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Rokugan 2000

Episode XIV

Monstres

L’Empire de Diamant, par Rich Wulf - traduit par Daidoji Kyome

lundi 19 octobre 2009, par Captain Bug, Daidoji Kyome, Rich Wulf

L’Empire de Diamant Episode XIV, par Rich Wulf - traduit par Daidoji Kyome

La Brûlure était terminée.

Karg savait qu’il ne lui restait que peu de temps. Le Ténébreux ne s’attendait pas à échouer. Il ne resterait pas longtemps confus. Le Ténébreux avait longtemps planifié ce jour. Le Ténébreux s’attendait à ce que son peuple soit brisé, anéanti, confus, affaibli, mais il s’était trompé. Toutes ces tortures, toute cette douleur, cette soumission, cet esclavagisme n’avaient mené à rien. La patience d’un Zokujin est éternelle.

Karg se faufila discrètement à l’intérieur de la Salle du Sang, écartant la pierre aussi facilement que si elle était un rideau de soie. Les suivants du Ténébreux étaient ici, mais ils n’étaient pas nombreux. La plupart d’entre eux étaient partis à la surface pour combattre les Nouveaux-Venus. Ces créatures sans jambes, celles qui frappaient comme des démons avec des flèches de cristal et des sabres de jade. Le Ténébreux craignait ces Nouveaux-Venus. Il était fâché que ces créatures puissent avoir le pouvoir d’arrêter la Brûlure de la Terre.

Et elles l’avaient. La Brûlure s’acheva, comme un rêve éphémère qui disparaît avec la nuit. Les Zokujin étaient à nouveau unis, leurs esprits et leurs âmes étaient à nouveau en leur possession. Après la conquête du Ténébreux d’il y a un millénaire, ils étaient enfin libres. Mais cela n’avait aucune importance si le Ténébreux était arrivé à ses fins.

La salle était grande, ronde et sombre, tellement grande que les servants du Ténébreux pouvaient entrer librement. Les murs étaient recouverts d’un liquide épais, chaud et puant, une substance qui avait l’odeur de la mort et la décomposition, le sang de la terre meurtrie. Au centre de la salle, un pilier de terre s’élevait, arraché au coeur de la terre et façonné pour ressembler à un piédestal. Une aura blanchâtre émanait de ce piédestal, une aura si brillante et pure que les servants du Ténébreux devaient s’en éloigner le plus possible. Avec les yeux adéquats, on pouvait voir le futur dans cette lumière. On pouvait voir le passé et le présent, ainsi que toutes les choses qui auraient pu être. La pierre était le passé et le présent, ainsi que toutes les choses qui auraient pu être. C’était l’âme de la terre, arrachée à sa demeure et concentrée en une chose matérielle. Karg pensait que c’était très beau, mais également très triste. Elle n’appartenait pas à cet endroit. Ni à nul autre.

Karg connaissait bien la pierre. Après tout, c’était son propre peuple qui avait extrait l’âme de la terre. Après que le Ténébreux les ait vaincus, ils n’eurent pas le choix. Leur volonté leur avait été ôtée, leurs âmes étaient contrôlées par le pouvoir du Ténébreux. Ils n’avaient qu’un seul choix : attendre leur libération. Heureusement, la patience d’un Zokujin est éternelle.

Karg se déplaçait le plus silencieusement possible, sans même oser respirer, de peur que les servants du Ténébreux ne détectent sa présence. C’était d’étranges créatures mortes, ces servants. Des esprits sans corps qui volaient les noms d’autrui pour se les approprier. Il n’y avait aucune bonté en eux, aucune pureté ni noblesse. Ils respiraient la mort et se délectaient du carnage. Si Karg attirait leur attention, ils pourraient lui ôter la vie. Sauf s’il pouvait atteindre la Pierre. Il savait que la pierre pouvait sauver son peuple, s’il pouvait s’en emparer. La Pierre pouvait tout faire.

"Comment se débrouillent les autres, en haut ?" siffla l’un des servants du Ténébreux. La créature était grande et maigre, avec des ailes d’un blanc immaculé. Sa voix était étrange, son accent lui était étranger, mais Karg comprenait les mots. Les servants avaient volé le langage des Zokujin, entre autres choses, après la chute de son peuple lors du Jour de la Brûlure, dix générations auparavant.

"Mal, Zesh," gloussa un autre. Il était grand et rond, et n’avait pas d’yeux. Une bouche avec des dents immenses coupait la tête du servant en deux, et il était voûté comme un animal. Il rongeait un petit os couvert d’un peu de viande verdâtre, la chair d’un Zokujin. "Les Nouveaux-Venus se battent bien, et ils connaissent nos faiblesses. Il est dit que le maître a déjà été battu par celui qu’ils appellent Qamar." Un grondement parcourut la salle, le grondement d’une bataille, le grondement du tonnerre. Ce jour était le premier où Karg entendait le tonnerre. Ça l’effraya, mais ça lui rendit également un peu d’espoir. Des créatures avec un tel pouvoir à leur côté pouvaient être de puissants alliés.

Les yeux du grand servant s’écarquillèrent, brillant d’une étrange lumière orange. "Impossible !" dit-il. "Cela ne se peut ! Le maître ne pourrait jamais être vaincu ! Le pouvoir de Jigoku s’écoule en lui !"

Le servant bestial haussa les épaules, ses dents cliquetant à chacun de ses gestes. "C’est ainsi," dit-il. "Le temps des Choix est arrivé. Je crains que même ici, cachés au centre de cette terre, nous ne soyons pas en sécurité."

Zesh hocha la tête, troublé. Ses ailes se replièrent bruyamment. "Pas comme ça, Kamu," dit-il. "Ca ne peut pas s’achever ainsi. Massacrés par des serpents. Nous sommes tellement proches, tellement proches. Les Zokujin ont atteint la maîtrise de leur art ! La pierre possède déjà la moitié de la vie de ce monde. Une autre semaine… une autre semaine, et nous aurions terminé…"

Karg s’accroupit derrière un amas de sang coagulé, essayant d’ignorer les morceaux de chair qu’il avait sous ses pieds nus. Il ne baissa pas les yeux. De nombreux Zokujin étaient morts en invoquant la pierre, mis en pièce par l’âme colérique de la terre ou par les servants du Ténébreux. Leurs restes n’avaient jamais été nettoyés dans cette salle, un souvenir pour les autres du prix de leur faiblesse. La salle en avait été tapissée pour la honte de son peuple. Le Zokujin sentit son cœur qui vacillait légèrement dans sa poitrine. La Pierre était plus grande qu’il ne s’y attendait, la taille d’un gros rocher. Elle avait enflé et s’était gorgée de magie, au cours des dernières semaines. Il ne serait pas capable de la porter. De plus, chacun des servants faisait facilement trois fois sa taille. Si l’un d’eux le voyait, ils ne poseraient aucune question.

Le plus grand, Zesh, ne semblait pas faire attention à la pierre. L’autre, Kamu, qui pouvait le dire ? Il pouvait regarder partout et nulle part. Le pouvoir du Ténébreux ne devait jamais être sous-estimé. Il ne pouvait qu’attendre ici et espérer avoir une occasion. Karg s’accroupit et attendit, se rappelant encore et encore que la patience d’un Zokujin est éternelle.

"Peut-être que ce sera suffisant," répondit Kamu. "J’ai appris à connaître ces créatures vivantes, ces Zokujin. Le sang coule en eux comme la magie coule en la terre. Prélève la moitié du sang d’un Zokujin, et il meurt. Je le sais, j’ai essayé. Parfois, la moitié n’est même pas nécessaire."

"Est-ce que tu veux dire…" dit Zesh, un éclat fiévreux dans les yeux, "Est-ce que tu veux dire que nous devons détruire la Pierre au Sang Blanc maintenant, alors qu’elle est toujours incomplète ?"

"Pourquoi pas ?" répondit Kamu. "Cela ne serait pas bon pour nous si les serpents nous détruisaient et remettaient la pierre à sa place. Nous pourrions ainsi laisser ce monde en lambeaux, en le quittant. Laissons-leur ce monde, pour ce qu’il en resterait alors."

"Non !" hurla Karg. Le Zokujin se précipita en avant et posa ses grandes mains sur la surface de la Pierre au Sang Blanc. La surface brûlait. Il pouvait voir ses os à travers sa peau.

"Un Zokujin !" siffla Zesh, en tirant une lame en acier dentelé de sa ceinture. "Mais comment ? Leurs âmes sont nôtres !"

"Apparemment, ça a changé," répondit Kamu.

Zesh arriva sur Karg en premier, traversant la pièce d’un seul battement de ses ailes immenses. Il leva son épée pour couper la petite créature en deux.

"NON !" cria Karg, et la pierre explosa de vie. Zesh hurla, un hurlement inhumain, dépassant les limites de l’imagination. Et tout le mal qui était en cette créature fut détruit par le feu de la Pierre au Sang Blanc. L’épée de fer de Zesh tomba par terre. La créature tomba à genoux, en sanglotant et en couvrant son visage de ses mains.

La mâchoire gigantesque de Kamu se referma d’un coup sec. Zesh faisait partie des serviteurs les plus anciens et les plus puissants. Il ne pouvait plus sentir l’esprit de son camarade. Il avait été arraché à l’emprise de Jigoku. Pour un servant du Ténébreux, une telle chose était effroyable. Le corps d’un servant pouvait être tué, mais l’âme était éternelle. Kamu ne voulait pas qu’une telle chose lui arrive aussi. La créature se retourna rapidement et s’enfuit.

Karg ouvrit les yeux. Il pouvait voir le visage horrifié de Zesh, qui fixait la Pierre au Sang Blanc. Il pouvait sentir le pouls et les vibrations du sang de la terre, sous ses mains. Il fut tenté, à cet instant, de garder la pierre. La moitié du pouvoir de la terre serait sien ; suffisant pour obtenir tout ce dont il avait toujours rêvé.

Mais tout ce dont il rêvait était que son peuple soit enfin sauvé, et tant que le Ténébreux possédait la pierre, ils ne le seraient jamais. Il allait ôter la pierre de cet endroit et la cacher, la cacher jusqu’à ce que quelque chose puisse être fait. Le tonnerre gronda encore, quelque part au-dessus de lui. Il pouvait apporter la pierre aux créatures serpentines. Ils sauraient sûrement quoi faire.

"Qu’est-ce que j’ai fait ?" demanda Zesh, suppliant. Toute la noirceur et le mal enfouis dans ce démon avaient disparus. Il regarda Karg avec des yeux emplis de remords et de douleur. "Que puis-je faire pour me faire pardonner ?"

"Venez avec moi," dit Karg. "Portez la pierre."

Zesh acquiesça. Entourant l’énorme rocher de ses bras puissants, le servant l’arracha à son piédestal sanglant. Un soupir de soulagement de douleur émergea de la terre lorsqu’il fut enlevé, comme si une écharde douloureuse était retirée ou un furoncle était percé. Le servant se mit à suivre Karg. Karg courut. Il courut aussi vite qu’il le put, creusant à travers la pierre qui leur barrait le chemin. Certains de son peuple servaient encore le Ténébreux, sans aucun doute. Ils n’avaient jamais connu d’autre vie, ils ne savaient sûrement pas comment réagir face à leur liberté. Le démon, Zesh, était digne de confiance. La Pierre avait raconté beaucoup de choses à Karg, tout en frappant la créature. Il pouvait totalement compter sur lui. Il pourrait atteindre la surface. Et à ce moment là… et bien, il pourrait réfléchir.

Combien de temps ils grimpèrent, Karg ne le savait pas. Il grimpa sans repos, sans nourriture ni boisson. La magie de la Pierre semblait les soutenir, leur donnant une endurance infinie. La route était longue, et les deux créatures perdirent toute notion de temps. Les sons des batailles et du tonnerre devinrent un souvenir lointain. Toutefois, il continuait de creuser. Il ne s’arrêta jamais, ne se reposa jamais. Il voulait attendre que la pierre soit en lieu sûr. Et toujours, Zesh le suivait, sans jamais déposer son fardeau en aucun moment. Tandis qu’ils voyagèrent ensemble, Karg parla à Zesh. Il raconta au démon la philosophie des Zokujin, leur art et leur culture, et la magie qu’ils utilisaient pour travailler la pierre, avant que la Brûlure ne commence. Zesh était stupéfait, car il n’avait jamais pensé que les Zokujin puissent être autre chose qu’une race à soumettre. Il apprit tout ce que Karg pouvait lui enseigner.

Et enfin, le dernier jour du voyage de Karg arriva. Un morceau de roche fut poussé sur le côté, et pour la première fois, Karg et Zesh virent Dame Soleil. Les deux en avaient entendu parler dans les légendes, mais n’avaient jamais cru que ce soit vrai. Le soleil était plus petit que Karg pensait, il pouvait presque le tenir dans sa main. Karg tendit la main vers le disque flamboyant, mais il ne parvint pas à le toucher. La Pierre au Sang Blanc émergea de la terre à côté de Karg, poussée par-dessous par Zesh.

"Je ne peux pas sortir du trou," dit Zesh, en-dessous. "Dépêche-toi et élargis-le pour que je puisse découvrir le soleil, moi aussi."

Karg acquiesça, et se tourna pour libérer son ami du tunnel rocheux. Soudain, il entendit un bruit de sabots derrière lui.

"Un autre démon !" cria quelqu’un.

Karg se retourna vers l’origine de la voix. La langue était étrange, très proche de celle des Kitsu. Une bête énorme et effrayante grimpait le flanc de colline. Elle avait quatre jambes, deux têtes et deux bras trapus. Un des bras se terminait par une longue griffe d’argent. Pris de terreur, Karg pressa ses mains contre la Pierre au Sang Blanc et il voulut détruire la chose maléfique.

Rien ne se produisit.

La créature chargea, découpant le Zokujin de l’épaule à la cuisse d’un seul coup.

"NON !" hurla Zesh. Le trou que Karg avait fait dans la pierre était encore trop petit pour que l’ancien démon puisse s’échapper et aider son ami. Il ne pouvait rien faire à part hurler, impuissant dans sa prison de roche.

"C’est un autre oni, Haruki ?" demanda une seconde créature, en arrivant derrière la première. Ce n’était pas des créatures à deux têtes, finalement, mais de petits primates à deux jambes, chevauchant des bêtes. Celui-ci regarda avec crainte vers le puits, tout en restant à l’écart de l’épée de Zesh.

"Hé ! On dirait qu’il est prisonnier, Hisanobu," dit Haruki. "Nous appellerons des archers, et on viendra le voir après." Zesh hurla de fureur et s’enfouit dans le tunnel, à la recherche d’une autre sortie. Ses hurlements déclinèrent petit à petit. Haruki éclata de rire. "En attendant, regarde-moi ça !" Il désigna l’énorme rocher blanc, qui brillait vivement. "Que penses-tu de ça ?"

Hisanobu rétrécit légèrement les yeux. Il était plus petit qu’Haruki, mais ses yeux étaient plus rusés. Il descendit de sa monture et s’approcha lentement de la pierre. Lorsqu’il fut assez près, il parcourut la surface de la pierre d’un doigt. Au plus profond de celle-ci, il vit la création et le déclin de l’Empire. Il vit des royaumes naître. Il vit les kamis mourir et décliner. Il vit l’élévation de Dix Maîtres. Il sourit.

"C’est fantastique !" dit Haruki, en arrivant derrière lui avec un grand sourire. "Je peux voir toutes sortes de choses à l’intérieur ! C’est l’oni qui a amené ça ?"

"Apparemment," dit Hisanobu, perdu dans ses pensées.

"Ce doit être incroyable de pouvoir voir à travers les yeux d’un oni," dit Haruki.

"En effet," murmura Hisanobu.

"Nous devons en parler au seigneur Hida immédiatement !" s’exclama Haruki.

"Non," dit Hisanobu avec une grimace soudaine. "Je ne pense pas. Seigneur Hida n’a pas l’imagination nécessaire pour utiliser un présent tel que celui-ci."

Haruki sursauta. "Mais Hida est notre Seigneur ! C’est notre maître ! C’est un kami, un des fils du Ciel ! Il est infaillible ! Invincible !"

"Et ça fait de lui un fou," répondit calmement Hisanobu. Haruki tomba à genoux. Il ne sentit même pas le coup que l’homme lui avait donné à l’abdomen. Le poison engourdit rapidement ses nerfs, lui faisant perdre connaissance. Le jeune bushi mourut aux pieds de la Pierre au Sang Blanc, gisant à côté d’un héros zokujin mort que l’histoire oubliera vite.

"Non, il y a d’autres personnes qui auront un meilleur usage d’une gemme comme celle-ci," dit Hisanobu, en rengainant sa dague et en la remettant dans sa manche. Il posa son regard sur la surface une fois de plus, pressant sa paume contre elle. Une larme coula de la pierre, déposant un petit cristal dans la main de l’homme. Il tendit le bijou vers le soleil et sourit. Les Provinces Yasuki n’étaient qu’à quelques jours de cheval d’ici. "Ce doit être incroyable de pouvoir voir à travers l’œil d’un oni…"


En dessous des rues d’Otosan Uchi, Inago marchait seul dans la salle sombre que les Sauterelles appelaient le Cœur de la Machine. Le soi-disant Champion des Sauterelles était un homme calme, un homme réfléchi. En dehors des rassemblements Sauterelles, Inago parlait rarement à un autre qu’Inago Sekkou. La plupart des gens attribuaient ce fait à sa nature introspective ou à une arrogance paisible qui le plaçait au-dessus de ses autres serviteurs. En vérité, la distance d’Inago n’était pas due à l’une de ces deux raisons.

Les portes du Cœur s’ouvrirent soudain avec un sifflement. Inago Sekkou s’avança rapidement dans la salle, son grand manteau de cuir flottant dans son sillage. "Inago," dit-il. "Tu m’as appelé ?"

Inago acquiesça, sans regarder vers Sekkou. Ses yeux étaient rivés sur la gigantesque sauterelle mécanique qui était suspendue au plafond du Cœur avec des câbles métalliques. Le symbole d’une créature au pouvoir destructeur infini, retenue par une construction mécanique insensée qui était devenue depuis bien longtemps inutile. La sculpture était l’une des premières créations d’Inago, il y a bien longtemps, avant qu’il ne devienne ce qu’il était aujourd’hui.

Sekkou croisa les bras derrière son dos, inclinant la tête pour regarder son chef avec curiosité. "Alors ?" dit-il. "J’ai beaucoup de choses à faire, Inago. Quels sont tes ordres ?"

Inago se tourna pour faire face à son lieutenant. Le dirigeant du Clan de la Sauterelle n’était pas grand, mais une aura de menace palpable émanait de lui, donnant l’impression qu’il était capable de tout. C’était un être chaotique, anarchique. Sekkou se voyait comme un rebelle, mais Inago était pire que lui. La vision qu’Inago avait présentée à Sekkou lors de leur première rencontre, il y a des années, lui avait permis de rejoindre les Sauterelles dès le début. Inago était un être tel que Rokugan n’en avait pas connu depuis des siècles. C’était un conquérant. Sekkou voyait toujours le conquérant en Inago, maintenant, mais il y avait autre chose, une chose différente en lui. Il avait changé.

"Rassemble les Sauterelles," dit simplement Inago. "Dis-leur de s’assembler dans le Cœur dans une heure, et pas avant."

Sekkou acquiesça. "Quelle est la mission ?" demanda-t-il.

"Aujourd’hui, nous nous préparons," dit Inago. "Demain, la Sauterelle déferle sur le Palais de Diamant."

"Le Palais ?" répondit Sekkou, incrédule. "Pourquoi ? Nous ne sommes pas prêts ! Nous n’avons pas les effectifs suffisants ! L’armée de Gohei va nous tailler en pièces !"

"Ils ne sont pas prêts," répondit Inago. "La technologie de Gohei ne peut pas compenser nos rayons OEM et j’ai les moyens de le surprendre s’il veut utiliser des shugenja. Aujourd’hui, Yoritomo Kameru mourra. La dynastie Mante s’achèvera, et le monde connaîtra enfin le pouvoir de la Sauterelle. Nous allons frapper un grand coup contre le pouvoir de la Machine."

Sekkou réfléchit un moment. "Non," dit-il. "Ce n’est pas le bon moment. Tout le monde est paranoïaque, après l’Invasion du Senpet et le coup d’état de Meda. C’est ce qu’ils attendent."

"Tu as dit l’autre fois que tu sentais que les Sauterelles ne devaient pas chercher seulement le profit," répondit Inago. "Ce n’est pas la révolution que tu souhaites, mon ami ?"

"Pourquoi ce soudain changement d’avis ?" dit Sekkou, soupçonneux.

"De nouvelles informations me sont parvenues," répondit Inago, énigmatique. "Je pense que nous pouvons réussir. Maintenant, va. Rassemble les Sauterelles."

Sekkou hésita pendant un moment. "Oui, Inago," dit-il. Il se retourna et quitta la salle. Les portes se refermèrent derrière lui, verrouillées.


"Maman ?" dit Sumi en ouvrant la porte d’entrée.

La maison était comme elle avait toujours été, et serait probablement toujours ainsi. Des coussins garnissaient le sol, des anciennes peintures à l’encre recouvraient les murs. Des lanternes diffusaient une lumière naturelle, alors que la musique d’un samisen sortait de quelque part. Isawa Neiko était assise au centre de la pièce, appuyée contre un coussin alors qu’elle lisait un livre épais. Son fauteuil roulant argenté se trouvait non loin.

"Oh ! Bonjour Sumi," dit-elle avec un grand sourire, tout en relevant les yeux vers sa fille.

Sumi s’inclina très bas devant sa mère. Elle sautillait d’un pied à l’autre, une expression indécise sur le visage. "Maman, j’ai eu une réunion avec les daimyos familiaux, l’autre jour-"

"Je sais," dit Neiko. "Je ne suis pas totalement isolée ici, tu sais. Je sais que tu penses avoir fait le bon choix, et j’espère que ça ira pour toi. Mais pourquoi as-tu pris tant de temps avant de me le dire ?"

"J’avais des choses importantes à faire, mais je suis venue aussi vite que je le pouvais," dit Sumi. "Kujimitsu a choisi le dernier maître ; la cérémonie aura lieu demain. Après la cérémonie, je quitterai Otosan Uchi."

"Pourquoi ?" demanda la mère de Sumi. Des rides d’inquiétudes apparurent sur le visage vigoureux de Neiko.

"Parce que Zin est ailleurs," dit Sumi. "Elle m’a sauvé la vie une fois, et elle pensait probablement m’aider encore en partant sans rien dire. Elle est en danger, mère. J’ai le pouvoir de l’aider, maintenant."

"Es-tu sûre que c’est le mieux à faire ?" demanda Neiko. "Les familles ne s’entendent plus très bien, ces temps-ci. Peut-être n’est-ce pas le meilleur moment pour t’en aller."

Sumi hocha la tête. "Zin a des ennuis, maintenant. Je ne peux pas attendre un moment propice pour l’aider, juste à cause de cette épée. Je n’ai pas demandé à avoir cette position. Vous me l’avez caché toute ma vie pour que l’honneur sacré du Phénix ne soit pas souillé. Le même honneur qui fait que les daimyos se disputent comme des enfants gâtés, maintenant. Ça me rend malade. Je suis juste venu vous dire au-revoir, mère."

"Et qu’en est-il de l’Ame de Shiba ?" demanda Neiko alors que Sumi venait de se retourner. "Qu’est-ce que les Champions du passé pensent de ça ?"

"Ils ne me contrôlent pas encore, maman, et je ne les laisserai pas faire," dit Sumi par-dessus son épaule. "Mais pour votre information, ils sont d’accord avec moi. La quête de Zin est plus importante pour l’Empire que n’importe quel daimyo."

"Sumi…" dit Neiko. "J’aimerais tant qu’il y ait une autre façon de régler ça. Les daimyos ne vont probablement pas apprécier."

"Ils ne semblent apprécier aucun de mes actes," dit Sumi. "Il faudra que je m’en occupe lorsque je serai de retour." Sumi sortit de la maison de sa mère, refermant doucement la porte derrière elle. Elle détestait quitter sa mère comme ça. Elle détestait lui parler de cette façon, elle aimait sa mère et au fond d’elle, elle comprenait pourquoi celle-ci lui avait caché la vérité. Toutefois…

"Nous aimerions tous que les choses soient différentes, Sumi," dit une voix profonde, derrière elle. "Notre passé est défini par nos faux pas. Notre futur est défini par les leçons que nous en tirons."

Sumi se retourna rapidement. Un grand homme en manteau sombre se tenait derrière elle, une capuche recouvrant son visage. Pendant un moment, Sumi pensa avoir vu un éclat sombre dans ses yeux, une lueur familière. Elle crut d’ailleurs reconnaître sa voix.
"Hashin ?" dit-elle, en resserrant les paupières.

L’homme sourit. Il rejeta sa capuche en arrière pour révéler un jeune visage aux traits taillés au couteau et à l’apparence vaguement étrangère. "En quelque sorte," dit-il. "Je suis Moto Teika, son remplaçant."

"Vous êtes le nouveau Maître du Vide ?" demanda Sumi, décontenancée. "Mais je pensais que Ranbe Kuro avait été choisi pour-"

"Non, je ne suis pas le Maître du Vide. Vous ne comprenez toujours pas," dit-il, en hochant la tête avec un petit sourire. "Parlez à l’esprit de votre grand-père. Il savait qui était réellement Hashin."

Sumi posa la main sur la garde de la lame Phénix. Son regard se troubla alors qu’elle parla, les mots qui s’échappaient de ses lèvres n’étaient pas les siens. "Une bonne affaire…" dit-elle. "Les Phénix ont toujours considéré que leur devoir était de protéger les mystères des Oracles… Nous pensions avoir failli aux Oracles en leur permettant de mourir pendant la Guerre des Ombres, que nos liens avec eux avaient été brisés, que nous n’avions pas fait assez, que nous aurions dû interdire à l’Empereur de les envoyer au combat contre les lieutenants d’Akuma…"

"C’était notre propre choix, en vérité," dit tristement Teika. "Même Yoritomo II n’aurait pas pu nous l’ordonner si nous ne lui avions pas permis de le faire ; nous l’avons fait parce que nous pensions que nous avions raison."

"Vous êtes le nouvel Oracle du Vide," dit Sumi.

Teika acquiesça. "Les esprits des anciens Oracles et l’esprit du Vide lui-même me parlent, de la même façon que votre lame Phénix parle à votre cœur."

Sumi poursuivit. "Shiba Ashijun a prié Amaterasu pour que les Oracles se révèlent, pour qu’ils sortent de leur cachette et qu’ils partagent à nouveau leur connaissance. Il sentit que leur sagesse était à nouveau nécessaire, et il était prêt à payer le prix que la déesse soleil demanderait."

"Elle accepta," dit Teika. "Les dieux répondent toujours à nos prières, après tout. Mais pas toujours de la façon que nous aimerions."

"Un Oracle se présenterait à la cour des Phénix, et serait accepté dans nos rangs, et il partagerait pour toujours sa sagesse avec son clan d’adoption…" dit Sumi.

"Et c’est ainsi que Moto Hashin devint le Maître du Vide," ajouta Teika. "En recouvrant les brûlures qu’il avait reçues de la déflagration du Dragon du Feu, il prit l’apparence et les pouvoirs d’un Innommable pour dissimuler son origine et pour s’asseoir au Conseil des Maîtres pendant des décennies. Et il en fut ainsi jusqu’à ce qu’il meure. Il utilisa ses pouvoirs pour le bien, pour sauver votre vie, Sumi. Un Oracle de la lumière ne peut jamais le faire, même si la cause est juste."

Sumi le regarda, troublée. "Il savait que le marché avait été fait, et que sa vie en était le prix." Elle acquiesça, se souvenant des derniers mots du Maître du Vide. "J’ai toujours cru que c’était les sorts qu’il avait utilisé contre Kaze qui l’avaient tué…"

"Toutefois, ce n’est pas l’histoire complète," dit Teika. "Vous savez que l’histoire n’est pas achevée. Hashin fut accepté comme Oracle, mais le destin doit toujours maintenir un certain équilibre. Amaterasu demanda un prix en retour."

"Un Oracle Noir allait devenir un Phénix, lui aussi," dit à nouveau Sumi, avec la voix détachée accordée par l’Ame de Shiba. "Mais l’identité de l’Oracle Noir restera un secret, même pour sa contrepartie. Toute la connaissance du Phénix pourra servir au mal comme à la lumière." Sumi hocha soudain la tête, retrouvant le contrôle d’elle-même.

"Pas tout à fait," dit Teika. "Un Phénix allait devenir un Oracle Noir. C’est une petite différence, mais c’est important. Les pouvoirs de Jigoku choisirent l’un d’entre vous, et dont la soif de connaissance était déjà l’égale de sa dépravation. Jigoku a accordé des pouvoirs sans limites aux deux, et personne ne connaîtrait son identité."

"Quelle folie !" cracha-t-elle. "Comment mon grand-père a-t-il pu accepter une chose pareille ?"

"A cette époque, cela sembla raisonnable à Ashijun," répondit Teika. "Il pensait sûrement pouvoir découvrir l’identité de l’Oracle souillé. Après tout, il avait l’Ame de Shiba avec lui. Même un Oracle Noir ne pouvait pas se cacher longtemps de la vigilance collective de tous les Champions Phénix qui existèrent jadis, il le savait. Mais il n’eut pas de chance. Il ne le découvrit jamais. Un mois plus tard, Shiba Ashijun se rendit dans les Terres Brûlées, et il ne revint jamais."

"Pourquoi est-il parti ?" demanda Sumi. "Rashid m’a dit que c’était un aventurier." Soudain, elle connut la réponse, fournie une fois de plus par l’âme de Shiba Ashijun, faisant maintenant partie de l’Ame de Shiba. Sumi ferma les yeux. "Le Maître du Vide lui a dit d’y aller," dit-elle.

"Chaque homme peut poser une question à un Oracle, et la réponse sera la vérité," dit Teika. "La réponse à la question d’Ashijun était Medinaat-al-Salaam."

"Il lui demanda de lui parler du Troisième Jour des Tonnerres," dit Sumi. "Et s’il pouvait l’arrêter. Hashin lui dit d’aller à la Cité des Histoires, et d’arrêter l’homme appelé Kassir avant qu’il ne forge une arme ténébreuse."

"Pourquoi me dites-vous ça ?" demanda Teika, en souriant légèrement.

"Je me le racontais," dit Sumi, un peu irritée. "Les souvenirs sont là, mais ils me viennent plus facilement si je parle. Mais ça ne m’aide pas, je ne peux croire à tout ceci. Ma vie était pourtant si simple ; maintenant, on dirait que rien de ce que je connaissais n’est réellement ainsi. Aucun de ceux que je connais n’est tel que je l’imaginais."

"Et ça va encore empirer, je le crains," dit Teika.

"Pourquoi êtes-vous venu à moi ?" demanda Sumi. "Pourquoi me racontez-vous ça, et pourquoi maintenant ?"

"Parce que vous avez fait vos preuves," dit Teika. "Vous avez préféré l’amitié à la puissance. Vous avez choisi ce qui est bon au lieu de ce qui est facile. Vous avez choisi d’aider Zin, alors j’ai décidé de vous aider. Je vais voyager avec vous jusqu’à la forêt de Shinomen, et j’observerai. Mais, il y a quelque chose d’important que je dois faire avant, et j’aimerais que vous veniez avec moi."

"Qu’est-ce que c’est ?" demanda Sumi, soupçonneuse. Elle se demandait si elle parviendrait à contacter Mojo sans alerter Teika. Il semblait sincère, et l’Ame de Shiba semblait l’encourager à lui faire confiance, mais il avait un air détaché qu’elle trouvait dérangeant. Il y avait quelque chose d’inhumain chez Moto Teika.

"Une réunion d’une importance capitale, comme il ne s’en est plus réalisée depuis presque vingt ans," dit Teika. "La réunion des Oracles."


"C’est l’officier Otaku Sachiko, ouvrez."

La porte était peinte en orange vif, mais elle commençait à s’écailler. Sur la surface de la porte, quelques lettres tordues étaient peintes, formant les mots "Kohei, Guérisseur," et sous ceux-ci "Prix Raisonnables."

"Rakki, aidez moi à enfoncer cette porte," murmura Sachiko.

"Hein ?" répondit l’autre flic, surpris. "Pourquoi ?"

"C’est trop calme," dit-elle. "Le silence indique le danger. Philosophie élémentaire des Vierges de Bataille."

Ils entendirent finalement le bruit de quelqu’un bougeant de l’autre côté. Le judas de la porte s’ouvrit après un instant. "Bon sang !" dit une voix surprise. "On dirait que les Shinjo ont appelé l’armée !"

Sachiko soupira et leva les yeux au ciel. Rakki sourit et haussa les épaules. "Je suppose qu’il n’a jamais vu une Vierge de Bataille auparavant," dit-il.

"S’il n’ouvre pas bientôt cette porte, il n’en aura plus jamais l’occasion", dit-elle, avec un léger grognement dans la voix.

"Calme, calme," dit Rakki, en tendant les mains de manière apaisante. "Il faut contrôler votre tempérament, Sachiko. Je suis sûr qu’il va le faire. C’est un brave type, hein ? Laissez-lui au moins le temps de compter jusqu’à quatre avant de donner un coup de pied dans la porte."

"Un…" dit-elle, en sortant son Ot-Nag.

"Très bien, j’ouvre !" dit une voix troublée. La porte du petit appartement s’ouvrit en craquant et un homme barbu et grisonnant apparut de l’autre côté. "Que puis-je pour vous, officiers ?"

"Bonjour, je suis l’officier Shinjo Rakki. Comment allez-vous, monsieur ?" demanda Rakki avec le ton aimable qu’il semblait toujours avoir.

"Bien. Ouah ! Une vraie Vierge de Bataille," dit l’homme, les yeux rivés sur Sachiko.

Sachiko appuya nonchalamment sur un bouton de son bâton. Avec un sifflement, il s’étendit en une lance d’un mètre quatre-vingt.

"Vous la fixez," expliqua Rakki. "L’officier Otaku n’aime pas ça."

"Désolé," dit-il, en détournant rapidement son regard.

"Aucune sanction ne sera prise pour la première offense," dit Sachiko avec un sourire ironique. Elle referma l’Ot-Nag et le rangea à sa ceinture.

"Etes-vous Asako Kohei ?" demanda aimablement Rakki.

"Euh… non," dit l’homme. "En fait, je l’étais… mais plus maintenant. Je ne suis plus un Asako. Plus depuis six ans."

"Cela vous dérange-t-il si nous entrons et vous posons quelques questions, monsieur ?" demanda Rakki.

"Hum… bien sûr, pourquoi pas ?" dit l’homme. "Venez, entrez. Et pardonnez-moi si c’est un peu en désordre."

Sachiko siffla en entrant dans l’appartement. L’air était épais et sentait l’encens, et le sol était jonché de boites de pizza et de magazines froissés. Des canettes vides et des cendriers remplis de cendres de cigarettes occupaient presque chaque espace libre. Un seul endroit dans un coin restait propre et rangé. C’était un petit sanctuaire de bois blanc avec un kanji gravé à la base, le kanji de la terre.

"Vous êtes religieux, Kohei ?" demanda Rakki.

"Heureusement," rit-il. "Je suis shugenja. Dès que vous commencez à parler aux esprits, ils s’habituent à vous. Ils deviennent mécontents si vous les ignorez. Est-ce que je peux vous offrir à boire ?"

"Nous sommes en service," dit Sachiko d’un ton catégorique.

"Ça tombe bien, je viens juste d’arrêter de boire," rit l’homme. "Je voulais dire un soda, un jus de fruits ou autre chose ?"

"Bien sûr, n’importe quoi," dit Rakki. L’homme acquiesça et se rendit dans la cuisine, une pièce encore plus petite, plus sale et plus horrible que celle à l’entrée.

"Nous ne sommes pas venus pour avoir du jus de fruits," dit Sachiko. "Nous sommes venus ici parce que nous pensons que vous êtes capable de nous aider."

"Vraiment," dit Kohei, en revenant avec deux verres de limonade. Rakki en prit un. Sachiko ne tendit pas la main vers l’autre, alors Kohei commença à le boire. "Que puis-je faire pour vous, Otaku-sama ?"

"L’Armée de Toturi," dit-elle. "On raconte que vous avez des liens avec elle."

Kohei éclata de rire. "Moi ?" dit-il. "Oh, vous savez, ce serait vraiment chouette. Qu’est-ce que je ne donnerais pas pour en avoir, en tout cas. Mais non, je n’ai rien à voir avec l’Armée."

"Vous savez ce qu’est l’Armée ?" demanda Rakki, en s’installant sur une chaise relativement propre.

"Si je le sais ?" Kohei rit à nouveau. "Ben, vous ne pouvez pas vivre dans le Petit Jigoku sans ignorer l’Armée. Ils sont là chaque jour. Vous savez, ils sauvent des vies et tout ça. Je les ai déjà reçus plusieurs fois, et j’en ai soigné quelques-uns avec ma magie, ici ou là. C’est probablement de là que viennent ces rumeurs. Les gens me voient les aider et se font des idées. Sans vouloir vous offenser, officiers, je trouve que ces gars-là font du bon boulot en maintenant la paix, par ici."

"C’est ce que nous avons entendu, nous aussi," acquiesça Rakki, en souriant.

"Une milice armée n’est ni romantique ni héroïque, Kohei. C’est illégal," dit promptement Sachiko. "Ce genre de comportement ne fait qu’accroître la violence. Si les gens ont un problème avec le voisinage, ils n’ont qu’à appeler la Tour Shinjo pour obtenir de l’aide ou ils n’ont qu’à déménager."

"Euh…" Kohei parcourut ses cheveux épais et tressés d’une main. "Je ne voudrais pas vous offenser, Otaku-sama, mais vos chevaliers pourpres n’arrivent pas toujours à temps. Parfois, ils ne se montrent même pas. Quant à déménager ailleurs ? Hum… Personne ne choisit de vivre dans le Petit Jigoku. Vous y tombez quand vous n’avez pas le choix. Moi ? Je déteste le voisinage. Je partirais dans l’heure si je le pouvais, mais l’immeuble Dojicorp n’a pas beaucoup d’appartements à dix hyakurai."

"Dix ? Vraiment ?" demanda Rakki, en regardant l’appartement autour de lui. "C’est pas si mal. Bel endroit, tout bien considéré."

"Merci. La guérison ne paie pas aussi bien que le travail à la police, j’en ai bien peur," répondit Kohei avec un gloussement. "Toutefois, je vous demande de ne pas déranger l’Armée. Les choses vont déjà assez mal comme ça, et ils essayent seulement de nous aider. Ce sont de braves gens."

"Nous en serons les seuls juges," dit Sachiko.

"Nous voulons seulement leur parler," dit Rakki, en se levant de sa chaise. "Je vais vous donner notre numéro, ok ? Si vous entendez quoi que ce soit, appelez-nous." Le jeune flic sortit un carnet de sa poche et commença à chercher un stylo dans son armure. Sachiko soupira et lui en tendit un. Rakki griffonna le numéro de téléphone.

"Très bien, je vous appellerai," dit Kohei, en prenant le morceau de papier. "Très bien. Désolé, mais je ne peux pas vous aider plus, officiers." Le petit homme débraillé se leva et les accompagna jusqu’à la porte, la refermant derrière eux avec un dernier sourire, un signe de main et un salut.

Ensuite, il courut jusqu’à son téléphone et composa un numéro. "Allez, allez, décroche," murmura-t-il.

"Chez Shotai," dit une voix à l’autre bout du fil.

"Ouais ! Hé, c’est Tokei," dit le shugenja. "On a un problème."

"Quel genre de problème ?" répondit Shotai. Il avait l’air de mâcher quelque chose. Ça voulait dire qu’il travaillait probablement dans sa cuisine ; Shotai mangeait toujours quand il travaillait.

"C’est la première fois en trois mois que je vois deux flics de la Tour Shinjo dans le Petit Jigoku ; et tu devineras pas…"

"Ils nous cherchent," dit Shotai.

"Exact," dit Kohei. "Ils voulaient savoir si je savais quelque chose."

"Qu’est-ce que tu leur as raconté ?" demanda Shotai.

"Ben à ton avis, mec ?" dit-il. "Je leur ai donné de la limonade et je leur ai raconté que j’étais un bon petit citoyen respectueux des lois et je les ai remballés. Hé, mec, l’une d’eux était une Vierge de Bataille ! Une vraie Vierge de Bataille !"

"Amaterasu !" dit Shotai. "Qu’est-ce qu’on a fait pour ramasser ces poulettes ?"

"Je ne sais pas, je ne veux pas le savoir," dit Tokei. "Mais tu ferais mieux d’appeler Ginawa. Je vais rester profil bas pendant un petit moment. Cette visite, ça pue le piège pour moi, maintenant."

"Bonne idée," dit Shotai. "Hé ! T’es sûr que ta ligne est sûre ?"

"Affirmatif," dit Tokei. "J’ai un kami de l’air qui vit dedans, qui brouille toutes les conversations pour qu’elles ressemblent à un appel à un téléphone rose Scorpion. Je l’ai truquée depuis deux mois, après avoir découvert que les Sauterelles étaient dans le quartier."

"Cool," dit Shotai. "Ecoute, Tokei, les Sauterelles recommencent à faire du raffut. On n’a pas besoin de se battre contre les flics, surtout que notre vrai ennemi, c’est les Sauterelles. On a des gars dans l’Armée qui sont pas tout à fait potes avec les Shinjo. Je sais que Mikio a eu des ennuis qui n’ont pas toujours été réglés avec la police locale, et il n’est pas le seul. Je suis sûr que cette Vierge de Bataille serait très intéressée par les invités en armures bleues de Ginawa."

"C’est exactement ce que je pensais. Bon, j’suis sûr que ça va aller. Je vais rester ici comme un honnête citoyen, au cas où vous auriez besoin de quoi que ce soit. T’en fais pas, mec. On se reparle plus tard." Shotai grogna en réponse et Tokei raccrocha. Le vieux shugenja soupira profondément, grattant sa barbe et hochant la tête. La Tour Shinjo. Ce n’était pas une bonne nouvelle. Après toutes les choses auxquelles l’Armée avait survécu ces dernières semaines, ce serait trop moche de terminer comme ça. Tokei s’agenouilla devant son autel et tenta de faire le vide dans son esprit. Que pouvaient-ils faire ? Ils ne pouvaient pas se battre contre les flics. Cela les rendrait aussi mauvais que les Sauterelles. Il devait y avoir une solution…

"Alors, vous pensez que ce gars était honnête ?" demanda Sachiko, en faisant un signe de tête en direction de l’appartement, alors qu’ils descendaient les escaliers.

"Je pense qu’il nous a raconté des foutaises," dit Rakki, "mais il a de la bonne limonade."

"Vraiment ?" demanda Sachiko, en jetant un regard à son nouvel équipier. "Là bas, vous me donniez l’impression de croire à toutes ses paroles."

"J’ai été un flic du port pendant trois ans," dit-il. "Si un suspect croit que vous êtes un idiot gentil, il vous parlera juste pour vous faire partir. Mais si vous lui parlez souvent, il pourrait faire un faux pas et révéler quelque chose."

"Ma méthode est plus directe," répondit Sachiko.

"Et pas moins efficace, je parie," dit-il. "Nous faisions une belle équipe gentil-flic/méchant-flic, là-bas. Comme dans un film d’Akodo Daniri."

"Merci," dit-elle. "Peut-être que je devrais retourner là-bas plus tard, l’accrocher au plafond, et lui mettre une grenade dans la bouche. J’suis sûre que ça marcherait."

Rakki resta silencieux un instant. "Vous plaisantez, hein Sachiko ?"

"Non, je viens régulièrement me balader dans le Petit Jigoku pour exploser des prêtres rônins sans défense," dit-elle en riant doucement, alors qu’ils arrivaient dans la rue. "Qu’est-ce que ça donne, ce mouchard téléphonique ?"

Rakki sortit un petit appareil de sa ceinture et le colla à son oreille. Ses yeux s’élargirent. "Je n’oserais pas vous raconter," dit-il. "Quel gros pervers !"

Deux motos les attendaient sur le trottoir, l’une plus grande, et à l’air plus dangereux que l’autre. "Alors, où va-t-on, Rakki ?" demanda Sachiko.

"Je ne sais pas," dit Rakki, en remettant la radio dans sa poche. "C’est votre mission, après tout. C’est à vous que Katsunan a donné les ordres ; moi, je ne fais que vous suivre."

Sachiko acquiesça et marcha jusqu’à sa moto. Elle appuya sur plusieurs boutons de son tableau de bord et l’écran afficha une image informatisée d’Otosan Uchi. Elle agrandit l’image sur le secteur du Petit Jigoku et appuya sur quelques boutons. Certaines zones du voisinage commencèrent à clignoter en rouge.

"Des appels de détresse ?" demanda Rakki, en regardant par-dessus son épaule. "On dirait une activité Sauterelle."

"C’est ça," dit-elle. "C’est principalement concentré ici." Elle désigna une zone couvrant cinq ou six blocs. Trois douzaines d’appels de détresse venaient de là. Elle plissa le front. "La plupart de ces appels de détresse n’ont pas été réglés, et ils datent de plusieurs heures voire plusieurs jours. J’imagine ce que sont des patrouilles qui protègent le territoire des Sauterelles."

"Kohei avait raison," dit Rakki. "Beaucoup d’appels restent sans réponse. Nous n’avons tout simplement pas la technologie nécessaire pour lutter contre les OEM des Sauterelles. J’ai entendu dire que le Senpet avait développé des boucliers pour protéger leurs véhicules militaires de ce genre d’appareils, mais il n’en a jamais été question chez nous. Ce n’est pas le genre de choses que la Tour Shinjo s’attendait à devoir utiliser dans Otosan Uchi."

"L’arme à laquelle vous vous attendez le moins est celle que votre adversaire utilisera," dit-elle.

"C’est aussi de la philosophie élémentaire des Vierges de Bataille ?" demanda Rakki.

"Bien sûr," dit-elle, en mettant son casque et en grimpant sur sa monstrueuse moto Otaku.

"Hé, hé !" dit Rakki, en sautant rapidement sur sa moto Shinjo. "Vous n’envisagez pas de traquer les Sauterelles, hein ? Surtout après que Katsunan vous en ait donné l’interdiction."

"Non," dit-elle doucement. "Je vais traquer l’Armée de Toturi. L’Armée de Toturi combat les Sauterelles. Les Sauterelles sont une piste, pour l’instant, rien de plus."

"Ouais, très bien," dit Rakki, en attachant la boucle de son casque. "Et le fait qu’Inago Sekkou vous ait tiré une balle dans la poitrine n’a également rien à voir avec ça."

"Rien à voir non plus," répondit Sachiko, en mettant sa moto en marche. "Essayez de me suivre." Sa moto démarra en rugissant. Rakki toussa à cause de la poussière.


Depuis deux jours, il errait dans un sommeil fiévreux et sans rêves. Occasionnellement, il se réveillait pour de courtes périodes. Les visages des étrangers apparaissaient, troublés, inquiets et déterminés. Les ronronnements et les cliquetis d’une étrange machine lui martelaient les oreilles. Le sifflement et le gémissement d’un tetsukami s’attardait au loin. Finalement, Orin Wake s’assit dans son lit.

"Tu es vivant, finalement, hein ?" dit Daidoji Ishio, le grand soldat Grue qui l’avait aidé à s’échapper du Niveau Zêta. Ishio était assis sur une couche dans le coin de la pièce, feuilletant un livre épais. Il avait remplacé son uniforme de prisonnier par une simple combinaison noire. "Bah," dit-il, en posant son livre sur une table proche. "Tout ce que ces Dragons ont à lire, ce sont des livres scientifiques."

"Dragons ?" dit Orin, en se frictionnant la tête, et en observant les alentours. La pièce était très petite, mais bien éclairée. Les murs semblaient être en pierre. Une petite bibliothèque se trouvait contre un mur, recouvertes de parchemins et de livres à reliures en cuir. Deux portes menaient à cette pièce, toutes les deux en chêne. "Où sommes-nous ?"

"Sous le Palais de Diamant," dit Ishio, en se levant de sa couche et en s’étirant. Le dos et le cou du grand soldat craquèrent, alors qu’il tirait sur ses membres. "Meliko appelle cet endroit l’Usine. Ça grouille de Dragons. Mirumoto, Agasha, Togashi, Hitomi, tous ces gens qui sont censés être morts. Crois-moi, je suis aussi surpris que toi, mec. Ils m’ont gardé ici avec toi. Ils ne me laissent pas me balader et regarder leur matériel, ni pousser sur des boutons." Ishio se rassit, une expression maussade sur son gros visage.

"Tu as dit Meliko ?" dit Orin. "La fille qui m’a sauvé ? Elle est ici ?"

Ishio acquiesça. "Elle est venue voir si tu allais bien, tout à l’heure. Elle est dans la salle de bain, maintenant." Il désigna la porte la plus petite avec son pouce.

Orin acquiesça. Il se leva de son lit, remarquant que les Dragons l’avaient doté d’une simple tenue noire similaire à celle d’Ishio. Il frappa à la porte de la salle de bain et attendit un moment, puis il frappa de nouveau vu qu’il n’obtenait pas de réponse. Il regarda vers Ishio. Le Grue haussa les épaules et reprit son livre. Orin ouvrit la porte et entra. Meliko était assise jambes croisées sur le sol de la petite salle de bain, les yeux fermés, plongée dans une profonde méditation. Elle tenait les mains de chaque côté de son corps, les doigts pliés dans des figures complexes tout en fredonnant doucement. Orin s’arrêta net. Au début, il avait cru que Meliko portait un collant étrangement coloré avec des motifs bizarres, mais il réalisa soudain qu’elle portait seulement un short en jeans et un t-shirt. Sa peau elle-même était un patchwork de couleurs étranges et de tatouages bizarres, qui semblaient tourbillonner constamment.

"Par le Sang de Kharsis," jura-t-il, en refermant rapidement la porte derrière lui.

Les yeux de Meliko s’ouvrirent immédiatement. Ils se mirent à briller d’un vert éclatant. La fille se remit sur pieds d’un seul geste, se mettant en position de combat. Et avant qu’Orin ne voie le coup arriver, il se retrouva assis sur le sol, étreignant un nez ensanglanté.

"Merde, c’est quoi ton problème ?" cria-t-il.

"D’où je viens, on frappe avant d’entrer dans une pièce !" cria-t-elle. Elle bondit dans la douche et se cacha derrière le rideau.

"J’ai frappé !" dit-il, énervé, en se remettant sur pieds.

Le petit visage de Meliko dépassa du bord du rideau. Ses yeux ne brillaient plus. Son visage avait de nouveau sa couleur normale. "Ah bon ?" dit-elle.

"Deux fois," grogna-t-il.

"Oh !" dit-elle. "Je suis désolée." Elle sortit de la douche. Maintenant, sa peau était tout à fait normale, bien que très bronzée. Elle ne portait plus de tatouages non plus, pas même ceux qu’elle avait divulgués aux Guêpes, deux jours plus tôt. Elle tapota ses cheveux verts d’une main et eut l’air très embarrassée, alors qu’elle tendait un rouleau de papier-toilette à Orin pour retenir son hémorragie. "Tu devrais mettre de la glace," dit-elle.

"Hé ? Qu’est-ce qui se passe, là ?" dit Ishio, de l’autre côté de la porte. Il avait l’air un peu tracassé.

"Rien," dit-il. "Tout va bien. Meliko vient juste de me casser le nez."

"Oh. Ok."

Meliko eut l’air effrayée. Elle s’avança près d’Orin pour toucher son visage avec sa main. Le grand gaijin l’écarta, irrité. "Je t’ai vraiment cassé le nez ?" demanda-t-elle.

"Probablement, mais ce n’est pas la première fois, alors ne te tracasse pas," grogna-t-il, en regardant son visage dans le miroir. "Au moins, l’hémorragie semble déjà s’arrêter."

Meliko s’appuya contre la porte de la salle de bain. Elle avait l’air de vouloir se fondre dans le mur. Elle entoura son corps de ses bras et tenta d’afficher un sourire innocent. "Je suis vraiment désolée," dit-elle. "J’étais en colère. Je n’aime pas que les gens interrompent ma méditation."

"Ouais, d’ailleurs, qu’est-ce que c’était ?" demanda Orin, en regardant à nouveau la jeune fille. "C’était bizarre. Ta peau et tes yeux avaient une drôle de couleur. Tu es shugenja ou quoi ?"

"Non !" dit-elle avec une mine vexée. "Je suis une Ise Zumi !"

"Un homme tatoué ?" demanda Orin.

"Une femme tatouée," corrigea-t-elle. "Le sang de Togashi me permet de faire toutes sortes de trucs sympas."

"Comme éclater des Guêpes et faire ça avec ta peau," répondit Orin.

"Les Guêpes, oui," dit-elle. "Ma peau, non." Meliko se tut un instant, comme si elle n’était pas sûre de devoir en parler. "J’ai… toujours ressemblé à ça. Mon arrière-grand-père s’est tenu un peu trop près lors de l’explosion du Dragon de Feu. La magie et les radiations ont légèrement transformé mon patrimoine génétique. Je suis ce que les Dragons appellent une Mutante."

Orin regarda Meliko. "Vous n’en avez pas l’air, pour l’instant," dit-il.

Meliko regarda ailleurs pendant un instant, puis plissa le front. Elle ferma les yeux, en replongeant dans sa concentration. Lorsqu’elle les ouvrit, ses yeux brillaient à nouveau. Des tourbillons de couleurs striaient ses épaules, ses bras et ses jambes, dansant pour former des arrangements complexes. Des frelons, des nuages, des oiseaux et des créatures en forme de lézards prédominaient mais des bouts d’autres images apparaissaient de temps en temps, presque comme des tatouages incomplets gribouillés sur sa peau.

"Wow !" dit Orin.

"Je dois me concentrer tout le temps," répondit Meliko, embarrassée. "Sinon, je n’ai pas l’air humaine."

Orin gratta sa barbe. "Ben, tu sais," dit-il, "je pense que c’est assez joli, d’une certaine manière. Le mouvement des motifs est très apaisant."

"Orin Wake," dit-elle avec un grand sourire. "Tu ne serais pas en train de me draguer ?"

Orin sursauta. "Je pense que tu es un peu jeune pour moi, poulette," dit-il.

"Pense ce que tu veux, tu changeras d’avis. Vous le faites tous," dit-elle en souriant mystérieusement. Sa peau redevint normale, alors qu’elle se préparait à ouvrir la porte. "Hé, rends-moi un service, Orin," dit-elle soudain, en regardant par-dessus son épaule. "Ne raconte pas à Ishio ce que tu as vu. Il ne doit pas le savoir. Je n’aime pas que les gens soient au courant. Toi, ça va, Orin, mais la plupart des gens de Rokugan n’aiment pas les mutations."

"Hm ?" dit Orin, toujours déconcerté par son commentaire précédent. "Oh oui, bien sûr. Je comprends. Je ne lui raconterai pas." Il ne comprendrait jamais l’obsession des Rokugani pour l’apparence. Son peuple était bien plus pratique. Les Amijdal laissaient toujours le bénéfice du doute à quelqu’un, avant de juger sur les apparences. Du moins, c’était presque toujours le cas.

Orin suivit Meliko dans la pièce principale, en pressant toujours le papier-toilette sur son visage. Un vieil homme en robe rouge et verte était assis à côté d’Ishio, discutant avec le grand Grue. Il était totalement chauve, à l’exception d’une mince barbe tressée qui pendait sur sa poitrine. Le vieil homme se leva rapidement lorsqu’il vit Orin.

"Meliko !" siffla-t-il. "Qu’avez-vous fait à cet homme ?"

"C’était un accident." dit la fille d’un ton incertain, comme si elle ne croyait pas elle-même en cette explication.

"Vraiment, c’était ma faute, dit Orin. "Je l’ai cherché." Meliko lança un regard surpris à Orin, puis détourna rapidement son regard.

Le vieil homme plissa le front en regardant Meliko, puis soupira. "Bon, quoi qu’il se soit passé, je suppose que c’est du passé. Vous allez bien, monsieur Wake ? Avez-vous besoin d’une assistance médicale ?"

"Non, je vais bien," répondit Orin. "J’ai connu pire."

"Bon, je suppose que ça doit me rassurer," dit-il. "Meliko, nous discuterons de ceci plus tard. Mais pour l’instant, je suis heureux de vous rencontrer, monsieur Wake. Mon nom est Agasha Hisojo, daimyo de la famille Agasha, faction du Clan du Dragon." Le vieil homme s’inclina.

"Ravi de vous rencontrer," dit Orin. Il tendit sa main droite à Hisojo et la serra fermement, de la manière Amijdal. "Etes-vous celui que je dois remercier pour m’avoir sauvé la vie ?"

"Hé ! C’est moi qui l’ai fait," protesta Meliko. "Il n’a fait qu’enlever le poison et te soigner."

"Nul remerciement n’est nécessaire," dit Hisojo, en regardant Meliko. "Il est bien assez gratifiant de savoir que vous êtes hors d’atteinte des partisans du Briseur d’Orage."

"Le Briseur d’Orage ?" dit Orin. "Les Guêpes qui ont essayé de me tuer ont mentionné ce nom. Ils ont dit que ma mort était la prochaine étape de leur chemin, menant à la destruction du monde. Qui est ce type ?"

Hisojo resta silencieux pendant un long moment. "Pour être honnête, nous ne le savons pas," dit-il. "Nous avons des indices, des pistes, des soupçons, mais rien de plus. Nous ne savons pas si le Briseur d’Orage est un homme ou une femme ou même s’il est humain. J’ai quelques soupçons, mais je n’ai pas les preuves pour les avancer. De toute manière, il, ou elle, est très puissant, et il a une largeur d’esprit incroyable et une panoplie infinie de gadgets tetsukami à sa disposition. Le Briseur d’Orage cherche la ruine de tout ce que la famille Yoritomo a construit depuis la Guerre des Ombres. Le Briseur d’Orage cherche à provoquer le Troisième Jour des Tonnerres."

Orin fronça les sourcils. "Mon histoire Rokugani est fragmentaire," dit-il. "Expliquez-moi ce qu’est ce Troisième Jour des Tonnerres."

"Et bien, pour faire simple, c’est un concours," répondit Hisojo. Les forces plutôt nébuleuses du bien et les forces des ténèbres s’affrontent pour prendre le contrôle du destin du monde à chaque millénaire. Les forces des ténèbres disposent d’un seul champion, avec tout le pouvoir de Jigoku à sa portée. Les forces du bien reçoivent sept héros mortels, les Tonnerres, des sauveurs ancestraux sans avantage spécial, mis à part les avertissements apportés par la prophétie, et leur libre-arbitre. De part le passé, ce fut toujours suffisant."

"Leur libre-arbitre ?" demanda Orin. "Et quoi est-ce donc utile ?"

Hisojo sourit. "L’humanité a toujours triomphé grâce à son imprévisibilité. Le premier Jour des Tonnerres fut gagné grâce au sacrifice d’Hida Atarasi et à la ruse de Shosuro. La seconde victoire fut acquise grâce à la surprenante force de caractère de Bayushi Kachiko et à la puissance d’une franche amitié. Les démons de Jigoku diffèrent de nous dans le sens où ils n’ont aucun libre-arbitre. Ils n’accordent aucune valeur à quoi que ce soit. Ils ne recherchent que le chaos et la soumission. Ils considèrent que la foi, l’espoir et l’amour sont des faiblesses et sont incapables de remarquer la force que l’humanité puise en ces choses. C’est pour ça qu’ils échouent."

"Ben, tout ça me semble très chouette, mais quel est le rapport avec moi ?" dit Orin. "Je n’ai rien à voir avec tout ça. Je ne suis pas Rokugani, et donc je ne suis certainement pas un Tonnerre. Pourquoi est-ce que ce Briseur d’Orage voudrait ma mort ?"

"Parce que vous êtes dans son chemin," dit le vieux Dragon. "Bien que nous ayons grandement changé en deux mille ans, le cœur de Rokugan accompagne toujours son Empereur. Vous avez vu le père de Kameru ? Vous avez vu de quelle manière les éclairs l’accompagnent lorsqu’il est en colère ou furieux ?"

"J’ai toujours pensé que les shugenja Ranbe étaient responsables de ça," dit Orin.

"C’est exactement ce que les Ranbe voudraient vous voir penser," dit Hisojo. "L’Empereur tire sa puissance de la terre elle-même. Les esprits lui obéissent, bien que certains ne lui obéissent pas toujours, comme les mortels. Derrière le nom de Yoritomo est concentré le pouvoir d’une nation entière. Le Prince Kameru est devenu cet Empereur, maintenant, et le Briseur d’Orage a réalisé qu’en dépit de son pouvoir, Yoritomo est simplement un homme. Un homme sans amis n’a personne vers qui se tourner, personne de qui tirer sa puissance. Même un Empereur ne peut rester seul. Je crois que c’est pour ça qu’ils vous ont fait enfermer. Lorsque Kameru a finalement obtenu le pouvoir de vous libérer, ils ont décidé de s’occuper de vous personnellement."

"Alors le Seigneur Hoshi m’a envoyé pour te sauver !" dit gaiement Meliko avec un petit bond.

"Attendez," dit Ishio, en se levant soudain et en entrant dans la conversation. "Comment saviez-vous qu’ils allaient forcément venir pour Orin ? Est-ce que vous avez planqué des Dragons partout dans la cité à attendre que le Briseur d’Orage fasse quelque chose ?"

Hisojo regarda calmement le Daidoji. "Vous seriez surpris, Grue," dit-il. "Nous suspections une atteinte à la vie de monsieur Wake depuis que Ranbe Ishihn a été assassiné."

"Assassiné !" s’exclama Orin. Il sentit ses genoux vaciller soudain. Ishihn était son ami depuis des années, depuis qu’il était arrivé à Rokugan. "Ishihn est mort ?"

Hisojo se tourna à nouveau vers Orin, les yeux compatissants. "Je suis désolé, monsieur Wake," dit-il. "J’aurais dû réaliser que vos gardiens ne vous l’auraient pas dit. Le corps de votre ami a été découvert dans les jardins du Palais, il y a presque deux semaines."

"Quels bâtards ! Ils ont dû le faire juste après qu’il soit venu me voir," dit Orin. Le grand gaijin serra les dents de colère. Ishio posa une main sur l’épaule du jeune homme, pour essayer de le calmer. "Qui ? Par l’enfer, qui a fait ça ?"

"Quelqu’un," répondit Hisojo. "Le Briseur d’Orage a le pouvoir d’influencer les esprits grâce à des tetsukansen. Il a plié Kitsune Maiko et Ichiro Chiodo à sa volonté. N’importe qui aurait pu le faire. Il n’y a nul endroit dans Rokugan où vous seriez en sécurité, Orin Wake. Je crains que même ici, dans l’Usine, le Briseur d’Orage ne puisse vous trouver."

Orin croisa les bras sur sa poitrine et commença à faire les cent pas. Son visage pâle était devenu rouge de colère, mettant en valeur sa barbe rousse. "Alors, que faisons-nous, maintenant ?" cracha-t-il. "Vous m’avez sauvé, Agasha, mais qu’est-ce que ça peut me faire ? Je vais devoir rester ici dans ces tunnels pour le restant de mes jours ? Je ne suis pas mieux que je n’étais avant !"

"Je peux encore vous aider," dit Hisojo, en enlevant ses lunettes et en les nettoyant avec le bord de sa robe. "Il est en le pouvoir du Dragon de vous renvoyer chez vous. Aussi loin de Rokugan, le Briseur d’Orage pourrait abandonner ses tentatives de vous tuer. Vous seriez effectivement éloigné de la vie de Kameru et ne seriez donc plus une menace."

Orin regarda le shugenja, les yeux écarquillés. "En Amijdal ?" demanda-t-il. "Mais ils ont déclaré la guerre à Rokugan. Ils ne permettront jamais à un véhicule Rokugani d’approcher de leurs frontières."

"Nous avons nos méthodes," dit Hisojo. "Si vous souhaitez partir, cela peut s’arranger."

"Merde, vas-y," dit Ishio. "Après tout ce qui s’est passé dans cette cité, je partirais si j’en avais l’occasion."

"Ouais," dit Meliko, assise sur le bord du lit, son petit visage recouvert de ses mains. "Le Briseur d’Orage est maléfique. Je m’en irais si j’étais toi, Yodotai."

Orin gratta sa barbe pensivement et regarda le sol. Il se tourna ensuite vers le Grue et la jeune Dragon. "C’est ça que vous voulez dire, alors ?" demanda-t-il. "Vous partiriez tous les deux si vous le pouviez ?"

Meliko et Ishio se regardèrent. Le Grue se tourna le premier vers Orin, le visage sévère. "Non," dit-il. "Je reconnais que non. Otosan Uchi vit un enfer et tout le monde pense que je suis un traître, mais je n’abandonnerai pas. Je vais rester ici avec Agasha-sama et voir ce que je peux faire pour l’aider."

"Ouais," dit Meliko, en se relevant aux côtés d’Ishio. "Moi aussi. En plus, les partisans du Briseur d’Orage ne sont qu’une bande de criminels. Je n’ai pas peur."

Orin regarda Hisojo. "Voila, vous avez votre réponse," dit-il. "Je reste."

Hisojo sembla surpris. "Vous restez ?" dit-il. "Vous en êtes certain ?"

"Il le faut," dit-il en haussant les épaules. "Comme vous l’avez dit, Kameru a besoin d’aide. Je ne vais pas l’abandonner maintenant, et je ne fuirai pas, pas après ce que ces raclures ont essayé de me faire. De plus, après ce que le Briseur d’Orage a fait à Rokugan, il pourrait venir ensuite en Amijdal, et j’aurais l’impression d’être un lâche si je devais vivre ma vie en sachant que je n’ai rien fait pour l’arrêter alors que j’en avais l’occasion."

Hisojo sourit. Son regard passa d’Orin à Meliko, puis à Ishio. "Et ils disent que c’est une génération décadente. Votre bravoure vous honore, monsieur Wake. Le Dragon Caché serait fier de vous avoir à ses côtés. Et vous aussi, Daidoji Ishio. Avec les récents développements, votre connaissance de Dojicorp pourrait nous être très utile."

"Et moi ?" dit Meliko.

"Et bien, nous verrons," dit Hisojo. "Je vais très vite revenir. J’ai un autre rendez-vous important, aujourd’hui. Pour l’instant, reposez-vous. Vous tous. Je pense que vous en avez besoin."


Sekkou jura à voix basse. Il aurait presque tout donné pour savoir ce qu’Inago préparait. Même son talent incomparable pour la surveillance ne parvenait pas à percer les systèmes de sécurité d’Inago ; Inago avait été le maître de Sekkou, après tout. Ces derniers temps, le Champion Sauterelle était tellement étrange, tellement imprévisible et indifférent. Inago n’avait jamais été le plus stable des individus. Un vrai génie l’était rarement, mais il y avait autre chose. Sekkou réalisa qu’il avait peur d’Inago, maintenant. Il espéra que l’ogre reviendrait rapidement avec la pierre kolat. Après, il pourrait trouver les réponses à ses questions.

"Vous cherchez des réponses ?" dit un grand homme, en s’avançant vers Sekkou dans le couloir. L’homme avait des petites tresses de cheveux noirs. Son visage sombre était couvert de tatouages brillants. Un gaijin des Royaumes d’Ivoire. Une paire de gros pistolets dorés, venant des Royaumes d’Ivoire, pendaient à la ceinture de l’homme. Cet homme ne lui était pas familier, mais Sekkou ne s’en souciait pas.

"Qui es-tu ?" demanda Sekkou. "Tu n’es pas un Sauterelle. Tu n’as rien à faire ici."

"Je suis Mazaqué, Inago Sekkou," dit-il, son accent Rokugani était accentué par les tons mélodieux de la langue des Royaumes d’Ivoire. "Et si je suis ici, c’est qu’il le faut."

"Ma tolérance pour les baratins mystiques est étonnamment basse, mon ami," dit Sekkou. "Viens-en au fait rapidement ou je vais te montrer les mesures de sécurité des Sauterelles."

"Des menaces," dit l’homme avec une grimace. "A quoi d’autre pouvais-je m’attendre de la part d’un voleur comme vous ? Le monde est devenu un lieu étrange et pourtant, Yoma a besoin de tels champions."

"Je t’avais prévenu, gaijin," dit Sekkou, en attrapant un petit boîtier électronique à sa ceinture.

"Soif," dit l’homme.

Sekkou tomba soudain à genoux, étreignant sa gorge de douleur. Il n’avait jamais connu pareille souffrance. Il avait l’impression que tous les fluides avaient été arrachés de son corps. Chaque cellule de son corps mourait. Il arracha son casque et le jeta par terre, ouvrant sa bouche avec ses doigts pour qu’il puisse mieux respirer. Sa langue était trop gonflée pour qu’il puisse crier. Lentement, la douleur disparut, et Inago Sekkou releva la tête, ses yeux sombres emplis de colère.

"Qui es-tu ?" dit-il d’une voix rauque, alors que l’humidité revenait doucement dans sa bouche. Il attrapa son casque et le remit sur sa tête. "Un tsukai ?"

"Pas un tsukai. Je suis l’Oracle de l’Eau," répondit-il. "On m’a envoyé pour aider ceux qui vont annoncer les Tonnerres."

"Annoncer les Tonnerres ?" rit Sekkou. "Je pense que tu es au mauvais endroit."

"J’aurais tendance à être d’accord," dit Mazaqué avec un hochement de tête laconique. "De toute façon, je suis là. Mon don pour vous est simple, Inago Sekkou. Demandez-moi ce que vous voulez, une simple question, et la réponse sera la vérité. Choisissez sagement, et sachez que je suis réticent à offrir à une crapule comme vous le moindre soupçon d’omniscience, si petit soit-il. Quelle que soit la réponse que je vous donnerai, elle ne sera pas facile à comprendre."

Sekkou se remit sur pieds d’un mouvement agile, observant l’homme attentivement. "Une question," dit-il. "Très bien, alors je sais ce que je vais demander."

Mazaqué croisa les bras et attendit.

"Qu’est-il arrivé ?" demanda-t-il. "Qu’est donc devenu l’homme qu’Inago était jadis ?"

Mazaqué sourit. "Une bonne question, voleur," dit-il. "Et il y a aura une réponse en trois parties, parce qu’un homme est défini par son esprit, son âme et son corps. L’âme d’Inago est morte, il y a quelques temps. Son corps se trouve pour l’instant au Cœur de la Machine. Et son esprit, ou du moins ce qu’il en reste, est prisonnier du Briseur d’Orage."

"Quoi ?" dit sévèrement Sekkou. "Qu’est-ce que ça veut dire ? C’est une absurdité ! Qui est ce Briseur d’Orage ?" Il envisagea de descendre l’homme, mais il ne voulait plus subir son étrange magie à nouveau. "Peut-être devrais-tu venir avec moi. On pourrait discuter de ça dans mon bureau."

"Je vous ai expliqué tout ce que je voulais expliquer," dit Mazaqué avec un soupir. "Sommeil."

Inago sentit le sang soudain tambouriner à ses tempes. Sa vision se troubla, et il s’effondra sur le sol, inconscient. Mazaqué se retourna et s’enfonça dans les couloirs de la Machine, l’esprit déjà concentré sur sa prochaine destination.


"Alors, c’est quoi le problème, cette fois ?" demanda Yasu, en arrivant dans le hangar, furieux. "Ça fait deux jours qu’on glande ici à attendre que vous terminiez cette stupide ’Machine de Guerre’. Shizue seule sait ce que Munashi est en train de faire en ville alors qu’on est coincé ici."

Une dizaine de paires de petits yeux rouges observèrent Yasu depuis le hangar assombri. C’était les Fuzake, une petite famille de Nezumi qui vivaient dans les entrailles de Kyuden Hida. Sous la direction de Kaiu Toshimo, les ratlings étaient devenus des mécaniciens et des techniciens talentueux. C’était à eux de donner les touches finales à la Machine de Guerre Crabe. Derrière les nezumi, une énorme et sombre silhouette était dissimulée sous une bâche noire. Quelques étagères se trouvaient derrière elle, couvertes d’outils nezumi et de schémas techniques. Les nezumi étaient résolus à ne pas laisser Yasu regarder le véhicule tant qu’il n’était pas terminé.

"Arrêtez, Yasu-san !" dit un petit nezumi blanc. Il était vêtu d’une salopette de travail et d’une casquette de base-ball des Berserkers. Il brandit une grande clé anglaise pour barrer le chemin du Quêteur. "Laboratoire de T’Chip est endroit délicat, pas besoin que vos grosses bottes-bottes écrasent tout partout et cassent des choses !" La créature faisait presque la moitié de la taille et du poids de Yasu, mais elle ne semblait pas avoir la moindre peur.

Hayato et Hatsu se tenaient dans l’encadrement de la porte, juste derrière Yasu. Hayato avait clairement l’air ennuyé, tandis qu’Hatsu observait par-dessus l’épaule de Yasu, essayant d’apercevoir ce qui traînait dans le labo. Sans utiliser les pouvoirs de son tatouage, il n’y parvint pas. Les Nezumi avaient l’habitude de garder leur lieu de travail dans l’obscurité. Ils pouvaient très bien voir avec une faible lueur, et l’éclairage artificiel puisait dans les précieuses ressources du Kyuden.

"Ecoutez, T’Chip," dit Yasu, en lança un regard sombre au petit nezumi. "On a une mission importante qui va échouer parce que vous ne parvenez pas à finir cette machine." Yasu enfonça un doigt dans la bâche qui recouvrait la masse. "Maintenant, est-ce qu’on va enfin pouvoir partir ?"

"Tengyu-sama, Toshimo-sama demande trop !" dit rapidement T’Chip, sa voix haut-perchée était irritée. "J’aimerais voir vous construire Machine de Guerre en moins d’un mois ! Pas possible ! Pas possible ! Reculez derrière ligne." Le nezumi désigna la ligne peinte en jaune tracée à l’entrée du laboratoire. Le pied gauche de Yasu la dépassait légèrement.

"T’Chip, quand est-ce qu’elle sera finie ?" demanda Yasu.

"Reculez derrière ligne," répéta sévèrement le nezumi. Il désigna encore la ligne avec sa clé anglaise.

Yasu soupira. Aussi têtu qu’il était, il savait qu’il n’avait aucune chance d’égaler la patience du ratling. Fuzake T’Chip était un nezumi qui connaissait sa place dans le monde et qui attendait à ce que chacun connaisse également la sienne. Yasu fit un pas en arrière. "Ok, voilà," dit-il. "Bon, maintenant, combien de temps est-ce qu’il vous faudra encore ?"

T’Chip sourit, montrant de grandes dents blanches. "Elle finie," dit-il.

"Finie ?" s’exclama Hayato. "La Machine de Guerre est terminée ? Je pensais que vous disiez que ce n’était pas possible."

"Disais que c’était pas possible si vous essayez, Hiruma," répondit T’Chip. "Pas dit que c’était pas possible si Fuzake essayaient. Frères. Montrez."

Les autres nezumi coururent vers la bâche recouvrant la masse, gloussant d’excitation. T’Chip appuya sur un interrupteur à côté de la porte alors que la bâche glissait sur le côté, éclairant soudain le laboratoire d’une brillante lumière artificielle. Hida Yasu leva les yeux vers la Machine de Guerre pour la première fois.

"T’Chip," dit Yasu, la mâchoire ouverte. "C’est grand."

T’Chip jeta un regard à Yasu. "Bien sûr qu’elle est," dit le nezumi. "Plus grande qu’Akodo. Tengyu demandé ça spécialement."

En un mot, la Machine de Guerre était impressionnante. Elle faisait presque six mètres de haut et était faite d’un acier bleu sombre. Au contraire de sa cousine, Akodo, la Machine de Guerre Crabe n’avait qu’une vague ressemblance avec un samurai humain. Sa tête était plate, directement construite sur le torse. Son visage n’était qu’une simple fente horizontale. Le bras droit du robot était terminé par une grande griffe, équipée de lames acérées. Chacune de ces griffes luisait d’un étrange éclat vert. Le bras gauche était terminé par une main normale, bien qu’une paire de canons soient posés sur l’avant-bras. Un grand tetsubo métallique était rangé dans son dos, les pointes d’acier du tetsubo étaient recouvertes du même métal vert que les lames de la griffe. Ses jambes étaient courtes et épaisses pour fournir un centre de gravité très bas, et deux réacteurs dépassaient du bas de son dos.

"Elle peut voler ?" dit Yasu, excité. Il désigna les réacteurs.

"Non, elle aussi aérodynamique que poisson mort," dit T’Chip, en hochant la tête. "Réacteurs sont pour sauter, et pour manœuvres sous-marines. Machine de Guerre est amphibie, comme vrai crabe."

"Et la griffe ?" dit Hayato. "C’est quoi, ce métal vert sur les lames ?"

"Alliage de jade et d’acier," dit T’Chip. "Propre idée de T’Chip. Comme sur toutes les lames. Autres lames en pur acier des Forges Kaiu. Matière la plus solide de Rokugan."

Le front d’Hatsu se plissa. "L’acier ne se mélange pas au jade," dit-il. "Les ingénieurs Kaiu ont déjà essayé, auparavant. C’est un cristal, ça ne fond pas."

"Pas vraiment acier," sourit T’Chip. "Polymère très dense, combiné avec bonne dose de poudre de jade. Aussi tranchant que l’acier, mais pas aussi dur. Toutefois, ça marche super bien sur oni, je vous assure. Tetsubo a la même chose sur lui. Plastique va probablement s’abîmer après plusieurs semaines, mais T’Chip parie que les oni seront plus vite abîmés."

"Etes-vous sûr que ça va marcher ?" demanda Yasu. "Certaines créatures de l’Outremonde sont très sélectives à propos de leurs vulnérabilités."

T’Chip acquiesça. "Vraiment sûr. Kuni-Mokuna-sama a apporté quelques trolls qu’il a trouvés dans Bas-Quartier. Testé griffe en alliage jade-acier toute la semaine dans salle de derrière. Eux en mauvais état. Voulez voir ?" Les yeux de T’Chip brillèrent.

"Peut-être plus tard," dit Yasu. "Nous avons encore du travail à faire. Est-ce que cette chose pourra nous porter tous les trois ?"

T’Chip acquiesça, en faisant bouger la clé anglaise dans sa main. "Vous serrés, mais possible. Machine de Guerre a plus d’armes qu’Akodo, alors besoin deux personnes pour la conduire. Une pour diriger, une pour tirer. Il reste gros compartiment pour armes. Dragon peut se serrer dedans. Lui assez maigre."

"Hé !" dit Hatsu.

"Ça me va," dit Yasu. "On peut l’essayer maintenant, T’Chip ?"

"Bien sûr," dit le ratling. "Peux vite vous montrer commandes de base. Pas dur à conduire, pas dur du tout. Tetsukami fait grosse part du travail. Reste à espérer qu’il vous aime. Suivez, mais marchez prudemment. Parfois, frères laissent choses sur le sol." T’Chip franchit la distance le séparant de la Machine de Guerre, ses pieds nus et roses se déplaçant souplement sur le sol d’acier.

"Ouais, en parlant de ça," dit Hayato, en regardant le monstrueux robot. "Toshimo m’a raconté qu’une Machine de Guerre a besoin d’un puissant nemuranai pour fonctionner. Quel est celui que vous avez utilisé pour Hida ?"

T’Chip se retourna vers eux. "Pas appelée Hida," dit T’Chip avec un hochement de tête. "Que pensez-vous que elle être ? Fier jouet Lion comme Akodo ? Non-non. Armure veut garder son ancien nom. Appelez-là Ketsuen."

"L’Armure du Samurai de l’Ombre," dit Yasu avec un sifflement. "Cette armure a appartenu au premier Hida. Comment est-ce que Toshimo est parvenu à convaincre papa de l’abandonner ?"

"Toshimo pas demandé. Tengyu-sama a donné," répondit T’Chip. "Lui dire qu’il est temps de lancer une nouvelle tradition."

"Alors, le robot est immunisé à la magie, comme Ketsuen ?" dit Hayato, en parcourant la surface d’Hida d’une main. Le métal sombre était froid au toucher, et l’éclaireur laissa une traînée de givre derrière le passage de sa main.

"Entre autre," dit T’Chip, en se grattant une oreille. "Bien, elle est prête à partir, maintenant, Yasu-san, Hayato-san." Le petit nezumi fit un pas en arrière et regarda le gigantesque robot qu’il avait construit. Les bavardages des nezumi plus petits jaillirent, autour de lui.

"T’Chip-patron ?" dit l’un d’eux. "Vous pleurez ?"

"Donnez juste une minute à T’Chip," dit T’Chip, en faisant un signe de main à son frère. "Toujours triste quand un travail comme ça est fini." Il prit un mouchoir dans sa poche et tamponna un de ses yeux.

"Merci, T’Chip," dit Yasu, en s’inclinant très bas devant le mécanicien nezumi. "Vous avez fait un travail incroyable."

"Remerciez-moi plus tard," gloussa le ratling. "Les Tetsukami sont choses amusantes. Ils ont leur propre volonté, pas comme machines normales. Même T’Chip pas sûr de ce que Ketsuen peut faire. Pas le temps de tester. Seul Ketsuen le sait, c’est sûr. Amusez-vous en la testant, ok ?"

"Comptez sur nous, T’Chip," dit Yasu, en grimpant l’échelle à l’arrière de la Machine de Guerre. "Pour ça, vous pouvez compter sur nous."


"Vous êtes le plus mauvais étudiant que j’ai jamais eu," grogna le Soshi.

"L’étude n’a jamais été mon point fort."

"Essayez encore," soupira le vieux Scorpion, en frottant son crâne chauve d’une main. "Lisez-les en partant d’en haut à droite."

"Mura keshintu ak karata vata ut miran ugulu zash—"

"Ugulu zaish," dit le Soshi avec une voix fatiguée. "Lisez-ça autrement et vous finirez par invoquer l’oni en vous. Par les dieux, vous êtes stupide !"

Ichiro Chobu envisagea d’assassiner l’homme pour la quarante-huitième fois aujourd’hui. Depuis presque une semaine, il rendait visite à la petite boutique puante d’herboristerie du Soshi, à l’ouest du Quartier Scorpion. Le vieil homme avait accepté d’apprendre à Chobu les textes du parchemin, et avait confirmé que c’était bien un parchemin d’invocation d’oni, mais depuis lors, les choses se ralentissaient. Chobu commençait à se sentir frustré. Il n’y était pas habitué. En dépit de son aspect extérieur plutôt brutal, le Blaireau était un homme très intelligent. Il était habitué à comprendre tout ce qu’il apprenait, avec facilité, y compris la magie. Ça n’avait aucun sens. Il se pencha au-dessus de la petite table. Le parchemin Phénix volé était ouvert sur une petite table entre eux, illuminé par une simple ampoule qui pendait au plafond. Un pot d’encre, un caillou et une agrafeuse, étaient posés sur les coins du parchemin, pour l’empêcher de se refermer.

Chobu soupira. "J’en ai marre de ces conneries," dit Chobu. "Je l’ai très bien prononcé et nous le savons tous les deux. Quand est-ce qu’on va vraiment s’occuper de ça pour de vrai ?"

Le vieux Soshi pâlit, clignant de ses yeux globuleux. "C’est d’un oni que nous parlons, ici, pas d’une voiture d’occasion. Vous ne pouvez pas invoquer l’une de ces créatures à la légère. Vous devez vous préparer. Vous devez prévoir toute éventualité. Le kanji du cercle d’invocation doit être dessiné à la perfection pour contenir son essence et pour définir sa forme. Le sacrifice de sang doit être préparé."

"Ces kanji dont vous avez parlé," dit Chobu, en regardant le parchemin. "Ce sont ceux-là ? Ceux dessinés avec un cercle dans le bas ?"

"Mmh, oui, ce sont les runes d’invocations qui contiennent la bête et qui définissent ses dimensions. Ce doit être un cercle parfait. Mais vous oubliez l’important," répondit le Soshi. "En fait, invoquer un oni de Jigoku est toujours dangereux à l’extrême, en n’importe quelles circonstances. Je ne le ferais pas, si j’étais vous."

"Je vous ai engagé pour m’aider à invoquer ce foutu truc, non ?" demanda Chobu.

"Non, non, bien au contraire," dit le Soshi. "J’avais compris que vous vouliez simplement savoir ce que votre parchemin contenait. On peut gagner une grande connaissance de la magie en l’étudiant, même la maho. C’est sans doute pour ça que le Phénix qui… vous l’a prêté… l’avait dans sa bibliothèque, au lieu de l’avoir brûlé. J’ai accepté de vous aider à simplement traduire le parchemin."

"Et vous faites mal votre boulot," dit Chobu. "Je ne peux toujours pas lire ce truc."

Le Soshi détourna le regard un instant, en léchant nerveusement ses lèvres desséchées.

"Ou alors, je le peux ?" sourit Chobu. "C’est ça, hein ? C’est tout à fait ça. Vous êtes en train de m’escroquer."

"Je ne vois pas de quoi vous voulez parler," répondit âprement le vieux shugenja.

"Vous m’apprenez les kanji de travers !" dit Chobu, en écrasant son doigt au milieu du parchemin. La petite table trembla. "Vous êtes en train de me faire avaler n’importe quoi pour que je continue à vous payer."

"Je n’ai pas besoin de votre argent," dit le Soshi d’un ton insensible. "Vous vous trompez."

"Non, j’ai raison," Chobu se rassit avec un grand sourire. "Vous êtes nerveux, je le vois dans vos yeux. Mais peut-être que ce n’est pas l’argent. C’est quoi alors ? Pourquoi ne m’apprenez-vous pas le sort ?"

"Peut-être parce que je n’ai pas envie qu’un maniaque comme vous invoque un oni au milieu de la capitale ?" dit le Soshi, en relevant ses épais sourcils broussailleux.

"Je n’y crois pas non plus," Chobu hocha la tête. "Vous m’auriez dénoncé aux Quêteurs. J’ai entendu dire qu’ils avaient toutes sortes de méthodes pour s’occuper des apprentis maho-tsukai, et très peu d’entre elles exigent qu’on laisse vos membres intacts. Non, il y a autre chose. C’est quoi votre problème, vieil homme ?"

"Je n’ai pas de problème," soupira l’homme. "Partez, s’il vous plaît. Ne revenez pas demain. Prenez le parchemin avec vous."

Chobu amincit les yeux en regardant le vieil homme, mais le Soshi se contenta de regarder ailleurs. Il ne parviendrait pas à le convaincre. Chobu haussa les épaules, et enleva la pierre, l’agrafeuse et l’encre du parchemin. Il le prit ensuite prudemment, le roula dans un étui, sauta sur la table, et projeta le vieil homme sur le sol.

"Par Jigoku !" cria le Soshi, surpris. "Qu’est-ce que vous faites ?"

"J’ai bien envie de vous étrangler un peu," dit Chobu, en serrant ses mains autour de la gorge de l’homme. "Vu que vous n’allez pas m’aider, je me suis dit que je n’avais rien à perdre." Il resserra encore.

"Très bien ! Très bien !" suffoqua l’homme. "Je vais vous le dire ! Je vais vous dire ce que vous voulez savoir !"

Chobu relâcha la gorge du Soshi, bien qu’il le tienne toujours plaqué sur le sol. "C’est mieux," dit-il. "Parlez. Pourquoi est-ce que vous m’appreniez le sort de manière incorrecte ?"

"C’était une leçon de patience," toussa le Soshi. "Ceux qui sont impulsifs sont rapidement consumés par la maho, comme des coquilles vides et folles, dangereuses pour elles-mêmes et pour les autres. Je voulais être sûr que vous étiez sérieux."

"Comme c’est attentionné." Chobu se pencha très près du visage de l’homme, attrapant les tempes de l’homme avec ses grandes mains. "Est-ce que j’ai l’air sérieux ?" demanda-t-il.

"Oui," dit rapidement le vieil homme.

"Bien," répondit Chobu. "Et maintenant ?"

"Il y a un endroit," dit le Soshi. "Un endroit où vous pourrez en apprendre plus. Un maître de la maho vit là-bas, et il apprend à ceux qu’il juge dignes. Il m’a appris, pendant un temps très court, jusqu’à ce que je prenne peur de son pouvoir et que je m’enfuie. C’est dangereux, malgré tout. Vous pourriez ne pas y survivre."

"Bien," répondit Chobu. "Je suppose que le monde sera meilleur sans moi. Je vais prendre le risque. Où est cet endroit ? Qui est ce maître ?"

"On appelle cet endroit le Bas-Quartier," dit le vieil homme, "et le maître est une créature appelée le Kashrak."

Chobu sentit un frisson passager, comme s’il venait de signer son arrêt de mort. Pendant un instant, il hésita. Il pensa à s’en aller et à jeter le parchemin dans une poubelle. Non. Il était arrivé jusque là. Yoritomo VI était peut-être mort, mais le Clan de la Mante devait toujours du sang à Chobu. Il devait arriver au bout de tout cela. "Dites m’en plus," dit Chobu.

"Vous le regretterez," dit le Soshi.

"Je sais," dit Chobu. "Racontez-moi…"


Inago était assis sur le bord de la scène dans le Cœur de la Machine. Ses épaules étaient affaissées à cause de la fatigue. Sa main s’avança vers le masque qui recouvrait son visage, puis s’écarta. Elle s’écartait toujours. Il ne pouvait pas retirer le masque. Pas encore. Juste encore un peu de temps…

Les ombres du coin le plus éloigné du Cœur semblèrent s’intensifier pendant un instant. Une grande silhouette émergea des ténèbres. Il portait l’armure lisse de plastacier des policiers Shinjo, mais sans aucun insigne de rang. Un mempo antique recouvrait son visage, représentant le visage torturé d’un oni effrayant. Il tenait une longue lance dans sa main, un Ot-Nag des Vierges de Bataille. Son armure et sa lance semblaient avoir été repeints en noir, ou avoir été plongés au cœur d’un feu intense.

"Un Moto," dit Inago, en murmurant presque. "Il a envoyé un Moto…"

"Vous avez bien travaillé, Inago," dit l’homme, en observant la merveille d’horreur et de technologie qu’était le Cœur alors que ses talons résonnaient sur les pavés. "Malheureusement, ce n’est pas encore assez. Le Briseur d’Orage vous adresse ses respects. Je suis Yotogi."

"Etes-vous un autre de ses lieutenants ?" demanda Inago.

"Non, rien d’aussi formel," gloussa-t-il. "Je suis en ville pour une autre affaire et le Briseur d’Orage m’a demandé de faire un saut ici et de m’assurer que tout marche comme sur des roulettes. Vous pouvez me considérer comme un conseiller indépendant. Je m’entraîne depuis trois cent ans aux côtés de mon dernier père, Moto Tsume, alors vous pouvez dire que j’ai un peu d’expérience pour ce genre de choses. Je suppose que le Briseur d’Orage a réalisé que vous ne pouviez pas détruire Rokugan sans un bon Moto à vos côtés."

"Vous êtes venu pour me tuer, alors," dit Inago.

"Vous tuer ?" les orbites du mempo de la créature brûlèrent d’une aura blanche pendant un instant. "Et bien, ce serait superflu, n’est-ce pas ? Non, je suis venu pour vous conseiller sur la dernière partie de votre opération, pour m’assurer que tout se fera sans erreurs. Aussi longtemps que tout se passera comme prévu, je resterai en dehors de votre chemin. De plus, je ne connais rien à la technologie moderne. Je n’en ai pas l’usage. Je suis un semeur de mort de la vieille école. Par contre, je peux peut-être vous donner quelques conseils, Inago-san. Nous deux avons beaucoup en commun. Vous préparez une attaque contre le Palais, n’est-ce pas ?"

Inago acquiesça. "J’ai déjà informé mon lieutenant. Il rallie les troupes en ce moment."

"Bien, bien," dit Yotogi. "Les murs du Palais doivent tomber pour la troisième fois, et alors tout pourra continuer."

"Et après ?" dit Inago. "Est-ce que le Briseur d’Orage a donné ses ordres pour après ?"

Yotogi était en train d’observer un petit écran de télévision, un des nombreux écrans qui couvraient les murs. Il releva les yeux et retira son mempo pour révéler un visage si beau qu’il était presque efféminé. "Après ?" dit Yotogi. "Il n’y a aucune mention d’après. Votre seule tâche est de faire tomber les portes du Palais. Peut-être qu’il n’y aura pas d’après."

Inago resta silencieux.

"Est-ce que ça pose un problème ?" demanda Yotogi.

Inago ne répondit pas.

"J’ai dit, est-ce que ça pose un problème, Sauterelle ?" demanda encore Yotogi. La main du Moto resserra sa prise sur son naginata.

Inago tira le pistolet à sa ceinture, visa la poitrine du Moto et tira six fois. La créature souillée s’effondra sur le sol, la poitrine fumante, haletant pour retrouver une respiration qui ne venait pas. Inago sourit de triomphe en enlevant le masque de son visage. Des câbles sortaient de ses orbites et de ses lèvres. Ca n’avait plus aucune importance, maintenant. Son peuple était libre à nouveau, libre de répandre la terreur comme il le voulait, et n’était plus les jouets d’un sombre aliéné.

En réalité, il n’était jamais parvenu à atteindre son pistolet. La douleur parcourait son corps comme un feu liquide. Des étincelles sortaient de sa main et sa poitrine. Les impulsions nerveuses n’avaient jamais pu quitter son cerveau torturé. Inago voulu tomber à genoux et pleurer. Au lieu de ça, son corps resta debout, et s’inclina devant le Moto corrompu.

"Ah," dit Yotogi. "Donc, ça ne pose aucun problème. Bien." Il se remit à contempler l’écran. "Tout semble donc continuer comme prévu."


Inago Isek essuya la sueur de son front avec un linge humide. Il faisait glacial, mais il transpirait quand même. La peur maintenait cette chaleur en lui. Tout près, quatre grands hommes en vêtements noirs gémissaient et juraient alors qu’ils essayaient de soulever une grande caisse noire à l’arrière d’une camionnette sans marque. Isek gardait un oeil sur la rue, à l’arrière du garage, mais il surveillait attentivement la procédure de chargement. Un des hommes trébucha et l’extrémité de la caisse fut déséquilibrée. Les autres crachèrent, jurèrent et se démenèrent pour garder l’équilibre.

"Hé, faites attention avec ça !" dit-il énervé, en s’avançant rapidement et en frappant l’homme à l’arrière de la tête. "Vous n’avez donc aucune idée de ce qui peut se passer si vous laissez tomber ça ?"

L’homme hocha la tête. Isek soupira. Bien sûr, Sekkou ne leur avait pas dit ce qu’il y avait à l’intérieur de la boite. De stupides gangsters comme ça n’avaient pas besoin de le savoir.

"Faites attention, ok ?" demanda Isek, en grattant le sommet de sa tête rasée. "Cette boite est pleine de composants de valeur. Pensez à l’Armagedon, les gars. Vous avez déjà entendu parler des Quatre Cavaliers des Amijdal ?" Certains d’entre eux acquiescèrent. "Ouais, ben, il faut considérer que cette boite, c’est Maladie." C’était son nom, après tout. C’est ainsi qu’Isek l’avait appelée.

"Isek !" cria un jeune garçon, en remontant les marches hors d’haleine.

"Oui," répondit rapidement Isek. Il ne connaissait pas le nom du garçon et s’en fichait franchement. C’était l’un des six gamins du quartier qu’il avait payé dix hyakurai pour garder un oeil sur la rue. Le Sauterelle croisa les bras devant sa poitrine, attendant une réponse.

"Shinjo !" dit le garçon, en s’appuyant contre le mur pour reprendre son souffle. "Un Shinjo et une Vierge de Bataille !"

Isek rétrécit la fente de ses yeux. "Dans ce quartier ? Ils doivent en savoir pas mal. Ils viennent par ici ?" demanda-t-il.

"On dirait," dit le garçon.

Isek soupira. "Les chevaliers violets sont toujours assoiffés de justice." Il se tourna vers les quatre hommes, qui venaient juste de charger Maladie à l’arrière de la camionnette. "Hé ! Vous quatre," dit-il. "J’ai un autre boulot pour vous."

"Ce n’est plus un chargement, hein ?" grogna l’un d’eux, en massant son épaule douloureuse. Bien que petit, Maladie pesait presque un quart de tonne.

"Juste un peu," répondit Isek. "Après tout, quelqu’un devra bien transporter les corps des Licornes pour qu’ils ne puissent pas être trouvés." Les hommes rirent tous les quatre. Le Sauterelle sortit une petite mallette de plastique d’un sac dans son dos et en sortit un ordinateur portable. Il le posa sur le sol, tirant un câble de l’ordinateur et le connectant dans une prise de son casque.

"Tu as dis qu’ils étaient deux ?" demanda Isek au garçon. Le garçon acquiesça, et Isek se mit à taper.

"Qu’est-ce que vous faites ?" demanda l’un des hommes.

"Les Sauterelles sont puissantes, mais la Machine est partout," dit Isek avec un sourire. Ses yeux étaient rivés sur l’écran vert de l’ordinateur. "Mais quelqu’un avec la connaissance appropriée peut parler avec la voix de la Machine. Le contrôle et les fausses directives sont la puissance. La communication, c’est la puissance. Détruire la Machine ? Bah, des foutaises. Je suis la Machine."

Les gangsters se regardèrent, incertains. Ils ne semblaient pas avoir compris.

Isek soupira. La poésie dépassait bien des gens. "J’ai brouillé leurs communications," expliqua-t-il laconiquement. "Ils ne peuvent pas appeler à l’aide. Maintenant, allez les tuer."


"Cette salle de bain empeste encore plus que les égouts de Kashrak," dit Zin, en quittant la salle de bain de l’hôtel avec un air résolu. "J’espère que nous pourrons bientôt quitter cet endroit, Kenyu."

Kenyu releva les yeux de son carnet à dessins et ouvrit la bouche pour répondre, mais il s’arrêta soudain, les yeux écarquillés.

"Quoi ?" dit Zin. Elle se regarda puis reposa les yeux sur Kenyu. Sa peau verte et humide brillait doucement dans la lumière de la chambre d’hôtel. "Ah, j’oubliais l’illusion de pudeur humaine." Elle replongea rapidement dans la salle de bain et en sortit avec un t-shirt ample et un short blanc, d’autres vêtements que Sumi lui avait prêtés. "Maintenant, est-ce qu’on peut parler sans que vous me regardiez comme un morceau de viande, Kenyu ?"

"Euh, peut-être," dit le Licorne avec un large sourire. "Ca dépend de quoi vous voulez parler ?"

"De cet endroit, cette cité," dit Zin, en s’avançant jusqu’à la fenêtre et regardant entre les stores. L’éclat psychédélique des néons scintillait sous ses yeux. "Ce n’est pas comme Otosan Uchi."

"Soshi Toshi est autre chose," acquiesça Kenyu. "Vous auriez dû voir cet endroit il y a dix ans. Le bordel total. Ils ont à peine réparé les dégâts depuis la Guerre des Ombres. Puis, le Clan du Criquet est arrivé et a dépensé de l’argent pour que le Scorpion les laisse construire des casinos. Depuis lors, ils n’ont rien arrangé, mais ils ont fait du bon boulot en nettoyant la surface et en construisant des bâtiments au sommet des décombres."

Zin se retourna, un air soucieux sur le visage. "Ils n’ont jamais nettoyé toutes les vieilles ruines ?" dit-elle. "Il pourrait encore y avoir des créatures qui vivent dedans, des restes de l’armée d’Akuma."

"Ouais, vous avez les émeutes occasionnelles de gobelins," dit Kenyu. "Mais ce n’est pas un gros problème. Le seul endroit vraiment dangereux, c’est Shiro no Soshi, les ruines du Château de l’Organisation. Les Quêteurs Crabes sont très présents, ici. Tous les mois ou presque, ils se baladent dans la cité et descendent des créatures jusqu’à ce qu’ils se sentent satisfaits d’avoir fait le nécessaire." Kenyu continuait à dessiner en parlant, mais sa voix était rapide et on le sentait excité. Il avait plus l’air de raconter une histoire que de citer l’histoire locale.

"Vous savez beaucoup de choses sur cet endroit," dit Zin, en s’asseyant devant la table proche. "Vous venez de cette cité ?"

"Non, non," gloussa-t-il. "Je suis né Licorne et j’ai été élevé au bon vieux Shiro Iuchi, l’endroit le plus balayé par les vents de Rokugan. Je voyage simplement beaucoup. Et j’essaie de me souvenir de ces choses."

"C’est juste," dit Zin avec un petit sourire. "Vous allez écrire un livre, n’est-ce pas ?"

"Oui, et ce jour-là, je serai célèbre," dit-il. "Je vais écrire un livre sur tout ce que j’ai vu, et croyez-moi, Zin-chan, j’ai vu pas mal de choses. Des gens me paieront pour entendre ce que j’ai vu. Hé ! Je parie qu’ils pourraient même en faire un film !"

"Je suppose qu’ils pourraient engager Akodo Daniri pour jouer votre rôle," dit Zin, plongée dans ses pensées.

"Non," répondit Kenyu. "Il est trop grand. Je préfèrerais Usagi Katsu." Le jeune shugenja Licorne gribouilla encore dans son carnet pendant quelques instants, puis il releva les yeux vers Zin. "Euh… avez-vous l’intention de vous sécher ?" demanda-t-il. Zin était toujours dégoulinante d’eau de la douche. Ses habits étaient collés à son corps, et ses cheveux pendaient autour de ses épaules.

"C’est confortable, pour moi," dit-elle avec un haussement d’épaules. "Plus nous nous approchons de Shinomen, plus mes instincts naturels reviennent. Je suis une créature de l’eau. Je suis désolé, Kenyu, je vous ai offensé ?"

Kenyu s’éclaircit la gorge, en écartant les yeux. "Et bien, franchement, ça me distrait un peu," dit-il.

"Vraiment," Zin souleva un sourcil et se pencha sur la table. "Comment ça ?"

Kenyu écarta vivement le regard à nouveau. "Euh, changeons de sujet," dit-il. "Je pensais à vos jambes."

Zin eut l’air surprise. "Vraiment ? Ce doit être la fameuse subtilité Licorne contre laquelle Sumi m’avait mise en garde."

"Euh, ce n’est pas ce que je voulais dire," dit Kenyu en rougissant et en la regardant à nouveau. "Je voulais dire que j’ai étudié un peu les naga. J’ai lu toutes sortes de mythes et de légendes à ce sujet."

"Les naga ne sont pas un mythe, Kenyu," protesta Zin.

"Ben, il y a deux jours, ils l’étaient pour moi, Zin-chan," répondit-il.

"C’est vrai," acquiesça-t-elle. "Continuez."

"Et bien, je pensais que votre peuple était à moitié serpent," dit Kenyu. "Les images vous décrivent avec des queues de serpent à partir de la taille et à la place de vos jambes."

"Oui," dit Zin, ses yeux s’abaissèrent légèrement, et son sourire disparut doucement.

"Les légendes disent que les femmes Naga peuvent choisir leur forme, et passer à volonté des jambes à la queue. Vous pouvez faire ça ?" demanda Kenyu.

Zin ne dit rien. Elle se releva et marcha lentement vers la salle de bain. "Je préfèrerais ne pas parler de ça," dit-elle.

Kenyu remua nerveusement, refermant son carnet à dessin entre ses doigts tout en se levant pour la suivre. "Qu’est-ce que j’ai dit ?" dit-il, tracassé. "Je ne voulais pas vous offenser, j’étais juste curieux."

Zin se retourna, les yeux montrant sa colère. "Vous voulez une réponse, Licorne ?" cracha-t-elle. "Très bien, voilà votre réponse. Je suis une Abomination, une créature, comme le Kashrak. L’Akasha n’a pas besoin des Abominations. Lorsque la Blessure de l’Akasha sera soignée et que les Naga seront libérés de leur sommeil, je me livrerai à la clémence de la Qamar, sans rien espérer. Vous savez pourquoi ?"

Kenyu hocha légèrement la tête.

"Non," dit-elle, la voix un peu choquée. "Moi non plus, plus maintenant. Mon cœur est celui d’une naga, mais j’ai passé trop de temps avec les humains. Je commence à penser comme eux. Je ne veux pas que l’Akasha me rejette parce que je suis différente, mais je ne peux pas laisser ma famille mourir. Je ne veux pas que Kashrak me traque éternellement non plus." Elle s’assit au bord du lit, les épaules basses. "Il n’y a rien… rien que je puisse faire. Dans tous les cas, je suis prise au piège."

Kenyu s’assit à côté d’elle et s’appuya sur ses genoux. "Je sais ce que vous ressentez, Zin," dit-il.

"Je vous remercie pour votre sympathie, mais j’en doute," dit-elle, en se penchant en avant et en couvrant son visage de ses mains.

"Non, vraiment," dit-il. "Je le sais vraiment. Je n’ai jamais été diplômé à l’école de shugenja Iuchi. Je ne parviens qu’à lancer deux ou trois sorts. A part ça, les kamis n’ont rien à faire de moi. Ma mère était une Vierge de Bataille et mon père en aurait été une aussi, s’il l’avait pu. Ils rirent de moi lorsque j’ai dit que je ne voulais pas devenir magistrat. Ils rirent encore plus lorsque j’ai décidé de devenir shugenja comme mon oncle. Ils ont cessé de rire lorsque j’ai quitté l’école, acheté ma moto, et commencé à écrire. Je n’ai même pas osé rentrer à la maison depuis lors."

Zin le regarda. "Avez-vous peur que votre famille soit en colère ?" demanda-t-elle.

Kenyu rit. "Maman ? Non. Pas du tout. Elle aurait fait un signe de tête pour me montrer son désaccord, puis elle aurait utilisé ses contacts pour me trouver un job de mécano chez Ide Motors ou quelque chose du genre. Un super boulot bien ennuyeux et lobotomisateur pour m’écarter et me punir de ne pas être né Otaku. Où alors, je peux garder ma vie. Une vie d’ermite, de vagabond, sans ami, sans foyer, sans avenir et avec une moto pourrie."

"Mais vous avez dit que vous alliez devenir célèbre," dit-elle.

"Ouais, c’est un beau rêve," dit-il. "Mais je pense que vous avez autant de chance d’avoir une queue que moi de devenir un écrivain célèbre. Ok, c’est vrai, je n’ai pas un gigantesque lézard maho-tsukai qui me cherche pour me tuer mais je sais ce que c’est, d’être traqué. Par Kamoko et Otaku, j’en connais un bout sur le sujet."

Zin inclina la tête, curieuse. "Si vous détestez les Otaku à ce point, pourquoi priez-vous toujours les Tonnerres Licornes ?"

"Je ne déteste pas les Otaku !" dit-il rapidement. "C’est juste que… je ne les comprends pas. Je dois suivre mon propre chemin, mais j’aimerais malgré tout qu’ils soient fiers de moi. Ça a un sens, pour vous ?"

Zin leva pensivement les yeux au plafond, puis les reposa sur Kenyu. "Non," dit-elle. "Mais je peux avoir l’air compréhensive si ça vous fait plaisir."

Kenyu la regarda, confus. Elle fit soudain un grand sourire et éclata de rire. "Je suis désolée, Kenyu," dit-elle, en posant un bras sur son épaule. "Je n’ai pas pu résister. Je comprends. Et je me sens bien mieux maintenant, vraiment. Merci."

"Tant mieux," dit-il. "Parce que je n’ai pas compris un mot de tout ce charabia sur l’Akasha non plus."

"Comment ?" Elle attrapa une poignée de cheveux et tira.

"Ouille !" cria le Licorne. Il se tordit pour essayer d’écarter la main de Zin. Et il finit par se retrouver avec ses poignets dans chaque main tandis qu’elle était collée contre le mur. Zin leva un sourcil, mais n’essaya pas de se dégager. "Encore cette subtilité Licorne, hein ?" dit-elle. Kenyu rougit.

"Je suppose," répondit-il, en essayant de se concentrer sur ses yeux. Il sentit une chaleur monter en lui, alors qu’il la tenait. Il se pencha vers elle et ferma les yeux.

La porte s’ouvrit avec grand fracas. Kenyu et Zin se retournèrent rapidement, se tenant tous les deux de chaque côté du lit. Trois grandes femmes en vestes de cuir et en jeans déchirés se tenaient devant la porte. La première hocha légèrement la tête et sourit.

"Comme c’est bizarre," dit la femme. Ses cheveux étaient très noirs et liés en une queue de cheval, à la manière des Vierges de Bataille. "Tu ne le sais pas, Iuchi ? Les relations interraciales, ça ne marche pas. Tu devrais te trouver une gentille fille Licorne, tu sais ? Une sans branchies."

"Par Jigoku, qui êtes-vous ?" grogna Zin. Elle tendit instinctivement la main vers son collier, mais se rappela qu’elle l’avait laissé sur l’évier de la salle de bain.

"Shinko Misato," dit la femme. Elle sourit pour révéler une bouche remplie de crocs acérés. "Je t’ai cherché partout, Zin."


"Par le Sang de Fu Leng !" jura Keijura. Il jeta l’enveloppe à travers la pièce, où elle toucha le mur et tomba par terre. Le jeune journaliste enfouit son visage dans ses mains, penché sur son bureau. Ce n’était pas possible. Ça ne pouvait pas arriver. Il ne pouvait pas annoncer ça.

La lettre était toujours devant lui, chiffonnée, la seule chose qu’il n’avait pas remise dans l’enveloppe.

KEIJURA

CE QUI SUIT POURRAIT INTERESSER KTSU. SI CETTE NOUVELLE N’EST PAS ANNONCEE DANS LES 48 HEURES, ELLE SERA DONNEE A D’AUTRES FACTIONS MOINS SYMPATHIQUES DES MEDIAS.

Ça faisait un jour qu’il gardait ça pour lui, mais maintenant, il devait faire un choix. L’enveloppe avait été déposée dans son bureau la veille. Il avait passé la journée entière à lire et relire le contenu, et à vérifier que c’était la vérité. Et ça l’était. L’enveloppée n’avait pas été affranchie. Tout était tapé soigneusement avec un ordinateur. Il n’avait aucune idée de qui l’avait laissé dans son bureau et de comment ils étaient entrés. Il savait qu’il ne pourrait pas annoncer ce qui était dedans. Il n’en était pas question. Pas s’il voulait encore dormir la nuit. Les fantômes de Medinaat-al-Salaam hantaient toujours ses rêves pour cette stupide propagande nationaliste qu’il avait annoncée après le bombardement du Feu du Dragon. C’était pire, en un sens. C’était plus personnel. Il s’empara du téléphone, composant le numéro pour la centième fois.

"Salut, je ne suis pas là pour le moment. Probablement en train de sauver le monde ou un truc du genre. Laissez-moi un numéro et je vous rappellerai." Un bip mécanique se fit entendre. Keijura raccrocha le téléphone. Ce n’était pas le genre de nouvelles que vous pouviez laisser à une machine.

"Merde," dit Keijura. "Merde, merde, merde…" Il frappa ses mains l’une contre l’autre en s’écartant de son bureau. L’enveloppe blanche se trouvait là où il l’avait jetée, se moquant de lui. A l’intérieur se trouvaient des cassettes, des enregistrements, des certificats de naissance. Tout était très soigneusement rangé, et tout ce qu’il y a de plus officiel. Quelqu’un avait fait un travail de fou, mais pourquoi ?

La réponse était évidente, pourtant. Si tu te transformes en cible, attends-toi à ce qu’on te tire dessus. C’était l’une des maximes des journalistes. Ce n’était pas une devise que Keijura adorait ; il ne se considérait pas comme un journaliste du genre exploiteur. Toutefois, c’était la vérité. Il devait l’annoncer avant que quelqu’un d’autre le fasse. Il ne restait plus beaucoup de temps. Les meilleures nouvelles viennent d’un ami, finalement. Il prit à nouveau le téléphone.

"Bonjour, Yakamura-san ?" dit Keijura. "Oui, c’est Keijura. J’ai une histoire que je dois annoncer. Ce soir. Ce doit être annoncé ce soir, et c’est moi qui doit le dire."

Keijura s’arrêta, écoutant la réponse de son directeur. Un tas de bêtises à propos de la semaine chargée, à propos du fait qu’il ne restait pas assez de temps pour les nouvelles de ce soir, à propos du fait qu’un jeune journaliste comme Keijura ne devait pas bondir comme ça pour des bêtises à la dernière minute. Keijura les ignora toutes patiemment. Finalement, Yakamura conclut sa tirade en demandant à Keijura de quoi parlait son histoire.

"Akodo Daniri," dit Keijura, en ramassant l’enveloppe qui traînait par terre.


"Etes-vous prêt, Shougo ?" demanda Rachid. "Etes-vous prêt à réessayer ?"

L’Ise Zumi acquiesça. Hitomi Shougo tentait d’avoir l’air courageux, mais il était trahi par sa propre anxiété. Sa tête chauve brillait d’une sueur froide et ses lèvres vibraient de peur. Ses frères se tenaient à côté de lui, le regardant avec des expressions mécontentes. Les quatre hommes se tenaient dans un parc, au centre de ce qui fut jadis la Cité du Foyer Sacré. Les arbres autour d’eux étaient flétris et torturés. L’herbe était noire, desséchée et épaisse. Au loin, ils pouvaient entendre les hurlements tourmentés des Byoki toujours présents.

Hitomi Shougo s’assit les jambes croisées sur le sol et tomba en transe. Il avait passé toute la journée d’hier et la plupart de celle d’aujourd’hui à faire ça, à étendre son esprit à cet endroit souillé, à chercher l’âme d’un oni mort. Zul Rashid se tenait à quelque distance, l’observant avec ses étranges yeux rouges. Le sorcier gaijin était sinistre mais compatissant. Lui seul comprenait le genre de sacrifice que Shougo faisait.

Shougo ouvrit les yeux une fois de plus, ouvrant ses perceptions au monde des esprits. Immédiatement, un tourbillon de visages tourmentés et de mains déployées l’entoura. Les morts récents étaient toujours les pires. Ils pensaient avoir tout perdu et n’avaient pas encore eu le temps de s’ajuster à leur nouvelle existence. Ils étaient toujours en colère, parfois confus et parfois violents. La Cité du Foyer Sacré grouillait de fantômes de morts récents, des milliers de gens qui ont été tués par les oni ou dont la vie a été emportée par la peste que les Byoki portaient. Ils pouvaient sentir la conscience que Shougo leur ouvrait. Ils l’appelaient. Ils réclamaient son attention. Ils transperçaient son esprit avec des griffes de glace. Il endurcit son âme et détourna les yeux de ceux-ci.

"Tadaka," dit-il, la voix résonnant comme s’il se trouvait dans les deux mondes à la fois. "Je cherche l’esprit de Tadaka no Oni, le Captif. Je réclame sa présence."

Beaucoup d’esprits disparurent. L’oni était un puissant esprit ; un homme qui l’appelait volontairement était soit fou, soit aussi puissant que lui. Dans tous les cas, il fallait l’éviter.

"Tadaka !" demanda à nouveau Shougo. "Je veux que vous m’ameniez l’esprit de Tadaka no Oni !"

Les esprits restants commencèrent à tourbillonner avec énergie, excités par les émotions de Shougo. Celui-ci commençait à frissonner de manière incontrôlable.

"Nous devrions arrêter ça," grogna Mayonaka, en regardant Rashid avec des yeux mi-clos.

"Shougo n’est pas en état de continuer," ajouta Asahi, en s’agenouillant à côté de son frère, avec un visage soucieux.

"Il n’est pas en danger," dit Rashid. "Mon glyphe devrait empêcher les esprits de s’approcher assez près pour pouvoir le blesser." Un cercle blanc légèrement lumineux entourait les trois frères Ise Zumi. Zul Rashid lui-même se tenait hors du cercle de pouvoir. La corruption de Kaze no Oni s’était suffisamment infiltrée en lui pour que ces glyphes contre le mal lui causent une douleur terrible. L’Eglise du Samurai de l’Ombre lui apportait toujours la paix, mais il se demandait combien de temps il pourrait encore y entrer, avant que le sanctuaire ne le rejette.

"Vous êtes fou, gaijin," dit Mayonaka. L’Ise Zumi noir croisa les bras devant sa poitrine alors qu’il dévisageait Rashid.

"Vous êtes en train de le tuer," ajouta Asahi, en passant une main énervée sur le front de Shougo. "La douleur physique est une chose, mais cette torture mentale va dévorer son esprit."

"Notre vie n’est plus la nôtre depuis longtemps, vous ne vous en souvenez pas, mes frères ?" demanda Shougo avec un timide sourire. "Le marché que nous avons passé, il y a bien longtemps, pour sauver Mayonaka ? Aucun d’entre vous ne se rappelle de ce que le Seigneur Hoshi nous a dit, ce jour-là ?"

"Aucun couard ne peut courir assez vite pour empêcher la mort de le rattraper…" dit Mayonaka, en regardant Shougo.

"Mais un vrai héros vit pour toujours," termina Asahi.

"Vous ne voyez pas ?" demanda Shougo, le visage devenant mortellement pâle. "C’est notre destin. Le Briseur d’Orage construit une armée, ici, une armée d’oni et de mort-vivants pour le Jour des Tonnerres. Si Rashid peut trouver son père, il peut mettre un terme à tout ceci. Nous devons l’aider, même si ça entraîne ma mort. C’est le choix que j’ai fait, mais j’aimerais que vous le compreniez, mes frères…" Shougo tomba en arrière, le corps tremblant légèrement alors qu’il tenait ses bras autour de sa poitrine. Mayonaka et Asahi observèrent leur frère en silence, leur visage était sérieux.

"A votre place, khadi, je prierais pour que tout ceci fonctionne," dit Mayonaka.

Zul Rashid ouvrit la bouche pour répondre, mais un rire saccadé rompit immédiatement le silence. Mayonaka et Asahi se mirent immédiatement en état d’alerte, accroupis dans des positions de combat.

"Un Byoki ?" demanda Asahi.

"Non, pas un Byoki," répondit Rashid. "Restez dans le cercle. J’ai le sentiment que ceci est ce que nous attendions."

Une créature vert pâle apparut soudain au bord du parc. Elle était grande et bulbeuse, une créature sans traits de presque trois mètres de haut. Elle vacillait en bougeant et sa chair transparente était emplie de choses inconnues et étranges. Des chaînes brisées, noires de corruption, perçaient sa chair et traînaient sur le sol, dans son sillage. Une paire de fentes qui semblaient être des yeux pivotèrent pour s’orienter vers Hitomi Shougo. Une gerbe d’étincelles bleues surgit alors qu’il tentait de traverser les limites du glyphe de Rashid, et ses yeux se rétrécirent alors qu’il se préparait à réessayer.

"Non, Tadaka," dit Zul Rashid avec une voix autoritaire, en parlant dans la langue de l’oni. "Il n’est que le messager. Je suis celui qui t’a invoqué. Si tu connais la colère dans ton cœur infect, étanche ta soif sur moi."

La créature bizarre se tordit là où elle se trouvait sur le sol. Ce qui semblait être une tête s’inclina légèrement alors qu’elle observait le Phénix corrompu. Un bruit horrible se fit entendre alors qu’une autre fente apparaissait pour lui servir de bouche. Des morceaux de viande en lambeaux pendaient de ses lèvres alors qu’il souriait à Zul Rashid. "Fils de Shiba," dit-il, en parlant lui aussi dans l’étrange langue en dents de scie des démons de Jigoku. Sa voix était caverneuse comme celle des esprits, mais il se répercutait des claquements humides et des petits gargouillements. "Le Champion qui ne fut jamais. Si loin tu es venu pour retrouver le chemin de tes frères. Pour mourir, tu es revenu."

"En effet," dit Rashid. "Tu es perspicace. La seule question maintenant c’est : qui vais-je emmener avec moi ?" Rashid tendit sa main droite, et un cimeterre brillant d’électricité apparut.

L’oni éclata de rire. "Tu penses pouvoir me blesser, Phénix ? Les Maîtres Elémentaires m’ont tourmenté pendant des années. Je connais tout de la douleur, et la mort m’a emmené au-delà de tes capacités."

Rashid sourit sinistrement. "Je suis tout autant Kaze no Oni que Zul Rashid, maintenant, Captif," dit-il. "Les créatures de Jigoku savent comment blesser les leurs, et tu sais très bien qu’elles sont beaucoup plus créatives que les pacifiques Phénix qui t’ont étudiés. Dois-je te faire une démonstration de ce que j’ai appris ?" Le sorcier commença à avancer vers l’oni, un air de froide colère sur le visage.

Tadaka ne répondit rien, tout d’abord, se demandant si ce que le sorcier disait était du bluff. Rashid s’avança droit vers le flanc de l’esprit et brandit bien haut son cimeterre. La volonté de l’oni s’écroula. "Non !" hurla-t-il, terrifié. "Ne me fais pas de mal, puissant Kaze ! J’ai assez souffert ! Je ferai tout ce que tu veux !"

"Bien," dit Rashid, en écartant le cimeterre au dernier moment. "Emmène-moi aux cavernes où tu as été convoqué dans ce monde."

Les yeux de Tadaka s’élargirent. "C’est tout ?" demanda-t-il, toujours craintif. "C’est tout ce que je dois faire, puissant Kaze ? Simplement retrouver les Cavernes du Crépuscule ?"

"Ça suffira," répondit Rashid. "Et ensuite, tu pourras retourner à ton errance."

"Tu es très généreux, puissant Kaze !" pleurnicha pathétiquement l’oni. "Je te servirai bien !"

"Vraiment ?" dit Rashid. "Maintenant, tu vas attendre ici un instant, je dois discuter d’une chose importante avec mes alliés mortels."

"Comme tu veux, puissant Kaze," répondit Tadaka no Oni. Sa masse gélatineuse s’affaissa en avant, imitant un salut humain.

Bientôt, Rashid fut à nouveau au bord du cercle, observant Shougo avec intérêt. "Comment va-t-il ?" demanda le sorcier.

"Pas très bien," répondit Mayonaka. "Les esprits ont beaucoup exigé de sa part."

Asahi se releva, tenant le corps flasque de Shougo dans ses bras. Des traînées de larmes traversaient le visage de l’Ise Zumi. "Son cœur pourrait ne pas supporter cette expérience. Il pourrait ne pas survivre à la nuit."

Zul Rashid acquiesça. "Je suis désolé," dit-il. "S’il y a quelque chose que je puisse faire."

"Vous avez déjà bien assez fait, Phénix," dit sèchement Mayonaka. "Vous avez eu ce que vous vouliez."

"Nous retournons à l’Eglise, maintenant," ajouta Asahi. "Pour voir si notre frère peut encore être sauvé." Les Frères du Jour se retournèrent et quittèrent rapidement le parc, allant dans la direction de l’Eglise du Samurai de l’Ombre. Ils ne firent aucun bruit en partant, et ne se retournèrent pas.

Zul Rashid les regarda partir, le visage éclairé par la faible lueur bleutée de son glyphe. L’esprit de l’oni bougeait un peu, cherchant un moyen de s’éclipser sans être vu. Rashid se retourna soudain et l’oni fit un petit bond en arrière, surpris.

"Qu’est-ce que tu étais en train de faire, là ?" demanda doucement Rashid.

"Rien !" bégaya Tadaka. "Rien du tout, Puissant Kaze !"

"Bien," répondit Rashid. "Maintenant, allez voir ces cavernes, Tadaka no Oni."


Rakki descendit de sa moto et regarda autour de lui. "Sympa, le quartier," remarqua-t-il. "Je pense que je pourrais compter les fenêtres intactes sur une main."

Sachiko s’avança à ses côtés, en tenant son casque d’une main. "Regardez," dit-elle, en désignant quelque chose. Un mur de briques proche était criblé de dizaines d’impacts de balles. "Automatique Senpet KF7."

Rakki plissa le front. "J’espère que ça date de l’invasion," dit-il.

"Dans tous les cas, nous devrions être prudents," dit-elle. "Nous ne savons pas ce que les Senpet ont pu laisser derrière eux." Elle sortit son Ot-Nag et le transforma en lance. Ses yeux ratissèrent les rues. Il n’y avait absolument rien à voir. Le quartier était désert.

"Alors, c’est quoi le plan ?" demanda Rakki. "C’était votre idée."

"On surveille," répondit-elle. "On va cacher les motos dans l’immeuble là-bas." Elle désigna la façade carbonisée d’un magasin avec des fenêtres recouvertes de planches. "Nous allons nous enterrer là-dedans jusqu’à ce qu’un appel soit lancé à la Tour Shinjo à propos d’une activité Sauterelle."

"Vous avez l’intention d’être celle qui répondra à cet appel, hein ?" répondit Rakki. Il avait l’air nerveux.

"Les Sauterelles ne s’attendent pas à voir les Licornes venir dans le Petit Jigoku," dit-elle, en prenant le guidon de sa moto et en la tirant sur le trottoir. "Peut-être pourrons-nous les surprendre. Vous n’avez pas peur, hein Rakki ?"

"Ben si, justement !" dit Rakki, en tirant sa moto derrière elle. "Je n’ai pas vécu aussi longtemps en cherchant les ennuis ! Je ne dis pas qu’on ne devrait pas le faire. Merde, je suis un flic, moi aussi, mais écoutez-moi un instant. On devrait demander un peu d’aide ou quoi que ce soit d’autre."

"Vous savez bien qu’ils ne nous enverront rien," dit-elle, en rentrant dans le magasin.

"Ouais, alors peut-être qu’on devrait laisser tomber," dit-il. "Un petit peu de couardise constructive ne fait pas de tort. Rappelez-vous de ce qui s’est passé, la dernière fois que vous avez couru après Sekkou." Sachiko ne dit rien.

Rakki la suivit, sous le couvert du vieux magasin. Ce dernier semblait avoir été une pâtisserie ou une épicerie. Des dalles en miettes et du verre brisé craquaient sous leurs bottes et leurs roues. De la poussière planait dans l’air. Rakki redressa une chaise en bois tombée par terre et la tira jusqu’à une fenêtre. Sachiko se rendit à l’autre fenêtre et resta debout, bras croisés, à regarder la rue. Rakki l’observa un moment, puis s’assit en soupirant. Tous les deux restèrent ainsi pendant quelques minutes, sans rien dire.

"Au fait," dit finalement Rakki. "Ça fait quoi, d’être Vierge de Bataille ?"

Sachiko le regarda. "Ça vous intéresse vraiment, ou vous essayez seulement de faire la conversation ?"

"Les deux, je suppose," dit-il. "J’ai vécu à Otosan Uchi toute ma vie, alors je n’ai pas eu beaucoup d’occasions d’en rencontrer. Il n’y pas beaucoup de Vierges de Bataille dans la cité, pas vrai ?"

"D’après les derniers recensements, nous étions vingt," dit-elle. "Des lieux comme Otosan Uchi n’ont pas besoin de nous. D’habitude, nous sommes en poste à des endroits tels que Ryoko Owari ou Mori Kage Toshi."

"Alors, qu’est-ce que vous faites dans un magnifique endroit comme celui-ci ?" dit Rakki, en souriant ironiquement à la carcasse carbonisée du bâtiment.

"J’ai fait quelques erreurs à Ryoko Owari," dit calmement Sachiko. "J’ai fréquenté le mauvais type de personnes, et ma famille a payé pour ça. J’ai été transférée ici pour que je puisse mettre tout ça derrière moi."

"Oh," dit Rakki. Il décida rapidement de changer de sujet. "C’est vrai, ce qu’ils disent à propos de vos motos et de vos lances ?" demanda-t-il. "Qu’ils ne marchent pas pour les autres ?"

Sachiko acquiesça, alors que son regard revenait vers la rue. "L’Ot-Nag, c’est juste un simple truc tetsukami. Un esprit reconnaît le vrai utilisateur et neutralise l’arme si ce n’est pas lui. Les motos sont un peu plus complexes. Les esprits dans les motos entretiennent une amitié de longue durée avec ma famille."

"Dingue," dit Rakki, impressionné. "Ma sœur a l’un de ces gyrocoptères Asako. Elle en est dingue, mais personnellement, on ne m’attrapera pas sur un de ces trucs. Ça me fout les boules. Par contre, j’aimerais bien mettre la main sur un de ces pistolets du vide que les Shiba possèdent ou une armure corporelle Crabe. Les tetsukami sont fantastiques."

"Une moto Otaku n’est pas un gyrocoptère," dit Sachiko. "Et tous les tetsukami ne sont pas fantastiques."

"Oh," dit Rakki. "Je suis désolé. J’oubliais Hatsu. Merde, Rakki, arrête de raconter des conneries." Il s’affaissa un peu dans sa chaise et marmonna à voix basse.

Sachiko acquiesça encore, mais ne dit rien. Elle songeait beaucoup à Hatsu, dernièrement. Le vieil homme l’avait prévenu qu’elle le trouverait rapidement, mais pour l’instant, ce n’était pas le cas. Oroki et l’étrange Dragon, Rojo, avaient tous les deux prétendus avoir vu Hatsu mourir. Rojo avait même dit qu’Hatsu était le Tonnerre du Dragon, mais ça n’avait plus aucune importance, maintenant qu’il était mort. Elle portait toujours l’étrange boule de cristal pâle que Rojo lui avait donnée, bien qu’elle soit incapable d’en faire quoi que ce soit. Elle la portait maintenant dans la poche de la cuisse de son armure, et la prenait ou la touchait de temps en temps. La sphère irradiait une légère chaleur qui était parfois rassurante.

"Rakki," dit soudain Sachiko, la voix laconique.

"Je sais, je suis un crétin, c’est congénital," dit Rakki.

"Rakki, regardez dans la rue," dit-elle, en prenant rapidement son Ot-Nag. "Qu’est-ce que vous voyez ?"

Rakki observa Sachiko. Elle était très sérieuse, et elle brandissait son pistolet vers la rue. Rakki se releva et regarda par sa propre fenêtre, en fronçant les sourcils. "Je ne vois rien," dit-il. "Oh, attendez, non. Ouais, je vois. Y’a un gamin dans l’allée, qui observe notre bâtiment. Vous allez le descendre, Sachiko ?" Il rit.

"Non, mais quand les Sauterelles vont arriver, je vais les descendre," dit-elle. "Ce n’est pas un gamin, c’est une sentinelle."

Rakki regarda à nouveau par la fenêtre. Il vit une camionnette grise, garée plus loin dans la rue, qui déchargeait quatre grands hommes en longs imperméables volumineux. Ils portaient tous un mon insectoïde et familier sur leur manche droite. "Bon sang," dit-il. "Ces gars-là sont des Sauterelles. J’appelle à l’aide ?"

"Sûr, peut-être qu’on aura de la chance," dit-elle.

Rakki tapota sur sa radio pendant quelques instants. Il jura dans sa barbe. "Saleté de produit d’importation," grogna-t-il. "Ma radio ne fonctionne pas."

"Ce n’est pas une coïncidence," dit-elle. "Les Sauterelles nous brouillent. Ils savent que nous sommes ici, et ils ne sont pas contents de nous voir. Nous avons dû tomber par hasard sur quelque chose."

"Oh, c’est super pour nous," dit Rakki, en jetant un coup d’œil par la fenêtre. Les quatre hommes s’approchaient nonchalamment de l’immeuble, formant une ligne à travers la rue. Tous avaient leurs mains à l’intérieur de leurs manteaux. "On dirait qu’ils ne vont rien faire tant qu’on n’agit pas. Qu’est-ce qu’on fait ? On se casse par derrière ?"

"Ils surveillent certainement l’arrière," dit-elle. "On va essayer de se montrer imprévisibles. Allez chercher votre moto." Sachiko pointa son fusil calmement entre les carreaux de la fenêtre.

L’Ot-Nag tira, explosant le pneu avant gauche de la camionnette. Les quatre hommes plongèrent rapidement à couvert, courant vers les allées et se cachant derrière des voitures à l’arrêt. Sachiko sauta sur sa moto juste au moment où Rakki démarrait la sienne. Les deux Licornes foncèrent et dévalèrent la rue, se mettant rapidement hors de portée des Sauterelles alors qu’ils sortaient des fusils automatiques et ouvraient le feu. Rakki était sur le point d’ouvrir la bouche pour féliciter Sachiko lorsqu’il y eut soudain un éclair de lumière, tel le flash d’un appareil photo. Rakki sentit quelque chose de froid le traverser un bref instant, et il sentit le moteur de sa moto tousser et mourir. La seconde suivante, la moto avait basculé sur le côté, écrasant sa jambe. Le véhicule dérapa le long de la rue avec un crissement torturé, emmenant Rakki avec elle et dégageant une volée d’étincelles de sous son armure. La moto termina sa course en s’écrasant contre une voiture abandonnée. Shinjo Rakki resta étendu sur la route, coincé sous les restes tordus de sa moto. Deux hommes en manteaux noirs émergèrent d’un immeuble proche, sifflant et criant sauvagement tout en tirant des coups de feu en l’air.

Sachiko retourna son propre véhicule et s’arrêta. Elle avait sentit la poussée, elle aussi, mais sa moto n’avait pas été atteinte. Elle regarda l’épave de la moto de Rakki. Les deux Sauterelles la regardèrent un instant, incapable de comprendre pourquoi son véhicule fonctionnait encore. Elle tira deux fois avec son Ot-Nag et les Sauterelles s’effondrèrent sur le sol. Elle se tourna à nouveau vers Rakki. S’il était toujours vivant, elle pouvait l’atteindre, le hisser sur sa moto, et s’enfuir avant que les autres Sauterelles puissent les arrêter.

"Oh, mais ne serait-il pas plus facile de t’enfuir ?" dit une voix calme dans le fond de son esprit. "Il est toujours plus facile de t’enfuir, pas vrai, Petite Fortune ?"

Sachiko se figea. Elle connaissait cette voix. Seule une personne l’appelait par ce surnom. Il s’avança hors de l’immeuble derrière les deux Sauterelles qu’elle avait tués. Il ressemblait exactement à ce qu’il était jadis, à Ryoko Owari. Il portait l’armure corporelle d’un Shinjo, noircie par le feu. Un mempo représentant un effroyable visage démoniaque recouvrait son visage. Son katana était rengainé à sa ceinture et il tenait toujours un Ot-Nag dans sa main. L’Ot-Nag de sa mère. L’armure de son père. Il était exactement le même qu’avant, sauf qu’il portait maintenant le mon du Clan de la Sauterelle sur sa manche.

"Grand-père," murmura-t-elle.

"Bonjour Sachiko," répondit-il de sa voix calme. "Je te cherchais depuis très longtemps. Tu as bien réussi à te cacher. Tu as réussi à m’éviter presque aussi longtemps que ta chère mère. Je l’admets, je ne me serais jamais attendu à te trouver ici. Tu sais pourquoi je suis venu pour toi, Sachiko ?"

"Parce que vous n’êtes qu’un monstre sadique et Souillé," siffla-t-elle.

L’homme secoua tristement la tête. "C’est exactement ce que ta mère disait. Ce fut une telle déception, ta mère. J’avais placé de grands espoirs en mélangeant le sang des puissantes Vierges de Bataille et des Vrais Moto. Ta mère m’a reniée, tu sais. Maintenant, je place ces espoirs en toi. Dois-je te faire la même offre que je t’ai faite à Ryoko Owari ? Rejoins-moi et découvre le vrai pouvoir de Jigoku, ou continue à fuir. Garde à l’esprit que si tu fuis à nouveau, je tuerai ton équipier comme j’ai tué ta famille. Cela ne sera pas agréable, et ce sera de ta faute. S’il te plaît, ne fais pas ça, Sachiko. Je n’aime pas tuer les Licornes."

"Laissez-moi tranquille, Yotogi," dit-elle, en pointant l’Ot-Nag sur sa poitrine. "Je ne jouerai pas à vos jeux de malade." Elle sentit la peur se faufiler en elle, la même peur qu’elle avait ressentit six ans plus tôt, à Ryoko Owari. Moto Yotogi était une créature faite de peur. Il séduisait par la peur. Il tuait par la peur.

Les épaules de Yotogi s’affaissèrent pour exprimer une immense déception. "Tu ne fais que te rendre les choses plus difficiles," dit-il avec un regret sincère. "Tu as déjà commencé à emprunter le chemin vers l’enfer, mais tu ferais mieux de ne pas le suivre aveuglément. S’il te plaît, laisse-moi t’aider, Sachiko."

"Laissez-moi tranquille !" cria-t-elle.

Yotogi hocha la tête. "Je perds mon temps, me semble-t-il. J’aurais du t’étrangler dans ton lit d’enfant lorsque j’en avais l’occasion."

Soudain, Sachiko trouva la force d’appuyer sur la détente.

Yotogi plongea rapidement sur le côté, s’écartant de la trajectoire de la balle avec une vitesse stupéfiante. Le Moto grogna comme un animal, son masque de civilité était brisé. "Tu n’es pas de mon sang !" cria-t-il. "Tu viens de te tuer, salope d’Otaku !"

"Seulement si vous pouvez m’attraper," rétorqua-t-elle, en ramenant sa moto à la vie. La moto tourna sur elle-même et se remit à descendre la rue à toute vitesse.

Yotogi claqua des doigts et un cheval spectral vêtu d’une ancienne armure de bataille apparut à côté de lui, grognant et frappant le trottoir de ses sabots de feu. Le Moto sauta en selle et galopa après Sachiko, sa monture démoniaque tenait facilement le rythme imposé par la puissante moto tetsukami. Bien qu’elle soit toujours effrayée, Sachiko était au moins soulagée de savoir qu’il avait laissé Rakki derrière lui. Même inconscient et blessé en territoire Sauterelle, il avait plus de chance de survivre qu’avec Moto Yotogi. Maintenant, elle devait seulement trouver un moyen de se sauver.

"Sachiko !" la voix de Yotogi chantait à nouveau dans son esprit. Elle pouvait entendre le martèlement des sabots de sa monture sur la route, derrière elle. Elle pouvait sentir la chaleur des étincelles que l’animal monstrueux laissait dans son sillage. "Sachiko, ne fais pas ça. Cela ne doit pas se passer ainsi."

Sachiko se tordit sur la salle de sa moto et tira avec l’Ot-Nag sur Yotogi. Il continuait de galoper, pas gêné le moins du monde. Elle put voir le léger tremblement de sa tête, et il la visa avec sa propre arme. Elle sentit le sifflement, elle entendit la détonation. La roue arrière de sa moto explosa. Le véhicule se renversa sur le côté et elle sauta, roulant sur elle-même sur la rue. Le revêtement de la route la martela sans merci à travers son armure, le monde tournait. Quelque chose la heurta violemment au flanc ; elle venait de s’arrêter net contre la façade d’un magasin de cassettes vidéos. Sa moto s’écrasa dans l’immeuble de l’autre côté de la route, explosant dans une boule de feu jaune et orange.

Sachiko se redressa douloureusement sur ses mains et ses genoux. Elle retira son casque et le jeta sur le côté, étouffant alors que ses longs cheveux noirs se déversaient devant son visage. Elle entendit le bruit caractéristique de bottes s’approchant, et le cliquetis du bout d’une lance sur le dallage du trottoir. Son corps était meurtri. Elle pouvait à peine bouger son bras droit. Sa tête palpitait comme si elle allait exploser. Son Ot-Nag avait été perdu dans l’accident. Elle chercha dans les poches de son armure pour une autre arme alors que son grand-père s’approchait lentement. Elle trouva quelque chose.

"Qu’est-ce que c’est ?" demanda-t-il doucement. "Qu’as-tu donc, là ?"

Sachiko tendit la main devant son visage. Elle tenait la sphère de cristal que Mirumoto Rojo lui avait donné. Elle semblait briller, et le petit dragon à l’intérieur bougeait comme une chose vivante. Elle sentit une présence, de l’autre côté, une présence familière. Une hallucination ? Ce devait être ça.

"Hatsu," marmonna-t-elle et la douleur lui fit perdre connaissance.

Yotogi s’approcha calmement et arracha le petit cristal de ses doigts sans énergie, l’observant avec curiosité. Le dragon de jade se figea et la lumière mourut.

"Un jouet Dragon," gloussa-t-il. "Je vois que tu as aussi des amis des ombres. Laisse-les venir à moi, Petite Fortune. Je parie que nous verrons qui a les ombres les plus noires." Il jeta la Sphère Dragon par-dessus son épaule. Elle atterrit avec un bruit de verre brisé. Le Moto corrompu attrapa l’armure de Sachiko par le col d’une poigne de fer et la tira jusqu’à sa monture.


Les deux femmes de chaque côté de Shinko Misato tombèrent soudain sur le sol. Misato les ignora, se tapissant comme une bête en attendant que Zin ou Kenyu fassent un mouvement.

"Que se passe-t-il ?" demanda Kenyu. "Elles sont malades ou quoi ?"

"Attention, Kenyu," dit Zin. La naga se remit lentement sur pieds, gardant un œil sur les trois femmes. "Elles ne sont pas ce qu’elles semblent être. Ce sont des pennaggolan."

Kenyu fouillait ses poches pour trouver un parchemin de sort. Il regarda vers Zin. "Penna-quoi ?" dit-il.

"Pennaggolan, Licorne !" dit-elle, irritée. "Des vampires !"

Kenyu regarda vers les trois femmes. Les têtes des deux tombées par terre se séparèrent soudain de leurs cous, s’élevant de manière effrayante dans les airs. Elles tiraient les entrailles de leurs corps avec elle, les organes de leur gorge et de leur torse étaient suspendus à leur tête comme des tentacules. Une forte odeur de vinaigre remplit la pièce. Du sang coulait sur le tapis.

"Beurk !" cria Kenyu, alors que son estomac se retournait à cette vue. Il vit Zin bondir vers la salle de bain. Les yeux des trois pennaggolan la suivirent. Kenyu se mit rapidement devant eux et tira un morceau de papier froissé de sa poche. Prenant une pose dramatique, il tendit la main vers les pennaggolan et commença à prononcer les mots d’une ancienne magie.

"Imbécile," grogna l’une des créatures. Elle enroula ses intestins autour du poignet de Kenyu avec un claquement et le projeta contre le mur. Le Licorne gémit en heurtant le plâtre et glissa sur le tapis aux couleurs criardes. Le pennaggolan s’avança vers lui, bondissant vers sa gorge. La tête sans corps explosa soudain dans un nuage de brume rouge et blanc. Kenyu tourna la tête pour voir Zin qui se tenait à l’entrée de la salle de bain, son collier de perles en main. L’autre pennaggolan recula en flottant, la peur dans ses yeux rouges.

"On ne m’avait pas dit que tu étais une shugenja," dit Misato, en relevant un sourcil. "Bien, voyons ce que vaut la fameuse magie des perles de Shinomen comparée à la magie semi-automatique des Senpet." Misato sortit un grand pistolet noir de son manteau. Kenyu se remit sur pied et plongea sur Zin, la repoussant dans la salle de bain juste au moment où une rafale fauchait la porte où elle se tenait. Ils s’étalèrent l’un sur l’autre sur les dalles de la salle de bain, alors que des éclats de bois volaient. Kenyu se remit rapidement sur pieds ; il claqua la porte de la salle de bain et chercha en vain quelque chose pour la bloquer.

"Tonnerres !" jura-t-il. "Il n’y a rien pour bloquer la porte !"

"On s’en fiche, nous devons partir," dit Zin. "Leurs armes peuvent facilement percer cette porte."

"Exact," répondit Kenyu. Il attrapa la tige de métal qui soutenait le rideau de la douche et tira. Il l’arracha facilement, laissant de petits nuages de rouille là où elle était attachée au mur. Kenyu brisa la fenêtre de la salle de bain avec elle, frappant pour faire tomber les morceaux de la vitre dépolie et sale, pour révéler le parking, devant eux.

"Pas par-là, Naga." La tête d’un homme apparut à la fenêtre, des organes sanglants étaient suspendus à son cou.

"Dégage," ordonna Zin. Une autre perle de son collier éclata dans un flash de lumière blanche. Un rayon d’énergie pure frappa au centre du visage du pennaggolan, le désintégrant dans un nuage rouge et blanc.

Kenyu aida Zin à passer la fenêtre, en évitant prudemment les morceaux de verre. Il allait commencer à enjamber la fenêtre à son tour, mais une rafale décrocha la porte de ses charnières et le fit sauter, tête la première, à travers la fenêtre et atterrir dans le parking. Il roula sur son dos et gémit.

"Vous allez bien ?" demanda Zin, effrayée alors qu’elle tendait une main à Kenyu.

"Oh, Lumineuse Otaku," jura Kenyu. "Zin, votre collier !"

Zin baissa les yeux. Le fermoir de son collier s’était ouvert, et les perles étaient tombées, s’éparpillant sur le sol. Zin se mit rapidement à genoux et en ramassa autant qu’elle le put.

"Regardez !" cria Kenyu. Un pennaggolan venait de passer la fenêtre, attrapant au passage des morceaux de verre brisés avec ses intestins et les brandissant comme si c’était des couteaux. Kenyu attrapa Zin et roula de côté alors que les tentacules du monstre sifflaient et traversaient l’air. Zin se tordit dans les bras de Kenyu et se tourna en direction du monstre, tirant un rayon de magie des perles qui le vaporisa.

"Maehata !" hurla Misato, dont le visage venait d’apparaître à la fenêtre. Elle mit un autre chargeur dans son arme.

Zin se mit à prononcer encore les mots de la magie des perles. La mâchoire de Kenyu s’ouvrit. Un autre pennaggolan venait de tourner au coin de l’hôtel et se rapprochait d’eux à vive allure. Trois créatures grises glissaient à ses côtés, comme des calamars ou des poulpes gris recouverts de furoncles. Chacun avait la taille d’un cheval. Kenyu ne put trouver les mots pour découvrir une telle vue, alors il poussa Zin dans le dos, pour la faire courir vers sa moto.

"Non !" cria Zin lorsque Kenyu la poussa. Le rayon partit de travers, ratant le visage de Misato et frappant sa main à la place. Le pennaggolan hurla alors que le fusil tombait de sa main estropiée.

"Des Bakemono !" cria Zin, en remarquant les bêtes qui les suivaient.

"Ils sont méchants, hein ?" demanda Kenyu, la voix tremblante.

"Ils sont effroyables," répondit-elle. "J’en ai tué un, une fois, mais avec l’aide de quatre Phénix. Il ne me reste que deux perles." Ils coururent plus vite encore.

La moto de Kenyu était à deux cent mètres d’eux, dans le parking. Les bakemono et les pennaggolan n’étaient qu’à quelques mètres derrière eux. Misato avait laissé son propre corps derrière elle et volait, elle aussi, après eux. Ils ne pourraient jamais rejoindre le véhicule à temps.

Kenyu porta deux doigts à ses lèvres et siffla. Les lumières de la moto s’allumèrent soudain, et son moteur rugit. La moto quitta son emplacement et se tourna vers Kenyu, accélérant soudain. Elle freina brutalement devant son propriétaire, et Kenyu sauta sur la selle sans hésitation. Zin était surprise, mais n’hésita pas non plus. Elle grimpa sur le véhicule et resserra les bras autour du Licorne alors qu’ils traversaient le parking à toute allure et rejoignaient la route. Les bakemono et les pennaggolan hurlèrent de fureur alors que leurs proies s’échappaient dans la nuit.

"C’est incroyable !" dit Zin, en rejetant la tête en arrière alors que le vent fouettait sa longue chevelure. "Je ne savais pas que votre moto pouvait faire une chose pareille !"

"Et pourtant si," dit sèchement Kenyu. "C’est une Otaku, comme celles que les Vierges de Bataille montent. C’était un cadeau de ma maman. Hé, je parie que la moto est encore plus intelligente que moi." Il prit une rue secondaire, ralentissant la moto pour qu’ils puissent se fondre discrètement dans la circulation. Du moins, aussi discrètement que pouvaient l’être un shugenja Iuchi et une femme à peau verte, montant une énorme moto argentée au milieu de la nuit."

"Je n’en savais rien," dit Zin, en élevant la voix pour parler contre le vent. "Vous vous êtes bien battu, Iuchi Kenyu. Vous m’avez sauvé la vie." Elle se pencha en avant sur son siège, posant son menton sur son épaule.

Kenyu sourit. "Je n’arrive pas à croire qu’on s’en soit tiré," dit-il. "Je veux dire, c’était vraiment juste ! Je n’ai jamais vécu un truc pareil auparavant !"

"Ce ne sera pas la dernière fois, je le crains," dit Zin. "Et ça va empirer, Kenyu. Si vous voulez me quitter et suivre votre propre chemin, je comprendrais." Elle ferma les yeux et écouta le vent, imaginant qu’elle pouvait entendre la voix de l’Akasha en celui-ci.

Kenyu ne dit rien pendant quelques instants. "Non," dit-il. "Je vais aller jusqu’au bout. C’est la première fois que je fais quelque chose d’utile, Zin. Je vais jusqu’au bout. Je vais vous aider."

"Merci," dit Zin. Elle serra encore plus fort autour de sa taille, l’étreignant pendant un moment.

Kenyu s’interrompit à nouveau. "Croyez-vous que nous y arriverons ?" dit-il, la voix sérieuse. "Croyez-vous vraiment que vous pourrez sauver l’Akasha ?"

"Oui," dit Zin. "J’en suis sûre, maintenant."


"C’était génial !" cria Yasu, en ouvrant l’écoutille et en sautant sur les quais, avec un bruit sourd. De l’eau dégoulinait sur la coque noire de Ketsuen. Son œil horizontal semblait briller d’amusement. La Machine de Guerre avait fait surface sur les quais en ruine au bord du Petit Jigoku et n’avait pas été remarquée par les gardes-côtes Mantes ou les patrouilles Licornes.

"Les mecs !" dit Hayato, en s’extrayant à moitié hors de l’écoutille et en soupirant profondément. "Je crois que j’ai vu trois Scarabées détruits et une vieille goélette gaijin ! Et vous avez vu ce bulldozer ? Par Jigoku, comment est-ce qu’il est arrivé là ? Le fond de la Baie ressemble à un cimetière pour navires en ruine !"

"Ouais," dit Yasu. "Je crois que j’ai vu quelques mon Crabes sur certains."

"Pas étonnant. La Baie du Soleil d’Or était historiquement un endroit populaire pour que les navires y sombrent," dit Hatsu, en s’extirpant difficilement de l’arrière de Ketsuen et en sautant sur le quai. Il tomba à genoux.

"Ça va, Dragon ?" demanda Hayato, en regardant le Kitsuki d’un air tracassé.

"Deux heures, coincé dans un compartiment plus petit que ma vieille armoire de bureau, ça n’a pas fait des merveilles pour ma souplesse," dit Hatsu, en se redressant maladroitement et en arrangeant son katana à sa ceinture. "Maintenant, si vous voulez bien m’excuser, je crois que je vais être malade." Il tituba jusqu’au bord du quai.

Hayato roula des yeux en regardant Yasu. Yasu haussa les épaules. "Hé," dit Yasu. "Il peut voir dans le noir et faire plein de trucs. Il peut être utile, à l’occasion." Il s’avança lentement le long du quai et s’assit à côté d’Hatsu. Le Dragon s’assit en toussant et passa sa main devant sa bouche.

"Bon, où va-t-on, maintenant ?" demanda Hatsu.

"J’sais pas trop," répondit Yasu. "On ne peut pas aller plus loin en ville avec Ketsuen. Quelqu’un finirait par nous voir. Je crois qu’on devrait trouver une bonne planque pour lui dans le Petit Jigoku et Hayato pourrait sans problème garder un œil dessus le temps qu’on rentre."

"Nous allons au Palais, n’est-ce pas ?" demanda Hatsu. "Pour essayer de parler de Munashi à Kameru ?"

"Nan," dit Yasu. "Nous sommes tous les deux hors-la-loi, et nous ne pourrions jamais passer les portes d’entrée. Si on veut se faire arrêter, c’est la meilleure solution. Je crois qu’on devrait plutôt retourner à Dojicorp et tuer Munashi directement."

"Ça n’a pas trop bien marché, la dernière fois," dit Hatsu, en hochant légèrement la tête. "Il est d’une puissance divine, si tu me pardonnes l’expression."

"Je n’étais pas prêt, la dernière fois," dit Yasu.

Hatsu soupira. "C’est trop risqué, Crabe. Munashi aura renforcé la sécurité et nous le savons tous les deux. Il nous attendait, la dernière fois ; tu crois vraiment qu’on va le surprendre si on y retourne ? Si le Dragon du Vide le renseigne, on ne peut aller nulle part sans qu’il ne soit au courant."

"Ouais, en parlant de ça," dit Yasu, en plissant le front. "Tu as dit que le Dragon du Vide t’avait aidé, et Munashi a dit plus ou moins la même chose. C’est quoi cette histoire ? Dans quel camp est-ce qu’il est ?"

Hatsu regarda vers la mer, les yeux troublés. "Ni l’un, ni l’autre. Ou les deux. Qui sait ?" dit-il. "C’est difficile de comprendre comment un dragon pense."

"Tu l’as dit," grogna Yasu.

Hatsu faisait rouler la sphère de cristal dans sa main. Hoshi lui avait donné l’artefact avant qu’il ne le quitte, lui disant qu’il pourrait l’utiliser pour rester en communication avec le Dragon Caché. Tout ce qu’il avait à faire était de se concentrer, et le dragon de jade à l’intérieur s’éveillerait. Il avait essayé de l’utiliser encore et encore depuis qu’il avait échappé à Munashi, mais rien ne se passait. Est-ce que le Maho-tsukai pouvait saboter l’objet comme il avait saboté les communications de Kyuden Hida ? Où est-ce que Hoshi n’écoutait tout simplement pas ? L’idée que quelque chose était arrivé à la forteresse Dragon sous la Montagne Togashi l’effrayait.

Soudain, le cristal s’illumina et le dragon de jade se mit à nager à l’intérieur, comme une chose vivante.

"Wow," dit Yasu, en regardant la sphère. "C’est quoi ça ?"

"Chut," dit rapidement Hatsu, en posant ses mains en coupe par-dessus la sphère et en se concentrant. Ses pensées se concentrèrent sur Hoshi, sur Kyoko, sur Rojo, sur toute personne qui pouvait essayer de communiquer avec lui de l’autre côté. Il entendit une voix, mais elle n’appartenait à aucun d’entre eux.

"Hatsu…"

"Sachiko !" s’exclama Hatsu. "Sachiko, vous m’entendez ?"

L’éclat du cristal s’affaiblit, mais l’image resta. Sachiko était étendue par terre, sa moto en flammes. Un grand homme en armure brûlée se tenait devant elle, un mon Sauterelle sur la manche et un naginata Otaku en main. Hatsu jura et rangea le cristal dans sa ceinture.

"Quoi ?" dit Yasu, irrité. "Qu’est-ce qui se passe ?"

"Sachiko a des ennuis," dit Hatsu. "Elle est quelque part dans le Petit Jigoku. Les Sauterelles l’ont attrapée."

"Merde," dit Yasu.

"Je dois la retrouver," dit Hatsu.

"Ouais, t’as raison," acquiesça Yasu.

"Je pense que vous n’irez nulle part, tous les deux," dit soudain un homme. Hatsu et Yasu se regardèrent, surpris. Un grand homme en veste de cuir se tenait sur les quais, devant eux, tenant deux pistolets pointés sur leurs têtes. Un loup hurlant était brodé sur sa manche.

"Salut," dit l’homme. "Je suis Mikio."

La main d’Hatsu s’avança d’un millimètre vers la garde de son katana, mais il remarqua la dizaine d’hommes qui sortaient des ombres des entrepôts, également armés de diverses armes. La plupart d’entre eux regardaient Ketsuen, ébahis.

"Je pensais que les quais n’étaient pas surveillés," grogna Yasu. "Ça m’apprendra à écouter un ratling. Je pense que vous feriez mieux de déposer ces flingues, mon vieux, avant que mon pote Hayato ne devienne nerveux."

"C’est celui qui se trouve dans… euh, ce truc-là ?" l’homme fit un signe de tête vers Ketsuen. Yasu releva les yeux pour voir Hayato qui se trouvait hors de la Machine, avec un bras coincé dans son dos. Un petit homme tout de blanc vêtu tenait un pistolet sur la tête de l’éclaireur.

"Vous avez réussi à surprendre Hayato," dit Yasu. "Ben, maintenant je suis impressionné !"

"Hiroru n’est pas mauvais," répondit Mikio. "Lâchez vos armes. Toutes vos armes, Hida. Je connais toutes les bonnes cachettes dans ces tenues, alors ne m’obligez pas à être plus précis."

Yasu et Hatsu s’exécutèrent à contrecœur. Yasu prit deux minutes entières à se désarmer complètement. Deux autres rônins arrivèrent et emportèrent toutes leurs armes.

"Maintenant," dit Mikio, "Qu’est-ce que vous faites ici, Crabes ?"

"Pour votre information, Hatsu n’est pas un Crabe," dit Yasu, la voix bouillonnante d’une colère réprimée. "Et pour quelle raison est-ce que notre présence vous concernerait-elle ?"

"Parce que l’Armée de Toturi ne permettra pas que l’on provoque des dégâts matériels dans le Petit Jigoku. Un robot Hida émergeant des eaux deux jours après que Yoritomo ordonne l’exil des Crabes hors de la cité, ça sent les dégâts matériels pour très bientôt. Allez ailleurs. Nos maisons ne sont pas votre poubelle."

"Très bien," grogna Yasu. "Laissez-moi rentrer dans ma Machine de Guerre et on s’en ira !"

"Le robot reste ici," dit l’homme. "Considérez qu’il s’agit d’une donation à la sécurité des rues de la cité."

"Espèce de vieux c-" rugit Yasu. Hatsu se plaça rapidement devant le Crabe, posant sur le rônin un regard intense.

"Vous avez dit l’Armée de Toturi ?" demanda Hatsu. "Ceux qui combattent le Clan de la Sauterelle ?"

"Peut-être," dit Mikio, en regard Hatsu d’un air sceptique.

"Bien," dit Hatsu. "Yasu, laisse Ketsuen ici. Je reste avec eux. Ne t’inquiète pas."

"Ketsuen ?" dit Mikio.

"Qu’est-ce que tu as fumé, Hatsu ?" dit Yasu, en colère.

"Réfléchis, Hida !" rétorqua Hatsu, en tapant sur sa tempe avec deux doigts. "C’est l’Armée de Toturi ! Ils combattent les Sauterelles ! Ils peuvent m’aider à retrouver Sachiko ! Ketsuen se portera bien jusqu’à ce que tu reviennes !"

"Ketsuen ?" dit à nouveau Mikio, une note d’émerveillement dans sa voix. "Cette chose est Ketsuen ?"

"Ouais," dit Yasu. "Ouais, c’était l’Armure du Crabe. Maintenant, c’est une Machine de Guerre. Ça te dit quelque chose, rônin ?"

"Si ça me dit quelque chose ?!?" demanda Mikio, surpris. "Par Jigoku, oui ! Au nom d’Hida, comment avez-vous mis la main sur Ketsuen ?"

"Euh," dit Yasu. "Papa me l’a prêté."

La mâchoire de Mikio s’ouvrit. "Par le corbeau sacré," dit-il. "Vous êtes Hida Yasu. Il me semblait bien vous reconnaître." Il se retourna vers ses hommes. "Rendez leurs armes à ces hommes, maintenant. Laissez-les aller. Ces gars-là ne nous causeront aucun ennui."

"Wow, Yasu, tu es célèbre !" cria Hayato alors qu’Hiroru le relâchait.

"A peine," répondit Mikio. "J’étais un Kaiu. Je dois quelques faveurs à votre père, encore. Mes ancêtres ont forgé Ketsuen."

"Alors, vous allez nous aider ?" demanda Hatsu.

"A une condition," répondit Mikio, très sérieux.

"Laquelle ?" demanda Yasu.

Mikio regarda Ketsuen, puis se retourna vers Yasu avec un sourire. "Je peux faire un tour ?"


Je suis Yashin. Je suis Ambition.

Les démons ont été repoussés des murs du château. Otosan Uchi est calme pour un moment. Les gens ont recommencé à construire, comme ils l’ont toujours fait. J’attends, comme je l’ai toujours fait.

"L’Empereur est mort," dit Ikoma Genju, le messager Lion. "Son corps a été découvert sur le champ de bataille, chaque membre arraché par Shikibu no Oni. L’Empire n’a plus de commandant."

"Au moins, ça rend la nouvelle officielle," dit amèrement Doji Chomei. "Les victoires de Jigoku peuvent être plutôt attribuées à l’indécision d’Osamu qu’à la supériorité tactique du Mal. Je dis qu’il est temps de choisir un nouveau leader."

"Un Grue, sans doute," rétorque Hida Soga, la Championne Crabe. Elle n’a jamais aimé Chomei, et elle n’a jamais ressenti le besoin de dissimuler son dédain. Sa mort sera douce.

"Et pourquoi pas ?" demande Chomei, une main posée sur ma garde alors qu’il se tourne pour lui faire face. "Mon clan s’est plus sacrifié que n’importe quel autre. Sans notre argent et le jade que vos troupes ont si stupidement gaspillés, nous serions enterrés dans des mines Senpet, aujourd’hui."

"Vous parlez d’un sacrifice," glousse Bayushi Yamato avec amertume, la main parcourant la profonde cicatrice qui ornait sa gorge. "Venez à Ryoko Owari si vous l’osez, idiot. Regardez à ce qui est arrivé à mon peuple, puis dites-moi si vous pensez que vos coffres vidés représentent encore un sacrifice."

"Vous osez m’insulter à la Cour de l’Empereur ?" gronde Chomei, la main serrée sur ma garde.

"Mes amis," dit Ikoma Genju, essayant de calmer la discussion. "S’il vous plaît…"

"Vous n’êtes pas encore Empereur, Chomei," crie Yamato, en retirant son masque pour révéler la terrible brûlure qui entoure ses yeux. Bayushi Yamato s’était battu contre Kyoso no Oni pendant quelques heures, disait-on, avant qu’elle ne le laisse pour mort sur la Rivière d’Or. Il n’était plus que l’ombre de lui-même, avec un bras et un pied manquant, et la moitié de son visage ravagée. La cour murmurait que l’étreinte de l’oni avait fait disparaître toute peur chez le Bayushi, et il vient de le prouver en contrecarrant sans hésitation la bataille de Chomei pour le trône. Sa bravoure ne fait que creuser sa tombe. Je peux voir les généraux de la Licorne, du Lièvre, du Renard et du Phénix qui commencent à écouter, prêt à supporter Chomei. Bien que les autres n’aient aucun amour pour mon maître, ils ne soutiendront pas le Scorpion fou non plus. Maintenant, un exemple doit être fait.

"C’est un défi, Bayushi ?" demande Chomei, les yeux éclairés par le désir d’un combat.

Le Bayushi ne dit rien. Le garde du corps derrière lui s’avance, une main sur son propre katana. Je peux voir qu’il ne fait pas le poids face au Grue. Il ne fait certainement pas le poids face à moi. J’ai bu le sang de milliers d’âme dans mon existence, et la sienne ne sera qu’une autre goutte dans l’océan de sang.

"S’il vous plaît, arrêtez !" dit Nariaki. C’est un jeune rônin qu’on a autorisé à la cour pour sa loyauté envers la famille Osamu. Il n’est rien. "Nous ne devrions pas nous battre entre nous !"

Chomei frappe Nariaki de côté avec un revers de main, sa force grandement accrue par notre longue communion. Le rônin tombe sur le sol avec un couinement. Les yeux du garde du corps sont morts alors qu’il regarde mon maître. Bientôt, le reste de son corps mourra aussi.

Et soudain, la fenêtre s’embrase d’une lumière, et le tonnerre fait trembler le Palais. Quelque chose ne marche pas comme prévu. Cela ne fait pas partie du plan. Une explosion fait trembler la salle du trône elle-même. Des dizaines de bushi envahissent soudain la pièce, pointant leurs fusils primitifs vers tout le monde.

"Les Mantes," dit Chomei, le nom sortant de ses lèvres comme un poison amer. Leur clan a été oublié dans le tumulte de la guerre, leurs îles distantes étaient supposées consumées par les tempêtes d’Akuma et la fureur de la Grande Araignée de Mer. Je sursaute dans la main de Chomei un instant, prête à boire le sang de mon ancienne famille.

"Ecartez cette lame, Chomei," ordonne une voix grondante comme le tonnerre. Un grand homme entre dans la salle du trône, portant une armure verte, décorée des traces de violents combats. "Ou Hideki vous libèrera de vos fonctions à jamais." Un autre Mante se tient derrière l’homme, tenant un fusil directement pointé sur Doji Chomei. C’est le fils du daimyo de la Mante, et ses yeux brillent d’une lumière montrant sa soif de sang. Je l’apprécie déjà.

"Yoritomo Kenjin !" crie Ikoma Genju. "Quelle est la raison de cette invasion ?"

"Reconnaissez-vous la force quand vous la voyez ?" demande le Mante. "Etrange. On dirait que finalement, vous comprenez tous."

"Ceci est intolérable," dit Doji Chomei, la colère grimpe dans sa voix habituellement calme. "Nous étions en train de choisir un autre dirigeant lorsque vous êtes arrivé."

"Je vous en prie, continuez," répond le Mante. "Je me proclame moi-même. Pendant quatre ans, le Clan de la Mante a été enfermé sur les Iles de l’Epice et de la Soie. Les autres Clans Majeurs, car je suis sûr que vous étiez tous au courant, ont trouvé que c’était avantageux de laisser la Grande Araignée de Mer continuer à ravager nos côtes et à entourer nos terres d’ouragans. Nous avons été oubliés. Quoi qu’il en soit, la Grande Araignée de Mer est morte, maintenant. Nos armées ont débarqué intactes sur les côtes de Rokugan, sans aucune des pertes que vous avez subies dans cette Guerre des Ombres. La Mante est revenue pour vous faire payer votre manque de loyauté, mes chers cousins."

"Très bien," Bayushi Yamato rit amèrement. "Conquérez-nous, alors. Il est mieux de se faire tuer par un mortel que de faire à nouveau face aux séides de Jigoku."

"Je ne suis pas venu pour vous détruire, Yamato-san," dit Kenjin. "Je suis venu pour vous guider. Je me déclare Yoritomo Premier, Empereur de Rokugan. Ceux qui y sont opposés peuvent me défier maintenant." A cet instant, Yoritomo Hideki dépose son fusil et s’écarte de son père. Kenjin attend patiemment, ses yeux sombres parcourent la foule. Des éclairs tombent dehors.

"Je te défie, Kenjin," dit Chomei avec une prévisibilité infinie. "Je te défie le droit de régner sur l’Empire de Perle."

"L’Empire de Diamant," corrige Kenjin avec un petit hochement de tête. Le Mante tire son katana et place son mempo sur son visage. "Au premier sang, Chomei. Rokugan ne peut se permettre de perdre un autre bushi à cause d’une insignifiante lutte intérieure."

Chomei glousse. Il sait que son talent est supérieur au Mante. Il connaît le pouvoir que je lui accorde. Il sait que je ne peux échouer.

Mais j’échoue. J’hésite, bien que je ne sache pas pourquoi. Mon pouvoir émousse les réactions de Chomei. Il s’interrompt trop longtemps, et la lame de Kenjin s’enfonce profondément dans le bras de Chomei. La salle se remplit de hoquets de surprise. Chomei tombe à genoux alors que j’augmente la douleur, que je m’en abreuve, que je la rends plus forte qu’il ne peut la supporter. Le sang, c’est le sang, après tout. Les yeux de Kenjin s’élargissent, prenant le geste de Chomei pour un signe d’obéissance. La pièce se remplit d’applaudissements.

"Longue vie à Yoritomo I !" dit Nariaki, en sautant en l’air et en l’acclamant. "L’Empereur de Rokugan !"

Chomei se remet sur pieds, essayant de dissimuler sa colère. Dans sa tête, il prépare déjà son prochain coup. Yoritomo Kenjin se tourne vers lui, les yeux triomphants.

"Doji Chomei," dit le Mante. "Je t’invite à devenir mon Champion d’Emeraude, si tu acceptes cette position."

"Oui, Yoritomo-sama," répond Chomei, trébuchant presque sur les mots. "Ma lame est à vos ordres."

Si proche. J’étais tellement proche de devenir la lame de l’Empereur. Rokugan serait devenu mon jouet, pour le manipuler, pour le détruire. Mais finalement, j’ai échoué. Et pourquoi ? Pourquoi n’ai-je pas pu tuer le Mante ? Quelque chose… C’est quelque chose de mon passé. Je ne parviens pas à me rappeler de ce que c’est, mais ça ne me quittera pas. Je laisse cette pensée de côté, et j’endurcis ce que j’ai dans le cœur.

La prochaine fois, je ne faillirai pas. La prochaine fois, Yoritomo mourra.


Kameru se redressa dans son lit. Ses rêves se dissipèrent, comme ils l’avaient déjà fait. Sa tête palpitait. Qu’est-ce que ça signifiait ? Il tourna les yeux vers les deux épées qui se trouvaient au pied de son lit, l’épée de son père et l’épée de Doji Meda, le don d’Asahina Munashi. Il y avait quelque chose dans ce rêve, quelque chose de familier. Il pouvait presque mettre le doigt dessus, mais sa mémoire était trop nébuleuse.

"Bonjour, Yoritomo-sama," dit une voix. "Je m’excuse pour mon entrée grossière mais je ne pouvais pas vraiment demander un rendez-vous."

Kameru sauta de son lit, allongeant les bras vers les deux épées. Il ne vit qu’un petit homme âgé était debout dans le coin le plus sombre de sa chambre, habillé d’une robe rouge et verte. Un étrange mon était brodé sur sa robe. Kameru le reconnut à partir de la peinture sur le plafond du bureau de son père. C’était le mon du Clan du Dragon.

"Le vieil homme qui s’occupait de mon père," dit Kameru, en le reconnaissant. "Qui êtes-vous ? Comment êtes-vous entré ici ?" Kameru remarqua qu’il tenait l’épée de Meda dans sa main, bien qu’il ne se rappela pas l’avoir dégainée…

"Je suis Agasha Hisojo, mon seigneur," dit le vieil homme, en s’inclinant profondément. Le katana dégainé ne semblait pas le déranger. "J’étais un conseiller de votre père, bien que je doute qu’il ne vous l’ait jamais dit."

"Agasha ?" demanda Kameru. "Vous êtes un Phénix ?"

"Non," dit Hisojo. "Je suis un Dragon. Mon clan a vécu en secret pendant un siècle, attendant le Troisième Jour des Tonnerres. Notre existence n’était connue que par l’Empereur et sa Championne de Jade. Depuis qu’ils ont tous les deux connus une fin tragique, je suis donc forcé de me présenter moi-même à vous. Je suis à votre service."

"Je vois," dit Kameru. "Et vous vous attendez à ce que j’avale votre histoire ?"

Hisojo sembla avoir l’air irrité. "Croyez-moi si vous le voulez, mon seigneur," dit-il. "Vous m’avez vu essayer d’aider votre père. Vous savez que je ne suis de toute façon pas un ennemi."

"Je suppose," dit Kameru, en abaissant son épée. "Que voulez-vous de moi ?"

"Uniquement rétablir la communication entre nous," dit Hisojo. "Le Dragon ne peut pas fonctionner sans le support de l’Empereur. Vous avez sûrement entendu les grognements des médias à propos des dépenses du gouvernement, des rêveries à propos de comment les taxes sont utilisées ? Le Dragon est la réponse à ce mystère. On ne peut pas financer une armée prête à affronter la prophétie seul, j’en suis navré. Je suis venu pour partager avec vous les secrets du Dragon Caché. Vous serez tenu au courant de toutes nos activités, en échange de votre support continuel. Vous n’avez qu’à demander."

Kameru sembla indécis. "Combien êtes-vous ?" demanda-t-il.

"Pas tellement," dit Hisojo. "Quelques milliers. Nous sommes un petit clan, sans aucun doute, bien que nous soyons plus que vous puissiez l’imaginer. Nous avons deux installations principales, appelées des Usines, que nous utilisons comme bases pour nos opérations. L’une est sous le Palais, et l’autre est à la Montagne Togashi. C’est de là que nous coordonnons toutes nos activités." Hisojo regarda les yeux de l’Empereur. Il ne semblait pas réagir au mensonge concernant les Usines. L’Empereur n’avait pas besoin de connaître la troisième Usine. Du moins, pas tant qu’Hisojo n’avait pas confiance en lui.

"La Montagne Togashi ?" dit Kameru, surpris. "Est-ce que Jack connaît votre existence ?"

"Hoshi Jack ?" gloussa Hisojo. "Non, en fait non. Ceci dit, peut-être qu’avec sa sagesse, il pourrait le deviner. Ce fut une surprise pour nous comme pour le reste de Rokugan d’apprendre qu’il était le descendant de Shinsei. Je suis sûr qu’il serait également surpris de découvrir que nous vivons sous leurs temples. J’aimerais vraiment pouvoir parler avec lui, en fait. J’ai entendu dire que vous étiez très proches, tous les deux."

"Je pense que ça peut s’arranger, Hisojo," dit Kameru. "Y’a-t-il autre chose ?"

"Seulement un avertissement," dit Hisojo d’un ton sérieux. "Je commence à croire que le Troisième Jour des Tonnerres est plus proche que tout le monde le pense. Faites attention à qui vous faites confiance, Yoritomo-sama. Personne n’est au-dessus de tout soupçon."

"Vous m’avez l’air très cynique," répondit Kameru.

"Je suis devenu une personne très cynique, dernièrement, mon seigneur," répondit Hisojo, une pointe de regret dans sa voix. "Je ne peux pas tout surveiller comme je le voudrais. Mais pour l’instant, prenez ceci, je vous prie." Il tendit un petit sac en velours à l’Empereur.

Kameru délia la corde qui fermait le sac. A l’intérieur, il découvrit une sphère de verre contenant un dragon de jade et une amulette circulaire en jade avec une chaîne d’argent, recouverte d’un kanji mystique. "De quoi s’agit-il ?" demanda le jeune Empereur.

"Des cadeaux pour votre protection," dit Hisojo. "Le premier est une Sphère Dragon. Vous pouvez l’utiliser pour me contacter. Vous n’avez qu’à la tenir dans votre main au lever ou au coucher du soleil et vous concentrer. Je serai à l’écoute. L’autre est une ancienne relique, jadis portée par un tsukai-tsugasu Crabe. On pense qu’elle contient un fragment du pouvoir du chasseur de sorcier. On dit qu’elle protège son porteur des pouvoirs des ténèbres et de la maho. Je crois qu’elle pourrait vous protéger de l’influence possible d’un tetsukansen."

"Merci, Hisojo," dit Kameru, en relevant les yeux des anciennes reliques.

Le Dragon était déjà parti.


Les pensées de Daniri étaient en proie au tumulte. Plus rien ne semblait logique. Des années plus tôt, il n’était qu’un simple paysan, le fils d’un soudeur, sans espoir d’obtenir un meilleur travail que celui d’un subalterne et une vie autre qu’anonyme. Maintenant, il était un acteur célèbre, un héros national, et un Conseiller Impérial. C’était plus qu’il ne pouvait le supporter. Pour lui, une seule chose était sûre. Il y avait une personne dans le monde avec laquelle il voulait tout partager.

Il espérait seulement qu’il ne précipitait pas les choses. Il avait tendance à toujours agir ainsi, à prendre de stupides décisions sur un coup de tête, et ça le hantait en permanence. Comme teindre ses cheveux en blond. Ca n’avait pas vraiment marché, la première fois. Il trouvait encore des mèches vertes de temps en temps. Mais ceci était différent. C’était bien plus important. Il aurait voulu avoir plus qu’une journée pour préparer ça, mais il avait eu l’idée ce matin et il craignait de changer d’avis s’il prenait le temps d’y réfléchir plus longtemps.

Kochiyo ouvrit la porte.

"Salut !" dit Daniri, en lui présentant des fleurs. Il tenait en main un bouquet de belles fleurs colorées. Il portait un smoking noir.

"Daniri," répondit Kochiyo, l’air vraiment surprise. Elle fait quelques pas en arrière. "Que fais-tu ici ?" Kochiyo portait un chemisier simple et un jeans décontracté. Ses cheveux étaient noués en une banale queue de cheval. "Pourquoi es-tu habillé comme ça ?"

"Euh," répondit Daniri, l’air un peu nerveux. "Je pensais que nous pourrions sortir, ce soir. Je voulais faire quelque chose de spécial."

"Ce soir, ce n’est pas l’idéal, Daniri," dit-elle, en attrapant son épaule d’une main et en le poussant vers la porte.

"Ce sont les vêtements ?" demanda-t-il. "J’ai une robe pour toi dans la Limousine. Je peux demander au chauffeur de l’amener si tu veux."

"Daniri, va-t-en," dit Kochiyo. "S’il te plaît."

"Allez, Kochiyo," dit-il. "Je vais perdre mon courage si tu me repousses maintenant."

"Perdre ton courage pour quoi ?" demanda-t-elle, les yeux s’élargissant.

Soudain, un téléphone sonna dans la veste de Daniri. "Probablement mon agent," dit-il avec un rire nerveux. Il le sortit de sa poche, le déplia, et le porta à son oreille. "Allo ?"

"Daniri," dit la voix à l’autre bout. C’était Kitsu Ayano. Elle avait l’air en colère. Daniri l’avait rarement entendue en colère, et il craignait d’entendre la suite. "Regarde KTSU," dit-elle.

"Allume la TV," dit Daniri à Kochiyo. "KTSU."

Kochiyo plissa le front. "Daniri, je-"

"Ça ne prendra qu’une seconde, ma puce," dit-il, en couvrant le téléphone d’une main. "Vas-y, c’est Ayano. Je dois faire ce qu’elle me dit. C’est ma patronne."

Kochiyo acquiesça. Elle traversa lentement la pièce et appuya sur le bouton de la télévision. Le visage d’Ikoma Keijura apparut. "On ne sait pas encore comment les Studios du Soleil d’Or vont réagir suite à cette révélation, ou si le vrai statut d’Akodo Daniri leur était déjà connu."

"Ayano, c’est quoi ça ?" demanda Daniri. "De quoi est-ce qu’ils parlent ?"

"Continue de regarder," dit Ayano.

Keijura s’interrompit. Manifestement, il avait du mal à annoncer ce qu’il était sur le point de dire. "Très bien," dit-il, sa façade de calme s’effondra. "J’étais un admirateur d’Akodo Daniri. J’étais un ami d’Akodo Daniri. Je voulais, j’espérais que tout ceci ne soit que de la désinformation. Mais hélas, cela ne semble pas être le cas. Une documentation a été fournie à ce studio, et elle prouve que Danjuro est l’initiateur d’une fraude aux plus hauts niveaux, un membre de la caste heimin prétendant être un membre de la famille de samurai Ikoma, pour être accepté à l’Ecole d’Acteurs Akodo."

"Oh, merde," dit Daniri.

Keijura continua. "Les Studios du Soleil d’Or et l’Empereur Yoritomo VII, qui a récemment désigné Daniri en comme l’un de ses proches conseillers, n’ont pu être contactés pour obtenir un commentaire. Comment ceci a-t-il pu arriver, comment Danjuro a-t-il pu tromper même les membres des plus hauts rangs du Clan du Lion et de la Cour Impériale, nous ne le savons pas encore."

"Daniri," dit Ayano, "Nous devons parler. Matsu Gohei va exploser quand il va entendre ça. Si j’étais toi, je reviendrais au studio, j’embarquerais ce que tu veux garder, et je garderais profil bas pendant un certain temps. A partir de maintenant."

"Daniri," dit Kochiyo, en coupant la télévision.

Daniri referma silencieusement le téléphone. "Dis-moi que ce n’est pas toi," dit-il calmement. "Dis-le-moi, et je te croirai."

Kochiyo détourna le regard.

Lorsqu’elle se tourna à nouveau vers lui, Daniri était parti. Une petite boite en velours se trouvait sur la table à côté de la porte, de la taille d’une bague. Elle ne la toucha pas ; elle n’avait pas l’impression qu’elle avait le droit de le faire. Elle s’effondra sur une chaise, le visage couvert de ses mains, et essaya de pleurer. Elle n’y parvint pas. Il n’était pas dans sa nature de s’apitoyer sur elle-même. Tout ce qu’elle pouvait faire, maintenant, c’est essayer d’arranger les choses. Elle prit le téléphone et sortit la carte de visite qu’elle avait volée dans le bureau de Keijura, lors de sa visite.

"Bonjour," lui répondit-on, "Vous êtes bien sur le répondeur d’Ikoma Keijura. Je ne suis pas là pour le moment, mais vous pouvez me laisser un message et un numéro où je peux vous recontacter." Un bip électronique s’ensuivit.

"C’est Shosuro Kochiyo, celle qui vous a donné les informations sur Akodo Daniri," dit-elle. "Ce n’est pas tout ce que je connais. Je sais qui est derrière les implants tetsukansen et la tentative d’assassinat d’Ichiro Chiodo. Rencontrons-nous à minuit, au Torii de Sanzo, et je vous expliquerai tout ce que vous voulez savoir. Je vous dirai tout à propos du Briseur d’Orage."

Kochiyo raccrocha, et commença à s’habiller.


"Qu’allons-nous faire ?" demanda Carfax. La salle était calme, et il attendait une réponse.

Les Oracles de Rokugan avaient toujours été une source d’inspiration pour les conteurs et les poètes. Les rares fois où les cinq se rencontraient avaient été le sujet d’innombrables légendes d’une grandeur incomparable. Des montagnes entières tremblaient quand ils parlaient. Les cieux se fendaient lorsqu’ils levaient leurs mains de colère. Ces mêmes poètes seraient sans doute très déçus, à cet instant, alors que quatre des plus puissantes entités de l’univers étaient assises autour d’une table basse dans un restaurant Super Sushi Ujiaki.

Jared Carfax était assis en tête de table. Bien que le groupe n’ait pas de réel dirigeant, il était le plus éloquent et charismatique. Les autres cherchaient souvent son conseil. Directement à sa droite était assise l’Oracle du Feu, Selena Totec. Selena était une femme à la peau noire avec un regard passionné, vêtue d’une jupe rouge et d’un décolleté, pour afficher ses atouts considérables. A côté d’elle, était assis l’Oracle de l’Eau, un grand homme à la peau noire, connu seulement sous le nom de Mazaqué. Il venait des Royaumes d’Ivoire et prétendait avoir été un mercenaire lors de la Guerre des Ombres. A la gauche de Carfax se trouvait le petit Oracle de la Terre. Naydiram était un Senpet, et il portait toujours fièrement l’ankh dorée de son peuple autour de son cou, hors de sa veste de cuir. Naydiram n’avait pas l’air de s’être lavé ou rasé depuis plusieurs jours, mais Naydiram était toujours comme ça. Le dernier siège, à la gauche de Naydiram, était vide. Le nouvel Oracle du Vide était en retard.

"En ce moment, je pense que l’information doit être notre ressource la plus précieuse," dit Mazaqué, en grattant son menton. "Nous devrions utiliser nos ressources, nos contacts et nos talents pour trouver les autres Oracles Noirs aussi vite que possible."

"Et après ?" demanda Naydiram. "Leur demander de gentiment quitter la cité ?"

"Au contraire," répondit Mazaqué. "Nous pourrions les détruire."

"Tiens donc," dit Naydiram.

"Tu sais que nous ne pouvons pas faire ça, Mazaqué," répondit Carfax. "Si nous détruisons les Oracles Noirs, Jigoku va en créer de nouveaux. C’est pour la même raison qu’ils ne m’ont pas tué. De plus, nous n’avons pas le droit d’utiliser nos capacités pour attaquer ou pour un gain personnel, quelle que soit la justesse de la cause, vous vous rappelez ?"

"Ça ne t’a jamais arrêté, fils du vent," répondit Naydiram. "Combien as-tu investi dans Dojicorp, hein ?"

"A vrai dire, j’ai revendu toutes mes actions," dit Carfax avec un sourire mystérieux. "Mais ça n’a rien à voir avec la prophétie. Ce n’était qu’un calcul financier. Je connaissais le sens du vent, si je puis dire."

"Je vois," acquiesça Naydiram.

"Je ne sais pas ce que nous devons faire," dit Selena, les bras autour d’elle alors qu’elle était vautrée dans sa chaise. "Et puis, je suis nouvelle pour ça. Vous êtes Oracles depuis combien de temps ? Un siècle, non ?"

"Certains jours, ça me semble bien plus long," grogna Naydiram, en avalant une pleine fourchette de riz. L’Oracle de la Terre n’était pas un fan de la nourriture Rokugani, mais vu que Carfax payait le repas, il ne s’en plaignait pas.

"En parlant de nouvelle arrivée, où est Vide ?" demanda Mazaqué, sa voix profonde grondant de désaccord. "J’ai senti la mort d’Hashin, mais je n’ai pas encore rencontré son remplaçant. Ne devrait-il pas être là ?"

"Il a dit qu’il avait quelqu’un à rencontrer lorsque je l’ai convoqué," dit Carfax. "Il a dit qu’il serait bientôt là."

A cet instant, les portes du restaurant s’ouvrirent et un grand homme en manteau noir entra. Ses yeux reflétaient une étincelle de ténèbres, le pouvoir du Vide. Une jeune fille en kimono rouge brillant le suivait, une épée à la garde décorée de perles, rengainée à sa ceinture. La bouche de Jared Carfax s’ouvrit et il se leva immédiatement de sa chaise. Mazaqué et Naydiram se placèrent derrière lui, portant tous les deux une pointe de colère sur leur visage. Selena ne savait pas trop comment se comporter, mais elle les suivit, elle aussi.

"Jared Carfax, je présume," dit l’homme en noir. "Je suis Moto Teika et voici—"

"Je sais très bien qui elle est et toi aussi, Teika," siffla Carfax. "Pourrions-nous avoir une petite conversation dehors, s’il te plaît ?"

"Je n’y vois aucun inconvénient, acquiesça Teika. Il laissa la fille là où elle était et les cinq sortirent. Ils s’arrêtèrent sur le trottoir, qui était relativement déserté, à cette heure de la journée.

"Mais qu’est-ce que tu fais, Teika ?" dit Carfax, irrité, en tapant plusieurs fois avec un doigt sur la poitrine du Moto.

"Je pensais qu’elle pouvait assister à ça," répondit-il doucement.

"Tu sais qui elle est," grogna Mazaqué. "Tu connais les risques que tu prends. Le savoir aurait dû te venir en même temps que tes pouvoirs."

"Ouais," dit Naydiram. "Je ne pense pas que ça puisse être plus clair. Les Oracles et les Tonnerres ne peuvent se mélanger."

"Wow, c’est une Tonnerre ?" dit Selena, surprise. Elle jeta un regard vers la fille dans le restaurant, puis vers les autres Oracles. "Comment le savez-vous ?"

"Nous connaissons tous les Tonnerres," dit Carfax. "J’ai payé sept paysans pour qu’ils me demandent quelles étaient leurs identités, il y a cinq ans, et nous le savons depuis lors. Heureusement, les Oracles Noirs ne peuvent faire la même chose. Ils ne peuvent pas découvrir qui sont les Tonnerres, tout comme nous ne pouvons savoir qui est le Briseur d’Orage."

"N’est-ce pas utiliser tes pouvoirs pour un gain personnel ?" demanda Selena.

"Ne sois pas technique avec moi, Selena," lui dit Carfax. "Nous sommes au milieu d’une crise, là. Les faits sont des faits, et les Oracles ne sont pas sensés se mélanger aux Tonnerres."

"Mais nous avons essayé d’aider les Tonnerres, non ?" demanda-t-elle.

"Pas directement," dit rapidement Carfax. "C’est une distinction importante. Amis des Tonnerres ? Oui. Héros ? Oui. Des scélérats qui peuvent être rachetés ? Certainement. Tonnerres ? Non. Les Tonnerres vont droit vers les ennuis. Les Tonnerres terminent toujours inévitablement au centre du chaos. Si un Oracle s’en approche trop près, ça veut dire qu’il est impliqué. Et, comme tu l’as très bien entendu," il se tourna directement vers l’Oracle du Vide, "nous ne sommes pas sensés nous impliquer, Teika ! Tu ne rends service à personne en essayant de l’aider. Dans le meilleur des cas, tu vas tous nous faire tuer et ne pourrons plus aider personne. C’est ça que tu veux ?"

"Non," dit Teika.

"Alors laisse-là !" dit sèchement Naydiram. "Largue-là au prochain tournant et ne te retourne pas ! Et puis, retourne faire ton boulot ! Va donner un petit discours d’encouragement à Orin Wake, va aider les Frères du Jour à s’échapper de la Cité du Foyer Sacré, ou n’importe quoi d’autre !"

"Je fais mon boulot," répondit Teika.

Carfax souleva un sourcil. "Je suppose que tu ne vas pas prendre la peine de t’expliquer."

Teika hocha la tête. "Si je vous le disais, vous ne me croiriez pas. Où alors, vous essaieriez de m’arrêter."

"Maudits Oracles du Vide," dit Carfax, en tournant sur lui-même, exaspéré, et en rentrant dans le restaurant. "Pires que les dragons." Naydiram et Mazaqué le suivirent, mais Selena resta avec Teika. Sumi sortit du restaurant, le visage confus.

"Les autres Oracles semblaient en colère," dit Sumi.

"J’espère qu’ils ne l’ont pas pris personnellement," dit tristement Teika. "Je suppose que nous devrions y aller, Sumi. Ça ne s’est pas passé comme je l’avais espéré."

"Ne le prends pas comme ça, Teika," lui dit Selena. "Carfax a été attaqué, l’autre jour, c’est probablement pour ça qu’il est d’aussi mauvaise humeur. Les Oracles Noirs sont en ville."

"Les Oracles Noirs ?" répéta Sumi, sous le choc.

"Déjà ?" dit Teika, également surpris. "Alors, nous sommes dans une situation bien pire que celle que j’imaginais. Mais où sont mes manières ? Sumi, voici Selena Totec, Oracle du Feu, récemment arrivée à sa position. Selena, voici Sumi, daimyo du Phénix."

"Ravie de vous rencontrer," dit Selena avec un grand sourire. "J’ai beaucoup entendu parler de vous. Daimyo du Phénix, Maîtresse du feu, et vous avez quel âge ? Seize ? C’est vraiment remarquable. Bravo, Isawa Sumi."

"C’est seulement Sumi, maintenant." rit Sumi, surprise. "Je n’avais jamais pensé rencontrer l’Oracle du Feu, alors je suis autant impressionnée que vous," dit-elle. Elle s’inclina devant Selena.

"Ben, nous sommes des Oracles, mais nous sommes des personnes aussi, Sumi," dit Selena. "Ne vous en faites pas, nous sommes derrière vous. Bien plus que vous ne le pensez."

Teika s’éclaircit bruyamment la gorge.

"Oh, ouais, j’ai failli oublier," dit Selena, rougissant légèrement. "En tout cas, cette réunion concerne les Oracles Noirs. Nous essayons de décider ce que nous pouvons faire pour les arrêter sans enfreindre les règles."

"Je connais ça," dit Teika. "Bon, nous devrions y aller. Le yojimbo de Sumi-sama s’impatiente sans doute. Souhaite-nous bonne chance, Selena."

"Bonne chance," dit Selena, en souriant. Elle regarda l’Oracle du Vide et la daimyo Phénix s’éloigner dans la neige.

A première vue, ils avaient l’air d’un homme et d’une jeune fille qui se promenaient dans un monde normal. Selena se souvint du temps où son monde avait été aussi simple. Elle se demanda s’il pouvait un jour redevenir aussi simple. Elle se retourna et rentra dans le bar en soupirant, se creusant la tête pour trouver un moyen d’empêcher la fin du monde.


Rashid se tenait sur un promontoire rocheux, le vent mugissait en tournant autour de lui. Au loin, il pouvait voir l’ouverture béante d’une caverne, presque invisible sur la sombre façade de la montagne. Dans les ombres derrière lui, le fantôme de Tadaka no Oni planait, incertain. "Voici l’endroit, puissant Kaze," bafouilla l’oni de façon pathétique. "L’endroit où je suis venu dans ce terrible monde pour la première fois. Je ne peux pas vous emmener plus loin."

"Bien," dit Rashid. "Je n’ai plus besoin de toi. Retourne dans ton enfer, esprit."

L’oni s’inclina et disparut. Rashid était seul, observant la caverne. Il ne voyait aucun mouvement à l’intérieur. Il entendait les hurlements. Des Byoki. Il ne survivrait jamais à la bataille s’il attaquait directement. Il ne pourrait jamais s’introduire discrètement ; ils sentiraient sa Souillure et attaqueraient. Il n’y avait aucun moyen logique de les éviter pour trouver Kassir, ou Ishan, ou quel que soit le nom que ce fou se donnait maintenant.

Heureusement, son père n’avait jamais été un homme logique. Zul Rashid prononça les mots de son sort, appelant les éclairs des cieux pour illuminer sa position. Il convoqua les esprits de l’air, les utilisant pour amplifier sa voix.

"Je suis Zul Rashid ibn al Kassir !" cria-t-il. "Vous vous êtes caché comme un chacal affamé jusqu’à présent, père, mais votre couardise ne vous permettra plus de vous enfuir, maintenant ! Affrontez-moi avant que je ne fasse effondrer cette montagne !"

Les hurlements dans la caverne devinrent plus forts et plus enragés. Rashid lança rapidement un autre sort, laissant une illusion de lui-même à l’endroit où il se trouvait, alors que lui se faufilait à l’écart, invisible. Son père, couard comme il était, allait se cacher dans les cavernes et envoyer le gros de ses forces pour s’occuper de l’intrus. Pendant ce temps, il pourrait entrer à l’intérieur, presque sans problèmes. Il ne pourrait pas s’en échapper pour voir un autre lever de soleil, c’était sûr, mais son père non plus ne s’en sortirait pas.

Après quelques minutes, il était à l’entrée des Cavernes du Crépuscule, s’enfonçant dans les ténèbres. A l’intérieur, il pouvait entendre des coups métalliques et des hurlements tourmentés. Il pouvait sentir le pouvoir du sorcier khadi. Son père était à l’intérieur. Rashid passa l’entrée de la caverne, et une apathie profonde l’envahit soudain. Ses membres se raidirent. Son esprit s’embruma. Ses cordes vocales s’immobilisèrent dans sa gorge, l’empêchant de pouvoir invoquer les kamis. Rashid tomba à genoux, puis tomba sur le sol de pierre avec un bruit sourd. Des pieds bottés s’approchèrent de lui, et un gros rire maléfique emplit l’air. Son corps paralysé fut retourné sur son dos. Un visage barbu couvert de cicatrices était penché sur le sien. Kassir, son père.

"Re-bonjour, mon fils," dit-il. "Je savais que tu allais venir, finalement. C’est la bonne cité, pas vrai ? La cité où tu as fui pour trouver de l’aide, après m’avoir trahi ?"

Rashid ne pouvait rien dire. Il regarda simplement son père avec de la haine dans les yeux.

"Bon, je suppose que ça n’a pas vraiment d’importance, pas vrai ?" demanda Kassir. "Une cité détruite est la même qu’une autre, si ça peut te faire du mal. Je vois que tu as beaucoup changé depuis la dernière fois où nous nous sommes vus." Il fit un signe de tête vers les circuits qui recouvraient le visage et les bras de Zul Rashid. "Tout comme moi." Kassir ouvrit sa robe pour dévoiler sa poitrine. La peau était recouverte de cicatrices et de marques étranges. De petites choses bougeaient sous sa peau, des choses vivantes. Kassir rit lorsqu’un air de dégoût apparut sur le visage de son fils. "Bienvenue à la maison, Zul Rashid. Bienvenue dans l’Ecole de l’Illumination."


"Au moins, vous n’avez pas laissé un des bakemono mourir," dit Nitobe en soupirant. "Merci de m’avoir rendu ce petit service."

Misato avança vers le docteur, la colère bouillonnant dans ses yeux sombres. "Cette naga," dit-elle, en attrapant le col de la veste de Nitobe et en le soulevant de sa chaise, "a tué la moitié de ma descendance, pris ma main, et vous la remerciez ?"

"Oui, en effet," dit Nitobe, en se plongeant calmement dans les yeux de la pennaggolan. "Maintenant, enlevez vos mains de là avant que je ne vous rappelle qui commande, ici, espèce de créature monstrueuse."

"Vous vous permettez beaucoup en me parlant ainsi, docteur." dit Misato, en le laissant retomber sur sa chaise. Elle retraversa la pièce pour se poster à côté du reste de sa progéniture. L’autre pennaggolan lança un regard hostile à Nitobe.

"Considérez ça comme un coup d’essai, rien de plus," dit Nitobe, en croisant les doigts devant son visage. "Je n’étais pas sûr de l’étendue des pouvoirs de la magie des perles, ni des capacités de son compagnon Licorne. Donc, j’étais hésitant à engager toutes nos capacités prématurément. Toutefois, il n’y a maintenant plus aucune chance d’échec."

"Bien sûr que non," mordit Misato. "Ils sont sans doute déjà à mi-chemin de Shinomen, après la peur qu’on leur a faite. Nous n’avons plus aucune chance de les rattraper. Vous êtes un idiot, Asako."

"Vraiment ?" dit doucement Nitobe. "Et qu’est-ce qui vous fait dire ça, Misato ? Votre invulnérabilité chérie ? Vos siècles de sagesse ? Votre lien avec Jigoku ? Croyez-vous sérieusement que tout ça vous rende meilleure que moi ?"

"Pourquoi pas ?" dit Misato. "Vous n’êtes que le garçon de courses du Briseur d’Orage."

"Hum. Peut-être que vous avez raison," dit-il, en serrant ses lèvres pensivement. "Peut-être que je le suis, finalement. Peut-être que je suis un fou sans imagination qui s’est permis de devenir le pion d’un sombre conspirateur tout-puissant qui va sans doute me détruire et dévaster tout ce que j’aimais. Je suis juste un homme dupé qui se raccroche à la nostalgie et qui se prend pour un héros, et qui, pendant ce temps, s’amuse à accumuler échec sur échec tout en souillant son âme avec de la magie noire. Peut-être que c’est ça. Merci, Misato. Vos commentaires sont extrêmement enrichissants."

Nitobe se releva, arrangeant sa veste, et s’avança dans la pièce. Il se posta devant le compagnon de Misato, affrontant calmement le regard de la créature.

"Ou peut-être que c’est simplement l’image que j’aimerais que vous ayez de moi," dit-il. "Que le sang coule."

Le pennaggolan eut un instant pour crier avant que le sang surgisse de son corps comme un torrent sauvage. La pièce se remplit des sons torturés de la chair se déchirant et des os se brisant, comme si la créature invulnérable se déchirait en plusieurs morceaux de l’intérieur. Après quelques instants, il gisait mort sur le sol et Shinko Misato regarda Nitobe avec une expression d’horreur immense. Des petits bruits sourds envahirent la pièce alors que les derniers morceaux de chair retombaient sur le sol.

"Qui êtes-vous ?" demanda-t-elle. Jamais dans son existence immortelle elle n’avait vu un tel pouvoir, ou n’avait été autant terrifiée.

"Je suis Asako Nitobe," dit-il. "Si j’apparais comme un bouffon ou un minable, alors sachez que c’est uniquement parce que je le permets. Mes amis et moi avons nos propres objectifs ; et il s’avère qu’il coïncide avec celui de votre Briseur d’Orage. Maintenant, vous venez avec moi, Misato. Nous allons à la Forêt de Shinomen pour tuer Zin."

"Et ensuite ?" siffla la pennaggolan.

"Oh, et bien je vous donnerai à manger à l’un de mes bakemono, pour votre insolence," dit-il doucement. "Mais d’ici là, appréciez votre vie. Hâtons-nous, maintenant. Le temps n’attend personne, pas même les immortels comme nous. Par le Sang du Phénix."


"Bonjour tout le monde. Comment ça va, aujourd’hui ?" Munashi entra dans le bureau de recherches, fixant tout le monde de son œil bleu comme la glace. Les techniciens Asahina rassemblés le regardèrent en silence. Ils étaient les plus loyaux de ses assistants, son groupe de mécaniciens tetsukansen d’élite qui le connaissaient pour ce qu’il était réellement. Ils étaient d’une loyauté indiscutable, mais ils étaient aussi complètement terrifiés par lui. Daidoji Eien entra dans la pièce derrière Munashi, apparaissant comme une ombre silencieuse. Non loin de là, un Pekkle gloussa.

"Y a-t-il quelque chose que je puisse faire pour vous, Munashi-sama ?" demanda le technicien principal, un homme un peu plus courageux que les autres.

"Hmmmm," dit Munashi pendant un instant, plongé dans ses pensées. Soudain, il attrapa le technicien par la gorge, avec une de ses mains, soulevant l’homme du sol. "Alors, où en est-on avec les énigmes du dragon, Suro ?"

"Si je puis me permettre, monsieur," suffoqua Suro. "Votre nouvelle robe vous va très bien."

Munashi sourit, regardant la robe orange vif et bleu pâle qu’il portait maintenant. Le mon du Phénix et de la Grue décorait sa poitrine. "Merci, Suro," dit Munashi, souriant de gratitude. "Je le pense aussi. C’est un grand honneur d’être le Maître de l’Air, je crois. Ça reflète le bon travail que vous tous avez fait."

"Merci, Munashi-sama," dit Suro d’une voix rauque, toujours pendu à la poigne de Munashi.

"Maintenant, réponds à la question," dit Munashi. Il posa délicatement le technicien sur ses pieds. "Souviens-toi, un homme est seulement aussi grand que sa dernière réalisation. Si vous cessez de m’impressionnez, je pourrais envoyer Eien pour qu’il s’occupe de vous tous. Ou pire, un Pekkle." Suro se contracta. "Maintenant, avez-vous résolu les énigmes du Dragon du Vide ?"

"Presque," dit l’homme, en massant sa gorge douloureuse. "Nous avons déterminé qui est le Tonnerre du Lion. Vous serez content de savoir que votre estimation était correcte. Le lien est faible, mais il est suffisant. Les deux qui restent sont le Scorpion et, ironiquement, la Grue."

"Cinq, ce n’est pas assez," cracha Munashi. "J’ai raconté au Crabe et au Dragon que j’avais tous les noms des Tonnerres, pas que j’avais un paquet de stupides énigmes de dragon qui sous-entendent leurs identités. Tu ne voudrais pas me faire mentir, n’est-ce pas ?" Munashi inclina la tête et sourit à son technicien.

"Non, monsieur," répondit rapidement Suro. "Mais les énigmes sont tellement vagues…" Il ramassa une feuille de papier sur une pile de la table proche. "’Le Scorpion se tient dans une vaste plaine, au-delà de la vision de ses ennemis. Le Scorpion descend d’une tour de verre, celle qui, abandonnée, entretient l’acier de la vengeance avec les feux de l’amour.’"

"Idiot, tu ne trouves pas ?" grimaça Munashi. "Ce n’est pas ce que j’attendais des Scorpions. Ça ne ressemble pas à ceux que je connais." Il hocha la tête. "Lis-moi encore celle de la Grue."

"’La Grue marche invisible, sous-estimée. La Grue utilise la pensée comme une arme, et les ombres comme une armure. La Grue pourrait être la plus dangereuse d’entre tous.’" lut Suro. "Si je ne savais pas que c’était impossible, je dirais que vous êtes le Tonnerre de la Grue, monsieur."

"Oui, ce serait amusant, n’est-ce pas ?" dit Munashi. "Non, je suis désolé, mais Yoma est un peu plus sélectif que ça. Bon, continuez de travailler. Si vous ne trouvez rien, nous pouvons simplement trouver qui a un lien direct avec Doji Hoturi ou Bayushi Kachiko et commencer à tous les tuer. Comment se passe l’autre projet ?"

Suro sourit. "Très bien," dit-il. "Nous avons beaucoup appris du Masque. Tout ce que vous aviez prédit et bien plus. Le tetsukansen amélioré devrait être prêt d’ici un jour ou deux."

"Excellent," dit Munashi. "Et le Masque lui-même ?"

"Il fonctionne toujours," dit Suro. "Nous l’avons testé sur un garde Daidoji, sous condition physique contrôlée. Il est entré en rage et a tué presque vingt hommes avant que le pouvoir du masque ne le consume. Avec un sujet plus fort, nous pourrions nous attendre à des résultats bien meilleurs."

"Bien," répondit Munashi. "Et l’autre chose ?"

Suro acquiesça, bien que son visage prit une expression confuse. "La propriété que vous avez demandée a été acquise. Maintenant que vous êtes le PDG de Dojicorp, il n’y a guère de discussion lorsqu’il faut conclure l’achat. Les dix-huit immeubles sont maintenant en notre possession." Bien qu’il soit curieux, Suro n’avait pas demandé à Munashi quel était l’intérêt qu’il portait à divers immeubles de localisations variées et de prix divers, en périphérie d’Otosan Uchi. Il savait qu’il ne fallait pas poser trop de questions à son maître. L’homme était brillant et généreux, mais il avait également un sacré caractère et il aimait garder ses secrets. Si Munashi voulait qu’il le sache, il lui dirait, et il allait bientôt le savoir.

"Bien," dit Munashi. "Vous avez tous fait un excellent travail." Les techniciens rassemblés s’inclinèrent et sourirent de soulagement. "Ça mérite un bonus, tu ne penses pas, Eien ?" Le revenant regardait Munashi avec de la haine dans ses yeux bleus pâles. "Oui, c’est ça. Que pensez-vous de ça ?" Le visage du vieux Grue devint tel un terrifiant masque de fer avec un regard féroce.

"Découvrez les noms des deux derniers Tonnerres," ordonna-t-il, "et je vous permettrai de continuer à vivre."

"Bonne journée à tous," dit Munashi, revenant soudain à sa bonne humeur. Il se retourna et quitta le bureau aussi rapidement qu’il était arrivé. Les techniciens Asahina se remirent immédiatement au travail, comme si leurs vies en dépendaient.


Kyo éclata de rire.

Le Jour des Tonnerres approchait. Akeru, en lui, pouvait le sentir. Cela ne serait plus très long, maintenant. Les ténèbres se rassemblaient juste sous la surface de Rokugan, leur pouvoir retenu depuis bien trop longtemps. Bientôt, il y aurait un grand règlement de compte. Et lui serait au cœur de tout ça, union parfaite entre un humain et un oni. Il serait à la droite du Briseur d’Orage, faisant respecter sa volonté, tuant tous ceux qui s’opposeraient à lui, au nom de Jigoku.

Pendant un moment, les pensées de Tsuruchi Kyo s’éclaircirent et il fut à nouveau lui-même. Il vit le puits noir de son âme, il vit à quel point il était tombé. Ce qui fut jadis le Capitaine de la Garde Impériale était devenu un tueur démoniaque et sans âme. Il ne pouvait plus faire demi-tour, maintenant, il était allé trop loin.

Kyo rit encore.

Le monde d’ombres dans lequel Kyo-Akeru marchait était vraiment un lieu étrange. Un esprit moins torturé que celui de Kyo deviendrait rapidement fou à cause des images changeantes et de l’ombre tournoyante qui rodait juste sous le mince voile de la réalité. Jigoku n’était plus très loin. L’enfer était partout. Les rues d’Otosan Uchi se troublaient autour de lui alors qu’il y marchait ; à un moment, elles étaient brillamment éclairées par les lumières des magasins, au suivant, elles n’étaient que des écorces vides remplies de corps déchiquetés et de rêves brisés. Les images sombres n’étaient pas des illusions ; elles n’étaient que le monde que Jigoku espérait créer.

Des gens marchaient autour de Kyo dans le monde éclairé par le jour. Ils ne le remarquaient pas, bien que certains s’écartaient inconsciemment lorsqu’il s’approchait. Il les ignorait. Il pouvait tuer n’importe lequel d’entre eux d’une pensée. Il n’y aurait aucune conséquence. Aucun effort ne serait nécessaire. Il était invincible, mais ils n’étaient pas dignes de mourir de sa main. Son maître lui avait donné ses ordres.

Kyo-Akeru se tenait au milieu du trafic du midi. Les voitures se troublaient alors qu’elles passaient à travers lui, sans encombre. L’assassin tourna la tête vers l’un des grands appartements qui entouraient le carrefour, et sourit. C’était sa destination. Il traversa le trafic et passa à travers les portes de l’immeuble sans laisser de traces. Kyo-Akeru franchit les marches de l’escalier de l’immeuble sans vraiment marcher. Il flottait sur le courant du vide, emporté vers sa destination par la seule force de sa volonté. Après trois volées d’escaliers, il arriva finalement à sa destination.

L’assassin se matérialisa dans le monde de lumière, laissant les ombres et les images derrière lui. Il était de nouveau réel, reprenant la forme de Tsuruchi Kyo, Garde Impérial Guêpe. Il frappa à la porte, puis se plaça de côté pour ne pas qu’on puisse le voir à travers le judas.

Après un bref instant, une voix se fit entendre de l’autre côté. C’était une voix de femme, avec une légère trace de crainte. Kyo sourit. "Oui ?" dit-elle. "Qui est-ce ?"

"Un émissaire," dit-il. "Avec des intérêts similaires aux vôtres."

Il y eut une longue pause. "Entrez," dit-elle.

Kyo ouvrit la porte et entra. Une petite et plutôt belle jeune femme se tenait juste à l’entrée. Elle était habillée d’un kimono décolleté de bonne qualité, et ses cheveux étaient relâchés sur ses épaules. Ce qui était humain en lui reconnu le regard légèrement séducteur qu’elle lui lançait, le sourire subtil. Il ne lui faisait pas confiance.

"Shosuro Kochiyo," dit-il simplement. Il retira ses lunettes de soleil et concentra toute son attention sur ses yeux. Lorsqu’elle vit son regard, elle eut un hoquet et fit un pas en arrière. Son masque de manipulation séductrice fut remplacé par de la simple peur.

"Le Briseur d’Orage vous a envoyé," dit-elle. "Tsuruchi Kyo ? Je me rappelle de vous à l’immeuble Dojicorp. En quoi vous a-t-il transformé ?"

"Je suis Kyo-Akeru," dit-il, en prononçant le nom que le Briseur d’Orage lui avait donné. "Je suis venu vous poser quelques questions à propos de l’information que vous avez partagé avec le Lion."

"Ouais, à propos de ça," dit-elle. "Je leur ai raconté ce qu’on m’a ordonné de leur dire. Rien de plus."

"Et c’est tout ?" répondit Kyo-Akeru. Il retira un paquet de cigarettes de sa poche, tapant le fond du paquet sur son poignet.

Kochiyo pâlit légèrement. Elle mordait sa lèvre inférieure et se tenait droite devant lui. "Bien sûr," dit-elle. "Je n’aurais pas osé leur raconter autre chose. Vous croyez que je suis stupide ou quoi ?"

Kyo se mit une cigarette aux lèvres et reposa ses lunettes de soleil sur son visage. "Oui. Je pense que vous êtes stupide parce que vous l’êtes vraiment." Il s’empara de la petite boite en velours sur la table à côté de la porte, l’ouvrant pour révéler un anneau à l’intérieur. "Le Briseur d’Orage croit que vous êtes tombée amoureuse du Lion. Il croit que vous pourriez nous trahir à cause de lui. Maintenant, dites-moi la vérité. Aidez moi et je vous promets que votre fin sera sans douleurs."

"Et bien," dit-elle, "C’est ainsi…"

Les réflexes démoniaques fulgurants prirent le dessus ; Kyo-Akeru passa dans le vide alors que la femme se jetait sur lui. Elle tenait un couteau en jade dans sa main, les yeux écarquillés de terreur. Sa pureté verte lui brûlait les yeux. Il attrapa son poignet d’une main, et le couteau tomba sur le sol. Il s’empara de sa gorge, se retourna et la projeta contre la porte.

"Il est trop tard !" hurla-t-elle, en saisissant son poignet d’une main. "Vous ne pouvez plus les arrêter maintenant ! Ils savent !"

"Idiote," dit-il. "Tu mens. Tu ne leur as rien dit. Ta connaissance t’a élevée à une position d’importance aux yeux du maître. Maintenant, tu es une menace à l’être le plus puissant de l’univers. Ma curiosité humaine réclame une raison pour un comportement aussi stupide et autodestructeur. Donne-là moi et je pourrais te laisser vivre un peu plus longtemps."

"Bien sûr que je vais vous donner une raison," dit-elle, la voix rauque à cause de la prise de Kyo. "Regardez-vous, Tsuruchi. Vous vous êtes transformé en monstre. Vous ne vous contrôlez plus et ça ne vous tracasse pas. C’est ça, le plan ? Allons-nous nous transformer en démon et le remercier pour ça ? Est-ce que l’amour et la bonté sont les seules armes pour punir ceux qui sont assez stupides pour y croire ? Est-ce le monde que le Briseur d’Orage veut créer ?"

"Oui," dit Kyo-Akeru. "N’est-il pas merveilleux ? Maintenant, qui as-tu appelé chez KTSU ? Keijura ?"

"Personne," dit-elle.

"Très bien," dit-il. "Alors, tu auras leur mort sur la conscience."

"Vous êtes fou," dit-elle, luttant faiblement contre sa prise.

"Non. Je pense que vous êtes troublée," dit-il. Il tira un grand pistolet d’argent de sa ceinture avec sa main libre, tirant le chien en arrière avec son pouce. Il se tourna pour voir son reflet sur le pistolet.

"Et je pense que vous êtes stupide, Guêpe," dit Kochiyo.

Un éclair blanc traversa son corps alors qu’un couteau lui déchirait la poitrine. Kyo-Akeru hurla, un hurlement inhumain qui traversa la cité. Il se replia dans le vide, laissant le monde de lumière décliner alors qu’il se réfugiait dans les ténèbres. Il grimaça de douleur alors qu’il posait des griffes noires sur sa poitrine, observant la blessure dans sa carapace épaisse. Des yeux segmentés comme un insecte brillèrent dans les ténèbres comme s’il cherchait la cité à nouveau, revenant petit à petit dans le monde des hommes. Le gros pied griffu d’Akeru no Oni se posa sur le sol avec un craquement, écorchant profondément le tapis et le bois.

La porte était ouverte. Il entendit le grondement d’un moteur de voiture, dehors, dévalant la rue. L’oni s’avança vers la fenêtre, ses pas devenaient plus légers alors qu’il reprenait la forme de Tsuruchi Kyo. L’assassin retira ses lunettes de soleil et regarda sa blessure. Il n’y avait pas de sang ; le jade avait laissé une brûlure noire sur sa poitrine, dissipant l’illusion de son humanité pour laisser voir le démon en dessous. Il aurait dû penser à la fouiller pour trouver une deuxième arme. L’invincibilité le rendait imprudent. Kyo-Akeru se concentra et sa blessure se referma avec un sifflement. Il regarda à nouveau à travers la fenêtre, alors que la petite voiture de sport rouge s’enfuyait à toute vitesse dans la cité.

"Oui, cours petite Scorpion," dit-il avec une voix caverneuse. "Préviens-les si tu le peux."


"Je suis Isawa Saigo, et voici l’histoire…"

"Non…"

"Je suis Isawa Saigo, et voici ce que j’ai vu…"

"Non !"

"Je suis…"

"Zut," marmonna Saigo, en raturant la page avec son stylo pour la quatorzième fois.

Daidoji Yoshio le regarda d’où il était assis, de l’autre côté de la pièce. L’Armée de Toturi séquestrait Saigo dans une des salles de stockage poussiéreuses de chez Shotai, avec Yoshio et les autres soldats Daidoji de Doji Kamiko. "Qu’est-ce que vous écrivez, là, Saigo ?" demanda-t-il, ses grands yeux clignaient comme ceux d’une grenouille.

"Je suis le conseil de Ginawa," dit Saigo. "Il m’a suggéré d’écrire mes prophéties pour que nous puissions essayer de les comprendre. J’ai du mal à trouver une façon de commencer."

Le Grue semblait confus. "Pourquoi ?" dit-il. "Ce n’est pas comme si vous vouliez écrire l’histoire de votre vie, Phénix. Vous n’avez qu’à décrire ce que vous avez vu pour que nous puissions le lire."

"Ce n’est pas si simple," dit Saigo, en faisant tourner le stylo dans sa main. "Les prophéties sont ma vie ; elles viennent du plus profond de moi. Si je ne les écris pas d’une manière compréhensible, je pense qu’elles pourraient perdre leur sens. Si je peux les remettre dans l’ordre, alors peut-être que je pourrais m’aider tout autant que j’aide les autres."

"Essayez de faire un petit somme, de vous clarifier l’esprit," dit Yoshio, en retournant à son livre. "Ça marche toujours pour moi."

"Je ne peux pas m’arrêter, j’ai trop à faire," répondit Saigo. Il poursuivit sa réflexion, griffonnant chaque mot quelques instants plus tard. Après vingt autres tentatives infructueuses, il repoussa son stylo et son carnet, frustré. Peut-être qu’il devrait suivre le conseil du Grue. Il se blottit contre un sac de farine et s’endormit.

"Console-toi, mon fils," dit Tsuke, en émergeant des brumes de l’ombre. "Isawa Norikazu était complètement fou lorsqu’il a atteint la situation dans laquelle tu te trouves."

"Et quelle situation est-ce donc ?" demanda Saigo. Il se releva et regarda autour de lui. Il semblait encore se trouver dans la salle de stockage, mais Yoshio était parti, et des objets manquaient. Tsuke était à nouveau entré dans ses rêves. Ce n’était pas un rêve ordinaire. C’était une autre prophétie. "La dernière fois où j’ai eu un de ces rêves, on m’a dit que les Tonnerres détruiraient Otosan Uchi."

Les yeux de Tsuke s’élargirent. "Quoi ?" dit-il. "Je n’étais pas au courant d’un tel rêve."

"Vous ne saviez pas ?" dit Saigo. "Je pensais-"

"Pas grave," répondit Tsuke avec un geste rapide. "Après mille ans d’oubli, je suis habitué à ne pas tout savoir. Quelle que soit la signification de ce rêve, je suis sûr que tu vas le déchiffrer. Tu es un gars intelligent. Maintenant viens, nous n’avons pas beaucoup de temps. Il y a une autre leçon à apprendre." L’ancien Maître du Feu tendit une main noircie vers son descendant.

"Où allons-nous, cette fois ?" demanda Saigo, en prenant la main de Tsuke dans la sienne.

"Jigoku," répondit Tsuke. La salle commença à se troubler et à disparaître autour d’eux.

"En enfer ?" hoqueta le prophète.

"La leçon commence," dit Tsuke, tout en se retournant et avec un mystérieux sourire. "Dis-moi, Saigo, quel est l’opposé du Jigoku ?"

"Yoma," répondit Saigo. "La terre des esprits bénéfiques."

Tsuke souleva un sourcil. "En es-tu sûr ?" demanda-t-il.

Saigo acquiesça.

"Il est triste de voir à quel point tu as oublié," dit-il. "Mais c’est vrai. Savais-tu, Saigo, que de mon vivant, il n’y avait pas de Yoma ?"

"C’est impossible !" rétorqua Saigo. "Il ne peut pas y avoir de Jigoku sans Yoma. Le Jour des Tonnerres est un combat entre les deux, comme on le dit dans les histoires !"

"Des histoires écrites et traduites par des écrivains modernes," Tsuke renifla de dédain. "A mon époque, ce que tu prends pour Jigoku et Yoma était considéré comme une seule et même chose, le royaume des esprits. Je me souviens qu’il y avait un lieu appelé Yomi, mais c’était quelque chose de différent. C’était une terre de héros, où des bushi de grande renommée vivaient pour l’éternité, disait-on. Un rêve conçu à coups de testostérone, si tu veux mon avis. Toutefois, dans les résidus d’histoire de Rokugan, après la Guerre des Ombres, l’idée est née. Le concept d’une force nébuleuse bénéfique pour équilibrer les enfers bien trop réels du Jigoku est né dans l’imagination fertile d’un jeune scribe appelé Asako Yoma. Je pense que l’éternel désir des Asako pour rendre célèbre le nom d’un des leurs l’a fortement tenté. Il a d’ailleurs bien mieux réussi que les autres, je crois. Ainsi, le concept de Yoma était né."

"Non," dit Saigo. "Ça n’a aucun sens. Vous êtes un servant de Yoma, vous l’avez dit vous-même."

"C’est exact, mais Yoma n’est pas le paradis," dit Tsuke. "Yoma n’est qu’un nom. Toutefois, ce qu’il représente est autre chose. Yoma représente le choix, la liberté, la croissance. Toutes ces choses s’opposent à l’enfer qu’est Jigoku. Lorsque je suis mort, Isawa Tadaka m’a accordé son pardon, le pardon d’un ami qui avait perdu ses amis, sa famille, sa propre vie à cause de ma folie. L’opportunité de sauver mon âme corrompue me fut accordée. Je me suis échappé ce jour-là de Jigoku, et depuis lors, je suis toujours resté à un cheveu de la damnation. Voila Yoma."

Saigo se retourna. Une silhouette se tenait dans les ombres, près d’eux, les observant. Il lui semblait qu’il était là depuis un certain temps, mais qu’il venait seulement de leur permettre d’être conscients de sa présence. Tsuke se retourna et s’inclina devant l’ombre, puis se tourna à nouveau vers Saigo. "Voici celui que nous attendions, Saigo," dit-il. "Tu dois y aller seul et lui parler. Je vais t’attendre ici."

Saigo acquiesça. Il fit un pas dans la brume.

"Saigo ?" dit soudain Tsuke, la voix songeuse. "Avant d’y aller, un avertissement…"

"Oui ?" demanda Saigo.

Tsuke resta silencieux un instant, le visage hésitant. "Cet endroit… cet endroit traverse des royaumes ténébreux très puissants. Ne traîne pas ici trop longtemps. Compte trois minutes, puis reviens sur tes pas. Mes brumes t’attendront."

Saigo acquiesça encore et repris sa marche. Il se sentait apeuré. Il avait confiance dans l’avertissement de Tsuke, comme quoi ce rêve était dangereux, mais il ne voulait pas imaginer quel mal pouvait lui faire cette apparition. Il se plongea plus avant dans la brume. Au contraire d’un brouillard normal, celui-ci ne se séparait pas à son approche. Au contraire, il devenait plus épais, entourant les bras et les jambes du prophète comme une toile d’araignée. Après quelques instants, Saigo eut l’impression de marcher dans des sables mouvants, bien que l’homme qui l’attendait toujours semblait indifférent à tout cela.

Après une minute entière passée à avancer dans le brouillard, celui-ci disparut d’un seul coup. Saigo se retrouva dans un paysage plat et stérile. Les silhouettes torturées des rares arbres sortaient de terre, ça et là. Une créature que Saigo ne put identifier poussa un hurlement larmoyant au loin. La silhouette l’attendait sans bouger. Il portait une robe épaisse et sombre. Son dos était tourné vers Saigo ; ses longs cheveux noirs étaient secoués par le vent.

"Je suis Isaw—," dit Saigo.

"Je sais qui vous êtes," l’interrompit l’homme. Sa voix était celle d’un baryton, mélodieuse et parfaite. "Il est bon de pouvoir enfin vous parler, Saigo."

Saigo resserra les yeux. Quelque chose le dérangeait, chez cet homme. Il lui semblait l’avoir déjà vu auparavant. "Est-ce que je vous connais ?" demanda Saigo.

"Oh, oui, vous m’avez déjà vu auparavant," répondit l’homme. "Lorsqu’un jour mon frère défia Onnotangu, à l’apogée de mon innocence. Ensuite, dans le Palais d’Hantei, au sommet de ma dépravation. Maintenant, nous nous rencontrons pour la troisième et dernière fois." L’homme se retourna pour faire face à Saigo, révélant un visage pâle mais magnifique, avec des yeux bleus et brillants.

Le cœur de Saigo se gela. "Vous êtes Fu Leng," dit-il.

"Oui," répondit l’homme, ravi d’être reconnu.

Saigo releva son menton et tenta d’affronter le regard du kami. "Allez-vous me tuer ?" demanda le prophète.

"Pourquoi voudrais-je faire ça ?" demanda Fu Leng, choqué.

"Pour que mes prophéties ne puissent pas être entendues ?" dit Saigo. "Pour que Jigoku triomphe dans le Troisième Jour des Tonnerres ?"

Fu Leng fixa Saigo pendant un moment. Il semblait surpris. "Non, je…" Il hocha la tête en fronçant les sourcils. "Non. Je voulais juste… parler à quelqu’un. Il fait si sombre, ici, et je n’ai jamais eu d’autre compagnon que ma propre folie."

"Quel est cet endroit ?" demanda Saigo. Il ne pouvait voir aucun signe de vie, bien que la plaine s’étende à l’infini.

"Il n’a pas de nom. Je l’appelle le Début du Néant," dit Fu Leng avec un soupir. "J’ai attendu ici pendant deux millénaires, bien que mon âme ait parfois vagabondé. Ici, ils m’ont murmuré des choses. Ils m’ont fait des promesses. Ils m’ont menacé d’une torture innommable. J’ai… j’ai fait des choses horribles. Je pensais être invincible, jadis, mais j’étais un dieu qui ne craignait personne sauf mon père." Fu Leng regarda à nouveau Saigo, les yeux tourmentés. "Je ne me fais plus de telles illusions, maintenant."

"De quoi parlez-vous ?" demanda Saigo. "Qui vous a murmuré des choses, vous a fait des promesses ?"

Fu Leng réfléchit à la question de Saigo pendant un long moment. "Vous ne pouvez concevoir le vrai mal, Isawa."

"Vous mentez," dit Saigo, en croisant les bras à cause d’un froid soudain et en s’écartant du dieu sombre. "Vous êtes la source du mal dans ce monde. Personne ne vous a obligé à faire quoi que ce soit. Vous avez créé l’Outremonde."

"J’ai bien peur que non," sourit Fu Leng, son sourire était triste. "C’est l’inverse. L’Outremonde m’a créé. Vous l’avez vu. Vous l’avez vu m’écarter des autres alors que je chutais. J’étais libre, jadis, comme vous. Maintenant, je donnerais tout pour voir à nouveau le visage de ma sœur. Pauvre Shinjo…"

"Je ne vous crois pas," grogna Saigo. "Je ne crois à rien de tout ça. Vous l’avez envoyé, n’est-ce pas ? Vous avez envoyé Tsuke pour m’embrouiller et pour me faire croire que les Tonnerres vont détruire la cité, n’est-ce pas ? Le Troisième Jour des Tonnerres approche et vous voulez que je retourne tout le monde contre les Tonnerres avant que vous n’arriviez !"

"Je ne retournerai jamais à Rokugan," dit Fu Leng. Saigo remarqua des cercles noirs autour des yeux du kami, des cercles qui brûlaient désespérément depuis des siècles. "Il ne me reste plus rien, là-bas, plus rien pour me motiver. Je n’ai aucun désir de conquête ni de vengeance. Je ne suis rien d’autre qu’un pion inutile, mon opportunité m’a échappé."

"Un pion ?" dit Saigo. "Si vous êtes un pion, qui vous contrôle ?"

"Tous les systèmes se détruisent, c’est un fait naturel," répondit Fu Leng. "Tout ce qui existe, de la plus petite cellule à la plus grande étoile, porte en lui les germes de sa propre mort. C’est ça, Jigoku. C’est cette menace de destruction toujours présente, une force incontrôlable de mal concentré pas plus intelligente ou rusée que ceux qu’elle habite. Tout ce qui vit a le pouvoir de choisir en lui, et chaque choix engendre d’autres choix, mais cesser de choisir est également un choix. Rejeter la raison, l’amour, l’espoir, créer le mal dans le cœur de quelqu’un pour l’éternité, ça, c’est Jigoku. L’enfer réside en chacun d’entre nous, Isawa Saigo."

"Je ne comprends pas," dit Saigo.

"Bientôt, ça n’aura plus aucune importance," dit Fu Leng. Ses yeux bleus étaient rivés sur l’horizon. "Vous vous êtes attardé bien trop longtemps, Saigo. Vous devez partir. Il était bon de parler à nouveau avec quelqu’un, même si c’était bien trop bref."
Saigo se retourna dans la direction que regardait Fu Leng. L’horizon entier avait disparu, remplacé par une masse mouvante d’obscurité pure. Elle s’étirait jusqu’au ciel et de chaque côté, d’une grandeur et d’une noirceur immense. Elle se déplaçait vers eux, dans la plaine, couvrant des kilomètres en quelques secondes. Bientôt, elle les consumerait tous les deux. Fu Leng s’assit les jambes croisées sur le sol et inclina sa tête vers la tempête, et son expression était celle de celui qui n’avait plus les moyens de lutter.

Saigo réalisa qu’il avait perdu la notion du temps. Il devait retourner au brouillard de Tsuke. Il se retourna et courut dans la direction d’où il était venu. Il vit les brumes se séparer devant lui, et les terribles yeux rouges d’Isawa Tsuke briller de l’autre côté. L’obscurité se déplaçait rapidement, anéantissant le monde à la poursuite de l’âme de Saigo. Il jeta un regard en arrière pour voir la silhouette de Fu Leng disparaître dans le nuage, sa forme dissipée comme de la cendre dispersée par le vent. Le sol sur lequel il courait commençait à se fissurer, rendant la surface instable et sur le point de disparaître. Saigo redoubla d’efforts, mais les brumes de Tsuke commençaient à reculer. Le Maître du Feu tendit une main dans sa direction, un air désespéré sur son visage translucide. Le brouillard commençait à disparaître, bien qu’il soit à quelques mètres de Saigo.

"Non !" cria Tsuke, un feu de colère naquit dans ses yeux. "Saigo, NON !" L’esprit tendit les mains, ouvrant le portail de brume par la seule force de sa volonté. Saigo sauta dans le portail, les mains tendues en avant, et s’agrippa à l’esprit de son ancêtre. Leurs mains se rencontrèrent.

"Saigo !"

"Hein ? Quoi ?" Saigo s’assit en sursaut, clignant des yeux sous la douce lumière de la salle de stockage.

"Vous étiez en train de rêver," dit Kamiko, agenouillée sur le sol devant lui. Daidoji Yoshio était tout près. Ils avaient tous les deux l’air tracassé. "Vous avez commencé à crier, alors on vous a réveillé."

"Par les Tonnerres, quel cauchemar," souffla Saigo, essuyant la sueur froide sur son front. "Merci de m’avoir réveillé."

"Vous allez bien ?" demanda Kamiko.

"Oui, ça va," dit Saigo. Il sortit son stylo de sa poche et recommença à écrire dans son carnet. Cette fois, il ne ratura rien du tout.

"Vous écrivez quelque chose, finalement ?" demanda Yoshio. "Je pensais que vous aviez dit que vous ne trouviez pas la façon de commencer."

"Ce n’est plus un problème, maintenant," dit-il. "Ça ne me concerne plus."

"Je suis Isawa Saigo," écrivit-il, "et voici notre futur…"

A suivre...



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