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Rokugan 2000

Episode X

Masques

L’Empire de Diamant, par Rich Wulf - traduit par Daidoji Kyome

mardi 22 septembre 2009, par Captain Bug, Daidoji Kyome, Rich Wulf

L’Empire de Diamant Episode X, par Rich Wulf - traduit par Daidoji Kyome

Les yeux de l’Empereur étaient perdus dans les motifs tourbillonnants de la fresque du plafond. Dans un coin de la peinture, Kametsu-uo, le fondateur du Clan de la Mante, chargeait en avant pour venger son père, Osano-wo. Kametsu-uo devint ainsi l’un des plus grands héros du royaume. Yoritomo se demandait s’il serait un jour considéré comme un tel héros, après sa mort.

"Quelles nouvelles ?" demanda-t-il. Cinq hommes et trois femmes se tenaient debout devant le grand bureau de marbre de l’Empereur. C’était les daimyos des Clans Majeurs, Heichi Tetsugi pour les Clans mineurs, et la Championne de Jade.

Tetsugi fut le premier à répondre. Il s’éclaircit la gorge et regarda à nouveau son rapport, le tenant du mieux qu’il pouvait, avec un bras en écharpe. "Les Clans Mineurs tiennent un conseil cet après-midi," dit-il. "Heureusement, la dispute qui avait éclaté entre l’Escargot et le Homard sera transformée en un accord à l’amiable avec l’intervention des forces de sécurité Saru-"

"Nous sommes sûr qu’ils arrangeront tous les problèmes mineurs qui se présentent sans notre intervention," dit Yoritomo d’un ton sec. "Hida Tengyu, quel est l’état de Kyuden Hida ?"

Le daimyo du Crabe s’avança avec un bruit d’armure métallique. C’était un géant dans la force de l’âge, ses cheveux noirs affichaient à peine quelques cheveux blancs. "La forteresse volante flotte toujours dans la Baie du Soleil d’Or," dit-il. "Le voyage jusqu’à Otosan Uchi fut plus rapide que ce que nous avions l’habitude de faire, et nous avons subi quelques ruptures au niveau des moteurs. Il nous faudra encore un petit moment pour terminer de réparer et pour ravitailler en carburant."

"Vous nous l’avez déjà dit," répondit Yoritomo. "Quelles sont les capacités du château ? Si la cité est encore attaquée, est-ce qu’il sera capable de réagir ?"

"Hai, Votre Excellence," dit Tengyu en inclinant la tête brusquement. "Ceux qui pensent que le Crabe n’est pas prêt se méprennent fortement."

Yoritomo observa le Crabe pendant un moment, ses yeux sombres étaient impénétrables. L’Empereur tourna les yeux. "Matsu Gohei, votre armée ?"

Le Champion du Lion s’inclina et se redressa fièrement, lançant un regard de côté à Tengyu. Gohei était un homme grand et mince, ses membres étaient très musclés. Ses yeux affichaient un air menaçant. Il avait choisit son nom selon le légendaire Boucher de la Guerre des Clans, et beaucoup racontent derrière son dos qu’il a également adopté l’attitude de son homonyme. "L’armée du Lion est arrivée en force, puissant Fils des Orages," dit-il fièrement. "Nous avons réparé tous les dégâts des murs du palais et avons fortifié la Baie. Même lorsque le Crabe retournera à ses devoirs au sud, la cité sera impénétrable tant que le Lion sera là."

Yoritomo acquiesça. "Nous apprécions votre courage, mais les précautions que nous avons mises en place nous assurerons qu’il n’y aura plus aucun combat dans Otosan Uchi, Lion."

Gohei acquiesça à nouveau, ses yeux se fermèrent légèrement. "Oui, mon Empereur," dit-il, et il se replaça dans le rang.

"Pendant ce temps, comment se débrouille le peuple de la cité ?"

"Le taux de criminalité augmente en flèche," répondit Bayushi Shiriko. "Le Scorpion a le problème sous contrôle, dans son secteur, en dépit de nos pertes d’effectifs récentes."

Katsunan toussa poliment. C’était un grand homme digne, vêtu du sévère uniforme des magistrats Shinjo.

"Il y a un problème, Shinjo-san ?" demanda Shiriko. Elle croisa les bras d’une façon impérieuse alors qu’elle se tournait vers le daimyo Licorne, plus âgé qu’elle.

"Sous contrôle ?" dit Katsunan, en redressant la tête légèrement. "Je me demande comment les Scorpions ont pu établir le contrôle si rapidement, alors que mon propre clan, dont le ressort est la protection du peuple, se retrouve incroyablement sous pression et parvient à peine au même résultat."

"J’ai assigné mes gardes personnels à des tâches de secours," répondit-elle. "En ce moment même, ils transportent de la nourriture et des fournitures aux régions les plus démunies et inaccessibles du quartier. Mes gens ne manquent de rien, et donc ils n’ont pas besoin de piller. Peut-être que dans votre propre quête pour ’aider’ le peuple, vous devriez envisager d’avoir une main ouverte, plutôt qu’un poing fermé, Licorne."

"Vous parlez comme une ignorante. Je vous invite à ouvrir la main pour le Clan de la Sauterelle, pour voir combien ils vont vous prendre, jeune fille," rit Katsunan, sans regarder la jeune Scorpion.

"Si vous deux voulez vous chamailler, faites-le s’il vous plaît hors de notre présence," dit platement Yoritomo. Katsunan et Shiriko s’inclinèrent tous les deux et tombèrent dans le silence. "Katsunan," poursuivit-il, "De quoi avez-vous besoin pour rétablir l’ordre dans la cité ?"

Le Licorne plissa le front. "Otosan Uchi a besoin d’une sévère leçon en matière de justice. Mes hommes ont besoin de meilleures armes, de véhicules. Peut-être que la loi martiale devrait être décrétée dans le Petit Jigoku et certains autres districts anarchiques."

"Ce sera fait, Katsunan," répondit Yoritomo. "Vos hommes auront un accès complet à l’Arsenal Impérial. Déclarez la loi martiale si vous voulez, mais rétablissez l’ordre."

"Oui, Fils des Orages," dit Katsunan, en s’inclinant avec un sourire satisfait.

"Isawa Sumi," dit Yoritomo. Il se tourna vers la jeune daimyo Phénix. "La clarté d’esprit du Phénix nous est très utile. Avez-vous d’autres prophéties ou mauvais augures à nous rapporter ?"

"Aucun, mon seigneur," dit-elle. "Malheureusement notre prophète le plus doué a disparu depuis quelques temps. Nous pensons qu’il pourrait avoir été tué lors de l’Invasion Senpet."

"Et le Conseil Elémentaire ?" demanda Yoritomo. "Quand sera-t-il à nouveau au complet ?"

"Dans la semaine, mon seigneur," répondit-elle. "Isawa Kujimitsu m’a dit qu’il avait trouvé des personnes qui conviennent pour toutes les positions, bien qu’il ait été obligé de sortir du clan pour les trouver. Nous demandons votre permission pour que le Phénix obtienne leur vœu de fidélité."

"Accordé," répondit Yoritomo. "Tout ce qui est nécessaire pour rétablir notre lien avec les kami le sera."

Sumi s’inclina. "Je vous remercie, au nom du Phénix," dit-elle.

Yoritomo fit un léger signe de tête. "Et finalement, Doji Meda de la Grue," dit-il.

"Oui, Votre Excellence," répondit le Champion d’Emeraude, en s’avançant.

"Les rapports à ce jour nous indiquent que l’estimation des dégâts à Otosan Uchi dus à l’attaque Senpet sont plus graves que ce que nous avions d’abord pensé," dit l’Empereur. "Des immeubles se sont effondrés, l’infrastructure de plusieurs Grandes Routes Kaiu ont été fissurées, et plusieurs sites nationaux tels que le Musée d’Histoires Naturelles ont été complètement détruits. Le coût des réparations a été estimé à des centaines de millions."

"Je le sais très bien, Yoritomo-sama," répondit Meda. "Mais je ne comprends pas ce que la Grue vient faire là-dedans."

"Payez pour ça," dit Yoritomo, les yeux fermement fixés sur Meda. "Ce devrait être une tâche aisée pour les fabuleuses finances de Dojicorp. Réparez notre cité."

Meda pâlit. Son visage prit un air grave. Réunir une telle quantité d’argent sur un laps de temps aussi court affaiblirait sa compagnie et l’exposerait aux mouvements prédateurs des autres corporations mondiales. Yoritomo le savait très bien. "Hai," dit Meda d’une voix rauque. "Ce sera fait, mon Empereur." Sa main balaya le saya de son épée, à sa ceinture et il s’arrêta un instant, comme s’il était sur le point de dire quelque chose. Puis il s’inclina et resta silencieux.

"Maintenant," dit Yoritomo à l’assemblée, "Qu’en est-il de notre ultimatum ?"

"Les nations Amijdal refusent toujours de se rendre," dit gravement Kitsune Maiko. "Ils refusent même de reconnaitre l’Ultimatum, semble-t-il. En fait, ils ont demandé le retour immédiat de l’Ambassadeur Ivan Wake, alors qu’ils savent très bien que cet homme a été exécuté pour espionnage."

Yoritomo soupira. "Qu’il en soit ainsi, alors. S’ils cherchent la guerre, ils apprendront que nous sommes prompts à agir. Nous ne souhaitons pas un autre Medinaat-al-Salaam, mais si ces fous de gaijin nous pensent faibles, ils apprendront bientôt le poids de leur folie. Laissez-nous, vous tous. Nous devons encore beaucoup réfléchir."

Les daimyos et les conseillers s’inclinèrent profondément alors qu’ils quittaient la pièce sans rien dire. Yoritomo s’assit, seul. L’Empereur attendit plusieurs minutes, puis appuya sur l’un des boutons dissimulés sous son bureau. Immédiatement, un pan de mur coulissa et un shugenja âgé en robe rouge et verte rentra dans la pièce. Sa tête était rasée et sa petite barbe était habilement tressée. Une paire de lunettes en fil de fer était perchée sur le bout de son nez.

"Bonjour, Agasha-san," dit Yoritomo, en se levant et s’inclinant devant le vieil homme.

"Bonjour, Puissant Empereur Yoritomo," dit l’homme, en s’inclinant profondément et avec grâce, en dépit de son âge.

"Ca faisait longtemps, Hisojo," dit Yoritomo. Il s’assit et sourit brièvement au vieux shugenja.

"J’étais occupé avec ma boutique," gloussa Hisojo. "Toutefois, je pense que la boutique n’est plus nécessaire, maintenant. Elle est fermée, d’ailleurs. De quelle façon le daimyo des Agasha peut-il servir l’Empire ?"

"Nous avons entendu le rapport de tous les clans sauf un," dit Yoritomo. "Que pense le Dragon Caché ? Tous nos ennemis se sont rendus, mis à part les Amijdal. Ils sont sûrement la menace que nous cherchions. Seuls eux se dressent devant Otosan Uchi, maintenant !"

Le vieil homme soupira longuement. Il retira ses lunettes et les nettoya avec un chiffon venant de sa poche. "Yoritomo-sama," dit-il. "Nous nous connaissons depuis très longtemps. Je vous ai confié un secret que peu connaissent, en dehors des Dragons. Mais vous n’êtes pas comme les autres hommes. Vous êtes l’Empereur, le Fils des Orages. Vous ne vous souvenez pas de la malédiction que votre nom porte ? J’avais espéré que le pouvoir qui découle de votre héritage vous aurait apporté une meilleure vision que ça."

"Ma vision est justement ce qui nous a servi le mieux, Hisojo !" s’exclama Yoritomo, une lueur de triomphe naissant dans ses yeux.

"Je ne comprends pas ce que vous voulez dire, mon seigneur," répondit le Dragon.

"Alors, écoutez ceci, Hisojo," dit l’Empereur, se redressant et passant derrière son bureau de marbre. "Mon plan est de bannir les ténèbres avant qu’elles n’apparaissent. Je vois la peur dans vos yeux, la peur de la folie. Je la vois chaque jour dans les yeux de mes conseillers et elle me ronge. J’aurais voulu que vous jetiez un coup d’œil à ceci." Il ouvrit un tiroir de son bureau, récupérant un ancien journal attaché par des fils de cuir et d’or. Sur la couverture, le kanji des cinq éléments était gravé en argent brillant.

"Qu’est-ce que c’est ?" demanda Hisojo, ses yeux écarquillés. "Je peux sentir le pouvoir du kami qui l’habite."

"Il me fut légué par le tout premier Empereur qui porta mon nom," dit Yoritomo. "Ce sont les transcriptions des prophéties finales des Cinq Oracles." Yoritomo lut un passage du livre. "’Terre dit : Cherche ce qui défiera la volonté de l’Empereur. Air dit : Cherche ce qui provient de terres étrangères. Feu dit : Cherche ce qui vit pour défier l’Empire. Eau dit : Lorsque le millénaire viendra, le dernier test divin viendra lui aussi, le premier test pour les mortels. Vide dit : Seul celui qui porte le bien et le mal à égale mesure peut sauver l’Empire.’ Que dites-vous de ça, Dragon ?" Yoritomo ferma le livre d’une main.

"Le problème avec les prophéties," soupira Hisojo, "C’est qu’au plus vous voulez les éviter, au plus elles s’accomplissent. Regardez Bayushi Shoju et Mirumoto Hitomi, et vous vous en rendrez compte. Vous ne faites que hâter votre propre destruction."

Le visage de Yoritomo s’assombrit. Il mit le livre de côté. "Le Fils des Orages ne sera pas le destructeur de Rokugan," dit-il. "Je ne suis pas Fu Leng."

"Si vous l’étiez, nous ne serions pas en train de discuter," répondit le shugenja, la voix pleine d’ironie. "Cessez d’essayer de contrôler le monde, et soyez simplement un Empereur miséricordieux, Yoritomo. C’est la meilleure façon, la seule façon de gagner votre soi-disant ’guerre’."

"J’en serai le seul juge, je pense," dit Yoritomo, mettant un terme à la conversation. "Combien de missiles de Feu du Dragon restent-ils ?"

Le vieil homme poussa un long soupir. "Dix," dit-il.

"Je souhaite programmer les coordonnées de lancement," dit Yoritomo. "Si les nations Amijdal veulent se dresser contre nous, nous devrons tirer tous les missiles restants contre eux."

"Tous ?" haleta le vieil homme. "Une telle conflagration pourrait détruire leur population entière ! Les radiations pourraient polluer le monde entier, tuant des millions d’entre nous par la même occasion."

"Alors, il faut espérer que les Amijdal ne seront passez assez fous que pour nous provoquer," siffla Yoritomo. "Ce sera tout, Agasha. Maintenant, retournez à votre cachette."

Le shugenja ne dit rien, sa bouche n’était qu’une mince ligne fermement serrée. Il s’inclina vivement et retourna au passage secret. Lorsque la porte se referma, Hisojo jura et sortit une sphère de cristal de sa poche.

"Eveil," dit-il, et la sphère se mit à irradier d’une brillante lueur verdâtre.

"Agasha Hisojo," dit la sombre voix résonnante de son maître, "Votre rapport."

"Mauvaises nouvelles, Seigneur Hoshi," répondit le shugenja en avançant dans les tunnels. "Yoritomo s’enfonce encore plus dans sa démence. L’histoire se répète ; de sombres prophéties le conduisent à un anéantissement sauvage, mais cette fois, c’est la terre entière qui va en souffrir. Il doit être raisonné."

"Vous lui obéirez, Hisojo," répondit Hoshi. "Beaucoup de choses en dépendent. Le chemin que suit Yoritomo est sombre, mais il mène à des temps de lumière."

"Même moi j’ai eu ma dose de mystère, prophétie, et énigme, Seigneur Hoshi !" dit Hisojo avec amertume. "J’ai suivi les principes et les ordres du Dragon Caché, mais je ne peux plus suivre l’Empereur, maintenant. Vous n’avez aucune idée de ce qu’il projette ! La douleur, la mort qu’il provoquera est inimaginable."

Il y eut un long moment de silence. Hisojo observa la Sphère du Dragon avec attention, attendant la réponse.

"Je comprends, Hisojo," dit Hoshi. "Le devoir du Dragon n’est pas facile. Notre tâche est de nous assurer que le bien l’emportera toujours, mais ce qui est bien n’est pas toujours juste, ni facile. Hisojo, l’Empire de Diamant a des milliers de destins différents, un million de futurs différents. Je les ai tous vus, et tous mènent à la damnation, sauf un."

"Et allez-vous me dire ce qu’est ce futur, Seigneur Hoshi, ou suis-je censé agir avec une foi aveugle ?" dit sévèrement Hisojo.

"Je pourrais vous le dire," répondit Hoshi. "Mais avec ce récit, les trames du destin seraient retissées et le futur changerait. Peut-être même qu’il s’évanouirait. Pour l’instant, la foi est votre seule option. Obéissez au Fils des Orages. Exécutez sa volonté. Et attendez. Nous l’emporterons. Que les Fortunes soient avec vous, Agasha Hisojo."

"Que les Fortunes soient avec vous, Seigneur Hoshi," répondit Hisojo. Il remit le cristal dans sa poche et quitta le passage secret. Il savait que Hoshi avait raison. Il savait qu’il n’avait pas d’autre choix que d’obéir. Toutefois, cela ne le rendait pas plus facile. Le devoir d’un Dragon. Certains jours, il aurait voulu être un Crabe. Combattre des gobelins et des ogres chaque jour, et porter trente kilos d’armure en permanence était certainement plus facile que ça.


Ichiro Chobu prit une profonde inspiration alors qu’il regardait à travers la fenêtre du vestibule de l’hôpital.

"Ah," dit-il avec un soupir d’aise. "Qu’il est bon d’être de retour en ville."

Il se pencha contre la vitre pour qu’il puisse observer l’horizon d’Otosan Uchi. De nombreux immeubles familiers manquaient ou étaient gravement endommagés, mais c’était toujours la bonne vieille cité. Chobu était un peu fâché contre lui d’avoir manqué la grosse bagarre avec le Senpet, mais il avait des choses importantes à faire. Il mit la main dans la poche de sa lourde veste et vérifia que le parchemin était toujours intact.

Oui, des choses très importantes à faire.

"Identification, s’il vous plaît ?" demanda un jeune officier de la sécurité. Il brandissait le scanner de carte d’identité d’une main et couvrait un bâillement de l’autre. La sécurité des hôpitaux d’Otosan Uchi était presque aussi importante que celle du Palais, depuis l’attentat de la Miséricorde du Phénix.

"Bien sûr," grimaça Chobu. Il prit son portefeuille et en sortit la fausse carte que le Sanglier lui avait donné, la tendant à l’officier.

"Iuchi Fujinku ?" demanda le garde. Il dévisagea Chobu pendant un moment.

"C’était le nom de mon père," mentit Chobu en fronçant les sourcils, l’air offensé.

"Euh. Bien sûr, bien sûr," dit rapidement l’officier. Chobu était grand et il avait l’air d’être une personne violente ; les gens ne discutaient pas longtemps avec lui, d’habitude. "Vous venez des Provinces Iuchi ?" demanda rapidement le garde, en lui rendant la carte.

"Ouaip," dit Chobu. "Je reste pas longtemps en ville. J’ai fait un saut ici pour rendre visite à quelques amis, tant que j’étais là."

"Et bien, euh. Profitez bien de votre séjour," le garde s’inclina rapidement et retourna à son poste.

Chobu remit son sac sur son épaule et traversa les portes-tambours pour arriver sur le trottoir. La cité était calme, autour de lui, et même aussi loin du palais, il y avait encore d’occasionnels cratères de bombe ou des fenêtres recouvertes de planches. Le Senpet lui rendait les choses plus simples, c’était sûr. Même si Chobu était toujours recherché en ville, les flics étaient à court d’effectifs, maintenant, et beaucoup de rues étaient trop encombrées par des décombres que pour les patrouiller. Tant qu’il resterait à l’écart du Palais jusqu’à ce que son plan soit prêt, tout se passerait bien.

Chobu s’arrêta un instant au milieu de la rue, réfléchissant à sa prochaine halte. Il était resté trop longtemps au service de ce crétin de Tetsugi ; il avait presque oublié comment comploter pour lui-même. Le Sanglier avait approché Chobu quelques semaines auparavant, alors que le jeune Blaireau se déchaînait. Tetsugi avait proposé son aide pour des raisons que même Chobu ne parvenait toujours pas à comprendre. Il lui avait donné l’identité d’Iuchi Fujinku et l’avait emmené avec lui un peu partout dans l’Empire, inspectant des armées, rencontrant des daimyos. En quelques semaines, Chobu avait vu beaucoup de choses et appris encore plus.

La chose la plus drôle était que les horizons de Chobu s’étaient tellement élargis qu’il ne savait plus quoi faire maintenant. Une chose était sûre, tuer des policiers et dévaliser des épiceries, c’était du passé. Trop minable, trop sale. Ce genre de choses n’allait pas faire de mal à l’Empereur. C’était marrant, oui, mais ça n’allait pas lui faire de mal.

Bon, commençons par le commencement, décida Chobu. Il avait ce parchemin ; il était temps de découvrir ce qu’il faisait. Il était puissant, sans aucun doute. Le Phénix l’avait trop bien caché pour qu’il soit sans valeur. Il était sûr que c’était un parchemin d’invocation d’oni ou un truc dans le genre ; le kansen qui tourbillonnait autour du parchemin lorsqu’il l’a regardé avec les lunettes de Tetsugi semblait confirmer ce point. Ce n’était pas le genre de chose à prendre à la légère. Il devait en savoir plus. Chobu était prêt à risquer sa vie et son âme pour la vengeance et le pouvoir, mais prendre trop de risques était simplement stupide. Il voulait en apprendre le plus possible sur ce parchemin avant d’essayer de l’utiliser. Le problème était que Chobu n’avait plus beaucoup d’amis à Otosan Uchi. Iuchi Fujinku en avait encore moins.

Solution : l’argent. Vous pouvez avoir ce que vous voulez à Otosan Uchi tant que vous savez où regarder et tant que vous avez les koku pour payer. Chobu mit la main dans son autre poche et prit la carte de crédit qu’il avait volé à Heichi Tetsugi. Il faudrait des heures au Sanglier pour remarquer qu’elle manquait et pour la bloquer. Ca lui laissait pas mal de temps.

Chobu marchait dans la rue en sifflant, et il appela un taxi. Un gros taxi Yasuki s’arrêta brutalement devant lui. Chobu ouvrit la porte et sauta dedans.

"Alors, où va-t-on ?" demanda le conducteur avec un fort accent.

"Petit Jigoku," répondit Chobu.

"Un endroit dangereux," dit l’homme. "J’espère que vous allez me donner un bon pourboire." Il retira son frein à main et démarra avec une secousse.

Chobu plissa le front. "Mais ?" s’exclama-t-il, en reconnaissant l’accent de l’homme. "Vous êtes un Senpet !"

L’homme se retourna et sourit. Ses cheveux étaient courts et plaqués contre sa tête. Ses yeux et sa peau étaient noirs, et il avait le nez crochu tellement caractéristique des Senpet. "Ouais," grogna-t-il. "Si ça vous pose un problème, vous pouvez toujours marcher. Je suis le seul conducteur du coin qui acceptera de vous conduire là-bas."

"Hé, c’est bon pour moi. Je m’en fiche si vous êtes un Senpet ou un gobelin," dit Chobu. Il se rassit confortablement dans son siège et sortit un paquet de cigarettes. "Je ne vais certainement pas raconter des conneries sur les gens à cause de leur culture. J’trouvais seulement marrant qu’il y avait encore un Senpet assez burné pour rester en ville. Il doit y avoir une sacrée tension raciale, j’imagine."

Le conducteur rit. "Ouais, c’est sûr," dit-il. "Et y’en a plein qui me cherche des ennuis. En plus, c’est pas nous qui avons commencé cette foutue guerre. Tenez, rien que ce matin, y’a deux punks qui ont essayé de me casser mon taxi parce j’étais une sorte de collaborateur ou une connerie du genre. Je vis dans cette cité depuis vingt ans. Pfff. Mais pas de problèmes, je sais m’occuper de moi-même, Chobu."

Chobu releva les yeux, la cigarette se balançant dans sa bouche, non-allumée. Ses yeux étaient fixés sur le rétroviseur du chauffeur tandis qu’il sortait un pistolet de sa veste et qu’il plaçait le canon dans la nuque de l’homme. "Par Jigoku, comment connais-tu mon nom ?" siffla-t-il.

"Ne pointe pas ce truc sur moi, Chobu," dit le chauffeur. Il arrêta la voiture et ses yeux s’orientèrent vers le rétroviseur, calmes et inflexibles.

"Et que se passera-t-il, si je n’obéis pas ?" demanda Chobu, tirant sur le chien du pistolet.

Le chauffeur le regarda de travers. "Tu vas apprendre à contrôler ton tempérament, Blaireau. Secousse."

La terre trembla soudain, sous le taxi. Chobu fut soulevé de son siège et sa tête heurta violemment le plafond. Le pistolet sauta de sa main, atterrissant sur le siège avant. Le chauffeur le prit et l’observa avec curiosité.

"Ainsi, tu es shugenja," dit Chobu. Il s’était mordu la lèvre assez fort, et du sang coulait sur son menton.

Le conducteur se pencha au-dessus de son siège, observant Chobu sans avoir l’air soucieux, tout en tenant le pistolet d’une main. "Pas vraiment," dit-il. "Je connais seulement quelques trucs."

"Ouais ? " rit Chobu. Il essuya son menton. "Et bien, moi aussi." Chobu murmura un sort, son enchantement favori. Le kami arriva de la terre elle-même pour alourdir le poids du corps du chauffeur, afin qu’il s’effondre sous son propre poids.

Le chauffeur fronça les sourcils, pas le moins du monde affecté. "Par l’œil d’Horus, Chobu, qu’est-ce que tu essaies de faire ?" demanda-t-il.

Chobu intensifia son sort, déversant tout son chi dans celui-ci. Il savait qu’il l’avait lancé correctement, il pouvait le sentir ! Cet homme n’essayait même pas de résister. Le sort ne lui faisait rien. Pourquoi est-ce que rien ne se passait ?

"Ta magie de terre ne me fait rien parce que je suis l’Oracle de la Terre, espèce d’idiot," dit-il, en répondant directement aux pensées de Chobu. Sa voix était rude, maintenant, et son regard était chargé d’une colère froide. "Mon nom est Naydiram, et je suis ici pour t’aider, Ichiro Chobu. Je me considère comme un homme patient, mais je te demande d’arrêter d’essayer de me tuer avant que je te transforme en bloc de marbre et que je te laisse sur la rue. Tu n’es qu’un crétin peu reconnaissant."

"Ok," dit Chobu, en interrompant son sort.

"C’est mieux," répondit l’Oracle. Il redressa le col de son imperméable de cuir sombre et jeta le pistolet sur le siège arrière. "C’est fini, maintenant ?" demanda-t-il.

"Ouais, je pense," répondit Chobu, stupéfait.

"Ok, alors." Naydiram remit la voiture en route.

"Comment peux-tu être l’Oracle de la Terre ?" demanda Chobu après quelques minutes. "Tous les Oracles ont été tués il y a presque cent ans d’ici."

Naydiram rit. "Frère, comme j’aimerais que ce soit vrai," dit-il. Il gratta distraitement sa barbe. "J’espère que ce soit vrai depuis presque cent ans. Je te le dis, j’ai eu un tas de boulot, dans ma vie. Soldat ? Pas si dur que ça, une fois que tu as compris le principe de la parade. Voleur ? Ca peut être vraiment amusant, si tu ne te fais pas attraper. Conducteur de taxi ? Pas mal du tout, et tu as une belle voiture. Mais Oracle ? Je ne le souhaite à personne. Les heures de boulot sont trop longues, personne ne t’aime et tu ne pourras jamais aspirer à la retraite."

"Comment est-ce arrivé ?" demanda Chobu. "Comment un gaijin a-t-il pu devenir Oracle ?"

"Tu veux vraiment le savoir ?" demanda Naydiram, relevant à nouveau les yeux vers le rétroviseur.

"Non, ça ne m’intéresse pas, toutes ces conneries," Chobu haussa les épaules. "Je faisais la conversation, jusqu’à ce que je trouve un moyen de me tirer d’ici." Il prit une cigarette et chercha son briquet.

"Bonne réponse," rit l’Oracle. "Je vais te le dire quand même, puisqu’on s’amuse. Les Oracles ont toujours existé, à Rokugan. Personne n’a jamais vraiment compris d’où ils venaient, ou qui ils étaient sensés servir. Nous ne tirons pas vraiment nos pouvoirs des kamis, bien que nous puissions leur ordonner de faire des choses, comme les shugenja. Nous ne sommes pas des dieux, bien que nous soyons sûrs de ne pas être des mortels. Si on écoute les croyances Naga ou Nezumi, les Oracles existent depuis plus longtemps que les humains. Certains pensent que nous faisons partie de la terre elle-même, que Rokugan nous crée pour communiquer avec ses habitants, qu’ils soient des hommes, des rats, ou des serpents."

"Mais, que faites-vous, alors ?" demanda Chobu. Il tira sur sa cigarette et recracha la fumée directement sur Naydiram.

"Bonne question," ajouta Naydiram. "J’ai épuisé ma vie entière à essayer de comprendre ça. Nous avons ces pouvoirs incroyables, mais nous sommes sensés les utiliser seulement en cas de légitime défense. Nous pouvons voir l’avenir, mais seulement lorsque quelqu’un d’autre nous pose une question. Nous essayons d’utiliser nos pouvoirs de façon différente… mais disons que c’est une mauvaise idée."

"Que se passe-t-il ?" demanda Chobu.

"Nous mourrons," dit l’Oracle. "D’autant que je me souvienne, c’est la seule façon de nous tuer. C’est ainsi que sont morts les cinq derniers Oracles. Ils en avaient assez de la Guerre des Ombres, et ils ont décidé de donner un coup de main et ont essayé de l’arrêter eux-mêmes. Les cinq affrontèrent les lieutenants les plus puissants d’Akuma : Kyoso, Shikibu, et Tsuburu. Ils ont éradiqué ces saletés de la carte, mais ils ont payé le prix fort, pour ça. Tous les Oracles sont morts en même temps que les oni."

"Alors, d’où venez-vous ?" répondit Chobu.

Naydiram rit. "J’étais au mauvais endroit, au mauvais moment," dit-il. "J’étais dans une unité des troupes de l’Alliance Etrangère, envoyé à Rokugan pour vous aider. Contrairement à ce que vous, Rokugani, aimez penser, vous n’étiez pas les seuls à vous battre contre Akuma. De toute façon, mon unité entière a été mise en pièce par des zombies, sauf moi et quatre autres. Nous aurions dû mourir, nous aussi, mais lorsque les lieutenants d’Akuma furent détruits, nous avons commencé à faire preuve d’incroyables pouvoirs, tous les cinq. Le reste des légions d’Akuma se dispersèrent, quand nous arrivèrent devant eux, comme s’ils avaient peur de nous. Assez rapidement, nous avons compris pourquoi."

"Vous êtes devenus les nouveaux Oracles," dit Chobu. "Mais vous ne l’avez jamais dit à personne. C’est habile de votre part, si vous voulez mon avis."

"Une précaution nécessaire, comme dirait Monsieur Carfax," répondit Naydiram. "Les anciens Oracles étaient vraiment trop connus et se mêlaient vraiment trop des affaires des autres. Les gens dépendaient vraiment de leurs pouvoirs. J’ai entendu que Yoritomo I est celui qui leur ordonna de mourir, et ils obéirent. Mais bon, avec nos pouvoirs vient la connaissance, également. Nous savons que nous devons garder un profil bas. Nous savons que nous avons un travail à faire et nous ne pourrons pas le faire si nous nous faisons tuer."

"Et quel est votre travail ?" demanda Chobu.

"Je ne peux pas le dire pour les autres," dit l’Oracle. "Mais moi, je suis sensé t’aider."

"Pourquoi ?" demanda Chobu.

"Comment le saurais-je ?" Naydiram se mit en colère. "Ce n’est pas mon choix ! Tu crois que je vais aider un meurtrier maho-tsukai psychotique ? Ouais, c’est sûr, c’est la première personne que j’aiderais. Par les Dieux de la Nécropole, Chobu, si je savais comment fonctionne l’univers, je suis sûr que je ne serais pas ici à conduire cette caisse pourrie dans Otosan Uchi, à la recherche de ton misérable postérieur."

"Je pense que je peux le comprendre," acquiesça Chobu.

"Quoi qu’il en soit, tu es sensé me poser une question," soupira Naydiram. "Tu me poses n’importe quelle question, et la réponse que je vais te donner sera la vérité. Choisis attentivement, pense, Chobu. Tu ne pourras en poser qu’une et après ça, je ne pourrai plus t’aider. Voici un conseil : ne pose pas des questions auxquelles je peux répondre par oui ou non, la réponse risque d’être un peu décevante."

"Parfait," sourit Chobu. "Alors, comment Yoritomo VI va-t-il mourir ?"

Naydiram leva les yeux vers le rétroviseur. Ses yeux ne se s’illuminèrent pas, sa voix ne s’approfondit pas ni ne prit une intonation étrange ; il répondit simplement. "Avec du poison," dit-il. "Il sera empoisonné par une femme appelée Fatima, un assassin venant de Medinaat-al-Salaam, déguisée comme un de ses gardes. Ca passera pour une fièvre, et la vérité ne sera jamais découverte."

"Merci," dit Chobu. Il se sentait un peu irrité. "Donc, je n’aurai rien à voir avec sa mort, hein ?"

"Désolé, Chobu," dit Naydiram. La voiture s’arrêta. "Juste une question. C’est tout ce à quoi tu avais droit. Maintenant, dégage de mon taxi."

"Je pensais que tu avais dit que tu allais m’aider," dit Chobu, en ouvrant la porte et en sortant. Du doigt, il lança sa cigarette sur le siège arrière, toujours allumée.

"Je l’ai fait," dit Naydiram par la fenêtre. "Bonne chance avec cet oni, Blaireau !"

Le taxi disparut dans les rues du Petit Jigoku, laissant Ichiro Chobu plongé dans ses pensées.


"Je déclare cette Assemblée des Clans Mineurs ouverte," déclara Heichi Tetsugi. Il frappa sur la table avec un gros marteau. Dans la pièce, les treize autres représentants plongèrent dans le silence. "Maintenant," poursuivit Tetsugi. "Si nous pouvions directement en venir au premier point du jour…"

"Nous, du Clan du Homard, demandons un dédommagement immédiat suite à la lenteur du Clan de l’Escargot pour le remboursement de leur dette envers nous !" aboya Ryhodotsu, le daimyo à la mâchoire carrée du Clan du Homard. Quelqu’un dans la pièce soupira quelque chose à propos du manque d’étiquette du Homard.

"Nous, du Clan de l’Escargot, refusons d’obéir tant que les Homards n’enlèveront pas leurs pinces hors de notre territoire," répondit Kagyu, un vieil homme vêtu du kimono violet de l’Escargot.

"Je suggère que vous deux cessiez vos querelles constantes," dit Moshi Denben, "mais je crains qu’aucun d’entre vous ne sache quoi faire après ça." Le mince daimyo du Mille-pattes hocha la tête tristement et avala une gorgée de son verre d’eau.

"Comme si le Clan du Mille-pattes était un superbe exemple de comportement logique," rit Usagi Tomi, du Clan du Lièvre. "Vous vous êtes affamés au point de manquer d’en mourir, l’an dernier, en essayant de réorienter vos cultures vers ce soi-disant riz synthétique de votre invention."

"C’est un projet bien avancé, maintenant !" s’irrita Denben. "Je ne vois pas que le Clan du Lièvre fasse des efforts pour abolir la faim dans le monde !"

"Vous êtes tous des fous," intervint Hachi Goro, sa voix aigüe indiquait clairement son appartenance au Clan de l’Abeille. "Notre Empereur a une guerre sur les bras, et vous ne pouvez rien faire de mieux que de vous disputer comme des chiens pour un os." Il marqua un moment de silence. "Sans vouloir vous offenser, Ryu-san."

Nariaki Ryu du Clan du Chien acquiesça et haussa les épaules pour indiquer qu’il n’était pas fâché.

Tonbo Kuro s’éclaircit la gorge en passant une main le long de sa longue barbe grise. "Je suis d’accord avec les intentions de l’Abeille, mais pas avec son tempérament. Nous avons de bien plus grands soucis sur les bras ; nous ne pouvons pas laisser la défense de l’Empire entièrement aux mains des Clans Majeurs. Chacun d’entre nous doit aussi accomplir son devoir."

"Et notre devoir est d’attendre," dit Tetsugi, sa voix remplit la pièce. "Yoritomo nous demande de mettre un terme à nos querelles futiles et aux haines qui animent les clans mineurs. Nous devons attendre et nous préparer pour le jour où il décidera de faire appel à nous."

"Ah ah," rit Kenshi Michi. Le jeune daimyo du Criquet sourit et leva les yeux vers le plafond. "En d’autres termes, il souhaite que nous nous écartions des affaires des ’grandes personnes.’ Ce n’est pas une guerre. C’est de la démence. Le Clan du Criquet ne souhaite pas prendre part à un génocide, et moi non plus."

"Mais il est notre Empereur," gazouilla Kitsune Yoshimi, le petit ambassadeur du Renard. "Nous devons obéir."

"Je suis d’accord avec le Criquet," dit Toritaka Naganori, sa voix était grondante. "Mon clan est un clan de guerriers, mais la soi-disant guerre de l’Empereur semble nous conduire droit vers l’annihilation. Il suffit de regarder la tragédie de Medinaat-al-Salaam pour s’en apercevoir."

"Que suggérez-vous, Faucon ?" répondit la voix claire et profonde de Toku Yaro. Le daimyo du Singe était toujours rapide et alerte, en dépit de son âge avancé. "Yoritomo est notre Empereur. Le défier est purement et simplement de la trahison."

"Certains pourraient dire qu’il a déjà trahit son contrat solennel avec le peuple," dit Oka Razan, émissaire de la Tortue. "Nous ne sommes plus aux temps médiévaux. Les temps où nous étions des hommes qui suivaient leur chef avec une foi aveugle sont clairement révolus. Une telle folie nous mènera au désastre. Regardez l’époque du Second Jour des Tonnerres. Les Empereurs tombent dans la folie, les uns après les autres, corrompus par Fu Leng, le Sombre Chemin et toutes sortes d’autres désastres. Rokugan est chaque fois tombé en ruine pour les avoir suivis. Traitez-moi de traitre si vous voulez, mais je dis que quelque chose doit être fait pour Yoritomo VI."

L’Assemblée tomba dans un silence de mort alors qu’ils réfléchissaient aux mots stupéfiants du délégué Tortue. Tous les yeux étaient rivés sur Razan, certains choqués, d’autres en colère, et même un ou deux avec jalousie parce qu’il était le premier à être honnête. Tous étaient emplis de doutes.

"Et bien, que pouvons-nous faire ?" demanda Tsuruchi Sae, le représentant de la Guêpe. "Il est bien connu que l’Empereur est récalcitrant aux conseils sur ce sujet. Même les Clans Majeurs ne peuvent le raisonner. Que pouvons-nous faire ?"

"Justement, nous pouvons faire quelque chose," rit Hachi Goro. "Nous ne sommes pas faible, bien que Rokugan puisse le penser. Peut-être que c’est maintenant notre chance de le prouver, de triompher là où les Clans Majeurs ont failli. Nous pouvons cesser cette guerre. En la gagnant !"

"Non, Goro. Plus de violence ne nous serait d’aucune utilité," dit Heichi Tetsugi. "Bien que je sois Conseiller Impérial, je dois admettre que je souhaite que Yoritomo cesse cette vendetta avant qu’il ne soit trop tard. J’ai toujours l’espoir que le Fils des Orages peut être raisonné, mais le jour de l’ultimatum s’approche rapidement. J’ai un plan qui pourrait toujours sauver l’Empire, mais vous devez être prêts à me suivre immédiatement. Qui l’est ?"

"Je suis prêt," dit Razan de la Tortue.

"Moi aussi," ajouta Naganori du Faucon.

"Ne me comptez pas," dit Goro de l’Abeille en hochant la tête, "Vos paroles porte les germes de la trahison."

"Ne parlez pas de trahison," rétorqua Michi du Criquet, "Il s’agit juste de bon sens."

"Alors, je suis d’accord avec Tetsugi," dit Kagyu de l’Escargot.

"Bien que cela m’agace," ricana Ryhodotsu du Homard, "Je suis d’accord avec l’Escargot."

"J’ai juré fidélité à l’Empereur," dit Kuro de la Libellule, "Auriez-vous oublié vos vœux ?"

"Moi, je ne les ai pas oublié," répondit impétueusement Ryu du Chien.

"Et bien, moi, j’ai aussi un vœu de fidélité envers mon peuple," dit Moshi Denben, le visage songeur. "Je ne peux pas, en toute âme et conscience, les livrer à la folie de Yoritomo."

"Et puis zut, je serai honnête," dit Yaro du Singe, "J’ai autant de respect pour l’Empereur qu’il en a pour moi. J’en suis, Tetsugi. Quel est le plan ?"

Sae de la Guêpe soupira profondément. "Bien que je suis d’accord avec vos intentions, Tetsugi, je sais que mon clan ne supporterait jamais une action contre l’Empereur Yoritomo. Notre fraternité avec les Mantes dure depuis trop longtemps. Je suis désolé, mais je dois refuser."

"Moi aussi," dit Yoshimi du Renard, "Bien que je ne partage pas la sympathie de la Guêpe pour vos actions discutables."

"Moi pas," dit Tomi du Lièvre. "Il est presque temps que quelqu’un admette que l’Empereur est un dément." Elle sourit d’un air espiègle. "Par quoi commence-t-on ?"

"Tout d’abord, je dois vous remercier tous pour votre franchise et votre honnêteté, quelque soit votre opinion sur moi," dit Tetsugi. "Notre plan est complexe. Je dois malheureusement demander à ceux qui ont une voix différente de la mienne de quitter le conseil à cet instant." Les yeux du Sanglier étaient froids, plats, et ne souffraient d’aucun argument.

"Très bien," gronda Goro, en écartant violemment sa chaise et en se mettant debout. "Préparez votre petit coup d’état. Mûrissez votre trahison. Nous verrons si tout se passe comme vous le voulez lorsque je raconterai ceci à l’Empereur !"

"Nous n’avons pas l’intention de préparer autre chose que ce que la justice autorise," répondit Tetsugi.

"Oui, nous verrons bien," conclut Goro. "Venez, loyaux cousins. Quittons cet endroit." Goro quitta sa place, rapidement suivi par les représentants du Renard, de la Guêpe, de la Libellule et du Chien. Les cinq quittèrent calmement la pièce.

Yaro soupira. "Vous allez les laisser partir comme ça ?" demanda le daimyo du Singe, en relevant l’un de ses sourcils blancs. "Yoritomo voudra voir nos têtes sur des piquets à la tombée de la nuit, si Goro lui parle de ça."

"Par les Sept Tonnerres !" s’exclama nerveusement Moshi Denben, "Est-ce que ça peut vraiment arriver ?"

"Non," dit Tetsugi. Il s’empara d’un petit talkie-walkie à sa ceinture, alors que les autres représentants murmuraient craintivement entre eux. "Tetsugi," dit-il à l’appareil.

"1-9 au rapport," lui répondit-on. "Pas d’inquiétude, monsieur. Les représentants sont sous notre protection."

"Que les Fortunes vous gardent," répondit Tetsugi, "Tetsugi, terminé."

"Vous les avez arrêtés ?" s’exclama Naganori.

"Je les ai mis sous arrestation de protection," répondit Tetsugi. "C’est une jolie maison confortable et un peu à l’écart de tout. Dans une semaine, ils seront relâchés. A ce moment-là, tout sera terminé. Maintenant, voici le plan…"


"Réveillez-vous, Ryosei," dit Saigo en secouant doucement son épaule. "Il faut qu’on continue."

Yoritomo Ryosei s’assit sur une pile de couvertures et cligna des yeux, pendant qu’ils s’habituaient lentement à la faible lumière de la lanterne électrique de Saigo. De gros tonneaux se trouvaient tout autour d’eux dans le tunnel, remplis des possessions depuis longtemps oubliées d’un lointain Empereur. Saigo s’accroupit devant elle, souriant légèrement, ses cheveux noirs emmêlés pendaient en partie devant son visage.

"J’ai un peu examiné les environs," dit-il. "Je pense que j’ai trouvé un moyen de sortir."

Saigo l’aida à se remettre sur pied et elle se contracta, massant son dos d’une main. "Je n’ai pas l’habitude de dormir sur des sols en pierre," dit-elle.

"Je vous crois aisément," dit Saigo. "Je ne pense pas que la fille de l’Empereur ait souvent l’occasion de le faire."

Ryosei rit légèrement. "Non, en effet," dit-elle. "En fait, je pense que c’est la première fois depuis des années que je quitte les quartiers résidentiels du palais sans une escorte armée. C’est vraiment drôle."

"Drôle," dit Saigo, riant tout bas et relevant un sourcil. "Vous réalisez que cette chose drôle pourrait me faire enfermer dans les oubliettes ?"

Elle l’observa tout en souriant. Saigo était légèrement intimidé parce qu’elle était à peine plus petite que lui, et qu’en plus elle portait le sang du Fils des Orages. "Vous êtes celui qui m’avez invité, Phénix." Leurs yeux se rencontrèrent, et Saigo réalisa soudain à quel point ils étaient près l’un de l’autre, et il s’aperçut également de la douceur de ses mains, de la richesse de ses yeux sombres.

"Hum," dit-il, en s’écartant et en jetant un regard vers le tunnel. Il ne voulait pas tomber amoureux de la Princesse Impériale. Elle était probablement déjà fiancée, et ça lui attirerait encore plus d’ennuis. "Par ici." Il s’enfonça dans les catacombes.

Ryosei se dépêcha de le rejoindre, et le jeune prophète fut surpris de découvrir sa main dans la sienne, à nouveau. "Où allons-nous ?" demanda-t-elle, de bonne humeur malgré leur situation. "Qu’avez-vous trouvé, Saigo ?"

"C’est vraiment étrange," dit-il. "J’ai découvert de nouvelles constructions. La plupart des tunnels d’en bas sont en terre, mais celui-ci est en pierre, et il se termine par une porte. J’ai l’impression de sentir de la fumée sous celle-ci, donc elle doit mener dehors. J’étais sur le point de l’ouvrir avec ma magie, mais je ne voulais pas vous laisser derrière moi, au cas où il se passerait quelque chose."

Elle le regarda à nouveau et lui sourit. Il se racla la gorge et poursuivit sa marche, un peu plus vite. Les catacombes tournaient et se tordaient. Saigo marchait d’un pas assuré, suivant la piste qu’il avait laissé en écorchant les murs de terre. Il réalisa, au bout d’un moment, que quelqu’un d’autre pouvait suivre cette piste, également, mais il tenta de ne plus y penser. Le couloir se changea en pente ascendante raide. Bientôt, il deviendrait une rampe de pierre. Après ça, il devenait un escalier de béton, et Saigo éteint sa lanterne. Il n’en avait plus besoin, à cause de la lumière clignotante de plaques au plafond.

"On a des lumières, maintenant," murmura Ryosei. "Est-ce qu’il y a quelqu’un ici ? Qui pourrait vivre aussi loin dans les profondeurs du palais ?" Elle saisit la main de Saigo des deux siennes, et le tira contre elle. Saigo tenta, sans succès, de faire comme s’il ne s’en était pas aperçu. Il sentit soudain une intense chaleur le parcourir. "Qu’est-ce qui ne va pas ?" demanda-t-elle, en le voyant la regarder, "Il y a quelque chose ?"

"Non," dit-il, en s’éclaircissant la gorge. "Euh, ce n’est pas grave. La porte que j’ai trouvée est juste derrière ce coin." Il pointa son doigt en avant.

Les escaliers donnaient sur un palier et continuaient à leur droite. Ils contemplèrent autour d’eux attentivement, et virent la fin du couloir. Une grande porte de bois se trouvait devant eux, des dragons gravés sur toute sa surface. L’odeur de fumée venait de cette direction, comme de l’encens. Le visage de Ryosei afficha soudain un regard déterminé. Elle s’écarta de Saigo et s’approcha calmement de la porte.

"La porte est fermée," dit-il. "Je ne parviens pas à voir de serrure. Reculez, je vais essayer d’utiliser un sort." Saigo essayait de ne pas avoir l’air nerveux. Il n’utilisait pas très souvent sa magie, et n’était pas vraiment sûr que ça ait l’effet souhaité. Lorsqu’il utilisait la magie, il était souvent sous l’influence des drogues. Il espérait que faire appel à ce pouvoir ne ranimerait pas son envie de se droguer ; c’était vraiment la pire chose dont il avait besoin pour l’instant. Avant qu’il ne puisse faire appel au pouvoir et découvrir ce qui allait se produire, Ryosei ouvrit la porte. Elle se retourna et sourit à Saigo.

"Au nom de Shiba !", dit-il, en clignant des yeux. "Comment avez-vous fait ça ?"

"La porte est enchantée," dit-elle. "Le Palais d’Otosan Uchi est protégé des intrus par des appareils à la fois classiques et magiques. Les magiques ne laissent passer personne qui ne soit pas de Sang Impérial. Je pensais que vous le saviez. Les Phénix sont ceux qui ont fait ces protections."

Saigo renifla, croisant les bras sur sa poitrine. "Bien sûr que je le savais," dit-il d’un ton sarcastique. "Je vous testais, simplement."

"Ouais, j’en suis sûre," dit-elle. Elle sourit et leva les yeux au plafond. "Vous avez une idée de ce qu’on va trouver de l’autre côté ?" Elle pointa au-dessus de son épaule avec son pouce.

"Non," dit Saigo, en la fixant. "Je ne sais pas."

"Bien," dit-elle. "Parce que moi, je sais." Elle se tourna et avança à nouveau dans le couloir, s’attendant à ce qu’il la suive.

Saigo restait debout, étourdit, se demandant d’où venait ce soudain excès de confiance. Tout d’un coup, c’est comme si elle se trouvait à nouveau dans son élément. Une fille très étrange et très intrigante. Il se dépêcha de la rattraper, essayant de faire le moins de bruit possible, alors qu’elle marchait. A sa grande surprise, Ryosei était totalement silencieuse avec ses sandales et sa légère robe verte. Elle décocha même un regard irrité à Saigo lorsqu’il traîna les pieds sur le sol, derrière elle. Ils continuèrent leur avancée le long du tunnel étroit qui tournait légèrement comme un escalier en colimaçon de grande taille, en descendant toujours.

"Je pense que nous sommes sur le mauvais chemin," murmura Saigo. "Nous descendons à nouveau."

Ryosei se contenta de se retourner et de tenir un doigt sur ses lèvres. Elle reprit sa marche. Saigo soupira et la suivit. Il avait le sentiment que c’était une erreur, mais il ne pouvait pas laisser Ryosei ici. Bien que… Si elle continuait sur son idée, il la laisserait ici. Il lui laissait le bénéfice du doute, pour l’instant. Alors que le passage continuait de descendre, un bourdonnement régulier s’éleva du sol. Quelque part, loin, très loin sous eux, un moteur monstrueux fonctionnait. Le bourdonnement se fit plus fort alors qu’ils avançaient. Bientôt, les murs et le sol commencèrent à vibrer doucement à cause du bruit. Le passage devenait de plus en plus chaud.

Une autre porte leur bloquait le passage. C’était une porte large et épaisse, comme la précédente. Le couloir était très chaud, ici ; Ryosei fut obligée de dénouer son foulard, et Saigo retira son manteau pour le pendre à son épaule. Le bourdonnement était si fort maintenant qu’ils pouvaient parler normalement sans crainte d’être entendu. Ils s’approchèrent de la porte avec précaution. En son centre était fixé un grand Mon doré, un dragon enroulé autour d’une grenade. Saigo tourna la tête vers lui, curieux.

"C’est le mon Agasha," dit-il, en se tournant vers Ryosei. "C’est une famille mineure du Phénix, mais ils n’ont aucun représentant au Palais. Pourquoi auraient-ils besoin d’une pièce aussi bas, ici ?"

"Vous êtes bête," dit Ryosei avec un rire léger. "Les Agasha n’ont pas toujours été des Phénix, vous vous en rappelez ?"

Saigo observa le mon à nouveau. Il ouvrit les yeux, réalisant que le traditionnel Phénix se levant derrière le dragon était absent, et que l’or était travaillé avec des reflets verts au lieu de rouges. Il s’avança et toucha le mon d’une main.

"Le Clan du Dragon ?" demanda Saigo. "Mais ce n’est pas possible. Ce Mon semble récent. Les Agasha ont quitté le Dragon depuis presque mille ans. Bien sûr, certains d’entre eux sont revenus au Dragon pendant la Guerre des Ombres, mais ils sont tous morts."

"Tous ?" Ryosei releva un sourcil.

"Vous essayez d’être mystérieuse, Ryosei," dit Saigo. "S’il vous plaît, arrêtez, je suis déjà assez terrifié comme ça. Dites-moi simplement ce qu’il se passe."

"Peut-être que si elle ne vous le dit pas, vous pourriez me le demander," dit une voix derrière eux.

Saigo et Ryosei se retournèrent subitement. Un homme portant un imperméable en lambeaux sur une ancienne armure vert sombre se tenait derrière eux. Ses yeux étaient durs et implacables ; ses mains reposaient sur la paire d’épées qu’il tenait à la ceinture. Il s’avança lentement vers eux, sans aucun bruit. Son armure et ses épées indiquaient qu’il était un Mirumoto, la famille de bushi du Dragon.

"Je suis Yoritomo Ryosei," dit impérieusement Ryosei, les mains sur ses hanches. "Je suis la Princesse Impériale. J’ai le droit de rendre visite à mes sujets dans mon propre palais."

"Oh," dit l’homme, en souriant légèrement. "Vraiment ? Vous êtes la fille qui a espionné les Agasha lorsqu’ils ont rencontrés Kitsune Maiko, n’est-ce pas ?"

Les yeux de Ryosei s’écarquillèrent. "Comment le savez-vous ?"

"Nous, Dragons, nous cachons du monde depuis très longtemps," dit-il. "Peu de gens nous découvrent sauf s’ils sont sensés le faire."

"Mais nous sommes arrivés par hasard jusqu’ici," dit Saigo. "C’était un accident."

L’homme sourit. "Vous le croyez ?" répondit-il. "Dites-moi, prophète. Combien d’autres passages dans les catacombes avez-vous explorés avant de vous engager dans celui-ci ?"

Saigo s’arrêta un instant. "Et bien, aucun." répondit-il.

"Et vous ne trouvez pas ça étrange ?" Le Mirumoto hocha légèrement la tête. "Avec tous les passages tortueux construits ici pendant deux cent ans, vous parvenez à trouver le chemin du premier coup ?"

"Je suppose que c’est un peu bizarre," répondit Saigo, "mais j’ai toujours été bon dans les labyrinthes et autres choses du même genre."

"Bien sûr," acquiesça le Mirumoto. "Il n’y a rien qui vous a attiré ici ? Pas la moindre petite contrainte au fond de votre esprit ?"

Saigo ne dit rien, passant une main dans ses cheveux emmêlés. Il avait ressenti une attraction, maintenant qu’il y pensait. Mais il ne voulait pas l’admettre à cet homme étrange.

"C’est bien ce que je pensais," répondit le Mirumoto. "Maintenant, venez avec moi, vous deux. Je connais quelqu’un qui souhaite vous rencontrer." Il passa devant eux et ouvrit la porte, sans même vérifier s’ils le suivaient.

"On y va ?" demanda Saigo, en regardant Ryosei avec nervosité.

"On ferait mieux de le suivre," répondit Ryosei. "Ils savent que nous sommes ici, maintenant, et je ne pense pas que les Dragons vont nous renvoyer vers mon père."

Ils suivirent le Mirumoto à travers la porte. Encore une fois, la main de Ryosei se retrouva dans celle de Saigo. Saigo ne s’y opposa pas. La pièce devant eux était simplement incroyable. C’était une grande pièce en forme de dôme, entièrement recouverte d’or. Un grand appareil composé d’anneaux de cuivres entrelacés et de sphères en cristal pendait du plafond. Des centaines de sphères et des milliers d’anneaux bougeaient et tournaient en permanence, passant les uns devant les autres pour dessiner des motifs complexes, et ça faisait le bruit sourd qui pouvait être entendu hors de la pièce. Une table circulaire se trouvait directement sous l’appareil, couverte d’alambics, de tubes de verre, et de brûleurs à gaz. Près d’une dizaine d’hommes et femmes en robes vertes travaillaient à cette table, manipulant des produits chimiques et observant les réactions sous des lentilles de cristal. La pièce entière donnait une impression remarquable de puissance et de complexité, bien que rien de tout ceci ne semblait utiliser une technologie des quelques derniers siècles.

Saigo leva les yeux vers l’appareil de cuivre et de cristal, émerveillé. Il ne pouvait pas voir comment il était attaché au plafond, il semblait simplement pendre là. Il pouvait sentir le pouvoir des kamis qui vibrait dans l’appareil, sans même avoir besoin de lancer un sort pour le voir. "Quel est cet endroit ?" demanda-t-il.

"Nous l’appelons simplement l’Usine," dit Mirumoto, en jetant un œil par-dessus son épaule. "Il n’y a que trois endroits semblables à celui-ci dans tout Rokugan. Un ici, un autre plus petit à Ryoko Owari, et enfin celui sous la Montagne Togashi. Si vous trouvez que celui-ci est impressionnant, vous devriez voir celui-là. Comparé à lui, cet endroit ressemble à un jouet pour gamin."

Ryosei ouvrait de grands yeux, vers le haut. Elle se sentait comme prise de vertige à cause de la taille de la pièce et des mouvements de l’appareil. Elle saisit le bras de Saigo des deux mains pour se rassurer. "A… A quoi est-ce que ça sert ?" demanda-t-elle.

"A créer des nemuranai et des tetsukami," dit le Mirumoto. "Les objets magiques qui permettent à mon clan de vivre en secret. Venez par ici." Il fit le tour de la table, s’attendant à ce qu’ils le suivent à nouveau.

Saigo s’écarta de Ryosei et s’approcha de la table, sa curiosité avait vaincu tout sens commun. Il prit un petit tube de cristal sur la table. Il lui semblait voir un petit feu vert qui brûlait à l’intérieur. Il murmura un sort rapide, approchant ses sens magiques de l’objet. Le cristal se mit à vibrer et à trembler dans sa main. Un Agasha lança un regard vers Saigo, ses yeux s’élargirent et il laissa tomber le gobelet de verre qu’il était en train d’étudier.

"Par le sang de Togashi !" cria l’Agasha. Il arracha le cristal des mains de Saigo et le lança vers le mur, puis il poussa Saigo à terre. Le cristal toucha le mur et explosa avec un rugissement effrayant. Le mur d’or était intact. "Un esprit du feu," s’irrita l’Agasha, en repoussant Saigo et en retournant à son travail. "Il aurait pu dévorer votre âme, Phénix."

Puis, le Mirumoto arriva à côté de Saigo, souriant et tendant une main pour l’aider à se remettre sur pieds. "Je sais que vous avez un certain intérêt pour la chimie amateur, Phénix," dit-il, "mais ne touchez plus à rien ici."

"Désolé," dit Saigo d’un air engourdi.

Le prophète se releva et suivit les autres à travers la pièce. Le Mirumoto appuya sur un motif sur le mur et une porte, invisible jusqu’à présent, s’ouvrit pour révéler un escalier qui montait. Ils marchèrent pendant un certain temps, traversant des tunnels latéraux et quelques autres chimistes Agasha aux visages sérieux, jusqu’à finalement arriver à une petite bibliothèque. La pièce était remplie à craquer d’étagères portants des livres et des parchemins. Une odeur d’encens flottait ici.

"Mirumoto-san," appela une voix d’homme âgé, "Est-ce vous ?"

"Oui, Hisojo-sama," dit le Mirumoto. "J’ai trouvé le prophète et la princesse."

"Excellent, excellent," répondit la voix. "Au moins, certains choses marchent correctement. Amenez-les-moi."

Ils furent conduits à travers la bibliothèque et présenté à un vieil homme en robe rouge et verte. Son visage était sillonné de rides, dues à l’âge et l’expérience. Une mince paire de lunettes était perchée sur son nez alors qu’il lisait un petit roman. Devant lui se trouvait une petite table avec un plateau de biscuits, une théière fumante, et plusieurs petites tasses. Le vieil homme releva les yeux et rit légèrement, refermant le livre sur son pouce et retirant ses lunettes. "Le dernier roman-mystère de Kitsuki Iimin," dit-il, "Un de mes nombreux vices. Je vous en prie, asseyez-vous." Il désigna trois chaises rouges et rembourrées, devant lui.

Le Mirumoto guida Ryosei à la chaise de gauche et prit la chaise la plus à droite pour lui, laissant Saigo avec la situation inconfortable d’être au centre de l’attention. "Agasha Hisojo," dit le bushi pour le présenter, "Daimyo des Agasha."

"Je vous souhaite la bienvenue," dit Hisojo, se levant et s’inclinant. "Je présume que mon ami Mirumoto a omis de se présenter. Vous voyagiez avec Mirumoto Rojo, nouvellement nommé daimyo de la famille Mirumoto."

Saigo et Ryosei s’inclinèrent tous les deux, surpris de se retrouver en si noble compagnie.

"Bonjour, princesse," dit formellement Hisojo, en s’inclinant à nouveau devant la jeune fille tout en souriant. "Considérez-vous comme chez vous. Voulez-vous du thé, ou peut-être quelques gâteaux ? Ce sont mes favoris."

"Merci," dit Ryosei, souriant et rendant le salut. Ils étaient tous assis.

"Ainsi donc," dit Hisojo au jeune homme. "Vous êtes le prophète du Conseil Elémentaire."

"Oui, monsieur," dit Saigo, nerveux. "J’ai cet honneur. Je suis Isawa Saigo."

Hisojo acquiesça, comme s’il réfléchissait sur sa réponse. "Et qu’avez-vous vu ?" demanda-t-il finalement.

"Je vous demande pardon ?" demanda Saigo. "Vous voulez parler de mes prophéties ?"

Hisojo soupira. "Tenez, mon garçon," dit-il, en versant une tasse de thé. "Buvez. Peut-être que ça va vous aider." Il versa une cuillère de sucre dans la tasse et la tendit à Saigo.

Saigo acquiesça et prit la tasse avidement. Le thé était agréable et chaud, vraiment rafraichissant après une nuit passée à traîner dans des catacombes desséchées. Il se sentit immédiatement calmé, relaxé. Il raconta rapidement ce qu’il avait vu au vieux Dragon. Il lui parla de ses prophéties, même celles relativement mineures concernant le Scorpion, Oroki. Il lui parla d’Isawa Tsuke et des visions que son ancêtre lui avait confiées. Il lui parla également de sa rencontre avec Tsuruchi Kyo, comment il fut blessé et comment Ryosei le sauva. Il pensa qu’il en avait peut-être trop dit au vieil homme, et se demanda si le thé n’était pas responsable. Il réalisa à son grand regret qu’il venait également de prononcer ça tout haut.

"En fait, c’était le sucre," dit Hisojo. "Je suis navré, Saigo-san, mais j’ai peu de temps pour connaître vos secrets. L’Empire est en danger et votre aide est nécessaire pour le sauver."

"Moi ?" demanda Saigo. "Mais je ne suis qu’un shugenja. Je ne suis même pas bon shugenja."

"Ah, mais vous êtes plus que ça, mon garçon," répondit Hisojo. "Que ce soit par chance ou par dessein, mais vos expériences avec la drogue tetsukami, le Lait de Daikoku, se sont combinées avec votre don pour la prophétie pour altérer à jamais vos perceptions. Vous pouvez voir ce que d’autres ne peuvent voir. Vous pouvez communiquer personnellement avec vos ancêtres. Vous pouvez voir l’avenir aussi facilement qu’un autre homme peut voir à travers une fenêtre. Et le mieux, vous pouvez détecter les implants tetsukansen de nos mystérieux ennemis."

"C’était seulement un simple sort," dit Saigo. "Tous ceux qui possède le don peuvent le faire."

"Hélas non," répondit Hisojo. "J’ai essayé le même sort que vous avez mentionné, mais ça ne révèle pas les sombres machinations de nos ennemis. Ces implants, ils accroissent la méchanceté de l’âme. Ils pervertissent graduellement les émotions pour faire devenir malfaisant. Je suspecte même qu’ils permettent à leur sombre créateur de contrôler ceux qui les portent. Et le pire, ils s’enveloppent d’un sombre manteau de ténèbres que la magie ne peut traverser. L’exception, semble-t-il, est votre magie, Phénix. Nos ennemis peuvent être partout, n’importe qui, et vous seul pouvez les voir sans leur ouvrir la tête. Vous êtes devenu indispensable à notre combat, maintenant, tout comme votre amie, la princesse."

"Moi ?" demanda Ryosei, surprise.

"Oui, vous," répondit Hisojo. "Vous êtes le dernier lien émotionnel qui lie Yoritomo VI avec la réalité. Quelqu’un s’est donné beaucoup de peine pour rendre notre Empereur fou. Je ne sais pas comment cela a pu être fait, mais je suspecte la complicité de Tsuruchi Kyo. Il a eu le temps et l’occasion d’être proche de l’Empereur, et aurait pu perpétrer l’acte d’une centaine de façons différentes. Par Jigoku, si j’avais su plus tôt que le Guêpe était un pion, les choses ne se seraient pas passées de la même façon, je vous le garantis." Le vieil homme se renfrogna, frappant du poing sur un des accoudoirs de sa chaise. "Heureusement, Hatsu s’est occupé correctement de ce traître."

"Allons, Hisojo-sama," dit Rojo. "Il ne sert à rien de se tracasser du passé. Nous pouvons seulement nous occuper du présent."

"Vous avez raison, Rojo, mon ami," dit Hisojo. "Vous avez raison. Maintenant, Saigo, si vous le voulez bien. Faites-nous une démonstration."

"Une démonstration, Hisojo-sama ?" demanda Saigo.

"Oui," répondit le vieux Dragon. "C’est une chose que d’entendre comment faire quelque chose, mais c’en est une autre de pouvoir le voir. Montrez-moi la magie que vous employez pour voir ces tetsukansen."

Saigo acquiesça. Il se releva et prononça l’incantation, faisant appel au pouvoir des kamis. Il lui fallu quelques instants pour obtenir la faveur des esprits, mais ce fut rapidement fait. Le jeune shugenja se retourna et observa la pièce. Quelques-uns des livres de la bibliothèque scintillaient d’une aura de magie, tout comme la petite sphère sur la table à côté d’Hisojo. La tasse de Saigo et le bol de sucre scintillait d’un petit enchantement inoffensif. Mais ce que Saigo vit ensuite lui fit ouvrir la bouche de stupéfaction.

"Quoi ?" demanda rapidement Hisojo. "Qu’avez-vous vu, Saigo ?"

"Oui, Saigo," dit Rojo. "Qu’y a-t-il ?"

Saigo recula vers Ryosei, étendant ses bras pour la protéger. Il pointa Mirumoto Rojo du doigt. "Cet homme," dit Saigo avec crainte, "est implanté."


Les trois moines s’arrêtèrent sous l’ombre de la grande route. Au-dessus d’eux, le trafic rugissait et les piliers grondaient. Le vent mugissait et de la poussière tourbillonnait autour d’eux. Quelques rares traits de lumière du soleil pénétraient les couches de routes et d’immeubles au-dessus d’eux, créant une aura mystérieuse et sporadique autour de cet endroit.

"Cet endroit me semble dangereux," dit Karasu Meiji. Le jeune moine leva les yeux vers la grande route, incertain, comme si elle pouvait s’effondrer à tout moment. Le moine était ombrageux et apeuré depuis leur arrivée à Otosan Uchi. Les prédictions de Jared Carfax lui pesaient lourdement sur le cœur.

"Les routes Kaiu sont réputées pour leur solidité et leur souplesse," répondit Hoshi Kenzo. Le moine corpulent s’assit sur tas de décombres pour récupérer son souffle. "Ce grondement est parfaitement normal. S’il y avait vraiment un danger, cette route serait fermée comme toutes celles que nous avons pu voir."

Naizen continua de marcher, son visage neutre. Le vent souffla dans sa robe, révélant l’effrayant tatouage d’aigle sur sa poitrine. Ses yeux bleus-blancs brillaient dans les ténèbres, mais les autres moines ne pouvaient le voir. "Nous sommes près, maintenant," dit-il. "Par là," il indiqua une direction encore plus profonde sous la route. D’immenses amoncellements de gravats bloquaient la route, s’enfonçant loin dans les ténèbres.

"Ca me semble être un chemin difficile," dit Kenzo.

"Il l’est," répondit Naizen. "Mais nous devons l’emprunter. C’est là que nous trouverons ce que nous cherchons."

"C’est un masque que nous cherchons, c’est ça ?" demanda Meiji. "Tu en as parlé hier, en fait. Dans le train. C’est ce que tu étais sensé garder ?"

Naizen se retourna, son regard lumineux effraya Meiji. "Oui," répondit-il. "Ton ami connait bien le Masque."

Meiji se tourna vers Kenzo, l’air interrogateur.

"Tu es en droit de savoir," dit Kenzo. Il acquiesça, le visage sévère. Le vieux moine formula ses mots prudemment. "Nous cherchons le mempo de Celui Qui Ne Doit Pas Etre Nommé. Le Masque de Porcelaine du Sombre Kami, celui que la légende surnomme Fu Leng."

"Le vrai Fu Leng ?" haleta Meiji. "Je ne pensais pas qu’il avait réellement existé !"

"Tu es un moine, Meiji," dit Kenzo. "Et tu ne crois pas aux kamis ? Je pense que tu as du te tromper de vocation." L’expression sévère du vieux moine se transforma en sourire amusé.

"Non, euh, je crois aux kamis et tout ça !" dit Meiji, ôtant ses cheveux noirs de devant ses yeux. "C’est juste qu’il est difficile de croire qu’ils ont marché parmi les gens normaux, portant des masques et tout ça. Je pensais qu’ils n’étaient que des allégories."

"Oh, crois-moi, Fu Leng est tout à fait réel," dit Kenzo. "J’ai failli mourir en aidant Takao à trouver ce masque, la première fois. Le masque a un pouvoir et une vie propre."

"C’est comme ça que tu es devenu un proscrit ?" demanda Meiji à Naizen. "En perdant le masque ?"

Naizen plissa le front, en colère. Meiji décida que ce n’était peut-être pas la meilleure question à poser. Il fit un pas en arrière, alors que le jeune moine avançait vers lui, son bâton cliquetant contre le béton. A nouveau, Meiji peut sentir un éclair de grand pouvoir chez Naizen, une force qui l’effrayait. Naizen se détourna de lui, et reprit sa marche. Meiji eut le souffle coupé, en trébuchant.

"Du calme, mon garçon," dit Kenzo. Il aida le jeune homme à se remettre sur pieds. "Tu es vraiment nerveux, ces derniers temps."

"N’ai-je pas raison de l’être ?" murmura Meiji, faisant attention de parler assez bas pour que Naizen ne puisse pas l’entendre. Le troisième continuait de marcher, indifférent. "L’Oracle de l’Air a dit que j’allais mourir !"

"Peut-être que oui, peut-être que non," dit Kenzo. "Carfax a dit que tu vivrais jusqu’à ce que tu vois le visage de Shinsei. Cela pourrait prendre un bon moment. La tâche ancestrale de votre ordre est de protéger la descendance de Shinsei. Je suis sûr que les Karasu gardent une telle personne dans un lointain monastère très bien protégé, non ?"

"Et bien…" dit Meiji, "Pas forcément."

Kenzo observa Meiji, surpris. "Meiji," murmura-t-il, "es-tu en train de me dire que tu sais qui est le descendant de Shinsei ?"

"En quelque sorte," répondit Meiji. "Vous voyez, Shinsei ne peut pas être cloîtré. Il doit être une partie de ce monde, pour qu’il puisse être prêt pour nous aider à le sauver. Le seul moyen de vraiment conserver son secret est de faire en sorte que ce soit un secret pour nous le monde, même pour nous. Seul le descendant lui-même et quelques autres savent réellement qui il est. Tous les soixante ans, le plus haut cercle de moines Karasu exécute une cérémonie pour déterminer à nouveau l’identité du descendant, juste pour être sûr qu’il est toujours sain et sauf. Cette année, la cérémonie a été faite, encore."

"Tu as participé à la cérémonie, Meiji ?" demanda Kenzo.

"Non, je suis seulement un novice," dit Meiji, les yeux vers le sol. "Mais mon Maître précédent, Shioda, y a participé. Je l’ai entendu en parler, une nuit. C’est pourquoi il m’a renvoyé des Monastères Corbeau pour voyager avec vous, pour me punir de ma désobéissance."

"Alors, qui est le descendant ?" demanda rapidement Kenzo. "Si tu connais son identité, tu sauras comment l’éviter !"

"La cérémonie a échoué, sans rien révéler," répondit Meiji, "Tout ce qui a été découvert, c’est que le descendant ne fait plus partie de notre lignée."

Kenzo fronça les sourcils. "Alors, qui est-il ?"

"J’ai mes soupçons," dit Meiji, sa voix n’était qu’un chuchotement.

Kenzo réfléchit un moment, puis acquiesça. "Oui, mon jeune ami," dit-il. "Moi aussi."

Et ils regardèrent tous les deux vers Washi Naizen.


La lune était gibbeuse. Il pouvait jurer qu’il avait vu un visage rieur dedans. Autour de lui se trouvait la cité. Brisée, boursouflée, couverte de fils qui semblaient bouger d’une vie propre. C’était ce qu’il avait vu, ce qu’il avait toujours vu. C’était la vision qu’il avait toujours, lorsqu’il prévoyait l’avenir, ce futur qui le tiraillait toujours. Il tomba à genoux et hurla, car il savait qu’il ne pouvait rien faire.

Alors, dans les rues devant lui, arriva le néant. Un serpent sinueux se forma entièrement à partir de rien, et avança dans sa direction, un mélange de choses qui ne seraient jamais et qui seraient, formaient comme des écailles sur sa peau. Sa grande tête cornue se tourna pour le dévisager, et sa mâchoire s’ouvrit pour former ce qui ressemble à un sourire.

"Je suis Vide," dit-il. "Je t’observe depuis longtemps, Hatsu."

"Que s’est-il passé ?" dit Hatsu au Dragon. "Tout est parti… Il n’y a plus aucun espoir."

"Bah," dit le Dragon. "Tu es un imbécile. Tu es déjà mort une fois, et maintenant, tu es déterminé à mourir encore ? Je pensais que tu étais fait d’un autre bois, Kitsuki."

"Les visions sont plus fortes, maintenant," dit Hatsu, en tenant sa tête entre ses mains. "Il n’y a rien que je puisse faire pour les arrêter."

Vide renifla. "Comme tout mortel. La fin du monde approche et tout le monde pense qu’il est un prophète. Kitsuki Hatsu, qu’est-ce qui fait que tu es si spécial ? Qu’est-ce qui te fait croire que les choses que tu vois sont le futur ?" Le dragon fouetta l’air au-dessus de l’épaule d’Hatsu, en décrivant un arc de cercle avec sa tête pour l’observer de son autre œil. Sa queue balayait les airs paresseusement.

Hatsu observa le dragon d’un air incompréhensif, pas vraiment sûr de ce qu’il devait répondre.

"Tout n’est pas un produit de la magie, à Rokugan, mon garçon," rit le dragon. "J’ai observé ton peuple, pendant un certain temps. Ils sont sur le point de devenir quelque chose de différent, quelque chose de meilleur. Vous évoluez plus vite que vous ne le pensez. Bientôt, les kamis eux-mêmes ne seront plus rien, comparé à votre puissance. Hatsu, tu fais partie des premiers."

"Mais de quoi parlez-vous ?" demanda-t-il, en marchant et en observant la plus grande partie du dragon qu’il put voir. Quelque chose chez cette créature le mettait mal à l’aise.

"Ta grand-mère est née le dernier jour de la Guerre des Ombres. Le jour où mon frère, le Dragon du Feu, a blessé Akuma," dit le Dragon. Il s’enroula autour de la carcasse d’une voiture ; les fils qui couvraient le paysage s’enfuirent à la venue du dragon. "Hitomi Kashiyan donna naissance sur le champ de bataille, juste hors de portée du feu, mais pas assez loin pour échapper à son pouvoir. Les radiations ont tués Kashiyan, et ont laissé une marque sur son enfant et toute sa descendance. Tes gènes ont été déformés, Hatsu. Tu es à la fois plus et à la fois moins qu’un humain."

Hatsu baissa les yeux sur ses bras, les longues cicatrices qui couraient sur ses biceps et ses avant-bras. Une malformation de naissance, un secret qu’il avait toujours gardé, même envers ses plus proches amis.

"La marque du Dragon du Feu," dit Vide. "Bénédiction et malédiction. La véritable source de tes visions. Ton sang Hitomi te donne une perception extra-sensorielle. Ce que tu vois n’est pas le futur, mais des indices ensevelis sous le présent. Tes incroyables talents d’observation sont une excroissance naturelle de ce pouvoir. Avec ce que tes parents t’ont fait, ils vont encore continuer à s’accroître."

"Mais comment est-ce que ceci pourrait être vrai ?" demanda Hatsu. "Mon père était un Kitsuki, et ma mère était rônin. Il n’y a pas d’Hitomi dans ma lignée. Il n’y pas plus d’Hitomi du tout."

Vide redressa sa tête et un rire agita son cou musclé. "Bien sûr qu’il n’y en a plus," dit-il. "Tout comme il n’y a plus de Mirumoto et de Togashi non plus. Peut-être que ces hommes qui t’ont sauvé dans le Labyrinthe Bayushi étaient un simple rêve, et qu’en fait tu es mort, tout comme tu l’imagines." Le dragon reposa sa tête sur les anneaux formés par son cou, ses yeux brillaient d’une joie sinistre.

Hatsu jura. Il posa une main sur sa poitrine. Il y avait une douleur lancinante, en elle, mais il était entier. "Je ne suis pas mort," dit-il.

"Ah, tu es vraiment aussi observateur que ta réputation le dit," rit le dragon. "Tu as été sauvé par l’intervention rapide de tes frères cachés. Togashi Gunjin, un vieil Ise Zumi très puissant, a invoqué le pouvoir de l’Amarante. Il a pris tes blessures sur son propre corps, te sauvant la vie au prix de la sienne. Toutefois, le traumatisme fut grand. Ton corps a rapidement défailli et ton âme a commencé à suivre le chemin vers Yoma."

"Et que s’est-il passé ?" demanda Hatsu.

"Ils t’ont remis sur pied," répondit le dragon.

"Comment ?" demanda Hatsu.

"Peut-être que tu devrais demander ça à Hoshi," répondit Vide. "Je suis seulement ici pour te guider."

Hatsu observa attentivement le dragon, en particulier son visage. "Vous me cachez quelque chose," dit-il.

Le dragon parut étonné, sa bouche s’ouvrit pendant quelques instants. "Je ne sais pas de quoi tu parles," dit-il.

"Vous me mentez," répondit Hatsu, croisant les bras. "Vous n’êtes pas venu ici pour m’aider, j’en suis sûr. Vous jouez avec moi. Vous me testez. Que voulez-vous, créature ?"

"Mortels," soupira Vide. "Tellement exigeants, même en rêve. Et bien, tu as raison, Hatsu. Et je ne peux pas dire que cela me surprenne. En effet, je ne suis pas venu ici pour t’aider. Il y a déjà tant à faire avec les Oracles, Tsuke, et Shinsei lui-même. C’est un véritable rassemblement d’interventions divines, dans cette fichue cité."

"Alors, pourquoi êtes-vous ici, Vide ?" demanda Hatsu.

"Nous, dragons, les vrais dragons, avions de l’intérêt pour le monde des hommes, jadis," dit la créature. Il se releva de là où il gisait et s’envola dans le ciel, une fois de plus. "J’ai trouvé ton espèce particulièrement fascinante. Malheureusement, ma curiosité ne m’a conduit qu’à la douleur et à la destruction. Ton espèce nous a utilisés, nous a humiliés. Dans certains cas, elle nous a détruits. Je suis venu ici pour me venger."

"Pour détruire notre espèce ?" demanda Hatsu. Il utilisa sa vision périphérique pour trouver une arme. Il ne put rien trouver d’utile contre une créature aussi grande, et peut-être que dans un rêve, cela n’avait pas d’importance.

"Oui," dit Vide. Il s’approcha du jeune Kitsuki, en souriant de toutes ses dents, aussi longues et tranchantes que des pointes de lance. La bête exhalait une odeur d’ozone, et un vent froid surgit de son corps. "Dans votre passé, vous avez persécuté les Naga, détruit les Kitsu, asservi les simples Zokujin, assisté à l’éveil de Fu Leng, ouvert les portes de Jigoku aux infects oni, imposé votre pouvoir et votre volonté aux kamis eux-mêmes, et vous avez même osé faire preuve de violence à l’égard de notre père Seigneur Lune. Depuis un moment, vous êtes parvenu à vivre en paix, mais maintenant, vous recommencez le cycle de souffrance à nouveau. Avec la tragédie de Medinaat-al-Salaam, notre décision fut prise. Maintenant, tout cela est terminé. Nous ne vous permettrons pas d’évoluer encore plus. Nous ne vous permettrons plus de défouler votre désir de violence sur tout ce qui vit."

Hatsu gardait ses yeux rivés sur le dragon, le regard sans fond de Vide rencontrant le sien. "Vous parlez de généralisations, pas d’individus particuliers," répondit-il. "Il y en a parmi votre propre espèce qui sont violents et destructeurs. Le Dragon du Feu ? Sans son pouvoir, l’annihilation de Medinaat-al-Salaam n’aurait pas été possible. Est-ce que ça signifie que vous devriez tous mourir, vous aussi ?"

Vide détourna le regard. "Ce n’est pas ma décision," dit-il. Une touche de tristesse était apparente dans sa voix étrange. "Mais elle a été prise. Le temps pour votre espèce est terminé."

"Qu’allez-vous faire ?" demanda Hatsu.

Vide flottait en décrivant des cercles, son énorme visage était troublé par le doute. "L’exécution de votre race est ma tâche. Je ne vous affronterai pas directement. C’est la méthode de Feu. Mais comme je l’ai dit, j’ai observé votre peuple. Je sais où repose le vrai pouvoir ; je sais qui a la volonté et la capacité de tout détruire. Les dons ont été faits. C’est à vous de vous détruire, maintenant."

Hatsu hocha la tête. "Non, ça n’a aucun sens," dit-il. "Si vous êtes notre ennemi, alors pourquoi me parlez-vous ? Pourquoi m’avertissez-vous de tout ceci ? Je ne savais pas que c’étaient les habitudes d’un dragon de jubiler ainsi."

Vide se tourna à nouveau pour faire face au jeune détective. "J’étais la seule voix de désaccord, au sein de ma famille, le seul qui pensait qu’il y avait encore un espoir pour votre espèce. J’ai été envoyé pour vous apporter le châtiment, mais aussi pour le tempérer avec ma pitié. Il y a encore une chance. Je sais de quoi tu es capable, Hatsu. Un sang ancien coule dans tes veines. Tu es le dernier espoir de ton espèce."

"Et c’est pour ça que vous êtes venu ?" demanda Hatsu. "Pour délivrer des avertissements cryptiques et des encouragements ? Merci, mais j’ai déjà un grand nombre de mystères dans ma vie."

"Non," dit brusquement le dragon. "Le temps des mystères est terminé. Je ne répèterai plus ce que je vais te dire maintenant : cherche le prêtre, Asahina Munashi. Celui avec l’œil de feu. Dans ses jardins, tout sera clair. Je ne peux pas t’en dire plus. Bonne chance, Kitsuki."

Hatsu ouvrit la bouche pour parler à nouveau, plein d’autres questions. Le rêve s’acheva, et tout disparut. Il se trouvait allongé dans un lit de draps blancs, entourés de tables couvertes de bols d’herbes. Des morceaux de papiers pendaient au plafond, des glyphes de protection contre le mal et des demandes aux Fortunes pour sa santé. Ça ressemblait à un hôpital, mais il ne ressemblait pas à tous ceux qu’il avait déjà vus. Plus primitif, mais plus pur, d’une manière ou d’une autre. Hatsu ressentit un drôle de bourdonnement à l’arrière de son crane, et une vive douleur dans son sternum. Il ôta les draps pour découvrir que son torse était recouvert de bandages.

"Ah," dit une jeune femme, en entrant dans la pièce avec un bol d’eau fraiche et des serviettes pendues à son bras. "Vous vous êtes finalement réveillé. C’est magnifique." Son visage était calme et agréable. Elle se dirigea vers les herbes qui l’entouraient, une expression sereine sur son visage.

"Où suis-je ?" demanda Hatsu. Il réalisa qu’il n’était pas habillé, et conserva prudemment sa pudeur avec les draps de lit.

"Sous la Montagne Togashi," répondit-elle. "Vous avez été emmené ici pour guérir vos blessures. Je suis Agasha Kyoko. C’est ma magie qui vous a emmené ici."

"Je vous remercie," dit Hatsu, en inclinant la tête. "Je ne pourrais jamais assez vous remercier pour ce que vous avez fait pour moi. J’espère que je serai digne de vos efforts, et du sacrifice de Gunjin-sama."

La femme eut un hoquet, une main devant sa bouche. "Gunjin ? Comment pouvez-vous le savoir ?" Ses yeux se posèrent sur ses bandages.

"Curieux," dit Hatsu. "Si Gunjin a pris mes blessures sur lui, alors à quoi servent ces bandages ?"

"C’est comme ça que Hoshi-sama vous a sauvé la vie," répondit Kyoko. Hatsu l’avait choquée, mais elle récupérait vite. "Je suppose que cela ne vous fera pas mal en le retirant."

Elle se rapprocha aux côtés du lit, s’asseyant au bord de celui-ci et aidant gentiment Hatsu alors qu’il retirait la bande. Dès que les bandages furent ôtés, les yeux d’Hatsu s’élargirent. Un gigantesque kanji était tatoué sur sa poitrine, le symbole du Vide. L’encre brillait comme si elle était encore humide, et lorsque Hatsu toucha les marques, une ondulation parcourut l’image, comme l’eau d’un étang immobile.

Hatsu regarda vers Kyoko, les yeux vifs. "Je pense que j’ai besoin de parler à ce Hoshi immédiatement," dit-il.


"CETTE ZONE EST DECLAREE DANGEREUSE, PAR ORDRE DU FILS DES ORAGES," disait le panneau en lettres militaires, "NE PAS DEPASSER CETTE LIMITE. LES CONTREVENANTS SERONT ABATTUS A VUE."

"Je n’aime pas les panneaux comme ça," dit Kenzo. Il se gratta la barbe.

Derrière le panneau se trouvait une clôture barbelée. Et derrière tout ça, les ruines dilapidées d’immeubles gisaient dans les ombres noires, battues par le vent et s’affaissant de temps à autres.

"Je suis d’accord avec Maître Kenzo," dit Meiji. "Nous devrions vraiment faire demi-tour et aller chercher de l’aide."

"Il n’y a pas d’aide," dit Naizen, la voix étrangement désintéressée. "On ne peut pas rebrousser chemin." Il ne se retourna pas pour leur parler, ses étranges yeux bleus étaient fixés sur le quartier en ruine, au-delà de la clôture. "Ce que je cherche attend derrière cet obstacle. Suivez-moi, si vous en avez le courage." Les mains du jeune moine se resserrèrent sur la poignée de son bo. L’arme de bambou commença à briller de l’intérieur, d’une lueur bleue surnaturelle, illuminant le visage de Naizen d’un éclat fantomatique. Il avança le bâton jusqu’à la clôture, faisant frémir le métal et le fil barbelé, et tout se mit à fondre comme de la cire chaude. Naizen écarta le métal fondu et déchiré avec ses mains, créant un grand trou dans la clôture de sécurité. Naizen traversa la barrière et poursuivit sa marche, sans autre mot.

"Il a transformé le métal en eau," dit Kenzo, en s’agenouillant et en touchant les flaques, stupéfait. "De l’eau pure ! Je n’avais jamais entendu parler d’un tel contrôle sur les éléments ; je n’avais jamais entendu parler d’un shugenja capable de faire une telle chose !"

"Ça concorde avec mes soupçons," dit Meiji, en observant attentivement le dos de Naizen.

Kenzo se contenta de hocher la tête. "Je ne sais pas. A la réflexion, il y a quelque chose qui me dérange," dit-il, en se remettant sur pieds. Ses articulations craquèrent et il essuya l’eau de la clôture sur sa robe. "D’où que vienne son pouvoir, je ne pense pas qu’il provienne d’un kami."

Naizen se retourna, plusieurs mètres à l’intérieur du périmètre interdit. Ses yeux bleus brillaient dans les ténèbres. "Nous ne sommes plus très loin," dit-il. Il reprit sa marche.

"Et bien, nous sommes venu de si loin," soupira Kenzo. "Nous pourrions aller là-bas et voir ce qui se passe." Le vieux moine corpulent traversa la clôture et se dépêcha de rejoindre Naizen aussi vite qu’il le pouvait. Sa respiration devint rapidement difficile, et il fit une pause pour reprendre son souffle, à quelques mètres derrière lui. Naizen se retourna pour le regarder curieusement, et Meiji s’agrippa au bras de Kenzo pour l’aider. Les trois se remirent en route, plus lentement.

La cité était remplit d’un calme surnaturel, ici, accentué par le faible murmure constant du trafic, une centaine de mètre au-dessus d’eux. Le murmure avait une effrayante similarité avec la respiration bruyante de Hoshi Kenzo. Les rues et les allées semblaient recouvertes d’une aura noire, plutôt qu’une ombre, et l’obscurité était bien plus dense qu’elle ne devrait l’être normalement. Quelque part dans l’un des immeubles, un rire saccadé brisa le silence. Les trois moines se mirent en position défensive, se retournèrent juste à temps pour voir une paire d’yeux rouges disparaissant dans l’obscurité d’une fenêtre à quelque distance. Le bruit s’éloigna, les laissant seuls avec le bourdonnement de la cité, une fois de plus.

"Cet endroit empeste la Souillure," dit Kenzo. Le vieux moine lança un regard tout autour de lui, l’air maussade.

"Ici ?" dit Meiji, surpris. "Otosan Uchi ne peut pas être Souillé !"

"Ça arrive," dit Kenzo. "Le Phénix et le Crabe ont scellé le Puits Suppurant un peu trop fort. La pression que ça crée dans Jigoku fait que le mal réapparait dans des lieux de pouvoir maléfique, lorsque les barrières entre les mondes ont été affaiblies. Washi Takao et moi avons trouvé le Masque de Porcelaine dans un endroit comme celui-ci, mais c’était dans les ruines de Shiro no Yogo. Cet endroit fut jadis la forteresse du maléfique sorcier noir, Yogo Ishak et Yogo Junzo bien avant lui. Je ne peux pas imaginer le mal qui pourrait se cacher dans la Capitale Impériale."

"L’histoire d’Otosan Uchi n’a pas toujours été brillante," dit soudain Naizen, son visage couvert d’un sombre sourire. "Elle a connu celle d’un des plus fameux, si pas le plus redoutable des Adeptes de Sang originels."

"Iuchiban ?" dit Kenzo, surpris.

"En personne," répondit Naizen. "Aigri par les contraintes du système féodal, amer et irrité de son destin sous Dame Soleil, le propre frère de l’Empereur, Iuchiban, complota pour la ruine de Rokugan à cet endroit. A une époque maintenant oubliée depuis longtemps, le sorcier du sang releva les corps de milliers de héros morts à cet endroit et les retourna contre leurs descendants. Les rues de la capitale étaient rouges de sang lorsqu’il fut vaincu. Les rues et les allées répercutent encore l’écho de sa folie. Le Crabe appelle cet endroit le Bas-Quartier."

"Je n’avais jamais entendu cette histoire," dit Kenzo.

"Vous autres Rokugani êtes maladroits avec votre histoire," dit le moine de l’Aigle avec un rire bref. "Ce que vous n’oubliez pas, vous le modifiez pour apparaître en héros. C’est votre plus grande vanité et faiblesse."

Kenzo observait Naizen avec méfiance, se plaçant en travers de la route du moine avec une main tendue vers lui. "Comment connais-tu cette histoire, alors ?" demanda-t-il.

Naizen haussa les épaules. "L’histoire de cet endroit bourdonne dans mon esprit. Il n’y a pas de mystères pour moi, ici."

Juste à ce moment, un cri horrible s’éleva de la terre, derrière Kenzo. Le couvercle d’une plaque d’égout explosa, dans la rue, et une masse tentaculaire en émergea, fouettant l’air sauvagement. Kenzo et Meiji se reculèrent, en criant, mais Naizen restait là, sans peur, tenant son bâton calmement. Derrière eux, la grille d’égout d’une rigole éclata, faisant apparaître un autre amoncellement de protubérances serpentines, fissurant le trottoir autour d’elles avec une force impressionnante.

"Qu’est-ce que c’est ?" demanda Meiji, craintif. Il tâtonna dans sa robe pour trouver les poignées des bâtons ferrés que son ordre préférait pour le combat, bien qu’il doutât qu’ils puissent lui être d’aucun secours.

"Des Garegosu no Bakemono," dit Naizen, d’un air détaché. "Ils se nourrissent des morts. Ceux-ci sont encore petits, comme s’ils ne s’étaient pas encore nourris."

"Nous devons courir !" ordonna Kenzo à Meiji. La clôture n’était qu’à une centaine de mètres derrière eux. Ils pouvaient être capables d’éviter les tentacules et pouvaient s’échapper.

Et le sol derrière eux se modifia avec un craquement sourd. La rue fut instantanément décorée de centaines de fissures, à la manière d’une toile d’araignée. Des tentacules jaillirent à travers l’asphalte au hasard, réduisant en lambeau l’intégrité structurelle de la route. Kenzo tomba sur ses mains et ses genoux, puis chuta alors que la route s’effondrait sous lui. Il vit Meiji qui se reprochait de lui, et ils furent séparés alors qu’ils tombaient tous les deux dans les tunnels sous le Bas-Quartier, dans un amas de fumée et de gravats.

Naizen observait la rue s’écrouler et s’effondrer, se tenant debout juste à la limite de l’énorme trou dans le sol. Il se pencha sur son bâton et observa à travers les nuages de poussière et de débris soulevés par la catastrophe. Il put entendre une toux, en dessous de lui, celle du vieux moine, Kenzo. Naizen prit son bâton et sauta calmement dans le tunnel. Meiji gisait face contre terre sur le sol, les jambes enterrées sous du ciment brisé. Kenzo rampait à quatre pattes et toussait pour reprendre son souffle, tout en cherchant quelque chose dans les poches de sa robe. Les yeux du vieux moine étaient fixés au bord du cercle de lumière faible, où les trois bakemono attendaient. Ils ressemblaient à des pieuvres géantes et pleines de cloques, chacune de la taille d’un chien, sifflant et tortillant de triomphe des tentacules longs de six mètres.

"La lumière les dérange, mais ne leur fait aucun mal," dit Naizen. "Cela ne les retiendra pas très longtemps. Comment va Meiji ?"

Kenzo rampa jusqu’au jeune moine. "Il est vivant," dit-il, écartant maladroitement le plus gros morceau de décombres des jambes du garçon.

Meiji remua faiblement, toussant du sang sur le sol alors qu’il essayait de se rasseoir. Kenzo plissa le front, tracassé. Si le garçon avait une hémorragie interne, alors ils devaient rapidement s’échapper pour essayer de lui sauver la vie. "Que s’est-il passé ?" grogna Meiji.

Naizen se mit entre les moines et les bakemono, un air d’excitation sur le visage. "Il arrive !" s’exclama Naizen.

"Qui arrive ?" répondit Kenzo, en tournant les yeux vers Naizen.

Naizen ne dit rien, mais acquiesça en direction des ombres. Une grande silhouette apparut derrière les bakemono, étendant une main griffue pour gratter gentiment la tête d’une des créatures. La lumière éclaira le visage, et Kenzo eut un hoquet. Ce n’était pas un homme ; c’était bien trop grand, et sa tête était celle d’un serpent ou d’un lézard. Une demi-douzaine de tentacules avec des têtes de cobras montaient et descendaient autour de sa taille, et au lieu de jambes, il avait trois longues queues épaisses qui le poussaient sur le sol. Son corps vert sombre était recouvert de lésions noirâtres, mais ses yeux jaunes brillaient d’intelligence.

"On m’appelle le Kashrak," dit-il en sifflant. "Bienvenue chez moi, frères."

"Je vous avais dit que nous trouverions la mort, ici," dit Naizen. Il semblait impatient.

"Non," toussa Meiji, en s’asseyant contre les débris. "Je ne peux pas mourir tant que je n’aurai pas vu le visage de Shinsei."

"C’est vrai," dit Naizen. "L’Oracle de l’Air lui a dit."

Kashrak gloussa. "Stupides Oracles. Je pensais qu’ils avaient appris à ne pas fourrer le nez dans mes affaires, la dernière fois." Il leva une griffe vers Kenzo. "Alors, je suppose que ce vieux fou imagine qu’il est Shinsei, alors ? Bakemono. Dévorez-le."

Les bêtes tentaculaires bafouillaient et caquetaient en rampant sur le sol vers Kenzo. Le vieux moine s’avança vers eux, une expression de défi et de sérénité sur le visage. "Naizen, occupe-toi du Kashrak," dit-il. "Le vieil homme a encore quelques tours dans son sac pour ces bakemono."

La plus proche des créatures décida de tester l’orgueil du vieil homme et bondit vers lui en poussant un cri strident. Kenzo réagit avec une rapidité surprenante, ses mains quittèrent sa robe et projetèrent un rayon de brillante magie verte dans l’air. Le bakemono fut projeté contre le mur, le crâne brisé.

Kashrak rit. "Bien joué, petit moine," dit-il, applaudissant.

Kenzo tenait maintenant une paire de nunchakus tournoyants dans ses mains. C’était un cadeau de Washi Takao, après leur aventure d’il y a bien longtemps. L’arme était déjà inestimable rien que pour sa composition ; les manches étaient composés l’un de jade et l’autre de cristal. Mais ils étaient encore plus précieux pour leur enchantement, car les deux manches étaient gravés d’un kanji mystique.

Un second bakemono se jeta sur Kenzo, enroulant un tentacule autour de la cheville du vieil homme. Kenzo réagit instantanément, empêtrant le tentacule dans son nunchaku et tirant dessus pour libérer sa jambe. Ce faisant, il souleva le bakemono. Il le fit tournoyer dans les airs, balançant le bakemono avec ses propres tentacules, et le projeta sur son compère. Les deux s’effondrèrent dans une mêlée confuse. Kenzo bondit en avant, tenant le nunchaku au-dessus de lui. Il appuya sur deux boutons sur les manches, et de courtes lames de jade et de cristal surgirent des manches. Il plongea les lames dans les corps des créatures, les enfonçant profondément et maintenant les armes dans les créatures jusqu’à ce qu’elles cessent de lutter et qu’elles se dissolvent en flaques noires, avec une puanteur atroce.

"Bien joué, vraiment," dit Kashrak, en croisant les bras et en s’inclinant devant Kenzo. "Vous autres, hommes de la Confrérie, ne cesserez jamais de m’étonner. Vous arrivez toujours à bien vous battre. Mais au fond, avec toute votre fameuse sagesse, la plupart d’entre vous sont des fous. N’est-ce-pas, Naizen ?"

Naizen acquiesça, se tenant tout à fait droit. Il sourit à Kenzo.

"Naizen !" cria Kenzo, en avançant vers le jeune moine. "Qu’est-ce que tu fais ?" Il attrapa le bras de Naizen, et se figea de terreur quand il vit que sa main traversait le corps du jeune homme, la chair s’écartant comme si main était faite d’eau. Naizen baissa les yeux, releva un sourcil en observant le trou qui s’était ouvert dans sa poitrine, autour de la main de Kenzo.

"Par Jigoku !?" dit Kenzo, terrifié. Sa main rencontra quelque chose de dur, flottant profondément enfui dans le corps du jeune moine. Surpris, Kenzo tira dessus. Un masque de porcelaine blanc et craquelé se trouvait entre ses mains.

"Oh, regardez," dit Naizen. "Vous l’avez trouvé." Il arracha le masque des mains de Kenzo, tourna sur lui-même et donna un coup de pied au milieu de la poitrine du vieux moine avec une telle force qu’il fut projeté en arrière sur un mur. Kenzo glissa sur le sol et resta étendu.

"Oui," dit Kashrak avec un petit rire étouffé. "Tous des fous. Apporte-moi le masque, Naizen."

"Naizen, non !" cria Meiji, tout en rampant péniblement vers lui. De sa ceinture à ses pieds, tout ce qu’il pouvait sentir n’était que la douleur.

Naizen hocha la tête dédaigneusement et s’écarta de Meiji pour aller vers Kashrak. Il tendit le masque de porcelaine à la créature, en souriant.

"Aaah, ce Washi Takao. Quel imbécile," dit Kashrak. "Tout ce temps et ces efforts passés à chercher le Masque de Porcelaine, et il n’a même pas suspecté que ’Naizen’ le portait dans sa poitrine depuis tout ce temps. En fait, je suppose que je ne peux vraiment pas le blâmer pour ça. ’Naizen’ est un homme aux divers talents, après tout. Takao n’est pas le premier ni le dernier à se faire avoir. Naizen. Tue le vieux."

Kenzo ouvrit les yeux alors que Naizen s’approchait. Son nunchaku avait disparu, perdu quelque part dans le tunnel. Maintenant, ça n’avait plus d’importance. Quelque chose s’était brisé lorsqu’il avait heurté le mur et maintenant, il ne pouvait plus se relever. Il observa Naizen dans le bleu de ses yeux et se maudit pour sa bêtise. Il pria les Fortunes pour que Meiji soit sain et sauf. Ce fut sa dernière pensée avant que Naizen ne lui enfonce son bo dans le crâne.

"Naizen, non !" hurla Meiji, en frappant le sol du poing. "Tu étais sensé être Shinsei."

Naizen observa Meiji, un air de surprise complète sur le visage. Il jeta un regard à Kashrak, et ils remplirent tous les deux le tunnel d’un rire sinistre. "Shinsei ?" siffla Kashrak. "Oh, tu t’es trompé, mon garçon. Permets-moi de te présenter à mon associé." Le corps de Naizen ondula et se déforma, et bientôt toute ressemblance avec une forme humaine fut remplacée par un pilier tordu d’eau huileuse et bleue, surmonté d’une paire d’yeux bleus brillants.

"Je suis Mizu no Oni," dit-il, "Terreur Elémentaire de l’Eau." Il avança vers Karasu Meiji.

Meiji hurla.


"Non, Kamiko. Tu ne quitteras pas l’immeuble et c’est mon dernier mot." Le visage de Meda était livide d’une fureur contenue. Ses articulations étaient blanches, ses poings étaient serrés alors qu’il allait et venait devant la petite fontaine. Le Champion de la Grue était vêtu d’un kimono bleu ample et décontracté. Il était venu dans les Jardins Fantastiques pour se relaxer, mais ça ne semblait pas fonctionner.

Kamiko s’assit sur un banc proche, observant son père avec un air frustré sur le visage. Elle aussi était habillée de façon décontractée, un jeans bouffant et un t-shirt des Steelboys. "Je ne comprends pas, père," dit-elle. Elle essayait de paraître indifférente, alors qu’elle jouait avec un éventail en papier blanc. "De plus, vous étiez tellement heureux d’entendre que j’aime vraiment Kameru. Pour une fois que quelque chose de bien résulte d’une de vos manœuvres politiques sans cœur. Maintenant, vous ne me laissez même plus lui parler. D’où vient ce changement d’avis ?"

"Tu n’as pas à le savoir, ma fille," répondit Meda. Il fixait l’eau de la fontaine, essayant d’apaiser sa fureur.

"Est-ce que ça a un rapport avec l’ordre de l’Empereur que Dojicorp finance les réparations de la cité ?" demanda Kamiko.

Meda lui lança un regard glacial. "Comment es-tu au courant de telles choses ? Aurais-tu encore fouillé dans les systèmes informatiques de la compagnie ?"

Kamiko haussa les épaules, observant son père par-dessus son éventail. "Vous êtes la personne qui m’a envoyé à l’école de programmation," dit-elle doucement. "Souhaiteriez-vous que je perde la main ?"

Meda se tourna vers sa fille, son visage était un masque de fureur réprimée. "Ce n’est pas un jeu pour t’amuser, ma fille. Dojicorp fait partie des plus grandes corporations du monde entier. Les secrets sur lesquels tu pourrais tomber-" Il s’approcha de Kamiko et la saisit par les épaules.

"Quoi ?" dit-elle calmement. "Que cachez-vous, père ? Qu’avez-vous peur que je découvre ?" Elle grimaça de douleur.

Meda se figea. Il baissa les yeux et réalisa à quel point il serrait les épaules de sa fille. Il n’avait jamais été aussi violent avec Kamiko de sa vie. Que lui arrivait-il ? "Je suis désolé, Kami-chan," dit-il, sa voix brisée par l’émotion. Il ôta ses mains et tomba à genoux devant elle, son visage était un masque de terreur.

"C’est Yashin que vous avez à la ceinture," dit Kamiko. "Je pensais que vous deviez la rendre au musée."

"Je ne peux pas !" dit Meda en relevant rapidement les yeux vers elle. "Le musée… est en ruine," ajouta-t-il à la hâte. "J’ai décidé d’attendre un moment plus propice pour rendre la lame."

"J’ai fait quelques recherches sur Doji Chomei," dit Kamiko, les yeux sur le katana bleu. "Il fut le dernier de notre famille à porter cette épée, selon Maseto. Il est mort lors de la Guerre des Ombres."

Meda regarda à nouveau sa fille, la main fermement serrée autour de la poignée de la lame. "Je sais ça," dit Meda d’une voix enrouée. "Tout le monde sait qu’il est mort en combattant les suppôts d’Akuma, faisant honneur à son titre de Champion d’Emeraude après que le premier Yoritomo soit mort."

"Pas selon les Bibliothèques Ikoma, père," dit Kamiko, "Leur sécurité est presque aussi importante que la nôtre, en fait." Les yeux de Kamiko étaient rivés sur la lame, et un léger soupçon de crainte était apparu dans sa voix.

"Qu’as-tu découvert ?" demanda Meda, en s’asseyant sur le banc à côté de sa fille.

"Posez cette épée," dit Kamiko. "Retirez-la de votre ceinture et posez-la aussi loin de nous que possible, et je vous le dirai."

Meda jeta un regard à la lame. Il pouvait sentir sa garde qui chauffait dans sa main. Il sentit soudain une émotion soudaine de colère, une colère directement dirigée vers Kamiko. Une colère suffisante pour tirer son épée et l’abattre sur elle, à cet instant dans le jardin. Ce serait facile ; personne ne le saurait. Il avait le pouvoir et la connaissance pour faire passer un tel acte pour un accident.

Meda suffoqua à ces vagues de mal qu’il avait en tête. C’était trop étrange, trop discordant, il extirpa Yashin de son obi en la prenant par son saya et la jeta à travers la clairière. "Dis-moi," dit-il rapidement, en se tournant vers sa fille.

"Chomei n’a pas été tué par une engeance de l’Outremonde," dit Kamiko. "Chomei a assassiné le premier Empereur Yoritomo au milieu de la Guerre des Ombres, et a été abattu ensuite par Kitsune Kama. Personne ne sait pourquoi Chomei a pu faire une chose pareille, mais Yashin fut l’arme qu’il utilisa."

Meda tourna les yeux vers l’endroit où il avait jeté la lame, et enfuit son visage entre ses mains. "Alors, cette lame…"

"Cette lame est ce qui a provoqué la disgrâce de notre clan aux yeux des Empereurs Mantes," termina Kamiko. "Cette lame a terni notre honneur et a détruit la vie de Chomei. J’ai senti sa méchanceté, moi aussi. J’ai failli vous tuer avec elle, lorsque vous avez voulu me la reprendre."

"Je… Je suis désolé, ma fille," dit Meda. Il se tourna vers Kamiko et la prit dans ses bras. "Et je te remercie pour m’avoir sauvé de ce que j’aurais pu devenir."

"Alors je peux quitter l’immeuble ?" demanda-t-elle. "Je peux partir et aller voir Kameru ?"

Le visage de Meda se couvrit de doutes. "Non," dit-il, en s’écartant d’elle. "Non, je suis désolé. Il y a trop de choses qui se passent ici que tu ne peux savoir. Pour l’instant, je te demande seulement d’obéir. Je te libèrerai plus tard."

Kamiko soupira et se releva. "Un jour, père," dit-elle, en jetant l’éventail par terre. "Un jour, vous apprendrez qu’il n’y a pas de plus tard. Il n’y a que le moment présent." Elle se rua hors des jardins, laissant son père avec sa solitude. Meda observa l’éventail avec tristesse.

"Ah, l’impétuosité de la jeunesse," rit Munashi, en se mettant de côté pour ne pas être en travers du chemin de la jeune fille, puis en reprenant sa marche. Il sourit en arrivant près de la fontaine, laissant l’eau claire courir sur ses mains âgées. Il observa Meda, notant l’expression troublée sur le visage de son ami. "Des problèmes ?" dit-il simplement.

Meda regarda autour de lui pour être sur que personne n’était à portée d’oreille. "Ce plan," dit Meda. Il replia l’éventail dans son obi. "Je ne suis plus tellement sûr qu’il n’y a pas moyen de faire autrement."

Munashi fronça les sourcils. "Nous en avons déjà discuté, Meda. Le coup d’état se fera sans effusion de sang. Le plan ne peut pas échouer."

"Et bien, je n’en suis pas certain," dit Meda. "Nous avons encore du temps devant nous. Peut-être que Yoritomo peut encore être raisonné."

"Vous avez perdu votre épée," dit Munashi. Ses yeux se refermèrent légèrement.

"Elle est quelque part, par là," dit Meda, d’un geste. "Je portais Yashin, une épée de Kamiko a découvert dans les ruines du Musée. A ma grande surprise, ma fille a découvert qu’elle portait en elle une puissante malédiction, juste à temps pour pouvoir m’en délivrer."

"Vraiment," dit Munashi d’un ton égal. Il observa calmement dans la direction que Meda indiquait. "Quelle fille intelligente. Hum. Peut-être que vous avez besoin d’un peu de repos. Une malédiction ne doit pas être prise à la légère. Peut-être que je devrais envoyer quelques-uns de mes apprentis dans vos quartiers, pour m’assurer que le charme a été complètement brisé."

"Merci, Munashi," dit-il, en se relevant et en tirant sur son kimono. "Je pense qu’un peu de repos est tout ce dont j’ai besoin. Oh, et pourriez-vous vous occuper de l’épée ?"

"Je m’en occuperai comme il faut," répondit Munashi.

"Merci, mon ami," Meda s’inclina. "Nous discuterons des affaires Impériales demain matin, je vous le promets."

"Parfait," répondit Munashi, en lui rendant son salut. Meda s’en alla vers ses quartiers. "Dormez bien, mon ami," pensa Munashi, son attention portée sur l’épée, alors qu’il s’en approchait lentement.

Le katana gisait dans l’herbe, en brillant d’une douce lumière bleue. Munashi mit ses mains dans sa robe et contempla la lame comme si c’était un enfant particulièrement stupide. "Pauvre Yashin," dit-il. "Depuis le jour où mon ancêtre t’a fabriquée, c’est toujours l’œuvre d’une femme si ton enchantement est rompu. Alors que ton travail était presque arrivé à son terme."

Munashi s’agenouilla dans l’herbe, tirant la lame de son saya avec un mouvement gracieux. Il glissa son pouce le long du tranchant de celle-ci, faisant couler du sang. L’acier étincela dans sa main, une chaleur joyeuse s’épanouit tout le long du métal. "Oh, tu reconnais la lignée de ton créateur," dit-il, en souriant à la lame. "C’est bien. Alors nous nous comprenons bien, tous les deux. Et nous comprenons que Meda n’est pas encore prêt à te porter. Oh, non. Il ne l’est pas. Maintenant, ça va te faire un peu de mal, ma douce Yashin, mais c’est nécessaire…"

Munashi prononça une incantation, tordant et déformant le métal de Yashin. L’esprit de l’épée endura joyeusement la torture. Elle avait enduré pire, et elle savait que le descendant de son maître ne lui ferait jamais de mal. Après quelques instants, le travail était terminé, et Munashi souleva la lame. Elle n’était plus Yashin.

Elle ressemblait étonnamment à l’Epée Ancestrale de la Grue. La lame de Meda.


Yasu arrêta son camion. L’énorme bête mécanique patientait bruyamment devant l’entrée du Bas-Quartier.

"Vous y allez seul, Yasu ?" demanda le garde, en pointant sa lampe de poche à travers la vitre du camion.

"Non," dit Yasu. Le garde semblait un peu perplexe. Yasu régla son siège, le reculant à peine et arrachant un grognement du siège arrière. "Je ne suis jamais seul. Les Fortunes sont avec moi."

"Bien sûr," dit le garde dubitativement. Il avertit le poste de garde, et le portail s’ouvrit en grondant. "Faites attention là-dedans, Yasu. Les éclaireurs disent que ça devient vraiment difficile."

"On va essayer de rester à l’écart des ennuis," répondit Yasu. Il repassa la première du camion et entra dans le Bas-Quartier. Le garde l’observa pendant quelques instants puis retourna dans le poste de garde, en hochant la tête.

"Espèce de taré !" dit Mojo, irrité, en s’extrayant de derrière le siège. "Vous m’avez presque écrasé !"

"Oh, je suis désolé," dit doucement Yasu. Il sourit en se retournant vers le yojimbo. "Je pensais que Sumi était derrière mon siège."

Sumi sortit de derrière le siège passager, en sautant à l’avant. "On va essayer de rester à l’écart des ennuis ? Très amusant," dit-elle. Sumi ôta son long manteau et le jeta sur le siège arrière. En dessous, elle portait une culotte de cycliste, des baskets, et un t-shirt de l’Université Isawa. Une sacoche de parchemin et d’outils était bouclée à sa ceinture. Même si ses vêtements étaient plus décontractés, elle portait toujours le rouge traditionnel de son clan. "Je suppose que ça vous amuse de compromettre notre mission ?"

"Non, pas vraiment," dit Yasu. "D’un autre côté, ça m’amuse beaucoup que le daimyo du Clan du Phénix ait l’air aussi mignonne en lycra."

"Mojo, tu sais conduire un camion ?" demanda gentiment Sumi.

"Hum, non, Sumi-chan," dit-il. "Pourquoi me demandez-vous ça ?"

"Et bien, je voulais te demander de descendre Yasu," dit-elle. "Je crois que nous devrons attendre que nous sortions d’ici, maintenant."

"C’est mieux ainsi, Sumi," dit Yasu. "J’ai l’intention de dire des tas de choses désagréables, ce soir. Ainsi, vous pourrez lui demander de me flinguer pour toutes celles-là d’un coup."

Sumi roula des yeux et croisa les bras sur sa poitrine, ignorant le Crabe. Elle se tourna vers la vitre, observant les ruines noircies du Bas-Quartier alors qu’ils passaient.

"Alors qu’est-ce que fait votre épée ?" demanda Yasu avec curiosité.

"Hm ?" demanda Sumi, en reprenant pied dans la réalité. Elle pensait à son père, aux amis qu’elle avait perdu. Elle se demandait si Zin était déjà perdue, ou s’il lui restait encore du temps.

"L’épée Phénix, Ofushikai," dit Yasu. "Ce morceau de métal que vous portez à la ceinture. Toutes les Epées de Clan sont magiques. Que fait la vôtre ?"

"Elle arrive dans ma main lorsque j’en ai besoin," dit-elle. "J’ai entendu une légende qui disait qu’elle a permis à l’un des Champions Phénix de survivre à un naufrage en lui permettant de respirer sous l’eau de l’océan. Elle est sensée avoir une influence sur la magie, aussi. Elle est sensée faire toutes sortes de choses, mais je suppose que la plupart d’entres elles sont seulement des légendes."

Yasu haussa les épaules. "Je suppose qu’il serait stupide d’essayer de vous noyer pour vérifier," dit-il.

"Oui, en effet," répondit-elle sèchement. "Mais si jamais j’ai envie de faire l’expérience, je serais heureuse de faire appel à vous, Yasu."

"Je m’en souviendrai," répondit-il.

"Je pense que j’ai vu quelque chose, par là," dit Mojo, en pointant du doigt vers la gauche. "Ca ressemblait à une toile d’araignée géante."

"Ouais, j’ai vu," dit Yasu. "Juste un Kumo. Un esprit d’araignée géante. Elles sont pour la plupart inoffensives. Elle ne nous embêtera pas sauf si nous la dérangeons."

"Mais elle ne risque pas de signaler notre arrivée ?" demanda Sumi, en jetant un regard vers l’arrière pour garder la créature en vue.

"Ca n’arrivera pas," dit Yasu. "Les Kumo ne sont pas vraiment Souillés, ils ont juste besoin de se nourrir de la Souillure pour survivre. Les créatures de cet endroit sont même plus effrayées par les Kumo que nous le sommes."

Yasu tourna au coin et conduit le long d’une rue assez longue. Il monta sur le trottoir pour éviter un gros tas de gravats empilé sur un bélier métallique brisé. Un énorme rocher ressemblant à une main se déployait du côté de la route. "C’est Jimen no Oni," dit Yasu, en le désignant. "Ce qu’il en reste, en tout cas. Le reste de celui-ci est monté sur l’avant du camion." Il montra du doigt la tête en pierre qui se trouvait sur le bélier du camion.

"Je pensais que c’était seulement une imitation," dit Sumi, dégoutée. "Vous avez mis une vraie tête d’oni sur votre véhicule ?"

Yasu la regarda d’un air incompréhensif. "Ouais," dit-il. "Vous ne l’auriez pas fait, vous ? Je l’ai bien nettoyée."

Un petit bip sortit d’un des instruments sur le tableau de bord du camion. Les épais sourcils de Yasu se froncèrent, et il se pencha pour observer l’affichage. "Oh, merde," dit-il.

"Qu’y a-t-il ?" demanda Mojo.

"Sans doute rien," dit Yasu. "Les techniciens de Toshimo viennent juste d’installer ce senseur aujourd’hui. Mais s’il fonctionne correctement, il a capté un petit oni. Par là." Il pointa le doigt vers la droite, puis tourna brusquement les roues dans cette direction.

"S’il est petit, peut-être qu’il n’est pas dangereux," dit Mojo. "C’est peut-être une perte de temps."

Yasu jeta un regard au yojimbo. "Ecoute, l’emplumé," dit-il, la voix laconique et légèrement irritée. "Une petite leçon de l’Académie des Quêteurs. ’Oni’ et ’pas dangereux’ ne sont pas des mots que tu devrais mettre ensemble dans la même phrase. Je me fiche de la taille de ce truc, nous devons le tuer."

"Arrêtez d’appeler mon yojimbo ’l’emplumé’," dit Sumi, irritée elle aussi.

"Dites-lui d’arrêter de s’habiller comme un oiseau, alors," dit Yasu, en montrant du doigt les panaches de plumes sur les épaules de l’armure de Mojo.

Le bip se fit entendre à nouveau, plus fort cette fois. Le camion tourna au coin d’une petite rue latérale. La lumière filtrait faiblement de la route, au-dessus, assez pour rendre inutiles les phares du camion, mais pas assez pour fournir un éclairage suffisant pour donner une vue claire de l’endroit. La rue était parsemée de trous et de cratères. Sa surface était encore plus abimée que d’habitude pour le Bas-Quartier.

"Est-ce que cet engin peut continuer sur cette route ?" demanda Sumi.

"Je préfèrerais ne pas essayer," répondit Yasu. "Je viens juste de le réparer. Je vais sortir pour aller jeter un œil. L’emplumé, tu sais te servir de la sarbacane à ta ceinture ?"

"C’est un Pistolet du Vide," répondit Mojo. "Et oui, je sais m’en servir."

"Bien," dit Yasu. "Alors, viens avec moi. Sumi, vous attendez ici."

Sumi tambourinait sur le tableau de bord avec ses doigts et regardait Yasu de travers.

"Vous… n’allez pas m’écouter, pas vrai ?" demanda-t-il.

Elle hocha la tête. "Souvenez-vous, Crabe, j’étais la Maîtresse du Feu. Je suis une shugenja plus que compétente même si je ne suis pas encore habituée à porter cette épée. Je n’ai pas l’intention de supporter votre sexisme alors que nos vies sont en jeu. Je vais avec vous." Elle ouvrit la porte du camion et en sauta, puis se plaça dans la lumière des phares du camion et les attendit.

"Maîtresse du Feu," grogna Yasu alors qu’il sortait lui aussi et sautait sur la rue.

"Quoi ?" demanda Mojo, en regardant vers Yasu. "Tu m’as dit quelque chose ?"

"Pas grave," dit Yasu. Il s’avança dans la rue. Mojo sauta derrière lui et tira son pistolet, en se grattant la tête, confus.

"Par où est-il ?" demanda calmement Sumi. Elle courut pour rejoindre Yasu, un parchemin prêt dans sa main.

"Par là," dit Yasu, en pointant au milieu de la rue. Il sortit un pistolet géant de son armure et le brandit des deux mains. Il marchait lentement, prudemment. Son armure faisait étonnamment peu de bruit pour sa corpulence. "Je vous parie n’importe quoi qu’il se cache dans un de ces cratères et qu’il nous attend."

Le trio poursuivait son chemin prudemment, le long de la rue. Mojo longeait les côtés, en jetant un coup d’œil dans chaque cratère avec une paire d’étranges lunettes vertes qu’il avait sorti de quelque part.

"Ces lunettes sont inutiles," dit Mojo, en les retirant. "Je ne vois rien du tout."

"Bien sûr," répondit Yasu. "Ces lentilles tetsukami détectent la Souillure. Tout est Souillé ici." Yasu braquait son pistolet de gauche à droite pendant qu’ils marchaient, attendant n’importe quel signe de mouvement. Un bruit de rocher se fit entendre, venant d’un petit cratère à moins de dix mètres devant eux, et ils se figèrent.

Une petite main émergea du bord du cratère, une main humaine. Une tête d’enfant surgit, ses cheveux étaient poussiéreux et en bataille, mais il ne semblait pas blessé. L’enfant s’extirpa du cratère, il avait l’air bouleversé et confus, mais indemne, en dépit de sa robe bleue brûlée et en lambeaux. Il jeta un regard vers le ciel, avec une expression de colère sur le visage, puis il lança un regard aux trois personnes qui se tenaient devant lui.

"Ok, tenez-le en joue," dit Yasu. "Qui es-tu ?"

L’enfant gloussa et commença à sautiller vers eux.

Yasu tira avec le pistolet. A sa grande surprise, Sumi créa une gerbe de flammes à sa droite, en même temps, engloutissant l’enfant. Il fut projeté en arrière dans le cratère, par le double tir de barrage.

"Par Jigoku !" s’exclama Mojo. "Vous venez de tirer sur un gosse !"

"Réfléchis un peu," dit Yasu, en le tapant sur la tempe. "Par Jigoku, qu’est-ce qu’un gamin de six ans peut faire ici dans le Bas-Quartier ?" Il se tourna vers Sumi, qui le regardait avec un air de respect. "Et bien, je suis impressionné, Sumi," dit-il. "Vous n’avez même pas hésité, au contraire de l’emplumé."

"Moi de même," dit-elle, en souriant et en inclinant un peu la tête. "Vous êtes au moins aussi rapide à réagir que votre réputation le prétend."

"Heu, si vous deux pouviez cesser de vous congratuler," dit Mojo, en observant le cratère fumant. "Il se passe quelque chose."

L’enfant rampait hors du cratère, de la fumée et des flammes s’élevaient de son corps. Ses yeux brillaient de rouge, et il gloussait. "Pekkle !" dit-il. Yasu fit feu à nouveau. La créature était prête, cette fois, et d’un geste de la main, elle dévia la balle.

"Jigoku, cette chose est rapide !" jura Yasu. "Et elle est immunisée au jade, aussi !"

Mojo fit feu avec son pistolet du vide, tirant des balles de néant sur le torse de la créature. Un grand trou brûlant fut créé au milieu de celui-ci, et la créature fit quelques pas en arrière. Elle observa son torse béant et gloussa. Sa blessure se refermait.

"Il est invulnérable," dit Sumi. "Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?"

"Maintenant ?" demanda Yasu. "Maintenant, on retourne dans le camion."


Jiro se tenait dos au mur, essayant de ressembler à un dur-à-cuire. Deux tables basses se trouvaient au centre de la pièce, où ils étaient plusieurs à jouer ensemble. Quelques autres bricolaient sur des ordinateurs le long du mur le plus éloigné. Plusieurs autres, encore, étaient simplement assis ça et là, fumant, et avaient l’air dangereux. Ils étaient une douzaine en tout. Jiro se tenaient en dehors de leur chemin, la plupart du temps, et ils restaient hors du sien. Le mot était passé que Jiro était l’un des élèves personnels de Sekkou, et aucune des autres nouvelles recrues ne voulaient avoir des problèmes avec Sekkou.

Pendant les deux dernières semaines, Jiro n’avait pas vu le soleil. Il était séquestré ici, dans le quartier général sous-terrain du Clan de la Sauterelle. Le temps n’avait pas été perdu, par contre. Sekkou et certains autres lui avaient enseignés des trucs. Il avait appris comment faire fonctionner des appareils de haute technologie pour ouvrir des coffres-forts. Il avait appris comme éviter les surveillances électroniques. Ils lui avaient même permis d’essayer une seule fois l’un de leurs projecteurs d’OEM. Il avait appris beaucoup de choses en peu de temps. La majorité des Sauterelles pouvait ressembler à une bande furieuse, mais le soi-disant gang était en vérité très coordonné et ingénieux. Leur technologie était au-delà de tout ce que Jiro avait pu voir ou entendre. Il avait appris beaucoup de choses en un temps incroyablement court. Son envie de rester ici et de devenir l’un de leurs membres était de plus en plus pressante.

Mais il ne pouvait pas faire ça. Il y avait des gens qui comptaient sur lui. Dairya. Hiroru. Sa mère. Il devait prouver qu’il pouvait être aussi bon que Daniri. Peut-être même meilleur.

"A quoi tu penses, Jiro ?" marmonna une voix grave.

Jiro leva les yeux. C’était Kaibutsu. Il était difficile de le confondre avec quelqu’un d’autre. Kaibutsu faisait presque 2 mètres 15 et était presque aussi large. Il avait été gladiateur dans l’un des quartiers les plus rudes du port, avant que Sekkou ne le découvre et le recrute. Il portait toujours les vêtements avec lesquels il combattait, un collant noir avec des morceaux d’armure sur les genoux et les épaules, et un masque facial avec une paire de petites cornes sur le front. Jiro n’avait aucune idée du nom qu’il pouvait porter. Il le connaissait seulement sous le nom Kaibutsu, ou "monstre".

"Huh ?" dit Jiro. "Je te demande pardon, Kaibutsu ?"

"Pensais à quoi ?" marmonna-t-il à nouveau, les yeux vers le sol. Il réfléchit un instant. "A quoi tu pensais ?"

"Vas-y doucement avec lui," dit Kazuko, marchant vers eux et s’asseyant à l’envers sur une chaise. C’était une fille solide, à peine plus âgée que Jiro, et qui portait une mini-jupe en cuir et une veste, au-dessus d’un bikini rouge. "Le combat de rue n’est pas le genre de sport qui utilise un équipement de sécurité. Le grand type a pris un mauvais coup, si tu vois ce que je veux dire." Elle tapota sur sa tête. "Il est gentil et costaud, pas vrai Kaibutsu ?" Elle se releva et lui gratta le sommet de la tête.

"Kaibutsu gentil," gloussa le grand homme, un grand sourire sur le visage.

"Alors répond à la question du gros gars, gamin," dit-elle avec un petit sourire. "Tu es toujours tellement calme, toujours collé à Sekkou. Toujours à partager les secrets des plus hauts échelons des Sauterelles. A quoi est-ce qu’un gamin comme toi peut bien penser ?"

"Je pensais à ma maison," dit Jiro.

Kaibutsu leva les yeux et dressa sa tête vers Jiro, l’observant de ses étranges yeux dorés. "Moi aussi," dit-il. "Maison beaucoup manquer à Kaibutsu. Mais Kaibutsu pas beaucoup manquer à maison. Personne là-bas comprend. Pour ça que je suis ici." Il observa le sol à nouveau, s’asseyant prudemment sur une petite chaise. Elle craqua bruyamment alors que les pieds pliaient sous son poids.

"Je comprends ça," dit Jiro, acquiesçant. "J’ai toujours été dans l’ombre de mon frère, moi aussi."

"Ça craint toujours, la famille," railla Kazuko. Elle sortit une cigarette de la poche de sa veste, et l’alluma.

"Frère essayé de tuer Jiro ?" demanda Kaibutsu, soucieux.

"Non, non," répondit Jiro. "Rien de tout ça. J’ai toujours été dans son ombre. Tout ce que j’ai pu faire a toujours été comparé à lui. J’ai pas envie que les choses se poursuivent comme ça. J’ai besoin de me faire un nom moi-même."

"Oh," rit Kaibutsu, "Pensais que frère peut-être essayé de tuer Jiro. Kaibutsu stupide parfois."

"Pourquoi es-tu parti de chez toi, Kaibutsu ?" demanda Jiro.

"Frère essayé de tuer Kaibutsu," répondit le grand homme, en inclinant la tête. "Sœur aussi. Papa était pas si gentil avec Kaibutsu, non plus. Très effrayant. Kaibutsu, plein de peur, a couru vers la ville."

"Toi ?" répondit Jiro, amusé. "Je ne pensais pas qu’on pouvait t’effrayer, mon pote."

Kazuko rit sous cape. "Kaibutsu vient d’une très grande famille."

"C’est bon, tout le monde en rang," ordonna Sekkou. Le lieutenant Sauterelle entra dans la salle de loisir, son imperméable sombre tourbillonnait derrière lui. Il portait son habituel casque noir, le mon d’argent à l’effigie de sauterelle brillait sur son front. Chacun arrêta ses différentes activités et ils tournèrent leur attention vers lui. "C’est le moment que vous attendiez, mesdames et messieurs," dit doucement Sekkou. Il allait et venait devant les recrues. "Votre test final. Vous avez été entraînés, vous avez été instruits, vous avez été préparés. Maintenant, il est temps de montrer si vous pouvez être ou non des Sauterelles."

"Quel est le plan ?" demanda Kazuko. Elle était debout, les bras croisées sur sa poitrine. Kaibutsu se leva et se mit juste derrière elle.

"Le plan, c’est la violence," répondit Sekkou. "Il y a un centre commercial pas très loin d’ici, dans le Petit Jigoku. Le Centre Lucky Star. Ils viennent de réouvrir leur commerce, suite à une demande du voisinage. C’est un paradis de gloutonnerie et de consommation. J’ai bien l’intention que nous soyons leurs premiers clients, si vous voyez ce que je veux dire."

Les recrues rirent tous ensembles. "Est-ce qu’on aura des OEM pour ce coup-là ?" demanda Jiro. Il était impatient d’avoir une autre chance d’utiliser l’équipement des Sauterelles, d’essayer de voir comment il marchait.

"Oh, ça et le reste," répondit Sekkou. "Vous aurez l’arsenal complet des Sauterelles à votre disposition. Inago a décidé qu’un exemple devait être fait. Je vous accompagnerai personnellement, tout comme notre nouvelle recrue. Mesdames et messieurs, j’aimerais vous présenter Omar Massad." Sekkou tendit un bras vers la porte, pour présenter le nouvel arrivant.

Un homme au crâne rasé portant une armure étrange de cuir et de plastique entra dans la pièce, ses chaines et sa boucle de ceinture tintaient alors qu’ils marchaient. Une ceinture pleine de couteaux pendait à sa taille, et un pistolet était dans un holster à sa cuisse. Ses yeux étaient perçants et brillants, et il portait deux profondes cicatrices sur les joues. Son visage et son teint le désignait comme étant d’origine étrangère. "Je suis le nouvel étudiant du projet d’échange avec l’étranger. Maintenant, vous feriez mieux de vous en aller gentiment et d’obéir aux ordres de Monsieur Sekkou, ou vous pourriez finir par tirer vos ordres de moi."

"Jigoku ! Mais qu’est-ce que ça signifie ?" se fâcha un jeune punk, en observant le gaijin avec dédain.

"Prie pour ne jamais le découvrir," répondit simplement Sekkou. "Maintenant. Allez à l’armurerie et équipez-vous, nous partons immédiatement. Ne restez pas plus d’une heure dans le centre commercial, mais donnez vous-en à cœur joie et cassez tout. Connaissez la Machine. Haïssez la Machine. Détruisez la Machine." Les recrues chantèrent les trois dernières phrases en même temps que lui, avec une frénésie fiévreuse pour la troisième. Ils quittèrent la salle de loisir et partirent pour l’armurerie, pris par leur soif d’action.

Kazuko, Kaibutsu, et Jiro furent les derniers à partir. Sekkou les arrêta d’un geste de la main. Massad se tenait juste derrière Sekkou, sifflotant avec ses mains dans les poches.

"Vous trois," dit Sekkou. "J’aimerais vous parler."

"Oui, monsieur ?" répondit Jiro.

"Ne m’appelle pas monsieur, Jiro," dit Sekkou. "Mon nom est Sekkou. Il n’y a pas de civilités chez les Sauterelles ; les samurai le font pour nous."

"Oui, Sekkou," dit Jiro.

"Vous trois êtes sur le point d’apprendre la chose la plus importante pour un Sauterelle," dit Sekkou. "Le Clan de la Sauterelle est composé de 90% de distraction, et 10% d’intention cruelle. La distraction est déjà partie dans l’armurerie, maintenant, sous la forme de cette horde de babouins hurlants. Vous trois, Massad, et moi-même sommes le vrai cœur de cette mission, l’objectif."

"Et quel est notre objectif, Sekkou ?" demanda Kazuko.

"Vous verrez," le rire de Sekkou se répéta en écho dans les profondeurs de son casque.


Zin ouvrit les yeux. La chambre était froide, moite et humide. Le sol était toujours souillé par le sang du technicien Asahina. Des chaines de magie verte s’étendaient du mur une fois de plus, la maintenant fermement au niveau du cou et des poignets. Une paire de gardes gobelins étaient appuyés contre le mur opposé, l’observant, la faim lisible sur leur visage. Elle n’était pas effrayée par eux. Bien qu’ils la détestaient, ils avaient encore plus peur de Kashrak. Ils n’oseraient pas la toucher.

Elle pouvait sentir le morceau de métal qu’elle avait volé, le bout de ferraille du tetsukansen. Elle l’avait cachée dans sa ceinture, dans son dos. Enchaînée au mur comme elle l’était, ça ne lui faisait pas beaucoup de bien, mais elle puisait une certaine confiance de celui-ci. De lui, et d’autre chose. Elle pouvait sentir le pouvoir en elle, le pouvoir qui l’avait contacté lorsque Kashrak avait essayé de lui mettre la machine Grue dans la tête. Il était avec elle, il la protégeait, et il la changeait, d’une certaine façon. C’était comme un millier de voix en une seule, qui l’encourageaient, qui lui offraient des conseils, qui la réconfortaient. Il lui avait soigné ses blessures et maintenant, il la rendait plus forte. De plus, elle commençait à se souvenir de petites choses à propos de son passé. Elle n’était pas seule, elle ne l’avait jamais été. Elle avait une mission à accomplir.

Un sifflement se fit entendre à quelque distance, dans les tunnels, et les gobelins tendirent immédiatement l’oreille. Kashrak revenait. Zin l’avait senti bien avant qu’il ne commence à approcher. Elle pouvait le sentir partout, maintenant. Il était content de lui, pouvait-elle sentir. Content, mais un peu confus. Il réfléchissait beaucoup à propos de quelque chose. Kashrak arriva dans la chambre, avec une petite chose blanche sous son bras. Une créature faite d’un liquide bleu le suivait, tirant un humain inconscient derrière elle.

"Vous deux," dit Kashrak, en pointant les gobelins. "Fouillez notre nouvel invité et occupez-vous de ses blessures. Nous avons besoin de lui vivant pendant un certain temps."

Les gobelins obéirent immédiatement, courant en direction du jeune homme. Zin put voir qu’il semblait être gravement blessé. Il saignait au front et sa jambe droite était déboitée. Il semblait très jeune. Sa robe marron foncé était encore plus sombre, à cause du sang et des fluides laissés par la créature qui le tirait. Les gobelins détalèrent à toute vitesse pour trouver du matériel médical.

"Hmmm," grogna Kashrak, alors qu’il observait pensivement une paire de nunchaku, moitié jade et moitié cristal. "Une chose redoutable." Il le lança par terre, où il se perdit au plus profond des immondices et des détritus qui étaient le foyer de Kashrak.

La créature d’eau s’avança au-devant de Zin. Sa tête prit la forme d’un point d’interrogation, ses yeux bleus et brillants l’observaient avec curiosité. "Une naga," dit-il d’une voix étonnamment humaine. "Je pensais que vous étiez le dernier, Kashrak. Je pensais que l’Akasha avait été…"

"En grande partie, oui," soupira le Naga corrompu. Ses yeux jaunes observaient Zin avec un air vaguement apitoyé. "Elle, tout comme moi, est une abomination. La maladie qui détruit notre peuple a poursuivi sa course en elle et l’a laissé telle qu’elle est. J’ai tenté de faire d’elle mon apprentie, mais elle s’est montrée moins docile que je ne l’aurais voulu. Quel dommage, hein, Mizu ?"

Mizu se déforma pour regarder Kashrak, un fluide bleu coulait de ce qui lui faisait office de tête. "Alors, tuez-là," dit-il. "Elle représente une contrainte."

Kashrak poussa un profond soupir. "Je crains que tu n’ais raison," dit-il. "C’est une honte que personne ne puisse choisir de qui les gens doivent tomber amoureux, hein ?"

"Je peux ?" demander Mizu. Il enroula son corps autour de la taille de Zin et présenta son visage à quelques centimètres du sien, prêt à la noyer. Zin frissonna à la fois de peur et sous le toucher répugnant de l’oni. Avec ses nouveaux souvenirs, elle savait qu’elle pouvait respirer dans l’eau, mais elle avait le sentiment que cette créature pouvait faire plus que la noyer. Toujours enchaînée au mur, elle était vulnérable, et sa faible arme ne pourrait pas faire grand-chose contre une chose sans forme solide.

"Non, Mizu," dit Kashrak, en levant une main pour le retenir. "Si quelqu’un doit tuer Zin, je pense que ce devrait être moi. Je pense que je lui dois bien ça, après tout le temps que nous avons passé ensemble."

"Vous êtes un maniaque complètement tordu, Naga," dit Mizu, en s’écartant de Zin. "Je pense que j’aime beaucoup ça."

"Une chose bien étrange, l’admiration d’un oni," dit Kashrak. Il prit une perle noire et l’écrasa, et il la mélangea à la flaque la plus proche de lui. Il attendit que l’eau se trouble puis s’éclaircisse, révélant le visage d’Asahina Munashi.

"Kashrak", dit Munashi, en s’inclinant légèrement. Le vieil homme semblait légèrement dérangé par l’appel de Kashrak.

"Salutations," dit Kashrak. "J’ai des nouvelles intéressantes."

"Vraiment," dit Munashi, en relevant un sourcil. "Dites-moi."

"La mission de Mizu a été un succès," dit Kashrak. "Il a tué le gardien du masque et l’a remplacé sans attirer l’attention de l’Ordre de l’Aigle. Le Masque de Porcelaine de Fu Leng est maintenant à nous." Kashrak brandit le mempo fissuré pour que Munashi puisse le voir.

"Ahhhhh, excellent," dit Munashi. "Il a l’air un peu endommagé, mais c’est normal après tout ce temps. Bien, c’est vraiment la semaine des cadeaux inattendus. Envoyez-le-moi immédiatement. Je verrai si vos gobelins peuvent être récompensés avec d’anciennes armes Dojicorp."

Kashrak acquiesça. "J’enverrai un oni mineur, cette fois," dit-il. Une créature ailée noire de la taille d’un singe émergea des ombres du plafond et battit des ailes pour venir aux côtés du Naga. Il lui tendit le masque, et murmura quelques mots dans une langue étrange. Il partit en volant dans les tunnels. "Et j’ai autre chose à vous montrer, Munashi."

"Oh ?" répondit le Grue, son œil unique exprimait son intérêt.

"Mizu n’est pas revenu seul," dit Kashrak. "Pour je ne sais quelle raison, Washi Takao a envoyé deux autres moines pour l’accompagner. L’un d’eux est mort, maintenant. L’autre… et bien l’autre est bien plus intéressant."

"Comment ça ?" demanda Munashi.

"Il a été visité par un Oracle," dit Kashrak.

"Il mentait," dit simplement Munashi. "Les Oracles sont morts."

"Ils ne sont pas morts !" dit sèchement Mizu. Il se tordit pour se placer entre Kashrak et la flaque, ses yeux flamboyants. "J’ai vu l’Oracle lui-même ! J’ai senti son pouvoir ! Il a dit la vérité."

"Hmmmm," dit Munashi. Le Grue médita quelques instants, grattant son menton alors qu’il digérait l’information. "Qu’est-ce que cet Oracle a dit ?"

"L’Oracle a dit que le moine ne mourrait pas tant qu’il n’aurait pas vu le visage de Shinsei." dit Kashrak.

"Vous l’avez tué ?" demanda Munashi.

"Non," répondit Kashrak.

"Quel dommage," dit Munashi. "Vous auriez fait un fabuleux Shinsei, Kashrak."

"J’ai déjà un destin, Munashi," dit Kashrak.

"En effet," répondit Munashi. "Bon, je suis un peu énervé d’apprendre le retour des Oracles, mais ce moine pourrait certainement être utile. Je sais que le Briseur d’Orage serait ravi d’apprendre ça. Je vais lui dire immédiatement."

"Vous avez raison, Munashi," répondit Kashrak. "En dehors de ça, comment va votre coup d’état ?"

"Et bien," répondit le Grue. "Dans une semaine, tout ce que je désire sera à moi. Seuls quelques obstacles subsistent."

"De quel genre ?" demanda Kashrak.

Munashi se renfrogna, un air irrité s’afficha sur son visage. "La fille du champion s’est révélé être un problème, et un Pekkle a échoué alors qu’il devait assassiner la Tonnerre Licorne," répondit-il. "Il a été projeté du haut de la grand-route, jusque dans le Bas-Quartier."

Kashrak rit. "Ne vous tracassez pas, Munashi," dit Kashrak. "Je vais retrouver votre Pekkle. Il doit être très apeuré d’être dans un endroit aussi lugubre, après avoir été dorloté dans vos jardins. Mizu, va et retrouve Pekkle." L’oni acquiesça. Il s’étendit dans les ombres, traversa le plafond, et disparut.

"Merci, Kashrak, mais Pekkle peut se débrouiller tout seul," répondit Munashi. "Le problème est que cet oni a été vu. Il peut être lié à moi. La Tonnerre Licorne et le Dragon qui l’a aidé doivent mourir."

Kashrak haussa les épaules. "J’ai beaucoup de choses à faire, mais je m’occuperai de ça. Portez-vous bien, Munashi."

Munashi acquiesça. Son image se troubla sur la surface de la flaque. Kashrak se retourna, le visage pensif. "Ah, bien," dit-il. "Détruire un Empire est un tel travail. Je suppose que tu es au bout du tunnel, maintenant, ma chère." Il fixa son regard sur Zin. "Je suis vraiment désolé."

Il avança vers elle, ses longues griffes cliquetaient dans sa main, alors qu’il approchait. Zin était effrayée, mais les voix en elle repoussaient la peur. Leur pouvoir grandissait comme une douce chaleur. Elle vit des visages à l’aspect de cobras tout autour d’elle, comme Kashrak, mais en plus pur. Ils lui prêtaient leur force. Elle le fixa d’un air de défi. Elle se sentit de plus en plus forte, plus forte que jamais. Kashrak recula sa main, prêt à l’égorger. Ses griffes plongèrent. Zin plongea sur le côté, une magie blanche flamboyait autour d’elle avec une telle force qu’elle arracha les chaines du mur. Les griffes de Kashrak laissèrent des marques sur la pierre ou elle se trouvait, un instant auparavant. Zin s’écarta de lui et se remit sur pied.

"Nous sommes revenu," dit-elle. Sa voix n’était pas vraiment la sienne. L’écho d’un millier de Naga en sommeil parlait à travers elle.

Kashrak se retourna, l’observant sans surprise. "Ah," dit-il. "Je vois que tu as redécouvert l’Akasha. C’est la force vitale de tous les Naga qui ont été et qui seront. C’est également la source de la maladie de notre race, l’infection qui a plongé la plupart d’entre nous dans le sommeil. Tu as beaucoup de chance, Zin. La plupart des Abominations n’ont pas le droit de rester aussi longtemps dans l’Akasha. Je sais que je n’ai certainement pas eu ce droit."

"Nous ne pouvons plus supporter que tu puisses vivre, Kashrak," dirent les voix, utilisant Zin comme réceptacle. Elle sentit la magie des perles grandir dans ses mains, malgré le fait qu’elle n’ait pas de perles. Son corps brillait d’une aura blanchâtre et fantomatique.

Kashrak hocha la tête, en balançant son doigt comme un père qui fait la leçon à son enfant. "Si tu veux me détruire, Akasha," dit Kashrak, un ton amusé dans sa voix, "alors tu aurais du choisir une arme plus puissante que cette petite fille maigrelette." Kashrak tendit la main et prononça un seul mot, un mot empli de noirceur et de terreur. Des ténèbres grossirent autour de lui, des ténèbres spirituelles qui n’avaient rien à voir avec la lumière. Zin pouvait ressentir sa Souillure, le mal en lui. Elle tomba à genoux, grelottante. Elle le fixa, ses yeux argents étaient emplis de crainte. L’aura autour d’elle avait disparu ; l’Akasha avait été vaincue, balayée par la volonté de Kashrak.

"Tu es encore étonnée ?" demanda Kashrak. Sa voix était pleine de rancune et de malice.

"Tu n’es pas blessé," cracha-t-elle. "Tu es toujours lié au pouvoir de l’Akasha !"

Kashrak sourit. "Il est lié à moi, en fait. Tout comme un chien est lié à la laisse de son maître. Si seulement tu l’avais réalisé plus tôt. J’avais placé de grands espoirs en toi, Zin. Tu es une fille tellement intelligente."

Zin recula contre le mur, s’approchant lentement de la lame rudimentaire. S’il réalisait ce qu’elle était en train de faire, elle mourrait à l’instant. "Comment ?" demanda-t-elle. "Comment une Abomination peut-elle être liée à l’Akasha ?"

Kashrak se renfrogna. "J’appartiens à une puissante lignée, le fils de la Qamar et du Shashakar, la chef et le haut prêtre de notre race. Je suis né puissant en magie, mais fortement défiguré en même temps." Il fit des gestes avec ses mains pour désigner son corps déformé. "Les Naga de lignée pure ne voulaient pas de moi. Ils ont essayé de me séparer de leur groupe en toute âme et conscience, mais n’y sont pas arrivés. Mon pouvoir était plus puissant que le leur. Ils ont essayé de me tuer. Je ne pouvais pas les laisser faire. J’ai plié l’Akasha à ma volonté, j’ai détruit mes agresseurs. J’ai tué ma mère et mon père, puis j’ai fuis. Ensuite, j’ai trouvé ma voie dans l’Outremonde. J’ai accueilli une parcelle du sombre pouvoir d’Akuma en moi. Aucun Naga en deux mille ans ne s’était jamais autorisé à ressentir le pouvoir de la Souillure, et pour de très bonnes raisons."

"Vous avez apporté la Souillure de l’Outremonde au cœur de l’Akasha !" s’exclama-t-elle.

"Oui !" dit-il sauvagement. "J’apporte le changement ! La variété ! Je me suis assuré que chaque Naga vivant puisse naître différent ! Tristement, l’Akasha craint le changement. Comme elle n’a pas su apprécier mon cadeau, notre race s’est mise en profonde hibernation pour que l’évolution puisse être ralentie."

"Votre ’cadeau’ nous tue, Kashrak," rétorqua Zin. Le couteau était dans sa main, maintenant. Si seulement elle pouvait le brandir.

"Ca ne t’a pas tué, pas vrai ? Donne une chance à la sélection naturelle, douce Zin," gloussa Kashrak. "Tu ne peux pas faire d’omelette sans casser des œufs, comme disent nos cousins Rokugani. La ’maladie’ que j’ai apporté à notre peuple n’est pas toujours fatale. Certains, comme toi, s’éveillent." Kashrak inclina légèrement la tête, et une langue fourchue dépassait de ses lèvres.

"Grâce à cette maladie, tu es meilleure que les autres, Zin. Plus indépendante, plus puissante, et je suppose plus belle, à ta façon. J’ai toujours préféré les jambes aux queues, mais je suppose que c’est juste mon opinion. Tu ne mérites pas d’être une esclave de l’Akasha. Tu mérites de diriger à mes côtés, de ta propre volonté, libre ! Du moins, libre tant que tu m’obéiras." Kashrak rit amèrement. "C’est ta dernière chance, mon aimée. Quelle sera ta réponse ?" l’énorme Naga se pencha très bas vers elle. Ses yeux jaunes réfléchissaient la lumière des torches. Les cobras autour de sa taille sifflaient, parfaitement immobiles alors qu’ils fixaient Zin avec attention. Il mit ses mains de chaque côté de sa tête, les griffes allongées.

"Une étrange liberté que tu m’offres," répondit Zin, recroquevillée sur le sol, devant lui, les yeux intraitables.

"Sers-moi ou meurs," dit Kashrak. "Je sais que c’est un cliché, mais c’est aussi simple que ça."

"Alors, j’ai fais mon choix," dit-elle. Le Naga corrompu hésita, confus. "Meurs !" hurla-t-elle. Zin bondit en avant et planta le fragment de tetsukami dans la gorge de Kashrak. Il tomba en arrière, du sang giclait de sa gorge et de sa bouche. Ses yeux étaient toujours brillants et pleins de haine alors qu’il se débattait sur le sol, arrachant et jetant au loin l’écharde d’une main, et mettant la main dans sa bourse de perles de l’autre.

Zin recula de terreur. Elle pouvait voir que la blessure qu’elle avait infligée n’était pas fatale, et que Kashrak utiliserait bientôt sa magie pour se soigner. Elle courut, manquant de chanceler en sortant. Un gémissement s’éleva du sol, et elle baissa les yeux pour voir le jeune moine, qui remuait légèrement.

"Aidez… moi…" murmura-t-il, et il plongea à nouveau dans l’inconscience.

Zin regarda vers Kashrak, qui se tordait de douleur. Elle regarda le moine. Elle était plus forte qu’une humaine, mais le porter pourrait la ralentir. Elle pourrait ne pas arriver à s’échapper.

Zin prit Karasu Meiji dans ses bras et partit en courant dans les tunnels.


"Ah," dit Oroki en riant tout bas. "Voila ce que je cherchais."

L’écran devant le Scorpion prit un bref instant la couleur rouge, l’avertissant qu’il était entré dans une zone protégée et réservée. Le programme de sécurité demanda son numéro d’identification. Oroki tapota sur son clavier, entrant un code de son invention. Le code l’identifiait comme un programme de sécurité, envoyant le premier programme dans une boucle sans fin, dans laquelle il vérifierait sa propre autorisation. Bien sûr, il n’en avait aucune, les Licornes n’avaient pas l’intention d’en donner ; le programme de sécurité est sensé se retirer du système et le couper.

"Au revoir," rit Oroki. Maintenant, il pouvait vagabonder dans la base de données de la Tour Shinjo sans encombre. En fait, le temps que les Licornes réalisent ce qu’il a fait, n’importe qui aurait eu le temps d’entrer dans leur base de données et de downloader les fichiers voulus. Oroki s’en fichait. Il était venu pour voir un fichier très spécifique…

"Otaku Sachiko," tapa-t-il.

L’ordinateur vrombit quelque peu, et afficha rapidement une liste de fichiers sur la vierge de bataille. Ils retraçaient une période de cinq ans, puis s’arrêtaient. Curieux. Oroki ouvrit le fichier le plus récent.

FICHIER DU PERSONNEL DE LA TOUR SHINJO, #8476358
NOM : Otaku Sachiko
CLASSE : D
DATE DE NAISSANCE : 13-6-74
SEXE : F
TAILLE : 1,76 m
POIDS : 54 kg
YEUX : Verts
CHEVEUX : Noirs
CLAN : Licorne
FAMILLE : Otaku
PARENTS : Shinjo (Père), Otaku (Mère)
PASSE CRIMINEL : Classifié
OCCUPATION ACTUELLE : Vierge de Bataille, assignée au statut de détective le 10-10-99
PERIODE DE SERVICE : Du 28-4-94 jusqu’à maintenant
RECOMMANDATIONS : Certificat de Spécialisation des Vierges de Bataille, Certification de Tireur d’Elite, Médaille du Mérite Shinjo.
NOTES PSYCHOLOGIQUES : Versatile, elle est encline à des accès de colère lorsque sa loyauté envers son clan est remise en question. Extraordinairement brave, la menant parfois à des risques excessifs. En dehors de ça, c’est une personne psychologiquement stable. Très perspicace et prompte à réagir face à des situations complexes, hautement recommandée pour le statut de détective, malgré le fait que ses talents en tant que Vierge de Bataille pourraient la désigner comme réserve pour des situations de combat.

"Hmmm," se dit Oroki, en parcourant lentement le profil. Il y avait quelque chose qui le dérangeait, mais il ne pouvait pas dire quoi. Il mit ça sur le compte de la fatigue. Entre détruire Sachiko, gérer le labyrinthe, saper l’influence de Shiriko, chercher le Scorpion Blanc et s’inquiéter de la reconstruction de Zou, il avait vraiment trop peu de temps pour se reposer. Il avait besoin de vacances. Il sauvegarda le fichier sur son propre disque dur et décida d’y revenir plus tard. Par simple curiosité, il tapa un autre nom.

FICHIER DU PERSONNEL DE LA TOUR SHINJO, #8374398
NOM : Kitsuki Hatsu
CLASSE : F
DATE DE NAISSANCE : 18-3-76
DATE DU DECES : 18-10-99
SEXE : M
TAILLE : 1,80 m
POIDS : 81 kg
YEUX : Marrons
CHEVEUX : Noirs
CLAN : Dragon
FAMILLE : Kitsuki
PARENTS : Kitsuki (Père), heimin (Mère)
PASSE CRIMINEL : Aucun
OCCUPATION ACTUELLE : Détective
PERIODE DE SERVICE : Du 28-1-98 au 18-10-99
RECOMMANDATIONS : Médaille du Mérite Shinjo, Médaille de la Bravoure Saru, Recommandation Akodo, Médaille d’Honneur de Diamant
NOTES PSYCHOLOGIQUES : Extrêmement perspicace, capable de relever des détails minutieux après seulement une évaluation superficielle d’un endroit. Esprit analytique efficace, capable d’assembler des énigmes, des puzzles et des indices avec grande facilité. Son aversion inhabituelle pour les appareils technologiques et sa persistance têtue à se baser sur des équivalents archaïques sont peut-être ses seuls défauts psychologiques.

"Bah," ricana Oroki. "Rien d’intéressant, ici." Il résista à l’envie de vérifier son propre fichier. Les ordinateurs de la sécurité pourraient retracer son parcours plus tard, et deviner son identité, à cause de son arrogance. De plus, les Shinjo ne connaissaient que peu de choses qu’il ne voulait pas qu’ils sachent.

Une fois de plus, Oroki fut dérangé par quelque chose dans le fichier de Sachiko. Quelque chose ne coïncidait pas avec celui du Kitsuki. Ses yeux furent attirés par la ligne intitulée "PASSE CRIMINEL".

"Classifié ?" dit-il à voix haute, amusé. "Quel genre de bonne petite Vierge de Bataille peut bien avoir un passé criminel classifié ?"

Oroki tenta de décrypter le fichier, de déterminer ce qui était caché. A sa grande surprise, il n’y avait pas d’encryptage du tout. Il n’y avait même pas de fichier. Le passé entier de Sachiko, depuis qu’elle a rejoint les Vierges de Bataille, a été effacé. Elle n’existait même pas, sauf pour sa date de naissance. Oroki se mit à rire.

"Elle doit avoir des relations, pour avoir effacé tout ça," dit-il. "Voyons voir qui tire les ficelles ici, voulez-vous ?" Il tapa quelques autres commandes, fouillant plus profondément dans le fichier de Sachiko.

PARENTS CONNUS : Shinjo Hisato (père, décédé), Otaku Shige (mère, décédée), Otaku Okichi (sœur, décédée), Otaku Setsuko (sœur, décédée)

"Par les mensonges de Bayushi ! Faire partie de la famille de cette fille est encore plus mortel que d’être dans la mienne !" s’exclama Oroki. Il étendit la recherche au-delà de la famille immédiate. Il sourit derrière son masque lorsqu’un nom familier apparut dans la liste.

"Shinjo Katsunan, oncle paternel, champion du Clan de la Licorne."

Oroki décrocha le téléphone. "C’est Oroki," dit-il à la secrétaire. "J’aimerais parler à mon vieil ami Shinjo Katsunan. Oui, je vais attendre."


Ils couraient vers le camion. Mojo continuait de tirer derrière lui, essayant de ralentir la progression de l’oni alors qu’ils s’échappaient. Il esquivait rapidement les balles du tetsukami, puis recommençait à courir. Yasu sauta sur la marche qui permettait de grimper dans la cabine du camion et se retourna pour voir que la créature n’était qu’à dix mètres de lui. Il lança une boite qu’il avait à la ceinture, qui éclata au pied de l’oni et engendra une énorme explosion. Il rentra alors dans le camion.

"Où est-il ?" demanda Sumi qui se trouvait sur le siège à côté de lui. Ses yeux parcouraient la rue.

"Je ne le vois pas non plus," dit Mojo, hors d’haleine, écroulé à l’arrière.

"Je me fiche de savoir où il est," dit Yasu. Il passa le camion en marche arrière et recula dans la rue. Ensuite, le camion se retourna et partit vers les portes.

"Nous partons ?" cria Sumi. "Nous ne pouvons pas simplement nous en aller !"

"Pas le choix," dit Yasu. "La plupart des oni ne sont pas affectés par les armes normales, mais sont au moins blessés par le jade ou le cristal. Les oni véritablement invulnérables sont très rares, et très puissants. La pire chose qui pourrait vous arriver est d’être pourchassé par une chose pareille."

"Il doit bien avoir une sorte de faiblesse," dit Mojo.

"Je suis sûr qu’il en a une," répondit Yasu. "Mais je suis pas du genre à faire des approximations successives. Il s’est appelé Pekkle. On rentre à la tour de garde, on se connecte à la base de données des Quêteurs, et on voit si quelqu’un a un jour combattu quelque chose qui porte ce nom-là. Ensuite, on revient et le tue."

Sumi observa le Crabe pendant un moment, ses yeux verts étaient spéculatifs. "C’est un bon plan, Yasu," admit-elle à contrecœur. "Je dois admettre que vous n’êtes pas aussi tête-brûlée que vous vous donnez l’air."

Yasu releva un sourcil et jeta un coup d’œil à Sumi. "Quoi ?" dit-il. "La Maîtresse du Feu qui estime devoir faire un compliment ? Je vous en prie, ménagez mon cœur de Crabe !" Il frappa sur sa poitrine d’une main.

"Ok," dit-elle avec un soupir exaspéré. "Maintenant, vous recommencez avec vos sarcasmes."

Mojo releva les yeux. "Vous avez entendu ça ?" demanda-t-il.

"Oh oh," dit Yasu, en regardant en l’air.

Pekkle, apparaissant en haut du pare-brise, frappa à travers la vitre des deux mains. Il gloussait comme un maniaque, alors que Yasu et Sumi était pris sous la douche de verre brisé. Sumi s’enveloppa de flammes, par réflexe, faisant fondre les éclats de verre avant qu’ils ne la touchent.

"Sang d’Hida !" jura Yasu, "Pas dans le camion, Sumi !" Il couvrit son visage pour se protéger de l’éclat flamboyant ; son épaisse armure le protégea de la chaleur.

Le camion, hors de contrôle, s’écrasa face la première dans une ancienne boutique d’instruments de musique. Des instruments en cuivre et des meubles se brisèrent sous l’impact du bélier du camion. Yasu se couvrit le visage d’une main et lutta pour reprendre contrôle du véhicule de l’autre. Mojo se pencha par-dessus le siège et tira avec son pistolet sur Pekkle, le touchant au visage et le projetant hors du camion. Le véhicule s’arrêta, ses roues étaient prises dans un énorme tas de gravats et un tuba tordu. Sumi étaient toujours enveloppée de ses flammes, mais la moitié de la cabine du camion n’était plus qu’un chaos fumant et fondu.

"Euh, je suis désolée pour ça !" dit-elle timidement.

"C’est bon," dit Yasu. "Il roulera encore et je suis assuré. Vous allez bien, vous deux ?" Ils acquiescèrent tous les deux. "Bien," dit-il. "Maintenant, sortez du camion tant qu’il en est encore temps."

Ils sautèrent de la cabine, au moment précis où Pekkle les chargeait, empalant le pare-brise avec un lampadaire qu’il avait arraché de la rue. L’oni gloussait de façon démente, projetant un petit rocher qui rebondit sur le jingasa de Yasu.

"C’est bon, j’en ai marre," dit Yasu. Il regarda derrière son dos et saisit son tetsubo, l’étendant sur toute sa longueur. Il courut droit vers la créature. Pekkle l’observait curieusement alors qu’il faisait tournoyer le tetsubo de toutes ses forces. Il frappa Pekkle juste sous les côtes, l’envoyant dans les airs avec un gloussement plaintif.

"C’est le monstre le plus épouvantable que j’ai jamais combattu," se dit Yasu. L’apparence enfantine de l’oni et son amusement apparent était très dérangeant. Le grand Crabe détestait l’admettre, mais il n’avait jamais été effrayé à ce point, depuis qu’il s’était battu contre Jimen no Oni. Pekkle heurta le sol, rebondit, puis il s’assit et se retourna vers Yasu, une expression de colère sur le visage. Yasu reprit sa course vers lui et lui donna un coup au visage sans la moindre hésitation, le projetant au sol, sur le trottoir.

Pekkle se rassit à nouveau et l’observa, gloussant alors qu’il secouait la tête. Il pointa un doigt vers Yasu et lui tira la langue. "Je suis ne pas impressionné par toi, Pekkle," dit Yasu. Il se mit de côté alors que l’oni lui lançait un morceau d’asphalte, puis il fut touché sur le côté du visage avec un autre.

Yasu fit tournoyer son tetsubo, Pekkle était prêt et lui arracha des mains. Yasu prit par son élan, fit encore quelques pas. Le petit oni frappa Yasu à la jambe avec sa propre arme. Yasu tomba sur un genou et donna un coup de poing au flan à Pekkle, envoyant l’oni au tapis. Il l’attrapa par la ceinture et par la nuque, se leva péniblement sur ses pieds et murmura à l’oreille du monstre qui se débattait. "Tu peux être fort, tu peux être résistant, mais tu restes un nabot, Pekkle." Yasu lança le petit oni vers l’allée proche, aussi fort qu’il le pouvait.

"Pekkle !" cria l’oni alors qu’il se figea soudain en plein vol. Il se débattit et lutta, mais malgré toute sa force, il était maintenant irrémédiablement coincé dans la toile d’un Kumo. Yasu ramassa son tetsubo et recula. L’esprit-araignée sortait des ombres et avançait lentement vers la petite créature, avide de se nourrir de sa vie.

"Amusez-vous bien, vous deux," dit le Crabe, en rangeant son tetsubo puis en faisant un petit salut.

Il boita en direction du camion, où Mojo essayait de passer sous le lampadaire et de l’extraire de la cabine du camion. Sumi surveillait la rue, parchemin en main, prête pour le cas où une autre menace apparaîtrait. Yasu ajouta sa propre force à celle de Mojo, et bientôt, le lampadaire fut dégagé. Yasu sortit l’attache du treuil qui se trouvait à l’avant du camion, sous le bélier, et l’attacha fermement à un pilier de l’autre côté de la rue.

"Est-ce que cette chose peut encore rouler ?" demanda Sumi, observant le camion avec méfiance.

Le Quêteur la regarda et grimaça. "Je suppose que nous le saurons dès que je l’aurai dégagé," dit-il.

"Est-ce qu’il est sûr ?" demanda-t-elle.

"Peut-être," répondit-il. "J’en sais rien, vous préfèreriez marcher pour rentrer au poste de garde ?" Il rentra dans le véhicule. "Sérieusement, réfléchissez, il n’ira nulle part, maintenant. Il est coincé dans un cratère et on dirait qu’il y a un tuba plié autour de l’essieu. Il va me falloir un certain temps pour l’enlever."

"Bon, ça ne sert à rien de perdre encore plus de temps," dit Sumi. "Je vais aller faire un tour de reconnaissance, pour voir si je peux trouver quelque chose. Mojo, viens avec moi."

Yasu plissa le front. "Je sais pas si c’est une bonne idée," dit-il. "Cet endroit peut rapidement devenir mortel. Prends ça, l’emplumé." Il prit un épais sac de toile dans son camion et le tendit à Mojo.

"Qu’est-ce que c’est ?" demanda Mojo, en prenant une des petites boîtes métalliques et en l’observant.

"Du napalm," dit Yasu. "Une recette spéciale de Toshimo. Ca adhère et ça brûle. Ca ne blessera pas fort les créatures les plus puissantes de cet endroit, mais ça leur donnera au moins quelque chose pour s’occuper. Fais gaffe quand tu les utilises. Parfois, un gros monstre carnivore n’est pas aussi terrifiant qu’un gros monstre carnivore enflammé." Mojo s’inclina pour le remercier et passa le sac à son épaule.

"Faites vraiment attention, vous deux," dit Yasu, le visage très sérieux.

"Oui, nous le ferons," acquiesça gaiement Sumi, "Merci, Crabe." Elle se mit à suivre la rue. Mojo restait un pas derrière elle, pistolet du vide en main. Les deux Phénix examinaient attentivement les fenêtres et les allées alors qu’ils avançaient le long de la rue. Hormis les sons légèrement troublants qui venaient de l’allée du Kumo, tout semblait être calme, dans le Bas-Quartier.

"Qu’est-ce qui ne va pas, Mojo ?" demanda Sumi, en regardant prudemment vers son yojimbo.

"Hm ?" répondit-il pour commencer. "Que voulez-vous dire ?"

"Tu n’es pas toi-même, ce soir," répondit-elle. "D’habitude, tu es aussi idiot que Yasu, ou pire. Tu sembles calme. Et sinistre."

Mojo acquiesça, perdu dans ses pensées. "C’est seulement moi," dit-il. "Je me suis senti vraiment inutile, ces derniers temps. Lorsque le bakemono est apparu dans la Miséricorde du Phénix, je n’ai pas pu l’arrêter. Lorsque Kaze a tué les Maîtres, je n’étais même pas là. Lorsqu’Akeru m’a attaqué dans le Labyrinthe… Je n’ai même pas envie de repenser à ce qui s’est passé. Lorsque je suis face aux créatures de l’Outremonde, quelque chose de terrible arrive. Et maintenant, je suis au cœur de la tanière du lion…"

"Tu es juste effrayé, Mojo," dit Sumi. "C’est seulement naturel. Tu ne serais pas humain si tu ressentais autre chose."

Mojo acquiesça silencieusement. Etait-ce cela ? Etait-il effrayé, ou était-ce autre chose ? Il se sentait comme s’il avait changé. Il avait été capturé par Akeru, et l’oni avait tenté de le posséder. L’oni l’avait abandonné plus tard pour prendre Kyo comme hôte, mais que s’était-il passé avant ça ? Ses souvenirs étaient indistincts, flous. A quel point l’oni l’avait-il changé ? Quelle part d’humanité lui restait-il ? Il n’était sûr de rien, mais il n’avait pu aborder le sujet avec personne.

Soudain, le sol s’effondra devant eux. Mojo et Sumi tombèrent en arrière, les yeux rivés sur le sol, alors qu’une partie du sol coulissait lentement pour libérer un passage. Deux paires d’yeux verts brillants se levèrent vers eux et s’élargirent soudain, par peur. Mojo tira deux fois, et les têtes des créatures disparurent dans une explosion de vide.

"Des gobelins," dit-il, en s’avançant pour examiner les corps. "D’après l’aspect de leurs vêtements, je dirais qu’ils vivent dans ces égouts."

"Beuh, quelle odeur !" dit Sumi alors qu’elle se penchait au-dessus de l’ouverture. Ses yeux s’élargirent. "Mojo, c’est la puanteur que j’ai sentie sur Kashrak, lorsqu’il a enlevé Zin au temple. Elle est là, en bas, quelque part."

Mojo hocha la tête. "Nous ne pouvons pas y aller," dit-il. "Un égout Souillé par l’Outremonde ? Ce serait du suicide. Nous n’avons aucune idée de ce que nous allons rencontrer, si nous ne perdons pas…"

Quelque part, au plus profond des égouts, une voix de femme poussait des cris. C’était Zin.

Sumi sauta dans l’égout, sans autre mot. Mojo la suivit après seulement une seconde d’hésitation. Le tunnel était humide et froid. L’eau leur arrivait aux chevilles. Mojo appuya sur un bouton à sa ceinture, activant la brillante lumière qui venait de sa boucle de ceinture. "Yasu, réponds, c’est Mojo," dit-il dans son talkie walkie.

"Je t’entends. Terminé," répondit Yasu dans un crépitement.

"Nous sommes entrés dans les égouts," dit Mojo. "Nous pensons que Zin pourrait être en bas, terminé."

"Les égouts ?" cria Yasu en jurant. "Par l’enfer, sortez de là ! Même moi je n’y vais pas sans soutien ! Terminé."

Sumi attrapa le talkie walkie. "Zin a des ennuis," dit-elle. "Nous devons y aller."

"Attendez-moi, au moins, bon sang !" s’irrita Yasu. "Vous pouvez attendre deux minutes, non ? Terminé."

Un rugissement sauvage gronda à travers les tunnels, ponctué par un autre cri strident.

"Non, nous ne pouvons pas, Yasu," dit Sumi. Elle coupa le talkie walkie et le rendit à Mojo, alors qu’elle avançait dans le tunnel en courant lentement.

Un rire démoniaque surgit, au-dessus d’eux. Mojo tira deux balles de vide au plafond et quelque chose de noir et de chevelu tomba dans l’eau, mort. Ils ne s’arrêtèrent pas pour voir ce que c’était, mais continuèrent de courir vers la source du rugissement. Alors qu’ils tournaient à un coin, deux gobelins leur sautèrent dessus avec des lances primitives, mais Ofushikai apparut dans la main de Sumi et elle brisa leurs armes d’un seul geste. Les deux créatures se regardèrent l’une l’autre, choquées, et Sumi les coupa en deux, d’un autre coup. Le tunnel se divisait en deux chemins.

"Par où ?" demanda Mojo, "Nous ne pouvons en choisir qu’un ; nous séparer serait du suicide." Il pointait son pistolet devant lui, attentif, alors qu’il attendait sa décision.

Les sourcils de Sumi étaient pliés par sa réflexion. Finalement, elle désigna les deux tunnels et invoqua le pouvoir des kamis. Deux boules de lumière se séparèrent de ses mains, bondissant rapidement dans les deux tunnels. La lumière se réfléchissait sur l’eau, illuminant chacun des deux tunnels d’une lumière brillante, alors qu’elles disparaissaient au loin.

"Vous allez donner notre position !" s’exclama Mojo.

"C’est le but," répondit Sumi, un air parfaitement calme sur son visage.

Soudain, venant du tunnel de gauche, une multitude de hurlements de gobelins en colère surgit. Du tunnel de droite, seule une voix se fit entendre.

"Sumi !" dit la voix de Zin, très, très loin.

Le bout du tunnel de gauche s’illumina soudain de dizaines et de dizaines de paires de petits yeux rouges. Mojo prit une grenade dans le sac que Yasu lui avait donné et la lança dans le tunnel. L’eau éclata en gerbes de flammes et les égouts furent remplis des hurlements des gobelins agonisants. "Ca devrait les retenir quelques minutes," dit-il. Sumi acquiesça et ils foncèrent sur la droite. Ofushikai était encore une fois dans sa main gauche, et sa main droite était couronnée de feu. Elle réalisa vaguement que le feu pouvait être une arme dangereuse à utiliser, aussi loin dans les égouts, mais pour l’instant, elle ne s’en tracassait pas vraiment. Le tunnel tournait et se tordait, mais allait généralement dans la même direction, vers le cœur du Bas-Quartier. Quelques minutes plus tard, des caquètements et des éclaboussures se faisaient entendre derrière eux, car les gobelins leur avaient donné la chasse. Quelques hurlements sauvages se mêlaient aux cris de la horde de gobelins.

"L’emplumé !" craquela le talkie-walkie. Le signal était irrégulier, les mots étaient tronqués. "Je suis -craquement- vous, maintenant -brzzt- Continuez -crépitement- terminé."

"Yasu, ta transmission est mauvaise. Répète. Terminé," dit Mojo. Rien. Il jura et remit le talkie-walkie à sa ceinture. Sous terre, la portée de la petite radio était trop faible pour une transmission claire.

Le tunnel se courba brutalement et les deux Phénix s’élancèrent rapidement sur la gauche. Sumi tira sa lame juste à temps et Mojo posa le doigt sur la détente de son pistolet, réalisant soudain qu’il avait été prêt de descendre la Naga qui se tenait maintenant devant eux.

"Zin !" s’exclama Sumi.

Le visage et l’épaule de Zin étaient couverts de sang séché, et son kimono pendait en lambeaux. Elle portait la silhouette flasque d’un jeune homme, habillé d’une robe de moine. Il semblait encore plus gravement blessé qu’elle. Mojo rengaina rapidement son arme et prit son fardeau, soulevant maladroitement l’homme blessé par-dessus son épaule.

"Mojo, Zin," souffla-t-elle, en se penchant lourdement contre le mur. "Nous devons…" Elle avait du mal à respirer. "Nous devons courir."

"Par où ?" demanda Mojo, en regardant derrière lui. Le bruit de la meute de gobelins se rapprochait.

"Ah," le tunnel devant eux s’emplit d’un sifflement ricaneur. "On dirait que ta petite escapade se termine, ma chère. Et voyez-vous ça, tu as trouvé des amis." Une grande créature déformée émergea des ténèbres. Kashrak. La horde de gobelins s’arrêta à quelques mètres derrière eux, observant leur maître avec curiosité.

"Restez en arrière," dit Sumi. Elle pointa l’Epée Phénix sur le naga, en essayant de garder un œil sur les créatures derrière eux.

"L’arrogance humaine ne cessera jamais de m’étonner," rit le Naga. Il croisa les bras sur sa poitrine. "Je suis le Kashrak," dit-il. "Je suis le Porteur des Ténèbres, le Héraut du Destin. J’étais le sorcier principal du Seigneur Oni Akuma. Les Terreurs Elémentaires me reconnaissent comme leur Maître. Les Fortunes me craignent. Qu’espères-tu faire ?"

"Survivre," dit Sumi. Elle s’empara d’une grenade du sac de Mojo et la lança sur le Naga. L’air autour de Kashrak explosa dans une gerbe de feu chimique. Le Naga siffla de frustration, des boucliers de magie verte le protégeaient de l’explosion, mais à peine. Sumi jeta une autre grenade aux gobelins derrière eux, les entourant d’un mur fait d’énormes flammes jaunes.

Zin se protégea les yeux des flammes et de la chaleur intense. "Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?" demanda-t-elle, "Nous allons brûler ou suffoquer !" Le napalm brûlant avançait lentement vers eux, repoussé doucement par le courant de l’égout. Il ne leur restait pas beaucoup de temps.

Mojo déposa rapidement le moine contre le mur et dégaina son pistolet du vide. Le positionnant en mode automatique, il le pointa vers le haut. Le yojimbo vida le chargeur entier sur le plafond. Un trou d’un mètre de large s’ouvrait sur la rue, un mètre au-dessus d’eux. La chaleur était maintenant insupportable, et le tunnel était rempli d’une fumée chimique.

"Vite !" dit Mojo. Il joignit ses mains pour faire la courte échelle à Sumi, puis il la souleva jusqu’à la rue. Il fit la même chose pour Zin. Mojo trébucha sur le moine et vacilla quelque peu, étourdi par les fumées. Il prit l’homme inconscient par-dessus son épaule, et le remit aux deux femmes, en même temps que le sac de grenades au napalm. Le feu était maintenant à moins d’une trentaine de centimètres, et il pouvait voir les yeux moqueurs de Kashrak briller de l’autre côté. Mojo trébucha et tomba le visage le premier dans l’eau. Il se sentit à son aise, calme. Il se sentit enfin en paix, pour la première fois depuis qu’Akeru l’avait torturé et lui avait pris son nom. Son nom…

"Mojo !" Sumi cria son nom, le ramenant à la réalité. Les yeux de Mojo s’ouvrirent, et il vit que les flammes étaient dangereusement proches. Dans une poussée d’adrénaline, il se remit sur pieds et sauta vers le trou. Il attrapa le bord de ses deux mains et Zin et Sumi lui attrapèrent les bras, le tirant vers la rue avec une force surprenante.

Ils restèrent assis dans la rue pendant un moment, hors d’haleine à cause de leur fuite. "Nous devons nous presser," dit Zin. "Ou il sera trop tard."

"Pauvre Zin, il est déjà trop tard," rit une voix. La rue autour d’eux ondula et tremblota, et un cercle de liquide bleu les entoura soudain. Un mur d’une eau polluée et huileuse se créa autour des quatre personnes étendues, une paire d’yeux moqueurs flottaient au sommet de ce mur. "Bienvenue, mortels," dit-il. "Je suis Mizu no Oni. Vous n’irez nulle part avec les jouets de mon maître. Qui veut braver son destin en premier ?"

Sumi chancela et se remit sur pieds, lame en main. "Hors de notre chemin, monstre," dit-elle.

"Très bien," dit Mizu. "Je pense que tu es volontaire." Un épais bras d’eau frappa Sumi en pleine poitrine, la projetant en arrière dans le mur d’eau opposé.

"Non !" cria Mojo, en sautant vers elle. Il était trop tard. Elle venait d’être engloutie par le mur, le liquide pollué de Mizu se frayait rapidement un chemin vers ses poumons. Elle se débattait et luttait, mais le monstre était trop fort. "Zin !" cria-t-il, "Aide-là !"

"Je ne peux pas !" dit Zin, impuissante. "Je n’ai pas mes perles." Elle souhaita pouvoir trouver le lien avec l’Akasha, à nouveau, mais Kashrak semblait l’avoir mis hors d’atteinte, pour elle. Elle se concentra aussi fort que possible. Soudain, une paire de vives lumières brillèrent à travers le mur de fluide.

"C’est toi qui fait ça ?" lui demanda Mojo.

"Non, c’est moi," crépita le talkie-walkie de Mojo. Le son d’une centaine de tambours résonna soudain à travers les rues. La lumière dans les yeux de Mizu vacilla alors que la musique le transperçait de douleur.

"Ce n’est pas terminé, mortels," jura Mizu. Le mur de fluide s’effondra alors que son corps se décomposait, fuyant vers un lieu plus sûr. Sumi resta debout un moment, toujours agrippée à l’Epée Phénix, puis elle s’effondra en attrapant le bélier du camion de Yasu.

"Akasha !" s’exclama Zin, fixant le monstrueux véhicule et l’horrible tête de Jimen no Oni qui trônait sur celui-ci.

"Tu as laissé ta radio allumée, l’emplumé," dit Yasu, en sautant hors de la cabine. "J’ai suivi votre signal." Jetant un rapide coup d’œil à Zin et à Meiji, il s’agenouilla aux côtés de Sumi pour l’aider.

"Oups," dit Mojo, en baissant les yeux vers sa ceinture. "C’était vraiment un accident. J’ai vidé des tas de piles de cette façon." Il s’agenouilla de l’autre côté de Sumi. "La créature a essayé de la noyer. Elle est peut-être gravement blessée."

"Rentrez dans la cabine, vite !" ordonna le Crabe. Il entoura les épaules de Sumi d’un bras et la souleva sur ses pieds, alors qu’il balayait la région de son énorme pistolet. "J’ai un mauvais pressentiment à propos de cet endroit."

"Moi aussi," dit Sumi, en recrachant un peu d’eau bleue huileuse.

"Vous allez bien ?" demanda Yasu, surpris.

Elle fit un signe de tête vers son katana et sourit. "Je suppose que l’épée fonctionne."

Yasu rit. "Donc, je suppose que vous n’avez plus besoin de moi pour la tester, maintenant, Maîtresse du Feu ?" Elle ferma les yeux et recracha encore un peu d’eau. Yasu la souleva rapidement jusqu’au camion. Mojo et Zin les suivirent, en portant Meiji. Le camion reprit vie et il fit demi-tour dans la rue, aussi vite que Yasu le pouvait.

Dans les ombres d’une allée proche, Kashrak les observait. Son visage était irrité et amer. "Ils étaient deux," siffla-t-il. "Comment suis-je sensé m’occuper de deux d’entre eux ? Ce crétin de shugenja est complètement incapable."

"Deux Phénix ?" répondit Mizu, en se reformant rapidement à ses côtés.

"Non, idiot," siffla Kashrak. "Deux Tonnerres ! Nous avions espéré découvrir leurs identités en avance, les tuer individuellement, et les empêcher de s’allier entre eux. Apparemment, nous avons échoué."

"Ils m’ont pourtant semblés mortels, maître," dit Mizu, en observant les feux arrières du camion qui s’éloignait. "Le Crabe m’a surpris avec ses tambours, mais je suis sûr que je peux le tuer."

"Tout comme l’était Jimen," répondit Kashrak. "Non, Mizu. Ceci nécessitera plus de subtilité. Tout spécialement maintenant. Avant les Tonnerres n’étaient que des gêneurs pour le Briseur d’Orage. J’étais heureux de pouvoir les tuer un à la fois, qu’ils se mêlent de mes affaires ou pas. Mais maintenant, ils m’ont pris Zin. Ca m’offense personnellement. Mizu, les as-tu marqués ?"

"Bien sûr," répondit l’oni. "La douleur fut grande, mais j’ai été capable de laisser une part de moi-même dans le véhicule du Crabe alors qu’il fuyait. Je peux les situer n’importe quand, maintenant."

"Bien," sourit Kashrak, se reculant dans les ténèbres une fois de plus. "Bien. Alors, ce n’est plus qu’une question de temps."


"C’est notre royaume," dit Sekkou. Il se tenait au milieu du centre commercial et étendait les bras, savourant le chaos. Tout autour de lui, les Sauterelles se déchaînaient, pillaient des magasins, matraquaient des gardes de la sécurité, activant les éclairs brillants des OEM alors qu’ils désactivaient les systèmes de sécurité et les alarmes. "Survivre grâce à la force, grâce au pouvoir de l’esprit, grâce à la force de caractère," dit Sekkou, "Dans un tel monde, seul ceux qui sont véritablement dignes peuvent réussir !"

Les pieds de Jiro écrasaient du verre brisé. Tout près, une femme gisait dans un piètre état, sur le sol. Il ne pouvait pas dire si elle était une Sauterelle ou pas, il ne pouvait même pas dire si elle était vivante.

"Bon travail," dit une voix à son oreille, "Je l’avais presque ratée, celle-là."

Jiro se retourna pour voir les petits yeux malicieux de celui que Sekkou appelait Massad. Le Chacal dépassa Jiro et s’accroupit, observant le corps étendu.

"Venez, Massad," dit Sekkou, "Nous n’avons pas de temps pour ça."

"Je ne fais qu’un peu grossir nos rangs," rit Massad, en sortant un étrange cristal de sa veste.

"Bien, alors. Vous savez où nous sommes attendus, Massad," dit Sekkou. "Vous nous rejoindrez lorsque vous aurez terminé." Massad acquiesça et Sekkou s’en alla rapidement. Jiro, Kazuko et Kaibutsu le suivirent.

"Où allons-nous, Sekkou ?" demanda Kazuko, le suivant de près.

"Nous allons faire des courses," répondit Sekkou. Il désigna une bijouterie qui n’avait pas encore subi les assauts des Sauterelles. C’était un magasin de style ancien, fait de bois avec une petite fenêtre. Il semblait hors de propos, dans un centre commercial moderne. "Là-bas," dit-il. "Kaibutsu, ouvre la porte."

Le grand homme acquiesça et s’avança avec lourdeur. Il leva deux poings énormes et frappa dans la porte, brisant le bois du chambranle. Il s’empara des morceaux restants et les arracha des charnières, puis les jeta sur le côté.

"C’est fait," dit Kaibutsu, en tournant la tête vers Sekkou. Une explosion sourde retentit à l’intérieur du magasin, et Kaibutsu recula, en tenant sa poitrine. Il s’agrippa à son sternum et tomba en avant, visage contre terre.

"Qu’est-ce que c’était ?" s’exclama Jiro, en se jetant à couvert derrière un banc.

"Un fusil à pompe," dit calmement Sekkou, sortant un grand pistolet de sous son manteau. "Quel dommage, Kaibutsu aurait pu être un peu plus prudent." Sekkou bondit en avant et s’aplatit contre le mur à côté de la porte.

"Moi, je ne compterais pas encore sans le gros," répondit Kazuko, en se jetant à côté de Jiro avec un sourire. Elle tira un petit pistolet de l’arrière de sa mini-jupe.

"Vous prenez vos Sauterelles avec vous et vous vous tirez d’ici, Sekkou !" cria une voix venant de l’intérieur. "Pas de transaction !"

"Sois raisonnable, Chikao," dit Sekkou, "Ca peut encore se terminer de manière favorable pour nous deux."

"Fais passer ta tête dans cette porte et je vais te montrer si je suis raisonnable," répondit le commerçant.

"Kaibutsu fâché !" rugit le gladiateur, se remettant soudain sur pieds. Son t-shirt moulant était déchiré et une blessure ornait sa poitrine. Il chargea vers la porte du magasin. Une autre détonation de fusil à pompe retentit, mais Kaibutsu continua de rugir.

"On en a besoin vivant, Kaibutsu," cria Sekkou.

Les bruits de meubles fracassés et de verre brisé retentirent pendant plusieurs minutes, puis ce fut le silence. Sekkou fit un geste à Kazuko et à Jiro, puis s’élança dans le magasin. Jiro jeta un regard apeuré à Kazuko, mais la fille ne portait rien d’autre que de l’excitation sur son visage. "Viens, Jiro," dit-elle, en se relevant, "C’est maintenant qu’on s’amuse." Elle courut vers le magasin.

Jiro la suivit un instant plus tard. Kaibutsu bouillait de colère et il avait maintenant le gros commerçant cloué au mur, d’une seule main. Son masque pendait en lambeaux, révélant un visage monstrueux sous lui. Les cornes qui avaient semblées faire partie de son costume sortaient de ses propres tempes, et ses lèvres se retroussaient pour révéler une rangée de dents pointues.

"Kaibutsu est un ogre !" s’exclama Jiro.

Kaibutsu se tourna vers Jiro, ses petits yeux tristes. "Fais gaffe à c’que tu dis, Jiro," se fâcha Kazuko. "Kaibutsu est plus humain que la plupart d’entre eux."

Sekkou se détourna du présentoir à joaillerie détruit qu’il était en train d’observer. "S’il te plaît, gamin," dit-il. "Les révélations et les confessions, c’est pour plus tard. Y’a du boulot à faire. Chikao, où est la pierre ?"

Chikao hocha la tête, ses grosses joues bougeaient. "Je ne te le dirai pas, Sauterelle. Je ne la ferai pas tomber entre tes mains."

Sekkou s’avança aux côtés de Kaibutsu, pointant son pistolet sur le côté de la gorge de Chikao. "Ecoute-moi, gros tas," dit Sekkou. "Ta famille a fait un bon boulot, en cachant la pierre depuis des siècles, mais ta folie a conduit à la mort de ton secret. Seras-tu assez fou pour provoquer ta propre mort en même temps ?" Sekkou tira le chien en arrière.

Chikao regarda le pistolet craintivement. "J’ai… j’ai mon honneur," dit l’homme.

Sekkou haussa les épaules. "Pour tout le bien que ça te fait," dit-il. Il tira avec le pistolet, le sang éclaboussa le visage et le torse de Kaibutsu. L’ogre relâcha le corps du gros homme, le laissant retomber sur le sol.

Jiro lutta contre l’image du meurtre de l’homme. Il savait que les Sauterelles étaient maléfiques, il le savait depuis longtemps. C’était pourquoi il avait accepté de les infiltrer en premier, pour aider à les arrêter. Toutefois, ce qu’il voyait là était quelque chose qu’il ne serait jamais capable d’oublier.

"Ne le prends pas en pitié, Jiro," dit Sekkou qui avait remarqué l’expression du garçon. "C’était un crétin, qui a gaspillé sa vie. Pour l’honneur, en plus. Apprenez ceci, mes amis. Seul un fou ne reconnait pas une faveur lorsqu’on lui fait. J’aurais pu trouver ce que je cherche sans l’aide de cet homme, mais je lui ai donné une chance pour sa vie. Et il l’a gaspillée. Pour l’honneur." Sekkou hocha la tête, et sortit une petite boite grise de sa veste.

"Tetsukami ?" demanda avidement Kazuko.

"Un peu," répondit Sekkou. "Ça détecte des traces de magie. Ce n’est pas puissant, mais ça le sera assez." Il observa l’affichage électronique de l’appareil, puis se tourna et écarta violemment la caisse enregistreuse du mur, la brisant sur le sol. Un grand coffre était caché dans le mur, derrière elle. "Jiro," dit-il. "Tu sais comment faire et tu as les outils. Ouvre-le."

Jiro acquiesça et s’avança. Il prit une petite machine à la ceinture autour de sa taille, un appareil perceur de coffre Sauterelle. Sortant une longue épine attachée à un fil à la base du perceur, il l’inséra dans la fente de la porte du coffre, près de la serrure. Il commença à tourner lentement la serrure d’une main, tournant lentement les cadrans de l’autre, tout en observant les chiffres apparaissant sur le perceur de coffre.

"Ça va prendre quelques minutes," dit calmement Sekkou. "Kazuko, va surveiller à la porte, et trouve Massad si tu peux."

Kazuko acquiesça et se rendit à la porte, pistolet en main. Elle sortit et tomba sur le sol, accompagnée par une brève détonation. Jiro, Sekkou, et Kaibutsu restèrent silencieux un instant, étourdis.

"Kazuko !" s’exclama Jiro.

"C’est la Police d’Otosan Uchi," cria une voix dans un mégaphone, à l’extérieur. "Nous avons cerné le quartier. Sortez lentement et avec les mains sur la tête."

"Jiro, continue à travailler," dit Sekkou, en sortant son pistolet et sa baguette à OEM. "Kaibutsu et moi, on peut s’en occuper. Prends ce que tu trouves à l’intérieur et casse-toi. Je te retrouverai plus tard. Kaibutsu, passe devant."

Jiro acquiesça mollement. Sekkou et Kaibutsu chargèrent à l’extérieur, pistolet tirant et baguette émettant des rayons électromagnétiques dans l’équipement de la police. Jiro risqua un regard par la fenêtre et vit rapidement deux dizaines de gendarmes d’élite Shinjo, qui répondaient aux tirs. La peau de Kaibutsu déviait la plupart des balles, mais Sekkou était manifestement débordé. Puis, plusieurs silhouettes sautèrent des étages supérieurs du centre commercial, atterrissant lourdement parmi les policiers, et elles commencèrent à trancher les yeux et les bouches avec leurs mains nues.

"A moiiiii !" hurla l’une d’elle. Omar Massad se tenait sur le balcon, commandant les créatures avec une expression de joie diabolique.

Jiro se détourna, retournant à son travail. Après quelques instants, il ouvrit le coffre. A l’intérieur se trouvait un petit sac de cuir, fermé par une cordelette. Jiro saisit le sac et regarda rapidement à l’intérieur, se demandant ce qui pouvait justifier tous ces morts.

Une pierre blanche de la taille de son poing brillait à l’intérieur. Ses bords étaient inégaux et en dents de scie, mais le cœur de la pierre était clair et brillant. Dans ses profondeurs, il pensa pouvoir voir des ombres bouger. Il louchait pour les voir mieux.

"Par ici !" siffla une voix au-dessus de lui.

Jiro releva les yeux. Une grille de ventilation du plafond était ouverte, et un visage masqué de blanc le regardait attentivement. "Hiroru !" dit Jiro.

Le ninja tendit la main vers le garçon, le tirant dans le conduit. "Vite," siffla Hiroru. "Nous devons nous échapper avant que nous ne soyons découverts par les Sauterelles ou la police." Il se mit à ramper rapidement le long de l’étroit conduit de ventilation.

Jiro le suivit. Il le trouvait un peu trop étroit, mais il dût le supporter. Le conduit descendait légèrement, et bientôt Hiroru se retourna et dégagea une grille sous lui. Ils se laissèrent tomber tous les deux dans la chaufferie du centre commercial. Ils récupérèrent leur souffle rapidement. Hiroru jeta un regard curieux au sac dans les mains de Jiro. Jiro donna le sac à don ami, et le ninja sortit rapidement la pierre pour l’examiner.

"Qu’est-ce que c’est ?" demanda Jiro.

"Je ne sais pas," dit Hiroru. "Ça pue la magie, pour moi. Peut-être que Tokei pourrait répondre à tes questions."

"Pourquoi est-ce que le Clan de la Sauterelle ferait autant d’effort pour un truc pareil ?" demanda Jiro. "Pourquoi causer tant de morts pour un bout de pierre ?"

"Une bonne question," dit Hiroru. Il remit la pierre dans le sac et le tendit à Jiro. "Je crains que nous le découvrions très rapidement."


Kameru était épuisé alors qu’il traversait les portes de l’hôpital. Ses yeux étaient rouges et fatigués, ses épaules étaient voûtées. Il n’aimait pas beaucoup les hôpitaux, mais son père lui avait dit que la mission était importante. S’il l’avait pu, il aurait fait n’importe quoi pour sortir du Palais, aujourd’hui. Après le meurtre d’Ishihn et la disparition de Ryosei, il se sentait seul et confus, dans ces murs.

Devant lui se tenait un petit groupe de samurai Phénix, et parmi eux, un grand Crabe et une étrange femme à la peau verte. "Je suis venu aussi vite que j’ai pu," dit-il, se rapprochant d’eux. "Que se passe-t-il ?"

Une jeune fille Phénix en caleçon de cycliste et en t-shirt très abimé s’avança vers lui et s’inclina, un katana balançait à sa ceinture. Kameru réalisa soudain que la fille était Isawa Sumi, la jeune championne du Phénix, et il lui rendit son salut. "Des nouvelles importantes, en fait, Prince Kameru," dit-elle calmement. "Le descendant de Shinsei sera bientôt révélé."

"Quoi ?" dit-il. "Comment ?"

"Un Oracle," dit-elle. Elle regarda autour d’elle pour voir si personne ne les avait entendus. "L’Oracle de l’Air a dit à un jeune moine qu’il allait mourir, mais qu’il serait le premier à voir le visage de Shinsei. Il est gravement blessé, maintenant, et il est aux soins intensifs. Je sais que c’est difficile à croire, mon prince, mais je vous jure sur l’honneur du Phénix que chaque mot est vrai."

"Est-ce que quelqu’un est au courant ?" demanda rapidement Kameru.

"Non," répondit Sumi. "Seul moi-même et les trois autres qui l’ont ramené ici. Tous ont juré de se taire."

"Montrez-le-moi immédiatement," dit Kameru. Le prince n’était pas la personne la plus croyante du monde, mais il savait très bien que découvrir le descendant de Shinsei était un évènement-clef. Ses propres problèmes étaient insignifiants, par comparaison.

Sumi acquiesça. "Hai," dit-elle. "Par ici." Elle le mena le long d’un couloir, un air de commandement en dépit de ses vêtements simples. Le prince la suivit rapidement.

"Alors, Yasu, qui est-ce, à ton avis ?" murmura Mojo.

"Hm ?" demanda Yasu, en relevant les yeux de son magazine. Il avait eu la chance de trouver un magazine de sport dans le vestibule, et il lisait attentivement l’article sur la Ligue de Beach-volley Otaku.

"Shinsei," ajouta Mojo, installé dans la chaise derrière Yasu. "Qui sera son descendant, penses-tu ?"

"Je m’en fiche un peu, l’emplumé," Yasu haussa les épaules. "C’est pas mes affaires, sauf si c’est moi. Et tu remarqueras que je reste loin de notre ami le moine mourant."

"Tu te fiches de savoir qui est Shinsei ?" dit Mojo. "Et bien, il y a un fameux cirque dans cet hôpital ! Et tous ces gardes que Sumi a appelés ! Tu ne crois pas qu’avec tous ces gardes autour du moine, ça pourrait empêcher le descendant de se montrer ?"

"Ce qui doit arriver arrivera," répondit Yasu, toujours en train de lire. "Si Shinsei veut venir dans cet hôpital, tous les Shiba d’Otosan Uchi ne parviendront pas à l’arrêter. Calme-toi. Il se montrera bien tout seul."

Mojo observait le Crabe. Yasu l’ignora. Mojo croisa les bras sur sa poitrine et se rassit sur sa chaise en soupirant.

Sumi et Kameru sortirent de l’ascenseur à l’étage au-dessus, émergeant dans ce qui semblait être le début d’un grand chaos. Des infirmières et des docteurs se tenaient partout, un air abattu sur leur visage.

"Que s’est-il passé ?" demanda Sumi au plus proche, bien qu’elle craigne de connaître déjà la réponse. C’étaient les mêmes docteurs auxquels elle avait ordonné de faire leur possible pour sauver la vie de Karasu Meiji.

"Nous l’avons perdu," dit-il. "Il est parti."

Kameru jeta un regard autour de lui. "Où est sa chambre ?" demanda-t-il.

"Par là," dit Sumi, en pointant du doigt. Elle restait derrière le prince, alors que celui-ci marchait vers la pièce, mais elle ne voulait pas aller plus loin. Elle savait que Meiji allait mourir, elle en savait assez sur les Oracles pour savoir que leurs prédictions n’étaient jamais fausses. Mais ça ne rendait pas la douleur moins grande. Elle ne connaissait même pas le jeune moine, mais c’était un autre échec pour elle. Une personne de plus à mourir sous sa protection. Elle s’assit sur la chaise la plus proche, couvrant son visage avec sa main, et se mit à pleurer.

Kameru s’arrêta juste devant la porte de la chambre. Un petit homme avec une blouse chirurgicale et un bonnet était assis dehors, plongé dans ses pensées. "Est-ce la chambre de Karasu Meiji ?" demanda Kameru, en désignant la porte.

L’homme ouvrit les yeux. "Prince Kameru !" s’exclama-t-il, en se relevant puis saluant rapidement. "Wow, c’est le jour des célébrités !" Le docteur se reprit tout aussi rapidement. "Oui, mon seigneur," dit-il, répondant à la question. "C’est la chambre du moine."

Kameru observa la porte pendant un instant. Il reposa les yeux sur le docteur. "Etes-vous le dernier membre du personnel à être entré dans cette chambre ?" demanda-t-il.

L’homme acquiesça. "Oui, monsieur," dit-il. "Je suis le Docteur Asako Nitobe. Récemment transféré ici depuis la Miséricorde du Phénix."

Kameru observa l’homme pendant un moment, se faisant un avis sur lui. Il y avait quelque chose chez cet homme qu’il n’aimait pas. Pouvait-il être le nouveau Shinsei ? Il réfléchit longuement à ce qu’il allait dire.

"Oui, mon prince ?" demanda Nitobe. "Y’a-t-il quelque chose ?"

Kameru ouvrit la bouche pour répondre, lorsqu’il entendit du mouvement dans la chambre. Il regarda Nitobe. "Je pensais que vous aviez dit que vous étiez le dernier à être entré dans cette chambre," dit-il.

"J’ai dit que j’étais le dernier membre du personnel à entrer dans cette chambre," répondit-il. "Il y a encore un visiteur à l’intérieur. Un autre membre de la Confrérie. Il a été autorisé à partager les derniers instants du jeune Meiji, pour libérer son âme pour le dernier voyage."

Sans autre mot, Kameru laissa Nitobe et entra dans la pièce. Il ouvrit les yeux en grand lorsqu’il vit le visage devant lui, un visage qu’il reconnut immédiatement.

"Bonjour," dit l’homme. Il sourit aimablement et un peu tristement. "Je suis désolé, mais Meiji a poursuivi son chemin. Si vous étiez un de ses amis, cela pourra sans doute vous rassurer de savoir que ses derniers instants étaient paisibles, et que ses dernières pensées étaient pour sa famille."

Kameru s’agenouilla sur le sol, les yeux vers le sol. "Au nom de mon père, le Fils des Orages, moi, prince Kameru de Rokugan, vous accueille, Shinsei."

"Shinsei ?" dit l’homme, confus. "S’il vous plaît, relevez-vous, mon fils. Vous n’avez pas besoin de m’appeler ainsi, je suis seulement un homme."

Kameru se releva. Des larmes avaient commencé à couler sur son visage. Les vieux yeux de l’homme reflétaient des générations innombrables de sagesse. "Je… je ne m’attendais pas à ce que soit vous," dit simplement Kameru.

"La vérité n’est jamais celle à laquelle on s’attend, Prince de Rokugan," répondit-il. "J’avais espéré avoir plus de temps avant que ma voie ne soit connue. Votre propre voie n’est pas aisée, mon fils, mais je marcherai à vos côtés. Si vous voulez avoir mon aide, je vous l’accorde."

"Merci," dit Kameru, "Merci Shinsei."

L’homme rit tout bas. "S’il vous plaît, Kameru. Mon nom est Hoshi Jack."

A suivre...



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