives ici. Kunisada devenait vraiment impossible."

"Ishak-sama," dit Kunisada, en s’inclinant profondément. "Nous sommes honorés."

"Oh, arrêtez, tous les deux," dit le sorcier. "C’est une bonne chose que je sois là. On dirait que vous étiez encore sur le point de vous entretuer."

"Kunisada adore ça," dit Sen avec un sourire malicieux.

"Elle est folle," dit Kunisada. "Elle continue à voler de nouveaux corps. J’aimerais vraiment pouvoir la tuer."

"Et bien, ce n’est pas faute d’avoir essayé, en tout cas," dit Ishak en soupirant. "Vous deux ne cessez de vous prendre à la gorge, depuis que je vous connais."

"Et encore mille ans avant ça," dit Sen, en faisant rebondir son ballon sur le sol avec un sourire espiègle. "Ça nous garde en forme," grogna Kunisada avec un soupir d’ennui.

"Comme c’est intéressant," dit Ishak d’un ton plein d’indifférence. Il s’écarta de Sen avec un léger hochement de tête. Ils étaient à cet instant au centre d’une grande "clairière" sur la Voie. La Voie n’était pas vraiment un endroit, il n’y avait aucun décor, mais cet endroit était plus grand et plus clair que tous les autres, et les Oracles Noirs utilisaient ce genre d’endroit pour se rencontrer à l’écart du regard curieux des mortels.

"Hotaru est mort," dit Ishak. "Je suppose que vous le savez tous les deux."

"Ouais," dit Sen. "Pendant qu’on attendait que tu arrêtes de flâner près du Sceau, il est parti et s’est fait tuer par les kolat. Ils ont pendu son corps à l’extérieur d’un parc d’attractions. Ils sont enterrés dedans, maintenant, et nous attendent. Je pouvais sentir l’Œil, depuis le parking. Quels arrogants petits sacs de chair. Comme s’ils pouvaient nous blesser !"

"Apparemment, ils ont réussi à tuer Hotaru," dit Ishak, la main posée sur une ancienne blessure, sur sa poitrine. "Je pense que j’ai une idée de la façon dont ils s’y sont pris."

Sen haussa les épaules. "C’est provisoire," dit-elle. "Jigoku va bientôt nous envoyer un nouvel Oracle Noir du Feu et nous serons de nouveau actifs. Ce n’est pas grave."

"Pas grave ?" gronda Kunisada, en bondissant vers la fille. "C’était mon frère, espèce de sale—"

"Douleur," dit Ishak.

Sen et Kunisada s’effondrèrent sur le sol, étreignant leur poitrine et hurlant. Une aura d’énergie noire entourait leur corps, et les yeux d’Ishak brillaient d’une lumière similaire. "C’est fini, maintenant, bande de gamins ?" Dit-il d’un ton laconique. "Peut-être pourrions-nous discuter de ces choses avec un semblant de maturité. Par les Fortunes Noires, je ne sais pas comment vous avez réussi à survivre au service de Jigoku, avant que je ne sois appelé."

"Peut-être est-ce pour ça que tu as été appelé, puissant seigneur," dit Sen, en essayant de sourire timidement malgré la douleur. "Pour nous faire rentrer dans les rangs lorsque nous sommes méchants ?"

"Laisse tomber," répondit le sorcier, en claquant des doigts. La douleur s’estompa. Les deux Oracles relevèrent les yeux vers Ishak en s’asseyant sur le sol, attendant ce qu’il allait dire. L’homme flétri marcha de long en large, avant de se tourner à nouveau vers eux. "Il n’y aura pas de nouvel Oracle Noir du Feu," dit-il. "Jigoku l’a décrété."

"Quoi ?" dit Kunisada.

"Tu n’es pas sérieux," ajouta Sen, ses yeux verts écarquillés.

"Le dernier Jour du Tonnerre se rapproche," dit Ishak. "Bientôt, le Champion des Ténèbres sera choisi. Jigoku ne permettra plus d’erreurs comme il y en a eu par le passé, il conserve son énergie pour la bataille finale. Lorsque le Jour sera passé, peut-être y aura-t-il un nouvel Oracle Noir du Feu."

"Comment est-ce possible ?" Demanda Sen, en faisant légèrement la moue. "Nous sommes importants ! Nous sommes nécessaires !"

"Et bien, peut-être que les forces ténébreuses ont senti que notre désir de retrouver l’Œil de l’Oni est devenu plus important que notre dévotion au Briseur d’Orage," dit Ishak. "Peut-être que c’est un avertissement qu’on nous donne. Souvenez-vous que nos homologues de la Lumière ont jadis été punis pour avoir oublié leur place. Ne nous leurrons pas à croire que notre maître est plus conciliant que le leur."

Sen et Kunisada se regardèrent mutuellement. "Alors, que fait-on ?"

Ishak se renfrogna. "Heureusement, il semble qu’on nous offre un sursis. L’un de mes fidèles lieutenants dans l’organisation du Briseur d’Orage a un problème. Il aurait voulu que je l’aide à le régler. Malheureusement, j’ai d’autres obligations pour cette nuit, mais vous deux pourriez être plus que suffisants pour accomplir cette tâche."

"Tuer des humains ?" demanda Sen.

Ishak acquiesça. "C’est une façon de faire, oui."

"Alors, cette nuit n’est pas un gâchis total," dit Sen, en se relevant et en bondissant joyeusement. "Au moins, on va pouvoir tuer des gens. Quand est-ce qu’on part ?"

"Immédiatement," répondit Ishak.


Les couloirs de la Machine étaient calmes. Sekkou et Kaibutsu marchaient dans l’obscurité, les douces lumières fluorescentes du plafond prenant vie à leur passage, puis s’éteignant tout de suite après. Ici, dans le quartier général du Clan de la Sauterelle, les rayonnements électromagnétiques produits par les bombes Maladie n’avaient aucun effet. Ici, tout était comme d’habitude, sauf que les couloirs étaient vides.

"Ça fait peur," marmonna Kaibutsu. "Y’a personne."

"C’est une nuit très chargée pour nous, Kaibutsu," dit Sekkou. "Tous les Sauterelles sont dehors, cette nuit."

"Alors pourquoi on n’est pas dehors ?" Demanda l’ogre, en se tournant vers Sekkou sans cesser de marcher. La grande créature ralentissait volontairement son pas pour que Sekkou puisse suivre, bien qu’il essaye de ne pas montrer qu’il le faisait volontairement.

"Parce que les Sauterelles sont en train de faire une erreur," répondit Sekkou. "C’est trop tôt, trop chaotique. Ça me fait beaucoup penser au coup d’état de Meda. Une bonne idée, mais exécutée avec une maladresse et une stupidité qui la transforme en échec avant même qu’elle ne commence. Je pense que nous sommes manipulés, Kaibutsu, mais par qui et pourquoi, je ne parviens pas à l’imaginer. Je pense qu’Inago le sait, et qu’il sera là. C’est pour ça qu’on va lui parler."

"Oh," acquiesça Kaibutsu, maintenant éclairé. "C’est qui, Doji Meda ?"

"Oublie ça," dit Sekkou. "Contente-toi d’ouvrir les oreilles, mon ami. Je pense qu’Inago ne sera pas totalement heureux de nous voir."

Kaibutsu acquiesça, ses petites oreilles bougèrent légèrement de chaque côté de son masque. L’ogre regarda dans la direction d’où ils venaient, les muscles de ses bras énormes se tendirent. Son nez le chatouillait.

"Quoi ?" Demanda Sekkou, remarquant le changement d’attitude de son camarade. Il mit la main sous son grand imperméable. "Il y a quelqu’un derrière nous ?"

Kaibutsu acquiesça. "Parti, maintenant," dit-il. "Mais on nous suivait. Quelqu’un derrière nous. Qui sentait comme la mort."

Sekkou secoua la tête, irrité. "Massad, sans aucun doute," dit-il. "Je ne suis pas surpris de le voir s’attarder par ici, il cherche sans doute à prendre l’avantage sur nous. C’était une erreur d’inviter ce nécromancien Chacal chez les Sauterelles."

Kaibutsu fit un signe de tête. "Kaibutsu n’aime pas les zombies non plus. Les zombies et les ogres ne se sont jamais bien entendus."

Sekkou regarda l’ogre avec curiosité. "Tu as déjà vu des zombies, avant ?" Demanda-t-il.

L’ogre acquiesça. "Là où Kaibutsu a grandi, dans les montagnes, des zombies partout. Pas beaucoup de gens, là-bas. Vieilles terres Phénix, les Phénix partis. Maintenant, la famille de Kaibutsu vit là-bas, avec les gobelins, et les zombies, et les gaki. Les gaki, c’est même pire que les zombies. Les gaki essaient de manger les ogres, s’ils font pas attention. Pas bon."

"Fascinant," répondit Sekkou. "Kaibutsu, après que tout ceci soit terminé, tu dois me promettre de m’en dire plus à propos de ta maison."

"Ok, Sekkou-sama," répondit joyeusement Kaibutsu, heureux de pouvoir se rendre utile.

Ils s’arrêtèrent finalement devant une grande porte de métal. Sekkou regarda dans le couloir derrière lui une dernière fois, essayant d’apercevoir une trace de celui qui les suivait. Le lieutenant Sauterelle sortit une longue baguette d’argent et un pistolet de son imperméable, tenant l’un et l’autre prêt dans chaque main. C’était la seule pièce dans la Machine entière où Inago Sekkou n’était pas autorisé. C’était le sanctuaire d’Inago seulement. Pour le Clan de la Sauterelle, cette pièce était sacro-sainte.

"Kaibutsu," dit Sekkou. "Balance-moi un coup de pied dans cette porte."

L’ogre fit un signe de tête, et frappa dans la porte avec une jambe aussi épaisse qu’un petit arbre. La porte de métal fut sauvagement déformée. L’ogre donna un autre coup de pied et la porte sauta maladroitement de ses gonds. L’ogre gronda et attrapa les côtés de la porte dans chaque main, et tira brutalement dessus avec un bruit de métal qui se déchire. Il jeta la porte sur le côté, et elle atterrit dans le couloir avec un bruit épouvantable. Sekkou fonça dans le bureau devant lui, ajustant les deux armes sur l’homme qui les attendait à l’intérieur.

Inago était assis à une petite table, le dos tourné vers la porte. Il observait l’écran d’un petit ordinateur, celui-ci était actif mais n’affichait rien d’autre qu’une série de nombres binaires. Le clavier était souillé d’un sang ancien. Sur la table devant lui se trouvaient les lunettes et le masque qu’il portait constamment. Sekkou n’avait plus vu le visage d’Inago depuis des années.

"Vous êtes finalement arrivés," dit Inago, sans se retourner vers eux. "Bien."

"Tourne-toi," dit Sekkou. "Nous nous connaissons depuis trop longtemps pour que je te tire dans le dos, Inago."

"Tu veux me tuer, alors ?" Demanda Inago, un soupçon de regret dans sa voix. "Toi, Sekkou ?"

"Oui," dit Sekkou, et il n’y avait aucune pitié dans sa voix.

Inago acquiesça, ses épaules s’affaissèrent. Il ne se tourna pas. "Jadis," dit-il. "J’étais un artiste. J’étais un sculpteur, créateur de choses belles et étranges. La statue de sauterelle dans le Cœur de la Machine était ma deuxième plus belle création, et ça m’a inspiré pour ma plus belle création, le Clan de la Sauterelle. Avec le Clan de la Sauterelle en tant qu’outil, je pouvais sculpter le monde entier pour qu’il ait une meilleure image. Je voulais faire du monde un endroit plus pur, plus parfait."

"Je sais tout ça, et je me fiche de la rhétorique," dit Sekkou. "Maintenant, tourne-toi."

"Est-ce que tu savais que je n’ai plus sculpté depuis des mois, Sekkou ?" Demanda Inago. "Rien. Pas la moindre chose. Je ne suis plus capable de créer quoi que ce soit, comme si cette capacité m’avait été enlevée. Je suis un homme sans âme, Sekkou. J’ai tout abandonné."

"Qu’est-ce que ça peut me faire ?" Répondit Sekkou. "Tu te souviens pourquoi tu as créé les Sauterelles, Inago ? Pour créer un monde où un homme peut réussir grâce à sa force et sa seule valeur. Où les forts pourraient survivre et les faibles devraient s’améliorer ou périr. Tu es devenu faible, Inago, et tu mets les Sauterelles en danger. Je me fous de tes problèmes personnels. Contente-toi de te retourner."

Inago se retourna lentement sur sa chaise. Ses yeux rencontrèrent ceux de Sekkou. Sekkou secoua la tête et détourna le regard.

Le visage d’Inago était en ruine. Des câbles et des microcircuits couraient sous sa peau, encadraient ses yeux, sortaient de ses oreilles et ses narines, s’enfonçaient dans ses lèvres. Des veines à l’aspect électronique se trouvaient au niveau de son cou, palpitantes du fluide vital de la créature qu’Inago était devenue. Sa chemise était ouverte, sa mince poitrine était bosselée par les implants mécaniques et les autres horreurs à l’intérieur. Inago sourit légèrement, le visage pâle et tiré. Sekkou abaissa son pistolet en soupirant.

"Horrible," grogna Kaibutsu de dégoût. "Pauvre gars."

"Je pensais que tu étais venu pour me tuer," dit Inago. "As-tu changé d’avis ?"

"L’Oracle avait raison," dit Sekkou. "Tu es déjà mort."

"L’Oracle ?" Répondit Inago.

Sekkou acquiesça. "Il a dit que tu étais prisonnier de quelqu’un appelé le Briseur d’Orage. Qui est ce Briseur d’Orage ?"

"L’art véritable est cher," dit Inago. "A travers l’histoire, cette chose n’a jamais changé. Chaque grand maître avait besoin d’un mécène. Le Clan de la Sauterelle a été une œuvre d’art très coûteuse, et de par sa nature profonde, un mécène était difficile à trouver. Le Briseur d’Orage a financé nos recherches sur la technologie des rayonnements électromagnétiques pendant longtemps. Un jour, il y a bien longtemps, il est venu pour récolter son investissement. Lorsque j’ai découvert ce qu’il voulait réellement faire des Sauterelles, je me suis retourné contre lui. Je l’ai combattu. J’ai perdu. Ceci…" il tendit les mains pour désigner son corps en ruine. "Ceci est ce qu’il a fait de moi. C’est le prix que nous avons payé pour Maladie."

"Est-ce que ce Briseur d’Orage dispose de la technologie Maladie ?" Demanda Sekkou. "Est-ce qu’il sait comment produire les rayonnements ?"

Inago acquiesça. "Bien sûr. Il a gardé un œil attentif sur tout ce que nous faisions, même avant de nous trahir. Lorsque je lui ai donné les modifications finales d’Isek sur les générateurs Maladie, il me donna ses ordres. Il m’ordonna à ce moment-là de commencer les préparatifs pour attaquer le Palais."

Sekkou éclata d’un rire amer. "Oui, maintenant que nous sommes sacrifiables," répondit-il. "Pourquoi voudrait-il Maladie ? Un générateur de rayonnement électromagnétique ? A-t-il l’intention de le vendre aux Senpet ou à l’un des autres ennemis de Rokugan ?"

Inago secoua la tête. "Non," dit-il. "Le Briseur d’Orage a des desseins bien plus noirs, j’en ai peur. Qui qu’il soit, le pouvoir du Briseur d’Orage est lié à l’Outremonde. Je pense qu’il essaie de ruiner le Troisième Jour des Tonnerres. Maladie fait partie de ses plans, quelque part. Maintenant, il a ce qu’il voulait. Maintenant que nous ne sommes plus nécessaires, il essaie de nous détruire. Sekkou. Maladie n’est pas un générateur de rayonnements."

"Quoi ?" Dit Sekkou d’un ton mordant.

"Ne me dis pas que tu ne t’en doutais pas," dit Inago. "Lorsque tu utilises les petites baguettes, comme celle que tu as dans ta main, tu vois les ravages qu’elles causent. L’équipement électrique subit une surcharge au-delà de ses capacités ; les véhicules subissent une poussée de vitesse, les radios gueulent à plein volume, les alarmes se déclenchent. Et à cet instant, tout se coupe, les systèmes électroniques grillés par le trop-plein de puissance. Maladie ne fonctionne pas de cette façon. Tout s’éteint. Absolument tout."

"Isek n’a jamais trouvé un moyen de domestiquer suffisamment l’énergie pour créer un rayonnement de cette taille," dit Inago. "Les effets secondaires d’une émission électromagnétique d’une telle taille auraient été énormes. Il devait trouver une autre façon de faire. Le Briseur d’Orage fournit l’idée de départ, et nous l’avons développée. Nous nous sommes tournés vers la technologie tetsukami."

"Tetsukami ?" Dit Sekkou, lançant un regard vers Kaibutsu. L’ogre haussa les épaules.

"Maladie émet un signal aux esprits de l’air dans un rayon de seize kilomètres," dit Inago. "Il leur demande d’entrer dans les appareils électriques et de les couper. En fait, c’est seulement un sort remarquablement puissant. Je suppose qu’en ce moment, les Phénix commencent à comprendre et préparent des contre-mesures pour en annuler les effets."

"Et lorsqu’ils le feront, les Sauterelles au Palais de Diamant seront condamnées," dit Sekkou.

Inago acquiesça. "Il n’y a aucun moyen de nous dresser face à la Garde Impériale sans Maladie. Pas avec leur armement. Même avec nos OEM normaux, c’est seulement une question de temps avant que les Sauterelles ne soient massacrées."

Sekkou se pencha contre un mur, tapant avec sa baguette OEM dans sa paume, alors qu’il se perdait dans ses pensées. Quelque chose ne collait pas. Quelque chose le dérangeait toujours. "Inago," dit-il. "Tu as dit que Maladie parle aux esprits de l’air, c’est exact ?"

"Oui," répondit-il.

"Est-ce qu’il y a quelque chose de spécial, chez les esprits de l’air ?" Demanda Sekkou. "Est-ce qu’ils sont plus faciles à contacter que les autres esprits ?"

"Je ne sais pas," répondit Inago. "Je ne pense pas. Pourquoi ?"

"Donc, Maladie pourrait émettre un signal pour contrôler d’autres sortes d’esprits," dit Sekkou.

"Potentiellement, oui," dit Inago. "Ce serait difficile, mais oui."

Sekkou acquiesça. Il pointa sa baguette OEM vers Inago et tira. Le champion Sauterelle hurla de douleur alors que des étincelles parcouraient tout son corps. Il se leva de sa chaise, et posa les mains sur sa poitrine. De la fumée et du feu jaillissait de sa gorge et de ses articulations. Une odeur d’ozone brûlée et de chair carbonisée remplit la pièce. Inago tomba à la renverse, gémissant alors que les systèmes électriques de son corps se court-circuitaient et s’arrêtaient. Inago Sekkou se retourna et quitta la pièce. Kaibutsu observa l’ancien dirigeant des Sauterelles qui fut pris de convulsions pendant quelques instants. Puis, l’ogre se retourna et suivit Sekkou, un air triste sur son monstrueux visage.

"Inago va bien ?" Demanda Kaibutsu.

"Non, Inago ne va pas bien," répondit Sekkou. "Et je te suggère de ne plus m’en parler, Kaibutsu. Je ne veux plus penser à ce que nous venons de voir."

"Où est-ce qu’on va, maintenant ?" Demanda Kaibutsu. "On va sauver les Sauterelles ?"

"Si on le peut," dit Sekkou. "Mais je crains que notre ami le Briseur d’Orage ne nous ait pas laissé une grande marge d’erreur. Nous devons trouver Isek."

"Qui ?" demanda Kaibutsu.

"L’homme qui a construit Maladie," répondit Sekkou. "C’est un bon programmeur, peut-être presque aussi bon que moi. C’est un bricoleur, un inventeur, un vrai savant fou. D’après ce que je sais de lui, il a préparé une centaine de contre-mesures et de milliers d’issues de secours contre Maladie, juste au cas où quelqu’un parviendrait à l’utiliser contre lui. Nous devons le trouver. Si le Briseur d’Orage décide de construire sa propre version de Maladie, Isek pourrait être le seul homme capable de nous protéger contre elle."

"Un bon plan," gloussa Omar Massad, en surgissant du couloir sombre devant eux. "Je vais m’arranger pour trouver cet Isek et le tuer. Amuse-toi bien, Sekkou."

Sekkou sortit son pistolet et tira, mais Massad disparaissait déjà en fumée. Deux dizaines de silhouettes sortirent maladroitement des ténèbres d’où il venait, leurs yeux rouges brillant dans le noir.

"A moiiiii…" gémirent-elles.

"Oh non," dit Kaibutsu d’un ton lugubre. "Encore des zombies."


"Qu’est-ce qui se passe ?" Demanda Orin, approchant de l’Agasha le plus proche et l’attrapant brutalement par le col de sa robe.

"Je… Je ne sais pas," bégaya le petit homme, regardant nerveusement le grand gaijin. Il faillit lâcher la bougie qui vacillait dans sa main. "Ne… N’étiez-vous pas sensé vous trouver dans votre chambre ?"

"Si, mais les lumières n’étaient pas sensées s’éteindre non plus," dit Orin. "Vous n’avez pas de générateur de secours ?"

Daidoji Ishio s’avança aux côtés d’Orin, le visage tracassé. "On dirait que les lumières sont coupées partout. Je peux encore entendre les machines résonner dans l’Usine, mais il semble que tout le reste a été complètement coupé."

"Merde," dit Orin. Il se retourna vers le shugenja apeuré qui luttait toujours pour échapper à la prise d’Orin. "Où est Agasha Hisojo ?" Demanda Orin. "Nous devons lui parler immédiatement."

"Hisojo-sama est sûrement très occupé," dit le shugenja, en rassemblant le peu de courage qui lui restait pour s’opposer à son agresseur. "Retournez à vos chambres, je suis sûr qu’il viendra vous trouver lorsqu’il en aura l’occasion."

"Si toutes les machines sont coupées, ça veut dire que les formidables défenses du Palais le sont aussi," gronda Orin. "Quand est-ce que cette occasion se présentera, selon vous ? Quand le Palais aura été envahi ?"

"Je… Je n’…" bégaya le shugenja.

"Orin, cesse d’ennuyer cet homme," dit une voix de jeune fille. Togashi Meliko se tenait un peu plus loin dans le couloir, une très légère lueur tournait autour de son joli visage rond.

"Meliko," dit Ishio, en s’inclinant et en affichant un grand sourire.

"Il est bon de voir enfin quelqu’un qui est capable de parler," dit Orin, en libérant l’Agasha. Le petit homme décampa dans le couloir, retournant à ses devoirs.

"Oh Orin," dit Meliko, en avançant jusqu’à lui et en grattant sa barbe d’une main. "Tu dis de jolies choses. Hisojo veut vous voir tous les deux. Maintenant." Elle se mit à marcher dans la direction d’où elle était venue, s’attendant à ce qu’ils la suivent.

Laissés sans autre choix, les deux hommes se mirent à suivre la petite Ise Zumi. Les yeux d’Ishio étaient rivés sur la lumière qui tournait autour de la tête de Meliko, et il se grattait le menton d’étonnement.

"Comment crois-tu qu’elle fait ce truc-là, avec la petite lumière ?" Demanda-t-il à Orin en murmurant, pour ne pas qu’elle puisse l’entendre.

"Ne lui demande pas," répondit Orin avec petit signe de tête. "Elle nous le dira sûrement. Enfin, j’espère."

Ishio gloussa.

"Le feu-follet, si vous voulez tout savoir, est un vieil ami de la famille," dit Meliko, le ton de sa voix était clairement ennuyé. "Maintenant, arrêtez de chuchoter dans mon dos. C’est impoli. C’est dingue, vous jacassez comme une paire de vieilles poules."

"Des poules ?" Grommela Ishio, indigné. Mais ils poursuivirent tous les deux leur marche derrière Meliko.

Après quelques minutes, ils se retrouvèrent dans la salle principale de l’Usine, brillamment éclairée par de nombreuses bougies. Les innombrables anneaux, les spirales et les mécanismes de l’Usine grondaient au-dessus d’eux. Des shugenja couraient partout autour d’eux, rangeant les nemuranai dans des boites et préparant des armes. Agasha Hisojo se tenait dans un des coins de la pièce, le visage morne et pâle. Lorsqu’il les vit arriver tous les trois, son visage s’éclaircit considérablement.

"Ah," dit Hisojo, en s’inclinant devant Orin et Ishio. "Il est bon de vous voir ici."

"Que se passe-t-il, Hisojo ?" demanda Orin. "Qu’est-ce qu’ils font tous ? Nous sommes attaqués ?"

"Je pense que les Sauterelles sont au centre de tout ceci. C’est une organisation terroriste qui tente de renverser la caste samurai. Ce qui se passe en ce moment est très similaire aux rayonnements électromagnétiques que les Sauterelles utilisent. Je crains que la cité entière n’ait été plongée dans le chaos et que le Palais ne soit réellement attaqué au moment où nous parlons."

"Est-ce que l’Usine est en danger ?" Demanda rapidement Orin.

"Difficile à dire," répondit Hisojo. "Nos ennemis connaissent l’existence de cette Usine. Si la Sauterelle a un lien quelconque avec le Briseur d’Orage, alors je ne serais pas surpris que nous soyons la véritable cible. Heureusement, nous ne sommes pas aussi embêtés que le reste de la cité. Nous ne sommes pas aussi dépendants de la technologie."

Meliko observa le plafond d’un air curieux. "Hisojo ?" Dit-elle. "Pourquoi est-ce que l’Usine elle-même fonctionne encore alors que tout le reste est coupé ?"

"Un mystère que nous garderons pour plus tard," dit Hisojo. "Maintenant, cessons cette inaction et préparons-nous ; si les sbires du Briseur d’Orage arrivent, nous devons être prêt à les combattre." Le shugenja s’en alla, se dirigeant vers les autres Agasha en donnant des ordres précis et concis.

Daidoji Ishio et Togashi Meliko s’en allèrent à l’ordre d’Hisojo, mais Orin hésita. Il observait là où Hisojo se tenait auparavant, le regard vif. Il remarqua soudain un grand homme sombre qui se tenait au fond de l’Usine, la forme trouble et indistincte. Ses yeux brillaient d’un éclat vert tandis qu’il regardait Orin. "Bravo, Amijdali," dit l’homme. "Rares sont les esprits qui peuvent me percevoir, lorsque je ne souhaite pas l’être."

"Qui êtes-vous ?" Demanda Orin. Personne ne semblait faire attention à Orin, maintenant, ni à l’homme auquel il parlait. Il se demanda s’il aurait le temps d’improviser une arme.

"Sois sans crainte, je ne te veux aucun mal," dit la silhouette, sa voix semblant se répercuter dans l’esprit du jeune gaijin. "Je suis Hoshi, dirigeant du Clan du Dragon."

"Le même Togashi Hoshi qui a tué Akuma à la fin de la Guerre des Ombres ?" Demanda Orin. "Le demi-dragon ?"

"Akuma n’a jamais été tué," répondit Hoshi, "et la réponse à ta première question est trop complexe pour le temps dont je dispose maintenant. Tu dois quitter cet endroit, Orin Wake, et partir maintenant. Emmène Agasha Hisojo hors de cet endroit à n’importe quel prix, car sa survie est indispensable. Prends-le avec toi, et pars aussi loin et aussi vite que tu le pourras."

"Orin," dit Hisojo, en arrivant aux côtés du gaijin. "Est-ce que vous allez rester ici ou est-ce que vous-" les yeux d’Hisojo s’écarquillèrent lorsqu’il remarqua soudain à qui Orin parlait. "Seigneur Hoshi," dit le shugenja, surpris. "Je ne savais pas que vous étiez arrivé. Puis-je vous aider de quelque façon ?"

"Vous avez fait de votre mieux, père," dit Hoshi, un ton de regret dans sa voix. "Mais je crains qu’il ne soit trop tard pour moi pour suivre votre conseil. Vous m’avez toujours appris que mon humanité était une force, non une faiblesse. Si je l’avais écouté, peut-être que je n’aurais pas agi comme je l’ai fait. Rojo n’aurait pas été implanté, l’Usine serait toujours en sécurité, et nous ne serions pas dans la situation où nous sommes maintenant."

"Et dans quelle situation sommes-nous maintenant ?" Dit Hisojo d’un ton sec. "Ou avez-vous choisi d’être aussi cryptique que d’habitude jusqu’à ce qu’il soit trop tard pour rectifier la situation."

"Regardez par vous-même," répondit Hoshi, en pointant du doigt l’autre côté de la pièce.

Orin et Hisojo tournèrent la tête. A l’autre bout de l’Usine, l’air se déchira soudain, un portail noir et brillant se forma à partir de rien. Les samurais et les shugenja se tournèrent tous vers le portail, préparant leurs sorts ou sortant arcs et épées. Un homme seul émergea du portail. Un homme squelettique portant une robe de velours rouge tellement sombre qu’il était presque noir. Des éclairs de feu, d’électricité et d’acier l’engloutirent instantanément, et l’intrus disparut dans un nuage de feu et de magie. Un moment plus tard, la fumée s’éclaircit pour révéler la silhouette qui se tenait toujours debout, ses yeux sombres observant ses agresseurs avec un dédain immense. Il frappa ses mains flétries l’une contre l’autre puis déforma ses paumes.

"Néant," dit l’homme.

Un anneau d’ombre surgit de l’homme, grandissant autour de lui jusqu’à ce qu’il frappe le cercle de Dragons qui l’attaquaient. Comme un seul homme, les shugenja et les samurais hurlèrent en tenant leurs yeux et leurs oreilles, tombant sur le sol de douleur, alors que le Vide leur arrachait toutes leurs sensations. L’homme marcha lentement vers l’Usine, les Dragons restants tenaient toujours leurs armes prêtes mais hésitaient sur ce qu’ils devaient faire.

"Je suis Yogo Ishak, descendant de Fu Leng, Oracle Noir du Vide," dit l’homme. "Vous avez comploté contre Jigoku, et donc, vous devez tous être détruits. Cette Usine servira les intérêts de mon maître." L’homme parla sans venin ni émotion ; Comme s’il énonçait simplement des faits qui ne pouvaient être changés. "Vous pouvez m’attaquer si vous en êtes capables," poursuivit-il. "Se rendre ne changera rien à votre destin."

Sans un mot, Hoshi marcha droit vers Ishak.

"Seigneur Hoshi," dit Hisojo, en commençant à le suivre.

"Orin," dit Hoshi, en tournant ses yeux verts vers le gaijin.

Orin saisit ce que le Dragon voulut dire, et posa une main sur l’épaule d’Hisojo. "Attendez," dit-il.

"Orin, ce n’est pas le moment," répondit Hisojo d’un murmure sévère. "Enlevez votre main immédiatement."

Orin hésita un court instant, puis frappa Agasha Hisojo en plein visage. Le shugenja cligna des yeux, étourdi, puis s’effondra. Orin souleva rapidement le vieil homme sur son épaule.

"Orin !" Cria Meliko, en voyant ce qu’il avait fait. "Qu’est-ce que tu fais ?"

Orin ne répondit pas, mais se tourna simplement et courut vers la sortie à l’opposé du duel qui se préparait entre Yogo Ishak et Hoshi. Beaucoup d’autres Dragons le suivirent.

"Ishak, ta place n’est pas ici," dit Hoshi, la voix faisant trembler l’Usine comme un coup de tonnerre. "Je ne te permettrai pas de prendre ce que les dragons ont construit. Je détruirai d’abord l’Usine."

"Qu’il en soit ainsi, Hoshi," dit Ishak avec un rire moqueur. "Il y a d’autres Usines à conquérir, et nous savons exactement où les trouver grâce à ta trahison." Il tendit la main et un éclair noir traversa la pièce en direction d’Hoshi. Il s’écarta avec une vitesse incroyable et l’éclair d’Ishak continua sa course, transformant les murs d’acier de l’Usine en légère fumée sur son passage.

"Je vais te détruire en même temps, Ishak," promit Hoshi. Du feu surgit de la peau du Dragon et pendant un instant, les ombres qui recouvraient son corps s’écartèrent. Hoshi ressemblait à un homme, grand et chauve, la peau couverte d’un tatouage de dragon tourbillonnant. Des visages innombrables flottaient sur les écailles du dragon. Le visage d’Hoshi semblait prématurément vieux, des rides se dessinaient au coin de ses yeux, et ses joues étaient creusées par le doute et l’inquiétude.

Ishak referma légèrement les yeux en regardant Hoshi, puis éclata de rire. "Je ne pense pas," dit-il avec un bref hochement de tête. "Je m’attendais à mieux de la part du fameux meneur du Dragon mais tu es juste un mortel. Un mortel avec la folie des grandeurs."

"C’est plus que suffisant pour m’occuper de ceux dans ton genre," dit Hoshi. La voix du Champion Dragon avait décliné ; il parlait comme un mortel, maintenant, avec sa propre voix, forte et pleine de défi.

"Nous verrons," répondit Ishak.

Orin entendait les bruits de la bataille résonner derrière lui alors qu’il courait. Les tunnels du Dragon tremblaient avec la fureur du duel. Du rouge et du bleu illuminait les couloirs, et Hoshi et Ishak libéraient leur fureur l’un sur l’autre. Le bruit du métal qui se déchire et de la pierre qui explose résonna. Les Dragons cachés hurlaient de douleur et de peur alors que leurs tunnels commençaient à s’effondrer autour d’eux.

"Meliko !" Dit Orin, en se tournant rapidement vers l’Ise Zumi. "Par où rejoint-on la surface ?"

"La surface ?" Répondit Meliko, surprise. "Nous ne pouvons y aller ! Le Dragon sera vu !"

"Meliko, réfléchis !" Hurla Orin. "Il n’y a nulle part où aller. Si nous nous enfonçons encore plus dans ces tunnels, nous allons mourir ! C’est ça que tu veux ?"

Le visage de Meliko se tordit de doute. Après une vie passée à garder les secrets du Dragon, même dans une situation telle que celle-ci, elle détestait penser à exposer son clan à la lumière du jour. Le doute ne s’attarda qu’un instant, puis elle se remit à courir.

"Dragons !" Cria-t-elle. "Suivez-moi vers la surface !"

Orin courut lui aussi, le poids d’Hisojo le ralentissait un peu. "Hé, attendez !" Cria une voix derrière lui. Orin se retourna pour voir que le Grue, Ishio, le suivait. Il soufflait et haletait tout en portant un bushi Mirumoto inconscient sur chaque épaule. Un filet de sang s’écoulait sur son front.

"Ishio !" Dit Orin avec soulagement. "Tu t’en es tiré."

"Non, pas encore, et vous nous plus," dit Ishio. Il fit un signe de tête vers le couloir derrière lui.

Des bushi Mirumoto en armure verte et des shugenja en robe aux couleurs émeraude et pourpre couraient en masse, suivant la trace d’Orin et de Meliko. Nombreux étaient ceux qui portaient des Dragons blessés ou inconscients. Leur visage était pâle et apeuré, mais ils tenaient bon.

"Orin," dit Ishio alors qu’ils se remettaient à courir. "Par Jigoku, où allons-nous pouvoir cacher tous ces Dragons ?"

Orin était inquiet à cette idée. Ils étaient des dizaines ; beaucoup trop pour se cacher, une fois arrivé à la surface d’Otosan Uchi. Il pouvait voir la peur sur le visage de ceux qui avaient réalisé la vérité, leur peur d’émerger à la lumière du jour, leur incertitude quand à ce qu’ils devraient affronter, une fois arrivé là. Qu’allait-il advenir du Dragon, sans son secret ? Alors qu’une autre explosion fit trembler l’Usine, Orin chassa cette pensée de son esprit, et se concentra sur sa course.


"Par les Fortunes," jura Daikua Kita, en regardant fixement la fumée. Elle tenait son pistolet dégainé devant elle, prête à ce que n’importe quoi sorte du couloir assombri.

"Qu’y a-t-il ?" Demanda Ryosei, de l’inquiétude dans sa voix. "Que se passe-t-il ?" Elle se débattit pour dépasser les Gardes Impériaux qui la protégeaient, mais ils ne la laissèrent pas passer. Elle les conduisait le long du chemin qu’elle avait emprunté avec Saigo, jadis, à la recherche de l’usine Agasha. Maintenant, le tunnel s’était effondré ; de la fumée flottait dans les tunnels devant l’éboulement, transportant l’odeur de la chair brûlée et de produits chimiques.

"Une sorte de bataille est en train de se produire dans les entrailles du Palais," dit Kita, en rejoignant les autres. Elle était contrariée, son attitude relaxée habituelle était lentement rongée par l’étrangeté de cette nuit. "Nous ne pouvons plus continuer par-là, votre Altesse."

"Ouah, c’est dingue," dit l’un des Gardes Impériaux, un Mante qui observait le tunnel ancien avec des yeux écarquillés. "Je ne savais pas qu’il y avait autant de tunnels ici ! Des gens vivent sous le Palais ?"

"Ben. Avant, oui," dit Kita sans ambages. "D’après les odeurs qui viennent d’au-delà de l’éboulement, je pense qu’il y a un paquet de gens qui meurent."

"Hisojo," dit Ryosei, inquiète pour le vieux shugenja bienveillant qui l’avait aidée auparavant. "N’y a-t-il aucun moyen de passer ?"

"Nous avons assez de problèmes nous-mêmes, Votre Altesse," répondit Kita. "Mes ordres sont de vous protéger. Même si nous parvenions à franchir ce tunnel, ce qui est impossible, je doute que l’autre côté soit plus sûr. Nous devons retourner au Palais, et prier pour qu’il existe encore une issue que les Sauterelles n’ont pas encore cernée."

Les gardes acquiescèrent et firent demi-tour dans le tunnel tortueux, tenant leurs armes prêtes à toute éventualité. Kita se plaça à la fin, protégeant directement Ryosei. La princesse semblait très jeune et très fatiguée.

"Vous êtes inquiète pour votre frère," dit Kita tandis qu’ils grimpaient des escaliers.

"Je suis inquiète pour tout le monde," dit Ryosei. "J’ai un mauvais pressentiment, cette nuit."

Kita acquiesça mais ne dit rien. Elle redevint très calme, à nouveau, ses yeux étaient presque vitrifiés alors qu’elle se concentrait sur les pas qu’elle faisait.

"Qu’est-ce qui ne va pas ?" Demanda Ryosei, en remarquant la distraction soudaine de Kita.

"Rien," dit Kita avec un léger hochement de tête. Elle franchit encore quelques marches avant de se tourner soudain vers Ryosei avec une autre réponse. "On m’a donné… un avertissement," dit-elle, la voix indécise. "Un avertissement pour l’Empereur. Mais le moment venu, je n’ai pas pu lui donner."

"Un avertissement ?" Répondit Ryosei. "Est-ce que quelqu’un le menace ?"

"Non, pas ce genre d’avertissement," dit Kita. "C’était assez étrange. C’est quelque chose qu’Hoshi Jack a dit avant que je le quitte. J’ai promis de lui faire passer ce message, mais les mots étaient si mystérieux que je n’ai pu trouver la façon de les interpréter. Et alors, il s’en est allé."

"Qu’est-ce que Jack a dit ?" Demanda Ryosei.

"Qu’il y avait le mal et le bien dans chaque chose, et que parfois, le mal était plus fort," répondit la garde impériale. "Il a dit que je devais lui donner cet avertissement, parce que lui n’aurait pas le temps de le dire au Seigneur Yoritomo lui-même."

"Mais Jack attend à Gekkoshinden," dit Ryosei. "Pourquoi n’aurait-il pas le temps de parler à Kameru ?" Les pensées de Ryosei se troublèrent. Elle pensa aux terribles mots que son frère lui avait lus dans le journal de Yoritomo Kenjin. Combiné à l’avertissement de Jack et à ses craintes générales à propos de cette nuit, une peur froide se mit à nouer son estomac. "Kita," dit-elle lorsqu’ils émergèrent des tunnels et retournèrent dans les couloirs du Palais. "Nous devons trouver mon frère."

Kita acquiesça, la peur de Ryosei se reflétait sur son propre visage. "Je pensais à la même chose," dit-elle.

Les trois autres Garde Impériaux regardèrent Kita avec curiosité. "Quels sont vos ordres ?" Demanda l’un d’eux.

"Rassemblez la Garde Impériale dans la grande cour," dit Kita. "Tous les hommes."

Les trois gardes la regardèrent, incrédules. "Mais Kita-sama, le Palais—" commença l’un d’eux.

"Le Palais de Diamant peut aller à Jigoku," rugit Ryosei, en se mettant devant Kita, ses yeux verts s’étaient embrasés et fixaient le garde contestataire. "La vie de l’Empereur est en jeu. Rassemblez la Garde Impériale. Maintenant."

Les gardes s’inclinèrent immédiatement, et prirent leurs jambes à leur cou, appelant leurs collègues sur leur trajet. Daikua Kita ne dit rien, mais intérieurement, son respect pour la princesse grandit. Elle n’était pas une courtisane faible et gâtée. Elle avait une force égale à son frère et à son père, bien qu’elle soit réticente à la montrer. Peut-être qu’ils avaient encore une chance après tout.


Jared Carfax plia le journal sous son bras et gravit rapidement les marches. Bien qu’il soit concerné par la coupure de courant, il n’était pas vraiment inquiet. Il était un Oracle, après tout. Il avait ses pouvoirs pour garantir sa sécurité. Même si toute la masse de l’émeute arrivait jusqu’ici, il doutait qu’ils puissent vaincre le pouvoir défensif de quatre Oracles Elémentaires, vu que les autres l’attendaient à l’étage, dans l’un de ses nombreux appartements prestigieux.

Carfax ouvrit la porte de l’appartement. Naydiram se tenait debout à l’intérieur, un air sérieux sur son visage. Il semblait attendre le retour de Carfax.

"Quoi ?" Demanda Carfax, en refermant rapidement la porte. "Qu’est-ce qu’il y a ? Quelque chose ne va pas ?" Il put entendre un léger sanglot venir de la pièce suivante.

"C’est le moins qu’on puisse dire," répondit l’Oracle de la Terre. "Je crois que tu devrais venir voir par toi-même."

Carfax suivit rapidement le Senpet. Ils entrèrent dans la pièce d’à côté, une grande chambre avec une vue fantastique sur la cité. Une grande installation dominait un des murs, composée d’une grande télévision, d’une chaîne stéréo et de divers jouets technologiques. Un grand divan luxueux de style gaijin en forme de demi-lune se trouvait au centre de la pièce. Mazaqué, l’Oracle de l’Eau, se tenait à la fenêtre, méditant calmement. Selena Totec, l’Oracle du Feu, était assise au milieu du divan, pleurant doucement.

Carfax sentit immédiatement qu’il y avait quelque chose d’étrange chez eux, mais il ne pouvait pas devenir de quoi il s’agissait précisément. Il se tourna vers Naydiram, un air perplexe sur son visage.

"Tu le sens aussi ?" Demanda le chauffeur de taxi, en grattant la barbe de plusieurs jours qui ornait son menton.

"Qu’est-ce qui ne va pas avec eux ?" Demanda Carfax.

Naydiram soupira tout en les observant, puis regarda à nouveau vers Carfax. "Je ne sais pas comment l’expliquer," dit-il. "Mais ils ont perdu leurs pouvoirs. Ils sont à nouveaux mortels, tous les deux."

"Par les dieux !" Dit Carfax, en s’avançant soudain dans la pièce. "Mazaqué, Selena, c’est vrai ?"

Mazaqué ignora tout simplement Carfax, continuant d’observer la ville par la fenêtre. Selena leva des yeux rougis par les larmes vers Carfax, en acquiesçant lentement. "Je m’étais habituée à avoir ces pouvoirs !" Dit-elle. "Je venais juste de m’habituer à cette responsabilité ! J’étais prête à aider, à faire une différence ! Maintenant, ils sont partis. Je sens un grand trou dans mon âme, là où ils étaient."

"Comment est-ce arrivé ?" Demanda Carfax, en les regardant tous les deux, tour à tour. "Est-ce qu’un l’un de vous sait comment cela a-t-il pu se produire ?"

Mazaqué se retourna, sa peau noire luisait sous la lumière de la lune. Il acquiesça vivement. "Les Oracles Noirs sont en train de mourir," dit Mazaqué. "Et quand nos opposés sont détruits, nous perdons, nous aussi, nos pouvoirs."

"Pourquoi ?" L’interrompit Carfax. "Pourquoi est-ce que les Oracles Noirs meurent ?"

"Oh, ça, c’est un grand mystère," ricana Naydiram. "Qui voudrait tuer un Oracle Noir ? Oh. Je sais. Tout le monde. Les Oracles Noirs ne sont pas très populaires, Carfax. Avec le Jour des Tonnerres qui se rapproche très vite, nous ne pouvons nous attendre qu’à être de plus en plus impliqués. Tu ne peux pas vraiment blâmer les mortels de les tuer."

L’Oracle de l’Air tomba sur une grande chaise rembourrée. "Mais ça ne peut pas arriver," dit-il. "Ne sont-ils pas sensé être remplacés immédiatement ?"

"Peut-être pas," dit Naydiram. "Peut-être que Jigoku et Yoma ont décidé qu’ils n’avaient plus besoin de nous."

"Bien," dit Mazaqué avec une assurance soudaine. "Moi, en tout cas, je suis soulagé. Depuis un siècle entier, ma vie a été dirigée par les caprices de Yoma. J’ai fait mon boulot d’Oracle, et bien fait en plus, tout comme mon honneur me l’a dicté. Maintenant, je suis à nouveau libre. Je n’essaierai pas de comprendre pourquoi. Je vais simplement retourner à ma vie."

"Si tel est ton désir," dit Carfax. "Mais réfléchis, Mazaqué. Tu pourrais très bien ne plus avoir de vie vers laquelle revenir. Les Portes du Palais sont déjà tombées deux fois et nous sommes arrivés au septième Yoritomo. Jigoku est à un cheveu d’engloutir le monde et personne n’est prêt. Nous ne sommes pas vraiment en train de gagner, tu le réalises ?"

"Peut-être que tu as raison," répondit-il, les yeux perdus dans une profonde réflexion. "Mais au moins, une chose s’est améliorée. Vu que je ne suis plus un Oracle, je n’ai plus besoin de rester en arrière. Lorsque le Jour du Tonnerre arrivera, je me dresserai et combattrai. Si je suis digne, peut-être que je connaîtrai la mort d’un guerrier."

"Ben, ouais, ce serait cool," dit Naydiram d’un ton sarcastique.

"N’y a-t-il aucun moyen de récupérer mes pouvoirs ?" Demanda Selena, alors que l’espoir déclinait dans ses yeux.

Carfax la regarda d’un air similaire, les yeux emplis de tristesse. "Ça," dit-il, "C’est une question dont j’aimerais connaître la réponse."


"Sachiko, vous êtes là ?"

Elle ouvrit légèrement les yeux. La Vierge de Bataille s’était assise jambes croisées dans un coin de sa prison. Après que la voix de Yotogi l’ait quitté, elle s’était plongée dans une profonde transe pour conserver l’air, un exercice mental qu’elle avait appris à l’Académie Otaku. Frapper ses poings contre les murs et injurier Yotogi n’arrangerait rien, ça ne ferait que lui faire gaspiller le temps qu’il lui restait.

Elle était arrivée à cette conclusion après vingt minutes de martelage de murs et d’injures adressées à Yotogi.

"Quoi ?" Dit-elle, en regardant soudain autour d’elle. "Yotogi ?"

"Je ne crois pas," répondit la voix.

"Alors montrez-vous," dit Sachiko. "J’en ai assez des voix sans corps."

"En effet," répondit la voix. "C’est compréhensible. Malheureusement, je ne peux guère me montrer. Les forces extérieures ne sont pas au courant de mon intervention, et je préfèrerais que ça reste ainsi." Une paire d’yeux noirs apparut dans les airs, devant elle, énormes et inhumains. Ils n’avaient ni pupilles, ni iris, ils étaient juste remplis d’un noir d’encre et constellés par ce qui ressemblait à des étoiles.

"Qui êtes vous ?" Demanda-t-elle. "Je deviens folle, c’est ça ?"

"Lentement mais sûrement," répondit la créature. "Mais c’est un tout autre problème. Je suis un associé de votre ami et ancien équipier, Kitsuki Hatsu."

"Hatsu est mort," dit-elle d’un ton sec. "Et je ne me souvenais pas qu’il parlait à des voix sans corps."

"Oh non ?" Répondit la voix. "Vous vous rappelez sûrement de ses sensations alors ? Ces périodes où il devenait distant du monde, coupé de tout, et où il revenait avec une déduction brillante pour résoudre la dernière affaire ? Vous ne les avez pas remarquées, celles-là ?"

Sachiko regarda attentivement les yeux. "Peut-être," dit-elle.

"C’était moi," dit-il. "Je suis Vide."

"Vide ?" Répondit-elle, en se mettant sur pieds. Elle posa la main sur une chaise métallique, prête à s’en emparer et à frapper la créature si nécessaire. "Vous êtes un élément ? Quel nom étrange est-ce donc ?"

"Vide," répéta-t-il. "Comme dans ’Dragon du’ alors vous pouvez oublier l’idée de me frapper avec cette chaise. Ça ne vous apporterait rien de bon."

Sachiko plissa le front et retira la main de la chaise. "Que me voulez-vous ?"

Les yeux du dragon s’inclinèrent légèrement pour l’observer. "Quelles créatures curieuses," dit-il. "Vous avez toujours été ainsi. Presque aussi curieux que les Dragons. Je pense que c’est pour ça que je vous aime tant, parce que vous me rappelez ma propre façon d’être. Et c’est pour ça que Feu vous déteste tant. Parce que vous lui rappelez sa façon d’être."

"Feu ?" Demanda-t-elle. "Le Dragon du Feu ?"

"Oui," répondit Vide. "Il déteste votre race. Il prétend se battre à votre service, mais croyez-moi, il se délecte à chaque fois que l’un d’entre vous fait appel à son pouvoir grâce à l’une de vos bombes. Il aime la destruction. Il aime le carnage. Il est une bête, intérieurement, tout comme vous, humains. Il ne supporte pas de s’en souvenir. Mais c’est également un autre problème. Vous n’avez pas envie d’écouter mes problèmes de famille, n’est-ce pas ?"

"Disons que j’ai quelques problèmes moi aussi, pour l’instant," dit-elle.

"J’ai remarqué," les yeux se penchèrent légèrement, en signe d’acquiescement. "Yotogi a l’intention de vous ranger à ses côtés ou de vous tuer en essayant. C’est une belle prison, Sachiko. Vous n’avez guère d’espoir de vous échapper."

"Alors, vous êtes venu pour vous moquer de moi ?" Demanda-t-elle.

Le dragon resta silencieux pendant un long moment. "Non," dit-il. "Je suis venu voir si vous aviez des idées."

"Quoi ?" Dit-elle d’un air méfiant. "De quoi parlez-vous ?"

Le dragon soupira. "Je me surestime souvent, semble-t-il," dit-il. "J’ai tendance à me croire un peu trop intelligent par rapport à ce que ce que je ne suis réellement. Sachiko, on m’a envoyé pour éradiquer la race humaine. J’espérais que vous pourriez m’en empêcher."

"Ça n’a aucun sens," dit-elle.

"Je sais, je sais. Croyez-moi, je le sais," dit le dragon, ennuyé. "C’est tellement difficile de communiquer de manière à me faire comprendre par les humains. Sachiko, savez-vous quelque chose sur les Dragons ?"

"Très peu," dit-elle.

"Nous agissons de façon très organisée," dit-il. "Vous autres humains pensez que nous sommes mystérieux, irraisonnables, mais c’est seulement parce que nous sommes les esclaves d’un ordre, un ordre au-delà de la compréhension de votre nature chaotique. Tout ce que nous faisons a une raison. Chaque acte que nous effectuons est équilibré, mesuré, décisif. Mille ans auparavant, nous cherchions à aider votre race dans votre lutte contre Fu Leng. Nous avions prêté notre pouvoir à vos Maîtres Elémentaires. Nous ne savions pas que la corruption qu’Isawa Tadaka avait laissé entrer en son âme allait également s’insinuer en nous. Plusieurs d’entre nous furent transformés en abominations. Certains d’entre nous moururent. Est-ce que vous savez ce que la mort signifie, pour une créature immortelle, Otaku Sachiko ?"

Elle hocha la tête.

"Et bien, moi non plus," dit le dragon. "Ni personne d’autre. C’est inconcevable pour nous, d’imaginer la mort. Il fallait faire quelque chose. Nous n’étions que trois survivants, et nous avons voté pour savoir si votre race devait être détruite. Feu décida que vous étiez nuisibles. Je vous ai jugé dignes de vivre. Terre décida de s’abstenir. Nous avons décidé d’attendre le prochain Jour des Tonnerres pour décréter notre jugement, et je suis l’outil de ce jugement. Et donc, je suis venu."

"Jugement ?" Demanda Sachiko. "Mais ce vote me semble sans équivoque. C’est un peu faible, pour tuer une race entière, vous ne trouvez pas ?"

Vide acquiesça à nouveau et ferma les yeux. "La logique des dragons," dit-il. "Je suis obligé de vivre parmi les humains et d’observer. Je vous observe depuis un trou dans le ciel depuis très longtemps, mais je suis ici physiquement depuis que le Feu du Dragon a dévasté Medinaat-al-Salaam. J’apporte mon aide."

"A qui ?" Demanda Sachiko.

Le dragon ouvrit à nouveau les yeux. Ils étaient emplis de douleur. "Aux deux camps," dit-il. "Les Sept Tonnerres et le Briseur d’Orage ont chacun bénéficié de mon aide. Chaque fois que j’aide un camp, je dois aider l’autre. Chaque fois que j’ai envoyé un rêve ou une vision à Hatsu, je dois en envoyer un aux lieutenants du Briseur d’Orage. Telle était la décision de Terre. Feu fut ravi lorsqu’il l’entendit. Il savait qu’il ne faudrait guère de temps avant que mes interventions ne causent l’extinction de votre race. Je suis tenu de respecter la décision de ma sœur, Sachiko. Si je vous aide à sortir de cette prison, je devrai apporter une aide d’égale valeur à vos ennemis. Est-ce que vous savez ce que ça signifie ?"

"Non," dit-elle.

"Et je ne peux pas vous le dire," dit Vide. "En échange des visions d’Hatsu, j’ai guidé l’ambition de Munashi. J’ai aidé Hatsu à avoir une brillante carrière de détective. J’ai soufflé les rêves de Kashrak, permettant ainsi à ses agents de retrouver le Masque de Porcelaine. Je lui ai donné un rêve qui l’a mené dans la cité, exposant ainsi le cœur de l’homme de confiance du Briseur d’Orage. Au même moment, j’ai donné à cette même personne des indices qui lui permettaient de découvrir l’identité des Sept Tonnerres. Si je vous aide, Sachiko, je sauve la vie d’un Tonnerre et j’altérerai la course du destin. Un tel acte aura de graves répercussions pour tout Rokugan. Ce sera votre choix."

"Mon choix ?" Demanda Sachiko.

"Je vais vous expliquer, vu que vous autres humains avez parfois des problèmes de compréhension," répondit le dragon. "Vous êtes l’un des Sept Tonnerres, les sauveurs de Rokugan. Mirumoto Rojo l’avait sous-entendu, il y a quelque temps, n’est-ce pas ?"

"Quelque chose de ce genre," dit-elle sèchement. "Mais je n’ai pas l’habitude d’écouter les fous qui pensent être des Dragons."

"C’est vrai," répondit le dragon. "En tout cas, sachez ceci. Si vous veniez à mourir, peut-être qu’il y en aura un autre pour prendre votre place. Peut-être que ce Yoma, comme vous autres humains l’appelez, choisira un autre champion de lumière qui se dressera pour vous remplacer. Peut-être que non, et tout Rokugan, le monde de l’homme, sera perdu si vous refusez mon aide. Mais si vous acceptez mon aide, vous serez libérée de cette prison, et vous vivrez pour combattre un autre jour, sachant que mon aide causera des dégâts immenses à l’Empire. Peut-être que vous serez capable de vaincre l’avantage que je donnerai à votre adversaire, peut-être que non, mais vous vivrez. C’est votre choix. Quelle est votre réponse, Otaku Sachiko ?"

"Comme je vous l’ai dit," répondit-elle d’un ton dur. "Je n’ai pas l’habitude d’écouter les fous qui pensent être des Dragons." Elle tourna le dos à la créature et croisa les bras.

Les yeux du dragon s’élargirent, puis se refermèrent légèrement après cette boutade. "En êtes-vous certaine, Tonnerre ?" Demanda-t-il. "Vous allez certainement mourir. Vous n’avez pas la moindre chance de vous échapper, et vous succomberez à la volonté de Yotogi."

Elle regarda le dragon par-dessus son épaule, ses yeux verts étaient brûlants. "Je suis toujours vivante, non ?" Dit-elle sèchement. "Alors, il y a une chance, créature. Je n’ai pas besoin de votre aide."

"Vous êtes certaine ?" Demanda le dragon.

Elle ne dit rien, et se détourna à nouveau du dragon.

Le dragon acquiesça. "La parole d’une vraie mortelle," dit-il avec fierté. "La parole d’une vraie Tonnerre." Et soudain, le silence s’installa.

"Quoi ?" Répondit-elle, se retournant vers lui.

Le Dragon du Vide était parti. La porte de la cellule de Sachiko était ouverte.


Keijura marchait calmement dans les rues d’Otosan Uchi. Il lui avait fallu bien plus de temps pour rentrer à l’immeuble KTSU qu’il ne l’avait imaginé. En d’autres circonstances, il se serait considéré comme chanceux pour être parvenu à rentrer, tout simplement. Les émeutes de la ville s’étaient multipliées. Plusieurs fois, il était parvenu à éviter de justesse un groupe de pillards ou un combat ouvert entre policiers et citoyens indisciplinés.

Pendant tout ce temps, ses pensées avaient été occupées, distraites. Il pensait à Shosuro Kochiyo et à ce qu’elle lui avait raconté. Il pensait à ses histoires de conspirations et au Briseur d’Orage. Elle avait raison. Lorsqu’elle lui avait révélé l’identité réelle de l’homme qui voulait anéantir la dynastie des Yoritomo et l’Empire de Diamant, il ne l’avait pas cru. Mais plus il y réfléchissait, plus ça avait un sens. Bien qu’il soit très apprécié et respecté, qu’est-ce que chacun savait réellement à propos de lui ? Quelle raison avait-il de croire à ce qu’il prétendait être ?

Keijura hocha la tête. Quelle raison avait-il de ne pas y croire ? D’une manière ou de l’autre, tout ceci menait à la folie et à la médisance. Il avait trop écouté les babillages de cette folle et maintenant, sa folie le gagnait lui aussi. Il leva les yeux vers l’Immeuble KTSU, juste devant lui. Quelques fenêtres étaient éclairées par la faible lueur de bougies ou de lanternes. Il reconnut ces dernières ; C’était les lanternes de papier que le réseau d’informations avait acheté pour le Festival du Nouvel An de l’an passé et qu’ils n’avaient jamais utilisé. Elles prenaient de la place dans la réserve depuis des mois. Au moins maintenant, elles étaient enfin utilisées à bon escient. En d’autres circonstances, l’immeuble aurait pu avoir un air de fête, avec ses fenêtres décorées des lumières multicolores des Lanternes de Nouvel An. Keijura rit pour lui de cette ironie.

Il se demanda comment se débrouillaient ceux qui étaient coincés dans l’immeuble. KTSU diffusait ses émissions vingt-quatre heures sur vingt-quatre, et ainsi, même à cette heure de la nuit, des dizaines de techniciens, de journalistes et d’hommes de maintenance devaient se trouver à l’intérieur, coincés par la coupure de courant, incapable de prendre des nouvelles de leurs amis et leurs familles. Keijura se sentit désolé pour eux, mais en même temps, il les envia. Il n’avait aucune famille, en réalité, et ses collègues du réseau étaient les seuls amis qu’il avait. Il entra dans l’immeuble, faisant un signe de tête aux gardes de la sécurité qui gardaient la porte. Même maintenant, ils maintenaient leur vigilance. Mis à part les lanternes de papier colorées, tout était comme s’il s’agissait d’un jour de travail habituel.

Keijura grimpa les escaliers et franchit les six étages qui le séparaient de son bureau. Il pouvait dormir là, cette nuit. Il serait en sécurité ici, même des chimères de Kochiyo. Mais autant commencer par le plus urgent. Keijura était un homme discipliné, avec des habitudes strictes et réglementées. Même s’il ne croyait pas à l’histoire de Kochiyo, il devait la traiter comme si c’était la vérité. Il tendit la main vers le petit ordinateur portable sur son bureau et appuya sur le bouton d’alimentation. A sa grande surprise, il s’alluma, alimenté par sa batterie. Il espéra pouvoir encoder ce qu’il avait appris avant qu’un autre rayonnement Sauterelle ne court-circuite l’ordinateur ; les portables étaient très chers, même pour son salaire, malgré sa récente augmentation.

Il termina de taper les détails des révélations de Kochiyo et sauvegarda le fichier. Sur un coup de tête, il en fit une copie, tapant rapidement une adresse e-mail. Il ne s’attendait pas à avoir de réponse de cette adresse, mais ça le rassurait de faire la tentative. Au pire, il réaliserait à quel point cette Kochiyo était dingue et peut-être que ce serait une petite consolation.

Keijura coupa l’ordinateur et traversa le bureau. Il s’étendit sur le canapé en cuir derrière son bureau, il ferma les yeux et se laissa aller. Les tensions énormes de cette journée commençaient à l’épuiser. Il commença à s’endormir, et se mit à rêver.

Un bruit soudain dans le couloir alerta les sens acérés de Keijura, achevant subitement le rêve, et ramenant son esprit à la réalité. Il se releva rapidement du divan et se faufila dans le couloir, juste à temps pour voir un morceau de tissu rouge disparaître derrière un coin. Il s’avança rapidement dans cette direction, tournant le coin avant que cette ombre puisse s’échapper. Il ne fut pas surpris de découvrir Shosuro Kochiyo qui se tenait dans les ombres d’un placard à balais, à moitié cachée derrière une grosse poubelle en plastique.

"Vous," dit Keijura, avec un dégoût évident dans sa voix. "Pourquoi m’avez-vous suivi ?"

Kochiyo haussa les épaules, se relevant et en marchant lentement vers lui. "Je ne pouvais pas retourner à mon appartement. Je pensais que je pouvais peut-être vous suivre, juste au cas où."

"Juste au cas où quoi ?" Demanda Keijura, en croisant les bras et en regardant la geisha d’un air irrité.

"Juste au cas où ils tenteraient de vous tuer," dit Kochiyo.

"Ecoutez, Scorpion", dit le journaliste d’un ton sec. "Je suis fatigué de vos théories conspirationnistes et de vos jeux d’ombres. Vous m’avez déjà forcé à ruiner la vie et la carrière d’un brave homme. Je ne sais pas en quoi consiste votre jeu actuel, mais j’en ai assez de vous. Je ne crois pas à vos mensonges, et je ne veux pas voir votre visage. Sortez de ma vie. Maintenant."

Kochiyo acquiesça. Elle s’appuya contre le mur, les épaules voûtées de désespoir. Elle referma ses yeux rougis par la tristesse. "Il avait raison," dit-elle. "Vous ne m’écouterez pas. Aucun d’entre vous ne m’écoutera tant que vous ne l’aurez pas vu de vos propres yeux, et à ce moment-là, il sera trop tard."

"Kochiyo, peut-être que je n’ai pas été assez clair," dit Keijura. "Vous n’avez aucune preuve. Vous n’avez aucun indice. Pas la moindre petite chose qui me permettrait de vous croire."

"Alors, pourquoi avez-vous accepté de parler avec moi ?" Dit-elle, en relevant soudain les yeux vers lui, le regard intense.

Keijura garda le silence pendant un moment, avant de répondre. "Je ne sais pas," dit-il. "Considérez qu’il s’agissait d’une crainte. Je pensais pouvoir apprendre quelque chose."

"Et maintenant, vous pensez que vous n’avez rien appris," dit-elle. "Tout simplement parce que la vérité que je vous ai dévoilée est bien trop dure à entendre ?"

Keijura hocha la tête. "Non, Kochiyo," dit-il. "Je ne vous laisserai pas déformer mes mots et mes pensées comme vous l’avez fait avec Daniri. Je m’en vais, maintenant. Si vous me suivez, j’appellerai la sécurité de KTSU et je les laisserai s’occuper de vous. C’est compris ?"

Avant que Kochiyo ne puisse répondre, un rugissement déchira la nuit. Le journaliste et la geisha ressentirent soudain une peur indescriptible, à la fois ancienne et profonde. Keijura courut au bout du couloir, observant la rue pour voir la source du bruit.

Il ne fut plus jamais le même.

Un homme gigantesque se tenait sur le trottoir devant KTSU. Il portait une ancienne armure de samurai, éventrée ça et là par des morceaux de pierre grise qui sortaient directement de sa peau. A sa gauche se tenait une silhouette insectoïde, voûtée tandis que ses yeux divisés en nombreux segments observaient les environs. A sa droite se tenait une jeune fille, son petit sourire contrastait étrangement avec la vue horrible de ses compagnons. Elle leva les yeux vers Keijura, sourit, et le désigna du doigt.

"Par les Fortunes," jura Kochiyo. "Ils nous ont trouvés."

La créature insectoïde se liquéfia soudain, se transformant en une ombre noire, projetée sur le trottoir. Telle une flaque faite de néant, les ténèbres s’infiltrèrent dans les orifices entourant les portes du bâtiment. Le géant la suivit, arrachant les portes de leurs gonds avec un simple revers de main.

"Qui sont ces gens ?" Demanda rapidement Keijura. "Que sont ces gens ?"

"Ils doivent savoir que j’ai tenté de trahir le Briseur d’Orage. Ils sont venus pour nous tuer, tous les deux," dit Kochiyo en se tournant vers lui. "Je suppose qu’il serait malvenu de ma part de leur raconter que je vous ai tout révélé."


Dans le Temple des Eléments, une lumière brillait dans les ténèbres.

Dans les couloirs parcourant l’Etage de l’Eau, les Gardiens à robes bleues se parlaient à voix basse. Peu après le début de la coupure de courant, le Maître était entré dans la salle principale de l’Etage et s’était enfermé à l’intérieur. Il avait tenu un petit paquet sous son bras, et son expression avait clairement indiqué qu’il ne voulait ni question, ni perte de temps. Cela faisait des heures qu’il était dans la Chambre de l’Eau, maintenant, chantant, utilisant l’antique magie des Isawa. Les Gardiens pouvaient sentir le flux et le reflux des esprits tout autour d’eux. Les bougies vacillaient de temps en temps, lorsque les éléments étaient invoqués. Une magie puissante était à l’œuvre, cette nuit.

A l’intérieur, Isawa Kujimitsu était assis sur une petite natte, les poings posés sur ses cuisses. Les yeux du vieux shugenja étaient clos, il était en pleine concentration et son front dégarni luisait de sueur. Cette obscurité était plus étrange qu’elle ne le paraissait, c’était certain. Les éléments ne sonnaient pas juste, ce soir ; quelque chose était différent. Quel que soit le pouvoir que le Clan de la Sauterelle utilisait pour plonger la cité dans l’obscurité, ce n’était pas de la technologie.

Il avait tenté de faire part de ses soupçons aux autres Maîtres, mais en vain. Iuchi Hiro s’était précipité à la Tour Shinjo, certain que la police ne serait pas capable de coordonner ses efforts sans son aide. Ranbe Kuro semblait étrangement ne pas faire attention aux mots de Kujimitsu ; le vieil homme semblait absorbé par le souvenir tourmenté d’une lointaine discussion avec son grand-père. Hoshi Hisato ne voulait pas en entendre parler ; il prétendait n’avoir pas senti de ’remous dans les éléments’ et il ne voulait pas entendre parler d’une idiotie pareille venant de la part d’un shugenja de vingt ans son aîné, même si cet homme était le Maître de l’Eau. Etrangement, tous les nouveaux Maîtres semblaient pris par leurs propres émotions et soucis, ce soir, à l’exception de Munashi. Asahina Munashi n’était pas présent au Temple ; il était probablement chez Dojicorp ou au Palais. Ce n’était pas étonnant ; le nouveau Maître de l’Air était un homme occupé, même dans le meilleur des cas. Kujimitsu soupira. Il se demandait si ça avait été une bonne idée de chercher les nouveaux Maîtres en dehors du clan. A première vue, les candidats avaient eu l’air d’être des personnes fiables et dignes, mais à la première crise, le seul sur lequel il pouvait compter, c’était lui-même.

Cela devait suffire. En l’absence de Sumi, Kujimitsu était le membre le plus ancien du Conseil des Maîtres, et donc le dirigeant par intérim du Phénix, à Otosan Uchi. Où que soit partie Sumi, il savait que la fille plaçait toujours les intérêts du clan en premier. Elle n’était pas la folle ou la manipulatrice que Shiba Gensu croyait. Le tempérament de feu qu’elle avait hérité de Zul Rashid était plus qu’équilibré par le calme qu’elle avait acquis chez son père adoptif, et le courage d’Isawa Neiko courait dans les veines de sa fille. Oui, Sumi serait parfaite, mais maintenant, c’était le devoir de Kujimitsu de s’assurer que le reste de la cité survivrait à son absence.

Il se pencha sur les deux objets qui se trouvaient devant lui, posés sur le morceau de papier froissé dans lequel il les avait enveloppés. L’un d’eux était une simple radio alimentée par une batterie, achetée au bout de la rue à l’épicerie du coin. L’autre était un petit heaume de samurai laqué de rouge. Bien que le heaume semble banal au premier abord, c’était l’un des artefacts les plus puissants et les plus précieux du Phénix. Les méditations de Kujimutsu étaient maintenant achevées. Il était prêt à commencer. Il tendit la main et souleva délicatement le heaume, et le plaça sur sa tête. Il était étonnamment petit et un peu trop serré pour la tête ronde de Kujimitsu. Le Maître de l’Eau sourit pour lui-même à la pensée que le premier Isawa devait avoir une petite tête. Il ferma les yeux et sentit la magie passer à travers lui.

Une légère variation dans le rythme des pensées du shugenja l’alerta qu’il avait réussi. Les perceptions de Kujimitsu s’étaient étendues au-delà de la réalité du monde normal, vers le monde dans lequel les esprits observaient les vivants, le monde des kamis et des kansen. Il ouvrit les yeux et il découvrit un brouillard sombre qui planait partout, un nuage qui obscurcissait sa vision. Il pouvait sentir un mot qui était murmuré par les esprits de l’air torturés qui composaient ce brouillard, un mot qu’ils murmuraient encore et encore.

"Maladie," murmura Kujimitsu.

Les esprits changèrent leur vol, tournant leur regard aveugle vers le sorcier. Ils se pressèrent autour de lui, à travers lui, en lui, ne laissant aucune marque sur son corps. Ils évitèrent le heaume pourpre sur sa tête, l’observant avec une précaution immense et avec crainte. Finalement, satisfaits de leur exploration de l’esprit de l’homme, ils retournèrent à leur nuage et l’observèrent à nouveau.

"Tu es un humain," sifflèrent les esprits. "Tu es un Maître !"

"En effet," répondit Kujimitsu. "Je suis honoré de vous rencontrer, esprits de l’air."

"Es-tu le Maître de l’Air ?" demandèrent les esprits, un soupçon de peur dans leur voix.

"Non," répondit Kujimitsu. "Je n’ai pas cet honneur. Le Maître de l’Air est occupé, cette nuit. Je suis le Maître de l’Eau."

"Bien…" murmurèrent les esprits. "Un homme sombre qu’est ce Maître de l’Air… Un homme mené par ce qu’il ne comprend pas…"

"Comme nous tous," répondit Kujimitsu. "Dites-moi, esprits. Pourquoi êtes-vous si nombreux à vous déplacer, ce soir ?"

"Notre pouvoir…" dirent les esprits d’un ton espiègle. "Nous sommes soutenus par la Maladie… Maintenant, nous touchons le monde au lieu de planer au-dessus de lui… Nous cherchons les machines… Nous leur arrachons l’étincelle qui les fait fonctionner…"

"Mais vous faites du mal aux gens," répondit Kujimitsu d’un ton sévère. "Le peuple a besoin des machines. En les coupant, vous nous faites souffrir. N’avons-nous pas toujours honoré les esprits de l’air et été vos alliés ?"

"Nous voulons seulement voir la cité changer…" répondirent les esprits, semblant soudain déconcertés par la véhémence de Kujimitsu. "Vous n’aimez pas les changements que nous avons faits ?"

"Non, certainement pas," répondit Kujimitsu. "Vous pouvez sentir la douleur de la cité ? Vous ne pouvez pas sentir le chaos et la destruction, que vous avez provoqués ?"

Les esprits restèrent silencieux un moment, réfléchissant à la question de Kujimitsu. "Non," répondirent-ils. "Le nuage que Maladie forme autour de nous… il nous distrait et nous rend plus fort. Nos pensées sont… embrouillées."

"Alors laissez-moi vous libérer," dit Kujimitsu. Il décida de faire appel à sa magie. Bien que sa spécialité soit la magie de l’Eau, il avait quand même une certaine expérience avec l’Air. Il pouvait sentir le nuage noir créé par la Machine Sauterelle, sentir l’enchantement grossier lui brûler les narines. Derrière ce sort, il y avait un tetsukami, et il avait été fait à la va-vite. Toutefois, il était puissant, et il faudrait une grande puissance pour le contrer. Il lança sa magie et tenta de balayer le nuage. Il puisa dans l’antique pouvoir du Heaume d’Isawa pour renforcer son sort, et pendant un moment, le nuage noir déclina.

A ses côtés, la petite radio reprit vie, se mettant soudain à grésiller.

Un éclair de lumière perça soudain le nuage gris. Kujimitsu cria de surprise lorsque la lumière l’aveugla, et il trébucha. Lorsqu’il rassembla ses esprits à nouveau, la radio était silencieuse. Maladie avait utilisé un sursaut de pouvoir, et avait à nouveau enchaîné les esprits de l’Air à ses ordres.

"Maître Kujimitsu !" Cria un Gardien, en faisant irruption dans la salle. Quatre shugenja en robe bleue se précipitèrent à ses côtés, l’aidant à se remettre sur pieds. "Nous vous avons entendu crier," dit le premier Gardien. "Que s’est-il passé ?"

"Rien," dit Kujimitsu avec un grognement frustré. Il ôta le heaume de sa tête et le glissa sous un bras, les sourcils plissés par ses pensées.

"Avez-vous besoin de quoi que ce soit, Maître ?" Demanda un autre Gardien, le regard soucieux.

"Je vais bien," dit-il avec un sourire rassurant. "Maintenant, laissez-moi."

Les Gardiens obéirent immédiatement, quittant la salle aussi silencieusement que possible, et refermant la porte derrière eux. Kujimitsu marchait de long en large, dans l’Etage de l’Eau, en massant son menton pensivement. Il pouvait sentir la puissance de Maladie, même d’ici. Elle était à la limite de ses sens, quelque part enfouie dans la cité, près du Palais. Il était sûr de pouvoir neutraliser cet appareil, s’il le trouvait, mais les émeutes et les combats étaient plus violents tout près du Palais. Sans le soutien des autres Maîtres Elémentaires, les Shiba n’allaient probablement pas suivre Kujimitsu dans un assaut au cœur des combats. Il lui semblait que le monde entier s’opposait à lui, qu’il s’arrangeait pour qu’il doive vaincre seul.

"Non," se dit Kujimitsu. "Je ne suis pas seul."

Le Maître de l’Eau se rendit à l’extrémité de l’Etage de l’Eau, d’un pas décidé. Passant derrière l’Autel de l’Eau, il se pencha et tâtonna les briques juste au-dessus du sol. Découvrant celle qui était amovible, il la retira et s’empara d’une petite boite. La boite était ancienne, faite d’un bois noir laqué, à peine plus grande que la paume de Kujimitsu. Les charnières et le couvercle de la boite étaient couverts de poussière, montrant qu’elle était là depuis des années. Kujimitsu souffla délicatement sur la boite pour disperser la poussière, puis ouvrit le minuscule mécanisme d’une main. A l’intérieur, dans un écrin de velours noir, se trouvait un petit morceau de verre taillé en forme de larme.

Jadis, de tels objets étaient utilisés par les semblables de Kujimitsu pour communiquer. Jadis, un tel réseau aurait pu faire tomber Rokugan à genoux. Maintenant, il pouvait le sauver. Le Maître prit la larme entre deux doigts et se concentra. Qui allait-il choisir ? Qui serait la personne la plus susceptible de l’aider ?

Il n’avait pas vraiment le choix, en réalité.

Isawa Kujimitsu envoya un message mental à Shinjo Katsunan, daimyo de la Licorne.


"Ça n’a pas l’air terrible," dit Tsuruchi Shinden, en observant par-delà le coin de l’allée. Il eut un petit ricanement railleur à l’attention du petit temple, Gekkoshinden. Il tenait un grand pistolet dans sa main. Bien qu’ils n’aient rencontré aucun problème jusqu’à maintenant, le Guêpe se tenait prêt.

"C’est ici que Jack nous attend," répondit l’Empereur qui se tenait juste derrière le garde. Kameru tenait lui aussi un pistolet. Comme tous les autres Empereurs Yoritomo avant lui, il n’était pas de ceux qui laissent les autres combattre à leur place.

"C’est possible, mais en tant que Capitaine de la Garde, je recommande la prudence," répondit Shinden. "Il est mal construit, avec très peu de bonnes positions de défense. Si nous sommes découverts à l’intérieur, nous sommes perdus, Votre Majesté."

"Alors, nous ne devons pas être découverts, Shinden," dit Kameru. Il désigna la fenêtre d’un magasin tout proche, un magasin de vêtements. La fenêtre était brisée. Les mannequins gisaient éparpillés dans la devanture.

Shinden regarda vers la fenêtre, et fit un bref signe de tête à Kameru. Faisant un geste à deux de ses hommes, ils entrèrent rapidement et discrètement dans le magasin par la fenêtre, revenant quelques instants plus tard avec plusieurs longs imperméables. Les bushi Guêpes et Mantes passèrent rapidement les manteaux par-dessus leurs armures, dissimulant leurs pistolets et leurs épées du mieux qu’ils le pouvaient. Kameru glissa son propre pistolet dans la poche de la veste qu’on lui tendit. Il fut surpris lorsqu’il réalisa que le manteau se bloqua contre le fourreau de son épée.

Etrange. Il ne se souvenait pas s’être arrêté pour prendre son épée. En examinant la lame, il réalisa que ce n’était pas elle ; c’était l’étrange katana qu’il avait ramassé après la mort de Doji Meda, celui qu’il suspectait être responsable de ses rêves étranges et de ses visions. Il n’avait pourtant plus voulu porter cette épée, mais elle était à nouveau là. Il sentit un frisson le parcourir.

"Yoritomo-sama, nous devons nous hâter," dit Shinden. "Je suggère que nous nous déplacions par groupes de deux afin de ne pas attirer l’attention. J’enverrai les autres en premier pour m’assurer que le temple est sûr. Si tout est parfait, nous irons en dernier, Votre Majesté."

"Très bien," dit Kameru, la voix engourdie. Les mots de Shinden l’avaient distrait. A quoi pensait-il déjà ? Probablement à rien d’important. Il glissa l’épée sous son manteau et observa la rue.

Les hommes de Shinden étaient rapides et professionnels, essayant d’avoir l’air le plus ordinaire possible tout en allant vers le temple. Bientôt, la première paire disparut à l’intérieur. Deux minutes plus tard, Shinden envoya la seconde paire. A nouveau, aucun signe d’un ennui éventuel ne survint, et ils disparurent dans Gekkoshinden. Kameru pouvait voir que le Guêpe était irrité, vu qu’il avait perdu toute communication radio avec ses hommes, à cause de la coupure, mais il se débrouillait bien quand même. Finalement, il fit un signe de tête à Kameru, et ils commencèrent à marcher dans la rue, vers le temple.

"Votre Majesté," murmura Shinden pendant qu’ils marchaient. "Une fois que nous serons à l’intérieur, restez derrière moi."

"Vous suspectez quelques ennuis ?" demanda Kameru, tracassé par la paranoïa de son Capitaine.

"Il est de mon devoir de m’attendre aux ennuis," dit Shinden. "Votre vie est sous ma responsabilité. Si jamais quelque chose devait vous menacer, courez. Je m’arrangerai pour que vous puissiez vous échapper, même si je dois y laisser la vie. Avez-vous compris ?"

Kameru acquiesça. Il était un peu troublé par la détermination de Shinden, mais il se sentit quelque peu rassuré d’avoir un guerrier aussi dévoué à ses côtés. Peut-être qu’il pourrait conjurer les terribles prophéties écrites dans le journal de Kenjin, avec des alliés comme Shinden. Il l’espérait, en tout cas.

La porte du temple s’ouvrit lorsque Shinden et Kameru s’approchèrent. Un petit moine musclé portant un chapeau de paille les attendait à l’intérieur, vêtu d’une robe usée et déchirée par endroit. Il sourit et s’inclina lorsque les deux hommes arrivèrent, refermant rapidement la porte après leur entrée. L’intérieur du temple était vieux, sombre et sentait le renfermé. Des bougies étaient accrochées à chaque mur, la cire s’écoulant lentement. Une forte odeur d’encens flottait, soutenue par les chants de moines hors de vue.

"Bienvenue à Gekkoshinden, Votre Majesté," dit le moine. "Je suis Koan. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, n’hésitez pas à faire appel à moi."

"Où est Hoshi Jack ?" Demanda Kameru au moine.

"Il est retourné dans la cité," répondit Koan. "Il a dit que lors d’une nuit comme celle-ci, on avait besoin de lui. Il reviendra bientôt, sans doute." Le vieil homme rit à voix basse, en chancelant un peu sur ses genoux. Il gratta son menton d’une main, puis regarda ses doigts quelques instants, d’un air fasciné.

Tsuruchi Shinden s’éclaircit la gorge, et Koan reposa les yeux sur eux.

"Oui ?" Dit le petit moine. "De quoi avez-vous besoin ?"

"Où l’Empereur peut-il aller en attendant ?" Demanda Shinden d’un ton laconique. "Et où sont mes hommes ?"

"Les gardes ?" Demanda Koan, surpris par la question. "Et bien, ils sont allés dans le sanctuaire du temple pour adresser leur respect au gardien du temple. Quant à vous, Seigneur Yoritomo, nous avons une salle pour vous au deuxième étage. Guêpe-sama, voulez-vous que je vous amène directement au sanctuaire ?"

"Je pense que je vais rester en compagnie de l’Empereur," répondit froidement Shinden.

"Bien, comme vous voulez," souffla Koan. Il se dirigea vers l’escalier le plus proche, en marmonnant dans sa barbe. "Les bushi de nos jours… Ils se fichent de nos dieux, sauf lorsqu’il est trop tard… Pour ma part, ils peuvent tous aller au Jigoku…"

Kameru et Shinden suivirent le vieux moine jusqu’au deuxième étage, les anciens escaliers de bois grinçaient sous chacun de leurs pas. Koan se mit sur le côté lorsqu’ils arrivent au sommet, ouvrant une porte tellement bien dissimulée dans les ombres que Kameru et Shinden ne l’avaient pas remarquée.

"Par ici," dit Koan. "Cette salle sera parfaite pour vous, Yoritomo-sama. Personne ne viendra vous déranger."

Shinden prit une bougie sur un mur et entra en premier dans la pièce, pistolet tiré. Il observa la petite pièce sombre pendant quelques instants. Un simple lit se trouvait contre un mur, une grande table avec trois chaises se trouvait contre un autre. Une petite cheminée crépitait au niveau d’un troisième, et sur le mur opposé, une petite fenêtre donnait directement sur la rue. Lorsque Kameru entra, Koan commença à fermer la porte. Shinden hocha la tête, et plaça son pied dans l’encadrement de la porte.

"La porte reste ouverte", dit Shinden, en accentuant bien ses mots à l’attention du petit moine.

"Ça, c’est vous qui le dites," dit Koan. Il décocha un coup de poing au niveau du front de Shinden. Le Guêpe fut projeté en arrière avec une force extraordinaire, s’écrasant sur le mur du fond et glissant sur le sol, inconscient.

"Fortunes !" S’exclama Kameru. Il tira son pistolet et tira sur le moine sans hésitation. Koan plongea sur le sol avec une rapidité foudroyante, évitant les balles.

Un frisson parcourut le bras de Kameru et ses doigts s’engourdirent, il était maintenant incapable d’appuyer sur la gâchette. "Voyons, voyons," gloussa une voix familière. "N’en veuillez pas à Koan pour sa petite crise. Il vit depuis deux mille ans, maintenant. Il a l’habitude que les choses se passent comme il en a envie." Une main très mince, presque squelettique émergea de nulle part pour retirer le pistolet des mains de Kameru. Une autre appuya doucement sur la poitrine de l’Empereur. Toute force quitta soudain les jambes de Kameru et il tomba en arrière, sur une chaise.

L’air entre les deux mains se troubla et soudain, une grande silhouette apparut. Il déposa le pistolet dédaigneusement sur la table, hochant la tête au petit enfant qui apparut à côté de lui. Kameru eut un hoquet lorsqu’il découvrit le visage de l’homme.
"Asahina Munashi !" S’exclama Kameru.

"En effet," répondit Munashi, en s’asseyant à table, de l’autre côté de Kameru. "Je suis désolé de m’être dissimulé à vous, mais vos gardes sont un peu trop protecteurs. Je ne sais pas ce qu’aurait pu faire Shiden s’il m’avait vu, en train de vous attendre. Koan. Sois donc un bon gars, et va nous chercher du thé."

Koan souleva un sourcil.

"Va le chercher toi-même, vieillard," dit-il.

Munashi se retourna, son œil unique contenait une colère à peine réprimée. "Koan. Du thé. Maintenant."

Le moine soupira et quitta la pièce, refermant la porte derrière lui.

"Comme je vous l’ai dit, ne faites pas attention à Koan. C’est un petit gars très utile, mais son immortalité a tendance à lui monter à la tête de temps en temps," dit Munashi avec un petit sourire. "Vous voyez, Togashi Koan est né trente ans avant le premier Jour des Tonnerres. Il fut dit à sa naissance qu’il était destiné à ’ouvrir la porte pour les Sept Tonnerres’. Comme nous le savons, il n’y eut aucune porte à ouvrir. Fu Leng affronta ses agresseurs sur un champ de bataille. Lors du second Jour des Tonnerres, Koan n’eut guère plus de chance, il rejoint une armée de samurai Lion, espérant pouvoir les aider à charger les murs d’Otosan Uchi. Mais à la place, ils marchèrent dans la direction opposée, suivant les armées de Yogo Junzo. Le passage des années acheva de le rendre fou. Dans son esprit, il n’y a plus de différence entre le bien et le mal, maintenant ; la seule chose qui existe pour lui, c’est la mort. Il ferait n’importe quoi, semble-t-il, pour ouvrir la porte pour les Sept Tonnerres, pour accomplir sa destinée, et pour se libérer de son enveloppe mortelle. Cette fois-ci, il a décidé qu’il aurait peut-être de meilleures chances d’y parvenir en travaillant pour Jigoku. Un type fascinant, vous ne pensez pas ?" L’enfant gloussa, tira pour lui la troisième chaise et sourit à Kameru.

"Koan est le Briseur d’Orage ?" Demanda Kameru.

Munashi regarda Kameru pendant quelques secondes, puis il éclata de rire. "S’il vous plaît, soyez sérieux," dit Munashi. "Koan est à peine assez lucide pour pouvoir guider une armée ténébreuse. C’est un allié utile, une bonne source d’informations sur les temps anciens, mais il est bien trop instable pour être une menace réelle. Non, le Briseur d’Orage et le Champion de Jigoku sont choisis avec bien plus de soin."

"Le Champion de Jigoku ?" Répondit Kameru. Le jeune Empereur découvrit que Munashi avait drainé toute force hors de son corps, le laissant incapable de faire quoi que ce soit d’autre que s’asseoir et parler. Il décida d’essayer de parler aussi longtemps que possible, peut-être pour se donner l’occasion de découvrir quelque chose d’utile. Il déjà avait entendu le terme ’Champion de Jigoku’ auparavant, c’était mentionné dans le journal.

"Très bien," dit Munashi avec un soupir ennuyé. "Voici une petite leçon d’histoire, Seigneur Yoritomo, vu qu’à part moi, il n’y a que des crétins partout. Tous les mille ans, un champion de Jigoku affronte lors d’un combat une bande de héros mortels appelés les Sept Tonnerres."

"Je le sais," dit Kameru. "Je connais les Sept Tonnerres. Tout le monde connait les Sept Tonnerres."

"Vraiment ?" Dit Munashi avec un petit sourire. "Alors répondez-moi. Si Jigoku est si puissant, avec des hordes d’oni et d’esprits morts-vivants à sa disposition, pourquoi est-ce qu’il se tracasse avec un Jour des Tonnerres ? Pourquoi accomplir ce rituel ? Pourquoi ne pas simplement envahir l’empire en masse et en finir avec nous ? Pourquoi ?"

Kameru sentit une chaleur soudaine sur sa poitrine, sous son manteau. L’amulette de jade, celle que lui avait donnée Agasha Hisojo. Il pouvait sentir sa magie à l’œuvre, il pouvait sentir quelque chose. Il devait continuer à faire parler Munashi. "Je ne sais pas," Kameru grinça des dents. "Pourquoi ne me le dites-vous pas ?"

"C’est vrai, pourquoi ?" Demanda Munashi, en regardant attentivement Kameru avec son œil unique. "La raison est la suivante ; Yoma, ou l’Atman, ou le Bien, ou quel que soit son nom est égal en puissance avec le Jigoku, et il a autant de suivants. C’est juste qu’il décide de ne pas les utiliser ; envahir n’est pas la nature du Bien. Toutefois, si Jigoku, l’Infâme, le Mal, décidait de lancer une attaque à grande échelle, le Bien libèrerait toute sa puissance en retour. Qui l’emporterait importe peu, mais une chose est certaine : le monde entier serait annihilé par la confrontation."

"C’est ce que souhaite Jigoku," dit Kameru.

"Faux, encore une fois," répondit Munashi. "Sans monde à corrompre, Jigoku perdrait son but et disparaîtrait. Donc, le Bien et le Mal ont établi certaines règles de modération. Ainsi, voila la raison du Jour des Tonnerres. L’incarnation d’un duel métaphysique entre le meilleur des forces du bien et du mal. Les zokujin, les nezumi et les naga ont des traces de tels évènements dans leur histoire. Et le camp qui gagne obtient une certaine influence sur le destin des hommes pendant le prochain millénaire. Le champion n’est jamais une créature de Jigoku, mais quelqu’un corrompu par Jigoku. Lors des deux Jours de Tonnerres que nous autres humains avons eus, Fu Leng fut le Champion choisi, et par deux fois, il échoua. Cette fois, il semble que c’est au tour du Briseur d’Orage."

"Et qui est le Briseur d’Orage ?" Demanda Kameru.

"Une bonne question," dit Munashi. "Même moi, je ne connais pas la réponse, et pourtant je suis sans aucun doute l’homme le plus intelligent de Rokugan. Toutefois, maintenant je vous tiens finalement, vous, le dernier de la lignée des Yoritomo, le Septième Empereur, et les portes du Palais de Diamant sont sur le point de tomber pour la troisième et dernière fois. C’est ici qu’il a décidé de se révéler lui-même, et c’est moi qui aurai l’honneur d’être le premier à voir son visage. Pour la qualité des services que je lui ai rendus, je serai le premier à lui jurer fidélité en personne. Lorsqu’il détruira l’Empire, je serai son bras droit."

"Pourquoi, Munashi ?" Demanda Kameru. "Pourquoi faites-vous ça ? Vous trahissez votre clan, votre empire, votre race."

"Ne soyez pas aussi présomptueux, jeune chiot," dit Munashi avec un rire cruel. "Le sang de Fu Leng est aussi fort dans mes veines que le sang d’Asahina, et la famille Asahina n’est rien sans son mouton noir. Dites-moi, Kameru, est-ce bien l’épée de Doji Meda ?" Munashi sourit en voyant la lame qui pendait à la ceinture de Kameru.

Kameru ne répondit pas.

"Pekkle," dit Munashi. "Sois un ange et apporte-moi la lame de l’Empereur, s’il te plaît."

L’enfant fit comme Munashi lui ordonna, il sauta de sa chaise et s’avança aux côtés de Kameru. Il lui sourit, gloussa et lui fit un petit signe de la main. Grimpant sur ses genoux, il se glissa sous son manteau. Etonné, il sortit le journal de Yoritomo Kenjin, regardant d’un air méfiant les anneaux d’or gravés sur la couverture. Il se retourna et jeta le livre à Munashi.

"La Voie de l’Empereur ?" Dit Munashi, en observant le livre. Il essaya de l’ouvrir, mais plissa le front de frustration lorsqu’il constata que le livre ne s’ouvrirait pas pour lui. "Stupide protection," dit-il. "Qu’il en soit ainsi." Munashi jeta le livre dans la cheminée, qui s’alluma d’un seul coup. "Maintenant, Pekkle," dit-il. "Apporte-moi l’épée."

Pekkle acquiesça et tira l’épée du saya de Kameru, observant avec de grands yeux émerveillés la lame aux reflets bleutés. Il lui sourit à nouveau ; Kameru vit que ses dents étaient très petites et pointues, comme celles des animaux.

"Pekkle," dit Munashi, avec un ton d’avertissement dans la voix. "Ne joue pas avec la Lame de Sang. Maintenant, apporte-la-moi."

Les joues de Pekkle se gonflèrent et il prit une expression mécontente. Il sauta des genoux de Kameru et sautilla jusqu’au vieil homme, en tendant l’épée à Munashi. Le vieux sorcier prit la lame et sourit en observant la surface en acier. "Re-bonjour, ma vieille amie," dit-il. "Tu peux revenir à ton état normal, maintenant." Il fit un geste devant l’épée ; le métal se tordit et se déforma. En un instant, elle ne fut plus l’Epée Ancestrale de la Grue, mais un étrange katana bleu avec une fissure visible au milieu de la lame. Munashi regarda pensivement la défectuosité pendant un instant, puis releva à nouveau les yeux vers Kameru. "Yashin," dit-il. "Une des quatre lames forgées par mon ancêtre, Asahina Yajinden, forgées sur l’Enclume du Désespoir. Je l’ai placée dans le Musée d’Histoires Naturelles, sachant que Maseto, mon agent, guiderait tôt ou tard Kamiko jusqu’à celle-ci. Et de Kamiko, elle arriva à Meda. Et de Meda, à vous. C’est une arme puissante et meurtrière, même de nos jours. C’est l’outil avec lequel je détruirai votre dynastie, Yoritomo."

"Elle est plus que ça," dit Kameru, en regardant la lame d’où il était assis.

"Oh, vraiment ?" Dit Munashi de façon moqueuse. "Et qu’est-ce qu’elle pourrait être ?"

"Il y a des âmes dans cette lame," dit Kameru. "Je les ai entendues, cette nuit." Il sentait l’amulette émettre des battements sous sa tunique. Il sentait que ses sensations revenaient, à ses jambes.

Munashi ferma ses paupières à moitié. "Vous mentez," dit-il. "Yashin consume les âmes qu’elle boit. Les morts ne sont plus en état de parler avec personne."

"Peut-être que vous n’êtes pas capable de le voir," dit Kameru.

"Et peut-être que vous êtes un fou qui se fait des illusions," dit sèchement Munashi, en reposant la lame de sang sur la table entre eux. "Mais je ne suis pas ici pour me quereller, Yoritomo. Je suis ici pour vous donner un cadeau. Un cadeau que vous pourriez porter lorsque le Briseur d’Orage arrivera." Munashi mit la main dans sa robe ample, et en sortit un objet entouré de tissu. Le posant sur la table, il le déballa prudemment, révélant un masque ancien. Il était de porcelaine blanche et parcourue par quelques fissures. La mâchoire était complètement brisée, sous la bouche, donnant au masque un aspect effrayant et dentelé.

"Je pense que j’ai déjà reçu assez de cadeaux," ricana Kameru. "Pourquoi ne le gardez-vous pas ?"

"Ah," rit Munashi. "Est-ce par mépris héroïque ou par étiquette, que vous refusez un cadeau qui vous est fait ? Quoi qu’il en soit, c’est une attitude charmante, Yoritomo." Munashi souleva le masque, tenu entre ses longs doigts, et observa sa conception ancienne et sa beauté mystérieuse. "Toutefois, je vous assure qu’il s’agit d’un cadeau digne d’un Empereur, et qu’il a été personnellement conçu pour vous. La lignée Yoritomo est très embrouillée, Seigneur Yoritomo. Avec le temps, vous avez accumulé le sang des sept kami dans vos veines, Akodo, Doji, Hida, Shinjo, Bayushi, Shiba, et même quelques vagues restes de ce qui fut jadis la lignée Hantei. Voulez-vous en avoir un huitième ?" Munashi se releva, tenant le masque précautionneusement entre le bout de ses longs doigts. Il fit un pas vers Yoritomo.

La porte s’ouvrit alors, et Hoshi Jack fit irruption dans la pièce. Les yeux du vieux moine s’ouvrirent en grand lorsqu’il vit Munashi. Le shugenja lui lança un regard, le visage déformé par la rage.

"Je vous ai dit de le garder," dit Kameru. Il se releva de sa chaise, faisant voler le masque des mains de Munashi avec un revers de main. Le shugenja eut un hoquet alors que sa tête se rapprochait du masque en plein vol. Mais avant que le Grue ne puisse se retourner vers lui, Kameru lui décocha un coup de poing au niveau de la gorge, de toute sa force. Le vieil homme s’effondra sur le sol comme un pantin désarticulé, incapable de respirer.

"Kameru, attention !" Cria Jack.

L’Empereur releva les yeux juste à temps pour voir le Pekkle se jeter en travers de la table, en grognant, ses petites dents semblaient être un peu plus grandes maintenant qu’il se préparait à mordre sauvagement. Kameru s’abaissa pour l’éviter et attrapa Yashin, qui se trouvait sur la table. Il frappa le Pekkle, mais la lame traversa le corps de la petite créature. Elle gloussa et se redressa, en grognant de rage.

Et soudain, son visage s’adoucit, prenant un air triste et innocent, mais affichant également de la douleur. De sa main naquit une brume rouge, la même brume qui sortait maintenant de la mince ligne qui traversait son corps. La silhouette du Pekkle devint trouble, indistincte, alors qu’il retournait aux ombres d’où Munashi l’avait tiré. Il pleura de terreur, des larmes se mirent à couler sur son visage alors que ce qui lui servait d’âme disparaissait. Après quelques instants, il ne restait plus rien du Pekkle, à part ses cris torturés qui raisonnaient encore dans les couloirs du monastère.

"Jack," dit Kameru, se retournant pour voir le moine et glissant la lame dans son obi. "Vous êtes arrivé juste à temps !"

"Ah bon ?" Demanda Jack, en regardant la pièce, toujours sous le choc. "Que s’est-il passé, ici ?"

"Munashi est derrière le coup d’état de Meda," dit-il. "C’était une sorte de piège complexe qui m’était destiné. Nous devons sortir d’ici." Il traversa rapidement la pièce et s’agenouilla à côté de Shinden, giflant le visage du Guêpe pour tenter de le réveiller. "Où étiez-vous parti, Jack ?"

Le moine s’agenouilla au milieu de la pièce, en observant une chose qu’il venait de trouver. "Vous n’avez pas parlé à Daikua Kita, n’est-ce pas ?" Demanda-t-il. "Elle ne vous a rien dit ? Elle ne vous a pas transmis de message de ma part ?"

"Non, elle ne l’a pas fait," dit Kameru, de là où il se trouvait.

"C’est dommage," dit Jack, qui se trouvait maintenant derrière l’Empereur. Satisfait que Shinden soit encore en vie, Kameru se précipita vers la cheminée. Il ne restait que des cendres carbonisées, là où Munashi avait jeté le livre. Kameru ferma les yeux et hocha la tête, abattu.

"Tout va bien, Kameru," dit Jack. "Tout n’est pas perdu."

Hoshi Jack posa une main sur l’épaule de l’Empereur, et lorsque Kameru se retourna pour regarder son ami, quelque chose de froid fut pressé contre son visage. Tout ce que Kameru entendit fut un grésillement, comme celui de la viande qu’on cuit, alors que des milliers de petits crochets s’enfonçaient dans ses joues, dans son front, et dans son nez. La douleur était si intense que Kameru ne put même pas crier ; son dos s’arqua et se tordit, et il s’effondra sur le sol. Hoshi Jack fit un pas en arrière et regarda, le visage insondable.

Jack acquiesça avec une expression satisfaite. "Maintenant, tout est perdu," dit-il.

Kameru tourna son visage vers le moine, à peine capable de le regarder à cause du sang qui obscurcissait sa vision. Il vit Munashi se relever, et se placer à la droite de Jack. Le Grue s’inclina profondément, en sanglotant de joie.

"Pourquoi," siffla Kameru, malgré la douleur. "Pourquoi ?"

"Parce que c’est ainsi, Seigneur Yoritomo," répondit Hoshi Jack, une étrange note de tristesse dans sa voix. "Parce que c’est ainsi."

A suivre...



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