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Rokugan 2000

Episode XII

Le Jardin

L’Empire de Diamant, par Rich Wulf - traduit par Daidoji Kyome

mardi 22 septembre 2009, par Captain Bug, Daidoji Kyome, Rich Wulf

L’Empire de Diamant Episode XII, par Rich Wulf - traduit par Daidoji Kyome

"Quand la nuit s’éloigne et que le soleil se lève, les graines de l’obscurité restent. Si on les laisse pousser, les racines trouveront votre cœur et l’assècheront. Devenez des jardiniers, mes amis."
- La lettre du Rônin Encapuchonné aux Clans Majeurs, lors de la Guerre des Clans


Ikoma Keijura avait vu des jours meilleurs. Il était épuisé, confus, et il pensait qu’il aurait pu se faire tuer. Du sang coulait d’un côté de sa tête ; Koyo pensait que le journaliste avait été éraflé par une balle Grue, mais Keijura se demandait s’il n’avait pas plutôt chuté dans la confusion de la salle du trône et cogné sa tête contre le sol de marbre. Il n’avait pas le temps et ne pouvait se payer le luxe d’aller voir un docteur. Il pouvait en voir un, mais tant de personnes dans le palais avaient besoin d’une plus grande attention médicale. Les jardins étaient calmes, maintenant. Le combat s’était achevé et les morts et les blessés ont tous été emmenés. Il faisait presque calme, à nouveau. Presque. Le journaliste essuya autant de sang qu’il le put avec un tissu humide, prit une profonde inspiration, et se plaça face à la caméra.

"Et maintenant, voici Ikoma Keijura," dit la voix du présentateur KTSU, Matsu Shingo, dans son oreillette, "avec des nouvelles incroyables sur la situation actuelle au Palais de Diamant."

"C’est Ikoma Keijura, je vous parle depuis le Palais de Diamant et je vous apporte des nouvelles stupéfiantes sur le soudain déchaînement de violence," dit-il, la voix remarquablement stable en dépit du chaos. Il se sentait étrangement détaché de lui-même, non-affecté par les évènements maintenant qu’il les présentait. "Il semble qu’un groupe de combattants Grues mené par Doji Meda aurait tenté de détrôner le Fils des Orages, l’Empereur Yoritomo VI."

Keijura s’arrêta, attendant que Shingo lui pose une question. Telle était la procédure habituelle lorsqu’un correspondant de rang inférieur l’interrogeait sur les nouvelles du jour, une sorte d’étiquette entre présentateurs. Shingo ne dit rien, laissant Keijura continuer avec son histoire. Keijura n’attendit pas plus. "A cet instant, cette révolte semble avoir échouée. Doji Meda est présumé mort, tout comme la Championne de Jade Kitsune Maiko et plusieurs membres de l’Assemblée Impériale, qui furent incapables de s’échapper de la salle du trône avant que le combat ne commence. L’Empereur lui-même a été blessé, et on pense que Yoritomo Kameru a également été blessé. Par la grâce des Fortunes, la situation semble finalement être sous contrôle, à présent. L’armée de Matsu Gohei est arrivée à un moment crucial, combinant sa force avec les Mantes pour triompher de tous les rebelles restants."

"Voici de bonnes nouvelles, en tout cas," dit gravement Shingo. "Est-ce que Meda était seul à accomplir cet acte, ou est-ce que l’on doit considérer qu’il s’agit d’un acte de guerre contre l’Empereur de la part du Clan de la Grue en entier ?"

"Difficile à dire," répondit Keijura. "Les Grues semblent se séquestrer dans la Tour Dojicorp et n’ont pas répondu à nos tentatives de communication avec eux. C’est probablement la confusion qui règne dans leurs rangs, car ils ont perdu leur champion. La chaîne de succession dans le Clan de la Grue, comme vous le savez, est quelque peu embrouillée suite aux fiançailles du Prince Kameru et de Doji Kamiko, et Meda n’avait aucun autre héritier."

"Et bien, c’est une incroyable histoire que vous nous avez racontée, Keijura-san," dit Shingo, un ton de profond respect dans sa voix. "Au nom du Clan du Lion et de Rokugan, je fais l’éloge de votre bravoure. Vous êtes allé bien au-delà de l’appel du devoir pour nous apporter la vérité sur une situation aussi terrible."

Keijura rayonnait de bonheur, intérieurement, mais il fut attentif à ne pas laisser paraître la joie sur son visage. "Je n’ai fait que mon travail," dit-il avec un rapide salut. "C’était Ikoma Keijura pour-"

"Hors de mon chemin," dit une voix bourrue. Keijura ouvrit les yeux de surprise alors qu’un homme immense en armure de samurai très abîmée s’avança devant la caméra. Il retira brutalement le mempo doré en forme de lion de sa tête, révélant un visage couvert de sang et de poussière. C’était Matsu Gohei, général et daimyo du Clan du Lion. Ses yeux étaient ouverts en grand alors qu’il lançait un regard furibond à la caméra.

"Ecoutez-moi, peuple de Rokugan," dit-il d’un ton sec. "Vous dormirez profondément dans vos lits une nuit de plus, mais c’est uniquement grâce à la bravoure du Lion et de la Mante que vous pourrez le faire. Je suppose que la Licorne et le Scorpion avaient leurs propres problèmes, et que le Phénix, comme toujours, se cachait derrière son pacifisme. Mais sachez ceci : je sais que ce n’est pas une coïncidence si le Crabe est tellement silencieux, subitement. Lorsque je serai sûr que mon Empereur est sain et sauf, et que les traîtres Grues auront eu ce qu’ils méritent, je viendrai à vous, Hida Tengyu. Je le jure." Gohei jeta son heaume sur le sol et s’en alla, toujours bouillant de colère.

Keijura se remit à nouveau en face de la caméra, pas vraiment sûr de ce qu’il fallait dire. "Je ferai mon possible pour vous tenir informés du développement des évènements," dit-il mollement. "C’était Ikoma Keijura, pour KTSU. Bonne nuit, Rokugan, et soyez sans crainte."


"C’est épouvantable, tout simplement épouvantable," dit Munashi. "Qui aurait pu imaginer que Doji Meda était capable d’un tel acte de trahison ? Vraiment, vous savez. Je connaissais cet homme. J’ai grandi avec cet homme. Je l’aimais comme un frère. Je pensais qu’il serait le dernier homme de Rokugan à lever la main sur l’Empereur." Les deux hommes s’assirent à une petite table entourée de murs de cristal bleu. Le ciel étoilé de Rokugan s’étendait tout autour d’eux. La sérénité était troublée par les hélicoptères Guêpes qui tournaient autour du Building Dojicorp.

"Apparemment, vous aviez tort," dit le représentant du Clan de la Mante.

"Malheureusement, c’est un fait que je ne peux contredire, Mokin-san," dit tristement Munashi. Il s’avança vers la table et remplit la petite coupe qui se trouvait devant le négociateur. Mokin ne fit aucun geste pour la prendre et fit comme si le thé n’existait pas. "J’aurais voulu que les choses se passent autrement. La dernière chose que je souhaite pour Rokugan est une révolution, tout spécialement à cette époque délicate."

"Alors peut-être que vous n’auriez pas dû tenter d’assassiner l’Empereur, Asahina," dit brusquement Mokin. "Maintenant, êtes-vous responsable ici ou dois-je demander la reddition de la Grue à quelqu’un d’autre ?"

"Et bien," renifla Munashi, ennuyé par le laconisme de l’homme. "Il est vrai que je suis propriétaire d’une grande quantité d’actions de Dojicorp. Avec la mort de Meda, j’en hérite d’une quantité qui me donnerait un certain contrôle. Les Grues ont oublié comment fonctionner sans leur précieuse Dojicorp. Même si les autres familles ne me reconnaissent pas comme leur champion, je peux m’assurer de contrôler leur destin. J’utiliserai mon influence considérable pour apporter une conclusion agréable à cette histoire tragique. De quoi les Mantes ont-ils besoin ?"

"De votre reddition complète," répondit Mokin. "Le Général Matsu Gohei prendra le contrôle de cet immeuble et de cette corporation jusqu’à ce que l’Empereur estime qu’il doit vous les rendre."

"Hm," dit Munashi. Il sirota un peu de son thé, et tira sur sa moustache d’une main. Pendant un long moment, il ne répondit pas. Il se contenta d’observer le ciel de la nuit avec son unique œil bleu.

"Non," dit-il.

"Non ?" rit Daikua Mokin. "Très bien, alors. Je vais retourner auprès de Gohei et lui dire de commencer l’attaque immédiatement." Mokin se redressa et lissa son kimono vert sombre sur son ventre rebondi.

"Je ne pense pas," dit Munashi. Il replaça sa coupe de thé sur la table, avec un petit cliquetis.

"Très bien," dit calmement Mokin. "Tuez-moi, alors. Mon âme est prête à mourir. Augmentez encore le nombre de vos crimes en attaquant un représentant Impérial et nous verrons à quel point Yoritomo se montrera encore clément."

"Vous sautez trop vite aux conclusions," dit Munashi. "Vous êtes aussi stupide que votre Empereur."

Le visage de Mokin s’empourpra. "Faites attention à ce que vous dites, Grue," dit-il, crachant sur le sol.

Munashi plissa le front, regardant calmement le sol à l’endroit où Mokin avait craché. "Mokin," dit-il. "Nettoyez-moi ça."

Mokin éclata de rire. Du moins, il en eut l’intention. Au lieu de ça, il se retrouva à genoux sur le sol, se penchant vers son crachat, en train de l’essuyer avec sa longue tresse. Il se redressa ensuite et s’inclina profondément devant Munashi.

"Vous voyez, Mokin", dit Munashi, tournant une longue cuillère dans son thé et en fixant celui-ci. "Vous imaginez que le seul moyen de résoudre une situation est de recourir à la violence et à l’intimidation, tout simplement parce que c’est tout ce que l’on vous a appris. C’est compréhensible. Vous êtes un crétin, venant d’une longue lignée de crétins. Vos ancêtres étaient des pirates, des voleurs, des bandits et des fermiers. Mes ancêtres, d’un autre côté, étaient des conquérants."

"Vos ancêtres étaient des moines et des jardiniers," grogna Mokin entre ses dents.

Le vieux prêtre se redressa, sa longue robe en soie bleu pâle bougeait doucement autour de lui. Mokin remarqua que l’homme était vraiment grand. Plus d’un mètres quatre-vingt, en fait. Sa tête chauve reluisait dans la lumière de la nuit, des veines bleues sillonnaient ses tempes. Il s’approcha lentement et calmement de Mokin, ses bras croisés dans ses longues manches. Il s’arrêta à seulement quelques centimètres du Mante, l’observant de son seul œil. Mokin voulut étrangler ce shugenja trop sûr de lui, l’étrangler et lui ôter sa vie, mais il ne put rien faire de son corps, rien d’autre que de rester debout.

"Des moines et des jardiniers," dit Munashi avec un soupir. "Oui, certains d’entre eux l’étaient. Certains l’étaient vraiment. Mais certains ne l’étaient pas. Peut-être avez-vous entendu parler de quelques-uns d’entre eux. Asahina Yajinden, par exemple. Avez-vous entendu parler de lui ?"

Mokin hocha la tête mollement.

"C’était un brillant érudit qui vivait au cœur d’Otosan Uchi," répondit-il. "Il arriva à créer les quatre Lames de Sang, à inventer les bases de la création de mort-vivants, et il servit Iuchiban l’Insensible en tant que fidèle lieutenant pendant la durée de sept vies." Munashi plaça sa main sur l’épaule du Mante. Mokin sentit un feu noir brûler dans la main du prêtre, enflammant ses veines et étreignant son cœur.

"Peut-être que ce nom ne signifie rien pour toi," dit Munashi. "J’ai d’autres ancêtres dignes de ce nom, si tu souhaites entendre leurs noms."

"J’aimerais vraiment les entendre, s’il vous plaît," dit Mokin, effrayé d’entendre ces mots venir de sa propre bouche…

"Je savais que tu le voudrais," sourit Munashi. "As-tu entendu parler de Yogo Junzo ? Il y a mille ans, il déclencha une série d’évènements connu sous le nom de Guerre des Clans et ramena Fu Leng sur notre monde. L’histoire ne se souvient pas qu’il ait laissé une progéniture, mais il semble qu’il en ait laissé une. Qu’il fut sage de la part de Junzo de la dissimuler, si tu veux mon avis. Nul ne dit ce qui a pu arriver à sa pauvre fille. Apparemment, mon père était un descendant en ligne directe. Tu n’as aucune idée d’à quel point je fus surpris lorsque je l’appris. La seule personne qui fut la plus surprise, je pense, était le mari Asahina de ma mère. Ce qui lui arriva ensuite fut vraiment tragique. Tu m’écoutes, Mokin ?"

"Oui, Seigneur Munashi," dit Mokin. "J’écoute avec grande attention la description de votre honorable lignée." Le diplomate était effrayé intérieurement de la facilité avec laquelle le shugenja le manipulait. Ce qui était encore plus effrayant, c’était qu’il découvrit qu’il avait de plus en plus envie de dire ces mots.

"Mon cher ami," dit Munashi. Il serra doucement l’épaule de Mokin, et le cœur de celui-ci rata un battement. Les genoux du diplomate se plièrent. L’autre main de Munashi saisit Mokin sous le bras, le maintenant avec une force extraordinaire. "Voudrais-tu entendre parler de ma grand-mère ?"

Mokin se laissa pendre mollement, à peine conscient des mots de Munashi.

"Une femme incroyable, pour répéter les mots de mon père," dit Munashi avec un soupir. "Il ne l’a rencontré qu’une seule fois, lors d’un voyage au cœur de l’Outremonde, mais il entendit de nombreux récits sur elle. Peut-être que toi aussi tu les as entendus. Son vrai nom est imprononçable, mais les fables se souviennent d’elle sous le nom de la Fiancée-Démon de Fu Leng."

En entendant ça, Mokin trouva quelque part la force de lutter faiblement contre l’emprise du Grue, mais il ne put s’échapper.

"Oh oui, Daikua Mokin, je suppose que tu réalises maintenant qu’il y a des destins pires que la mort. J’ai travaillé durement pour prendre possession du Clan de la Grue et il ne sera pas ruiné par des gens comme toi. Regarde mes yeux, Mokin."

Mokin essaya le plus fort qu’il pouvait de regarder ailleurs, mais plus il luttait, plus sa tête se tournait vers le haut pour fixer le visage du shugenja Grue. Un œil bleu et un cache-œil blanc comme la neige étaient tournés vers lui, empli d’un triomphe malsain.

"Une dernière chose à propos de ma grand-mère," dit Munashi. "Mon père disait que j’ai ses yeux." Munashi lâcha Mokin d’une main, et écarta le cache-œil blanc de son visage.

Mokin parvint à récupérer un peu de sa volonté à cet instant. En fait, il réussit à trouver la volonté de crier alors que son âme était déchiquetée.


Isawa Saigo mit les mains sur ses tempes, en gémissant. Il changea de direction maladroitement, une de ses épaules toucha le mur alors qu’il perdait l’équilibre dans le mince tunnel sombre.

"Saigo ?" dit Ryosei, en courant à ses côtés, tracassée.

"Mon garçon, vous allez bien ?" dit rapidement Hisojo. "Que se passe-t-il ? Une autre vision ?"

"Je vais bien," dit-il. "C’est juste… que mon destin intervient." Il se redressa du mieux qu’il put, en dépit du poids de sa tête, et il sourit faiblement à tous les deux.

"Destin ?" demanda Ryosei. "De quoi parles-tu ?"

"Le prix de la prophétie, c’est ainsi que Kujiimitsu l’appelait toujours," dit Saigo. "Les prophètes peuvent sentir le futur aussi bien qu’ils peuvent le voir. A chaque fois que quelque chose d’énorme est sur le point d’arriver, un mal de tête me prend. La nuit où Ichiro Chiodo a tenté de tuer Yoritomo, j’ai eu un mal de tête de trois heures, et j’étais à l’autre bout de la ville.

"Alors, quelque chose d’important est sur le point de se produire ?" demanda Hisojo. Il regarda brusquement devant lui dans le petit tunnel, comme s’il s’attendait à ce que le futur le rattrape et lui lance un défi à l’instant, et il se prépara à un tel affrontement.

"Ça m’a fait mal toute la nuit," dit Saigo. "Je ne vous l’ai pas dit plus tôt, parce que j’ai des maux de tête comme celui-ci presque tout le temps."

"Je peux l’imaginer," dit Hisojo. "Otosan Uchi doit être un endroit douloureux pour un prophète y résidant."

"Vous vous y habituez," Saigo respira difficilement entre ses dents et s’effondra sur le sol. "Enfin, presque," pleurnicha-t-il.

Hisojo jeta à nouveau un coup d’œil vers le tunnel. "Et bien, quel que soit ce qui se passe, nous ne devons pas traîner ici. Saigo, vous pouvez marcher ?"

Saigo se remit sur pied en chancelant, regarda courageusement Ryosei, et s’effondra à nouveau sur le sol.

Hisojo soupira. "Attendez ici," dit Hisojo. "Nous reviendrons vous chercher plus tard." Le shugenja prit Ryosei par la main et la guida hors du tunnel.

"Fais attention à toi, Saigo," dit Ryosei à son attention. Alors qu’elle courait, elle jeta un regard tracassé par-dessus son épaule au prophète dont elle était devenue rapidement amoureuse. Leurs pas disparurent au loin. "Ok, relève-toi, Isawa," se dit Saigo. "Tu peux y arriver."

"Je l’espère bien," dit Isawa Tsuke, apparaissant avec une expression de désaccord sur le visage. "Je détesterais devoir te tenir la main à chaque pas que tu fais pour quitter cet endroit. Franchement, pour tout le boulot que je fais, ils pourraient me réincarner et me laisser tout faire à ta place."

"Reculez, Tsuke," dit Saigo à travers sa mâchoire serrée. Il prit appui sur le mur et se remit difficilement en position assise. "Je n’ai pas besoin de vos insultes, pour l’instant."

Les yeux de Tsuke s’élargirent légèrement. "Ainsi donc, mon descendant aurait une colonne vertébrale, en fin de compte. Je savais qu’en cherchant assez longtemps, on t’en trouverait une. Maintenant, tu vas rester penché contre ce mur toute la journée et tu vas te décider à te rendre au palais ?"

"Pourquoi ?" demanda Saigo, hochant la tête. "Pourquoi auraient-ils besoin de moi au palais ? Le combat est terminé. Je ne peux plus rien changer, maintenant."

"C’est ce que tu crois," répondit Tsuke. "Mais tout le monde a sa place au palais, tout le monde a son devoir. Sauf un. Reste ici toute la nuit et tu ne les découvriras pas à temps, et le monde aura un Tonnerre de moins le jour où il en aura besoin."

"Un des Tonnerres est en danger ?" dit Saigo.

Tsuke haussa les épaules. "Pour moi, on dirait que les Tonnerres sont toujours en danger. D’habitude, c’est une chose positive, car de tels conflits forgent des héros plus forts. Cette fois, les esprits de Yoma pensent que l’un d’eux est tombé dans de sales draps. En tant que leur porte-parole, il est de ton devoir de protéger leur destin."

"Mais je peux à peine marcher," dit Saigo, grimaçant alors qu’une autre vague de douleur lui traversait le crâne. "Comment puis-je aider quelqu’un ?"

"Je suppose que c’est une difficulté que tu auras à surmonter, pas vrai, fils ?" dit Tsuke avec un air dédaigneux. Le Maître du Feu croisa les mains dans ses manches et se détourna de Saigo, disparaissant à nouveau dans les murs du tunnel secret.

"Facile à dire," dit Saigo, "Vous êtes mort." Le prophète serra les dents, arriva à nouveau à se mettre sur pied, et s’avança en titubant en direction du palais.


La tête d’Hatsu palpitait douloureusement.

"Vous êtes sûr que tout ira bien ?" demanda la petite femme à ses côtés. Elle tenait une main levée pour maintenir le portail brillant derrière elle.

"Ça... ça ira," dit Hatsu. Sa vision flottait devant lui et il chancela un peu. "Il me faudra un moment pour m’habituer."

"Certaines personnes sont parfois momentanément désorientées lorsqu’elles voyagent en utilisant la Voie," dit-elle tout en regardant le portail derrière elle. "Je pense que Seigneur Hoshi s’est peut-être un peu trop hâté pour vous permettre de voyager si vite après votre blessure."

"Ce n’est pas le sort," dit Hatsu. Il referma les yeux et tendit les mains pour se calmer. Ils se tenaient tous les deux au sommet d’un petit immeuble, la ligne d’horizon d’Otosan Uchi brillait tout autour d’eux. Un petit sourire apparut en travers du visage d’Hatsu. "C’est la cité. Le tatouage me permet de tout ressentir. Je peux entendre chaque son. Je peux sentir toute odeur. Je n’imaginais qu’il se passait tant de choses. C’est incompréhensible. Je ne peux pas me concentrer sur quoi que ce soit."

Kyoko jeta un coup d’œil incertain vers son portail, puis vers le détective désorienté. Elle plissa le front, soucieuse. "Mon portail ne va plus rester ouvert très longtemps," dit-elle. "Peut-être devriez-vous retourner à la montagne."

"Non, je vais bien," dit Hatsu. Il ouvrit ses yeux sombres et jeta un coup d’œil à la cité. "Il me faudra un certain temps pour m’y habituer, mais je peux y arriver. Retournez à la Montagne Togashi, Kyoko. Je peux prendre soin de moi."

La jeune shugenja avait l’air indécise, mais s’inclina rapidement devant Hatsu. "Vous avez votre Sphère du Dragon, n’est-ce pas ?" demanda-t-elle.

Hatsu prit l’orbe de cristal dans sa poche et la leva pour que le dragon de jade qu’elle contenait brille à la lumière de la lune. "Elle est là," dit-il.

"Seigneur Hoshi scrutera sa propre sphère constamment," dit-elle. "Si vous avez besoin d’aide, n’hésitez pas à faire appel à lui."

"Merci," dit sincèrement Hatsu. "Prenez soin de vous, Kyoko."

Elle acquiesça. En jetant un dernier regard inquiet par-dessus son épaule, la petite femme recula et traversa le portail scintillant pour emprunter la Voie une fois de plus. "Notre Tonnerre est têtu," marmonna-t-elle. Le portail se referma en tournant, accompagné d’un son qui paraissait clair et cristallin aux oreilles d’Hatsu. Il se demanda s’il aurait été capable d’entendre ce son sans l’aide de l’étrange tatouage magique qu’Hoshi lui avait donné.

La salopette sombre et bouffante que Hatsu portait rugissait à ses oreilles, simplement parce que le vent la faisait frôler sa peau, et parce que sa nouvelle ouïe était extrêmement sensible. Dans la rue en contrebas, il pouvait entendre le tintement des clés d’un homme alors qu’il tâtonnait pour entrer dans son appartement. Un quartier plus loin, il pouvait entendre le grincement du levier de vitesse d’un taxi, alors qu’il freinait devant un feu rouge. De l’autre côté de la ville, il pouvait entendre le vacarme et le chaos, alors que les armées du Lion patrouillaient les rues autour du Palais de Diamant. Loin dans le ciel, il pouvait entendre un grondement lointain ; il allait bientôt pleuvoir. Si ce n’était pas aujourd’hui, ce serait demain. Il se concentra sur chaque son individuellement, les triant dans sa tête et les filtrant. Il ne parvenait pas à réaliser l’étendue des pouvoirs du tatouage qu’Hoshi lui avait donné ; ils étaient à la fois merveilleux et terribles. Son sens de l’odorat, par exemple, il aurait voulu pouvoir mieux le contrôler. Otosan Uchi sentait déjà très mauvais pour lui, avant ; et maintenant, c’était tout simplement abominable.

Et soudain, alors qu’Hatsu en formulait le souhait, ses sens commencèrent à décliner. Sa vision se troubla et changea, revenant à une gamme de couleurs et une portée de vision normale. Son ouïe s’assourdit et déclina ; les sons devinrent plus calme et plus distants. La brûlure de ses narines redevint à un niveau tolérable. Hatsu eut l’air surpris. Tout était à nouveau normal. Hatsu déboutonna sa chemise pour regarder son tatouage. Il était devenu noir et ne bougeait plus comme de l’eau. Apparemment, il pouvait le contrôler, il n’avait qu’à le vouloir. Il se sentait étrangement engourdi, suite à cette perte de pouvoir, comme quelqu’un à qui l’on mettait des œillères sur la tête, et dont on bouchait les oreilles avec du coton. D’un autre côté, il pouvait fonctionner comme une personne normale, maintenant. C’était la chose la plus importante. Il ne pouvait pas trouver Asahina Munashi, s’il était occupé à écouter le temps qu’il faisait à Ryoko Owari. Il reboutonna sa chemise et réfléchit à sa prochaine étape.

La cité semblait très différente de la dernière fois qu’il l’avait vue, même pour ses sens normaux. L’invasion Senpet avait endommagé ou détruit de nombreux immeubles familiers, modifiant grandement la ligne d’horizon. A l’est, l’île artificielle massive de Kyuden Hida se prélassait au milieu de la Baie du Soleil d’Or comme le crabe dont ses concepteurs avaient tiré leur mon. Loin au nord, des hélicoptères tournaient autour des flèches du Palais de Diamant comme des frelons en colère. Leurs projecteurs balayaient les rues, prêts à réagir à tout signe d’attaque, après le coup d’état manqué.

A l’ouest, le bâtiment fait de cristal bleu de Dojicorp semblait intact. Grand et fier, il ne semblait pas concerné par la destruction de la cité sous lui, insouciant du chaos soudain que son maître précédent avait provoqué dans le palais. Hatsu se demandait à quel point l’immeuble était gardé. Les Lions avaient sans doute bloqué les rues qui menaient à celui-ci, maintenant, à moins qu’ils ne l’aient complètement envahi. Vu l’état de relative stabilité de l’immeuble, il se dit que Gohei n’était pas encore entré dans Dojicorp. Il fut tenté d’activer son tatouage à nouveau pour confirmer ses soupçons, mais il pouvait attendre et s’en approcher. Hatsu n’était pas avide de respirer à nouveau pleinement toutes les odeurs de la cité.

Un éclair de lumière au sud attira son attention, et Hatsu se tourna dans cette direction. Il croisa les bras alors qu’une petite brise fraiche le balayait, et en même temps, une expression de tristesse traversa son visage. Bien que sa surface était plus abîmée que ce qu’il se souvenait, les projecteurs de la Tour Shinjo dissipaient toujours la nuit autour d’elle. Le monolithe noir de la Licorne semblait très loin de lui, maintenant, aussi bien littéralement qu’émotionnellement. Toute sa vie, il s’était senti plus ou moins Licorne. Ses ancêtres Dragons avaient plus été une marque de politesse qu’autre chose. Les Kitsuki étaient une petite famille, mais la plupart des Rokugani faisaient preuve de respect envers eux, pour le sacrifice que leurs frères avaient fait, un siècle plus tôt. Ils étaient toujours un Clan Majeur, mais plus personne ne les traitaient en tant que tels. Le Clan du Dragon était mort et enterré depuis longtemps, et Hatsu l’avait accepté.

Maintenant, il ne savait pas quoi penser. Son clan était bel et bien vivant, et il se battait contre une sombre conspiration qui tentait de ruiner l’Empire depuis la Guerre des Ombres. Ses parents faisaient partie des morts de la guerre du Dragon contre le Briseur d’Orage, et il ne l’avait jamais su. D’une certaine façon, il se sentit trompé. Il avait accepté de ne rien savoir sur ses parents. Maintenant, il réalisait qu’il ne savait vraiment rien. Il ne pouvait pas leur en vouloir, en fait. Il n’avait que huit ans lorsqu’ils avaient disparus. Il n’avait pas l’âge ou la raison pour qu’on lui confie de tels secrets. Peut-être que c’est pourquoi il avait suivi la voie du détective, parce qu’il y avait l’espoir secret en lui d’en découvrir un peu plus sur qui il était vraiment.

Et maintenant, il savait. Pour le meilleur et pour le pire, il savait.

Hatsu jeta un dernier regard à la Tour Shinjo. Il savait qu’il n’y avait plus de place pour lui, maintenant. Ils ne comprendraient jamais ce qui lui était arrivé à la Montagne Togashi. Il était d’un autre monde, maintenant. Il se demanda ce qu’était devenue Sachiko, lors de la courte éternité pendant laquelle il avait quitté la cité. Il espéra qu’elle allait bien. A l’époque où ils travaillaient ensemble, ils étaient devenus très proches l’un de l’autre. Lorsqu’il aurait compris pourquoi le Dragon du Vide lui a demandé de parler avec cet Asahina Munashi, il irait la voir, se promit-il.

Hatsu se retourna à nouveau vers Dojicorp. "Alors, Kitsuki," se dit-il à voix haute. "Vas-tu faire ton travail, ou vas-tu simplement regarder les immeubles toute la nuit ?"

Hatsu se rendit à la sortie sur le toit de l’immeuble. Il secoua la poignée d’une main et sourit pour lui-même. Il avait traversé la moitié de Rokugan en quelques secondes, transporté par la magie la plus puissante qu’il avait jamais vue, pour terminer enfermé sur un toit. Il chercha sur le toit après un pied-de-biche ou un autre outil qui lui permettrait de faire sauter le cadenas, mais il ne trouva rien. Il s’avança jusqu’au bord du toit à la recherche d’un moyen de descendre, et remarqua finalement un escalier de secours sur le flanc sud de l’immeuble. Hatsu se pencha par-dessus le rebord pour attraper solidement la gouttière, le long de laquelle il se laissa descendre pour arriver à un étage où il pourrait atteindre l’escalier de secours.

"C’est un fameux départ, mon cher Tonnerre," se dit Hatsu alors la gouttière salissait ses vêtements. "Je me demande si Mirumoto Hitomi a dû un jour descendre le long d’une gouttière ?"

La question resterait à jamais sans réponse. Hatsu étendit une main, juste assez pour enrouler ses doigts autour de l’extrémité de l’escalier de secours. Il lâcha la gouttière et attrapa rapidement la grille métallique de son autre main. Il réalisa, alors que ses pieds étaient suspendus à des dizaines de mètres au-dessus de l’allée, qu’il avait quitté la ville dans une situation proche de celle-ci. Au moins, les gens ne lui tiraient pas dessus cette fois-ci. Il se hissa le long de la grille en grognant et posa le pied sur l’escalier pour réaliser qu’il était en face du canon d’un fusil à pompe.

Hatsu dévisagea d’un air vide le gros homme chauve qui pointait le fusil à pompe depuis la fenêtre de l’appartement. Il se sentit idiot. Dans sa hâte pour quitter le toit, il ne s’était même pas demandé si quelqu’un pouvait vivre dans l’immeuble. Il aurait pu entendre l’homme arriver. "Je peux tout vous expliquer," dit Hatsu, essayant d’avoir l’air innocent.

"T’as intérêt à être convaincant," dit l’homme avec un grand sourire. Il tenait l’arme prête à tirer, directement orientée vers le visage du détective. "Allez, crache. Et me raconte pas de salades."

"Ok," dit Hatsu. Il ne parvint à penser qu’à une seule chose à dire. "Je suis le Tonnerre du Clan du Dragon, envoyé en mission pour sauver tout Rokugan des forces de Jigoku. Et bien sûr, ça implique la descente de votre gouttière. Maintenant, si vous vouliez bien baisser votre arme, je pourrais poursuivre mon chemin."

Le gros homme haussa gloussa. "Hé, mais pourquoi ne l’avez-vous pas dit plus tôt ?" demanda-t-il. Il baissa son fusil et tendit la main à Hatsu. Hatsu était incrédule, mais il rentra en trébuchant dans l’appartement de l’homme.

"Par les Fortunes," dit Hatsu, stupéfait. Les murs de l’appartement étaient couverts de toutes sortes de lames et d’épées, brillantes et dans un état parfait. Au centre de la pièce se trouvait une armure de samurai aux couleurs vert et or, un mempo représentait un oni malfaisant sur le heaume. Il se tourna vers le gros homme, qui s’était assis sur un divan sale, dans le coin de la pièce, pour regarder la télévision.

"Surpris ?" dit l’homme en riant.

Hatsu ouvrait de grands yeux, sidéré. Il lui semblait l’être très souvent, dernièrement.

"Ne me dites pas que vous pensiez que Kyoko vous avait téléporté dans un endroit inconnu ?" dit-il. "Le sort ne fonctionne pas de cette façon. Je m’occupe d’une planque Dragon ici. Je suis Mirumoto Chojin, en fait. Vous savez, j’aurais pu vous descendre, Hatsu-san."

Hatsu hocha la tête, irrité. "Ils ne me l’ont pas dit," dit-il. "Ils m’ont simplement largué ici et je parie qu’ils se sont dit que j’allais tout deviner tout seul. J’aurais pu être tué en essayant de descendre de là, comme un abruti."

"Hé, c’est le Clan du Dragon, savez-vous," dit Chojin. Il prit une grande gorgée d’une cannette de bière et la reposa sur la petite table ronde devant lui. "Seigneur Hoshi pourrait apprendre quelques trucs aux Scorpions, en matière de secrets, c’est évident. Vous allez vous y faire, après un moment, croyez-moi."

"J’en doute," dit Hatsu. Il s’avança près de l’armure, examinant les liens de soie sur l’épaule.

"Vous êtes jeune, vous pouvez vous habituer," Chojin haussa les épaules. "Vous n’avez qu’à vous dire que quel que soit ce que l’on vous a dit, il n’y a que cinq pourcents de vérité. Avec le Dragon, c’est généralement une surestimation, mais c’est un bon début."

Hatsu sourit, subjugué par l’humour du gros homme. "Vous semblez très critique, vis-à-vis de votre clan, Chojin-san," dit-il.

Chojin haussa les épaules. "Chacun est fou à sa façon," dit-il. "Même les Clans Majeurs. Ce n’est pas un grand secret. Choisissez-vous une folie avec laquelle vous vous sentez à l’aise, et gardez-là pour vous. Hé, vous voulez une de ces épées, Hatsu ?"

"Etes-vous sérieux ?" dit Hatsu, l’air surpris. "Ces armes ont l’air hors de prix."

"Oh, elles le sont," dit Chojin. "Et même plus encore que vous ne croyez. J’étais le Maître-Armurier de Seigneur Hoshi. Je ne voudrais pas avoir l’air arrogant, mais je parie que j’étais le meilleur forgeron de tout Rokugan." Le regard de Chojin se fit lointain, et pour la première fois depuis qu’Hatsu l’avait rencontré, il eut l’air triste. "Mais c’était une autre époque." Il sourit à nouveau, se relevant et marchant aux côtés d’Hatsu. "Quoi qu’il en soit, vous allez avoir besoin d’une arme, pas vrai ? Vous êtes le Tonnerre du Clan du Dragon, après tout. Vous ne pouvez pas vous balader dans Rokugan sans une arme convenable."

"J’ai perdu mon katana dans le Labyrinthe Bayushi," dit Hatsu d’un ton fade.

"Vous avez perdu votre lame ?" Chojin fit un claquement avec sa langue et hocha la tête. "Que diraient vos ancêtres de ça ? C’est un grand déshonneur que de perdre le katana familial."

"J’en doute," dit Hatsu. "J’ai acheté mes épées dans un Marché aux Epées à Dojicorp. Les lames de mes parents ont été… perdues avant que je n’en hérite."

"C’est une honte," dit Chojin, en hochant lentement la tête. "C’est toujours une honte lorsqu’une tradition meurt. Je sais que j’ai l’air d’un dinosaure quand je dis ça, mais c’est vrai. La tradition peut être un allié puissant, pour un samurai." Il prit une autre gorgée de sa bière. "Oh, zut. On n’a pas le temps de s’occuper des traditions à notre époque. Choisissez une épée, Hatsu. N’importe quelle épée dans l’armurerie entière, et elle est à vous. C’est le moins que je puisse faire."

Hatsu hocha la tête. "Vraiment, je ne peux pas," dit-il tout en tendant la main vers un magnifique saya d’un noir d’encre. "Elles sont trop précieuses."

"Cessez d’avoir l’air poli et prenez cette fichue lame," dit Chojin. "Si le Tonnerre du Clan du Dragon s’en allait et se faisait tuer parce qu’il a été trop courtois pour s’équiper convenablement, je ne pourrais plus jamais me montrer à l’Usine. Vous comprenez, c’est une question de principe."

Hatsu soupesa le katana dans ses mains, tirant lentement la lame. L’acier était sombre et acéré. Il brillait légèrement, même dans la lumière tamisée de l’appartement. La garde semblait vibrer dans ses mains, comme une chose vivante.

"Vous aimez celle-là ?" dit Chojin, en regardant par-dessus l’épaule d’Hatsu. "C’est amusant. C’est la seule dans toute cette pièce que je n’ai pas faite."

"C’est étrange," dit Hatsu, en faisant tourner l’épée dans sa main. Elle était légère et rapide, mais il pouvait sentir la masse de cette arme.

"La légende dit que la lame a été faite de la griffe d’un dragon," dit Chojin. "C’est la dernière chose que les vrais dragons ont laissé derrière eux lorsqu’ils sont retournés dans les cieux."

Hatsu plongea son regard sur la surface de la lame sombre. "La griffe de quel dragon ?" demanda-t-il.

"Je ne m’en rappelle pas trop, là, comme ça," dit Chojin, en grattant son ventre d’un air absent. "Le Dragon du Vide, je pense."

Hatsu remit la lame dans son fourreau. Il avait la vague impression que ce n’était pas une coïncidence, s’il était tombé sur cette épée. Il se demanda à nouveau de quel côté était le Dragon du Vide. Le sien, plus que probablement. "Je vais la prendre," dit Hatsu.

"Faites attention avec elle," l’avertit Chojin. "Vous avez le sang d’Hoshi qui coule en vos veines, maintenant. Les nemuranai puissants - les objets enchantés - comme cette épée feront d’autres choses pour vous qu’ils ne feraient pas pour les personnes normales."

"Comme lorsque j’ai utilisé les épées de Mirumoto Rojo dans le Labyrinthe Bayushi," dit Hatsu.

"Ouais, enfin je suppose," Chojin haussa les épaules. "Faites juste attention avec elle. Personne ne peut dire ce que vous serez capable de faire avec cette chose."

Hatsu posa une main sur la garde et réfléchit à un petit mouvement qu’il pourrait tester avec la lame. Soudain, sa vision devint blanche. Presque incapable de contrôler le mouvement de ses bras, Hatsu dégaina le katana, décrivit un petit arc-de-cercle, et la remit dans son fourreau.

"Désolé pour la table," dit Hatsu.

"Hein ?" demanda Chojin.

La petite table de bois en face du divan tomba par terre, découpée en deux morceaux. Le bol de chips qui se trouvait dessus était maintenant un peu plus loin sur le sol, parfaitement intact.

Chojin siffla. "Par le sang de Togashi, je ne vous ai même pas vu dégainer !"

"Je vois ce que vous voulez dire à propos de l’épée," dit Hatsu, un peu embarrassé. "Je vais essayer d’être un peu plus prudent."

"Tout spécialement avec le mobilier des autres gens," dit Chojin. "Heureusement que c’était la table de mon ex-femme, sinon j’aurais pu être un peu plus en colère. Par contre, je crois que c’est la chose la plus incroyable que j’ai jamais vu, et ce n’est pas peu dire."

Hatsu glissa la lame sous sa ceinture. "Merci pour votre aide, Chojin-sama." Il s’inclina profondément devant l’armurier. "J’ai encore beaucoup de choses à faire. J’espère que nous nous rencontrerons à nouveau."

"Bonne chance, Tonnerre," dit simplement Chojin, en retournant à son divan et à la télévision.

Hatsu quitta rapidement l’appartement de Mirumoto Chojin, descendit les escaliers, et fit quelque pas dans la rue. Il respira l’air frais de la nuit et se demanda ce qu’il allait faire maintenant. Il se dit qu’il devait être tout près du Petit Jigoku ; Dojicorp était à l’autre bout de la cité. Un taxi descendait la rue vers lui. Hatsu s’avança sur la route et fit un geste pour l’appeler. Une rafale d’arme automatique se fit entendre à quelques rues de là. Le taxi accéléra et poursuivit sa route. Hatsu soupira alors qu’il le regardait s’éloigner.

"Je suppose que je vais marcher," se dit-il. Il se demanda si Mirumoto Hitomi avait eu un jour des problèmes pour appeler un taxi.


Yoritomo VI ne se sentait vraiment pas bien.

"Je vais bien," cracha-t-il, lançant des regards hostiles aux médecins qui se trouvaient partout dans la pièce. En vérité, il sentait comme si de l’acier en fusion lui brûlait les entrailles. Son cœur battait dans sa poitrine comme un animal en cage. Une sueur froide coulait sur son visage. Les docteurs affichaient des expressions de peur et de souci pour la santé de l’Empereur. Il avait subitement attrapé de la fièvre, et sa tension artérielle augmentait de manière alarmante. Lors de tels instants, le Fils des Orages était d’une humeur massacrante et imprévisible. Maintenant, avec son Empire qui s’écroulait autour de lui, ils tentaient l’impossible pour essayer de le garder calme.

"Vous devez vous calmer, votre Majesté," dit un jeune médecin Asako à la mine sévère. "Vous devez nous autoriser à vous donner quelque chose pour la douleur, au moins."

Yoritomo plissa le front. "Je ne permettrai pas que mon esprit soit embrumé par des drogues. Ni maintenant, ni jamais. Où est mon fils ?"

Les docteurs se regardèrent l’un et l’autre, incertains. Aucun d’entre eux ne répondit.

"Nous sommes toujours l’Empereur," dit Yoritomo d’un ton sinistre. "Répondez à nos questions, et sans mentir, ou vous devrez subir notre colère." Les Gardes Mantes qui attendaient dans les coins de la pièce se mirent soudain à écouter attentivement, prêts à obéir aux ordres de l’Empereur.

L’Asako cligna des paupières, effrayé par l’accès de brusquerie de Yoritomo. "Kameru a disparu, mon seigneur," dit-il. "Il est peut-être simplement perdu dans la masse ; il y a beaucoup d’officiers dans le Palais. Nous ne voulions pas provoquer chez vous un stress excessif en vous le racontant avant que tous les faits ne soient connus."

Yoritomo gloussa. "Du stress ?" répondit-il. "Mon propre Champion d’Emeraude a défié ma loi ouvertement devant le monde entier et la Championne de Jade a peut-être détruit la dernière chance de paix de l’Empire en l’assassinant de sang froid. Pensez-vous que tout ce que vous pouvez me dire, docteur, provoquerait plus de… ’stress’ ?" Les yeux de Yoritomo étaient calmes. La main de l’Empereur se resserra autour d’un vase de verre qui se trouvait sur la table de nuit.

"Je suis sûr qu’il ne voulait pas vous cacher ça," dit Akodo Daniri d’un ton pacifique. Il s’avança entre le docteur et l’Empereur, regardant l’un et l’autre d’un air incertain.

L’Asako s’inclina respectueusement, essayant de ne pas regarder l’arme improvisée que son patient tenait en main. "Toutes mes excuses, mon seigneur," dit-il simplement. "Nous avions tort."

Yoritomo tira ses jambes de sous les draps et se retourna pour s’asseoir sur le côté du lit, s’arrêtant juste un instant pour reprendre son souffle, et pour que les points noirs quittent son champ de vision. "Daniri," dit-il. "Aidez-moi à me relever. Je veux partir d’ici."

"Je vous déconseille de vous lever, mon seigneur," dit soudain un autre docteur. "Nous ne sommes toujours pas entièrement fixés sur l’étendue de vos blessures."

Yoritomo plongea son œil valide dans ceux du docteur. "Je," dit-il d’une voix rauque, "Je vais retrouver mon fils. Que Jigoku emporte ceux d’entre vous qui se mettront en travers de mon chemin." Il se remit sur pied, tremblant légèrement. Daniri le saisit par l’épaule et une garde Mante bouscula la horde de docteurs pour attraper l’autre bras de l’Empereur. Daniri attrapa un kimono vert sombre sur le dos d’une chaise et le tendit à l’Empereur, qui endossa rapidement l’habit. Avec un dernier regard aux docteurs, le Fils des Orages se retourna et quitta la petite chambre, aidé par la Mante et le Lion.

"Où allons-nous, votre Majesté ?" demanda discrètement la garde Mante. L’Empereur la reconnut comme étant Kita, une samurai-ko de la famille Daikua. Elle avait servi la famille impériale en tant que yojimbo depuis presque deux décennies, maintenant, mais n’avait jamais eu la possibilité ou de raison de lui parler auparavant. Elle n’avait jamais eu de raison de poser les mains sur son seigneur. Néanmoins, le visage de la femme était sans expression et professionnel, comme si tout ceci était parfaitement normal. Quatre autres Mantes suivaient le couloir à distance, dissimulant leur souci pour leur seigneur avec une aisance remarquable.

"Je dois trouver Kameru," dit Yoritomo. "Je dois trouver Ryosei." Sa voix allait et venait en profonds hoquets, comme si marcher était un effort. Il ne pensait pas que Meda l’avait blessé à ce point. Quelque chose d’autre devait lui être arrivée. Quelque soit ce quelque chose, ça allait de pire en pire. Le feu dans son estomac grandissait.

"Kameru se rendait aux jardins, la dernière fois que je l’ai vu," répondit Daniri.

Kita releva légèrement ses sourcils. "Cela peut toujours être dangereux, là-bas, Votre Majesté. C’est là que les combats étaient les plus violents."

"’Etaient’, Kita ?" dit Yoritomo. "Vous voulez dire que les combats ont cessé."

"Pour le moment," acquiesça-t-elle. "Matsu Gohei a enfoncé les portes du Palais il y a une heure. Avec l’aide du Lion, la Garde a réussi à capturer ou à se débarrasser du reste des rebelles, et à sécuriser l’endroit."

"Allez les Lions," marmonna Daniri pour lui-même avec une petite grimace.

"Quels abrutis, ces docteurs," toussa Yoritomo. "Ils ne m’ont rien dit de tout ça. Est-ce qu’ils croyaient que je ne méritais pas de le savoir ?"

"Peut-être étaient-ils effrayés de la manière dont vous réagiriez," dit une voix. "Je peux le comprendre, en tout cas."

Yoritomo jeta un coup d’œil vers l’origine de la voix, une petite alcôve sur le côté du couloir. Les quatre Mantes avaient leurs pistolets dégainés, déjà pointés en direction de l’invité inattendu. Un petit homme en robe rouge et verte émergea des ombres, tendant les mains pour indiquer qu’il ne voulait aucun mal.

"Agasha Hisojo," dit Yoritomo. "C’est bien normal, de la part d’un Dragon, de se montrer lorsque la bataille est terminée."

Hisojo renifla, se grattant la moustache d’une main. "Akodo Daniri," dit Hisojo, en faisant un signe de tête à l’acteur et en souriant. "J’ai vu votre émission de télévision."

"C’est toujours agréable de rencontrer un fan," répondit Daniri.

"Je pensais que vous étiez plus grand," répondit doucement Hisojo. Il se retourna vers Yoritomo. "Vous avez l’air malade, mon seigneur," dit-il. "Que s’est-il passé ?"

"J’ai été blessé par Meda," répondit Yoritomo. Il avait l’étrange impression que le Dragon lisait directement en lui. Il se demandait ce que le vieux shugenja voyait et que lui ne pouvait voir.

"Vos blessures sont modérées, au pire," dit Hisojo. "Je crains que quelque chose d’autre ne tourne pas rond, dans votre cas. Vous semblez avoir de la fièvre."

"Père !" cria une voix derrière Hisojo. Une jeune fille en kimono de soie verte fit irruption de l’alcôve. Une porte dans les ombres semblait tourner juste derrière elle, impossible à remarquer un instant après. Reconnaissant la fille immédiatement, les Gardes Mantes se séparèrent et lui permirent d’approcher l’Empereur. Elle entoura Yoritomo de ses bras et l’étreint gaiement.

Yoritomo tapa dans le dos de sa fille avec une main faible. "Ryosei," dit-il. Il ne demanda pas où elle se trouvait. Il ne demanda pas où elle avait disparue. Ce n’était pas important, pour l’instant. Elle était revenue. Tout ce qu’il lui restait à faire maintenant, c’était retrouver son fils. Il craignait qu’il ne lui reste pas assez de temps ; la douleur semblait s’accroître. "Merci, Hisojo," dit-il. "Merci de me l’avoir ramenée."

"Yoritomo, permettez-moi d’examiner vos blessures," dit Hisojo. "Les Dragons connaissent deux ou trois trucs en matière de médecine dont les Asako ne soupçonnent même pas l’existence. Peut-être que je remarquerai quelque chose que les autres docteurs n’ont pas vu. Je voudrais vous aider, Votre Majesté."

"Vous le pouvez certainement," dit Yoritomo, en détournant les yeux de Ryosei et du vieil Agasha. "Vous pouvez utiliser votre fabuleuse magie Dragon et retrouver mon fils. Retrouvez Kameru. Je dois lui parler immédiatement."

Hisojo s’arrêta un instant, comme s’il réfléchissait à un argument. Finalement, il soupira et acquiesça. "Oui, mon seigneur," dit-il. "Je ferai mon possible." Le vieil homme referma les yeux, tombant dans une transe légère. Sortant un ancien parchemin de sous sa robe, il commença à marmonner une prière adressée aux kamis. L’air sembla s’épaissir pendant un instant, et une petite boule de lumière commença à grandir dans la main d’Hisojo. La petite chose flottait doucement dans les airs, comme si elle attendait des instructions.

"Wow," dit Daniri.

"C’est juste un esprit de l’air," dit Hisojo. "Ne me dites pas que vous n’avez jamais vu de vraie magie auparavant, Akodo."

"Pas beaucoup, non," répondit Daniri. "Hum, mis à part le gros robot magique que je pilote de temps en temps."

"Ah," répondit Hisojo. Il se tourna vers l’esprit. "Yoritomo Kameru. Trouvez-le pour moi, s’il vous plaît, Kaze-san."

La lumière scintilla pour exprimer sa réponse et traversa les couloirs du palais à une vitesse phénoménale. Alors qu’Hisojo attendait que l’esprit revienne avec une réponse, il observa Yoritomo une fois de plus. Il avait été blessé au-dessus de l’œil et à son épaule gauche. Mais les blessures avaient été bandées et correctement traitées par les médecins Asako. Aucune de ces deux blessures ne pouvait produire cet état de fatigue dans lequel l’Empereur était maintenant. Peut-être que les évènements des dernières semaines l’avaient simplement rattrapés. Il avait entendu dire que l’Empereur ne dormait pas beaucoup. Pas étonnant ; le sommeil doit être dur à trouver, chez un homme hanté par cinq millions de morts Senpet. La famille Impériale transmettait une bonne condition physique à sa descendance ; peut-être que le karma de Yoritomo était en train de s’en aller ailleurs.

Mais qu’est-ce que c’était ? Quelque chose le dérangeait dans tout ça. C’était trop opportun. Après tout ce qui s’est passé, que Yoritomo VI soit frappé par une maladie naturelle était extrêmement bizarre.

"Et pourtant," se dit Hisojo, "Dans ce cas, on dirait que seul ce qui est bizarre est approprié." Il s’en alla dans les couloirs, suivant l’esprit de l’air.


Kamiko avait presque envie de vomir. "Cette odeur est épouvantable," dit-elle. "Je n’arrive pas à croire que quelque chose puisse sentir aussi mauvais."

"Les égouts d’Otosan Uchi ne sont pas prévus pour être agréables, je suis désolé," répondit Daidoji Eien, une étincelle d’humour naquit dans ses yeux habituellement sérieux, alors qu’il scrutait le tunnel devant eux.

Les puissantes lampes de poche des soldats Daidoji repoussaient les ténèbres, mais les anciens égouts de la capitale Impériale avaient encore beaucoup de choses à cacher. Tout autour d’eux régnait une sinistre obscurité, ponctuée de temps en temps par un égouttement lointain. Vingt-huit de leurs camarades étaient tombés lors de l’assaut contre le Palais de Diamant, tous étaient des guerriers endurcis. Ils avaient été mis en sous-nombres et encerclés. Tous leurs espoirs avaient été placés en la capacité de Meda de déposer Yoritomo pacifiquement ou, en cas d’échec, en envoyant un message à leurs alliés Crabe pour commencer l’assaut.

Malheureusement, Meda n’avait jamais eu la chance de transmettre ce message. Ils avaient eu la chance de s’échapper indemnes. Meda avait pris une mauvaise décision tactique. Il s’était précipité sans se préparer. Ce n’était pas du tout son genre. Eien avait travaillé aux côtés de son champion pendant de nombreuses années, d’abord en tant qu’assistant de son père, et ensuite, en tant que capitaine de la Garde Familiale de la Grue. Meda n’était pas un homme irréfléchi. Il ne fonçait jamais la tête la première. Ce n’avait pas été une erreur. A la fin, il avait eu un moment de clarté. Eien l’avait vu dans les yeux de son maître. Bien que la plupart des autres dans la pièce ne le remarquèrent ou n’y firent pas attention, Eien se souvenait du nom que Meda avait dit à ce moment, et de l’accusation que ce mot signifiait.

"Monsieur," dit Yoshio, "Je pense que vous allez dans la mauvaise direction. Ce n’est pas la direction pour retourner à la tour."

"Nous ne rentrons pas à la tour, Yoshio," dit Eien. "Du moins, pas vous."

"Quoi ?" rétorqua Kamiko. "Nous devons rentrer à la tour ! Le Lion pourrait attaquer !"

"Le Lion ne nous attaque pas," dit Eien. "Je peux vous le garantir."

"Comment ?" demanda Kamiko.

Eien se tourna vers la fille. Ses yeux bleus étaient froids et fiers, comme ceux de son père. Il sourit tristement à l’évocation de ce souvenir. "Parce que nous mourrons tous, si nous allons là-bas," dit-il.

Les autres soldats murmurèrent entre eux, surpris et incrédules.

"Expliquez-vous, Daidoji Eien," ordonna Kamiko, la voix sûre et puissante, en dépit de la fatigue et de la douleur qu’elle ressentait. "Vos hommes peuvent penser que votre choix silencieux est adéquat mais je le trouve dangereux. Nous avons perdu assez d’hommes aujourd’hui à cause d’un manque de communication, et je ne permettrai pas que n’importe quel Grue fasse le moindre pas dans cet égout jusqu’à ce que vous me racontiez exactement de quoi vous parlez."

Eien soupira profondément. Il avait déjà vu le même regard, entendu le même ton de voix, venant de Meda, lors d’innombrables réunions de travail, lors d’énormes réunions avec des ambassadeurs étrangers. Il n’y avait pas moyen de discuter avec elle. Eien observa ses hommes, puis reposa les yeux sur Kamiko. "Venez avec moi," dit-il, lui faisant un signe alors qu’il s’écartait dans le tunnel. "Vous autres, attendez ici."

Kamiko le suivit jusqu’à ce qu’ils soient hors de portée d’audition pour les autres. Elle le regardait d’un air fâché et exigeant, pendant tout ce temps. "Mais qu’y a-t-il, Eien ?" demanda-t-elle. "Que faites-vous, par Jigoku ?"

"Votre père a été trahi," répondit-il. "On l’a manipulé pour qu’il attaque l’Empereur. A la fin, il a réalisé ce qu’on lui avait fait et c’est pourquoi il a été tué. Kamiko, on l’a assassiné."

"Assassiné ? Trahi ?" s’exclama Kamiko. "Par qui ? Maiko ?"

"Maiko n’était qu’un outil," répondit Eien. "Je vous parle d’Asahina Munashi."

Kamiko était stupéfaite. "Le vieux prêtre ?" demanda-t-elle. "Le maître des Jardins Fantastiques ?"

"Lui-même," répondit-il. "Je ne sais pas pourquoi ni comment il a pu faire une chose pareille, mais je crois en les derniers mots de mon champion comme je croirais en les miens. Ne le dites pas aux autres. S’il a pu manipuler votre père et Kitsune Maiko, alors il peut manipuler qui il veut. Je prends un risque en vous le disant, mais je sens que c’était la moindre des choses."

"Par les Fortunes," murmura Kamiko. Elle se souvenait de sa conversation avec son cousin Kamoto, plus tôt dans la journée. Elle lui semblait si lointaine, maintenant. Tous les deux avaient espérés que son père n’avait pas écouté Munashi, bien que ni l’un ni l’autre n’aient imaginé à quel point les conseils de cet homme pouvaient être dangereux. Elle regarda à nouveau vers Eien, remarquant le regard intense sur le visage de l’homme. "Qu’allez-vous faire, Eien ?" demanda-t-elle.

"Je vais tuer Munashi," dit-il simplement. "Je vais m’introduire dans la tour et le faire avant qu’il ne réalise que je suis là."

"Dans l’état où vous êtes ?" dit-elle, elle désigna le bandage sur sa tête et son bras. "Vous espérez entrer et sortir de Dojicorp tout en échappant à la sécurité dans cet état ?"

"J’ai connu pire," dit-il. "En plus, je n’envisage pas de sortir discrètement." Son visage était calme, sans émotion.

"Pas question," dit Kamiko, en hochant la tête. "Vous êtes sans doute prêt à mourir, Daidoji, mais ça ne vous donne pas le droit de nous abandonner dans les égouts. Avez-vous pensé à ça ?"

"Oui, en fait, j’y avais pensé," répondit-il. "Mon réseau de renseignement dans la cité est étendu. J’ai préparé plusieurs routes pour nous échapper si le coup d’état échouait. J’en ai trouvé une qui est parfaite. Il y a un endroit où vous serez en sécurité, dans le Petit Jigoku."

"Où serions-nous en sécurité ?" s’exclama Kamiko. "Où donc dans Rokugan un groupe de rebelles contre l’Empereur pourrait-il aller pour récupérer ? Tout spécialement nous ! La moitié de ces hommes ont besoin d’un hôpital, Eien."

"L’endroit où vous allez a un hôpital," dit-il. "Et assez de sécurité et de puissance de feu pour vous cacher tous pendant tout ce temps. Vous allez vous rendre chez l’Armée de Toturi."

"L’Armée de Toturi ?" répondit Kamiko, étonnée. "Comme dans les histoires ?"

"En quelque sorte. C’est une bande de volontaires rônins," répondit Eien. "Ils ont choisi de lutter contre la dégénérescence de la cité. Mes renseignements m’ont rapportés qu’ils étaient bien équipés, qu’ils avaient un centre médical et un médecin, et qu’ils sont lourdement armés. Ils sont installés dans ce qui semble être le seul endroit sûr du Petit Jigoku, un endroit appelé ’Chez Shotai’."

Kamiko plissa le front. "Comment savez-vous que vous pouvez faire confiance à votre réseau de renseignements ?" demanda-t-elle.

"Je crois en lui comme je crois en moi-même," répondit-il. "Parce que c’est moi."

"Que faisiez-vous dans le Petit Jigoku ?"

"Je cherchais mon oncle," répondit-il. "Je voulais être sûr qu’il avait trouvé un endroit sûr pour s’installer."

Les yeux de Kamiko s’ouvrirent en grand. "Jinwa ?" s’exclama-t-elle. "Mon vieux sensei ? Il va bien ?"

"Oui, en effet," répondit Eien. "En fait, il est le meneur de l’Armée de Toturi. Il est connu sous le nom de Ginawa, maintenant. Bien que ça sonne presque pareil, en fait. Je suis sûr qu’il nous aidera. Jinwa est un homme honorable, et il vous aime comme si vous étiez sa propre fille, Kamiko."

"Alors venez avec nous, Eien," dit Kamiko. "Vous pourrez guérir de vos blessures et après, nous irons voir Munashi ensemble."

Eien hocha la tête. "Je ne peux pas prendre ce risque," dit-il. "Quelque soit ce que Munashi manigance, il doit l’avoir préparé depuis un certain temps. Le moyen le plus sûr de détruire un plan bien conçu est la spontanéité. Je dois tuer Munashi. Maintenant. Vite, avant qu’il puisse mettre la prochaine partie de son plan à exécution. Par Jigoku, quel que soit ce qu’il projette de faire, il est peut-être déjà trop tard pour l’arrêter."

Le front de Kamiko se plissa. Elle avait l’air maussade, une main posée sur la garde de son katana. "Alors, laissez-moi venir avec vous," dit-elle. "Si Munashi est responsable de la mort de mon père et de son déshonneur, alors je pense que j’ai autant que vous le droit de venir."

"Non," dit Eien. "C’est une mission suicide, et vous le savez, Kamiko. Vous devez survivre pour pouvoir diriger le Clan de la Grue."

"Après ce qu’il s’est produit là-bas, il pourrait très bien ne plus y avoir de Clan de la Grue," répondit Kamiko.

"Alors, répondez à ceci," dit Eien. "Comment voulez-vous que ces hommes et ces femmes blessés puisse obtenir une aide quelconque auprès de l’Armée de Toturi ? Vous êtes la seule que Jinwa acceptera d’écouter. Tous les autres ne sont que des traitres. Croyez-moi, votre vieux sensei n’a plus beaucoup d’amour pour notre Clan. C’est une des raisons pour lesquelles j’ai choisi de ne pas me révéler à lui."

Kamiko hésita, jetant un regard dans la direction des soldats Daidoji. Elle regarda à nouveau vers Eien. "Très bien," dit-elle. "Allez-y. Mais faites-moi une promesse, Eien."

"Vos désirs sont des ordres, Dame Kamiko," dit-il formellement.

"Si vous avez l’intention de ne pas revenir vivant, alors changez votre plan," dit-elle. "Je pourrais avoir besoin d’un garde du corps digne de confiance, après que nous ayons sauvé le Clan de la Grue d’Asahina Munashi."

En dépit des terribles évènements des quelques dernières heures, et des évènements bien pires à venir, Daidoji Eien se mit à rire.


Yasu se sentait malade. Il chancela hors de l’orifice scintillant et enfuit immédiatement son visage dans une poubelle.

"Qu’est-ce qui ne va pas, Hida ?" demanda Kuni Mokuna avec un petit rire étouffé. Le grand shugenja quitta le portail, le refermant derrière lui avec un claquement de doigts. "Tu n’as jamais Suivi la Voie, auparavant ?"

"Je pense que je préfèrerais encore monter dans le bateau de Kenben," répondit Yasu, relevant le visage avec une expression d’inconfort sur celui-ci. "Vous ne m’aviez jamais dit qu’il fallait utiliser la magie."

"Un bateau serait dangereux à utiliser maintenant, tu le sais, Yasu," répondit Mokuna, tout en jetant un coup d’œil dans l’allée pour voir s’il y avait des témoins de leur arrivée. "Nous ne serions jamais passé à travers les patrouilles du port. Grâce à cet idiot de Gohei, les Crabes ne sont plus très populaires, pour l’instant."

"Nous n’avons jamais été fort populaires," dit Yasu en haussant des épaules. "Au moins, maintenant, nous sommes célèbres. Au fait, qui garde le Bas-Quartier, pendant que les Crabes n’y sont plus ?"

Mokuna le regarda de travers. "Les Shiba," répondit-il. "Apparemment, Tengyu a réussi à en récupérer quelques-uns qui savent de quel côté tenir leur pistolet pour pointer un oni."

"Les Phénix ne sont pas si nuls que ça," dit Yasu en riant. "Ils ont juste mauvaise réputation, c’est tout."

"Tu dis ça uniquement à cause de Sumi, n’est-ce pas ?" demanda le shugenja, en croisant les bras avec une grimace ironique.

"Oui," dit Yasu. "Je mens et je mentirai chaque fois que les filles Phénix en culotte de cycliste seront concernées. Bon, où est-ce qu’on va, Mokuna ?"

"Aux Studios du Soleil d’Or," répondit Mokuna. "C’est là que Toshimo bossait sur cette foutue Machine de Guerre Lion. C’est probablement là-bas qu’il est maintenant. C’est juste à un peu plus d’un kilomètre par là, près de la baie." Mokuna pointa le doigt vers l’horizon sombre, à l’est. "Je ne comprendrai jamais ce qu’il espère apprendre d’un Lion. Un homme qui peut construire Kyuden Hida n’a certainement pas besoin de l’aide d’un charlatan comme Kitsu Ikimura."

Yasu serra les lèvres. "Peut-être qu’il voulait juste un autographe d’Akodo Daniri ?" suggéra-t-il.

Mokuna regarda Yasu sans rien dire pendant un moment. Le shugenja était connu pour son manque de sens de l’humour. C’était une des nombreuses raisons pour lesquelles lui et Yasu s’entendaient si peu. Il se contenta de hocher la tête et de partir dans la direction qu’il avait indiquée.

"Alors," dit Yasu, en rattrapant facilement Mokuna, "Vous pensez que nous allons avoir des problèmes, pendant que nous serons en ville ?"

"J’espère que non," dit Mokuna. "Les Mantes sont très méfiants vis-à-vis des Crabes, pour l’instant, mais pas au point d’être agressifs. Toutefois, je pense que si nous sommes repérés par des Lions, ceux-ci voudront certainement avoir une petite conversation avec nous."

"Des Lions," répéta Yasu.

"Oui, des Lions," dit Mokuna.

"Vous réalisez qu’on va aux Studios du Soleil d’Or, hein ?" demanda Yasu. "Le QG Lion."

"Le QG des acteurs Lions," corrigea Mokuna. "Gohei et sa famille ne s’enterreraient pas dans un trou comme celui-ci. En plus, je suis responsable de cette mission et je suis un peu plus familier des voies de la subtilité que toi."

Yasu renifla. "Qui a dit que vous étiez responsable, Mokuna ?"

"Le fait que je suis un daimyo Crabe suppose que je suis le responsable, mon garçon," rétorqua Mokuna.

"Ouais, mais rien que le daimyo Kuni," dit Yasu.

"J’espère que tu plaisantes, Yasu," dit Mokuna. "Je détesterais devoir te transformer en arbre si tôt dans cette mission." Mokuna s’empara d’un parchemin qu’il portait à la ceinture.

"Vous pouvez vraiment le faire ?" demanda Yasu.

"En effet," dit Mokuna d’un ton sérieux. "Et de façon permanente."

"Alors je blaguais," dit rapidement Yasu.

Le bruit du moteur d’un gros véhicule gronda au loin. Les deux Crabes se turent, s’aplatissant contre le mur de l’allée, tout en observant l’allée avec attention. Une grande camionnette grise tourna au coin et descendit doucement la rue en direction des Studios du Soleil d’Or. Le conducteur était un homme grand, musculeux et chauve qui observait la rue très attentivement. La camionnette passa et Yasu sortit de l’allée pour la regarder, soulevant son jingasa d’un côté pour se gratter la tempe.

"Tu as vu ses yeux ?" demanda Mokuna.

"Bleus," répondit le jeune Quêteur. "Qu’est-ce qu’un Grue pourrait venir faire à un studio d’enregistrement Lion ? Tout spécialement maintenant ?"

"Je ne sais pas," répondit Mokuna, en jetant un regard au véhicule. "J’ai un mauvais pressentiment à propos de l’homme qui conduisait cette camionnette. Il y a quelque chose de pas très clair chez lui."

"Je crois que je sais ce que vous voulez dire," dit Yasu. "Mais ce n’est pas sa faute si c’est un Grue. Ça arrive de temps en temps."

"Yasu, s’il te plaît," siffla Mokuna. "Je suis sérieux."

"Moi aussi," dit Yasu avec un grand sourire. Il jeta un coup d’œil pour être sûr que la rue était vide de spectateurs et il commença à courir le long du trottoir.

Mokuna hocha la tête puis le suivit. Parfois, il ne savait pas s’il devait prendre le jeune Quêteur au sérieux ou pas. Le garçon semblait tout le temps raconter des choses stupides et arrogantes. Au moins, il était sensé être capable de se débrouiller en combat. Heureusement, ils n’auraient pas à le vérifier ; c’était une mission simple. Mais on n’est jamais trop prudent. Si le garçon était comme son père, tout irait bien.

Yasu et Mokuna continuèrent de descendre la rue pendant une centaine de mètres et le Quêteur observa prudemment derrière le coin de la rue. Mokuna gardait un œil derrière eux, la main posée sur le sac à parchemins à sa ceinture. Yasu sortit une paire de jumelles compactes hors de sa poche et les déplia. Il siffla entre ses dents.

"Quoi ?" demanda Mokuna, en regardant brusquement vers le bushi. "Qu’as-tu vu ?"

"Des Lions," dit Yasu.

"Ne fais pas l’idiot, Yasu," dit Mokuna, fâché. "Bien sûr qu’il y a des Lions."

"Non," dit Yasu, en repliant les jumelles et en se redressant. Il regarda Mokuna d’un air sérieux. "Je ne parle pas de ces acteurs Lions couverts de poudre. Je parle des vrais Lions. Le genre samurai de la vieille école, lourdement armé. Il doit y en avoir six ou huit d’entre eux qui gardent les portes du studio. Tenez, regardez." Il tendit les petites jumelles à Mokuna et recula pour observer la rue.

Mokuna grogna alors qu’il observait l’entrée du studio. Tout comme Yasu l’avait dit, huit samurais du Clan du Lion se tenaient devant les portes. Ils portaient des armures épaisses dorées et d’étranges lances à trois pointes. Chacun d’entre eux portait un énorme pistolet à la ceinture. "Leur armure n’est pas prévue pour la cérémonie," dit Mokuna, en remarquant les écorchures et les coups que de nombreux gardes portaient sur leur armure. "Ils ont du être impliqués dans les combats au Palais. Que font-ils ici ?"

"Gohei a besoin d’un quartier général," dit Yasu.

Mokuna regarda le bushi d’un air curieux. "Matsu Gohei, le Champion du Lion ? Ici ?"

"Oui, regardez les lances que ces gars-là portent," dit Yasu. "Ce sont les hommes de Gohei ou alors je suis un mujina. Le Boucher a amené un nombre incroyable de samurai dans la cité, ces derniers jours. Il ne les garde sûrement pas dans l’immeuble de la KTSU. Les studios du Soleil d’Or ont la place et les ressources pour héberger un grand nombre de gens à la fois. Je suis sûr que les Akodo ne sont pas très contents de voir leur précieux studio d’enregistrement être utilisé par une horde de Matsu, mais ils ne peuvent pas y faire grand chose."

"Bien, excellent," dit Mokuna en soupirant. "Sans le savoir, ton père nous a directement envoyé dans un nid de bushi Matsu. Il ne nous a rien dit à propos de ça."

"Peut-être qu’il pensait que ce n’était pas important," dit Yasu.

Mokuna rétrécit ses yeux et plissa le front. "Dis-moi que tu plaisantes, Hida Yasu," dit-il. "Il peut y avoir des centaines de samurai Lion dans ces studios, et aucun d’entre eux ne se montrera tendre avec un membre du Clan du Crabe, pour l’instant."

"Ça ne m’inquiète pas," dit doucement Yasu.

"Tu es aussi insensé que ton père," dit Mokuna.

"C’est pour ça qu’il est le patron," répondit Yasu. "Alors, quel est le plan ?"

Mokuna observa encore les gardes derrière le coin. "J’avais l’intention d’utiliser notre magie pour nous aider à rentrer discrètement, mais les choses semblent moins évidentes, maintenant," dit-il. "Des bushi entraînés sont un peu plus perspicaces que la personne moyenne et les sorts d’illusions deviennent un peu moins efficaces s’ils sont utilisés sur deux personnes."

Yasu regarda la rue de haut en bas, réfléchissant pendant un instant. Ses yeux se figèrent sur un restaurant proche et il sourit. "Vous passez devant, Mokuna," dit-il au shugenja. "Je vais me faire ma propre entrée."

"Yasu," dit Mokuna, un ton d’avertissement dans la voix. "C’est une mission sérieuse. Dis-moi que tu ne vas pas faire quelque chose de stupide."

"Je ne vais pas faire quelque chose de stupide," répéta Yasu avec un gloussement.

"Parfois, je doute de ta sincérité."

"Et bien, quelque soit ce que je vais faire, consolez-vous en vous disant que vous serez loin de moi lorsque je vais le faire," dit Yasu. "Et si je n’y arrive pas, j’essaierai d’échouer en faisant tellement de bruit que le Clan du Lion sera distrait au point qu’il ne fera plus attention à vous."

"Comme c’est rassurant," dit sèchement Mokuna. Il tira un parchemin de sa ceinture et se fondit dans les ombres.


Sachiko ne se sentait pas bien. Son estomac lui faisait mal, la douleur de la blessure due au coup de feu était amoindrie par l’antidouleur. Sa tête palpitait, également. C’était probablement une réaction à la morphine. Son corps n’avait jamais fait bon accueil aux médicaments. La pièce autour d’elle était blanche et propre. Un petit lit blanc avec une petite table blanche, entourée d’un rideau blanc. Un hôpital. Elle détestait les hôpitaux, mais elle murmura une brève prière de remerciement aux kamis, parce qu’elle s’était réveillée ici au lieu d’être dans une morgue. Après son erreur stupide, c’était probablement tout ce qu’elle méritait.

"Comme une débutante," murmura-t-elle, en posant une main sur son estomac. "Mais à quoi donc est-ce que je pensais ?"

"C’est exactement ce que je me disais," dit une voix bourrue de l’autre côté. La tenture coulissa et un grand homme âgé en uniforme de magistrat indigo s’avança à ses côtés. Shinjo Katsunan, le daimyo de la Licorne.

"Mon oncle," dit-elle, en inclinant la tête.

"Je ne suis pas ici en tant qu’oncle," dit-il. "Je suis ici en tant qu’officier supérieur."

"Oui, monsieur," dit-elle calmement. Elle se sentit comme une jeune fille stupide, devant son oncle. Il semblait toujours tout faire avec une telle facilité et une telle grâce, tandis que tout ce qu’elle faisait était voué à l’échec. Comme maintenant, par exemple. "Je suppose que vous voulez me parler du Centre Lucky Star," dit-elle.

"Je pense que ça pourrait être un sujet intéressant," dit calmement Katsunan. Il s’assit sur la petite chaise réservée aux visiteurs, en face de Sachiko. "Mais tout d’abord, je veux savoir comment tu te sens."

"Et bien, on m’a tiré dessus," dit-elle, en désignant d’une main l’épais bandage qui entourait son estomac. "Tout bien considéré, ça pourrait aller mieux."

"C’est tout ?" demanda-t-il sèchement. "Mis à part ça, tu te sens bien ?"

"Je suppose que oui," dit-elle, un peu confuse par ces questions. "Pourquoi me le demandez-vous ?"

"Ce n’est pas important," dit-il. "Parle-moi du Centre Lucky Star."

"J’ai tout foutu en l’air," dit-elle simplement, les yeux baissés vers le sol. "Je me suis séparé de mon équipe et j’ai fait une connerie. J’aurais dû abattre ce salopard de Sekkou dès que l’instant où je l’ai reconnu."

"Sekkou, Massad, et cette chose qui était avec eux se sont enfuis," dit Katsunan. "Nous avons essayé de traquer l’hélicoptère, mais Sekkou a brouillé toutes nos tentatives de poursuite avec cette baguette OEM Sauterelle. Nous avons retrouvé l’hélicoptère sur un toit près de Dojicorp, abandonné. Il est étrange de voir que Sekkou lui-même a participé à un assaut aussi petit. Nous ne savons même pas ce qu’il était venu chercher dans ce centre commercial, mais quoi que ce soit, il est parti avec."

"Et c’est ma faute," dit Sachiko.

"Je n’ai jamais dit ça, mais on peut le dire de cette façon," répondit Katsunan. "Il est dommage que ce soit toi qui ait trouvé Sekkou, Sachiko. Un officier moins entraîné n’aurait pas pu reconnaître cet OEM et se serait contenté de tirer sur Sekkou dès qu’il l’a sorti. Un officier moins entraîné, ou peut-être moins émotif."

Les sourcils de Sachiko se froncèrent. "Mais il aurait pu l’utiliser sur l’hélicoptère et tuer tout le monde à l’intérieur."

Katsunan inclina légèrement la tête. "Je suis d’accord, mais nous aurions liquidé l’un des plus dangereux criminels de Rokugan, et obtenu une baguette OEM à analyser. Peut-être que cela aurait été un faible prix à payer."

"Mais les hommes dans cet hélicoptère…"

"…sont des officiers de police. Ils connaissent les risques inhérents à leur travail. Que se passera-t-il si Sekkou participe à un autre saccage ? S’il tue vingt ou trente citoyens innocents à la recherche de ce que les Sauterelles veulent ? Ou pire, s’il l’a déjà trouvé ? Nous sommes déjà impuissants face à la technologie OEM du Clan de la Sauterelle. Maintenant, tu as pu les laisser filer avec une autre arme dont nous ne connaissons même pas la nature. Que dis-tu de ça, Sachiko ?" La voix de Katsunan était toujours calme et égale. Il n’était pas condescendant, ni accusateur. Il avait juste l’air curieux. Comme si Sachiko avait renversé quelque chose par terre et qu’il voulait savoir comment elle avait l’intention d’essuyer ça.

"Vous avez raison, tout est de ma faute," dit-elle, en massant sa tempe d’une main. Son mal de tête semblait empirer. "Ma blessure n’est pas grave. Les shugenja de l’hôpital ont déjà soigné presque tous les dégâts internes. Je serai à nouveau sur pied dans un jour ou deux. Mettez-moi en poste dans le Petit Jigoku. Retirez-moi mon statut de détective et placez-moi à plein temps en patrouille. Je trouverai Sekkou."

"Pourquoi devrais-je le faire ?" demanda Katsunan. "Ne serait-il pas plus logique de te garder aussi loin de Sekkou que possible, afin qu’un tel cas ne se reproduise pas, au cas où tu le rencontrerais à nouveau ? Il a déjà prouvé qu’il avait un avantage psychologique sur toi, Sachiko. J’ai des tas d’autres agents qui n’ont pas un tel problème."

A nouveau, il n’y avait aucun venin dans les mots de l’homme. Il avait simplement calculé sa valeur et voulait simplement lui signaler. Ce qui la rendait furieuse, c’était qu’elle avait du mal à le contredire. Elle croisa les bras sur sa poitrine et le regarda calmement, attendant son jugement. Elle savait que Katsunan était sévère mais juste. Elle ferait simplement ce qu’il suggèrerait et trouverait elle-même un moyen de rencontrer Sekkou plus tard.

Katsunan sourit légèrement, l’expression semblait déplacée sur son visage sévère. "Je connais ce regard," dit-il. "Tu ressembles exactement à mon frère, parfois."

"De quoi parlez-vous ?" demanda Sachiko, essayant d’avoir l’air aussi surprise et innocente que possible.

"Tu prépares quelque chose," dit-il avec un soupir. Il passa une main dans sa chevelure grise. "Peu importe le type de sanction disciplinaire que je pourrais t’imposer, tu as l’intention de la modifier d’une certaine façon pour que tu puisses te trouver sur la route de Sekkou. Hisato aurait exactement fait pareil. Tu as son feu et ses nerfs. J’espère juste que tu as hérité de la mesure et du bon sens de ta mère pour équilibrer tout ça."

Sachiko ne dit rien, se contentant d’observer calmement son oncle.

"Bien, voici le verdict," dit-il, en croisant les mains devant lui. "Voici ta peine disciplinaire : je te retire ton statut de détective et je te place à plein temps dans le Petit Jigoku. Mais avant que tu ne t’emballes à l’idée de pouvoir traquer Inago Sekkou, garde à l’esprit que tu as une mission spécifique. Une mission qui n’a que peu de rapport avec le Clan de la Sauterelle."

"Une mission ?" dit-il, déconcertée. Les Sauterelles étaient la seule menace sérieuse du Petit Jigoku. Evidemment, il y avait une foule de petits délinquants dans cette partie de la cité, mais même eux s’éloignaient du territoire Sauterelle. De plus, elle était une Vierge de Bataille. Il y avait des officiers de police normaux pour s’occuper des petits malfrats.

"J’ai entendu des rumeurs disant que certains citoyens du Petit Jigoku avaient formé une milice pour se protéger du chaos qui règne dans cette zone," dit-il. "Je ne suis pas sûr de ce que je dois penser de cela. D’un côté, ça m’énerve. Ça sous-entend que le Clan de la Licorne ne fait pas correctement son travail. D’un autre côté, je réalise que c’est nécessaire. On ne peut pas être partout à la fois et les dégâts causés par les Senpets dans ce quartier réduisent largement notre mobilité. Alors, voila ce qui m’a poussé à te proposer ça. J’aimerais que tu trouves cette Armée de Toturi. Que tu détermines s’ils sont une menace ou un allié potentiel pour nous. Et occupe-toi d’eux de la meilleure façon possible."

Sachiko acquiesça à contrecœur. Elle n’avait aucune envie de traquer des miliciens paysans après ce que Sekkou lui avait fait, mais les ordres étaient les ordres. Tout bien considéré, Katsunan aurait pu être bien plus sévère dans sa punition. Il aurait pu la suspendre, ou pire. "L’Armée de Toturi ?" demanda-t-elle. "Comme l’Empereur Toturi ?"

"Oui, c’est exactement ça," dit-il. "Apparemment, ils se prennent pour une bande de héros rônins. C’est ça qui me tracasse. J’ai rencontré plusieurs rônins, à l’époque, et très peu d’entre eux peuvent être considérés comme des héros."

"Et où puis-je les trouver ?" demanda Sachiko.

"Si je le savais, je n’aurais pas besoin de t’envoyer pour les trouver, n’est-ce pas ?" demanda Katsunan. "Ils couvrent bien leurs traces, pour nous, comme pour les gangs rivaux. Je suppose qu’ils ne savent pas trop comment nous pourrions réagir vis-à-vis d’eux."

"Et bien, ils vont vite le savoir," dit Sachiko. "Je vais les trouver pour vous, mon oncle."

"Tout ce que nous savons est ceci : ils sont dirigés par un homme qui se fait appeler Dairya," dit Katsunan. "D’après les descriptions de l’apparence et du comportement de cet homme, je pense que ce soi-disant Dairya est en fait un rônin appelé Zeshin, initialement de la famille Soshi. Il a beaucoup voyagé et a travaillé comme mercenaire, et pas toujours pour l’Empire de Diamant."

"Amijdal ?" demanda Sachiko.

"Parfois," répondit Katsunan. "Et tout autant pour les Senpet ou leurs voisins. Bien sûr, c’était avant tous nos problèmes avec eux. Toutefois, cet homme pourrait encore leur être loyal et ce n’est pas l’idéal, vu notre climat politique actuel. Il ne faut pas perdre ça de vue." Katsunan bougea un peu dans sa chaise. Pour un homme pourvu d’une telle subtilité, c’était l’expression d’un déconfort extrême. "Bien," dit-il, en se raclant la gorge. "J’ai assez abusé de ton temps, Sachiko. Il est important pour toi de te reposer. Tu commences ton nouveau travail dès que possible."

"Hai," dit Sachiko. Il s’inclina autant qu’elle put alors que Katsunan se préparait à partir. Il rendit le salut et quitta la salle.

La jeune Vierge de Bataille regarda son oncle partir, se demandant ce qui avait provoqué son soudain changement d’humeur. Normalement, il n’aurait jamais envisagé de lui faire une faveur comme il venait de le faire. C’était vraiment à l’opposé de ses habitudes. Bien qu’elle soit la nièce du champion de la Licorne, elle avait du travailler aussi dur que n’importe qui pour avoir chacune de ses promotions. Peut-être même plus dur. Elle savait que Katsunan était un homme compliqué. Il planifiait souvent sa vie selon des schémas méticuleux, sa vie était écrasée par son travail et cela lui laissait peu de temps pour le reste. Il était un homme furieusement indépendant, qui déléguait rarement son autorité. Il semblait être dans une sorte d’humeur distraite dans laquelle il tombait à chaque fois qu’il était au centre de l’un de ses grands projets. Le stress de commander la Licorne comme une force militaire plutôt que de la façon pacifique habituelle devait sans aucun doute commencer à peser sur lui.

Mais était-ce vraiment ça ? Parfois, Sachiko n’en savait rien. Elle savait que son oncle était capable de bien plus qu’il ne le laissait supposer. La situation actuelle dans la cité ne devait pas être un problème pour lui ; elle l’avait vu se sortir de situations bien pires. Toutefois, même une personne comme Katsunan avait ses limites. Elle se demanda vaguement quelles pouvaient être les siennes. Et que se passerait-il si cela arrivait ?

C’était une question pour un autre jour. Sa tête palpitait tellement fort qu’elle ne pouvait plus penser à rien, maintenant. Tout ce dont elle avait besoin, c’était de dormir. Alors, elle irait mieux. Sachiko ferma les yeux et s’endormit.


Hiroru était tapi dans l’obscurité ; il ne se sentait pas bien. Quelque chose était étrange ici. D’accord, il n’avait jamais été dans le Palais de Diamant auparavant, et la Garde Mante était prête à l’embrocher vif si elle le trouvait ici, mais il y avait autre chose. Quelque chose de différent.

Hiroru observa à nouveau dans le couloir, dans la direction que l’Akodo avait prise avec l’Empereur. Il sourit pour lui-même. Daniri aurait été choqué de découvrir qu’il l’avait suivi, tout spécialement dans les profondeurs du Palais de l’Empereur. Toutefois, une promesse était une promesse, et Hiroru avait juré à Jiro de garder un œil sur son frère.

Ça avait été une fameuse surprise, en tout cas. Il savait que Jiro cachait quelque chose ; il s’en était rendu compte lorsqu’il avait surpris le gamin en train de voler le flingue de Dairya dans son holster. Il ne s’était pas attendu à ce qu’il soit le frère d’Akodo Daniri, par contre. Si c’était vrai, alors Daniri n’était pas un vrai samurai. Enfin, ce n’était pas ses affaires. Daniri aimait faire l’idiot, mais il était un allié précieux et Hiroru n’allait pas le laisser tomber.

Mais il ne l’avouerait jamais à Daniri lui-même. Personnellement, il méprisait cet homme. Il était impertinent, désagréable et arrogant. Il lui faisait un peu trop penser à lui-même.

Et soudain, ça lui fit encore cette impression. Un trouble étrange dans les ombres. Quelque chose n’allait pas avec cet endroit ; quelque chose qu’Hiroru ne pouvait décrire. Il avait parfois des sentiments comme ça, une sorte de sixième sens. Il en avait depuis qu’il avait douze ans, depuis qu’il avait découvert qu’il était capable de disparaître lorsqu’il ne voulait pas être vu. Il ne l’avait jamais senti aussi fort auparavant, par contre. Un docteur tourna à un coin, marchant directement dans le couloir où Hiroru se cachait. Le ninja s’en souciait peu. Peu de gens pouvaient le détecter s’il ne voulait pas être découvert.

Le docteur s’arrêta un instant, ses yeux étaient orientés vers Hiroru, dans les ombres. Il l’avait vu. D’une manière ou d’une autre, il l’avait vu. Le ninja retint sa respiration, chaque muscle se tendit alors qu’il se préparait à sauter sur son attaquant. Et puis, une chose étrange se produisit. Une vague passa sur le visage du docteur. Pendant un instant, ses traits devinrent ceux d’une femme, et un moment plus tard, son visage devint aussi lisse qu’une coquille d’œuf. Et puis, cet instant passa, et tout redevint normal. Il continua à marcher, apparemment sans avoir remarqué Hiroru. Il tourna un autre coin et les bruits de pas diminuèrent.

"Par les Tonnerres," siffla Hiroru. Il bondit de sa cachette et courut après le docteur aussi vite que possible, sans prendre le risque de se faire voir. Il devait savoir ce qu’il avait vu. Le visage lisse était une vision cauchemardesque. Littéralement. Hiroru rêvait de ce genre de choses presque chaque nuit. L’avait-il imaginé ?

Lorsqu’Hiroru tourna finalement au coin, il n’y avait rien d’autre que l’obscurité.


Le capitaine Matsu recula, son visage exprimait la nausée qu’il ressentait. "Qu’est-ce que c’est que cette odeur ?" dit-il.

"De la soupe fraiche, recette spéciale," dit le livreur. Il sourit et tendit un sac en carton brun. "Très bonne. Vous voulez la goûter ?"

"Par les Tonnerres, non, éloignez-moi ça," répondit le capitaine, en balayant d’une main devant son visage pour dissiper l’odeur. Le reste de ses hommes qui attendaient à bonne distance trouvèrent tous des choses plus importantes à faire, près d’un entrepôt et loin du sachet malodorant.

Le livreur haussa les épaules. "Je suppose qu’il faut s’y habituer. Pourriez-vous m’indiquer le chemin jusqu’à Kitsu Ikimura ? J’ai déjà dix minutes de retard à la livraison."

"Plus que ça, vu l’odeur," marmonna le capitaine. "Bon, je ne peux pas vous laisser entrer avant d’avoir vérifié si vous portiez des armes. Ecartez les mains de vos flancs, s’il vous plaît." Le livreur obéit immédiatement, tenant le grand sac d’une main. Le capitaine le fouilla rapidement mais de manière approfondie, sans trouver d’arme. Il jeta un coup d’œil sur le beeper à la ceinture de l’homme pour vérifier que ce n’était pas une menace, et il recula à nouveau.

"Vous voulez vérifier le sac ?" demanda-t-il, en le tenant devant le visage du capitaine.

Les genoux du capitaine faillirent l’abandonner. "Je suis sûr qu’il n’y a pas de problèmes," dit-il, en tenant une main devant sa bouche et en faisant signe au livreur de passer les grilles. "Tout droit dans la rue principale, puis vous prenez à gauche vers Akodo. Troisième entrepôt à gauche."

Le livreur s’inclina poliment. "Domo arigato," dit-il avec un grand sourire. Il entra dans l’enceinte des Studios du Soleil d’Or.

Bien que le Soleil d’Or ait été durement touché lors de l’Invasion Senpet, il ne restait aucune trace des dégâts. Le spectacle devait continuer, après tout, et on ne pouvait pas tourner des films d’actions ou des comédies dramatiques sur des plateaux de tournage endommagés. Des acteurs en costume déambulaient ici et là, se hâtant de rejoindre leurs studios respectifs, ou restant debout et discutant paresseusement. De plus, il y avait un grand nombre de bushi Lions présents. Bien qu’ils semblent à leur aise eux aussi, tous étaient vêtus d’une armure lourde et armés d’un katana et d’un fusil. Les acteurs et les bushi ne se mêlaient pas entre eux. En fait, les deux groupes semblaient à peine réaliser l’existence des autres. Ils étaient tellement occupés à essayer d’ignorer les autres, qu’ils remarquèrent à peine le livreur de grande taille qui transportait un grand sac en carton à travers les rues, bien qu’ils soient nombreux à détourner la tête à cause de l’odeur.

D’ailleurs, Yasu s’arrêta dans une allée pour ouvrir le sac et se débarrasser du chat mort.

Reprenant son chemin parmi la foule de gens, Yasu découvrit l’entrepôt de Kitsu Ikimura. Il était au bord des docks, donnant sur les eaux sombres de la baie. Le jeune Crabe jeta un coup d’œil autour de lui pour voir si quelqu’un faisait attention à lui, puis il contourna le bâtiment. La camionnette grise était garée derrière le bâtiment adjacent, le moteur en marche.

Yasu ouvrit le sac en carton, en sortit une petite radio, et la posa contre son oreille. "Mokuna, je suis dedans," dit-il. "Vous m’entendez ?"

"Très bien, Yasu," répondit Mokuna. "Je suis à trois cent mètres de l’entrepôt, pour l’instant."

"J’ai découvert la camionnette Grue, ici. Vous savez, le gars qu’on a vu plus tôt," lui dit Yasu. "Et puis, qu’est-ce qui vous a autant retardé ?"

"Yasu, il faut du temps pour voyager parmi les ombres, sans attirer l’attention. Comment es-tu arrivé là aussi vite ? Je n’ai même pas entendu de coups de feu."

"Vous me sous-estimez, Mokuna-sama," dit Yasu avec une politesse exagérée. "Un jour, je vous donnerai quelques cours sur l’art de la subtilité."

"Je suis sûr que cela sera très intéressant," répondit Mokuna. "Bouge-toi un peu et va voir à l’intérieur si nécessaire, Yasu. J’ai un mauvais pressentiment à propos du Grue."

"Très bien," répondit le Quêteur. "Yasu terminé." Il coupa la radio et la mit dans sa poche, puis il s’approcha lentement de la camionnette. Il gardait une main à l’intérieur du sac, fermement serrée autour de la poignée de son Pistolet Anti-Oni. Il jeta un coup d’œil à travers les vitres, puis il se tourna vers l’entrepôt d’Ikimura, marchant rapidement mais silencieusement. Il s’arrêta complètement, lorsqu’il remarqua que la porte arrière de l’entrepôt était légèrement entrouverte. Son instinct lui hurlait qu’il y avait quelque chose de louche, ici.

Yasu regarda à travers la fenêtre la plus proche. L’intérieur était noir, mis à part une petite lumière au loin. Yasu remit la main dans son sac et en sortit une paire d’étrange lunettes vertes, qu’il posa sur son nez. Après un instant de réflexion, il mit la casquette de baseball "Aux Sushi d’Ikoma" sur sa tête. Grâce à la vision verdâtre de ses lunettes de soleil, il put voir l’énorme silhouette dorée d’Akodo qui se tenait au centre de l’entrepôt, entouré par des échafaudages et des câbles. Tout près, deux hommes habillés de la salopette de l’équipe des Machines de Guerre Akodo gisaient sur le sol et l’un des deux était le visage contre le sol, avec un pistolet mollement agrippé dans sa main. A l’autre bout de l’entrepôt, près de la lumière, il vit trois personnes. L’amplification lumineuse des lunettes l’empêcha de voir ce qu’ils faisaient.

Yasu aurait voulu avoir son armure. Avec l’aide des senseurs et des équipements de surveillance que Toshimo avait installé, il aurait facilement pu surprendre leur conversation, même à cette distance. Et c’était sans compter le fait que le blindage en kevlar-plastacier aurait pu venir à point nommé, si les balles commençaient à voler. Il avait tout de même emporté une épaulette de son armure, mais c’était plus pour alourdir le sac que pour une raison pratique.

"Tu t’encroutes, Yasu," se gronda-t-il. "Tu deviens trop dépendant de tes jouets. Un peu de travail manuel te fera le plus grand bien."

Il s’avança vers la porte et l’ouvrit lentement, espérant qu’elle ne grincerait pas. Heureusement, ce ne fut pas le cas. Il la referma pour éviter que des lumières extérieures ne révèlent sa position. Avec le sac brun toujours en main, il traversa l’entrepôt sans bruit. Il s’accroupit aux pieds d’Akodo pour prendre le pouls d’un des hommes. Mort. Du côté de la lumière, il entendit la voix de son oncle.

"Cela ne vous rapportera que des ennemis, Grue," dit-il. "Est-ce que la réputation de votre clan n’est pas déjà assez mal en point comme ça ?"

"Ah, mais les mains du Crabe ne sont pas propres, elles non plus," répondit la voix de l’homme, hors de vue de Yasu, derrière une pile de caisses. Il pouvait entendre des doigts qui cliquetaient sur un clavier. "Gohei a toujours pensé qu’Ikimura-sama était un fou pour vous garder ici plutôt que de vous livrer à la Garde de la famille Matsu. Il ne serait pas surpris des incidents qui pourraient se produire, à cause d’un traitre potentiel qu’on garde aussi près."

Yasu s’approcha un peu plus. Il put voir Kaiu Toshimo et un vieil homme ratatiné vêtu de la robe dorée des Kitsu, assis dos-à-dos sur le sol et solidement ligotés par une corde autour des poignets. Une odeur piquante et facile à reconnaître chatouilla les narines de Yasu, et il sentit que son pied collait un peu sur le sol. De l’essence. Le fluide dégoulinait de tout ce qui se trouvait autour d’Akodo, en particulier des grands tonneaux rouges qui contenaient le carburant pour la Machine de Guerre elle-même.

"C’est de la folie," dit le vieux Lion. Ce devait être Kitsu Ikimura, le célèbre spécialiste des effets spéciaux et créateur des Machines de Guerre Akodo. C’était l’un des rares Lions que Yasu respectait. Après tout, la série "les Machines de Guerre Akodo" était vraiment bien faite, et il y avait des explosions très impressionnantes. Beaucoup d’explosions. "Nous avions déjà promis à votre clan de leur permettre de voir les données de la Machine de Guerre," poursuivi Ikimura. "Pourquoi voulez-vous les voler ?"

"Je ne les vole pas," répondit le Grue. "Je détruis ces données et vous avec, ainsi que votre énorme abomination dorée, là-bas." Quelques autres cliquetis de clavier se firent entendre. "Ah, ça devrait être fini." Le grand Grue marcha vers un coin de l’entrepôt, là où étaient entreposées un grand nombre de caisses et puis revint, en claquant ses mains l’une contre l’autre de satisfaction. Yasu remarqua que l’homme avait un très gros pistolet à la ceinture. "Vous voyez," dit l’homme calmement, en tirant le pistolet à sa ceinture et en vérifiant le chargeur. "L’existence des Machines de Guerre à Otosan Uchi ne convient pas aux plans de Dojicorp, je suis navré." L’homme vissa un silencieux sur le canon du pistolet.

Yasu se maudit de ne pas avoir pris une arme plus silencieuse. Son arme Anti-Oni alerterait chaque Lion à cinq kilomètres à la ronde, et seulement si sa cartouche explosive ne faisait pas exploser les vapeurs d’essences, ce qui tuerait instantanément tout le monde dans l’entrepôt. La seule autre chose qu’il avait, c’était le couteau de survie qu’Hayato lui avait donné à son dernier anniversaire, mais il ne pourrait jamais toucher le Grue à cette distance. Tout spécialement parce qu’il n’était pas très bon au lancer de couteaux. Il ne lui restait plus qu’une chose à faire. Improviser.

"Excusez-moi," dit Yasu, en émergeant bruyamment des ténèbres et avançant à l’aveuglette hors des ombres, en direction des trois hommes. Il remarqua que Toshimo releva un sourcil à son approche.

"Par le Sang de Suru, qu’est-ce que—" jura le Grue, en se tournant vers Yasu et en pointant son pistolet sur lui.

"C’est de la soupe fraîche !" dit Yasu, en souriant largement. Un bras était enfoui dans le sac brun qu’il brandissait devant lui. "Quelqu’un a commandé—" Il se tût et afficha un air surpris, fixant le canon du pistolet de l’homme.

"Je pense que tu n’es pas au bon endroit, garçon," rit le Grue. Il le mit en joue et tira. La balle heurta le sac brun avec un "ping" sonore, déviée par l’épaulette à l’intérieur. Yasu jeta son couteau et il s’enfonça dans l’estomac de l’homme.

"Tu aurais du me filer un meilleur pourboire," dit Yasu, en donnant un coup de pied au visage de l’homme, alors qu’il s’effondrait sur le sol. Yasu écarta le pistolet de l’homme d’un coup de pied.

L’homme gisait sur le dos, un fluide noir lui coulait de la bouche. Il regarda dans les yeux de Yasu avec un regard bleu cristallin, brûlant d’une folie fiévreuse. "Le sang ne meurt jamais," gloussa-t-il. Et alors, la respiration du Grue s’emballa un peu, puis s’éteint. Yasu s’approcha, regardant avec un intérêt morbide le sang noir qui coulait des blessures de l’homme.

"Maho-tsukai," murmura-t-il.

"Yasu, derrière toi !" cria Toshimo.

Yasu se retourna pour découvrir deux autres hommes derrière lui, pointant tous les deux un pistolet automatique sur sa poitrine. Et encore derrière eux, une autre silhouette se déplaçait dans les ténèbres.

"Tu n’aurais pas dû croire qu’il était venu seul," dit l’un d’eux.

"Vous aussi," dit Yasu.

Les deux hommes eurent l’air confus un instant, puis tombèrent à genoux avec un cri étouffé et un bruit horrible. Leur chair venait de se transformer en écorce. Leurs pieds venaient de se transformer en racines, qui plongèrent profondément dans le sol. Kuni Mokuna s’avança entre les deux nouveaux arbres qui avaient poussés dans l’entrepôt et fit un signe de tête à Yasu.

"Je vois que tu as eu ta dose d’ennuis pour ce soir, Hida," dit-il, en rangeant un parchemin dans son sac. "Je suis heureux d’avoir pu participer."

"La nuit ne fait que commencer, Mokuna," dit Yasu, en s’agenouillant pour libérer Ikimura et Toshimo. "J’ai encore d’autres projets."

"Et que vas-tu faire, Yasu ?" demanda Toshimo.

"Vous avez vu ce qui est arrivé à ce gars quand je l’ai descendu," dit Yasu, en désignant le grand Grue chauve. "Tout compte fait, les Grues font des tas de trucs marrants, ces derniers temps. Je pense qu’il est temps que je leur rende une petite visite. J’dois découvrir qui a envoyé ces gars-là."

"En effet," acquiesça Mokuna, en se penchant au-dessus de l’homme mort. Son torse s’était effondré sur lui-même, et un fluide noir se déversait de ses yeux et ses oreilles. "Cet homme est en train de pourrir de l’intérieur. J’ai rarement vu un état de Souillure aussi avancé. J’ai du mal à croire qu’il s’agit d’un cas isolé."

Ikimura jeta un regard sérieux à Toshimo. Toshimo acquiesça et se tourna vers Yasu. "Tu vas devoir y aller seul, Yasu," dit-il. Il retourna rapidement au petit bureau d’Ikimura et commença à décrocher les câbles qui reliaient l’ordinateur au mur.

"Hein ?" Yasu promena son regard entre Mokuna et Toshimo. "Mais c’est vraiment important."

"Tout comme l’est ceci," répondit Toshimo, en émergeant du bureau avec le disque dur d’Ikimura glissé sous le bras. "Ces hommes ont libéré un virus mortel dans le système informatique d’Ikimura. Je dois le ramener à mon labo à Kyuden Hida pour réparer ça, et vite. Si je ne peux pas récupérer les données, nous ne pourrons plus jamais construire une autre Machine de Guerre. Mokuna, pouvez-vous nous emmener là-bas tous les trois ?"

"Oui," dit Mokuna, avec une pointe d’amertume dans la voix. "Mais je ne pourrai pas revenir dans la cité pour aider Yasu, alors. Pas ce soir."

"Hé, avons-nous vraiment besoin d’une autre Machine de Guerre ?" demanda Yasu, en relevant un sourcil.

"Ces hommes étaient effrayés à l’idée qu’une autre puisse être construite," le coupa Ikimura. "Je ne suis pas impatient de voir que mon Akodo puisse être utilisé à des fins militaires, mais si c’est pour le bien de l’Empire, alors je suppose que je ferai de mon mieux." Ikimura prit le téléphone de son bureau et tapota quelques numéros. "Bonjour, l’entretien ?" dit-il.

"Hm," renifla Yasu, en se penchant contre le mur et en croisant les bras. "Très bien, allez vous amuser avec votre disque dur, alors. Si vous avez besoin de moi, je serai quelque part dans l’immeuble Dojicorp, en train de casser des choses."

Mokuna psalmodia quelques mots lus sur un parchemin et un portail scintillant apparut tout près. Toshimo le traversa rapidement, trop distrait par la rude tâche qui l’attendait pour la réparation de l’ordinateur que pour faire attention à Yasu. Ikimura le suivit rapidement, s’arrêtant juste un instant avant de passer le portail pour se retourner vers le Quêteur.

"Au fait, appelez quelqu’un pour nettoyer tout ce carburant," dit-il. "Je détesterais apprendre que quelqu’un a jeté un mégot de cigarette ici et a fait exploser la moitié du studio." Le vieil homme s’inclina rapidement devant Yasu et disparut.

"Bonne chance, Hida," dit Mokuna, en faisant un signe de tête au jeune Quêteur alors qu’il traversait son portail. "Je dois admettre que tes méthodes sont… intéressantes."

"Merci," dit Yasu. Il jeta un coup d’œil vers l’un des arbres tordus puis regarda à nouveau Mokuna. "Si j’ai un jour besoin de refaire mon jardin, je vous appellerai."

Mokuna fit un léger sourire, puis s’inclina devant Yasu et disparut, en refermant le portail derrière lui.

Yasu décrocha le téléphone sur le bureau d’Ikimura et tapa quelques chiffres au hasard. Après un instant, une voix humaine répondit.

"Opérateur."

"Ouais, je suis dans l’entrepôt d’Ikimura," dit-il. "Vous feriez mieux d’envoyer quelqu’un de l’équipe d’entretien. Les Grues mortes et l’essence commencent à me rendre malade."

"Quoi ?!?"

"Vous m’avez très bien compris." Yasu raccrocha le téléphone et quitta l’entrepôt en riant.


"Tu n’as pas l’air en forme, Sekkou," dit Massad, un ton légèrement moqueur dans sa voix. "Bien qu’il soit difficile de voir ta tête à l’intérieur de cet aquarium noir."

"Dégage, Chacal," rétorqua le Sauterelle. "Je n’ai ni le temps ni la patience de m’occuper de toi." Sekkou ouvrit l’une des portes de ses appartements personnels et entra. Il était bon de revenir à la Machine. Si seulement il pouvait se débarrasser de ce parasite qui l’avait suivi.

"Très bien, alors," dit Massad, en passant une main sur son crâne chauve. "J’espère que ce Maître Inago-sama fait preuve du même respect vis-à-vis de toi, mon ami." Le Chacal se retourna et sortit des quartiers de Sekkou, en riant doucement alors qu’il s’amusait avec l’Ame du Tueur.

Quel fou de gaijin. Ses pouvoirs étaient utiles, mais cet homme était complètement fou. Un jour, cette folie deviendrait un obstacle plus gênant que ses pouvoirs sont utiles, et lorsque ce jour viendra, Sekkou sera là. C’était l’idée d’Inago d’introduire Massad chez les Sauterelles, encore une autre idée douteuse parmi toute une série, de la part du mystérieux dirigeant des Sauterelles.

"Sekkou," dit une voix venant du fond de la pièce.

Sekkou se retourna rapidement. Inago se tenait dans ses quartiers. Comme d’habitude, seuls ses cheveux noirs étaient visibles. Le reste était dissimulé par ses vêtements noirs et son masque de métal. Sekkou avait vu une fois le visage de cet homme, lors de son ascension en tant que bras droit. Il se demandait si Inago était toujours identique à ce qu’il était alors. "Je ne savais pas que tu étais ici," dit Sekkou.

"Je suis désolé de t’avoir injustement fait peur, mon lieutenant," dit Inago. La voix du maître des Sauterelles était profonde et mélodieuse. Elle était la façon qu’avait cet homme de communiquer son charisme électrique à la foule innombrable qui le suivait. "Comment était ton… exercice, ce matin ?"

"C’était une erreur," répondit Sekkou. "Je pensais qu’ils seraient prêts. Je les ai surestimés, et j’ai sous-estimé la colère de la Licorne."

"Vraiment ?" dit doucement Inago. "D’après ce que j’ai entendu, il semble que la mission entière a été une série d’erreurs, en particulier dans le choix des cibles. Pourquoi un centre commercial, Sekkou ? Tu sais que les Sauterelles n’attaquent pas une cible sans raison. Terreur. Information. Profit. Ce sont les choses que la Sauterelle recherche."

"Je me souviens d’une époque lors de laquelle les Sauterelles ne recherchaient que deux choses," répondit Sekkou.

Inago resta silencieux un moment. Il acquiesça, lentement. "Je sais ce que tu ressens, Sekkou," dit-il. "J’ai beaucoup sacrifié pour nous emmener là où nous sommes. Plus que tu ne pourrais l’imaginer. Toutefois, une révolution ne se base pas sur la charité. La technologie OEM est très chère à créer et à maintenir. Si nous devons nous adonner à un travail de piraterie occasionnel ou à un boulot de mercenaire, souviens-toi que c’est pour le bien commun."

"Bien sûr, Inago," dit Sekkou en soupirant. "Je sais tout ça. Mais nous avons été longtemps inactifs et ça a été une longue journée. Je pense que ça m’a énervé."

"Essaie de contenir ton enthousiasme encore un peu, mon cher ami," dit Inago avec un petit rire. "Bientôt, l’heure de la Sauterelle viendra. Bientôt, les Clans Majeurs connaîtront notre colère. La Machine tombera."

Sekkou acquiesça calmement. Il ne trouva plus rien à dire.

"Plus d’autre mission sans que je l’ordonne," dit Inago. "Tu restes à l’intérieur de la Machine jusqu’à nouvel ordre. C’est une époque critique, pour nous. Nos plans sont sur le point d’être mis en action. Notre lutte est plus importante que n’importe qui d’entre nous, Sekkou. Même toi. Tu es un allié précieux, mais ne crois pas un seul instant que j’hésiterais à m’occuper de toi si nécessaire."

Inago se retourna sans autre mot et quitta la chambre, laissant son lieutenant avec ses pensées.

Sekkou ferma la porte de sa chambre et retira son casque, le laissant tomber sur le sol. Il s’assit lourdement dans un fauteuil rembourré, la tête posée sur une de ses mains. Le casque semblait le fixer placidement. Sekkou l’observa pendant un instant. Il n’était jamais apparu aux Sauterelles sans lui. Jadis, il avait été un révolutionnaire pyromane, combattant aux premiers rangs de chaque assaut Sauterelle. Maintenant, il était devenu un morceau de plastique sans émotion. Comme Inago.

Il y était presque arrivé. Il avait failli découvrir ce qui aurait fait de lui l’homme qui aurait mené les Sauterelles à la grandeur. Maintenant, il n’y avait plus d’espoir. Il avait assez tenté le destin en attaquant le centre Lucky Star ; quitter la machine malgré les ordres spécifiques d’Inago signifiait une mort certaine. Hélas, il ne lui restait personne en qui faire confiance pour retrouver Jiro et la pierre. Personne sauf lui.

On frappa lourdement à la porte.

"Sekkou ?" dit une grosse voix lente. "Sekkou, tu es là ?"

"Je suis là," dit Sekkou. Un sourire naquit lentement sur le visage du Sauterelle. Il se releva et ouvrit la porte.

Kaibutsu passa la tête dans la chambre, puis il eut l’air surpris. "Sekkou, tu as perdu ton casque," Kaibutsu se couvrit rapidement les yeux. "Kaibutsu n’a rien vu. Kaibutsu n’a pas regardé."

"C’est bon, Kaibutsu," dit Sekkou, en refermant la porte derrière le gladiateur et en la verrouillant à nouveau. "On est amis, maintenant. Après ce qui s’est passé au centre, nous sommes amis. Je connais ton secret, et maintenant tu connais le mien."

Kaibutsu retira sa main de ses yeux. Un petit sourire apparut sur le visage de l’ogre. "Kaibutsu voulait juste vérifier que tu allais bien," dit-il. "Massad a dit des trucs marrants dans le salon, il pensait qu’Inago avait fait du mal à Sekkou."

"Et que penses-tu de ça, Kaibutsu ?" demanda Sekkou. "Que se serait-il passé si Inago m’avait fait du mal ?"

Kaibutsu plissa le front, ses gros sourcils s’abaissèrent en expression de colère. "Kaibutsu n’aurait pas aimé ça. Ça aurait rendu Kaibutsu furieux. Inago n’était pas au centre avec les autres. Inago n’est pas revenu chercher Kaibutsu. Sekkou l’a fait, lui." L’ogre sourit, révélant de grandes dents blanches.

Sekkou tapota sur l’épaule de l’ogre. Bien sûr, il était revenu chercher Kaibutsu, parce que seul l’ogre pouvait les faire sortir par le toit du centre, mais il n’avait aucune raison de le dire à cette créature. Kaibutsu était puissant, loyal et dénué d’imagination. Il était parfait. "Je te remercie pour ton soutien, mon ami," dit-il.

Kaibutsu sourit encore. "Bonne nuit, Sekkou," dit-il, en se retournant vers la porte.

"Bonne nuit, Kaibutsu," dit Sekkou.

"Oh," dit Sekkou, en essayant de paraître comme si une idée venait juste de lui venir. "Autre chose, Kaibutsu."

"Oui ?" l’ogre se retourna vers Sekkou, le visage impatient.

"Ça ne te dérangerait pas de remplir une petite mission pour moi, s’il te plaît ? Une mission secrète ?"

Kaibutsu haussa les épaules. "Rien d’autre à faire," dit-il.

"Alors, voila de quoi il s’agit," dit Sekkou. "Tu te souviens de Jiro, le garçon qui était avec nous dans le centre commercial ?"

Kaibutsu acquiesça vigoureusement. "Kaibutsu aime Jiro," dit-il. "Jiro est malin."

"Oui, bon, tu sais que Jiro a disparu," dit Sekkou. "Inago n’a pas l’air de se tracasser de ça, mais j’ai une grande estime pour les talents de ce garçon. Retrouve-le, Kaibutsu. Ramène-le à la Machine, et dis-lui de ramener la pierre blanche qu’il a trouvée dans le centre avec lui. Tu peux le faire pour moi ?"

Kaibutsu acquiesça. "Immédiatement," dit-il. "Kaibutsu part maintenant si tu veux."

"Oui, Kaibutsu," répondit Sekkou. "J’aimerais vraiment."


Yoritomo chancela, en dépit des efforts du garde pour le maintenir droit. La vigueur du Fils des Orages était épuisée, et il s’effondra sur le sol froid du Palais de Diamant.

"Kameru !" cria-t-il, trouvant quelque part la force de faire trembler les couloirs avec sa voix semblable à un coup de tonnerre.

"Quelqu’un, aidez-le !" cria Ryosei, en s’agenouillant à côté de lui.

Les gardes étaient serrés autour de l’Empereur, formant un rideau de protection autour de lui jusqu’à ce qu’une aide médicale arrive. Akodo Daniri se retrouva éjecté de l’intérieur du groupe, son autorisation temporaire d’assistance et d’accompagnement de l’Empereur venait apparemment de lui être retirée. Il se retrouva aux côtés du vieux Dragon, Hisojo. L’esprit de l’air qu’il avait invoqué poursuivait son chemin à travers les couloirs du palais, oublié par son invocateur. Le vieux magicien se tenait avec les mains serrées, ses veines ressortaient de son cou, sous l’effet de l’impatience et de l’irritation.

"Vous pensez qu’il s’en sortira ?" demanda Daniri.

"Non," répondit Hisojo. "Je ne pense pas, pas s’ils continuent ainsi." Le Dragon fit un pas vers les bushi Mante, qui se tournèrent immédiatement pour lui barrer le chemin avec leur lance. Hisojo tendit sa paume droite et prononça un mot. Un coup de tonnerre retentit dans le couloir et les six gardes furent projetés quelques mètres en arrière pour atterrir dans un fracas métallique. Ryosei et Yoritomo étaient toujours sur le sol, non-affectés par le sort d’Hisojo. Hisojo baissa la main, la replaçant dans sa poche. "Maintenant," dit Hisojo d’un ton sévère. "Allez-vous me permettre d’inspecter vos blessures, Yoritomo, ou allez-vous vous contenter de rester par terre et mourir avec orgueil ?"

Yoritomo leva les yeux vers Hisojo de manière provocante, mais acquiesça. Ryosei se mit sur le côté alors qu’Hisojo se plaçait aux côtés de l’Empereur, tout en sortant déjà des parchemins et de petites bouteilles de ses poches. Les Gardes Mante se relevèrent et se rassemblèrent autour d’eux une fois de plus, mais cette fois, ils gardaient aussi bien Hisojo que l’Empereur. Bien qu’ils ne puissent comprendre ce que l’homme faisait, ils faisaient preuve de loyauté. Personne ne pourrait interférer avec les soins du Dragon, avant qu’ils ne soient achevés.

Daniri demeurait là où il était, oublié dans le couloir pendant quelques minutes. Finalement, il commença à s’ennuyer et décider de marcher un peu. Le Palais avait été sécurisé. Il n’y avait plus de danger, maintenant. L’Empereur pouvait très bien partir avec la Garde Impériale et le Dragon pour le protéger. Daniri observa avec curiosité les anciennes peintures et tapisseries alignées le long des murs. Il avait presque oublié, pendant un moment, où il était. Enfant, il avait toujours rêvé de pouvoir un jour visiter le Palais de Diamant, de pouvoir un jour apercevoir l’Empereur. Il aurait voulu pouvoir le visiter dans d’autres circonstances, mais au moins, il était là.

"Pas mal du tout, Danjuro," marmonna-t-il pour lui-même, tout en souriant à une petite statue d’Akodo le Borgne.

"Arrêteras-tu un jour de t’auto-congratuler, Lion ?" demanda Hiroru, apparaissant soudain à côté de Daniri.

Daniri venait de faire un mouvement rapide et donna un coup sur la poitrine d’Hiroru avant de réaliser ce qu’il venait de faire. Par chance, le ninja évita le coup et fit un saut en arrière. Lorsqu’il retomba, il délogea un œuf en porcelaine ancienne de son présentoir en cristal. Hiroru se jeta rapidement à terre et attrapa l’œuf entre deux doigts. Daniri plongea en avant avec une jambe et attrapa avec elle le bout du présentoir avant qu’il ne se brise.

"Mais qu’est-ce qui t’a pris, de te faufiler comme ça derrière moi ?" murmura Daniri alors qu’il remettait le présentoir en place. "Les gardes t’auraient tués s’ils t’avaient vu ici, surtout habillé comme ça !" Il désigna le costume blanc et masqué d’Hiroru.

"Mmmh, quel manque de gratitude de ta part," rétorqua Hiroru, en remettant l’œuf là où il était. "Imagine ce que ces Grues auraient faits de toi si je ne t’avais pas suivi et si je n’avais pas gardé un œil sur toi !"

"Qu’est-ce qu’ils m’auraient faits ?" demanda Daniri.

"Euh," Hiroru croisa les bras et détourna légèrement la tête. "En fait, rien. Tu as superbement bien réussi à les éviter. Je pense que j’ai vraiment perdu mon temps, en m’introduisant ici et en te suivant tout ce temps."

"Désolé de te décevoir," dit Daniri. "Au fait, bravo pour l’œuf."

"Merci," répondit Hiroru. "Comment va l’Empereur ?"

"Pas très bien," dit Daniri. "Il semble avoir des hauts et des bas. Ça peut être son cœur, ou sa fièvre. Je pense que le stress est peut-être trop important pour lui. Sa fille est désespérée. Je crois qu’elle pense qu’il va mourir. Ca semble étonnant, non ? Je n’ai jamais imaginé que Yoritomo VI puisse mourir de cause naturelle."

Hiroru plongea dans le silence, les yeux perdu dans ses pensées. "Hmm," dit-il. "C’est vraiment une époque pleine de mystères."

"Quoi ?" répondit Daniri. "Qu’y a-t-il, Hiroru ?"

"J’ai vu quelque chose de bizarre, tout à l’heure," répondit le ninja.

"Tu pourrais expliquer ?" demanda Daniri. L’acteur se pencha contre le mur opposé, les mains dans les poches, alors qu’il observait les couloirs pour voir si aucun garde n’arrivait.

Hiroru patienta un moment avant de parler, comme s’il réfléchissait à la manière de relater ce qu’il avait vu. "J’ai vu un homme, tout à l’heure, rôdant près de l’Empereur," dit-il finalement. "Il était… étrange."

Daniri observa Hiroru un moment." Quoi ? C’est ça ?" dit-il. "Etrange."

Hiroru haussa les épaules, mal à l’aise. "C’est difficile à expliquer," dit-il. "J’ai déjà senti quelque fois ce genre de choses. Ça me laisse une impression malsaine, tout ça."

"Etrange," répéta Daniri. "Surtout venant d’un homme qui s’habille en pyjama blanc et qui saute de toit en toit."

"Je suis sérieux, Daniri," dit Hiroru. "Je sais que tu ne m’aimes pas particulièrement, mais crois-moi. Regarde-moi attentivement." Hiroru fit quelques pas en arrière, allant dans le coin le plus sombre du couloir. Soudain, les ombres semblèrent recouvrir le ninja et il disparut. Un vent froid traversa le couloir.

Daniri failli étouffer. Il regardait directement vers Hiroru, il n’avait pas cligné des yeux, ni n’avait regardé ailleurs. Les ténèbres venaient de l’envelopper et il avait disparu. "Hiroru ?" dit-il.

"Juste ici," répondit Hiroru, apparaissant là où il se tenait un instant auparavant. "Je n’ai jamais bougé."

"Comment as-tu fait ça ?" demanda Daniri. "Tu es shugenja ?"

"Pas vraiment," répondit Hiroru. "Parfois, j’ai l’impression que les kami ne m’aiment pas beaucoup. L’ombre a toujours été avec moi depuis que je suis jeune. Où que j’aille, elle me donne des cauchemars et parfois, j’entends des voix. Je dois me battre chaque jour pour empêcher son pouvoir de grandir."

Daniri observa le ninja silencieusement. Il ne savait pas quoi dire, il ne savait plus quoi penser du ninja, maintenant. "Et quel est le rapport avec l’Empereur ?" demanda-t-il finalement.

"La femme," dit-il. "Les choses que je peux faire, elle peut les faire aussi. Seulement… je pense qu’il… qu’elle… est plus forte que moi. Si elle peut approcher de l’Empereur, dans son état…"

Daniri hocha la tête. "C’est impossible, Hiroru. Personne ne peut éviter tous ses gardes."

"Moi je l’ai fait," dit Hiroru. "Daniri, je dois découvrir cette chose, quelle qu’elle soit."

"Très bien," dit Daniri. Il regarda à nouveau dans le couloir, en direction de Yoritomo et des Gardes Mantes. "Ils ne se souviennent probablement même pas que j’étais là, de toute façon. Allons chasser les ombres, Hiroru."

"Je n’ai pas besoin de ton aide, Lion," dit Hiroru.

"Alors pourquoi m’as-tu raconté toutes ces conneries ?" répondit Daniri.

"Je pensais que quelqu’un devait le savoir, au cas où je ne reviendrais pas de la chasse," répondit le ninja.

"Tu fais dans le mélodrame, maintenant ?" dit Daniri.

"C’est toi l’expert, je suppose, Akodo," répondit Hiroru. Le ninja ferma les yeux pendant quelques secondes, se concentrant profondément. "Je pense qu’elle est partie par là," dit-il, ouvrant les yeux et désignant une direction.

"Tu crois ?" demanda Daniri. "Ce n’est pas une bonne piste pour commencer, Hiroru."

Le ninja ricana derrière son masque. "Tu as quelque chose de mieux à proposer, Lion ?" demanda-t-il, et il s’éloigna dans le couloir.


"Je suis dégouté, tout simplement dégouté," dit Oroki avec une grimace. Il sortit un pistolet de sa veste, se tourna et le pointa vers les ombres du couloir.

Il n’y eu aucun mouvement, aucune réponse. Au loin, la musique populaire du Labyrinthe retentissait joyeusement.

"Vraiment," dit Oroki un peu plus fort. Il tira le chien du petit pistolet.

"Bah," dit l’ombre. Un petit homme maigre portant une veste de laboratoire et d’épaisses lunettes émergea des ombres, une expression de colère sur le visage. "Comment… m’avez-vous détecté ?"

"Peut-être que je n’y suis pas arrivé, Isawa," dit Oroki en gloussant. "Peut-être que je fais chaque fois ça lorsque je rentre dans mon bureau, et parfois, ça marche."

"Philosophie… intéressante," répondit Soshi Isawa, en grattant sa barbiche en pointe d’une main. Le scientifique inclina la tête vers Oroki. "Ce n’est que moi, Bayushi. Allez-vous écarter cette arme, maintenant ?"

"Peut-être," dit Oroki, pointant toujours son pistolet directement sur le petit homme. "Que faisiez-vous caché à l’extérieur de mon bureau ?"

"Je voulais vous parler, Oroki-san," répondit-il. "Je ne voulais pas… être vu. Sans raison particulière. C’est juste… une habitude."

"Probablement une sage précaution, avec la réputation que vous avez, shugenja," répondit Oroki. Il relâcha le chien de son arme et la remit dans sa veste. "Bien, allons dans mon bureau. Nous pourrons parler à notre aise, là-bas." Oroki ouvrit la porte en chêne, révélant la pièce faite de miroirs devant eux.

"J’ai toujours trouvé votre bureau… intriguant," dit Isawa, en serrant bien sa veste contre son corps alors qu’il entrait dans la pièce aux miroirs. "On dit qu’un bureau encombré indique… un esprit encombré, et qu’un bureau vide… indique un esprit vide. J’imagine que votre repaire donne une idée… de votre état d’esprit."

"Analysez-moi tant que vous voulez," dit Oroki d’un ton aimable, traversant la pièce et s’asseyant derrière son bureau. "Lorsque vous serez arrivé à une conclusion, j’aimerais être le premier à l’entendre."

"Très bien," dit Isawa. Hypnotisé, il fixait les images infinies de lui sur le mur. Il s’assit maladroitement sur l’une des chaises devant le bureau d’Oroki. Il semblait mal à l’aise. Oroki savait qu’Isawa passait la plupart de son temps dans son laboratoire, et qu’il était un peu incommodé quand il n’y était pas. C’était un fou excentrique et solitaire, mais le daimyo Soshi était également un génie et donc un allié précieux, jusqu’à ce que sa folie devienne trop dangereuse pour être encore tolérée.

"Qu’est-ce qui vous amène au Labyrinthe, aujourd’hui ?" demanda Oroki. "Comment Zou progresse-t-il ?"

"Très bien, vraiment très bien," dit Isawa. "C’est pour ça que je voulais vous parler. Il progresse bien mieux que je n’osais l’imaginer. Le nemuranai que vous avez choisi pour lier à ses éléments mécaniques semble s’accorder à lui. Il s’entraîne déjà dans le dojo."

"Excellent, excellent," dit Oroki. "Je suis heureux que ce vieil héritage familial soit convenablement utilisé."

"En fait, son pouvoir est… incroyable," répondit Isawa. "Il sera rapidement… l’égal d’Akodo." Le petit homme frotta ses mains l’une contre l’autre sans s’en rendre compte, alors qu’il se penchait en avant sur sa chaise. "Vous n’auriez pas d’autres… nemuranai, Oroki ?" Isawa essaya que sa remarque ait l’air improvisée, mais il échoua misérablement. Sa subtilité était limitée aux ordinateurs et aux tables opératoires, semblait-il.

"Non, je suis désolé," répondit Oroki. "Le médaillon était un vieil héritage familial."

"Oui, bien…" soupira Isawa. "Alors c’est tout ce que je puisse faire pour l’amélioration de… la science." Il croisa les bras sur ses genoux et observa la pièce lentement. Et cela dura un bon moment.

Oroki observa Isawa avec curiosité. Isawa continuait d’attendra, assis. "Y a-t-il autre chose, Isawa ?" demanda laconiquement Oroki.

"Hm ?" demanda Isawa. "Oh, non. Rien."

"En êtes-vous sûr ?" demanda sèchement Oroki. Le shugenja était sur le point de demander quelque chose. Il le connaissait. Au moins, il savait qu’il n’était pas en train de lancer un sort. La magie aurait déclenché le tetsukami d’alarme silencieuse qu’il gardait sous son bureau.

"Oui, je pensais seulement… vous rendre visite," dit doucement Isawa. "Juste… juste rendre une petite visite à mon vieil ami Bayushi Oroki. C’est bien de rencontrer vos amis… de temps en temps… vous le savez bien."

"Que voulez-vous, Soshi ?" dit platement Oroki.

"Et bien, maintenant que vous m’en parlez… il y a quelques petites choses dont j’aimerais vous entretenir," dit-il avec un petit rire sec. "Ca fait si longtemps que nous n’avons pas eu… la chance d’avoir une bonne conversation. Mais je sais que vous n’aimez pas gaspiller votre temps, alors je vais être bref." Le visage d’Isawa devint soudain très froid, ses yeux devinrent sérieux derrière ses épaisses lunettes. "De quoi avez-vous parlé avec Shinjo Katsunan, tout à l’heure ?"

Oroki était impressionné intérieurement, bien qu’il ne le laissa pas voir sur ses yeux. L’espionner n’était pas chose aisée, bien que si quelqu’un à Otosan Uchi en était capable, c’était bien le daimyo Soshi. "Une affaire personnelle," dit simplement Oroki.

"Ah bon," Isawa plissa le front. "Trop personnelle pour la partager avec un daimyo Scorpion ?"

"Vous pouvez être un daimyo Scorpion," répondit Oroki, "mais vous n’êtes pas mon daimyo. Je ne suis pas lié à vous par des liens de loyauté."

Isawa le regarda de travers, serrant les poings. Il se mit à siffler d’impatience.

"Arrêtez ça," dit Oroki, en remarquant la lumière rouge qui clignotait sous son bureau. "Si vous avez l’intention de lire mes pensées, je vais devoir vous descendre."

"Soyez maudit, Oroki !" s’irrita Isawa. "C’est une époque délicate, pour le Clan du Scorpion ! Si vous… ne me racontez pas tout volontairement, je serai obligé d’utiliser tous les moyens à ma disposition pour le savoir. Souvenez-vous, j’ai toujours accès aux machines qui maintiennent votre yojimbo en vie."

Le visage et la posture d’Oroki ne changèrent pas. "Faites ce que vous voulez, Isawa, je répondrai comme je le dois."

Isawa se laissa glisser dans sa chaise, ses yeux sombres brûlaient en regardant le jeune Bayushi. "Vous avez fait une sorte de marché, n’est-ce pas ? Un marché avec la Licorne, alors que Shiriko… n’est pas là ?"

"Oui," dit Oroki.

Isawa se contracta, surpris par l’honnêteté soudaine d’Oroki. "Quel genre de marché ?" demanda-t-il.

"Rien qui nous fera du mal," dit Oroki. "Je ne suis pas fou. J’avais besoin de certaines informations qu’il connaissait, et je lui ai simplement offert notre coopération en échange."

Isawa rit un peu. "Notre coopération," répondit-il. "C’est la coopération Scorpion qui nous a fourni les plans de la Machine de Guerre Akodo. Katsunan ne devait pas avoir toute sa tête lorsqu’il a passé ce marché avec vous."

"Peut-être que non," répondit Oroki. "C’est un homme très intelligent. Je pense qu’il voulait que nous soyons plus ou moins hors de son chemin lorsque les Shinjo feront régner leur loi dans le Petit Jigoku. Je pense que certains des autres clans croient que le Scorpion a eu un peu plus que de la simple gloire lors de l’invasion Senpet. La Licorne a l’intention de corriger cette situation en soumettant quelques paysans."

"Les Sauterelles ne sont pas de simples paysans," dit Isawa.

Oroki mit son pied sur le bord de son bureau et sortit une bouteille de liqueur du bar derrière ce dernier. "Pour nous, si," dit-il.

"C’est vrai," dit Isawa. "Mais c’est hors de propos. Qu’est-ce qui était si précieux ? Que cherchiez-vous qui valait de parler au nom du Scorpion et de risquer la colère de Shiriko ?"

La colère de Shiriko. Oroki faillit éclater de rire à cette idée. Il respectait la fille, l’enviait un peu, mais ne la craignait pas. "Bayushi Shiriko est très loin," dit-il. Il se versa un verre et en offrit un à Isawa. Le shugenja déclina l’offre poliment. "Comme je l’ai dit, Katsunan avait le moyen de combler ma curiosité."

"Ce qui veut dire ?" le pressa Isawa. Le shugenja semblait s’attendre à ne pas avoir de réponse, mais sa curiosité était trop insatiable que pour laisser tomber cette affaire.

Oroki dévisagea le petit scientifique pendant un instant. Finalement, était-ce un tort que de lui dire ? Le secret n’était pas le sien, il ne risquait pas de perdre quelque chose en le révélant. En fait, Isawa pourrait même se sentir obligé de devoir une faveur à Oroki, après avoir entendu cette information, après toute la résistance qu’il avait offerte aux questions du shugenja. Sans oublier le fait que les ressources d’Isawa pouvaient être très utiles pour vérifier la véracité de l’histoire de Katsunan.

"Dites-moi," dit Oroki, en relevant son masque juste assez pour boire une gorgée de la coupe. "Jusqu’à quel point connaissez-vous la famille Moto ?"

"La famille Moto ?" répondit Isawa. "Qu’est-ce qu’ils ont à voir avec tout ceci ?"

Et alors, Oroki lui raconta.


Argcklt était fatigué. Il creusait à travers les murs du palais depuis presque une heure. La roche commençait à devenir plus dure, maintenant, et il lui fallait faire plus d’efforts pour l’écarter du chemin. L’humain qu’il entraînait avec lui commençait à devenir lourd, également. Heureusement, il savait où il allait. Il avait senti la place lorsqu’il y était venu, à la cérémonie. S’il pouvait y arriver, ils seraient tous les deux en sécurité. Ses longs doigts verts étaient couverts de boue brune et de son propre sang orange. Il n’avait plus creusé de roche aussi solide depuis très longtemps. Il se réprimanda pour être devenu aussi mou. S’il sortait vivant de cette histoire, il ferait plus d’exercices.

Le jeune zokujin s’arrêta un instant pour retrouver sa respiration. Le prince gémit, émergeant doucement de son inconscience. Argcklt jeta un coup d’œil en arrière pour le voir tâtonner vers le morceau de pierre coincé à côté de lui, essayant de l’écarter.

"Non," dit rapidement Argcklt, sautant à côté du prince et attrapant ses doigts dans les siens. "Ne bougez pas. Ne touchez à rien. Soyez courageux, prince, nous serons bientôt en sécurité. Par la Pierre, je vous le promets."

L’humain battit des paupières, regardant vaguement en direction de la voix d’Argcklt. Il semblait confus, pâle et effrayé. "Où suis-je ?" dit-il, sa voix rude se répercuta dans le tunnel. "Qui êtes-vous ?"

"Désolé," dit Argcklt, en réalisant l’erreur qu’il avait commise. "J’oublie parfois que les humains perdent leur sens de la vue sans le soleil. Vous êtes en sécurité à l’intérieur des murs du palais, prince. Je suis Argcklt des zokujin. Je vous ai découvert blessé dans le jardin. J’ai essayé de vous aider, mais je ne suis pas un guérisseur. Je vous emmène en de meilleures mains, maintenant."

"Un zokujin," dit le prince, stupéfait. "Un de ces gobelins des roches qui servent les Lions ?"

Argcklt prit un air maussade. "Nous ne sommes pas des gobelins," dit-il sèchement. "Nous ne venons pas des ténèbres. Nous sommes les zokujin." Il se retourna à nouveau le bout du tunnel et se remit à creuser. Il était en colère, maintenant, mais il travaillerait durement, de la manière zokujin. Le prince ne réalisait pas l’insulte qu’il venait de lui faire. Ce n’était qu’un humain stupide.

"Je suis désolé, Arg- euh, quelque soit votre nom," dit le prince.

"Argcklt," répondit rapidement le zokujin, sans se donner la peine de ralentir son travail ou de se retourner.

"Arg-ick-ult," répéta le prince, en prononçant ce mot lentement et en ajoutant les étranges sons que les humains appelaient des voyelles. "Je ne voulais pas vous insulter," ajouta-t-il. "Je suis Kameru. Merci de m’avoir sauvé la vie."

"Vous n’êtes pas encore sauvé, Kmru," dit Argcklt, raccourcissant intentionnellement le nom du prince avec son étrange accent. "Si je suis allé dans la mauvaise direction, nous allons peut-être mourir tous les deux. Si-" Il s’interrompit, appuyant avec ses doigts sur la roche devant lui. Elle s’affaissa légèrement, sans qu’il doive utiliser son pouvoir. Argcklt appuya fermement et la pierre laissa la place à de l’air frais. De la lumière filtra dans le petit tunnel poussiéreux, révélant pour la première fois au prince la peau émeraude d’Argcklt, ainsi que sa fine chevelure grise et ses traits étranges. Dans la pièce devant eux se trouvait une énorme statue verte d’un homme obèse qui leur souriait. Ils avaient atteint le Temple d’Osano-wo.

"Incroyable," dit Kameru. Sa tête était légère malgré la perte de sang, et il avait du mal à croire à ce qu’il voyait. Je ne savais pas qu’il y avait des tunnels comme ceci dans le palais."

"Il n’y en a pas," dit Argcklt. "J’ai fait celui-ci."

Kameru plissa le front, incrédule. "Comment ?" demanda-t-il.

Argcklt pressa sa main contre le sol du petit tunnel. Ses doigts commencèrent à briller d’une lueur étrange, et il laissa une empreinte fumante dans la roche solide. "Comme ça," dit-il.

"Comment faites-vous ça ?" demanda Kameru. Il pressa une main contre la pierre collée à son flanc, la blessure lui fit à nouveau mal. "Etes-vous shugenja ?"

"Pas shugenja," répondit la créature. "La terre et le métal sont les amis des zokujin. Ils m’autoriseront à passer si j’ai la volonté de leur demander. Vous autres humains pouvez apprendre également à parler à la terre, mais vous n’en avez pas la patience."

"Combien de temps faut-il pour apprendre ?" demanda le prince.

"Trois cent ans," répondit le zokujin.

Soudain, un visage apparut de l’autre côté de la brèche dans le mur. C’était le visage d’un vieux prêtre, et sa mâchoire s’ouvrit de surprise. "Mais que se passe-t-il ici, par les Fortunes ?" s’exclama-t-il. Il aperçut le zokujin et sa mâchoire s’ouvrit encore plus. "Par le sang de Seppun !" cria-t-il. "Un oni ! Un oni ! Gardes !" Le prêtre traversa le temple en courant et en hurlant, appelant les gardes, les Fortunes, les kami, sa mère et tout ce à quoi il pouvait penser.

Argcklt regarda le prêtre s’éloigner, une expression curieuse sur ses énormes yeux jaunes. Réfléchir. Le prêtre était resté dans son temple malgré les combats, et maintenant, il s’enfuyait en voyant Argcklt, qui ne voulait de mal à personne. Il se demanda s’il pourrait jamais les comprendre. Il haussa les épaules, et sauta hors du trou qu’il avait fait, et se retourna pour aider Kameru à en sortir. Le temple du palais n’était pas très grand, mais il était richement décoré. D’anciennes peintures sur soie pendaient aux murs de marbre vert incrustés d’or. La statue de la Fortune elle-même était de jade pur, et faisait presque quatre mètres de haut. Kameru trébucha et s’effondra sur le sol.

"Lorsque je suis venu la dernière fois dans cet endroit, il m’a parlé," dit Argcklt, en levant les yeux vers la Fortune souriante. "Il y a du pouvoir ici. J’espère que nous n’arrivons pas trop tard."

"Je l’espère aussi," dit Kameru. Il posa la main sur la blessure à son flanc, puis s’évanouit. Le sang coulait sur ses doigts, souillant le sol blanc immaculé. Le zokujin se précipita à ses côtés et s’agenouilla, fermant les yeux pour méditer. Il murmura dans l’ancienne langue de son peuple, appelant la terre, appelant le pouvoir de la Pierre au Sang Blanc. Il pria pour la vie de Kameru.

"Par Jigoku !" cria un bushi Mante, chargeant dans le temple, avec son naginata prêt à frapper. Le vieux prêtre arrivait juste derrière lui, sa robe blanche remontée au-dessus de ses genoux bosselés. Une grande femme portant la robe dorée des Shugenja Lions les suivait, quelques pas derrière eux.

"Vous voyez ?" cria le prêtre, en courant derrière le Mante. "Qu’est-ce que je vous avais dit ? C’est un démon !" Il désigna le zokujin, louchant et sautillant presque de frayeur alors qu’il montrait le zokujin.

Le Mante observa l’homme allongé sur le sol avant Zokujin, et son visage s’inonda de colère. "Prince Kameru !" s’exclama-t-il. Le zokujin regarda le samurai, mais ne dit rien. Il se contenta de murmurer calmement dans sa langue, continuant sa prière. Il ne pouvait pas s’arrêter maintenant. Le Mante leva sa lance, prêt à l’enfoncer dans la poitrine du zokujin.

Et il s’effondra sur le sol, poussé dans le dos par la Lion.

"Que faites-vous, folle de Kitsu ?" hurla le Mante.

Elle se posta devant Argcklt, empêchant le Mante d’attaque le zokujin une seconde fois. "Ce n’est pas un démon, Masashin," dit-elle.

"Il a le prince, Jurin !" rétorqua le Mante, se relevant et dévisageant la Lion avec colère.

"Le Zokujin ne va pas lui faire de mal," dit la Lion. "Ce n’est pas leur façon de faire. Il est là pour l’aider."

Le Mante s’arrêta. "Comment le sais-tu ?"

"Ne l’écoutez pas !" hurla le vieux prêtre. "C’est un monstre ! Regardez-le !"

"Je vous jure par mes ancêtres et les tiens que ce zokujin ne veut aucun mal au prince, Masashin," dit Kitsu Jurin, le visage intense. "Si tu veux tuer cette créature, tu devras en répondre aux esprits eux-mêmes. Je suis certaine qu’ils pourraient comprendre ton erreur." La shugenja se mit de côté, plaçant ses bras dans ses manches. Ses yeux verts et brillants restèrent fixés sur le Mante, attendant sa réponse.

Le Mante la regardait d’un air indécis. Son naginata tremblait dans ses mains. Argcklt ignorait les deux samurais, continuant à chanter. Le Mante regarda encore la Lion, et laissa sa lance tomber sur le sol. Le prêtre le regardait avec curiosité, toujours sans savoir quoi penser de la monstrueuse créature de son temple, mais ne voulait pas s’en occuper lui-même. Les murmures du zokujin se firent plus forts. La température du temple commença à monter légèrement. Le Mante ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais il oublia ses mots lorsque la bouche et les yeux de la statue d’Osano-wo explosèrent dans une brillante lumière verte.

Kitsu Jurin regardait avec peur et respect. Après une vie entière de communions avec les esprits, ses sens mystiques étaient relativement éveillés. Ce qu’elle vit à ce moment, elle ne pourrait jamais le décrire. Pendant un instant, il sembla que la main d’Osano-wo s’allongea de la statue. Elle s’arrêta au-dessus du corps de Kameru. L’épée à côté du prince se mit à briller d’une lumière rouge, et la main s’attarda un instant là-bas. Puis, elle s’abaissa vers Kameru, touchant doucement son cœur, un doigt passa en travers de la poitrine du prince, comme si c’était de la brume. Et puis, le spectacle fut terminé. Le temple retrouva doucement sa lumière normale.

"Masashin, as-tu vu ça ?" s’exclama le prêtre. "As-tu vu ça ?" Le vieil homme était totalement incapable de contenir l’enthousiasme qui vibrait dans sa voix.

Le Mante était déjà à genoux, le visage contre le sol. Le prince se releva, à côté de lui.

Kameru s’assit maladroitement contre l’autel d’Osano-wo, s’appuyant sur le saya du katana de Doji Meda. Il passa une main sur la blessure de son flanc. Il ne sentait qu’une peau douce et lisse. "Par les Fortunes," murmura-t-il.

"En effet," dit Kitsu Jurin, les yeux toujours rivés sur la statue d’Osano-wo.

"Votre Grandeur," dit Masashin, se remettant sur pied et prenant à nouveau son naginata. "Vous allez bien ?"

"Je vais bien," dit Kameru. Il se remit sur pied, sa force et son énergie semblaient être totalement revenues. "Je ne me suis jamais senti aussi bien, à vrai dire." Il chercha Argcklt des yeux, mais la créature était partie.

"Vous devriez venir avec moi, Votre Grandeur," dit rapidement Masashin. "Votre père vous cherche. Le docteur craint qu’il ne soit gravement blessé, mais il refuse de se laisser soigner tant qu’il ne vous aura pas trouvé."

Kameru acquiesça. "Amenez-moi à lui immédiatement," dit-il. Il quitta la pièce en courant, suivant de près le Garde Mante.

Kitsu Jurin et le vieux prêtre restaient dans le temple, les deux fixaient encore la statue d’Osano-wo, comme s’ils s’attendaient à ce qu’elle prenne encore vie. "Incroyable," dit le prêtre, tout en se remettant sur pieds avec l’aide de Jurin. "Tout simplement incroyable. Avez-vous jamais vu quelque chose d’aussi merveilleux dans votre vie ?"

"Jamais," admit Jurin. "Et je ne m’attends pas à en revoir jamais un. Les miracles comme celui-ci sont très rares."

"Je… je dois raconter ça à mes frères," bégaya le prêtre, en sautant d’un pied à l’autre d’excitation. "Ce doit être consigné ! Il faut que ça soit écrit ! Si, euh, si vous vouliez bien m’excuser, Kitsu-sama."

"Bien sûr," dit la Kitsu, ignorant le vieil homme.

Le prêtre quitta le temple en courant, parlant toujours tout haut, pris d’une extase divine.

"Très bien, zokujin," dit la Kitsu avec un sourire. "Vous pouvez sortir, maintenant."

Le temple resta silencieux pendant un moment, puis Argcklt la regarda, de derrière la statue d’Osano-wo. Ses grands yeux jaunes fixaient la Kitsu avec suspicion.

"C’est un très beau tour, je dois l’avouer," dit la Kitsu, la voix calme et douce. "Je doute que même le plus puissant des shugenja de Rokugan puisse un jour faire une intervention de ce calibre. Je suis vraiment impressionnée."

"Je n’ai rien fait. Les humains ne savent pas comment écouter," dit simplement Argcklt.

Jurin caressa sa longue tresse de cheveux noirs et leva un sourcil, intriguée. "Je parle aux esprits chaque jour," dit-elle. "Osano-wo n’a jamais répondu personnellement."

"Ce que vous faites est différent," répondit le zokujin. "Vous parlez aux esprits de vos morts. Ils sont toujours près de vous. Vous ordonnez aux esprits de la nature. Ils sont enclins à vous plaire. Vous n’écoutez jamais la terre. Je n’ai rien ordonné au Maître du Tonnerre, je lui ai juste dis que son fils était en danger. Il est venu immédiatement. Je pense qu’il ne voulait pas que Kameru meurt."

"Fantastique," dit la Kitsu. "Je peux dire que le prince a eu de la chance de vous trouver, mais je parie que ce n’est pas un accident."

Argcklt resserra à nouveau les yeux. "Pourquoi m’avez-vous sauvé la vie, Lion ?" demanda-t-il. "Ce n’est pas le genre de votre espèce de faire preuve de compassion vis-à-vis de mon peuple."

Jurin acquiesça posément, les yeux vers le sol. "C’est vrai," dit-elle. "Plus vrai que vous ne le pensez, même. Mon père est Kitsu Suro, alors je connais très bien les Zokujin."

Argcklt siffla quand il entendit ce nom. Kitsu Suro était le propriétaire d’Okurachem, l’usine qui avait fait fortune grâce à l’exploitation cruelle de zokujin jusqu’à récemment. "Vous vous moquez de moi," dit-il sèchement. "Les Kitsu ont toujours pensé que mon peuple était composé d’imbéciles."

"Un jour, je l’ai pensé, en effet," dit-elle tristement. "J’étais dans l’usine Okurachem, le jour où les Senpet nous ont envahis. Nous n’étions pas prêts, nous avons été surpris. Un Senpet a tué mon yojimbo et a posé son sabre sur ma gorge. Un instant plus tard, deux des tiens ont creusé à travers le sol et l’ont attiré dans les profondeurs. Ils auraient pu fuir. Ils auraient facilement pu s’échapper, mais ils ne l’ont pas fait. De nombreux Lions seraient morts ce jour-là s’ils n’avaient pas été là, Argcklt." La Kitsu s’inclina profondément.

Le zokujin cligna des yeux, surpris que la femme humaine connaisse son nom. Il sortit des ombres de la Fortune, les yeux grands ouverts de curiosité.

"Le Lion vous doit une dette, Argcklt," dit-elle. "Votre peuple possède une sorte d’honneur et de courage que je ne comprends toujours pas."

"Je ne vous comprends pas non plus," dit Argcklt.

Jurin fit un petit sourire. "La compréhension nécessite du temps et des efforts," dit-elle, "mais j’aimerais essayer."

Argcklt dressa sa tête, puis gloussa. "Oui," dit-il. "J’aimerais, moi aussi."


La tête d’Hatsu était trouble. Ses sens chancelèrent lorsqu’il déclencha le pouvoir en lui et fixa les hauteurs de Dojicorp. A une dizaine de rues de là, il pouvait sentir l’huile des pistolets amenés par les bushi Matsu qui entouraient l’immeuble au niveau de la rue. Il pouvait sentir l’âcre odeur d’ozone brûlée qui émanait des traînées que les hélicoptères Guêpes laissaient dans le ciel. Il pouvait entendre le bourdonnement des caméras de surveillance et le bruit des détecteurs de mouvements incorporés subtilement dans la structure de l’immeuble, cachés dans chaque niche et chaque fissure de la surface finement gravée de celui-ci. Il pouvait voir la toile de rayons infrarouges qui protégeaient les Jardins Fantastiques et le toit, sans aucun doute liés aux armes automatiques et aux systèmes d’alarme. Il n’y avait aucun moyen d’entrer, aucun moyen de sortir.

Il soupira et se prépara à succomber à nouveau à ses sens améliorés, lorsqu’il entendit le grondement sourd d’un moteur de camion au loin. Hatsu recula dans l’allée et courut un peu dans la direction du son. Il se précipita pour changer de trottoir lorsque le véhicule arriva en vue, un gigantesque camion sans remorque avec une énorme tête de pierre montée sur l’avant. Le mon à un œil de l’Académie des Quêteurs brillait sur les portes et l’enjoliveur. Hatsu ne pu qu’entrevoir le conducteur, mais il le reconnu immédiatement. Les rues aussi proches de Dojicorp étaient relativement calmes et désertes. Le camion s’arrêta à un endroit de la rue d’où il pouvait avoir une belle vue sur la tour de cristal et attendit.

"Aussi subtil que d’habitude, hein, Yasu ?" marmonna Hatsu. Il se tapit dans les ombres de l’allée et observa le camion. Il n’avait pas vu Hida Yasu depuis la tentative d’assassinat d’Ichiro Chiodo. Depuis lors, il avait parlé plusieurs fois avec lui au téléphone, au sujet de son enquête sur les tetsukansen. Le Crabe semblait assez honorable, bien qu’un peu impétueux. Mais alors, Tsuruchi Kyo semblait lui aussi être un homme honorable. Hatsu resta là où il était, étendant ses sens pour entendre ce qui se passait à l’intérieur du véhicule.

"Cible en vue," dit Yasu.

Le sifflement d’une radio répondit. "Bonne chance, Yasu," dit la voix d’Hida Tengyu. "Que les Fortunes veillent sur toi, et sois prudent."

"Je suis toujours prudent," répondit Yasu. "J’ai une réputation à défendre."

La portière du camion s’ouvrit et Yasu sauta sur la rue avec un bruit sourd. Hida Yasu n’était pas grand, remarqua Hatsu. C’était l’une de ces personnes qui avaient l’air grandes. Sa masse générale et son aura permanente de menace avaient contribués à donner cette impression. L’armure-tetsukami monstrueuse des Quêteurs et les épaisses bottes à semelles métalliques aidaient également à conforter cette impression. Il portait un grand pistolet à la ceinture, et un autre encore plus gros qui ressemblait plus à un gros thermos avec une crosse et une gâchette. Un cylindre métallique - un tetsubo replié - était attaché à son épaule, et un grand couteau de survie était dans un fourreau au bas de son dos. Hatsu put sentir que toutes ses armes étaient huilées, chargées et prêtes au combat. Les ceintures de munitions qui traversaient sa poitrine étaient pleines. Voici un homme qui cherchait les ennuis.

Yasu s’avança dans la rue, retirant son jingasa d’acier et tendant le cou vers le haut pour observer l’immeuble Dojicorp. Il sortit un petit objet métallique de sa ceinture, et le déplia rapidement en une paire de jumelles. Le Crabe examina le building pendant quelques instants, regardant à chaque niveau du gratte-ciel. Hatsu put entendre un grondement très faible dans la gorge d’Hida Yasu. Celui-ci grandit en volume, pour finalement se terminer en un juron qui surprit Hatsu par l’étendue de son vocabulaire et son intensité.

"Maudites Grues," grogna Yasu pour finir, rangeant les jumelles dans sa ceinture. Il remit le jingasa sur sa tête et s’assit sur la marche de son camion, penché en avant, appuyé sur ses genoux et crachant à terre.

La bouche d’Hatsu se resserra. Il s’assit là où il était accroupi pour relancer la circulation dans ses pieds. Il lui semblait que Yasu allait prendre son temps pour décider de ce qu’il allait faire. Le Quêteur n’avait certainement rien à faire ici. Matsu Gohei n’était qu’à six ou sept rues de là. Il serait, sans aucun doute, très intéressé de rencontrer le fils d’Hida Tengyu, s’il savait qu’il était présent. Yasu prenait un risque énorme, et Hatsu était prêt à le surveiller et à découvrir pourquoi. Il s’installa pour espionner le Crabe, désactivant le pouvoir de son tatouage pour éviter d’être surchargé par les informations sensorielles.

Pendant plusieurs minutes, tout ceci continua. Yasu était toujours assis sur la marche de son camion, en train de réfléchir. Hatsu continuait d’être assis dans l’allée et de l’observer. Par envie de faire quelque chose de plus utile, Hatsu sortit la Sphère du Dragon hors de sa poche. Il fixa les profondeurs de celle-ci et se concentra. "Eveil," murmura-t-il.

"Bonjour, Tonnerre," dit l’étrange voix indistincte d’Hoshi. Le petit dragon de jade semblait prononcer ces mots.

"Je suis à l’Immeuble Dojicorp, Hoshi-sama," répondit Hatsu.

Hoshi se mit à rire, un son curieusement dérangeant. "Sama ? Tous les Dragons jouent leur rôle, Hatsu. Nous sommes égaux. Adresse-toi à moi ainsi. As-tu rencontré Chojin ?" Le petit dragon vert regardait vers Hatsu avec une expression curieuse.

"Oui," répondit Hatsu, en souriant à la sphère. "Un homme très intéressant. Il m’a donné une lame."

"Tout est parfait, alors," dit-il. "Que veux-tu de moi ?"

"Et bien, je me demandais quelque chose," dit Hatsu. "Je suis tombé sur un autre homme qui rôdait dans les ombres autour de Dojicorp. Je ne sais pas si je dois avoir confiance en lui ou si je dois l’arrêter."

"Hida Yasu ?" répondit Hoshi.

Hatsu fut surpris. "Vous le connaissez ?"

"J’ai entendu parler de lui," dit Hoshi. "Il a été un allié très utile, jadis, bien qu’il n’était pas au courant de notre présence. Je ne peux pas être juge à ta place, Hatsu, mais tu pourrais trouver un allié en la personne de ce Quêteur."

"Dois-je le rencontrer, alors ?" demanda Hatsu.

"Tu as tout ce dont tu as besoin. Malheureusement, la décision d’approcher ou pas ce Quêteur ne t’appartient plus." Il semblait y avoir une trace d’humour dans la voix d’Hoshi.

Clic.

Hatsu releva les yeux et remarqua le canon du pistolet d’Hida Yasu.

"Bonjour, détective," dit Yasu. "Je pensais que vous étiez mort."

"Bonne chance, Tonnerre," dit Hoshi. Sa voix fut suivie d’un rire et le petit dragon retourna à son sommeil, dans la sphère.

"Essayez d’éviter que la lumière ne s’échappe de ce truc, la prochaine fois," dit Yasu, en faisant un signe de tête vers le cristal. "Y’a un petit bonhomme de neige là-dedans, ou quoi ?"

"Un genre, oui," dit Hatsu. "Je suppose que vous voulez savoir ce que je fais ici ?"

"Ça m’a traversé l’esprit," dit Yasu. "Tout spécialement après le fait que Sachiko et moi avons mis cette cité sans dessus-dessous pour vous trouver. Le Scorpion a dit que Kyo vous avait descendu. Où étiez-vous ?" Le Quêteur fixait Hatsu, sans baisser son arme, ni relâcher sa prise sur son arme.

"Vous ne me croiriez pas si je vous le disais," dit Hatsu. Il se remit lentement sur pieds, gardant ses mains visibles et loin de son corps.

Yasu recula un peu pour garder le Dragon en joue. "Inventez quelque chose, alors," dit Yasu. "J’ai eu une journée vraiment frustrante et je pense que j’aimerais entendre une histoire."

"En parlant d’histoires, que faites-vous ici, Quêteur ?" demanda Hatsu. "Je pensais que les Crabes étaient retournés au Kyuden Hida."

"Ne changez pas de sujet," dit Yasu. "La personne qui a le flingue pose les questions. C’est la règle, même avec les fantômes."

"Ok, alors."

Le pistolet de Yasu se retrouva soudain dans la rue, en train de tourner. Hatsu tenait son katana en griffe de dragon des deux mains.

"Hein ?" Yasu dégaina rapidement son autre pistolet qui, en l’occurrence, était l’Anti-Oni.

"Allez-y, tirez avec ce monstre," dit Hatsu. "Je suis sûr que les Lions adoreraient vous trouver ici."

"Ils seraient surpris de voir à quelle vitesse je peux courir," dit Yasu, en resserrant sa prise sur l’énorme pistolet. "Comment avez-vous fait ça, avec l’épée ?"

"Vous voulez encore le voir ?"

"Non, c’est bon."

"Alors dites-moi ce que vous faites ici."

"J’espionne les Grues, qu’est-ce que j’ai l’air de faire d’autre, à votre avis ?" dit Yasu, exaspéré. "Maintenant, vous allez me dire d’où vous venez, bon sang ? Je ne veux pas vous descendre, Hatsu, mais je le ferai si je n’ai pas une réponse, et vite."
"Croyez-le ou pas, j’étais à la Montagne Togashi," dit Hatsu. "La Garde Impériale a essayé de m’assassiner, et y est presque arrivé. Depuis la nuit de l’invasion Senpet, j’ai été emmené dans un hôpital souterrain, et je récupérais de la blessure qu’Oroki pensait m’avoir été fatale. Mais en fait, elle aurait dû l’être."

"La Montagne Togashi ?" répondit Yasu. "Où vivent les télévangélistes ?"

"Exactement," dit Hatsu. "Je vais d’ailleurs me raser la tête et commencer à distribuer des fleurs à l’aéroport. Vous voulez venir avec moi ?"

"Je vais y réfléchir," répondit Yasu. "Pourquoi me suiviez-vous ?"

"Je suis à la recherche d’Asahina Munashi," répondit Hatsu.

"Asahina Munashi ?" demanda Yasu, les yeux écarquillés.

"Oui," dit Hatsu.

"Asahina Munashi ?" répéta Yasu.

"Oui, en effet," répondit Hatsu.

"Asahina Munashi lui-même ?" dit encore Yasu.

"Oui, oui," dit Hatsu. "Vous le connaissez ?"

"Jamais entendu parler de lui," dit Yasu.

Hatsu soupira. "C’est le daimyo de la famille Asahina, le Maître des Jardins Fantastiques."

"Oh, ouais," dit Yasu. "Ce gars-là. En fait, je l’ai déjà rencontré. Un vieil épouvantail. Mais qu’est-ce que vous lui voulez ?"

"Je ne sais pas exactement," dit Hatsu. "On m’a dit que si je lui parlais, je trouverais certaines réponses à mes questions."

Yasu releva un sourcil. "Alors, vous avez l’intention de vous faufiler à travers l’armée Matsu et à travers les défenses de Dojicorp ?" Le Crabe éclata de rire.

"C’est pourtant le cas," dit Hatsu. "Et vous, que venez-vous faire ?"

"Plus ou moins la même chose," confessa Yasu en soupirant. "Je suis tombé sur quelques maho-tsukai, tout à l’heure, qui semblaient travailler pour Dojicorp. Je me suis dit que j’allais entrer et jeter un coup d’œil là-bas."

"Habillé comme ça ?" dit Hatsu en désignant la lourde armure et les armes de Yasu.

"Ouais, je ne voulais pas les abandonner," admit Yasu.

Le Dragon et le Crabe restèrent ainsi, pendant quelques instants, fixant chacun l’arme de l’autre.

"Comment pourrais-je savoir que je peux vous faire confiance ?" demanda Hatsu.

"J’allais vous demander la même chose," répondit Yasu. "Vous pourriez être implanté avec un tetsukansen. Vous pourriez être l’un d’entre eux."

"Dans ce cas, je vous aurais coupé la main, au lieu de vous avoir désarmé," dit Hatsu.

"Ouais, admettons," dit Yasu. "Ceci dit, en y réfléchissant, j’aurais pu vous descendre d’une balle dans la tête, lorsque vous étiez en train de jouer avec votre boule."

Hatsu y réfléchit pendant un instant, et acquiesça. Il rengaina son épée et Yasu rangea son pistolet Anti-Oni. Le Crabe s’écarta un peu pour récupérer son autre pistolet, puis revint se mettre à côté d’Hatsu. Le Dragon regardait la tour bleue de Dojicorp.

"Vous avez une idée ?" demanda Yasu. "Mon costume de livreur de sushi Ikoma est au nettoyage."

"Oui," dit Hatsu. "J’ai une idée."


Tsuruchi Kyo ne se sentait pas bien. Il se sentait de moins en moins lui-même, chaque jour. Il s’assit dans le taudis qui avait été jadis son appartement, observant le mur devant lui et se concentrant. Il découvrit qu’il devait faire de plus en plus d’efforts, maintenant, rien que pour se sentir humain. Des fois, lorsque ses pensées dérapaient, il plongeait entièrement dans le Vide. Le démon voulait reprendre le contrôle, et il disparaîtrait s’il y arrivait.

Kyo baissa les yeux vers sa main. Ses pensées avaient dérivé et elles s’étaient dissipées en fumée noire. Alors qu’il y faisait attention, celles-ci redevinrent réalité, ses doigts se fléchirent et formèrent un poing. "Merde," jura-t-il. "Qu’est-ce que j’ai fait ?"

"Arrête de te plaindre, humain," gloussa l’oni à l’intérieur de lui. "Ton âme était déjà perdue depuis longtemps lorsque je t’ai découvert. Ne te plains pas, maintenant que le passeur est revenu chercher son dû."

"Je n’aurais jamais pensé que c’était comme ça," dit Kyo. Il observa le miroir sale qui pendait au mur, observant son reflet qui allait et venait, pour laisser place à la bête.

"Tu penses que Jigoku aurait été plus agréable ?" rit encore Akeru. "Tu apprécies pourtant bien mon pouvoir lorsqu’il est temps de tuer."

Kyo fronça les sourcils. La créature avait raison. Alors que le démon l’avait combattu au début, ils étaient maintenant tous les deux en parfaite harmonie lorsqu’il fallait servir le Briseur d’Orage. Il était invincible. Une ombre tueuse et invincible. C’était le seul moment où il sentait encore vivant.

"Tu veux tout arrêter, maintenant ?" dit Akeru. "Tu peux tout laisser tomber quand tu veux, Guêpe. Tu n’as qu’à dire un mot. Je suis sûr que le Briseur d’Orage comprendra ton geste."

"Non," dit Kyo. "Je ferai comme je l’ai promis. Nous avons un accord, et je le respecterai."

"Tu as toujours été un homme d’honneur, Kyo," siffla une voix qui ressemblait presque à des parasites. "Un honneur particulier, bien sûr, mais un honneur qui a toujours été utile à mes fins."

Kyo se détourna rapidement. Un petit ordinateur se trouvait dans le coin de l’appartement crasseux. C’était le seul luxe que le Guêpe s’était autorisé depuis qu’il avait quitté le palais, mais c’était un luxe nécessaire. La forme indistincte d’une tête et deux épaules apparut sur l’écran, les yeux brillants d’un rouge profond. "Briseur d’Orage," s’exclama Kyo, tombant rapidement de sa chaise et s’agenouillant.

"Ton obéissance t’honore, Guêpe, mais je n’ai pas le temps ni l’intérêt de respecter les manières futiles des samurais. Tu es plus que ça. Relève-toi." Le visage du Briseur d’Orage était carré et mécanique, ni masculin, ni féminin. Depuis le temps qu’il servait son maître, Kyo n’avait jamais découvert le moindre signe permettant de deviner l’identité de cet individu. Il avait autre chose à faire que de spéculer. Il avait vu le sort qui attendait les curieux. Il se releva, fixant l’écran malgré la surprise passagère. Sept silhouettes plus petites apparurent en cercle autour du Briseur d’Orage. Kyo avait rarement participé à des conférences avec les autres lieutenants de son maître, pendant ses années de service, et en ces occasions, seulement avec un ou deux d’entre eux. Cette réunion devait être d’une extrême importance, sans aucun doute.

"Le temps approche," dit brusquement le Briseur d’Orage. "Les signes se sont mis en place. Le prochain Jour des Tonnerres est proche. Selon les prophéties de Norikazu, les portes du Palais de Diamant tomberont trois fois avant que notre heure arrive. Le Senpet et Matsu Gohei nous ont apportés ces deux victoires. Maintenant, nous devons nous-mêmes accomplir la troisième."

"Mon clan est en position d’y arriver, mon seigneur," dit l’une des autres silhouettes. Cette voix était plus claire, et elle sonnait distinctement comme une voix masculine. "Nous pouvons détruire le palais entier, si vous le voulez."

"Je ne le veux pas," rétorqua le Briseur d’Orage, un soupçon d’impatience dans la voix. "La famille Yoritomo peut encore m’être utile. J’ai besoin d’eux intacts."

"Je vois," répondit l’homme. "Alors, dois-je amener mon peuple à la destruction ?"

"Est-ce un prix si grand à payer, mon pantin ?" demanda le Briseur d’Orage.

"Bien sûr que non, mon seigneur," dit immédiatement l’homme d’un ton sincère. "Cela sera fait lorsque vous me le demanderez."

"Bien," dit le Briseur d’Orage. "Mais ce n’est pas notre seul souci. Accomplir la prophétie est bien, mais nous devons également nous occuper des réalités. Fu Leng a suivi la voie de la prophétie, comptant sur son propre pouvoir pour se sauver, lorsqu’elle est arrivée à son terme. Mais finalement, il a échoué. Ne soyons pas aussi fous. Comment évolue le reste du plan ?"

"Le programme est presque prêt," dit une autre voix. Il y avait un petit quelque chose, dans celle-ci, quelque chose de trop intense. Kyo n’était pas sûr de connaître cet homme, mais si jamais il devait le rencontrer, il le descendrait. Il n’aimait pas traiter avec les fous. "Nous avons encore seulement besoin de deux composants pour que l’arme soit achevée."

"Et c’est pour ça que nous devons garder le palais intact ?" demanda une autre voix, une femme. "Nous voulons l’Usine Agasha, n’est-ce pas ?"

Le Briseur d’Orage garda le silence. Les autres lieutenants attendaient également dans le calme. Tous furent surpris par la témérité de la femme, demandant directement une information au Briseur d’Orage. Kyo se dit qu’il recevrait l’ordre de l’assassiner, lorsque cette réunion serait terminée.

"Exactement," dit le Briseur d’Orage, une trace d’amusement dans sa voix étrange. "Et vous autres," demanda-t-il, l’ignorant soudain. "Vous aviez des ordres. Où en êtes-vous ?"

"La Cité du Foyer Sacré a été convertie en refuge viable, comme vous l’aviez demandé, puissant Briseur d’Orage," dit un homme avec un fort accent gaijin. "Nous avons eu des ennuis avec quelques saboteurs Hitomi, mais ce n’est rien que ne peuvent régler mes oni. Leur destruction n’est qu’une question de temps et de folie. Les Hitomi sont bien connus pour leur comportement suicidaire."

"Ne sois pas si sûr de toi, khadi," dit le Briseur d’Orage. "Trop de confiance en soi mène au désastre."

"Les trois candidats au Conseil Elémentaire ont été implantés," dit un autre homme. Il avait un ton élégant et cultivé dans sa voix. Aux oreilles de Kyo, il parlait comme un Phénix. "Le nouveau Maître de l’Air, bien sûr, est toujours libre. Tout comme Isawa Kujimitsu, qui a toujours eu la chance d’éviter mes soins."

"Ce n’est pas de la chance," répondit le Briseur d’Orage. "Heureusement, le pouvoir de Kujimitsu est limité. A quatre contre un, il n’aura plus guère d’influence au sein du conseil, tout spécialement si on s’est occupé convenablement d’Isawa Sumi. D’ailleurs, où en est-on, à ce sujet ?"

"Je suis désolé, mais elle ne m’aime pas beaucoup," répondit le Phénix. "Son garde du corps est plutôt surprotecteur, en fait. De plus, il y a cette fille naga qui est tout le temps avec elle."

"Zin ?" siffla un autre lieutenant. La voix de la créature était manifestement inhumaine. Kyo se demandait quel genre de monstre c’était. S’il était assez puissant et intelligent que pour trouver une place dans le conseil du Briseur d’Orage, Kyo voulait connaître ses capacités. Une telle créature pouvait être dangereuse.

"Tu as eu ta chance de contrôler la Zin, Kashrak," dit le Briseur d’Orage. "Le temps pour la compassion est écoulé. La fille naga doit mourir."

Kashrak ne répondit pas avant une minute, méditant apparemment sur sa réponse. "Très bien," dit-il. "Mais faites-le vite. Je ne voudrais pas qu’elle souffre."

"Comme c’est romantique," répondit le Briseur d’Orage. "Phénix. Je t’avais ordonné de tuer la naga. Tu as échoué."

"Je n’ai pas échoué, maître," dit rapidement le Phénix. "Je n’en ai tout simplement pas eu l’opportunité. Mes autres responsabilités-"

"N’ont aucune importance comparées à mes plans," conclut le Briseur d’Orage. "Tu vas chercher la Zin. Tu vas la tuer. Si tu échoues, il n’y aura pas de troisième chance. Est-ce compris ?"

"Oui, Briseur d’Orage," répondit le Phénix.

"Et quelle est la situation, dans l’ancien Outremonde ?" demanda le Briseur d’Orage.

"Le Grand Sceau est protégé par l’armée Scorpion," dit une voix grave et caverneuse. Kyo avait l’impression que la personne qui parlait était très probablement un mort-vivant. "Nous n’avons pas été capable de prendre le Sceau lui-même, bien que nous ayons fait quelques acquisitions intéressantes."

"Le Sceau est sans importance," répondit le Briseur d’Orage. "Tant que l’Empire croira que nous avons besoin de le prendre, ils seront distraits et divisés. Tu as correctement accompli ta tâche, Ishak." Kyo sursauta. Ishak ? Yogo Ishak ? Le traître de la Guerre des Ombres ?

"Merci pour cet éloge, Briseur d’Orage," répondit Ishak. Son sarcasme était évident. Il semblait qu’Ishak n’avait pas été prévenu qu’il devait échouer.

"Notre heure est proche," dit le Briseur d’Orage à tout le monde, ignorant la réponse d’Ishak. "Peut-être plus proche que vous ne l’imaginez. La ruine de l’Empire de Diamant est proche. Préparez-vous."

Et puis les autres visages disparurent progressivement de l’écran. Seul celui du Briseur d’Orage resta, regardant directement dans les yeux de Tsuruchi Kyo.

"Kyo-Akeru," dit le Briseur d’Orage. "Comment t’habitues-tu à ta nouvelle vie ?" L’ombre observa le Guêpe avec attention, comme s’il le défiait de discuter la raison de son mécontentement précédent.

"Aussi bien qu’on peut l’imaginer," dit Kyo. Il ne mentait pas à son maître. Rien ne semblait échapper à son savoir. Il savait que d’autres lieutenants avaient cru pouvoir mentir au Briseur d’Orage. Kyo avait été envoyé pour tuer la plupart d’entre eux, et leur mort n’avait jamais été plaisante. "Le pouvoir d’Akeru est grand, mais je me sens m’affaiblir. Je ne suis pas celui que je fus jadis. Je ne suis pas celui que j’avais l’habitude d’être."

"Personne n’est jamais ce qu’il était avant," dit le Briseur d’Orage. "La vie apporte l’expérience, et l’expérience engendre le changement. Je ne suis pas l’être que j’étais hier. Je ne suis pas l’être que j’étais il y a mille ans. Réfléchis à ça, Kyo-Akeru : peut-être que ce que tu es maintenant est mieux que ce que tu étais avant. N’es-tu pas plus rapide ? Plus puissant ? Ne commandes-tu pas aux ombres ?"

"Je sens que je ne suis plus humain," répondit Kyo.

"Ne sois pas idiot, Kyo-Akeru," dit le Briseur d’Orage. "L’humanité a fait son temps. Je ne suis pas venu ici pour te donner un conseil. Va voir un moine si tu veux en avoir un. Je suis ici pour te poser une question."

"Demandez, maître," dit Kyo. Il ne savait pas quoi penser à propos de cette appellation : Kyo-Akeru. Ça l’ennuyait qu’on lui rappelle constamment ce démon qui résidait en lui, mais il savait qu’il ne fallait pas discuter.

"Sais-tu pourquoi je t’ai invité à notre réunion d’aujourd’hui, bien que je ne t’ai posé aucune question ?"

Kyo réfléchit un instant. Un sourire pervers apparut sur son visage. "Pour entendre leur voix, pour voir leurs manières," dit Kyo. "L’heure approche et les mauvaises herbes doivent être arrachées."

"Exactement," dit le Briseur d’Orage, en acquiesçant légèrement. "Tu es toujours aussi vigilant, Kyo-Akeru. C’est pour ça que tu es resté à mon service aussi longtemps. Quelle est ton opinion sur les autres ?"

"Le programmeur est dangereux," dit Kyo. "Sa folie le rend imprévisible. Kashrak semble un peu trop attaché à sa Zin. Ça pourrait lui faire commettre des erreurs. Le Phénix est arrogant. S’il a jamais le pouvoir de satisfaire son arrogance, il s’en sortira bien. Mais sinon, je suppose qu’il mourra avant que tout ceci se termine. Le gaijin travaillera bien s’il écoute vos conseils."

"Et la fille ?" demanda doucement le Briseur d’Orage. "Quelle est ton opinion sur son avenir ?"

"Je pense que son avenir est court," dit Kyo. "Ishak est insubordonné, mais il a le droit de l’être. Qui est cette fille, pour qu’elle se pense supérieure à vous, Maître ?"

"Juste une fille," dit le Briseur d’Orage. "Une fille qui est au bon endroit pour qu’elle puisse me rendre une très grande faveur."

"Je vois," répondit Kyo. "Et quand devrais-je la tuer ?"

"Dès que cette faveur sera réglée, Kyo-Akeru. Très bientôt."

"Excellent," dit Kyo en souriant. Et soudain, il se sentit mieux.


Saigo faillit s’effondrer. Sa tête le martelait tellement maintenant qu’il pouvait à peine respirer, même en se tenant debout, immobile. Il se sentait comme si toutes les divinations, toutes les prophéties et tous les avertissements de tous les futurs étaient bloquées dans sa tête, essayant toutes de se libérer en même temps. Il ne pouvait donner aucun sens cohérent à tout ça, pas même le pseudo-balbutiement dans lequel les prophéties avaient l’habitude de s’exprimer. Le bruit de bottes de parade se fit entendre derrière le coin du couloir. Saigo lutta contre la douleur assez longtemps pour se cacher derrière une armure de cérémonie donnée par la famille Ide. Une paire de gardes impériaux Mantes traversèrent le couloir, inconscient de la présence du prophète.

"Qu’est-ce que je fais ici ?" marmonna-t-il. "Je suis venu aider Ryosei et ce n’est pas ce que je suis en train de faire, maintenant. Je ne sais même pas ce que je suis sensé faire !" Saigo serra les dents de frustration et de douleur. Il ne savait pas où il était. Il ne savait pas non plus comment il pourrait retrouver le chemin du passage secret d’Hisojo. Il ne s’était jamais senti aussi inutile depuis qu’il avait commencé à prendre des drogues…

La tête de Saigo flottait et il sentait qu’un feu parcourait ses veines. Son corps mendiait du Lait de Daikoku, pour le nuage d’euphorie et de sérénité qu’il apporterait. C’était toujours ainsi qu’il avait combattu la douleur, avant. C’était comme ça que son corps voulait combattre la douleur, maintenant.

"Non," dit-il résolument. "Non, je ne peux pas. J’ai du travail à faire." Mais il n’avait aucune idée de ce que ce travail était. Il concentra cette idée dans son esprit et se focalisa dessus. Il devait se concentrer sur quelque chose pour essayer d’extraire la douleur de son esprit, mais il pouvait aussi s’étendre ici et se laisser mourir.

Instinctivement, Saigo regarda à sa droite. Il vit un soldat, là, une bushi dans l’armure verte de la Mante, qui le regardait. Comment était-elle arrivée aussi près de lui sans qu’il la remarque. Pendant un instant, ses traits faciaux semblèrent disparaître. Puis elle se précipita dans un couloir sombre.

"Qu’est-ce que ?" murmura Saigo, sortant de son couvert pour voir mieux. Il ne pouvait plus rien voir, pas même une trace de sa présence ici. Il lança un sort rapide, un de ceux qu’il avait appris à lancer convenablement, invoquant une soudaine lumière brillante dans le couloir où elle avait disparue.

Les ombres disparurent, mais pas instantanément. Les ombres reculaient lentement, comme un serpent s’écartant d’un feu. Saigo siffla intérieurement. C’était le genre de choses étranges pour lesquelles il n’avait pas été préparé, et Saigo leva les yeux, juste à temps pour voir un petit couteau de lancer heurter le mur là où sa tête se trouvait, un instant auparavant.

"Par l’Ame de Shiba !" jura Saigo, en se cachant à nouveau derrière l’armure Ide. Aucun autre couteau n’arriva, mais la lumière qu’il avait invoquée dans le couloir disparut.

"Incroyable," dit Tsuke, en apparaissant au milieu du couloir.

Un autre couteau traversa soudain les airs, plongeant dans la silhouette de Tsuke et tombant sur le sol plus loin dans le couloir.

"Tsuke !" murmura Saigo. "Je pensais que vous ne pouviez apparaître qu’à moi !"

"Tu es la seule âme qui puisse me voir," dit-il alors que ses yeux rouges sombres observaient les ombres vides.

"Mais elle est encore là !" dit Saigo. "Elle peut vous voir."

"Exactement," dit Tsuke.

La mâchoire de Saigo s’ouvrit en grand. "Elle n’a pas d’âme," dit-il.

"Bonne chance, mon fils," dit son ancêtre, en se tournant vers Saigo avec des yeux étrangement tristes.

Tsuke disparut lentement alors que le couloir commençait à s’assombrir.


Yasu hocha la tête pour chasser son vertige. Il détestait les hauteurs. "C’est ça, votre idée ?" demanda le Crabe.

"On peut passer par là," dit Hatsu, en désignant quelque chose. Il y avait une ligne droite, vers le bas, entre leur position et le bord des Jardins Fantastiques.

"Vous êtes fou, Dragon ?" répondit Yasu. "Nous sommes au soixantième étage." Il fit un geste à travers la fenêtre ouverte. A cent mètres de là, Dojicorp étincelait dans la nuit. Des bandes de plastiques et des morceaux de papiers flottaient ça et là autour d’eux, laissés dans l’immeuble par les ouvriers qui étaient venus plus tôt, dans la journée. Les architectes de la Tour Tonbo avaient prévu qu’elle soit aussi grande que Dojicorp, un jour. Peut-être que cela serait vrai, mais le minuscule Clan de la Libellule semblait incapable de rassembler les fonds pour terminer leur chef-d’œuvre architectural, et après deux ans et demi, la tour gisait toujours dans un état de construction perpétuelle.

"Réfléchissez-y," dit Hatsu. "Les soldats en-dessous ne regarderont pas. Les hélicoptères volent selon un plan de vol précis. Nous n’avons qu’à nous introduire dans les Jardins Fantastiques et nous serons à l’intérieur. Nous éviterons également la sécurité des étages inférieurs."

"Il y a des senseurs infrarouges autour du jardin," dit Yasu. "On ne pourra jamais rentrer sans déclencher l’alarme."

"Je peux voir les rayons infrarouges," répondit Hatsu. "Nous n’allons rien déclencher."

Yasu haussa les épaules. "De toute façon, on n’a rien pour traverser."

"Vous voulez dire que Kaiu Toshimo ne vous a jamais construit une sorte de grappin ?" demanda Hatsu, en rétrécissant les yeux d’un air suspicieux. "Avec tous les autres gadgets que vous transportez, j’aurais du mal à vous croire."

Yasu plissa le front. "Ok," dit-il. "Très bien. J’ai ça. C’est dans ce foutu camion. J’imagine que vous voulez que je redescende tous ces escaliers pour aller le chercher."

"Vous pouvez utiliser l’ascenseur," dit Hatsu en désignant d’un signe de tête un coin sombre de l’immeuble.

La mâchoire de Yasu s’ouvrit en grand. "Quoi ? Il y a un ascenseur ?"

"Je pensais que vous le saviez," dit Hatsu. "Personnellement, je préfère les escaliers."

Yasu s’écarta rapidement avant qu’il ne perde son calme, grommelant quelque chose dans sa barbe, quelque chose du genre "comme c’était mieux lorsque certains Dragons n’étaient pas là." Hatsu se retourna pour observer l’immeuble Dojicorp, en essayant de ne pas éclater de rire.


Fatima sentit la bile monter dans sa gorge. C’était la seconde fois aujourd’hui qu’elle était vue alors qu’elle n’aurait pas dû l’être. Au moins, le premier avait été assez sage pour abandonner. Celui-ci semblait avoir besoin qu’on l’y encourage. A ce niveau, un tel encouragement devait être de type fatal. Cette fois, c’était un Phénix, pas un quelconque paysan rôdeur. S’il commençait à parler de ce qu’il avait vu, les gens pourraient le croire. Cela ne peut être. Fatima sortit un autre long couteau de sa ceinture et se prépara à le lancer.

Fatima ? Qui était Fatima ?

Ce nom était si familier.

Il lui semblait qu’elle devait le savoir.

Une vague de froid traversa son corps. Le couloir s’obscurcit autour d’elle et sa vision se troubla. Pas maintenant. Le vieil homme lui avait dit que son nouveau pouvoir allait être accompagné du prix à payer, mais pas maintenant. Elle avait cru qu’elle serait plus forte que ce pouvoir. Elle avait entendu dire qu’il y en avait qui résistaient, et elle avait toujours cru faire partie de ceux-là.

Un mensonge bien pratique, rit l’ombre. Personne n’est plus fort que nous, bien que tout le monde le pense. Jusqu’à l’échec.

Le Phénix quitta sa cachette pour jeter un coup d’œil, puis replongea rapidement à couvert. Maudit soit-il. S’il ne l’avait pas suivie avec une telle obstination, elle n’aurait pas été obligée de faire à nouveau appel à l’ombre.

Viens à nous, susurra l’ombre. Ta mission est accomplie. Il est temps de retourner à la maison.

"Pas encore," dit-elle à l’ombre. "Yoritomo VI est seulement en phase deux. Je dois achever la phase trois."

"Tu aurais du réfléchir à ça avant de faire à nouveau appel à nous," l’ombre rit juste à côté de son oreille, sa voix était faible et séductrice.

"Non !" elle repoussa la voix, repoussant en même temps son pouvoir. L’ombre se retira à la base de son esprit, riant, certaine qu’elle sera à nouveau appelée. Fatima se tenait au milieu du couloir, trois petits couteaux de lancer agrippés dans sa main. Elle se sentait nue, exposée dans sa vraie forme sans les pouvoirs de l’ombre pour la cacher, mais ça n’avait aucune importance. Ses propres talents naturels étaient plus que suffisants pour s’occuper de ce Phénix.

Une étoile de lancer à cinq branches et coupante comme un rasoir érafla son épaule gauche par derrière, déchirant le haut de la manche de son chemisier noir, et rebondit un peu plus loin dans le couloir. Elle se tourna sur le côté, essayant de garder le Phénix dans sa vision périphérique. Deux hommes venaient d’arriver derrière elle, un Lion avec de longs cheveux blonds et… l’homme en blanc. Celui qui l’avait vu tout à l’heure.

"C’était un coup d’avertissement," dit l’homme en blanc avec une voix neutre. "Pose tes couteaux." Un autre shuriken apparut dans la main de l’homme. L’autre homme décrocha une tapisserie d’un mur proche et récupéra la barre de suspension, la brandissant comme un petit bâton.

L’ombre l’appelait encore, doucement, patiemment. Elle pouvait utiliser son pouvoir. Ou elle pouvait mourir. Dans les deux cas, elle serait satisfaite. Dans les deux cas, un autre petit morceau de création serait détruit.

"Attention !" cria le Phénix de l’autre bout du couloir. "Elle a d’étranges pouvoirs !"

"Zut ! C’est qui ce gars ?" demanda l’homme blond à l’homme en blanc. Ce dernier haussa les épaules. Ils avancèrent lentement vers elle.

"Que faites-vous ici ?" demanda l’homme en blanc. "Que voulez-vous ?"

"Je voudrais que vous mourriez, Rokugani," dit-elle dans sa langue maternelle. Elle lança les couteaux. L’un était pour l’homme blond, qui se pencha en avant et fit tournoyer son bâton, déviant la lame d’un bon coup. L’homme en blanc bougea avec une vitesse stupéfiante, la lame passa à l’endroit où il se trouvait une fraction de seconde avant. Elle connaissait cette vitesse. Elle l’utilisait également.

L’homme en blanc donna un coup de poignet rapide, jetant une poignée de shuriken sur Fatima. L’assassin vit son heure arriver, et fit appel au pouvoir de l’ombre une dernière fois, espérant que ça la sauverait comme ça venait de sauver son adversaire.

L’ombre éclata de rire.

Fatima n’était plus.

Le couloir se remplit d’un cri horrible. Les ténèbres bougèrent et envahirent des endroits où elles ne devaient pas être. La fille en noir se cramponna à son visage et tomba à genoux, alors que son corps s’évaporait rapidement en brume noire. Un instant plus tard, même les cris avaient disparus. C’était comme si elle n’avait jamais existée.

"Par les Fortunes," jura Daniri, les yeux écarquillés sur l’endroit où elle se tenait encore un instant auparavant. "Qu’est-ce qui s’est passé, Hiroru ?"

"J’aimerais le savoir," répondit le ninja. "Phénix, vous allez bien ?"

"Je vais bien," dit Saigo, sortant de sa cachette et tituba jusqu’à l’endroit où la fille avait disparue. Il étreignait le côté de sa tête et il clignait des yeux constamment, comme s’il récupérait d’un mal de tête intense.

"Alors…" dit Daniri, "C’est fini ?"

Le son de pieds bottés en train de courir se fit entendre loin dans le couloir. "Pour toi, ça l’est," répondit Hiroru. "Pour moi, je pense qu’il est temps que je sorte de ce foutu château avant que les Mantes ne commencent à poser un tas de questions." Hiroru se prépara à rejoindre les ombres.

Saigo se racla bruyamment la gorge. "Heu, j’espère que je ne vous dérange pas, mais…" dit-il.

Hiroru et Daniri l’observèrent tous les deux.

"Je ne suis pas censé me trouver ici non plus," dit-il. "Mais je n’ai aucune idée de comment sortir."

"Qui êtes-vous ?" demanda Hiroru. "Et pourquoi devrait-on s’occuper de vous ?"

"Je suis Isawa Saigo, prophète du Phénix," dit-il. "La Garde Impériale pourrait essayer de me tuer."

"Pourquoi ?" demandèrent ensemble Daniri et Hiroru.

"Parce que je peux voir les tetsukansen," répondit le jeune shugenja.

Daniri siffla. "S’il est sérieux, peut-être que tu devrais l’emmener avec toi," dit-il. "Ce type pourrait avoir besoin de la protection de l’Armée, si les Impériaux le recherchent."

"Si les Impériaux le recherchent, qu’est-ce qu’il fait dans le palais ?" dit le ninja, cynique.

"Mon plan d’évasion n’était pas au point," dit Saigo. "J’étais en train de le réviser."

"C’est un idiot," dit Hiroru. "Je ne peux pas prendre le risque de l’emmener avec moi."

"Si il peut voir les tetsukansen," dit Daniri. "Pouvons-nous nous permettre de le laisser derrière nous ?"

Les pas bottés se rapprochaient.

"On n’a pas beaucoup de temps pour en décider, ici," dit Daniri.

"Très bien," cracha le ninja. "Comme tu veux, Lion." Hiroru jura, saisit Saigo par l’épaule et disparut avec lui dans les ombres sans autre mot.

Saigo se demanda, vaguement, dans quelle histoire il venait de se fourrer maintenant. Mais au moins, son mal de tête était parti.


Zul Rashid toussa. L’odeur de la cité était épouvantable. En plus des corps en décomposition et de la souillure des oni, quelque chose d’autre était venue dans la Cité du Foyer Sacré. C’était une odeur de corruption totale et de pourriture. Les immeubles tout autour étaient noirs et silencieux, leurs portes et fenêtres grandes ouvertes comme en état de stupéfaction muette face à ce qu’ils étaient devenus. Par endroits, les rues étaient fissurées et boursouflées comme d’énormes cloques. Un liquide suintant et puant bouillonnait de ces blessures alors qu’une masse jaunâtre se soulevait et redescendait, à même le sol.

"Je n’ai jamais rien vu de tel," dit Zul Rashid. "C’est comme si la terre elle-même mourait."

Les trois Ise Zumi marchaient calmement aux côtés du khadi, méditant sur sa remarque.

"Nous avons vu un endroit comme celui-ci, jadis," dit Asahi. Le dragon doré tatoué à sa taille semblait avoir pris une teinte plus sombre, cachant son visage des ténèbres.

"Une fois," dit Shougo, acquiesçant. "Il y a bien longtemps, dans ce qu’il semble être une autre vie."

"Les Crabes appellent cet endroit le Bas-Quartier," conclut Mayonaka. "Mais le Bas-Quartier n’est rien comparé à ceci. La corruption ne s’est pas étendue à ce point, aussi vite. La Cité du Foyer Sacré pourrit de l’intérieur avec la Souillure de l’Outremonde."

"Alors, je dois vraiment rentrer chez moi," dit Rashid, son œil mécanique luisait d’une pâle lumière rouge, dans la nuit. Il entoura ses bras autour de sa poitrine pour se protéger du froid mordant, mais ça ne changeait rien. Les Ise Zumi semblaient insensibles à l’hiver, marchant presque torse nu dans la neige grisâtre. Il se demandait s’il faisait aussi froid qu’il le ressentait, ou si la plupart de ses frissons étaient générés par la malédiction grandissante de Kaze no Oni.

Au loin, les hurlements des Byoki se rapprochaient. Bientôt, ils trouveraient Rashid et ses compagnons, et amèneraient leurs zombies de la peste avec eux. Le khadi chercha une arme quelconque autour de lui.

"Ce n’est pas nécessaire," dit Asahi, remarquant l’anxiété de Rashid.

"Nous sommes presque arrivés," continua Shougo, désignant une petite allée sombre près d’eux.

"Nous sommes presque en sécurité," poursuivit Mayonaka. L’Ise Zumi à la peau sombre qui les dirigeait dans les ombres disparut presque totalement.

"Ca ne ressemble pas beaucoup à une église," dit Rashid, en regardant l’allée poussiéreuse d’un air méfiant.

"Ce n’est pas une église dans le vrai sens du terme," dit Asahi. Il se mit en arrière, observant la rue attentivement. Ses tatouages brillaient à nouveau, reprenant un peu de leur éclat doré.

"Il n’y a aucun culte ici," ajouta Shougo. "Aucun hommage à aucun dieu ou puissance divine qui s’estime supérieure à l’homme." Shougo tapa sur un mur avec ses mains, à la recherche d’une porte que Rashid n’avait pas remarqué un instant auparavant. Peut-être qu’elle n’avait tout simplement pas été là.

"Il n’y a que la pitié, la compassion et la justice," conclut Mayonaka. "C’est l’un des nombreux sanctuaires à Hida Sukune. Peu comprennent leurs buts, alors ils restent secrets. La presse a baptisé ces endroits le Culte du Samurai de l’Ombre."

"Comme vous l’avez dit tout à l’heure, Mayonaka," répondit Rashid. Le khadi observait la porte, indécis. Il avait entendu parler de ce soi-disant culte. Apparemment, ils ne semblaient pas si différents des sodan-senzo Kitsu, invoquant et communiant avec les esprits des morts. Il avait entendu d’autres rumeurs plutôt troublantes sur eux, que leurs interactions avec les esprits des morts ne s’arrêtaient pas à la simple croyance.

Mayonaka regarda Rashid avec curiosité pendant un instant, haussa les épaules, puis emprunta le passage. Ses frères suivirent, toujours observant le khadi avec attention. Les hurlements des Byoki semblaient vraiment proches.

"Restez dehors si vous le voulez, Zul Rashid," dit une voix de l’autre côté de la porte. Elle était calme et tempérée, mais elle avait un étrange ton éthéré. "Aucun mal ne sera fait en ces lieux, à l’exception de celui que tu prévois. Les Byoki, sans doute, seront moins raisonnables."

Rashid grogna de frustration. Il détestait n’avoir aucune alternative. Il se sentait comme à la limite d’une barrière, enfermé comme une bête de troupeau. Après avoir été si longtemps contrôlé et mené par les khadi de Medinaat-al-Salaam, il n’avait pas envie de laisser à nouveau un autre culte lui dicter sa volonté.

D’un autre côté, il n’avait pas envie non plus de se laisser tuer par une bande d’oni pestilentiels et leurs paysans morts-vivants. Il allait tenter sa chance avec les cultistes. Rashid passa rapidement la porte et la referma derrière lui. La porte disparut, engloutie une fois de plus par la magie illusoire. Rashid se retrouva dans une petite pièce sans fenêtres, éclairée faiblement par des rangées de bougies d’argent accrochées à des chandeliers pendus au plafond. La pièce était pleine de monde. Il y avait peut-être une douzaine de petites familles et autant de personnes seules entassées partout. Tous avaient l’air épuisés et à bout de nerf, mais aucun ne portait les symptômes de la peste qui avait détruit leur cité. Lorsque Rashid entra, ils se tournèrent vers lui, la crainte lisible dans leurs yeux.

Une paire d’yeux brillait d’une lueur bleue. Rashid fit un pas en arrière, choqué, avant de réaliser que les yeux appartenaient à une statue. La statue représentait un samurai en armure pourpre. Il était debout, les mains étendues bien qu’étant rouges de son propre sang. Son visage était couvert du vieux maquillage de bataille du Clan du Crabe, mais sa bouche affichait un sourire serein et pacifique. Rashid remarqua que la douleur sourde et palpitante de sa poitrine et de son œil avait un peu diminuée. Il se sentit presque dans son état normal.

"Bienvenue dans la Cité du Foyer Sacré, Zul Rashid," dit un petit homme en robe grise et rouge. C’était l’homme qui avait parlé auparavant, celui à la voix étrange. Son capuchon était grand et recouvrait son visage, et il se soutenait lourdement sur un bâton court. Rashid pensa soudain qu’il devait être très vieux.

"Quel est cet endroit ?" demanda Rashid. "Pourquoi personne ici ne semble malade, comme les autres ?"

"La bénédiction de Sukune," dit le petit homme. "Le Samurai de l’Ombre préserve cet endroit de la Souillure, et protège tous ceux qui résident ici. Malheureusement, son pouvoir est limité à ces murs. S’il vous plaît, venez avec moi, Maître de l’Air. J’aimerais discuter avec vous."

Le petit homme se retourna et commença à s’éloigner en clopinant. La foule se sépara respectueusement devant lui, ils furent nombreux à incliner la tête à son passage. Rashid remarqua des samurais, des paysans et même quelques eta parmi la foule. Tous se tenaient côtes-à-côtes comme des égaux, et tous s’écartaient pour laisser passer l’homme. Il ne pouvait plus voir les Ise Zumi qui l’avaient accompagné, et se demanda vaguement où ils pouvaient avoir disparu, dans un si petit endroit. Ils arrivèrent près de la statue d’Hida Sukune. Le petit homme ouvrit une petite porte à gauche de la statue, et fit signe à Rashid d’entrer. Rashid regarda l’homme suspicieusement. Il ne semblait porter aucune arme.

"Vous êtes méfiant à ce point ?" dit l’homme avec un gloussement. "N’est-ce pas moi qui prend le plus gros risque, en laissant entrer chez moi un sorcier khadi gaijin et Souillé à une époque aussi dangereuse ? Toutefois, j’observe votre douleur et je suis prêt à vous faire confiance. Le moins que vous puissiez faire, c’est de m’autoriser à vous aider."

Zul Rashid haussa les épaules. "Je n’ai pas besoin de votre aide," dit-il. "Rien ne peut m’aider. Je suis venu ici pour mourir."

"Si tel était votre souhait, vous seriez resté dehors avec les oni," répondit l’homme. "Ils auraient certainement accompli votre souhait avec empressement. Maintenant, s’il vous plaît, allons parler. Je ne vous veux aucun mal."

Rashid jeta un regard à l’homme une dernière fois, puis traversa la porte derrière la statue. Il arriva dans une petite pièce éclairée par une simple lampe à huile. Au plafond pendaient des chapelets de joyaux et de perles brillantes qui réfléchissaient la lumière de la lampe et qui remplissaient la pièce d’un millier de reflets colorés scintillants. Une petite palette et une chaise se trouvaient contre un mur, et une boite en carton remplie de livres et de parchemins se trouvait sur un coin de la palette.

"Ce n’est pas énorme," admit l’homme, "mais c’est chez moi." Il s’avança rapidement vers la palette et s’assit jambes croisées à même le sol, et fit un signe de tête en direction de la chaise, indiquant à Rashid qu’il pouvait s’y asseoir.

"Vous connaissez mon nom," dit Zul Rashid, en croisant les bras sur sa poitrine alors qu’il restait debout. "Maintenant, dites-moi le vôtre."

"Thi’kwithatch," répondit-il, en repoussant son capuchon. Son visage mince était celui d’un rat, et il était couvert d’une fourrure grise.

"Un nezumi," dit Rashid.

"Cela ne devrait pas vous surprendre, Zul Rashid," répondit le nezumi. "La plupart des gens de Rokugan pensent que mon peuple est stupide et barbare. Vous, vous pensez différemment."

"Oui, en effet," dit Rashid, s’asseyant sur la chaise et se décontractant un peu. "Asako Ishikint était un bon ami. C’était un shugenja talentueux et un allié puissant. Il a sauvé la vie de ma fille, au prix de la sienne."

"Je le connaissais bien, moi aussi," dit Thi’kwithatch. Ses yeux rouges sombres brillaient dans la lumière de la lampe. "Le monde est appauvri maintenant qu’il est mort."

Zul Rashid jeta un coup d’œil rapide à la boite de livres et de parchemins sur le sol. Ils semblaient, à première vue, être de simples textes religieux, bien qu’il pense avoir remarqué un ou deux parchemins de sorts parmi eux. Les shamans nezumi typiques n’utilisent pas de parchemins pour lancer leur magie, ils utilisent le pouvoir naturel de leur chi à la place. Ishikint, le seul shugenja qui fut entraîné par les Phénix et par ses shamans tribaux connaissait les deux types de magie. Apparemment, il avait dispensé son enseignement à certains de ses pairs. Rashid sourit amèrement.

"Dites-moi," dit Zul Rashid. "Comment un shaman nezumi devient-il le dirigeant d’un culte secret ?"

"C’est une histoire intéressante," répondit Thi’kwithatch. "Mais je pense qu’une autre encore plus intéressante serait de vous demander ce qui arrive à votre œil et votre main." Le ratling plissa le front, ses moustaches tremblèrent légèrement.

Rashid baissa les yeux vers sa main gauche. Les doigts et la paume étaient maintenant entièrement engloutis sous les circuits électroniques gris-rouges. Des petites lumières rouges clignotaient ça et là dans les profondeurs de sa peau. "Mon cœur est Souillé," dit-il.

"Un triste sort," dit le nezumi. "Si le cœur est perdu, l’âme ne doit pas être très longue à suivre. Vous êtes venu au bon endroit, sorcier. Au sein du sanctuaire du Samurai de l’Ombre, la Souillure du Seigneur Noir ne peut s’installer. Aussi longtemps que vous resterez ici, votre état n’empirera pas."

"Mais est-ce qu’elle va régresser ?" demanda Rashid.

Thi’kwithatch ne répondit pas immédiatement, et ce fut la seule réponse dont Rashid avait besoin. Le vieux sorcier soupira profondément, puis se pencha en avant sur sa chaise pour enfouir son visage entre ses mains.

"Je suis désolé, Zul Rashid," dit le nezumi. "J’aimerais vous aider, mais je ne peux pas."

"Je sais, je m’en rends compte," dit Rashid, en frottant son visage et en s’asseyant à nouveau droit dans sa chaise. "C’est juste que pendant les semaines qui ont suivi ma malédiction, j’ai rapidement perdu tout espoir de guérison. Pendant un instant, j’ai pensé qu’il y avait peut-être une chance."

"Il y en a peut-être une, sorcier, il y en a peut-être une," dit le nezumi, un petit cliquetis résonna dans son museau. "Malheureusement, la Cité du Foyer Sacré a des problèmes plus importants à régler, pour l’instant. Vous avez vu ce qui se passe, dehors."

"La peste, les zombies, les oni," acquiesça Rashid. "Sans l’aide des Ise Zumi, je ne serais jamais arrivé ici."

"Les Frères du Jour," dit Thi’kwithatch avec un petit éclat de rire. "Un étrange trio, ces frères. Il faut un temps pour s’y habituer."

"Pourquoi agissent-ils ainsi ?" demanda Rashid. "Finir les phrases de l’autre et tout ça. Est-ce qu’ils ont un étrange sens théâtral devant lequel je suis sensé être ébahi ? Ils sont plutôt énervants."

"Ce n’est pas leur intention," répondit le nezumi. "Leur condition n’est pas sous leur contrôle."

"Condition ?" demanda Rashid.

"Quelques années auparavant, Mayonaka fut gravement blessé et aux portes de la mort. Les deux autres frères prièrent Togashi et les Fortunes ; ils étaient prêts à donner leur propre vie pour que leur frère puisse survivre. Togashi exauça leur vœu. Les trois devinrent un. Une âme, une identité, juste des reflets différents de celle-ci. Peu après, ils entendirent l’appel du Samurai de l’Ombre. Jadis, Hida Sukune accomplit lui aussi le sacrifice ultime pour le bien de son frère. Peut-être qu’il ressentit de la pitié pour eux. Il semble les protéger. Ils ont une étrange sagesse et leur situation est tragique. J’imagine que vous avez beaucoup en commun avec eux, Zul Rashid."

"Pourquoi sont-ils ici ?" demanda Rashid. "J’ai entendu qu’ils n’étaient plus des Ise Zumi."

"Je ne sais pas," admit le nezumi. "Lorsque je leur ai posé la même question, ils ont évité d’y répondre. Je suppose qu’il n’y a pas que ces trois-là dans le même cas, mais j’ai trop d’estime pour leur amitié pour les harceler avec ce sujet. Ils résident habituellement à Otosan Uchi, mais ils vont là où on a besoin d’eux. Lorsque les ténèbres sont arrivées au Foyer Sacré, toutes les communications avec le monde extérieur ont été coupées. Et depuis presque une semaine, les frères sont là. Ils ont senti le danger, et ils sont venus."

"Mais, que se passe-t-il, ici ?" demanda Rashid. "Comment cette cité est-elle devenue… ça ?"

"Je ne sais pas," soupira le nezumi. "Chaque nuit, le cauchemar semble empirer. Chaque nuit, les frères sortent et cherchent des survivants. Nous sauvons qui nous pouvons. Deux jours plus tôt, ils n’en ont trouvé qu’un. Hier, ils ne sont revenus avec personne. Je crains que ceux que vous avez vu à côté soient les seuls survivants."

"Les frères ont mentionné un groupe appelé l’Ecole de l’Illumination", répondit Rashid. "Ils disent qu’ils sont la cause de tout ceci."

Thi’kwithatch acquiesça. "Un groupe de magiciens noirs qui pensent avoir hérité du patrimoine perdu par la famille Kuni. Ils exécutent toutes sortes de sorcellerie noire et de maho. Je pensais que ce n’était qu’une rumeur. Mais c’était avant qu’ils ne détruisent la cité."

"J’ai un peu d’expérience en matière de maho-tsukai," dit Rashid. "La magie noire ne peut pas avoir accompli quelque chose comme ça. Jigoku est protégé par le Grand Sceau, coupé du monde des hommes. D’une manière ou d’une autre, cette Ecole de l’Illumination a détruit le Sceau et a transformé cette cité en centre d’un nouvel Outremonde."

Le nezumi réfléchit aux mots de Rashid pendant un temps assez long. "Le Grand Sceau," dit-il. "Le Grand Sceau fut placé à l’époque de la Guerre des Ombres. Il referma le Puits Suppurant. Mais que se passerait-il si le Puits Suppurant n’était qu’une des portes de Jigoku ? Il y a plus d’un chemin pour l’enfer, je le crains." Le nezumi se recroquevilla sur le sol, entourant ses jambes de ses bras.

Rashid claqua des doigts, alors qu’une idée lui vint. "Tadaka," dit-il.

"Pardon ?" dit Thi’kwithatch, regardant Rashid d’un air curieux.

"Isawa Tadaka," dit Zul Rashid. "Le second Tonnerre du Phénix. L’histoire raconte qu’il était fasciné par l’Outremonde. Il y a mille ans, il chercha à vaincre le pouvoir de Jigoku en le contrôlant. Par essence, il était un maho-tsukai avec de bonnes intentions. Ce fut lui qui invoqua le premier Tadaka no Oni, et ce fut lui qui inventa le moyen de contrôler le pouvoir des Dragons Elémentaires grâce à la Souillure de l’Outremonde. Il accomplit de nombreuses expériences dans les cavernes des montagnes proches. Les effets de ces expériences peuvent encore se prolonger aujourd’hui."

"Vous pensez qu’Isawa Tadaka a créé un passage vers Jigoku ?" demanda Thi’kwithatch.

"Peut-être pas un passage, mais une fissure," dit Rashid. "Une fissure entre les mondes que quelqu’un a peut-être exploité. A quelle fin, je ne sais pas."

"Le Troisième Jour des Tonnerres," dit Thi’kwithatch.

Zul Rashid se tourna vers le nezumi. "Mon camarade, Kujimitsu, disait souvent que le Troisième Jour devait encore arriver," dit Rashid. "Pour vous dire la vérité, je ne suis pas sûr d’être d’accord avec lui. La Guerre des Ombres semble avoir été le conflit final, pour notre millénaire."

"Important, oui, Zul Rashid. Mais final ? Je ne pense pas." La voix n’était pas venue de Thi’kwithatch mais de la porte derrière eux. Zul Rashid se retourna sur sa chaise et ouvrit les yeux en grand. Un grand samurai en armure rouge vif se tenait dans l’encadrement de la porte. Il ressemblait presque exactement au samurai de la statue, dans la salle principale. Il semblait irradier, et Rashid pouvait voir les détails de la porte et du mur à travers son corps.

"Sukune-sama," dit Thi’kwithatch, excité. Le nezumi se remit rapidement sur pieds et s’inclina profondément devant l’homme.

"Vous êtes-" dit Rashid, incapable de terminer sa phrase.

"Mort," acheva Sukune. Il souriait légèrement. "C’est vrai. Depuis un certain temps, maintenant. En fait, je pense que j’ai peut-être eu une vie plus intéressante en temps qu’esprit que celle que j’ai eu dans ma vie normale. Je vais là où on a besoin de moi, Zul Rashid, et vous avez besoin de mon aide."

"Et pourquoi ça ?" demanda Zul Rashid. Il se leva de sa chaise, dévisageant l’esprit avec attention. Il avait entendu des rapports évasifs à propos des soi-disant samurais de l’ombre. La plupart d’entre eux n’étaient pas aussi bienveillants que ce Sukune semblait être.

"Le Jour des Tonnerres approche," dit Sukune. "Les Tonnerres ont déjà commencé à découvrir leur pouvoir. Le Briseur d’Orage prépare ses propres machinations. Ici, dans la Cité du Foyer Sacré, il est en train de lever une armée. Vous aviez raison, quand vous pensiez que ce n’était pas une coïncidence lorsque vous êtes arrivé ici. C’est votre devoir, Zul Rashid, de découvrir et d’affronter votre père khadi avant qu’il ne soit trop tard."

Les sourcils de Zul Rashid se plissèrent d’irritation. "Quoi ?" s’exclama-t-il. "Mon père ? Au nom du Calife, qu’est-ce que Kassir a à voir avec tout ceci ?"

Hida Sukune sourit tristement. "Vous ne vous rappelez pas ? Vous avez reconnu sa voix sur le toit. Kassir est l’un des lieutenants du Briseur d’Orage. Il est le dirigeant de l’Ecole de l’Illumination."

La bouche de Rashid s’ouvrit en grand. Il hocha la tête, presque imperceptiblement. "Pourquoi ?" demanda-t-il. "Pourquoi le ferait-il ?"

"C’est à vous de le découvrir tout seul," répondit Sukune. "L’histoire de votre père est peut-être encore plus compliquée que la vôtre. Je vous souhaite bonne chance, sorcier. Sauver quelqu’un de la voie des ténèbres n’est pas une tâche facile, et elle l’est encore moins lorsque cette personne a rejoint cette voie de son plein gré. Je n’envie pas votre situation, Rashid."

"Je ne veux pas de votre envie, fantôme," dit amèrement Rashid. "Je veux juste la paix. Et si pour l’obtenir je dois vaincre mon père et l’Ecole de l’Illumination, alors je suppose que c’est simplement ainsi que les choses doivent être."


Yasu savait qu’il allait mourir. Il n’y avait aucun doute là-dessus. Le monde déferlait sous lui d’une façon plus rapide que d’habitude. Dojicorp devenait de plus en plus grand. Les étoiles, comme toujours, restaient étrangement immobiles, regardant d’en haut les deux petites silhouettes qui glissaient le long d’une corde à deux cent mètres au-dessus du sol.

Hatsu était très calme. Toujours entouré du pouvoir de ses sens améliorés, il était conscient de toute chose autour de lui. Il pouvait sentir le déferlement du vent autour de son corps, l’air chaud montant des générateurs des soldats Lions sous eux. Il pouvait sentir les Jardins Fantastiques, un mélange de plantes et d’herbes, qui grandissait. Il pouvait entendre les dents de Yasu qui s’entrechoquaient.

Contrairement aux craintes de Yasu, ils ne moururent pas. Toutefois, ils s’écrasèrent dans un amoncellement de terre des Jardins Fantastiques, déplaçant un gros arbuste fleurissant. Yasu étouffa avant de reprendre son souffle, saisissant la terre à pleine main. Hatsu se releva rapidement et dégaina son katana, coupant la corde qui les avait menés au building. Elle ne leur serait d’aucun secours pour leur départ, et pourrait leur causer des ennuis si elle était découverte.

"Je ne…" Yasu eut du mal à avaler, "Je ne pensais pas que ça marcherait."

"Je ne pensais pas que vous étiez si peureux vis-à-vis des hauteurs," rétorqua Hatsu, en jetant un coup d’œil rapide aux alentours.

"Pourquoi pensez-vous que je me promène partout ?" répliqua Yasu, se remettant rapidement sur pieds et vérifiant que ses armes et son équipement étaient intacts. "De plus, regardez-moi. Je suis un type assez costaud. Si Amaterasu avait voulu que je quitte la terre, elle ne m’aurait pas fait aussi massif."

Hatsu observa encore un peu autour d’eux, intensifiant ses sens améliorés autant qu’il le put. Personne ne semblait réagir à leur entrée. "Je suis surpris que personne ne nous ait entendu," dit-il. "Votre armure a fait un vacarme incroyable lorsque nous avons atterris."

"Ce sont des Grues," Yasu haussa les épaules, "Ils sont en train de faire dodo."

"Possible," répondit Hatsu. "Ou alors, les Jardins Fantastiques sont sacrés. Seuls les prêtres et les jardiniers passent beaucoup de temps ici. Peut-être se sont-ils retirés pour le soir." Les jardins étaient étrangement silencieux. Les couronnes de grands arbres étouffaient les lumières et les bruits de la cité. Apparemment, ils étaient tombés dans un bosquet isolé, loin des artifices de l’humanité. "En tout cas, c’est vraiment beau," dit Hatsu.

Yasu dégaina un petit pistolet de sa ceinture, faisant quelques pas en avant. "Ouais, bon, la nature, ça me rend colérique," dit-il. "Trouvons ce Munashi."

"Vous l’avez trouvé," répondit une voix doucereuse. Un grand homme âgé apparut sur le chemin devant eux. Il portait une longue robe bleue et blanche, décorée de l’image d’une grande grue tenant un flocon dans son bec. Son crâne chauve reluisait dans la douce lumière des jardins, et son visage ridé affichait un sourire énigmatique. Il les observait de son œil unique, l’autre étant dissimulé derrière un cercle de coton blanc. Il s’arrêta à quelques mètres des deux hommes. "C’est vraiment la nuit des visiteurs intéressants. Qu’est-ce qui vous amène dans mes jardins à une telle heure ?"

Hatsu et Yasu se regardèrent tous les deux. Aucun d’eux ne savait exactement ce que voulait l’autre, et ils n’étaient donc pas trop sûrs de ce qu’il fallait dire.

"On s’est perdus—" commença Yasu.

"J’ai été envoyé par le Dragon du Vide," dit Hatsu en même temps. "Il m’a dit que vous alliez m’aider."

Yasu observait le Grue avec attention, sans écarter son pistolet.

"Le Dragon du Vide ?" dit doucement Munashi. "N’êtes-vous pas ce détective Kitsuki qui est supposé mort depuis déjà quelques temps ? Celui qui conspirait contre l’Empereur ?"

"C’était une méprise," dit Hatsu.

"J’en suis certain," dit Munashi. "Et vous - vous êtes le jeune Quêteur que j’ai rencontré l’autre nuit. Le fils de Tengyu. Matsu Gohei voudrait parler avec votre père."

"Y’a beaucoup de gens qui voudraient bien discuter avec mon père," dit Yasu. "Le daimyo des p’tits chats peut attendre son tour."

"Nous ne vous voulons aucun mal, Munashi-sama," dit rapidement Hatsu. "Nous sommes seulement venus pour vous parler."

"Pourtant, l’arme de votre ami implique que vous voulez me nuire," dit Munashi, en désignant Yasu d’un air sombre.

"Yasu," dit Hatsu au Crabe. Yasu remit lentement son pistolet dans son holster, sans jamais quitter le Grue des yeux. Les buissons semblèrent bouger légèrement. Yasu orienta rapidement les yeux vers les feuilles, les scrutant attentivement.

"Maintenant," dit Munashi. "De quoi était-il question ? Vous me parliez d’un dragon ?"

"Le Dragon du Vide," dit Hatsu. "Il m’a envoyé à vous. Je sais que ça semble étrange, mais c’est la vérité. Pour une raison que j’ignore, il pensait que vous pourriez m’aider à détruire la conspiration qui ronge la cité."

"Vraiment ?" dit Munashi avec un petit sourire méprisant. "C’est amusant, ce n’est pas ce qu’il m’a dit."

"Il vous a parlé ?" demanda Hatsu.

"En effet," répondit Munashi. "Il m’est apparu en rêve, et il m’a révélé les noms des Sept Tonnerres."

Yasu et Hatsu se jetèrent un regard. "Pourquoi ?" demanda Hatsu.

"Et bien, c’est très simple," répondit Munashi. Il sourit largement, dévoilant des dents parfaites. "Pour que je puisse les tuer."

En un instant, Yasu dégaina son pistolet et tira. Un mur de bambou solide surgit devant Munashi, déviant sans effort les tirs du Crabe.

"Merde," dit Yasu, en regardant son pistolet fumant. "C’est un bois vraiment solide."

"Il en fait partie !" s’exclama Hatsu, en dégainant son épée. "Il est de mèche avec le Briseur d’Orage !"

"Bonus," répondit Yasu. "Je cherchais une bonne raison pour me faire ce vieux fou." Il se mit dos-à-dos avec Hatsu, tous les deux cherchant à voir si Munashi allait se révéler. "Au fait, c’est quoi un Briseur d’Orage ?" demanda-t-il.

"Idiots," la voix de Munashi emplit les jardins, se répercutant tout autour d’eux. "Je suis le Maître ici, et ce n’est pas un titre que je prends à la légère. Vos vies sont entre mes mains, Tonnerres. Vos destinées s’achèvent ici."

"Quoi ?" s’exclama Yasu. "Mais pourquoi il utilise le pluriel ?"

Immédiatement, le jardin sembla prendre vie autour d’eux. Des lianes surgirent de terre, des excroissances épineuses qui leur encerclèrent les bras et les jambes. Hatsu dégaina sa lame, tranchant nombre d’entre elles, afin de ne pas être emprisonné. Yasu fut quand à lui pris au piège, avec ses jambes et ses bras entourés, mais il ignora tout simplement les lianes. Il s’avança en tirant aussi fort que possible, déchirant les excroissances épineuses avec la force de sa masse musculaire.

"C’est quoi ces histoires de Tonnerres ?" hurla Yasu à Hatsu alors qu’il frappait infructueusement contre le mur de bambou. "Je ne veux pas être un Tonnerre !"

"Hé, c’est pas moi qui l’ai décidé !" lui répondit Hatsu en criant, en tranchant encore d’autres assauts de lianes. "De plus, je pense qu’on l’a trouvé, votre maho-tsukai."

"Oh ?" rétorqua Yasu. "Vous croyez ?" Un arbre près de Yasu se plia au niveau du tronc et étendit ses branches vers lui. Le Crabe pointa son pistolet Anti-Oni vers celui-ci et explosa son tronc dans une déflagration assourdissante. Alors que l’arbre s’effondra, Yasu remarqua quelque chose de gris dans le feuillage.

"On ne peut pas continuer ainsi," dit Hatsu, en trébuchant alors qu’une liane venait de l’entailler au mollet. "Il faut sortir de ces plantes."

"Par ici," dit Yasu. Il attrapa le Dragon par le col et fonça vers les buissons. Les plantes s’écartèrent ou furent écrasées par la charge du Crabe, et rapidement, ils émergèrent dans une petite clairière. Une rangée de chambres de prière en ardoise grise se trouvait là, avec une remise de matériel d’entretien au bout.

"Vous avez l’intention de prier, Yasu ?" demanda Hatsu.

"Ça ne peut pas faire de mal," répondit Yasu. "La végétation est moins dense, ici. Les plantes ne seront pas capables de nous suivre, sauf si elles se déracinent."

Le Dragon observa le Crabe. "Elles peuvent le faire ?" demanda-t-il.

"Espérons que non."

Les deux hommes se tenaient au centre de la clairière, les armes prêtes, observant les Jardins Fantastiques qui bougeaient tout autour d’eux. Les arbres et les lianes sifflaient de frustration, incapables d’atteindre leurs proies. Le jardin commença à s’assombrir.

"Que se passe-t-il ?" demanda Hatsu.

"C’est la nuit, vous vous rappelez ?" répondit Yasu. "Munashi est en train d’éteindre les lumières."

"C’est bon," dit Hatsu. "Je peux encore voir."

"Oh, ouais, j’avais oublié," dit Yasu. "Vous êtes un fantôme." Yasu sortit ses lunettes de vision nocturne et les posa rapidement sur son nez.

Bientôt, le jardin entier fut plongé dans les ténèbres. Les plantes redevinrent silencieuses et immobiles, tout autour d’eux. La scène était parfaitement normale. Etrangement normale. Et ceci était assez mystérieux pour rendre le Crabe et le Dragon vraiment nerveux. Les minutes passèrent.

"Bon, vous nous avez fait entrer ici," dit Yasu. "Vous avez une idée de comment nous allons sortir ?"

"Bonne question," dit Hatsu. "Je vais y réfléchir. Que croyez qu’il va se passer, maintenant ?"

"Ne demandez pas ça," dit Yasu. "C’est la meilleure façon de déclencher les évènements."

"En effet," gloussa la voix de Munashi, tout autour d’eux.

Une paire de petits yeux rouges apparurent devant eux, sur le chemin sombre. La créature à qui appartenaient ces yeux gloussa avec une voix d’enfant.

"Oh, non," dit Yasu. "Pas une autre de ces foutues choses."

Une autre paire d’yeux apparut à côté de la première.

Et une seconde.

Et une troisième.

Bientôt, cinq petits enfants pâles en kimono de soie bleue s’avançaient lentement d’eux, en gloussant cruellement.

"Qui sont-ils ?" demanda Hatsu. "On dirait des enfants."

"Des Pekkle," répondit la voix de Munashi. "Une création incomprise et sous-estimée de mon ancêtre, Yogo Junzo. Ce sont des oni, mais ils façonnent leur corps avec des choses qui ne sont pas de notre monde. Ils sont petits, mais très forts, et rien sur cette terre ne peut les blesser. Ni le jade, ni le cristal, ni la magie. Ce sont les guerriers parfaits." La voix de Munashi laissa rapidement la place à un rire criard qui fut rapidement rejoint par celui des Pekkle.

Les cinq petites créatures chargèrent. Trois d’entre elles foncèrent sur Yasu, frappant le Crabe avec une telle force qu’il fut projeté à travers le mur de la remise. Deux autres bondirent sur Hatsu. Le Dragon recula, balayant avec sa lame pour les encourager à garder leur distance. Sa lame toucha le premier Pekkle à la gorge. Habitué à son invulnérabilité, le Pekkle ne tenta pas d’esquiver ou de bloquer le coup.

Sa tête tomba.

Comme un seul, les quatre autres Pekkle tournèrent les yeux vers Hatsu. Leurs yeux, pleins de méchanceté, pleins de colère, pleins de malveillance, furent pour la première fois de leur éternité remplis de crainte. Yasu s’assit dans les décombres de la remise, en ôtant son jingasa de devant ses yeux.

"Merde," dit-il. "Tout le monde a une super épée sauf moi."

Les quatre Pekkle se mirent à courir vers Hatsu, en hurlant. Ils n’approchaient plus avec leur manière enfantine. Maintenant, ils étaient de purs démons, animés par la colère et le meurtre. Leurs petites mains se transformèrent en poings serrés et leurs visages ronds se tordirent de rage. Hatsu faisait tournoyer son katana en griffe de dragon très rapidement, tranchant le premier au niveau de l’estomac et découpant le second de l’épaule à la hanche. Le troisième le saisit par les genoux, le faisant tomber par terre. Le dernier donna un solide coup de pied dans le bras d’Hatsu, délogeant la lame de sa main, avec un craquement.

"Excellent," rit Munashi. "Excellent, mes enfants. Maintenant, tuez-le."

Un rugissement de moteur déchira le silence de la clairière. Yasu émergea des ruines de la remise, faisant tournoyer une tronçonneuse par-dessus sa tête. Le premier Pekkle se retourna pour le regarder avec curiosité et se prit le coup en plein visage. Il dut reculer à cause de la force du choc, chutant dans la fontaine au centre de la clairière. Le dernier Pekkle ignora Yasu, s’asseyant autour du cou d’Hatsu et levant les poings pour écraser son crâne. Yasu attrapa les deux petits poings de sa main énorme et le souleva du dos d’Hatsu.

"Relevez-vous vite, Dragon," dit Yasu. "Je ne pourrai pas retenir ces petites saletés éternellement."

Hatsu sauta sur ses pieds. Il jeta un coup d’œil rapide dans la clairière, pour trouver son épée. Comme pour indiquer sa présence, la lame sombre brilla là où elle gisait, dans l’herbe. Hatsu bondit à travers la clairière pour la ramasser de sa main valide. A sa grande surprise, l’herbe de la clairière s’était enroulée autour de la garde, la maintenant bloquée contre le sol.

"Hatsu !" cria Yasu. "Dépêchez-vous !" Un des Pekkle s’était agrippé au bras de Yasu et se balançait sauvagement. L’autre venait de sortir de la fontaine et il se reprit un nouveau coup de tronçonneuse au visage et retomba dedans.

Hatsu tirait sur la lame, se penchant au niveau de la terre. Ses sens intensifiés remarquèrent quelque chose, quelque chose fait de plastique et d’un petit moteur était dissimulé sous un étrange petit buisson. Il se dit qu’il s’en soucierait plus tard et tira de toutes ses forces, déchirant l’herbe et soulevant le katana en griffe de dragon.

Le tonnerre gronda, et la pluie tombait dans les Jardins Fantastiques. Un Pekkle complètement trempé arriva près d’Hatsu, et celui-ci plongea la lame dans sa poitrine. Yasu tenait l’autre à bout de bras, alors que ce dernier serrait fermement celui-ci. Seule son armure de Quêteur avait empêché que la petite créature ne réduise son bras en pulpe, mais des fissures commençaient à s’étendre sur tout le gantelet. Yasu courut aux côtés d’Hatsu et tendit le bras devant lui.

"Rendez-moi un service, voulez-vous ?" dit-il.

Le Pekkle releva les yeux vers l’épée d’Hatsu et cria, puis il mourut.

Munashi rugit de colère. "Que vous soyez tous jetés dans le Puits de Jigoku !" siffla-t-il. "Vous n’êtes pas les premiers à mourir dans ces jardins, et vous ne serez pas les derniers !"

"Qu’est-ce qu’il veut dire, par là ?" dit Yasu, en laissant la tronçonneuse s’éteindre.

"Comme vous l’avez dit tout à l’heure, ne demandez pas ça," répondit Hatsu. "Je pense que je sais comment sortir d’ici, maintenant. J’ai senti quelque chose là-bas, sous ce buisson."

Yasu regarda Hatsu, le visage cynique derrière les filets de pluie qui coulaient de son jingasa. "Amusant," dit-il.

"Je suis sérieux !" dit Hatsu. Le Dragon courut vers les buissons, au bord de la clairière.

Et soudain, une paire de mains squelettiques surgirent du sol, sous lui. Une série de petites détonations explosions éclatèrent un peu partout dans la clairière, alors que de nombreux squelettes commençaient à s’extraire de terre.

"Oh, non," marmonna Yasu, en remettant la tronçonneuse en marche.

Hatsu se tourna vers le sol et frappa avec son katana, tranchant les mains que le retenaient prisonnier. La mâchoire de la créature s’ouvrit sans prononcer le moindre son, comme s’il aurait voulu crier s’il l’avait pu. Yasu arriva par derrière et donna un coup puissant sur son crâne.

"Il faut leur arracher la tête," conseilla-t-il. "Où ils vont continuer à bouger."

"Vous avez déjà combattu ces choses auparavant ?" demanda Hatsu.

"Oh ouais," dit Yasu, "Il y en a plein dans le b- euh, non, laissez tomber."

Yasu se retourna et tira avec son pistolet Anti-Oni sur les squelettes qui s’approchaient. Il détruisit facilement la tête du premier et toucha le second à la poitrine avec une telle force qu’il ne pourrait sans doute plus jamais bouger. Il rangea son arme vide et sortit son pistolet plus petit, vidant un chargeur entier pour endommager suffisamment la tête d’un seul squelette pour qu’il tombe. Une paire de squelettes frappèrent l’armure de Yasu avec leurs griffes ; il riposta immédiatement avec la tronçonneuse en hurlant, pris d’une rage berserk.

Pendant ce temps, Hatsu bondit à nouveau vers les buissons. Des squelettes le suivaient maladroitement, et il trancha leurs jambes et leur cou avec son katana, aussi vite qu’il le pouvait. Il dérapa sur l’herbe humide et s’arrêta près de l’étrange petit buisson qu’il avait remarqué plus tôt. De sa bonne main, il rangea le katana pour tendre la main. Il pria pour que ce buisson particulier ne fût pas animé par la volonté d’Asahina Munashi.

Hatsu ouvrit les yeux, surpris, lorsqu’il s’empara de sangles en cuir et de lame métallique. Il avait découvert un Mini-Gyro Asako, un hélicoptère tetsukami portable. Comment il était arrivé là et ce qu’il faisait là, il n’en saurait probablement jamais rien. Le cadeau final de Funuke le voleur ne serait jamais apprécié à sa juste valeur.

"Hatsu, faites attention !" cria Yasu. Un hurlement métallique déchira l’air alors que Yasu démembrait le trio de squelettes qui approchaient du Dragon dans son dos. "Qu’avez-vous là ?"

Hatsu se retourna et tendit le sac du petit gyrocoptère. "Un mini-gyro !" dit-il. "Si nous pouvons traverser la cime des arbres—" La voix d’Hatsu s’éteint. "Oh non," dit-il.

"Quoi ?" dit Yasu d’un ton désespéré, en se retournant pour donner un coup de tronçonneuse à un autre squelette. "Merde, il y a combien de corps enfouis dans cet endroit ?"

"Je viens de me souvenir," dit Hatsu, "que ces gyros ont des moteurs très faibles. Ils ne peuvent pas porter un poids très important. Je ne pense pas que cette chose puisse vous soulever, même sans votre armure, Yasu, et ne pourra certainement pas nous porter tous les deux."

"Donnez-moi ce fichu truc," dit Yasu, en saisissant le gyro. "Toshimo a mis assez de batteries énergétiques dans cette combinaison pour alimenter la moitié de Kyuden Hida. Je pourrais faire voler ce truc jusqu’à la Montagne Togashi, si vous voulez. Couvrez-moi."

Hatsu dégaina encore son katana, décrivant de larges cercles pour garder les squelettes à distance, tandis que Yasu branchait à la hâte les systèmes tetsukami du gyrocoptère sur son armure. Puis Yasu pria. Même si tous les systèmes mécaniques semblaient être en ordre, vous ne pouviez jamais savoir comment deux kamis allaient s’entendre. Un kami de l’air, comme celui du gyro, était frivole et espiègle. Les kamis de la terre, comme ceux de l’amure de Yasu… et bien, ils étaient comme Yasu. Il appuya sur le bouton d’allumage du gyro.

Et rien ne se passa.

Le bras d’Hatsu commençait à fatiguer. Combattant avec sa mauvaise main, il savait qu’il ne serait pas capable de retenir ces squelettes très longtemps. "Qu’est-ce qui se passe, Yasu ?" demanda-t-il.

"Bien !" dit Yasu avec une joie forcée. "Tout va très bien !" Il se pencha très près du système d’alimentation du gyrocoptère. "Ecoute-moi, espèce de minable petit esprit de l’air, et je sais que tu peux m’entendre," murmura-t-il. "Tu es resté -Onnotangu seul le sait- vraiment longtemps sous ce buisson dans cet horrible jardin-maho, et tu vas y rester encore plus longtemps si tu ne coopères pas. En morceaux, au fait, j’ai oublié de te le dire !"

Avec un soudain déplacement d’air, le gyrocoptère se mit en marche.

Yasu attrapa Hatsu sous son bras. Le Dragon glapit, surpris par la force du Crabe. Yasu lança le moteur du gyro à fond et bondit dans les airs. Les feuilles et les branches supérieures tentèrent de les arrêter, mais ne furent que repoussées ou déchiquetées par les lames tourbillonnantes, amplifiées par la force de l’armure de Yasu. En quelques secondes, ils dépassèrent le sommet des Jardins Fantastiques et s’échappèrent dans le ciel obscurci d’Otosan Uchi.

"Où va-t-on ?" cria Yasu contre le rugissement du vent.

"Je ne sais pas," dit Hatsu. "Il ne me reste pas beaucoup d’amis dans cette ville."

"Moi si," dit Yasu en souriant. Il dirigea l’hélicoptère en direction de Kyuden Hida.


Dans la salle de contrôle des Jardins Fantastiques, Asahina Munashi s’assit avec un sourire satisfait sur son visage ratatiné. Il s’était assez fait plaisir pour cette nuit. Après tout, il avait également accès à l’arsenal terrestre de Dojicorp. Un simple missile sol-air et…

"Enlève ton doigt de ce maudit bouton."

Munashi pouvait compter sur deux doigts le nombre de fois où il avait été surpris dans sa vie. Et cette fois était l’une de celles-ci. Il se retourna lentement dans sa chaise pour découvrir le regard bleu acier et le canon gris du pistolet de Daidoji Eien.

"Tiens, Eien-san," dit-il en souriant. "Comme il est bon de vous voir de retour. Et comme il est remarquable de constater que vous avez échappé à la sécurité. J’avais pourtant donné des ordres spécifiques pour qu’on vous tire dessus à vue. Vous avez été corrompu par les ennemis de l’Empereur, vous ne le saviez pas ?"

"On s’en fiche, Asahina. Je voulais que tu puisses voir qui t’as tué," dit simplement Eien, en armant le chien de son pistolet.

"Quelle erreur," répondit Munashi.

Le visage d’Eien devint blanc. A cet instant, il réalisa qu’il avait failli à la promesse faite à Kamiko. Il ne reviendrait pas à elle vivant. Eien s’effondra sur le sol. Derrière son corps, un Pekkle gloussa, du sang coulait de son poing.

"Maintenant," dit Munashi, en se tournant vers le panneau de contrôle. "Où en étais-je ?"

Les écrans étaient vides. Les Tonnerres avaient disparus.

"Zut," dit Munashi en soupirant. "Je déteste vraiment les journées comme ça."


Yoritomo VI gisait sur le lit, le visage blafard. De la sueur froide ornait son front. Ses yeux étaient vitrifiés, et sa respiration était faible. Ryosei était assise à côté de lui, sur le lit, tenant l’une de ses mains dans la sienne. Des gardes Mantes et divers docteurs se trouvaient aux quatre coins de la pièce, observant Agasha Hisojo alors qu’il préparait un petit sachet d’herbes. La pluie battait les fenêtres du Palais de Diamant et le tonnerre rugissait dans le ciel, comme si les éléments voulaient être les témoins de la dégradation de la santé du Fils des Orages.

"Je suis venu pour apporter mon aide," dit un homme à la porte.

"Kameru ?" dit Yoritomo, son regard trouble se tourna vers la porte.

"Non," dit le petit homme. "Seulement Hoshi Jack." Le descendant de Shinsei entra lentement dans la pièce, se plaçant aux côtés des Gardes Impériaux de la Mante.

"Bon, vous avez eu votre chance pour appliquer le diagnostic des Asako, Dragon," dit Yoritomo. Sa voix profonde était maintenant faible et cassante. Il tremblait de fièvre.

"Vous êtes un homme très malade, mon seigneur," dit Hisojo d’un air triste. "Je ne suis pas sûr de pouvoir encore conseiller quelque chose. Vous n’auriez pas dû vous fatiguer ainsi, tout à l’heure."

Yoritomo ferma les yeux. "Je dois trouver Kameru," dit-il. "La roue karmique tourne. Je dois l’empêcher de faire les mêmes erreurs. Il ne me reste plus beaucoup de temps. Il doit briser la malédiction. Je dois le voir. Je dois… Je dois…" Le visage de Yoritomo se plissa de douleur, et son corps trembla.

"Père ?" demanda Ryosei, tenant sa main fermement serrée dans les deux siennes.

"Yoritomo-sama ?" Hisojo se pencha rapidement au-dessus de l’Empereur, en prenant son pouls sur le côté de son cou.

Hoshi Jack inclina la tête. Des éclairs cinglèrent, très près de la fenêtre. Yoritomo murmura quelque chose, mais seule Ryosei était assez près pour l’entendre. Puis, il ne bougea plus.

Les portes de la petite pièce s’ouvrirent soudain, et Yoritomo Kameru entra, avec une expression désespérée. "Père ?" s’exclama-t-il.

Agasha Hisojo se redressa et croisa les mains devant lui. Il hocha la tête légèrement, les yeux vers le sol.

"Non," dit Kameru, sa voix était presque un murmure.

Hisojo se mit sur le côté pour permettre à Kameru d’approcher auprès de son père. Ryosei sanglotait doucement. Kameru s’agenouilla aux côtés de Yoritomo pendant quelques instants, puis se releva et se retourna vers les Gardes Mantes. Son visage était calme et apaisé, et s’il y avait des larmes dans ses yeux, les Mantes firent comme s’ils ne l’avaient pas vu. Ils attendaient les ordres qui allaient venir. Ils craignaient de tels ordres.

"L’Empereur est mort," dit-il.

"Longue vie à l’Empereur," dit Hoshi Jack.

A suivre...



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