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Rokugan 2000

Episode XV

Sombre Lendemain

L’Empire de Diamant, par Rich Wulf - traduit par Daidoji Kyome

lundi 19 octobre 2009, par Captain Bug, Daidoji Kyome, Rich Wulf

L’Empire de Diamant Episode XV, par Rich Wulf - traduit par Daidoji Kyome

"La Forêt de Shinomen," dit Zin. Son visage était calme et beau. Ses longs cheveux dans son dos se soulevaient grâce au vent du matin. Elle tendit les bras pour s’en délecter alors qu’elle quittait le bord de la route, sa robe flottant derrière elle. Face à elle, la forêt s’étirait à l’horizon, dense, verte, abondante. Les cris de quelques oiseaux exotiques retentissaient à l’intérieur, accompagnés par le bruissement du vent à travers les branches, le hurlement des loups, et d’une occasionnelle mélodie de mystérieuse origine.

"Wow," dit Kenyu. Il descendit de sa moto et s’avança à ses côtés, remontant la fermeture-éclair de son nouveau manteau pour se protéger du froid. "Vous avez vraiment l’air heureuse d’être ici, Zin. On dirait que vous venez de rentrer à la maison."

"C’est ce que je ressens," dit-elle, en lui souriant. "J’ai l’impression que je peux tout faire."

"Ben, c’est bien, parce que nous avons encore la plus longue partie du chemin à faire," répondit Kenyu. "Nous ferions mieux de remonter sur la moto et de reprendre notre route, avant qu’il ne fasse noir."

Zin acquiesça. "Oui," dit-elle. "Ces créatures pourraient toujours être en train de nous suivre. Nous ne devrions pas hésiter, pas si près du but." Ils marchèrent jusqu’à la moto Otaku de Kenyu. Il remit le moteur en marche et ils repartirent sur la route forestière.

"Là, vous voyez ? Il n’y a qu’une route dans Shinomen. Je vous avais dis qu’ils finiraient par la suivre." Asako Nitobe surgit hors d’un repli d’air, un petit sourire sur son visage. Il se tenait dans l’ombre, caché parmi les arbres grâce à sa magie noire.

"Pourquoi ne les avez-vous pas tués ?" Dit Shinko Misato en apparaissant à côté de lui. La pennaggolan fronça les sourcils en se penchant par-dessus le guidon de sa moto. "Vous êtes tellement puissant, Nitobe, pourquoi n’avez-vous pas mis un terme à tout ceci ?"

"Ce n’est pas une victoire convenable si nous les tuons aussi vite. C’est mon irrésistible sens du drame, je suppose," répondit-il avec un éclat de rire et un haussement d’épaules. "C’est mon seul défaut, mais je ne peux m’en défaire. De plus, nous devrions trouver autant d’alliés que d’ennemis dans la Forêt de Shinomen."

"Des alliés ?" Répéta Misato.

"Oui," dit Nitobe. "Comme celui-là." Il désigna un endroit, derrière l’épaule de Misato.

Misato releva un sourcil et regarda autour d’elle. Quelque chose de froid lui effleura la joue, suivi d’un rire saccadé. Un frisson la parcourut et elle regarda suspicieusement vers Nitobe. "Qu’est-ce que c’est ?" Demanda-t-elle.

"Les shiyokai," répondit Nitobe. "Les dévoreurs de rêves. Si nous les approchons comme il faut, ils seront plus qu’avides de nous aider à empêcher Zin de les réveiller." Une brise fraîche traversa la forêt, bien que la robe et les cheveux de Nitobe restèrent imperturbables. Le Phénix leva la main pour accueillir les shiyokai.

"Des fantômes," ricana Misato. "Des esprits stupides. Ils ne comprennent rien, à part le sang et la douleur."

"C’est vrai, il est difficile d’obtenir leur attention," dit Nitobe. "Mais pourquoi crois-tu que je t’ai emmené avec moi, Misato ?"

La main valide de la pennaggolan plongea dans sa veste, à la rechercher de son pistolet, mais il était trop tard. Nitobe avait déjà commencé son sort. Sa vision devint trouble, alors qu’une douleur sourde et intense se mit à marteler l’intérieur de sa poitrine. Son bras s’engourdit. Sa vision se couvrit de rouge.

Nitoba marcha calmement vers elle, faisant tomber son corps paralysé de la moto, d’une main. "Je ne voulais pas être aussi rude," dit-il. "Mais j’aurai besoin de ce véhicule en bon état si je veux suivre Zin moi-même. Ce qui est sur le point d’arriver aurait pu l’endommager."

"Pourriture humaine," siffla Misato entre ses dents serrées. "Nous étions alliés."

"Deux suppositions erronées de votre part," dit Nitobe en grimpant sur la moto. "Premièrement, nous n’étions pas alliés. Vous n’avez jamais été autre chose qu’un pion, dont l’utilité s’est éteinte. Deuxièmement, vous présumiez que j’étais humain. Maintenant, par le Sang du Phénix, meurs !"

Misato hurla, un bruit à vous glacer les os qui résonna à travers la forêt endormie de Shinomen. Son corps se tordit et se rompit, alors que le sang volé en elle se libérait violemment. Le corps de la pennaggolan explosa dans un torrent de sang, repeignant les feuilles et les troncs des arbres proches, et s’écoulant pendant quelques minutes comme une pluie noire. La brise dans la forêt s’intensifia alors que les shiyokai affluaient. Nitobe put voir leurs griffes vaporeuses, discerner leurs yeux brillants dans la brume rouge. Il leva les mains vers eux et s’avança. Pendant un instant, il sentit leurs griffes plonger dans son esprit, essayant de déformer ses rêves et de voler ses pensées. Toutefois, cela ne dura qu’un bref instant, car ils reculèrent rapidement, effrayés par ce qu’ils venaient de trouver dans l’esprit de l’homme.

"Je suis le Docteur Asako Nitobe, mes amis," leur dit-il d’une voix douce. "Je suis venu pour vous aider."

"Humain ?" Murmura l’un d’eux, dont la voix était comme le bruit du vent, le reflet de milliers de pensées dérobées. "Pouvoir… Un humain peut-il… peut-il… un humain peut-il avoir… un tel pouvoir ?"

"N’est pas… Il n’est pas…" dit un autre. "Noir… Il est… Il est… Il est un Oracle, c’est ça… Un Oracle Noir…"

Nitobe acquiesça, ravi. "Vous me comprenez mieux que la pennaggolan, c’est certain. Je suis l’Oracle Noir de l’Eau."

"Que… venir… Quelle raison… aider… Pourquoi es-tu venu ?" Murmurèrent les shiyokai. "Comment est-ce… toi… tel que toi… Comment quelqu’un comme toi peut-il nous aider ?"

"Je peux sentir votre pouvoir, votre sagesse, votre force," dit Nitobe. "Vous avez volé tant de pensées, dévoré tant de rêves. Vous êtes devenus puissants ici dans la forêt de Shinomen. Il doit y avoir de nombreux rêves, ici."

"Akasha…" murmurèrent les voix des shiyokai. "Bon… L’Akasha Perdu… Perdu… nous sommes bien nourris… sommeil… souillure… bon à prendre… nous sommes bien nourris…"

"Alors, je vous recommande de vous occuper de votre forêt," dit Nitobe. "Car si vous n’agissez pas rapidement, l’Akasha va bientôt se réveiller."

Des murmures confus et des pensées démentes entourèrent soudain Nitobe. Le vent se changea en tornade frénétique, créant un nuage d’ombres rouges alors que le sang volé de Misato se changeait en brouillard. Les shiyokai étaient en colère et effrayés. Il leur fallut quelques instants pour se reprendre assez pour se souvenir de l’existence de Nitobe. Des dizaines de paires d’yeux brillants se figèrent sur lui, impatients et vindicatifs.

"Où… qui… où…" sifflèrent les shiyokai. "Akasha… qui… où… Qui voudrait éveiller l’Akasha, Oracle ? Qui… où… Où pouvons-nous les trouver ?"

"Une fille naga et un shugenja Iuchi," répondit Nitobe, en regardant la route forestière par-dessus son épaule. "Ils viennent juste de passer par ici. Dépêchez-vous. Vous pouvez encore les rattraper."

Et aussi rapidement qu’ils étaient venus, les shiyokai s’en allèrent. Nitobe était seul dans la forêt, penché contre la moto de la pennaggolan. Avec un hochement de tête satisfait, il enjamba la moto et s’enfonça dans la forêt, ses sens occultes balayant les alentours. Il devait y avoir autre chose qu’il pourrait utiliser. Une chose un peu plus physique. Une chose plus dangereuse. La Forêt de Shinomen était hantée depuis l’aube des temps, et les manipulations de Kashrak avaient encore approfondi les mystères de celle-ci. Le docteur traversa la forêt en souriant, à la recherche de n’importe quelle chose qui puisse lui être d’une quelconque utilité.

Quelques heures plus tard, il l’avait trouvé. Dans une zone très sombre et ancienne d’un marécage, il sentit les créatures. Il savait ce qu’elles étaient. Elles n’avaient probablement pas bougé depuis des années, et pour un œil non-entraîné, elles ne ressemblaient qu’à un monticule de terre, mais les yeux d’Asako Nitobe étaient bien entraînés pour ce genre de choses.

"Ah," dit Nitobe d’un ton aimable, en arrêtant son véhicule. "Bonjour."


"On m’a dit que tu as eu un visiteur," dit Ginawa, appuyé contre la porte.

"Ouais," répondit Dairya. "Je pensais bien qu’on allait te le dire tôt ou tard."

"T’as envie d’en parler ?"

"Pas vraiment."

"Godaigo a dit que c’était des Scorpions," répondit Ginawa, en avançant dans la chambre d’amis et en s’asseyant sur une petite chaise. "Il a dit qu’ils sont partis à la hâte. Qu’est-ce qu’ils voulaient ?"

"Je pensais que tu étais un Daidoji, pas un Shinjo," rit Dairya.

"Je suis sérieux, Dairya," dit Ginawa. "Mikio a dit qu’il a vérifié l’identité d’un des gars, après. Bayushi Oroki, fils de Kogeiru, l’ancien daimyo Scorpion. Le propriétaire du Labyrinthe Bayushi. Pourquoi voulait-il te voir, Dairya ?"

"Ma vie était compliquée, avant que je ne crée l’Armée," dit Dairya. "Ceux-là étaient seulement deux vieux fantômes qui venaient me rendre visite."

"Dis à tes vieux fantômes de ne plus venir, Dairya," dit Ginawa, en colère. "On a déjà assez mauvaise réputation comme ça chez les flics. La dernière chose qu’on voudrait avoir sur le dos, c’est qu’on commence à nous suspecter de revendre de la drogue. Godaigo m’a dit qu’Oroki avait prétendu avoir financé l’armée. C’est vrai ?"

"Ce n’est pas aussi simple, Ginawa," dit Dairya. "Tu le sais bien. Si tu penses que les choses sont si simples que ça, alors pourquoi n’envoies-tu pas balader Kamiko ? Elle est dix fois plus dangereuse qu’Oroki, si la Garde Impériale la trouve ici, et tu le sais."

"Je suis d’accord," dit Ginawa, avec un signe de tête, "mais il y a une raison pour qu’elle soit ici. Elle a besoin de notre protection."

"Avec une dose appropriée d’explications, tout peut être une bonne raison," dit Dairya. Le rônin ferma son œil valide et se redressa sur son lit, en se contractant de douleur.

"Très bien," dit Ginawa. "Donne-moi une raison. Dis-moi pourquoi Oroki était là, et je te laisserai tranquille."

Dairya resta silencieux.

"Très bien," dit Ginawa en soupirant. "Laisse-moi te dire une bonne chose. L’Armée de Toturi est à moi, maintenant. Tu me l’as donnée pour que je la protège de la façon que je juge appropriée. Si je suis obligé de t’envoyer dans un vrai hôpital pour me débarrasser de ton gros postérieur afin d’éviter que mes hommes ne soient en danger, alors je le ferai sans hésitation. Tu m’as compris, Dairya ?" Les yeux bleus de l’ancien Grue étaient durs comme la pierre, et sa bouche n’était plus qu’une ligne étroite.

Dairya ouvrit son œil. "Tu le ferais, n’est-ce pas ? Tu le ferais vraiment. Tu n’as aucune idée de ce que la police ferait de moi, si j’étais envoyé dans un vrai hôpital, et en plus, ils ont une copie de mes empreintes digitales."

"Alors, ne m’y oblige pas," dit Ginawa. "Ne laisse pas tes secrets effacer toutes les bonnes choses que tu as faites. Qu’est-ce que le Scorpion voulait ? C’est vrai qu’ils ont financé l’Armée de Toturi ?"

"Tu ne sais pas ce que tu me demandes," dit Dairya. "C’est un gros secret, sombre et dangereux. Peut-être le plus grand de tout Rokugan. Es-tu prêt à l’entendre ?"

Ginawa attendait calmement.

"J’ai appelé Oroki," dit Dairya. "Oui, Oroki nous a financés, mais on ne peut pas remonter la trace de l’argent. Il me devait quelques faveurs, et c’était sa façon de me rembourser. Sa visite n’a aucun rapport avec cet argent. Je l’ai appelé, et je lui ai donné la pierre que Jiro a trouvée. Il ne reviendra pas."

"Pourquoi ?" demanda Ginawa. "Pourquoi as-tu fait ça ?"

"Très bien," dit Dairya. "Je te préviens à l’avance ; tu ne vas pas me croire. As-tu déjà entendu parler des kolat ?"

"Une puissante organisation criminelle de Dagues et Secrets, le premier roman de Kitsuki Iimin," répondit Ginawa. "Dans le bouquin, ils sont les descendants du peuple qui dirigea l’Empire avant que les kamis ne descendent sur terre. Au moyen-âge, ils ont formé une conspiration secrète pour dérober le pouvoir, pour détruire les Clans Majeurs et pour revenir à leur façon de régner."

"Bien, le livre a raison," dit Dairya. "Je ne sais pas d’où Iimin a obtenu ces informations, mais historiquement parlant, la plupart du contenu du livre est tout à fait correct. Nous avons été proches de nous emparer de l’Empire à une ou deux reprises, avant d’apprendre à quel point nous étions stupides."

"Nous ?" demanda Ginawa. "Serais-tu en train de me dire que tu es un kolat ?"

Dairya haussa les épaules. "Nous ne sommes plus aussi puissants qu’autrefois. Ces temps-ci, nous passons la plupart de notre temps à essayer de ne pas nous faire tuer."

"Quoi ?" dit Ginawa, incrédule. "Qui pourrait perdre son temps à essayer de tuer une organisation fantôme qui n’est plus une menace depuis des siècles ?"

"Tu serais surpris."


"Désolé pour les désagréments," disait le panneau. "Nous avons temporairement fermé nos portes pour effectuer des rénovations. Ensuite, nous serons encore meilleurs que jamais." Le tunnel menant au Labyrinthe Bayushi était fermé. Ces deux derniers jours, les clients habituels du parc d’attractions étaient obligés de trouver d’autres lieux de détente. Dans le Quartier Scorpion, une telle tâche n’était pas difficile. Toutefois, de nombreux visiteurs étaient profondément déçus. Après tout, il n’y avait pas d’autre endroit qui ressemblait au Labyrinthe.

Un visiteur en particulier n’allait pas s’en aller. Il se tenait dans la cave sombre qui menait au Labyrinthe, observant curieusement le panneau qui lui barrait le chemin. Une robe rouge sombre pendait sur ses épaules. Une tignasse de cheveux gris se déversait dans son dos. De petits points rouges brûlaient derrière ses lunettes noires, et son visage ridé était pensif.

Son nom était Hotaru. C’était l’Oracle Noir du Feu.

"Je ne te comprends pas, kolat," se dit l’Oracle en soupirant. "Tu tentes toujours de te cacher là où tout le monde regarde, tu tentes toujours d’apparaître comme le bienfaiteur de la société. Pourtant, ça te rend plus facile à trouver. Tu crois que tu as appris deux ou trois trucs de l’Ombre et tu t’es trouvé une belle caverne ou un château abandonné pour te cacher dedans." Hotaru leva un bras vers le barrage et serra le poing. "Combustion," dit-il.

Le barrage de bois et le panneau s’embrasèrent immédiatement. Après moins d’une minute, ils gisaient en cendres. L’Oracle franchit les restes carbonisés, les flammes glissaient sur ses cheveux et son manteau. Les autres n’étaient que des idiots. Ils attendaient, rassemblant leurs forces. Quelles forces un Oracle peut-il avoir besoin de rassembler ? Ils étaient presque des dieux. Ces kolat n’étaient que de pitoyables humains. Ils avaient eu de la chance de s’échapper, la première fois. Ils avaient eu de la chance de garder cachés les éclats de l’Œil de l’Oni pendant si longtemps.

En tout cas, c’était fini. Un don ne pouvait être repris. L’Œil de l’Oni appartenait aux Oracles Noirs. Hotaru avait l’intention de détruire tous ces fous de Scorpion et de s’emparer de l’éclat.

Traversant le parking, il poursuivait son chemin vers les portes du parc d’attractions. Il pouvait sentir le pouvoir de l’Œil brûler dans son esprit, sentir son inexorable attraction à travers son âme. Trois siècles auparavant, l’organisation criminelle connue sous le nom des kolats était brisée, disparue, pire encore qu’à l’époque du retour de Shinjo. Ils se tournèrent vers la seule aide qu’ils purent trouver, les Oracles Noirs. Ils n’avaient rien à offrir d’autre que leur plus puissant artefact magique, l’Œil de l’Oni, en échange de leur aide.

Et ce don fut fait. Les kolat n’avaient aucune idée de son réel pouvoir. L’Œil était lié à tous les endroits sur terre. Ils l’avaient utilisé comme appareil d’observation, comme outil de communication. Les Oracles Noirs découvrirent qu’ils pouvaient utiliser sur lui leurs propres pouvoirs élémentaires pour non-seulement surveiller la terre, mais égaler la modifier. Même le pouvoir presque divin que Jigoku leur a accordé n’était rien comparé à ce qu’ils pouvaient faire avec l’Œil. Ils pouvaient réécrire la réalité.

Alors ils commencèrent en détruisant les kolat.

Ou du moins, ils le crurent. Ce qu’il s’est passé après ça n’est pas très clair, mais d’une manière ou d’une autre, les kolat ont établi un nouveau maître, se sont réorganisés et ont usé de représailles. Ainsi, ils ont combattu les Oracles, tuant deux d’entre eux, et ils brisèrent l’Œil de l’Oni. Les nouveaux kolat réussirent à camoufler les éclats brisés, ils les dissimulèrent un peu partout et retournèrent à leur existence cachée. Jusqu’à présent, du moins. Un éclat venait d’apparaître. Celui-ci pourrait mener aux autres. Si seulement il pouvait mettre les mains sur lui, même le Briseur d’Orage devrait se soumettre à leur puissance.

"Excusez-moi, le parc est fermé," dit une voix.

Hotaru leva les yeux à temps pour voir un poing massif surgir des ombres du parking et le frapper en travers du visage. L’Oracle tomba à la renverse, glissa sur le gravier et roula pour se mettre à genoux. Il releva la tête, en colère. Ses lunettes noires étaient brisées et du sang coulait de ses lèvres.

Une créature métallique grande de presque quatre mètres se forma dans les ombres, son armure brillant d’un éclat rouge sombre et noir. Un long fouet enroulé avec un crochet à l’extrémité pendait à sa taille. Sa tête était pointue et anguleuse, avec des yeux blancs brillants.

"Tiens, quelque chose de nouveau," dit Hotaru, en se remettant sur pied. "Je peux sentir l’Ombre en toi. Fais-tu partie de l’Ombre ? Es-tu un ninja ?"

"Seulement un Scorpion dans une boite de conserve, je pense," répondit la machine. "Je suis Bayushi Zou, chef de la sécurité. Vous êtes en zone interdite." Le Scorpion prit son fouet d’une main et frappa, plus vite que l’œil ne pouvait le voir. Une profonde entaille déchira le sol du parking, fumant à cause des acides et des produits chimiques qui recouvraient le fouet.

"Bonne arme, mais un peu lente," répondit Hotaru, qui s’était soudain retrouvé à quelques pas de là. "Brûle." Il tendit le poing vers Zou.

Le revêtement juste derrière la machine explosa soudain. Zou sauta avec l’explosion, tombant la tête en avant sur le sol du parking. Il roula en tombant, se retourna et pointa sa main vide vers Hotaru. Plusieurs shuriken acérés furent projetés à partir de quelques orifices dissimulés dans l’avant-bras de l’armure. L’un d’eux lacéra le bras d’Hotaru, le long de son biceps, et un autre se planta directement dans sa poitrine. Hotaru grogna et ses genoux vacillèrent, mais il se remit rapidement à nouveau sur pieds.

"C’est mieux," dit l’Oracle, en avançant vers Zou. "Mais c’est toujours insuffisant. Maintenant, brûle !" Il dirigea encore son poing vers Zou. Le Scorpion se jeta de côté, mais son bras gauche fut soudain englouti par des flammes. Il se retourna vers Hotaru, donnant un autre coup de fouet.

"Brûle !" Dit encore Hotaru, en s’écartant de la trajectoire du fouet, alors qu’une autre explosion éclata juste devant Zou. Le Scorpion émergea des flammes, le métal de sa poitrine était en feu.

"BRULE !" Hurla Hotaru une fois de plus, en marchant droit vers la Machine de Guerre. La tête de la machine disparut dans les flammes brillantes. Zou ne hurla pas, ne cria pas, mais la machine s’écroula sur le sol.

Hotaru s’avança vers la tête de Zou, regardant le feu brûler. "Là," dit-il. "Tu vois ? Maintenant, tu peux voir la puissance purificatrice du feu ? Tu dois enfin te sentir éclairé. Pourquoi est-ce que vous autres mortels résistez toujours ? J’essaie seulement de vous aider à ne faire qu’un avec les éléments. N’est-ce pas cela que vous recherchez ?" L’Oracle s’avança dans les flammes et tapota gentiment sur la tête de la Machine de Guerre.

Soudain, un air confus traversa le visage d’Hotaru. Le métal ne fondait pas. Le métal ne brûlait pas. La seule chose qui brûlait, c’était une fine couche d’huile, étalée sur toute la peau métallique du robot.

"Le métal est protégé par magie," gronda-t-il. "Astucieux. Tu devais être au courant que je venais."

Des mains métalliques attrapèrent Hotaru de chaque côté, le serrant fortement. Hotaru grogna, mais ne montra aucune peur alors que la Machine de Guerre se remettait sur ses genoux tout en tenant solidement l’Oracle, grâce à sa force impressionnante.

"Idiot," dit Hotaru. "Serre autant que tu veux. Réduis-moi en pulpe si tu le souhaites. Il en faut plus que ça pour tuer un Oracle."

"Je sais," dit Zou. "Moi, je suis seulement la distraction."

"Meurs," dit une autre voix, derrière eux.

Hotaru se retourna pour voir deux pistolets d’un noir d’encre qui étaient pointés sur l’arrière de sa tête, dans les mains d’un petit Scorpion habillé d’un costume noir et d’un masque de porcelaine rouge. Ce fut la dernière chose que l’Oracle Noir put voir, car deux coups de feu résonnèrent en même temps à travers la caverne, un bref instant plus tard.

"Et bien, c’est… confus," dit Soshi Isawa, en émergeant des bureaux du Labyrinthe pour venir à leur rencontre. L’armure de Zou crépitait toujours sous les flammes. Le corps sans tête d’Hotaru gisait dans une flaque de sang qui s’agrandissait. Oroki tomba à genoux, serrant les pistolets Migi-Hidari contre sa poitrine et respirant difficilement.

"Oroki-sama !" s’exclama Zou. La Machine de Guerre se sépara soudain en son centre. Zou luttait pour émerger de la cavité centrale, les connexions bioniques cliquetant et ronronnant alors qu’elles luttaient pour se désengager de l’armure.

"Pas trop vite, pas trop vite !" Dit brusquement Isawa. "Ces connexions sont très… délicates. Laisse les bras se désengager… à leur rythme, sinon tu devras revenir dans mon labo pour deux autres semaines. Je vais m’occuper de ton maître."

Oroki se remettait doucement sur pieds, bien que ses yeux soient toujours fermement serrés. "Je… Je vais bien, Isawa," dit-il. "Je ne m’attendais pas à ce que les pistolets réclament un tel prix."

Isawa attrapa l’épaule d’Oroki d’une main pour l’aider à se tenir droit. "Les Migi-Hidari sont… puissants. On dit que le prix à payer… est très dur."

"Est-ce que l’Oracle est mort ?" Demanda Oroki.

"Je… l’espère," dit Isawa, en regardant le corps derrière Oroki. "Il n’a plus de tête."

Oroki ouvrit enfin les yeux. Il rengaina rapidement les deux pistolets jumeaux et regarda autour de lui. Il fit un signe de tête en regardant le corps, et à Zou également, qui était finalement parvenu à s’extraire de l’armure Bayushi. Les bras bioniques de Zou étaient toujours un assemblage désordonné de câbles et de fils, qui reprenaient doucement l’apparence de membres humains.

"C’est… incroyable, n’est-ce pas ?" Dit Isawa, la voix frivole. "Mon chef-d’œuvre. La Machine de Guerre, la bionique, la fusion entre l’homme et la machine. Zou représente tout ce que j’ai espéré et bien plus encore. Il est… le premier d’une nouvelle race."

"Peu importe, Isawa," dit Oroki. "Retournez à vos laboratoires. Je vous préviendrai si nous avons encore besoin d’aide. Vous serez abondamment récompensé pour nous avoir aidé ce soir."

"Très bien," renifla Isawa. "Un jour, vous devrez me parler de tout ceci, Oroki. Je dois vous avouer que travailler avec vous est bien plus intéressant que de pirater le réseau Dojicorp, mais tous ces secrets qui planent pourraient bien me tuer de curiosité."

"Alors, vous recevrez des funérailles dignes de vous," dit Oroki. "Partez, maintenant."

Isawa marqua une pause, regardant l’Oracle mort une dernière fois, puis il se mit à marcher en direction du Labyrinthe. Oroki se retourna et retira son masque, essuyant avec son mouchoir la sueur froide qui recouvrait son visage.

"Oroki-sama, puis-je faire quelque chose ?" Demanda simplement Zou.

"Non, Zou," dit Oroki. Il se retourna et se mit à marcher lentement vers les bureaux.

"Que s’est-il passé ?" Demanda Zou, en le suivant de près. "Etes-vous blessé ? Est-ce que l’Oracle vous a fait quelque chose ?"

"Non," dit Oroki. "Mais les Migi-Hiradi l’ont fait. Ce sont des armes de double nature, équilibrées. La droite et la gauche. Le feu et la glace. Le yin et le yang. Elles utilisent l’équilibre interne de leur porteur comme base de leur puissance. Mon propre chi, ma force de vie, ce sont leurs munitions."

"Alors, que fait-on maintenant ?" Dit Zou.

"Nettoie tout ce désordre et renvoie ton armure au labo d’Isawa pour l’entretien," dit Oroki d’un air las. "Pendant ce temps, je vais me reposer. Contente-toi de prier les Fortunes pour qu’il reste assez de vie en moi pour que je puisse m’occuper des quatre autres."

Zou resta silencieux alors qu’il réfléchissait aux mots de son maître. "Et si ce n’était pas le cas ?" Dit rapidement Zou. "Que se passera-t-il si vous mourez en essayant de protéger l’Œil, Oroki-sama ?"

Oroki regarda Zou, les yeux froids et durs. "Si je ne parviens pas à tuer les Oracles Noirs, Zou, s’ils découvrent l’Œil de l’Oni, alors ils créeront un monde où la mort sera une bénédiction. Si nous échouons, mon ami, prie pour qu’ils te tuent vite."

Oroki se détourna à nouveau, et se rendit à son bureau. Zou resta derrière pour surveiller les bushi Scorpion qui arrivaient des portes du Labyrinthe. L’humeur du Garde du Corps était sombre, tandis qu’il sortait son masque d’éléphant de sa ceinture, le remettant sur son visage pour dissimuler ses traits défigurés à ses hommes.

"Devons-nous nous occuper du corps, Zou-sama ?" Demanda un jeune bushi, en se postant à côté de Zou, avec un rapide salut.

"Non," répondit Zou. "Accroche-le aux portes. Il servira d’avertissement aux autres Oracles. Il faut qu’ils sachent qu’ils peuvent mourir."


"Vous rentrez enfin," dit Mojo. "Je commençais à m’inquiéter." Mojo avait laissé la flamboyante armure de plastique orange qu’il portait habituellement pour une armure métallisée un peu plus sobre. Il portait un fusil suspendu en travers de son dos, ainsi qu’une paire de pistolets du vide à sa taille et un katana. Deux hommes et deux femmes portant un équipement similaire se tenaient juste derrière lui, attendant sur les premières marches de l’Aéroport International Toturi.

"Ouah," répondit Sumi, en jetant un regard aux armes et armures que les cinq Shiba portaient. "Il reste quelque chose dans l’arsenal ?" Les membres du personnel de la sécurité regardèrent les samurais avec nervosité, alors que ceux-ci traversaient les portes d’entrées, mais ils ne firent rien pour les arrêter. On les avait prévenus à l’avance que la daimyo du Phénix allait venir.

Mojo gloussa, mais ses yeux étaient sérieux. "Si nous affrontons encore le Kashrak, je ne suis pas sûr que toutes nos armes seront suffisantes. Qui est votre nouvel ami ?" Il fit un signe de tête vers le grand homme en robe sombre qui marchait juste derrière Sumi.

"Je suis Moto Teika," dit-il, en retirant sa capuche pour révéler une tête aux cheveux noirs presque rasés et un visage carré. "Je suis l’Oracle du Vide. Sumi m’a beaucoup parlé de son courageux yojimbo, Shiba Mojo. On m’a dit que vous serez celui qui va nous protéger dans notre quête pour aider les naga."

Mojo plissa le front. "Oracle du Vide ? C’est une blague, Sumi ? Qui est ce type ?"

"Non, ce n’est pas une blague, Mojo," répondit Sumi. "Il est le vrai Oracle, comme dans les légendes. Comme ceux qui ont banni les lieutenants d’Akuma pendant la Guerre des Ombres. Comme celui qui a dit que le moine mourant que nous avons sorti du Bas-Quartier vivrait jusqu’à ce qu’il puisse voir le visage de Shinsei."

"Je vous parie que c’était Jared Carfax," dit Teika. "Hashin pensait que Carfax était quelqu’un avec un grand sens du drame."

Mojo jeta un regard à Teika, avant de reposer les yeux sur Sumi. "Sérieux ? Il est vraiment Oracle ?" demanda Mojo. "Je n’arrive pas à le croire."

"Crois-moi," répondit Sumi. "Il connaît des choses que seule l’Ame de Shiba pourrait connaître. Il m’a beaucoup parlé d’Hashin et de mon père."

"Moto Hashin ?" Répondit Mojo. "Le Maître ? Qu’a-t-il à voir avec ceci ?"

"Votre âme est très troublée, n’est-ce pas, Shiba Mojo ?" Demanda Teika, en fixant les yeux de Mojo avec curiosité. "Vous avez besoin d’aide, mais vous n’êtes pas sûr de la manière de la demander, n’est-ce pas ? Vous vous sentez écartelé de l’intérieur…"

"De quoi parlez-vous ?" Dit Mojo, irrité. "Arrêtez de me fixer comme ça. Sumi, puis-je vous parler en privé, un instant ?"

Sumi acquiesça, suivant Mojo à l’écart alors que Teika attendait avec le reste des bushi. Lorsqu’ils furent hors de portée d’ouïe, Mojo se tourna vers Sumi et murmura avec empressement. "Etes-vous sûre que ce type est bien ce qu’il prétend être ?" Demanda-t-il. "Je veux dire à cent cinquante pour cents sûre ?"

"Il m’a présentée aux autres Oracles, Mojo," répondit Sumi. "Et l’Ame semble avoir confiance en lui. J’ai confiance en lui."

"Très bien, alors," dit Mojo de façon incertaine. "Je crois en votre jugement, Sumi, mais je ne lui tournerais pas le dos, si j’étais vous. Il y a quelque chose d’étrange, chez lui. Quelque chose de… j’sais pas… d’avide. Un peu étrange." Mojo fit un petit geste de la main.

"Bien sûr qu’il est étrange, il a été touché par le Vide," répondit Sumi. "Je ne m’attends pas à ce qu’il soit totalement lucide. Lorsque nous avons rencontré les autres Oracles, ils n’étaient pas sûrs de beaucoup l’apprécier. Je vais précisément garder un œil sur lui, Mojo, mais avoir un Oracle à nos côtés pourrait nous être utile. Surtout que nous ne sommes pas sûr de l’endroit exact où Zin s’est rendue."

"Je pensais que vous étiez sûre qu’elle était partie pour Shinomen," dit rapidement Mojo.

"La Forêt de Shinomen est grande, Mojo," dit Sumi. "Elle occupe un tiers des territoires du Crabe et presque autant de ceux de la Licorne. Il nous faut trouver un endroit pour commencer."

Mojo soupira, en frottant son cou d’une main. "Donc, je dois en déduire que vous pensez que ce type est un cinglé, mais que vous êtes prête à le laisser nous guider dans la plus grande forêt de Rokugan, qui est aussi en grande partie inexplorée et hantée par des esprits maléfiques."

"C’est exact," dit Sumi. "Et ainsi, tu seras obligé de veiller sur moi, Mojo."

"Merci," dit-il, clairement irrité.

"Tout ira bien, Mojo," répondit Sumi d’une voix apaisante. "Zin a besoin de notre aide. Teika peut nous aider à la retrouver. Nous avons besoin de lui, Mojo. De toute façon, je suis toujours ta championne, sauf si tu as décidé que Gensu avait raison, après tout."

"Vous savez qu’il n’en est rien, Sumi-sama," dit-il sérieusement.

"Je sais," répondit-elle. "Et à propos des autres ?" Elle fit un signe de tête en direction des quatre bushi Shiba qui se trouvaient avec Teika. "On peut avoir confiance en eux ?"

"Je les ai sélectionnés personnellement," dit Mojo. "Ce sont tous de bons amis à moi. Ce sont tous des guerriers expérimentés et aucun d’entre eux ne fait attention aux déclarations de Shiba Gensu. Quiconque porte l’épée a toujours été le daimyo du Phénix, et ce sera ainsi à jamais. Ils mourront pour vous, Sumi."

"J’espère qu’ils n’auront pas à le faire," dit-elle calmement.

"Ouais," répondit Mojo. "Moi aussi." Il se retourna et revint vers Teika et les autres. Sumi le suivait, un peu derrière lui.

"Sumi," dit Teika lorsqu’elle arriva. "Je suis curieux. Vos gardes m’ont dit que Zin est partie pour la Forêt de Shinomen il y a plusieurs jours. Comment espérez-vous la rattraper à temps ?"

"Zin est partie à pieds," répondit Sumi. "Nous n’avons pas cette limitation. Je ne suis peut-être plus très populaire pour l’instant, mais je suis toujours la Championne du Phénix. Je me suis arrangé pour que la Résurrection nous emmène à Soshi Toshi." Elle dit un geste vers le grand mur de verre de l’aéroport. La Résurrection pouvait être vue au loin, une immense arche noire et lisse surplombant une petite piste.

"La Résurrection," dit Teika, impressionné. La Résurrection Shiba était le moyen de transport le plus rapide au monde. Basé sur des magies originellement inventées par le Clan du Dragon, quelques siècles avant sa disparition, il pouvait compacter les dimensions dans un espace extrêmement petit, permettant ainsi des voyages quasi-instantanés avec un portail similaire. La puissance requise pour activer la Résurrection était phénoménale, et donc elle n’était utilisée que par quelqu’un de très riche, ou en cas d’extrême urgence au sein des familles Phénix. Deux surveillants de l’aéroport ouvrirent les portes alors que Sumi et son cortège quittaient le tarmac pour s’approcher du portail gargantuesque.

"Pour le moment, j’ai besoin de quelques informations, Teika," dit Sumi. "Si vous êtes un Oracle, vous pouvez répondre à n’importe quelle question que je vais vous poser, n’est-ce pas ?"

Teika s’assombrit. "Non," répondit-il après une courte pause.

Les yeux de Sumi se refermèrent légèrement. "Et pourquoi donc ?" Demanda-t-elle. "L’Ame de Shiba se souvient que n’importe quel mortel a le droit de poser une question à un Oracle." Sa main se posa sur la garde incrustée de perles du katana Phénix.

Teika hésita à nouveau. "S’il vous plaît, vous devez comprendre que j’ai mes raisons," dit-il. "Vous ne pouvez pas me poser de questions, Sumi. C’est ainsi que les choses doivent être."

La petite bouche se Sumi se resserra de colère. "Est-ce que l’un d’eux peut vous poser une question ?" Elle désigna ses gardes d’un signe de tête.

Teika cligna des paupières. "Eh bien, je suppose," dit-il. "Je suppose que ça serait acceptable, oui."

Sumi soupira. "Très bien." Elle se retourna vers l’un de ses yojimbo Shiba. "Demande-lui où nous pourrons trouver Zin," dit-elle.

Le bushi Shiba acquiesça et se tourna vers l’Oracle. "Où est la naga, Zin ?" Demanda-t-il, obéissant. "Dans quelle zone de la Forêt de Shinomen allons-nous la trouver ?"

Teika acquiesça, comme s’il était satisfait du compromis. Il ferma les yeux et sembla se perdre dans ses pensées. Quelques secondes plus tard, il les regarda à nouveau. "Directement à l’ouest de Soshi Toshi," répondit-il. "De là, directement dans la forêt. Allez là où les arbres sont les plus gros, où les marais sont les plus profonds, où les larmes des anciens coulent librement."

"Je pensais que nous allions avoir une réponse vraiment utile, plutôt que ça," dit Mojo. "Les larmes des anciens. Gloire à vous, Teika. C’est vraiment une réponse d’Oracle. Mais, qu’est-ce que ça veut dire ?"

Teika fronça les sourcils en regardant Mojo et en hochant la tête. "Je ne connais pas plus que vous le sens de cette phrase, Shiba. Les réponses me sont données, je ne les construis pas. Je suppose que nous devrons découvrir la vérité tous ensembles."

L’immense passage arqué se réveilla soudain. La surface métallique se mit à luire d’une brillante lumière blanche, et l’espace devant eux fut remplacé par un portail d’un noir d’encre. Un des surveillants de la piste s’approcha des passagers rassemblés, habillé d’une combinaison grise, et s’inclina profondément. "C’est un grand honneur de vous rencontrer, Sumi-sama," dit-il avec un sourire. "La Résurrection est connectée à Soshi Toshi. Nous sommes prêts pour le transport."

"Est-ce qu’il y aura un film pendant le trajet ?" Demanda Mojo.

Le surveillant le regarda d’un air vide.

"Laissez tomber," dit Mojo, en hochant la tête et en marchant vers la rampe menant au portail. "Je crois que je ne suis pas comique, aujourd’hui."


"Wow, je n’imaginais pas que les arbres pouvaient être aussi larges. Je ne me rappelais pas qu’ils étaient comme ça, la dernière fois où je suis venu. Ok, peut-être qu’ils ne sont pas tellement hauts. J’ai vu des arbres plus grands. Mais aussi larges ? Je n’ai jamais vu des troncs aussi épais. On dirait des immeubles. N’est-ce pas incroyable ? Je veux dire que ça vous remet à votre place, des choses aussi grandes et aussi anciennes. Mais, vous ne m’écoutez même pas, hein ?" Kenyu regarda par-dessus son épaule, un air inquiet sur le visage.

"Hm ?" Zin releva les yeux. Elle était tranquillement en train de mettre un pied devant l’autre, perdue dans son propre monde. La forêt était devenue trop dense pour la moto de Kenyu, et depuis une heure, ils avançaient à pieds, laissant la moto dans une petite clairière. Kenyu avait dit qu’elle pourrait prendre soin d’elle jusqu’à ce qu’ils reviennent.

"Vous êtes calme," dit le jeune shugenja.

"Je m’étais dit que vous parliez assez pour nous deux," dit-elle.

"Non, ce n’est pas ça," dit Kenyu, en ralentissant son pas pour qu’elle le rejoigne. "Qu’est-ce qui ne va pas, maintenant ? Vous semblez tellement triste, d’un seul coup."

"Rien," répondit Zin, en prenant ses cheveux et en les nouant en une queue de cheval. "Rien, ça va." Elle sourit courageusement, mais ses yeux verts étaient tourmentés.

"C’est à propos de ce que vous disiez, à l’hôtel ?" dit Kenyu. "A propos de la façon dont votre peuple va vous traiter une fois que tout ceci sera terminé ?" Une légère brise traversa la forêt. Un gémissement sembla s’élever des arbres alors que le vent soufflait.

"C’est ma mémoire," dit Zin. "Je pensais qu’elle m’était revenue, mais je me trompais. Il y a d’autres souvenirs. Plus je me rapproche de mon peuple, plus ils reviennent. J’étais vivante lors de la Guerre des Ombres… Il y avait un naga, Szash… J’ai essayé de l’aider… Kashrak m’a fait quelque chose." Elle recouvrit son visage avec ses mains et sanglota doucement. "Je ne me rappelle pas du reste. C’est ma vie ! Pourquoi est-ce que je ne m’en souviens pas ?"

Kenyu mit un bras autour de ses épaules, mais lui ne se sentait pas en sécurité. L’étrange environnement lui faisait peur. Il devait laisser son esprit rêver, il devait penser à quelque chose qui l’aiderait à se sentir mieux. Le problème était que tout ce à quoi il pouvait penser, c’était à quel point il était tracassé pour Zin. "Vous pouvez vous souvenir de la Guerre des Ombres ?" Demanda Kenyu, étonné. "Vous étiez en vie, à cette époque ?"

Zin arrêta de sangloter. "Oui. Non. Non, je ne l’étais pas." Elle referma pensivement les yeux. "Je ne comprends pas," répéta-t-elle. Elle avait l’air légèrement en colère.

"Tout va bien, Zin ?" Lui demanda Kenyu.

"Non, je ne vais pas bien," dit-elle, en serrant les dents. Elle écarta le bras de Kenyu et s’écarta rapidement. Elle ouvrit les bras, en regardant ses paumes d’un air incrédule. "Je ne vais pas bien… Ce n’est pas juste. Tout ceci est un mensonge."

"Hein ?" Dit Kenyu, effrayé. "Vous n’êtes pas une naga ? De quoi parliez-vous ? Votre peau ? Votre magie des perles ?" Les pensées de Kenyu défilaient. Des souvenirs de sa maison, des souvenirs de l’école tentaient de s’introduire dans son esprit. Il les écarta. La forêt sembla soudain plus froide.

"Pourquoi ?" Cria Zin, un air dément dans son regard. "Pourquoi est-ce que vous ne me laissez pas tranquille ? Pourquoi est-ce que vous ne me laissez pas mourir ?" Elle hurla soudain, un son terriblement aigu. Elle se mit à courir à travers la forêt, sautant dans les broussailles et les arbustes. Kenyu resta immobile pendant quelques instants, avant de réunir assez de présence d’esprit pour la poursuivre.

"Non." Une branche apparut soudain en travers du chemin de Kenyu, le frappant en pleine poitrine, et en le faisant tomber à la renverse. La forêt elle-même semblait avoir parlé.

"Quoi ?" Cria Kenyu, en regardant autour de lui. "Qui a dit ça ?"

Un petit arbre près du chemin bougea soudain, une paire d’yeux rouges en amande luisait dans la pâle lumière de la lune. Un bras épais pendait sur le côté, la "branche" qui avait éjecté Kenyu aussi facilement. C’était une créature grande de plus de deux mètres, dont les bras et le cou étaient couverts de muscles. Il portait des lambeaux de cuir et des morceaux d’armure rouillée, et sa peau était couverte de cicatrices blanches et de taches noires.

"La Zin suit ce chemin sans ton aide, Licorne," dit la créature. "Peut-être vais-je l’aider à découvrir la vérité lorsque je me serai occupé de toi." En un éclair, un katana apparut dans les mains de la créature. Il avança vers Kenyu, glissant sur une énorme queue.

Kenyu se remit sur pieds, reculant rapidement. Les souvenirs de sa maison parcouraient toujours sa tête. Par l’enfer, pourquoi pensait-il à ça ? "C’est v-v-vous, n’est-ce pas ?" Bégaya Kenyu. "Vous êtes le Kashrak ?"

La créature s’arrêta, un air suspicieux sur les traits de son visage. "De quoi parles-tu, tsukai ?"

"Tsukai ?" S’exclama Kenyu, en se penchant juste à temps alors que le katana de la créature s’enfonçait dans le tronc d’un gros arbre. "C’est vous le tsukai, ici, Kashrak !" Il s’écarta aussi rapidement que possible tant que l’arme de la créature était coincée.

La créature gronda en regardant Kenyu, la rage brûlait dans ses yeux. "Je ne suis pas KASHRAK !" Il libéra la lame d’un seul coup, l’écorce et la pulpe du bois explosant en même temps. D’un simple coup de sa queue puissante, il s’avança à nouveau devant Kenyu, en sifflant. Sa queue le contourna et bloqua le chemin derrière lui. Faisant douze mètres de long, elle empêchait toute retraite.

"Et je ne suis pas un tsukai !" Cria Kenyu à son tour. Il claqua des doigts et commença à invoquer les esprits, faisant apparaître une brillante explosion lumineuse devant les yeux du monstre. Il cria et se tordit de douleur. Kenyu se retourna et sauta par-dessus sa queue, fonçant à travers la forêt une fois de plus.

Kenyu courait le plus vite qu’il le pouvait, esquivant les arbres, sautant au-dessus des troncs tombés. Bientôt, il se mit à respirer de plus en plus bruyamment. Il n’avait pas l’habitude de courir. Il n’avait plus couru depuis l’Académie. Courir lui avait toujours semblé être le genre de choses qui vous sont totalement inutiles, sauf si vous êtes poursuivi. Maintenant, il se dit qu’il aurait dû se maintenir en forme. Il devait aller un peu plus loin. Il devait s’écarter de Zin. S’il pouvait éloigner suffisamment cette créature, elle avait une chance de lui échapper.

"Nous sommes assez loin, Licorne," dit le monstre, en bondissant hors des buissons. Il l’entoura de ses deux bras épais et de sa queue. Ses yeux et sa bouche furent rapidement recouverts, ses bras collés à ses flancs. Il lutta faiblement, mais l’étreinte de la créature était plus forte qu’un étau.

"Pas de sorts, pas de magie," l’avertit la créature. Il retira lentement ses mains des yeux et de la bouche de Kenyu, mais la queue emprisonnait toujours le reste de son corps. Le visage de la créature était en colère et intense, et il observait le shugenja attentivement.

"Je ne vous dirai rien," dit fièrement Kenyu. C’était vrai. Il ne savait rien. "Je vous le répète, Kashrak."

"Je te l’ai dit, je ne suis pas Kashrak," dit la chose.

"Alors, qui êtes-vous ?" Demanda Kenyu. "Si vous êtes un naga, alors pourquoi êtes-vous encore éveillé ? Qu’est-il arrivé à votre peau ?"

"Je suis le Szash, celui qui veille," dit la créature. "J’ai longtemps attendu celle appelée la Zin, protégeant les perles de l’Akasha pendant leur sommeil. Les cicatrices sur ma peau sont le symbole du prix que j’ai payé pour protéger mon peuple."

"Szash ?" Dit Kenyu. "Ouais, Zin vient juste de me parler de vous ! Vous êtes son ami ? Je suis Iuchi Kenyu. Je l’ai emmenée ici. Si vous faites partie de l’Akasha comme Zin, alors vous devriez savoir que je suis son ami."

Szash grogna. "Tu n’es pas un tsukai," dit Szash. "Le sort d’un vrai tsukai n’aurait pas été si pathétique. J’aurais dû mourir."

"Merci, la prochaine fois, j’essaierai d’être plus violent," répondit sarcastiquement Kenyu. "Mais vu que nous sommes du même côté, pourriez-vous me relâcher, maintenant ?"

La créature relâcha finalement son étreinte. Kenyu s’effondra sur le sol. Mais sans rien dire, le shugenja se remit sur pieds, marchant en vacillant d’où il venait.

"Où vas-tu ?" Gronda Szash, en glissant derrière lui et en attrapant l’épaule du shugenja d’une poigne de fer.

"Aïe !" Dit Kenyu, tiré en arrière. "Arrêtez ça ! Nous sommes du même camp ! Je dois retrouver Zin ! Elle s’est mise à agir bizarrement avant que vous ne vous montriez."

"C’est à cause des shiyokai," dit Szash. "J’ai senti leur présence. Je pensais que tu les avais invoqués, au départ."

"Les voleurs de rêves ?" demanda Kenyu, stupéfait. On lui avait parlé des shiyokai au Collège Iuchi. Les Etudes Paranormales avaient été l’un des rares cours à l’intéresser. Les shiyokai étaient des esprits qui se nourrissaient de souvenirs, confrontant violemment leur victime à tous ses souvenirs douloureux les uns après les autres, puis en lui offrant de lui en débarrasser. Une fois que la victime acceptait, les shiyokai se nourrissaient. Mais ils ne s’arrêtaient pas tant qu’il restait quelque chose, tant que la victime n’était pas devenue une coquille vide et sans esprit. C’est pour ça qu’il pensait à sa maison et que Zin agissait aussi bizarrement ; les shiyokai tentaient de l’affecter lui aussi. "Nous devons l’aider !" Dit-il rapidement.

Szash hocha la tête. "C’est mieux ainsi," répondit-il. "Elle est entrée dans le Cœur de Shinomen. Tu ne peux pas entrer dans cet endroit, humain, et j’ai une autre tâche pour cette nuit."

"Mais ils vont la tuer !" Cria Kenyu. "Ils vont détruire son esprit !"

Szash sourit, une expression terrifiante qui révéla plusieurs rangées de dents acérées. "Je ne pense pas, Licorne. Les esprits l’aideront à apprendre la vérité à son propos, et la vérité la rendra plus forte. Je pense qu’ils vont la trouver plus difficile à vaincre qu’ils ne l’imaginaient. Maintenant, si tu veux bien m’excuser, Iuchi Kenyu, mais j’ai encore beaucoup de travail à faire." Le naga se retourna, glissant dans la forêt sans faire un seul bruit.

"Quoi ?" Demanda Kenyu, en regardant en arrière, en direction d’où Zin était partie, puis là où Szash se dirigeait. "Où allez-vous, maintenant ?"

"Les shiyokai ne sont que des créatures stupides et capricieuses," dit Szash. "Elles n’ont pas pu s’organiser sans l’aide d’un invocateur humain. Si ce n’est pas toi, alors il doit y avoir quelqu’un d’autre pas loin d’ici." Les yeux rouges de Szash brillèrent par-dessus son épaule alors que le naga tournait la tête. "Il pourrait très bien faire une autre tentative pour nuire à ma dame, et j’ai bien l’intention de trouver celui qui a fait ça. Je dois le tuer pour son arrogance."

Kenyu acquiesça, en se dressant de toute sa taille et en tapotant sa veste pour se débarrasser de la poussière et la saleté. "Alors je viens avec vous," dit-il.

Szash soupira, glissant en avant une fois de plus. "Très bien," dit-il. "Mais essaye de ne pas te mettre dans mon chemin."

Kenyu acquiesça, suivant la massive créature serpentine dans les bois. De nombreuses fois, il fut obligé de faire des mouvements de côté pour éviter de se prendre dans la queue de Szash, et il n’était pas certain que le naga ne le faisait pas exprès.


Asahina Kinoji avait l’avenir devant lui. Ses amis de l’école le haïraient, s’ils le voyaient maintenant. Il avait tourné le dos à la voie du shugenja lorsqu’il avait quinze ans, étudiant la finance à la place. Toutes ces heures de jardinage et ces lectures de parchemins moisis étaient terminées pour Kinoji. Cela n’avait pas fait du bien à son père ; Asahina Taki était mort dans le temple avec seulement une poignée de moines anonymes pour le pleurer, et rien d’autre qu’une paire de sécateurs pour héritage.

Ce n’était pas de cette façon qu’Asahina Kinoji voulait finir. Il allait devenir millionnaire. A seulement vingt-trois ans, il était déjà bien parti : il était un éminent coordinateur marketing pour Dojisoft, le département des logiciels informatiques de Dojicorp. Il était venu en avion à Otosan Uchi pour le week-end, à la demande d’Asahina Munashi, le nouveau PDG. En dépit de la turbulente situation que vivait son clan pour l’instant dans la Cité Impériale, Kinoji ne pouvait refuser un tel honneur. Il partit immédiatement, sans perdre de temps à prévenir qui que ce soit. Ce n’est pas que Kinoji n’ait pas d’amis ou de famille à prévenir ; mais sa carrière avait pris trop d’importance pour se soucier de telles futilités. Il était venu tout de suite ; pas de réservations, pas de bagages, rien.

Tout comme l’avait demandé Munashi-sama.

"Où suis-je ?" Marmonna Kinoji, en clignant des yeux sous les brillantes lumières fluorescentes qu’il avait devant lui. La dernière chose dont il se souvenait était ce dîner dans sa chambre d’hôtel. Le cocktail à la crevette au drôle de goût lui avait donné mal à la tête.

"Déjà réveillé ?" Demanda une voix agréable. Le visage d’un vieil homme souriant apparut devant lui, son œil gauche recouvert d’un cache œil en coton blanc. Il portait une robe de soie orange pâle. "Vous êtes fort, semble-t-il. C’était un bon choix, Suro."

"Merci, monsieur," dit une voix à la gauche de Kinoji. Il essaya de le regarder, mais une paire de plaques métalliques le maintenaient sur le lit de camp sur lequel il était couché, l’empêchant de faire tout mouvement.

"Qu’est-ce qui se passe ?" Cria Kinoji, alarmé, tout en luttant contre les lanières de cuir qui l’entravaient aux poignets et aux chevilles. "Où suis-je ?"

"Ne soyez pas si excité, vous allez vous faire mal, mon ami," dit le vieil homme, en posant une main sur l’épaule de Kinoji. "Mes méthodes sont parfois à la limite de l’étiquette, mais je vous assure que je tiens beaucoup à vous. Je suis Asahina Munashi, et je vous ai invité ici."

"Munashi-sama !" dit Kinoji, en poussant un soupir de soulagement. Il était sûr que le PDG de Dojicorp, le daimyo de la bienveillante famille Asahina, ne lui ferait pas le moindre mal, tout aussi bizarre que la situation puisse être.

"Est-il prêt, Suro ?" Demanda Munashi, en regardant par-dessus son épaule avec un sourire poli.

"Oui, monsieur," dit Suro, en entrant dans la ligne de vue de Kinoji. Suro était un petit homme portant une blouse et un masque de docteur. Les deux étaient recouverts d’éclaboussures ressemblant à du sang. "Il nous a fallu un certain temps pour le retirer sans dommages. Le dernier hôte était très fort."

"Oui, ça arrivera encore, je suppose," médita Munashi. "Est-ce que les sujets sont prêts ?"

"Kashrak-sama nous en a fait parvenir une nouvelle cargaison ce matin, justement," répondit Suro. "Je vais les faire venir tout de suite." Suro se retourna rapidement et quitta la pièce.

"Excellent," dit Munashi avec un sourire satisfait. "Là, vous voyez ?" Dit-il, en se tournant à nouveau vers Kinoji. "Vous n’aurez plus à attendre longtemps, maintenant. C’est un avantage, chez Suro. Il ne fait jamais attendre longtemps les gens. C’est vraiment un garçon efficace."

"Qu’attendons-nous exactement, si vous me permettez cette question, Munashi-sama ?" Demanda Kinoji, en essayant de ne pas avoir l’air effrayé. "Que se passe-t-il, ici ?"

"Ah, bonne question," dit Munashi, en claquant des doigts. "Aussi futé qu’un renard, comme votre dossier le disait. Nous sommes au milieu d’une expérience, pour l’instant. Nous travaillons sur le remède d’une maladie extrêmement mortelle, vous voyez."

Munashi tourna un bouton sur le flanc du lit de fortune de Kinoji, le faisant pivoter en position complètement verticale. Il était dans une grande pièce carrée et métallique. Une porte aux gonds en fer se trouvait devant lui, ouverte.

"Une maladie ?" Répéta Kinoji. "Je ne suis pas docteur, je ne vois vraiment pas comment je pourrais aider vos recherches…"

"Bien sûr que non," dit Munashi avec un long soupir triste et patient. "C’est tout le problème, avec cette maladie. Les victimes ne réalisent même pas qu’elles en sont atteintes, jusqu’à ce qu’il soit trop tard."

"Je suis contaminé ?" S’exclama Kinoji.

Munashi acquiesça. Un couinement de roues métalliques résonna et Suro entra, poussant une énorme boite de fer sur un chariot. Des fentes étaient découpées sur le sommet et les côtés, et des cris bestiaux résonnaient à l’intérieur.

"Qu-qu-qu’est-ce que c’est ?" Bégaya Kinoji.

"Des gobelins," dit Munashi. "Ils sont tout frais d’aujourd’hui. Dans un instant, je vais sortir de cette pièce et retourner à la salle de contrôle, en haut. De là, nous allons vous donner votre vaccin et ouvrir cette caisse à gobelins."

"Mais je vais être tué !" s’exclama Kinoji.

"Non, vous serez guéri," dit Munashi. Un bras métallique descendit du plafond, s’arrêtant à quelques centimètres du visage de Kinoji. Un masque de porcelaine était agrippé entre trois griffes, l’intérieur faisant face au visage de Kinoji. "Grâce à ce merveilleux petit objet que voici. Au moment où ces gobelins s’échapperont de leur prison et qu’ils vous reconnaîtront en tant que proie, chaque vestige de votre terrible maladie sera effacé et vous serez capable de vous occuper d’eux convenablement."

"Par les Fortunes !" S’exclama Kinoji, hystérique. "Quelle sorte de maladie est-ce que j’ai ?"

"L’humanité," dit Munashi. "Un bien triste état, mais si la chance nous sourit, elle ne sera que temporaire. Et souvenez-vous que si vous souffrez un peu, c’est au nom de la science. Bonne chance, Kinoji-san." Munashi écarta doucement une mèche de cheveux des yeux de Kinoji et passa sa main sur son visage, en souriant gentiment. Puis, il se retourna et quitta la pièce avec le bruissement de la soie.

La porte de fer se referma avec un claquement, laissant la pièce plongée dans le noir total. Le bras poussa un grincement métallique et il poussa soudain le masque en avant. Pendant un instant, Kinoji sentit la porcelaine froide sur sa peau, puis un grésillement chaud, puis une douleur fulgurante alors qu’un millier de petits crochets s’enfonçaient dans la chair de son visage, dans les os de son crâne. Les crochets s’enfoncèrent jusqu’à son cou et traversèrent sa colonne vertébrale pour atteindre son cœur, enveloppant tout ce qui se trouvait sur leur passage. Kinoji hurla alors que son âme lui était soudain arrachée et que son cerveau était soudain empli de pensées de haine, de pensées de colère, de pensées de vengeance. Il devait s’échapper.

Kinoji s’effondra sur le sol, mort.

Asahina Munashi entra à nouveau dans la pièce, caressant sa moustache d’une main. Il enjamba les corps disloqués des gobelins et les lambeaux du lit de Kinoji. Il s’accroupit à côté du corps de Kinoji, contemplant les yeux creux du Masque de Fu Leng, toujours enfoncé dans le crâne du garçon. Il jeta un regard vers les énormes bosses que Kinoji avait laissé dans le métal, avec ses poings. Asahina Suro se tenait à l’entrée, un calepin et un stylobille en mains.

"Passionnant," dit Munashi, en se relevant. "Celui-ci a tenu plus de vingt minutes, seulement alimenté par son amertume et son ambition humaine. Je peux à peine imaginer ce que le Masque fera avec une vraie créature du mal pour l’entretenir. Prenez note de tout cela, Suro, et enveloppez le masque pour moi. J’ai vraiment besoin de le prendre avec moi au Palais."

Munashi quitta à nouveau la pièce. Suro le suivait de près, en griffonnant avec assiduité.


Sekkou était appuyé contre un lampadaire alors que le soleil achevait sa course par-dessus la cité. Le grincement des freins et le grondement des moteurs résonnèrent devant lui, alors qu’une autre camionnette remplie de loyaux Sauterelles se préparaient pour les festivités de ce soir. C’était le dixième véhicule de ce genre qui passait devant lui en une heure. A une autre époque, cela aurait été un spectacle qu’il aurait aimé voir : les hordes des Sauterelles se levant finalement contre les oppresseurs samurai.

Alors, pourquoi était-il toujours là ? Pourquoi est-ce que tout semblait si anormal ? Il était sensé être parti depuis presque une heure, mais il était toujours là, attendant à l’extérieur du magasin d’électroménager qui dissimulait l’entrée du Cœur de la Machine. Pourquoi attendait-il ? Il attendait de voir encore Inago. Il attendait de lui faire face avec ce que l’Oracle lui avait dit. Il attendait pour découvrir si c’était la vérité ou si c’était une simple absurdité mystique. Sekkou s’imaginait être un homme courageux, il se faisait souvent l’idée qu’il était un révolutionnaire, mais il avait du mal à se décider à revenir à l’intérieur. Comment pouvait-il raconter à Inago tout ce qu’il savait ?

Et surtout, que se passerait-il si c’était la vérité ?

Cela serait tout simplement intolérable. Inago n’avait jamais vraiment été un ami ; Sekkou n’était pas le genre de type à avoir des amis. Toutefois, il avait été un allié utile, un conseiller proche et un maître. Il avait beaucoup appris d’Inago. Il s’était habitué à la présence du meneur des Sauterelles. Est-ce qu’un monde sans Inago serait un monde sans Sauterelles ? Est-ce qu’il resterait une place pour Inago Sekkou dans un tel monde ? Sekkou se retourna vers la porte, une main au-dessus de la poignée.

"Sekkou !" Cria une voix.

Le Sauterelle fit volte-face, un pistolet en main. Kaibutsu s’arrêta soudain, la bouche ouverte.

"S’il te plaît, tire pas sur Kaibutsu," pleurnicha l’ogre, en levant les mains.

"Kaibutsu," dit Sekkou en soupirant. Il rengaina son pistolet. "Désolé, je suis tendu, ces derniers temps. C’est chouette de te revoir. Tu as trouvé la pierre ? Tu as trouvé Jiro ?"

Kaibutsu hocha tristement la tête. "Non," dit l’ogre, en plissant le front. "Suivi Jiro jusqu’à un gros restaurant. Pas pu aller plus loin. Trop de gars de l’Armée de Toturi par-là. Toujours dans le même coin. Ils rentraient et sortaient, gardant un œil partout. Pas de pierre. Pas de Jiro. Raté."

Sekkou attrapa un bout du manteau de Kaibutsu d’une main. "Kaibutsu !" Dit-il brusquement. "Tu as découvert le quartier général de l’Armée ?"

"Désolé," gémit Kaibutsu.

"Non, ne sois pas désolé," rit Sekkou. "Tu as très bien fait, mon ami. Nous allons bientôt nous occuper d’eux. Pour l’instant, j’ai besoin que tu fasses encore une chose pour moi."

"Oui ?" Dit Kaibutsu, ses dents pointues luisaient alors qu’il faisait un sourire ravi.

"Viens avec moi dans la Machine," dit-il. "Je dois parler à Inago. Il pourrait être fâché à cause de ce que je vais dire et il serait bon d’avoir un… ami comme toi à mes côtés."

Kaibutsu acquiesça avec avidité. "Kaibutsu va le faire. Kaibutsu ferait n’importe quoi pour t’aider, Sekkou-sama."

"Bien," dit Sekkou, en acquiesçant et en tapant sur l’épaule de l’ogre. "Bien, alors allons-y." Il se tourna vers la porte.

De l’autre côté de la rue, Massad ricanait à voix basse. Il pointait son pistolet des Royaumes d’Ivoire juste au niveau du casque d’Inago Sekkou. Son doigt resserra la gâchette alors qu’il ricanait toujours. "Comme c’est amusant, Sekkou," se dit-il. "Il me semble que les Sauterelles se mobilisent. Il me semble que leur lieutenant devrait les mener, et pas retourner discrètement dans la Machine après que tout le monde l’ait quittée. Si je ne te connaissais pas aussi bien, je dirais que tu es en train de préparer une rébellion. Tu te la joues façon Doji Meda, hein ? Bon, alors voilà comment on s’occupe des Doji Meda, dans les Terres Brûlées." Massad appuya sur la gâchette. Le silencieux siffla et la bouche de l’arme s’illumina. La balle ricocha à travers l’allée, rebondissant sur l’armure de plate noire et corrodée d’un énorme samurai, apparaissant soudain de nulle part, juste devant Omar Massad.

"Par le Tueur !" Jura Massad, en reculant et en tirant plusieurs fois sur l’homme. "Gekkar, tue-le !"

La goule massive s’avança vers le samurai avec un grognement. Le samurai tourna légèrement la tête, son mempo était vide de toute expression alors qu’il faisait face au monstre à la peau sombre. Gekkar resserra les poings et les écrasa sur la tête du samurai. Le samurai les attrapa facilement d’une main, et les broya dans un horrible craquement d’os. La goule fixa ses mains mutilées pendant un bref instant, avant que le samurai ne lui délivre un coup de poing rapide de son autre main, enfonçant profondément ses doigts dans la gorge de Gekkar. Avec un coup d’épaule, la tête de Gekkar tomba sur le sol de l’allée. La goule s’effondra alors que le samurai se retournait pour faire face à Omar Massad.

"Une bonne goule," dit le samurai. "Ils avaient l’habitude de les faire comme ça, à l’époque. Vous êtes un vrai artisan, Chacal. Un maître des mystères de la Cité des Ossements. Pourrions-nous marcher quelques minutes ? Je ne voulais pas interrompre votre assassinat, mais je suis un programme extrêmement minuté."

Massad lança un regard au mur de briques derrière lui. Il était épais et faisait six mètres de haut. Pas de portes entre lui et le samurai. "Bon," dit-il. "Je n’ai pas survécu aussi longtemps que pour ne pas reconnaître une opportunité de négociation." Massad sourit aussi aimablement que possible, en remettant son pistolet dans sa veste.

"Bien," dit le samurai. "Je suis Moto Yotogi, et voici mes conditions. Vous avez un cœur empli de ténèbres, Omar Massad, mais vos réelles capacités à faire le mal sont encore enfouies en vous. J’aimerais vous inviter à vous joindre à moi, et à connaître la vraie immortalité."

"Moto, hein ?" Dit Massad.

"Vous connaissez ce nom ?" Demanda Yotogi.

"J’en ai entendu parler," répondit Massad. "Une puissante magie maléfique réside dans votre famille. J’ai entendu dire que vous aviez vendu vos âmes à Akuma."

Yotogi éclata de rire. "Oui, c’est ce qu’ils disent, n’est-ce pas ? Et avant Akuma, c’était D’arveshti. Et avant lui, Onnotangu. Et avant lui, Kahen Sinn. Et avant lui, Fu Leng. Et la liste continue. Non, je suis désolé, nos ordres sont bien plus directs. Nous sommes les soldats du mal, Omar Massad, et ce sont les pulsations de Jigoku lui-même, qui battent dans nos cœurs. Nous ne nous rendons jamais. Nous ne mourons jamais. Nous n’échouons jamais. Rendez-moi un petit service, Massad, et je verrai si je peux partager un peu de ce pouvoir avec vous."

Les sourcils de Massad se soulevèrent. "Vraiment," dit-il. "Et quel est le prix ?"

Yotogi fit un geste vers le magasin d’électroménager. "Ce que vous connaissiez sous le nom de Clan de la Sauterelle n’existe plus, à présent. Cette horde de chiens sauvages qui aboient et jappent aux ordres d’Inago ne sont rien de plus qu’un outil du Briseur d’Orage. Je vous en dirai plus un peu plus tard. Quoi qu’il en soit, comme tous les chiens sauvages, il arrive finalement un temps où ils doivent être mis à la niche. C’est là où vous intervenez, Massad. Je veux que vous rentriez là-bas, et que vous détruisiez les Sauterelles."

"Pourquoi ne le faites-vous pas vous-même ?" Demanda Massad. "Vous avez un rencard ce soir ou quoi ?"

"Quelque chose comme ça," répondit Yotogi. Massad avait la chair de poule. C’était une nouvelle sensation pour lui ; le Chacal n’était pas facilement impressionnable.

Massad jeta un regard au magasin. "Détruire les Sauterelles, hein ? Vous savez que j’étais sur le point de flinguer Sekkou, avant que vous ne gâchiez mon tir ?"

Yotogi hocha la tête. "Vous me décevez et vous ne me comprenez pas, Massad. Je n’ai pas dit que je voulais les voir morts. J’ai dit que je voulais que vous les détruisiez. Sekkou doit découvrir la vérité. Il doit découvrir à quel point sa vie est devenue ridicule et fausse, il doit découvrir qu’il n’est pas l’héroïque révolutionnaire qu’il s’imaginait être. Inago, quant à lui, doit voir quelle poupée inutile il est devenu, il doit voir à quel point son propre destin n’est plus entre ses mains. Ils doivent être totalement brisés. Les âmes doivent être déchirées et jetées en pâture aux feux de Jigoku. Ils doivent être détruits. Vous comprenez ?" Yotogi tourna encore les yeux vers le magasin d’électroménager. Un petit sourire semblait animer les lèvres de son mempo.

"Détruire. Ok. J’ai compris," répondit Massad. "Et qu’est-ce que je fais d’eux, ensuite ?"

Yotogi le regarda à nouveau et haussa les épaules. "Oh. Descendez-les, je suppose. Je m’en fiche un peu. C’est vous qui voyez, Massad. Je reprends contact avec vous plus tard." Yotogi fit un pas en arrière, disparaissant d’un seul coup. Massad était seul dans l’allée avec le corps de sa goule. Il trembla ; une fois de plus, c’était une nouvelle sensation pour lui. Il n’avait jamais été effrayé par quelqu’un de toute sa vie.

C’est une chose qu’il faut respecter.

Massad traversa la rue et se dirigea vers le magasin, un sourire épanoui sur ses lèvres.


La jeune Quêteuse était tapie à l’orée de la forêt, balayant les broussailles avec sa lentille de visée. Elle avait fait un long voyage pour découvrir les raisons derrière le récent silence des naga, et elle n’était pas prête à rentrer chez elle sans réponse. Rien. Aucun signe de mouvement. Aucun signe de vie dans la Shinomen. Un instant. Là. Quelque chose de grand et de sombre à trente mètres dans la forêt. Elle ne pouvait pas dire ce que c’était, mais il ne semblait pas s’approcher. Il respirait difficilement, dissimulé sous un tas de feuillages. Probablement un animal blessé. Elle rangea son fusil en travers de son dos et sauta de son perchoir, courant rapidement sous le couvert des arbres.

Courbée dans l’ombre d’un arbre énorme, elle observa de plus près la silhouette qu’elle avait remarquée. A cette distance, elle put dire qu’il était vert sombre et couvert d’écailles. Un naga. Vu la taille de celui-ci, c’était sûrement un Constricteur. C’était les guerriers de leur race, des créatures énormes avec des queues musclées, capable de broyer leurs ennemis. Celui-ci semblait faire presque deux mètres cinquante de haut, ce qui voulait dire que sa queue était trois fois plus longue. De la façon dont il était voûté au-dessus de celle-ci, il lui semblait que ses soupçons étaient corrects, il était nettement blessé. La Quêteuse s’approcha encore, essayant de venir le plus près possible sans l’alerter.

"Oui ?" Dit-il soudain, la tête se dressant. De brillants yeux jaunes luisaient dans les ombres. Il fit un tour complet sur sa queue, surveillant les alentours. Sa peau était parsemée de taches noires, et une croûte blanche s’était formée autour de ses lèvres et de ses yeux. C’était un naga très malade. Ses yeux s’arrêtèrent où la Quêteuse était dissimulée, dans les buissons, malgré son camouflage.

Elle quitta les buissons et s’inclinant, lui permettant de sentir totalement sa présence.

"Partez," dit-il, en désignant l’orée de la forêt. "Partez, maintenant ! Fuyez les ténèbres, petite Crabe, la bataille qui fait rage ici ne vous concerne pas."

"La bataille ?" Dit la Quêteuse, en regardant la forêt autour d’elle. Il n’y avait aucun signe de combat.

"Vous ne pouvez pas la percevoir, humaine," répondit le naga. "La race des Naga se bat pour son identité. Notre âme se retourne contre nous. Vous n’êtes pas concernée."

"Si, je le suis, je pense," dit-elle en s’avançant. "Je suis venue ici pour découvrir pourquoi vous avez abandonné les Crabes aux forces du Seigneur Oni Akuma. Est-ce que notre pacte ancestral n’a plus de valeur, Constricteur ? Ou est-ce que la Shinomen est en danger ? Avez-vous besoin de notre aide ? Vous n’avez qu’à demander et toutes les forces du Crabe seront à votre disposition."

"Vous vous surestimez, petite Crabe," dit le naga, la voix déformée par la douleur. "Il n’y a rien que vos berserkers Hida ou vos Chasseurs de Sorciers Kuni puissent déraciner et détruire. L’Akasha est en train de changer, de nous détruire. Nous ne sommes plus ce que nous étions. Nous ne vous sommes plus utiles."

"Quoi ?" Dit la Quêteuse. "Comment ça ?"

Le Constricteur ferma ses grands yeux dorés, et une incroyable tristesse s’empara de lui. "Kashrak, mon frère," dit-il. "Pourquoi n’ai-je pas écouté ? Pourquoi n’ai-je pas compris ?" Le Constricteur s’écroula sur sa queue alors que la dernière étincelle de force le quittait.

La Quêteuse se précipita aux côtés de l’immense naga, sortant sa trousse de premiers soins de sa ceinture. Elle porta les doigts au cou de la créature et fut soulagée de sentir son pouls. Elle tira une seringue d’antibiotiques du kit, espérant qu’il serait utile à l’étrange système immunitaire des naga.

"Vous autres humains n’abandonnez jamais, n’est-ce pas ?" Fit une voix derrière elle. "Je trouve ça tellement… adorable."

Elle se retourna rapidement, son fusil entre les mains. Elle poussa un soupir de soulagement en voyant que c’était un autre naga, bien qu’il ne ressemblait à aucun de ceux qu’elle avait déjà vu. Il était grand et large, comme un Constricteur, mais son torse se découpait en multiples queues. Une demi-douzaine de tentacules à tête de cobra se tortillait à la taille de la créature, et des pointes noires sortaient de sa peau, au niveau des bras et des épaules. Il s’avança en glissant vers elle, sans faire le moindre son.

"Il est malade," dit-elle. "Pouvez-vous l’aider ?"

"Si je peux l’aider ?" Demanda le naga en gloussant. "Bien sûr, ma chère, que je peux l’aider. Je peux même le rendre meilleur qu’il n’était avant. Veuillez vous écarter."

Elle se mit à l’écart, laissant le naga s’approcher de son congénère. Quelque chose semblait étrange chez cet autre naga. Elle n’avait pas confiance en lui. Pourtant, elle savait à quel point c’était stupide ; la conscience collective des naga aurait difficilement permis à l’un d’eux de trahir un autre. Toutefois, elle garda la main sur son fusil et observa attentivement le nouvel arrivé. Il plaça les deux mains sur les épaules du constricteur inconscient.

"Szash," siffla le naga. "Toi qui veille. Tu es le seul à m’avoir aimé. Le seul à avoir cru en moi. La Qamar et le Shashakar m’auraient étranglé avant que je quitte les lits de perle. Ils disaient qu’une telle abomination ne méritait pas de vivre, même coupée de l’Akasha. Ils disaient que j’étais trop dangereux…"

Le Constricteur ouvrit à peine les yeux, une faible lueur jaune éclaira son visage. "Kashrak," dit-il. "Tu es revenu…"

"Je ne suis jamais parti," dit l’autre naga, révélant ses crocs dans un sourire. "J’ai toujours été avec toi. Tu m’as sauvé, mon frère. Tu leur as dit de me laisser vivre. Tu as dit que toute vie méritait une chance, que même séparé de l’Akasha, je pouvais trouver une place dans le monde."

Le Constricteur toussa violemment, un sang vert coula de sa gueule.

"Tu avais raison, Szash," dit le Kashrak, en baissant sa tête au niveau de celle de l’autre, et en le regardant dans les yeux. "J’ai trouvé ma place dans le monde. Maintenant, je vais t’aider à trouver la tienne." Les mains de Kashrak se resserrèrent et le corps de Szash se tendit soudain. Les yeux du Constricteur s’éclairèrent d’une lumière pourpre, et un cri déchirant secoua la clairière. La queue de Szash battait violemment, arrachant un jeune arbre à la terre.

Un coup de feu fit retomber la clairière dans le silence.

Le Kashrak se retourna et regarda la Quêteuse en refermant les yeux presque complètement, fixant le canon de son fusil sans crainte. Szash s’effondra à nouveau sur le sol.

"Vous m’avez demandé de l’aider," dit Kashrak. "Et maintenant, vous voulez me tuer ? C’est extraordinaire."

"Vous êtes en train de le tuer," dit-elle, en préparant un autre tir. "Ne recommencez pas."

"Vous ne connaissez pas nos voies," répondit Kashrak. "J’étais en train de l’aider, vous savez. Pourquoi ne décidez-vous pas de mettre un terme à la tendance humaine à interférer avec ce que vous ne comprenez pas, et ne vous contentez-vous pas de vous asseoir un instant ?"

"Vous ne l’aidiez pas," dit-elle. "Maintenant, reculez. Ce coup-ci était seulement un avertissement."

"Ce fut votre erreur," acquiesça Kashrak. "Je n’aurais jamais donné le moindre avertissement."

La Quêteuse hurla de douleur alors que des griffes aiguisées comme des rasoirs lui lacéraient l’abdomen. Elle n’avait même pas vu le naga bouger, mais il était là, maintenant, la lacérant avec ses griffes et la mordant au visage et à la gorge avec ses tentacules à tête de cobra. Après quelques secondes, elle tomba par terre, couverte de sang. Le Kashrak souleva une énorme souche d’arbre au-dessus de sa tête avec ses deux mains, prêt à la laisser tomber sur la fille.

Et un éclair vert frappa le naga corrompu dans le dos. Szash entourait maintenant le torse de son frère avec ses bras et sa queue, et les deux roulèrent à travers la forêt, leurs énormes masses écrasant les petits arbres et aplatissant les broussailles. La Quêteuse était à peine consciente lorsqu’elle vit que leur combat les emmenait à l’écart, et alors que sa vision déclinait, elle vit le visage d’un troisième naga, un grand serpent avec un visage noble et les yeux les plus bleus qu’elle avait jamais vu. Il la regarda avec une infinie tristesse tout en la prenant dans ses bras et en l’emmenant dans la forêt de Shinomen.


La camionnette roulait sur les grandes routes en boucles d’Otosan Uchi, circulant dans le trafic du soir. C’était un vieux modèle de camionnette Hiruma, sans vitres sur les côtés et un bon paquet de rouille au niveau des jantes. Le conducteur était un homme assez grand, avec un cou très large et une barbe généreuse. Il chantait avec la radio allumée, tout en conduisant, massacrant les paroles de la dernière chanson d’amour de Kakita Yunokawa.

A côté du conducteur se trouvait un petit homme mince, à la tête rasée, Inago Isek. Un petit appareil recouvrait une de ses tempes et un œil. Sa lentille verte n’avait pas vraiment d’utilité, mais ça lui donnait un air impressionnant et Isek en était fou. Il pianotait sur la portière alors que la camionnette roulait, sentant le vent froid lui parcourir le crâne. Il était excité. Il attendait une nuit comme celle-ci depuis si longtemps. Le Palais de Diamant irradiait d’une lueur bleue, au loin.

"Hé Josuke, tu peux changer de fréquence ?" Se plaignit un des hommes à l’arrière. "Cette chanson, ça me rappelle mon voisin quand il bat son chat."

"Tu n’aimes pas cette chanson d’enfer, Ryo ?" Marmonna le conducteur d’une voix épaisse. "Yunokawa est géniale ! J’ai tous ses albums !"

"Ouais, tu les as achetés uniquement à cause des couvertures," dit un autre homme, en train de nettoyer un petit pistolet automatique avec un chiffon. "C’est celle qui s’habille uniquement avec des plumes, sur son nouvel album, hein ?"

"Ouais, mais c’est juste l’image qu’elle veut donner au public, Izo," rétorqua Josuke. "C’est vraiment une femme magnifique, c’est sûr, et si elle peut utiliser cette image pour étendre son art à une audience encore plus grande, alors je dis que c’est tout bénéfice pour elle. Que penses-tu de ça ?"

Izo cligna calmement des yeux. "Je crois qu’elle est chaude, tout simplement," dit-il.

"Tu n’as aucun sens artistique," rit laconiquement Josuke, apparemment blessé par l’incompréhension de ses amis. "C’est tout simplement magnifique."

"Josuke. Ecoute donc cette foutue musique," dit Ryo, en se penchant par-dessus la grosse caisse noire qui se trouvait au centre de la camionnette. "Ces paroles, elles craignent. ’Je t’aime, mais je me sens tellement seule. Ton cœur n’est pas tendre, il est aussi dur que la pierre.’ C’est vraiment nul."

"C’est magnifique," dit Josuke. "Moi, ça me parle. Qu’est-ce que tu en penses, Isek ?"

Isek releva les yeux, sourit, sortit un grand pistolet de sa ceinture, et le pointa sur Ryo. "Ryo, ne te penche pas sur Maladie. Je vais te tirer dans la gorge. Tu vas mourir vite, mais tu auras l’impression que ce n’est pas encore assez rapide, parce que tu vas beaucoup souffrir."

Ryo acquiesça rapidement et se rassit sur son siège. Isek fit un signe de tête, rangea son pistolet et se remit à regarder par la vitre. La camionnette resta calme pendant les quelques minutes qui suivirent. Finalement, le véhicule quitta la grande route et poursuivit son chemin dans les rues de la cité. Montant sur un trottoir, Josuke se gara en face d’un immeuble administratif à quelques rues de la Tour Shinjo. Les lumières omniprésentes du gratte-ciel balayaient le ciel, mais ne remarquèrent pas la petite camionnette tout en bas.

"Alors, quand est-ce que le spectacle commence ?" Demanda Josuke, en jetant un regard vers Isek.

"Maintenant," dit Isek. "Déchargeons-là."

Josuke fit un signe de tête, sauta hors de la camionnette et se dirigea vers les portes arrières. Isek se mit à la place du conducteur et appuya sur un interrupteur placé sur le tableau de bord. Une petite horloge électrique commença un compte à rebours, indiquant deux minutes. Isek se pencha pour vérifier une dernière fois quelque chose sous le tableau de bord, souriant pour lui-même en constatant que les charges de plastique étaient toujours intactes. En jetant un regard dans le rétroviseur, il vit que les autres avaient déchargé la grande caisse noire, et étaient en train de l’ouvrir. Il sortit de la camionnette et les rejoint. La console de Maladie était enfin dévoilée, un énorme clavier recouvert de kanji et d’autres symboles étranges.

"Hé ! Qu’est-ce qui se passe, là ?" Demanda un garde de la sécurité grisonnant, émergeant des portes de l’immeuble administratif. "Si c’est une livraison, vous devez passer par l’arrière."

"Oh, désolé, c’est une livraison urgente," dit Isek avec un sourire. Il commença à taper sur la console. Un affichage apparut sur les petits moniteurs qui recouvraient la console, des écritures que seul Isek et quelques rares Sauterelles avaient la possibilité de comprendre.

"Hé, mais ?" Dit le garde, en soulevant son képi d’un côté tout en regardant par-dessus l’épaule de Josuke. "Qu’est-ce que vous faites, les gars ?"

"On déclenche l’Armageddon," dit Isek, en le regardant avec un sourire féroce. "Tu peux regarder si tu veux."

Le garde de la sécurité sembla confus, puis ses yeux s’écarquillèrent lorsqu’il vit le mon Sauterelle qu’Isek portait sur son t-shirt. Il se mit à reculer prudemment sur les marches qui menaient à l’immeuble. Isek soupira, sortit son pistolet et tira sur le garde, au niveau de sa poitrine. Il put entendre un hurlement de l’autre côté de la rue, car une vieille femme avait vu le meurtre. Isek tira au hasard par-dessus son épaule jusqu’à ce qu’elle parte en courant.

"Euh, Isek," dit Josuke. "Tu ne devrais pas être un peu plus prudent ? Tu sais, le rayonnement n’est pas encore déclenché. Les flics pourraient venir."

"Alors, ils feraient mieux de se dépêcher," répondit Isek, en tapant les derniers codes et en appuyant sur un grand bouton rouge. "Ils ont exactement vingt secondes avant que le cycle de Maladie ne commence. Les gars, vous feriez mieux de vous diriger vers la ruelle. Vous n’allez pas aimer voir ça." Les trois hommes se séparèrent rapidement. Isek, quant à lui, marcha calmement vers la camionnette, démarra le moteur, passa une vitesse, prit une brique sous le siège et la posa sur l’accélérateur. La camionnette partit à toute allure vers la Tour Shinjo. Isek ne savait pas si elle parviendrait à atteindre le quartier-général de la police. Il s’en fichait un peu. Elle finira par toucher quelque chose, de toute façon.

Isek se dirigeait vers la ruelle lorsque Maladie détona derrière lui, libérant une vague d’énergie électromagnétique plus brillante que la lumière. Il sentit une vague de froid le traverser et sentit les poils de sa main se hérisser. Il entendit un crépitement dans son oreillette alors que le rayonnement la traversait ; les gémissements de moteurs torturés et les crépitements de fils électriques qui prennent feu s’ensuivirent un peu partout dans le quartier. Les lumières tout autour de lui s’éteignirent rapidement. La cité était soudain plongée dans le silence, les bourdonnements perpétuels des machines et des appareils électroniques s’étaient soudain envolés.

Isek regarda vers la Tour Shinjo. Les projecteurs ne parcouraient plus la cité. Eux aussi, ils étaient éteints. Il savait que partout ailleurs, dans toute la cité, les trois autres générateurs de rayonnements s’étaient aussi déclenchés. Tout Otosan Uchi était plongé dans les ténèbres.

"Il fait calme, pas vrai ?" Demanda Isek, en revenant dans la rue. Des hurlements de confusion et de peur commencèrent à combler le vide laissé par le dispositif.

"Wow, c’est sûr, il fait noir," dit Josuke, en trébuchant dans la rue, puis en reprenant son chemin à la faible lumière de la lune.

"Oh, je ne me tracasse pas pour l’obscurité," dit Isek, en tapant sur l’épaule de l’autre Sauterelle. "Bientôt, les immeubles les moins biens raccordés vont prendre feu. Et sans aucun camion de pompier en état de marche, on va avoir un paquet de lumière. Bon. Allons visiter le Palais, maintenant."


Tokei quitta les ombres de l’allée, regardant attentivement à gauche et à droite. Il avait voulu rester dans son appartement, comme il l’avait promis à Shotai. Il l’avait vraiment voulu. Malheureusement, il n’avait pas pu. Il avait eu un terrible pressentiment. Il était sorti et s’était mis à chercher ces flics, il avait voulu voir où ils se trouvaient.

Maintenant, il se disait qu’il aurait dû rester chez lui. Il ne parvenait pas à croire ce qu’il avait vu. Qui était cette chose ? Il était habillé comme un homme, il parlait comme un homme, mais il n’était pas humain. Tokei avait des affinités avec les éléments ; les remous et la danse du monde des esprits étaient comme un livre ouvert, à ses yeux, et lorsqu’il les posa sur la chose qui prétendait s’appeler Moto Yotogi, il était presque tombé par terre, pris de terreur.

Il était parti, maintenant. Il avait dévalé la rue sur un cheval spectral, à la poursuite de cette pauvre Vierge de Bataille. Tokei espérait qu’elle pourrait s’en sortir, mais il savait que c’était impossible. Il se sentait lâche, un faible imbécile de n’avoir pas levé le petit doigt pour la sauver. En son âme, il savait qu’il n’y avait de toute façon rien à faire. Sa magie aurait à peine gênée une monstruosité comme Yotogi. Il valait mieux qu’il survive pour pouvoir faire un rapport au reste de l’armée. S’ils le croyaient… Tokei frissonna.

Mais il ne pouvait pas partir. Pas encore. Il s’accroupit dans une allée et regarda la rue. Quatre Sauterelles rigolaient et se félicitaient l’un l’autre.

"T’as vu cette turbo-pute courir ?" Dit l’un d’entre eux en rigolant.

"Ouais, t’as vu comme elle a arrêté de se la pêté quand Yotogi a débarqué !" Dit un autre coupant le premier.

"Je le savais. Je le savais. Ce mec, c’est la classe incarnée. T’as vu ce qu’il a fait avec son cheval ?"

Tokei fit un hochement de tête pour lui-même. Les Sauterelles avaient l’air de bien s’amuser, mais leurs manières les trahissaient. Un rire nerveux ici. Un bref coup d’œil en coin. Ils avaient aussi peur de Yotogi que lui. Peut-être même plus. Ils devaient rentrer avec lui, après tout.

Le regard de Tokei se reposa sur l’amas fumant composé par une moto tordue et une armure pourpre. Shinjo Rakki, le partenaire de la vierge de bataille. Cela prouvait de manière éloquente que les Sauterelles étaient terrorisés : Ils n’avaient pas encore fouillé le corps de Rakki. Par les Fortunes, il était peut-être encore vivant. Il y avait peu de chance après un accident d’une telle violence, mais Tokei ne partirait pas avant d’être sûr.

Mais comment ? Comment arriver au corps sans que les Sauterelles ne l’arrêtent ? Il ne faisait pas le poids en face de quatre Sauterelles bien armés. Pas tout seul. Pas même avec sa magie. Encore moins au milieu du territoire Sauterelle.

"Quand la montagne t’empêche de passer," Tokei murmura, citant le Tao, "Enlève la montagne." Un petit sourire apparut sur le visage du vieux shugenja. Il retourna dans les ombres de la ruelle, puis disparut.

"Que… JIGOKU… vous… détruise… tous !" Hurla une voix terrifiante, comme si elle sortait des portes de l’enfer.

Les quatre sauterelles tournèrent des yeux agrandis par la peur vers la ruelle d’où venait le son. Moto Yotogi sortait d’une allée sombre, son armure déchiquetée. Son Mempo était l’image de la colère contenue dans ses paroles.

"La vierge… échappée… ma monture… perdue… Quelqu’un doit PAYER !" Le Moto en guenilles fixa les sauterelles de ses yeux rouges. Ils s’enfuirent immédiatement, partant au hasard dans les ruelles aussi vite que leurs jambes le permettaient.

Yotogi leva la main et retira son mempo. Il se transforma en fumée dans ses mains, tout comme son armure et 30 centimètres de sa taille. Tokei se tenait où le Moto corrompu avait parlé, un parchemin sur une carte en plastique dans sa main, alors que son illusion s’évanouissait. Sitôt l’illusion dissipée, il courut vers l’officier tombé. Il repoussa la moto sur le coté en grommelant, puis s’agenouilla à proximité du visage de Rakki. Il respirait. Si ni ses jambes, ni son dos, ni sa nuque n’étaient brisées, il pourrait peut-être se sortir d’ici. Il aurait peut-être même une chance de sortir du territoire Sauterelle.

"Officier Shinjo," dit Tokei, en secouant doucement le corps inerte. "Officier Shinjo, levez-vous, vite." Tokei sortit une autre carte de sa poche et invoqua les esprits de l’eau pour apaiser la souffrance de l’officier.

"Ça fait… mal…" répondit Rakki, en s’asseyant lentement. Il enleva son casque de moto, qui tomba bruyamment sur le bitume.

"Est-ce que vous allez bien ?" Demanda Tokei. "Pouvez-vous marcher ?" Il jeta un coup d’œil dans la rue. Il lui sembla voir quelques personnes s’approcher. "Encore mieux, pouvez-vous courir ?"

"Ouais," répondit Rakki, en se levant difficilement. "Ouais, je crois que je peux courir. Je crois que je n’ai rien de cassé."

"Wahou, vous avez de la chance," dit Tokei, en attrapant le bras de Rakki pour l’aider à se relever.

"C’est ce qu’on n’arrête pas de me dire," se plaignit Rakki. "Où est Sachiko ? Qui est ce Moto ? Et bordel, qu’est-ce que vous faites là, Asako ?"

"On verra ça plus tard," répondit Tokei. Il posa le bras de Rakki sur son épaule, et commença à courir lentement en traînant Rakki. Quelqu’un dans la rue les héla, et Tokei accéléra. Ils passèrent un coin de rue, puis se cachèrent derrière une benne à ordures pour quelques minutes. Tout était calme.

"Je crois qu’on les a distancés," dit Rakki

"Bizarre," répondit Tokei. "Ça n’aurait pas du être aussi facile. Pas ici. Il y a des patrouilles sauterelles de partout. Je n’ai vu quasiment personne depuis qu’on est là."

"Vous en savez beaucoup sur les Sauterelles pour un diseur de bonne aventure," constata Rakki.

"Ouais, et cette armure est un peu trop pourpre pour une balade en territoire sauterelle," répondit Tokei. "Vous feriez mieux de la laisser là, Shinjo. Ils n’auront pas besoin de nous identifier s’ils vous voient avec ça. Les flics ne sont pas très populaires ici."

"Bonne idée," dit Rakki en enlevant les lanières qui retenaient la plaque frontale. "Vous avez raison. Cet endroit est beaucoup trop calme par rapport à sa réputation. Je ne crois pas avoir entendu un coup de feu depuis que vous m’avez réveillé. Où sont passés tous les Sauterelles ?"

"Je n’en ai aucune idée," répondit Tokei, en secouant la tête. "Mais je ne pense pas qu’ils vont attendre longtemps avant de nous le faire savoir."

Comme si elles n’attendaient qu’un signe, les explosions commencèrent. Quelques minutes plus tard, il se mit à pleuvoir.

"Sacré Osano-wo. Il a toujours été doué pour la mise en scène," marmonna Tokei dans l’orage.


La pluie tombait drue. Il était détrempé. Il ne s’en rendait pas compte. Il ne voyait que le trottoir devant lui, ne pensait à rien, à part mettre un pied devant l’autre. Il portait un sac de marin sur son dos. Dedans, il n’y avait que peu de choses, les choses importantes. Tout ce dont il avait besoin. Après qu’il ait eu tant de choses, après tout ce qu’il a vécu, il pouvait toujours tout mettre dans un sac. Il n’avait pas vraiment changé.

Daniri se retourna pour jeter un dernier coup d’œil aux Studios du Soleil d’Or. Ils ne lui avaient pas demandé de partir. Le Lion avait trop de dignité pour ça. On le pensait assez honorable pour partir de lui-même. Gohei avait même préparé une voiture pour qu’il puisse quitter les studios sans être assailli par la presse. Daniri ne l’avait pas prise. Il avait assez vécu dans les studios pour connaître toutes les sorties discrètes. La presse ne le dérangerait pas. Et il n’était pas prêt d’accepter une autre faveur du clan du Lion, pas après ce qu’il leur avait fait.

"C’est ma faute après tout, n’est-ce pas ?" Se dit-il en marchant sous la pluie. "Je connaissais les risques. Je savais ce qui pouvait arriver si on révélait mon secret. J’aurais pu arrêter à tout moment. Ou j’aurais pu fermer ma grande gueule. Est-ce que je l’ai fait ?"

"Bien sur que tu ne l’as pas fait, mais tu as toujours fait l’imbécile."

Daniri se retourna en direction de la source de la voix. Un jeune garçon maigrichon le suivait. La pluie avait collé ses cheveux contre les cotés de son visage. Il esquissa un signe de tête à Daniri, mais ne sourit pas.

"Jiro," dit Daniri d’un ton tranchant. "Comment m’as-tu retrouvé ?"

Jiro haussa les épaules. "J’ai appris un ou deux trucs de Hiroru. M’man m’a demandé de te retrouver. Elle pensait que tu tenterais de disparaître, comme p’pa."

"Et alors ?" Répondit Daniri. "Et si je disparaissais ? Qu’est-ce que ça pourrait bien changer ? Tu as entendu ce qu’ils disent de moi, maintenant. Je suis la honte du clan du Lion. Une gêne pour le clan du Lion."

"Ouais," acquiesça Jiro. "Le gars de la Mante à la télé a dit qu’ils devraient enlever la poussière du tapis de seppuku et te laisser régler le problème."

"Très drôle," répondit Daniri. "C’est pas une si mauvaise idée, en fait."

"Nan," répondit Jiro, se plaçant sous l’auvent d’un petit magasin de journaux pour se protéger de la pluie. "De toute façon, tu peux pas te faire seppuku. T’es pas un vrai samurai, tu te rappelles ?"

"Merci Jiro," répondit Daniri. "J’avais oublié."

"Oh, calme-toi, Danjuro," répondit Jiro, en accompagnant ses paroles d’un raclement de gorge. "Tu n’as jamais vu que toi. Tout tourne autour de toi. Réfléchis pendant une minute, ’Akodo’. Qu’est-ce que tu as perdu, exactement ?"

"Ben c’est simple. On va compter," répondit Daniri, en faisant rageusement les cents pas sous la pluie. "Il y a ma carrière. Mon nom. Mes amis." Il comptait sur ses doigts en tournant sur lui-même. "Ma position à la Cour Impériale. Tous mes fans. Tous ceux qui me respectaient. Et, j’allais oublier, la sorcière que j’allais épouser, lorsqu’elle m’a vendu pour Onnotangu sait quelle raison. Est-ce que ça te suffit, Jiro ?" Daniri regarda de nouveau son frère. Sa colère se ressentait dans l’intensité de son regard.

"Oh ouais, frérot. J’ai vraiment pitié de toi," dit Jiro dans une grimace. "Grand héros de Otosan Uchi. Tout perdu. Et pourtant, tu méritais vraiment tout, non ?"

Daniri s’arrêta de tourner en rond, frottant ses yeux du dos de la main. Il resta calme un moment, l’eau coulant sur son visage alors qu’il regardait à nouveau son frère. "J’sais pas," dit Daniri. "Pendant un moment, je pensais que oui. Pendant un moment, je pensais l’avoir gagné."

"Oh, vraiment ?" Demanda Jiro, en croisant ses bras.

"Oui," dit Daniri. "J’avais l’impression qu’il y avait un peu d’espoir pour nous, après tout. Que je pourrais faire la différence parmi tous les samurais et shugenja, et tout ça. J’avais l’impression de pouvoir être important."

"Tu sens toujours ça ?" Demanda Jiro. "Ou tu vas te casser de cette ville, et disparaître dans un nuage d’auto apitoiement comme papa ? J’fais que demander. L’un ou l’autre, ça me gène pas." Le jeune frère croisa les yeux de Daniri. Le regard de Jiro était froid.

Daniri fronça les sourcils. "Tu ne me parlais pas comme ça avant, Jiro," dit-il. "Tu me respectais."

"Les choses changent, Danjuro," dit Jiro. "Tu aurais peut-être du y penser avant de rejoindre l’école Akodo et de laisser M’man et moi derrière."

"J’en suis désolé, Jiro," dit Daniri. "Je vous envoyais de l’argent. J’ai essayé de garder un œil sur vous deux, d’être sûr que vous alliez bien."

"On n’avait pas besoin d’argent," dit Jiro. "J’avais besoin d’un frère."

Daniri s’avança sous l’auvent, la pluie dégoulinait de sa longue chevelure. Il s’assit à côté de Jiro, les épaules basses. "Je suis désolé, Jiro," dit-il. "Ça me semblait être une bonne idée, à ce moment-là. Je pensais que vous seriez fiers de moi. Comme je te l’ai dit, je pensais pouvoir faire la différence."

Les deux frères restèrent silencieux pendant un instant. La pluie continua de tomber sur la rue autour d’eux.

"Tu le penses toujours ?" Demanda Jiro.

"Hm ?" Demanda Daniri, en relevant les yeux.

"Tu crois toujours que tu peux faire une différence ?" Demanda Jiro. "Sans ton argent, et tes voitures, et ton studio, et ton gros robot. Tu crois toujours que tu peux faire une différence ?"

"C’est le moment où tu vas me demander de rejoindre l’Armée de Toturi, n’est-ce pas ?" Demanda Daniri.

"Non," dit Jiro. "C’est le moment où je te demande d’arrêter de te décomposer. Peut-être que si tu parviens à changer ça, je demanderai plus tard à Ginawa si tu peux nous rejoindre."

"Merci pour cette offre, Jiro, mais non merci," dit Daniri. "Tu ne sais pas ce que j’ai enduré. Tu ne sais pas ce que j’ai perdu."

Les lampes de la rue s’éteignirent. Daniri regarda tout autour de lui, en silence. Jiro fit quelques pas derrière lui, tout aussi surpris.

"Panne d’électricité ?" Demanda Jiro.

"Non, ce n’est pas normal," dit Daniri. Il pointa du doigt vers l’ouest. "Regarde, même le Palais de Diamant et la Tour Shinjo ne sont plus éclairés. La cité entière a été touchée." Il regarda sa montre. "Ma montre est arrêtée, elle aussi."

"Les Sauterelles," dit Jiro. "Ils commencent à s’activer."

Daniri acquiesça. "Reste près de moi, Jiro."

"Pas vraiment," rétorqua le garçon. "Je retourne dans le Petit Jigoku. L’Armée va avoir besoin de moi."

"Pas autant que moi," dit Daniri.

"Hein ?" Répondit son frère. "De quoi parles-tu ?"

"Tu es un voleur, Jiro, et un bon, sinon tu n’aurais jamais survécu aussi longtemps chez les Sauterelles. Tu viens avec moi, et nous retournons aux Studios du Soleil d’Or."

"Pourquoi ?" Demanda Jiro, en restant dans le sillage de son frère.

Daniri regarda derrière lui et sourit, et un fragment de ce vieux regard espiègle revint dans son regard. "Quoi qu’ils fassent, nous ne pouvons pas laisser les Sauterelles s’en tirer comme ça. Nous allons retourner aux Studios du Soleil d’Or, et nous allons voler Akodo."


"Kameru ?" Demanda Ryosei, en poussant la porte et en entrant calmement dans le bureau. "Tu es là ?"

Kameru releva les yeux du grand bureau de marbre, un sourire naquit soudain sur son visage. Il se releva rapidement de sa chaise et traversa la grande pièce pour aller à la rencontre de sa sœur. "Ryosei," dit-il d’un ton heureux, "comment vas-tu ?"

"Je vais bien," elle fronça les sourcils en le voyant, embarrassée. "Tu as l’air fatigué. As-tu eu assez de sommeil ?"

"Plus qu’assez," dit-il, haussant les épaules. "Mais pas un bon sommeil. J’ai des cauchemars chaque nuit, depuis que papa est mort." Il désigna une paire de grandes chaises rembourrées à l’arrière du bureau. Ils se rendirent à elles et s’assirent.

"J’ai essayé de venir te voir tous les jours, depuis le couronnement, Kam," dit Ryosei. "Tes conseillers m’ont chaque fois raconté que tu étais trop occupé."

Kameru plissa le front. "Je n’en savais rien," dit-il. "Par les Fortunes, je ne t’aurais pas chassée, Ryosei."

"C’est bon à savoir," dit-elle avec un large sourire. "J’espérais que tu ne commences pas à changer, comme papa l’a fait."

"J’essaie tous les jours de ne pas changer," dit Kameru pensivement. "Je pensais que tu m’avais un peu abandonnée ici, après avoir disparue."

"C’est justement à ce propos que je suis venu te parler," dit Ryosei. "J’ai appris certaines choses, Kameru. J’ai appris des choses sur les implants tetsukansen. J’ai appris des choses sur le Palais. J’ai rencontré un prophète également. Isawa Saigo. Je pense qu’il peut nous aider."

"Un prophète ?" Demanda Kameru, soudain intéressé. "De nos jours ?"

"C’est un Phénix," dit-elle. "Un shugenja, bien qu’il ne semble pas très bon en magie." Elle rit un peu. Son visage redevint rapidement sérieux. "Kameru, il est tombé dans les Chutes de Diamant après s’être fait tirer dessus par Tsuruchi Kyo."

Kameru acquiesça. "Shinden m’a dit que Kyo s’était occupé d’un petit voleur avant de mourir."

Ryosei acquiesça. "Ouais, mais même après que Kyo ait disparu, la Garde Impériale est toujours à la recherche de Saigo. Tant qu’ils le feront, il ne pourra pas t’aider. J’ai rencontré un homme, Hisojo, qui pense que Tsuruchi Kyo pourrait travailler avec une personne appelée le Briseur d’Orage. Je pense que Kyo était au courant des prophéties de Saigo, et voulait l’empêcher d’aider notre père."

"Attends une seconde," Kameru leva une main. "Hisojo ? Agasha Hisojo ? Le vieux Dragon ?"

Ryosei cligna des yeux. "Comment connais-tu Hisojo ?" Demanda-t-elle.

"Je suis l’Empereur, tu te souviens ?" S’exclama-t-il. "Mais comment se fait-il que tu connaisses Hisojo ?"

"Il nous a trouvés," dit Ryosei. "Pendant que j’essayais d’aider Saigo à s’échapper grâce aux tunnels sous le Palais."

"Ces tunnels sont dangereux, Ryosei !" dit prestement Kameru. "Ils sont pleins de protections vieilles de deux mille ans et de pièges Kaiu. Tu aurais pu te faire tuer !"

"Si nous étions restés dans le Palais, Saigo aurait été tué," répondit Ryosei d’un ton laconique. "Maiko elle-même a été implantée. Saigo peut voir les implants. Tu étais trop occupé dans ton petit monde alors nous n’avons pas pu te demander de l’aide."

"Désolé," dit Kameru. "Malgré tout, tu aurais du venir me trouver. Je t’aurais aidé, Ryosei. Tu as dit qu’il peut voir les implants ?"

Ryosei acquiesça.

"Wow, même Ranbe Yuya ne peut pas le faire," Kameru fit un signe de tête avec respect. "Nous devons le ramener au Palais. Je suis l’Empereur, après tout. Je peux ordonner une grâce et rappeler la Garde lorsque j’en ai envie. Où est-il ?"

"Je ne sais pas," dit tristement Ryosei. "Et je ne pense pas qu’il viendrait si nous l’appelions publiquement. Il y a beaucoup de personnes qui veulent la mort de Saigo."

"Que devons-nous faire, alors ?" demanda Kameru.

"Je ne sais pas," dit-elle, en posant sa main sur celles de son frère. "Mais nous devons le trouver, Kameru. Nous devons le trouver."

"Ouais," dit pensivement Kameru. "Tout spécialement maintenant."

Ryosei dressa légèrement la tête. "Pourquoi ça ?"

"Ryosei," dit Kameru, en la regardant dans les yeux, le regard intense. "Je sais pourquoi papa a lancé cette guerre."

"Quoi ?" Répondit-elle, surprise. "Pourquoi ?"

"Enfin, je connais sa motivation", corrigea Kameru. "Je ne suis toujours pas sûr de savoir pourquoi il réagissait de cette façon." Le jeune empereur se leva de sa chaise et retourna rapidement à son bureau, sortant un livre épais. Il retourna vers Ryosei, en lui tendant le livre avec une expression grave.

"Qu’est-ce que c’est ?" Demanda-t-elle, en passant les doigts sur la couverture décorée. Les cinq symboles des éléments brillaient d’un éclat doré sur la couverture. Le livre était chaud au toucher. Bien que Ryosei ne soit pas une vraie shugenja, elle avait assez étudié avec sa tante pour sentir le pouvoir que le livre contenait. "La voie d’un Empereur," lut-elle à voix haute.

"Un journal," dit Kameru, en s’asseyant à nouveau en face d’elle, tout en se penchant en avant, alors qu’elle commençait à feuilleter le livre. "Ecrit par le premier Empereur Yoritomo au début de la Guerre des Ombres."

"Yoritomo I ?" Ryosei releva les yeux, surprise. "Il a écrit un journal ? Je n’en savais rien ! Je pensais qu’il avait été assassiné lors de la Guerre des Ombres. Quand aurait-il pu l’écrire ?"

"Selon les dates à l’intérieur, il l’a écrit avant la Guerre des Ombres," dit Kameru. "Avant qu’il ne soit Empereur. Il a écrit ce livre alors qu’il n’était que Yoritomo Kenjin, troisième cousin du daimyo du Clan de la Mante. Le premier chapitre est à propos de la plus terrifiante expérience de sa vie. La flotte Mante faisait des manœuvres tout près du Pont de la Marée lorsqu’un démon ’aussi large que la main de l’enfer elle-même’ se leva des eaux, tout en se battant contre la Grande Araignée de Mer. Il détruisit le Pont, l’Araignée, et la moitié de la flotte Mante. Kenjin se retrouva soudain au plus haut rang de la flotte entière, du clan entier. Il n’eut pas d’autre choix que de fuir. Après, il apprit le nom du démon qu’il avait vu. Akuma."

"Kenjin a vu le Seigneur Oni Akuma et a survécu ?" dit Ryosei.

"Akuma était plus faible, à ce moment-là. C’était juste après le retour du Seigneur Oni dans Rokugan, presque un an avant que la Guerre des Ombres ne commence. Toutefois, il savait que le pouvoir du démon allait détruire l’Empire. Les autres Clans Majeurs ne l’écouteraient pas. Les Mantes étaient pourtant de son avis. Tout est écrit dans le livre. Les trois premiers chapitres décrivent l’histoire de Kenjin."

"Qu’y a-t-il d’autre, dedans ?" Demanda-t-elle, en tournant les pages. "La dernière partie est écrite avec une écriture différente. Plus frénétique." Elle jeta un coup d’œil aux lettres étranges et à l’encre multicolore. "C’est un vrai charabia."

"C’est l’avenir," répondit Kameru. "Le monde de Kenjin fut brisé lorsqu’il vit Akuma. Il n’avait jamais rien vu d’aussi puissant, et pour la première fois de sa vie, il ne savait pas quoi faire. Alors que les Clans Majeurs se querellaient entre eux, il accomplit une quête. Il chercha les Oracles Elémentaires. Tu as déjà entendu parler des Oracles ?"

"Seulement des légendes," rit Ryosei. "Je ne pensais pas qu’ils étaient réels."

"Et bien, ils sont tout à fait réels," dit Kameru, en baissant les yeux sur le livre dans les mains de sa sœur. "Et chaque mortel a le droit de leur poser une question à chacun. La réponse sera toujours la vérité."

"Qu’est-ce que Kenjin leur a demandé ?" Demanda Ryosei.

"C’est le moment le plus amusant," répondit Kameru. "Il les découvrit tous au même endroit, ils l’attendaient. Lorsqu’ils lui demandèrent quelle était sa question, il dit simplement : ’Comment puis-je aider Rokugan ?’ Apparemment, il impressionna d’une manière ou d’une autre les Oracles en posant une question aussi simple et désintéressée. L’Oracle du Vide dit à Kenjin de les suivre dans les montagnes, en prenant seulement son journal. Kenjin revint avec lui sept jours plus tard. Il était rempli de leurs prophéties."

"Par les Fortunes," dit Ryosei, en ouvrant de grands yeux émerveillés sur la couverture de cuir du journal. "Je n’en avais jamais entendu parler."

"Personne n’en a jamais entendu parler." dit Kameru. "Les Empereurs se le sont transmis en secret. Je n’en aurais jamais rien su moi-même si je ne l’avais pas trouvé au fond d’un tiroir du bureau de papa. Mais c’était vraiment le style de papa. Il gardait les choses les plus simples les plus secrètes possibles, et il laissait traîner les plus grands secrets là où personne ne pensait à regarder."

Ryosei sourit tristement. "Oui, papa était comme ça."

"Je me rappelle d’une des dernières fois où je lui ai parlé, où je lui ai vraiment parlé," dit Kameru. Il se rassit sur sa chaise, fixant la fresque sur le plafond tout en repensant à ça. "C’était lors de l’Invasion Senpet. Il semblait tellement désespéré lorsque je suis rentré dans la pièce, il était assis derrière ce grand bureau et il ne savait pas quoi faire. Maintenant, je sais pourquoi." Kameru reprit le livre à Ryosei et tourna les pages, s’arrêtant à une page particulièrement abîmée. "Lis ça," dit-il, en repassant le livre à sa sœur.

Ryosei se pencha sur le journal. "L’écriture de notre ancêtre laissait vraiment à désirer," dit-elle.

"Il n’était qu’un simple marin," gloussa Kameru. "Il n’a jamais voulu guider les Mantes, et encore moins sauver Rokugan. Il ne faisait que ce qu’il devait faire."

"Le salut devrait venir pour l’Empire, si tu es assez fort, dit Terre," lut Ryosei. "Mais la violence engendre la violence, et l’empereur payera le prix pour le salut de son peuple, dit Air. Le Dernier Champion de Jigoku utilisera le chaos et le désordre comme armes, dit Feu. Le Jour du Tonnerre n’est pas encore arrivé, dit Eau. Par trois fois, les Portes du Palais tomberont avant que le monde ne soit prêt pour le Champion de Jigoku. Et puis, Vide éleva finalement la voix pour achever la prophétie. Le Dernier Tonnerre ne pourra se lever que…" Ryosei s’interrompit, la bouche ouverte, les yeux écarquillés sur le livre.

"Lis la dernière phrase," dit Kameru d’une voix enrouée.

"Lorsque sept empereurs seront morts."

Kameru acquiesça, en frottant ses yeux d’une main. "Yoritomo VII, c’est moi. C’est moche, le destin, hein ?" Il eut soudain l’air très fatigué, bien qu’il essaye de sourire à sa sœur.

"Kameru, ne tire pas de conclusions trop hâtives," dit Ryosei, en posant le livre sur la table entre eux. "Qui sait ce que veut réellement dire cette prophétie ? Et qui pourrait dire si elle est réellement vraie ?"

"Lis le deuxième chapitre du livre," dit Kameru. "Ils prédisent le retour du Dragon à la fin de la Guerre des Ombres. Ils prédisent la malédiction que Kuni Shikogu lança sur Yoritomo II. Ils prédisent le tremblement de terre qui frappa les Jardins Yasuki en 1932. Ils prédisent toutes ces sortes de choses, à travers tout le vingtième siècle. Il faut parfois lire entre les lignes, et la rétrospection aide beaucoup, c’est sûr, mais les choses que tu peux déchiffrer sont toutes correctes."

"Et la dernière partie ?" Demanda Ryosei. "De quoi parle-t-elle ?"

"Nous sommes en train de la vivre," dit-il. "Ça parle de l’époque avant le ’Dernier Jour des Tonnerres’. Il appelle parfois simplement cette période ’Les Derniers Jours’."

Ryosei reposa les yeux sur la page devant elle. "Et le prophète et la princesse trouveront refuge l’un auprès de l’autre, dit Air. Mais l’amour du prophète sera retourné contre lui. C’est sa main qui ouvrira les portes pour que le Champion Noir puisse entrer." Soudain, elle voulut reposer ce livre, le jeter aussi loin que possible.

Kameru resta silencieux pendant un long moment, le visage sérieux, le regard distrait. "Le ton n’est pas très encourageant," dit Kameru. "Il dit… Il dit que nous ne pouvons pas gagner."

"Par les Fortunes, Kameru," dit Ryosei, le visage pâle. "Nous devons faire quelque chose pour ça. Nous devons trouver Saigo. Peut-être que lui pourrait tirer quelque chose de sensé de tout ça."

"Je l’espère," dit Kameru. "Je l’espère vraiment. Mais je n’ai vraiment pas envie de parler de ça à quelqu’un d’autre." Il fit un geste de rejet vers le journal. Ryosei le referma. "Quoi qu’il en soit, c’est à la lecture de ce livre que j’ai consacré la plupart de mon temps. Et le reste du temps, je rencontrais mes conseillers et je parlais à Jack. Et toi ?"

"J’ai passé pas mal de temps à rester assise dans le palais, à jouer à la princesse," dit Ryosei en haussant les épaules. "Les gardes ont peur de me laisser quitter seule le palais, et mon idiot de frère m’a totalement oubliée." Elle tapota gentiment sur son épaule avec le livre.

"Hé, je suis désolé, Ryosei !" Rit Kameru. "Fais attention avec ça ! Méchante princesse ! On ne frappe pas l’Empereur avec un artefact de prophétie !" Il bloqua le livre avec son avant-bras et lui ôta des mains. Ils rirent doucement tous les deux, puis ce rire s’éteint en un long silence.

"Kam," dit doucement Ryosei. "Ça va aller. Souviens-toi de ça. Tant que nous ne perdrons pas de vue ce pour quoi nous luttons, tout ira bien. Ok ? Tu me promets que tu t’en souviendras ?"

Kameru demeura silencieux pendant un long moment. Il savait que les mots étaient creux et banals, mais quelque part, ils avaient un sens. "Ouais, ’Sei," dit-il. "Je te le promets." Il espéra que ce serait une promesse qu’il pourrait tenir.

La pièce fut soudain plongée dans l’obscurité. Au loin, des cris résonnèrent. Kameru se releva rapidement et tira le katana à sa ceinture, sa lame baignant le bureau d’une pâle lumière bleue. Son expression était sévère, vigilante, intense. "Il se passe quelque chose," dit-il. "Quelque chose ne va pas."

La porte du bureau s’ouvrit soudain, et trois Gardes Guêpes firent irruption. Hoshi Jack se tenait parmi eux, l’air inquiet. "Votre Majesté, Votre Grandeur," dit Tsuruchi Shinden, en s’inclinant rapidement devant Kameru et Ryosei. "S’il vous plaît, venez avec nous. Nous allons vous emmener en sécurité."

"Qu’est-ce qui se passe ?" Demanda Ryosei. "Qu’est-il arrivé à la lumière ?"

"Coupure de courant totale," répondit Shinden. "Même nos radios ne fonctionnent plus. Je suis prêt à parier qu’il s’agit d’une sorte de rayonnement électromagnétique."

"Un terrible danger approche," dit doucement Jack, les yeux brillants avec la lumière de l’épée de Kameru. "Je pense que nous ferions mieux de nous éloigner le plus possible du Palais. Il y a un petit temple non loin d’ici. Je connais les propriétaires. Nous serions en sécurité là-bas, mais je ferais mieux de déjà m’y rendre et de leur dire qui vient. C’est un monastère un peu reclus, et ils voudront certainement faire un peu d’ordre si l’Empereur arrive." Jack rit légèrement.

"Bien, faites donc." Dit Kameru tout en se retournant à nouveau vers Shinden. "Shinden, sélectionnez votre meilleur homme et envoyez-le avec Jack."

"J’ai celui qu’il vous fait," répondit le Guêpe. "Jack-sama, si vous voulez bien me suivre."

Dehors, les premiers coups de feu résonnèrent à travers la cité.


"Elle n’est pas une naga. Nous ne pouvons rien faire pour elle."

"C’est une héroïne. Nous devons faire quelque chose pour elle."

"Ses actions n’ont fait aucune différence. Szash est dans un état encore pire qu’avant, et le Kashrak s’est échappé. Elle n’a rien pu lui faire."

"La valeur d’un vrai héros est dans ses actes, pas dans ses résultats. Elle est parfaite. Nous devons la sauver."

"Elle n’est pas une naga."

"Cela ne nous a pas arrêtés, auparavant."

"C’était différent. Lui, c’était un Tonnerre. Elle n’est rien. Une idiote qui a mis son nez là où elle n’aurait pas du."

"Nous ne sommes pas en position d’être exigeant sur le choix de notre sauveur, mon ami. Cette fille peut nous sauver de la Blessure de l’Akasha."

"Les plus grands mages et guérisseurs des naga ne peuvent rien pour enrayer la maladie qui se répand à travers l’Akasha. Qu’est-ce que cette fille pourrait faire que nous puissions faire ?"

"Et bien, tout comme vous venez de le dire, elle n’est pas naga."

"Et en quoi cela nous sera-t-il utile ?"

"La Blessure de l’Akasha nous tue par l’intermédiaire de mutations. Nous sommes habitués à l’unité, à la similitude. Les différences qu’elle crée dans nos corps et nos esprits sont trop graves pour que notre race puisse le supporter. Cette humaine est différente. C’est une personne solitaire. Elle n’est pas comme le reste de sa race. Le choc de la Blessure de l’Akasha se sera pas aussi grand, et sa physiologie humaine sera plus résistante aux effets de la maladie."

"Elle ne sait rien de notre peuple. La magie de l’Akasha peut guérir la maladie, mais seulement si la source est correctement analysée. Sans la connaissance de la magie des perles, elle ne nous sera d’aucune utilité."

"Alors, nous lui apprendrons la magie des perles."

"Apprendre à une humaine ? Bah. Ça prendrait beaucoup trop de temps."

"Nous avons le temps."

"Non ! Nous n’avons pas le temps. La Blessure de l’Akasha tuera tous les naga éveillés d’ici quelques mois ! Il faudrait vingt ans pour apprendre les rudiments de notre pouvoir à un humain."

"Alors, nous ne serons pas éveillés. Nous allons retourner au Cœur du Shinomen et elle dormira là-bas avec nous jusqu’à ce qu’elle soit prête."

"Cela prendra aisément cinq fois plus de temps. Akuma règnera sur tout Rokugan, dans ce cas."

"Les humains peuvent vaincre Akuma. Ne prenez pas le silence du Clan du Dragon pour de la couardise. Togashi Hoshi est comme son père. Il pense pouvoir vaincre le Seigneur Oni. Nous serons en sécurité pendant notre sommeil. Rokugan n’a pas besoin de nous, pour l’instant."

"Mais qui protègera Shinomen ? Qui veillera sur nous pendant notre sommeil ? Qui empêchera le Kashrak de nous tuer pendant que nous dormons ?"

"Le Szash. Après ce qui a été fait, il n’a plus besoin de dormir."

"La magie des lits de perle est très puissante. L’humaine sera liée à l’Akasha pour toujours. Elle ne sera ni une humaine, ni une naga, mais une étrangère pour ces deux mondes."

"L’alternative est la mort. Pour elle, tout comme nous. Je mourrai personnellement avant de laisser le Kashrak prendre une autre âme."

"Tout comme moi."

"Alors, notre choix est fait."

"Oui… Oui, notre choix est fait. Amenez-là."


"Sachiko ?" dit une voix agréable. "Sachiko, êtes-vous réveillée ?"

Sa tête lui faisait encore mal, encore plus qu’avant. Ses yeux s’ouvrirent sur l’éclat d’une lumière jaune. Elle pouvait sentir une chaise de fer qui lui mordait le dos et les bras. Otaku Sachiko cligna des paupières, sa tête était engourdie, et elle se frotta les yeux. Elle était vivante.

C’était le seul point positif de sa situation. Son armure et ses armes avaient disparues. Elle portait seulement le t-shirt pourpre et le pantalon de nylon qu’elle portait sous son armure. Même ses bottes, sa montre et sa pince à cheveux avaient disparus. Elle se redressa sur la chaise de métal et regarda la pièce autour d’elle. Les murs étaient faits de plaques de métal rouillées, sans fenêtres. La porte était identique, avec un grand volant ressemblant à une valve de pressurisation. Comme une vieille porte de bateau. Elle supposa qu’elle était dans les tunnels abandonnés sous la cité, construits par les Mantes lors des moments les moins sinistres de la Guerre des Ombres. Ils étaient sensés avoir été détruits. Apparemment, ce n’était pas vrai.

Elle se leva de sa chaise, à moitié surprise que Yotogi ne lui ait pas lié les mains et les pieds. La chaise, un petit lit de camp, un miroir sale et une table en bois constituaient le mobilier de la pièce. Une ampoule pendait au plafond. Sachiko vit une robe jaune vif et très courte qui était posée sur le lit. Une belle pince à cheveux bleue brillante se trouvait sur la table, à côté d’un bol d’eau et d’une enveloppe. A quoi pensait Yotogi ? A quel jeu malade est-ce que ce monstre jouait, cette fois ? Elle s’empara de l’enveloppe et l’ouvrit en la déchirant, puis déplia le morceau de papier qu’elle découvrit à l’intérieur.

SACHIKO

JE VAIS ME PLIER A TA DECISION.

PORTE LA ROBE. ABANDONNE LA VOIE DES VIERGES DE BATAILLE. SUCCOMBE A TA COUARDISE. ADMETS LES FAIBLESSES DE TA FAMILLE ET JE CESSERAI MA QUETE MANIFESTEMENT STERILE POUR LES AIDER A SE METTRE A MON SERVICE. JE PENSE QU’IL EST MAINTENANT EVIDENT QUE TU FERAS UN MAGNIFIQUE CADAVRE.

OU

MEURS COMME UNE GUERRIERE, LES POINGS ENSANGLANTES SUR LA PORTE ALORS QUE TU ESSAIES DE FORCER LE PASSAGE VERS TA LIBERTE UNE DERNIERE FOIS. MEURS ET RELEVE-TOI A MES COTES, COMME UNE VRAIE OTAKU. COMME UNE VRAIE MOTO.

YOTOGI.

Sachiko essaya d’ouvrir la porte. Elle n’était pas fermée, la roue tournait librement. Elle tourna pendant un bon moment, en vain, puis une peur froide s’empara de son cœur. Elle jeta un coup d’œil sur le côté de la porte.

"Bâtard !" Cria-t-elle, en martelant la porte de ses poings.

La porte avait été soudée.

"Yotogi !" Cria-t-elle, en marchant vers le centre de la pièce. "J’entendais ta voix, avant ! Je sais que tu peux m’entendre ! Où es-tu, Yotogi ?"

La pièce était silencieuse.

Sachiko tournait en rond. "Merde !" Hurla-t-elle, frustrée. "Je sais que tu m’entends, Yotogi ! Où es-tu ?"

"Tu es tellement désespérée de me voir à nouveau, Petite Fortune ?" Répondit sa voix, amusée. "Je pensais que tu ne m’aimais pas."

"Où es-tu, Yotogi ?" Grogna-t-elle en grinçant des dents.

"Pas loin," répondit-il. "Tu ne le savais pas, Sachiko ? Ta famille n’est jamais loin. Maintenant, que puis-je faire pour toi, Petite Fortune ?"

"Laisse-moi quitter cette pièce," ordonna-t-elle. "Donne-moi mon armure et mes armes, et laisse-moi m’en aller."

"Oh, tu ne voudrais pas que je fasse ça," dit Yotogi avec un faux air surpris. "Dans le Cœur de la Machine ? Les Sauterelles te tueraient certainement s’ils voyaient une magistrate dans leur quartier général. Tu n’imagines pas quelle serait leur surprise."

"Je suis dans la Machine ?" Dit-elle, en regardant autour d’elle. "Les Sauterelles sont ici ?" C’était logique. Si d’autres tunnels dans ce genre existaient, ils seraient parfaits pour cacher une organisation terroriste comme le Clan de la Sauterelle.

"Les Sauterelles étaient ici," corrigea Yotogi. "Maintenant, il n’en reste que très peu d’entre eux. Je pense que les autres ne reviendront pas. Le Briseur d’Orage n’a plus besoin d’eux, tu comprends. Alors, il ne restera plus que toi et moi ici, Petite Fortune. Pour toujours."

"Qu’est-ce que tu veux ?" Dit Sachiko, en essayant de ne pas perdre son calme. C’était exactement ce que voulait Yotogi. Ce malade semblait adorer lorsqu’elle perdait son sang-froid. Sa tête lui faisait atrocement mal, elle avait une barre dans la tête, juste au-dessus de ses yeux.

"Juste ce qui m’appartient," dit-il. "Ta grand-mère comprenait. Elle fut la seule à avoir jamais compris, en fait. Les Otaku. Les Moto. Les deux familles incomprises de la Licorne. Les deux familles les plus puissantes du clan. Ta famille se tient à l’écart des règles de la société, pour rien de plus qu’une loyauté aveugle pour chacune d’entre vous et pour une soif inextinguible de voir la justice faite. Ma famille reste seule simplement pour une différence de philosophie. Comme c’est tragique, tu ne penses pas ?"

"Une différence de philosophie ?" Rétorqua Sachiko. "Vous vendez vos âmes à Fu Leng, Yotogi."

"Pas à Fu Leng," dit-il en soupirant. "Ça n’a jamais été Fu Leng. Pourquoi est-ce que tout le monde mélange toujours tout ? Fu Leng n’était qu’un simple moyen pour atteindre un but. Nous autre Moto avons toujours servi Jigoku directement, et nous ne l’avons jamais regretté. Tu sais pourquoi ?"

"Parce que la démence est héréditaire ?" Demanda-t-elle.

"Bien essayé, tu as peut-être raison, là," gloussa Yotogi. "Mais ce n’est pas tout à fait ça. Nous servons Jigoku parce que Jigoku est le chaos. La destruction absolue et sans limites. Et je ne sais pas quel niveau tu as en physique, Petite Fortune, mais laisse-moi t’expliquer l’un des principes les plus élémentaires de notre réalité. Le chaos gagne toujours. Ça peut prendre un peu de temps, mais le chaos parvient toujours à tout détruire, quelles que soient les règles existantes. Le chaos détruit tout ce qui est prévu pour le contenir. Le chaos s’élève au-dessus de tout. Le chaos est éternel."

"Et tu penses que Jigoku aura encore besoin de toi, une fois qu’il se sera occupé de Rokugan ?" Demanda Sachiko, en allant s’asseoir sur le bord du lit et en fixant le sol.

"Probablement pas," dit Yotogi. "Il nous écrasera et nous balayera de la même manière que le Briseur d’Orage s’occupe du Clan de la Sauterelle, en ce moment, mais tu sais ce que je pense de tout ça ? Je vais te le dire. Je préfère surfer sur le tsunami que de me trouver sur sa route. Au moins, j’aurai quelques sensations fortes avant de toucher le rivage. Tu vois ce que je veux dire, Sachiko ?"

"Non," dit-elle avec un demi-sourire. "Non, vraiment pas."

"Et bien, je pense que tu vas commencer à voir les choses comme moi très bientôt," dit Yotogi. "A peu près au moment où tu commenceras à manquer d’air."


"Où… où suis-je ?"

La Quêteuse ouvrit les yeux. Elle se sentait calme et engourdie. Une brillante lumière verte émanait de quelque part en dessous d’elle. Au-dessus, elle put voir la surface miroitante de l’eau. Elle pouvait sentir l’eau dans ses poumons, mais elle ne paniqua pas. Elle regarda son corps, ses mains. Sa peau avait pris une teinte émeraude, la couleur de la lumière.

"Réveille-toi," dit une voix dans son cœur, et elle sut que c’était l’Akasha. "Réveille-toi, et sauve-nous."

"Je ne me souviens pas de mon nom," dit-elle. "Je ne me rappelle pas qui je suis."

"Qui tu es n’est pas important," dit la voix. "Tu es la Zin maintenant. Tu es notre dernier espoir."

Zin acquiesça, donnant des coups de jambe jusqu’à ce qu’elle rejoigne la surface. Elle émergea du bassin pour se retrouver dans une profonde caverne, éclairée par l’éclat vert, les murs et le plafond incrustés de perles blanches. Une robe ancienne de soie blanche et une longue chaîne de perles blanches se trouvaient tout prêt. Elle aurait besoin des perles pour sa magie. Elle revêtit le collier en premier. S’habillant rapidement, elle suivit ce tunnel qu’elle savait rejoindre la surface.

Comment savait-elle où ce tunnel conduisait ? Comment connaissait-elle la magie ?

"Je vous ai attendu, ma dame," dit une voix. "Je savais qu’il ne vous faudrait que peu de temps pour vous réveiller."

Elle se retourna pour découvrir le visage de Szash, le Constricteur qui l’avait sauvée, il y a si longtemps, dans une autre vie. Il ne semblait pas plus âgé qu’à l’époque, bien que sa maladie ne semble plus le dévorer. Son corps était toujours couvert de taches noires, et un katana brillant pendait à sa ceinture.

"Szash ?" Dit-elle. "Suis-je la première à me réveiller ?"

"Non, ma dame," dit-il, en hochant la tête. "Il y en a d’autres qui ont quitté la Shinomen pour chercher la source de la Blessure. Certains seront tués par la Blessure. D’autres seront tués par ces humains craintifs. Soyez prudente lors de votre voyage, ma dame."

Zin resta silencieuse pendant un moment, s’asseyant sur un grand rocher alors qu’elle rassemblait ses pensées. "Szash," dit-elle. "Je ne me rappelle de rien. Mes souvenirs… ils sont si confus."

"Croyez-moi, c’est mieux ainsi," répondit Szash. "L’Akasha vous a donné ce dont vous aviez besoin pour accomplir cette tâche."

"L’Akasha," répéta Zin. "Je peux le sentir, mais je sens que je suis en dehors de celui-ci. C’est étrange."

"Pas si étrange, ma dame," répondit Szash. "Vous êtes unique."

"Je ne suis pas ’ta dame’, Szash," dit Zin. "Je suis juste… Je ne sais pas ce que je suis… Mais je n’ai aucune influence sur toi. Tu n’as pas besoin d’être aussi formel."

"Le peu de vie qu’il me reste, je vous le dois," dit Szash avec un rapide salut. "Maintenant, Vous êtes ma dame, et vous la serez à jamais."

"Depuis combien de temps es-tu ici ?" demanda-t-elle soudain.

"Depuis que vous dormiez, ma dame," dit-il. "Cent et deux ans."

"Tu n’as jamais quitté la forêt ?" Demanda-t-elle.

"Non," répondit Szash. "Je veille, comme toujours. Les lits de perle ne peuvent rester sans protection. Leur magie est tout ce qui maintient les naga en vie, maintenant, jusqu’à ce que la source de la maladie puisse être trouvée."

"Tu dois te sentir seul," dit Zin, en regardant ses yeux rouges d’un air sympathique.

Le regard de Szash se figea sur celui de Zin pendant un bref instant, puis il se détourna, incapable de supporter la puissance de l’âme qu’il voyait là. "Seul. Oui. Plus que vous ne pouvez l’imaginer, ma dame. Maintenant, partez. Vous avez tellement de choses à faire."

"Au revoir, Szash."

"Je prierai pour vous revoir à nouveau, ma dame."


"Saigo !" Dit Kamiko. "Vous voilà."

"Pourquoi fait-il si noir ?" Demanda Saigo, en trébuchant sur une marche au bas des escaliers. Le prophète manqua de s’étaler mais Kamiko l’attrapa par le bras et l’aida à rester debout. Il tenait un carnet en piteux état sous un bras.

"Panne totale," répondit Kamiko. "Plus de télévision, plus de radio, plus rien. Et pour autant que je puisse en juger, ça touche toute la ville."

"Le Clan de la Sauterelle," dit Akiyoshi, en descendant rapidement les escaliers pour s’arrêter juste à côté de la Grue. "C’est sûrement eux, mais je ne savais pas que leurs OEM avait une telle puissance. L’Armée se rassemble, maintenant ; Ginawa a dit qu’il était probable qu’ils se déchaînent très bientôt, et nous aurons besoin de tout le monde pour les arrêter."

"Malheureusement, ça comprend les prophètes et les réfugiés Grues," ajouta Ginawa, depuis le sommet des escaliers. "Nous avons besoin de tous ceux qui sont disponibles avant que la cité ne devienne un enfer. Kamiko, rassemblez vos soldats Daidoji. Nous devons y aller."

"Quelle est la situation avec Dairya ?" Demanda Saigo. "Avez-vous déjà réfléchi à cette histoire ?"

"C’est hors de propos," dit Ginawa avec un soupir. "Ce sont des mystères d’un autre âge. Pour l’instant, nous avons une urgence." Le vieux rônin descendit les escaliers. Akiyoshi lui emboîta le pas. Saigo courut un peu, juste derrière Doji Kamiko et son escorte de Daidoji.

"Qu’avez-vous l’intention de faire ?" Demanda Kamiko alors qu’ils arrivaient dans la cuisine de Shotai. Des petites bougies et des lampes de poche éclairaient la pièce sombre. Shotai, Mikio et Hiroru parlaient à voix basse de l’autre côté de la pièce. "Tous les systèmes électriques qui fonctionnaient lorsque leur rayonnement s’est déclenché ont été complètement court-circuités, inutilisables pour plusieurs heures, au minimum."

"Les épées et les fusils fonctionnent encore," dit Ginawa. Il se tourna pour faire face à Kamiko, en tapotant sa tempe d’un doigt. "Et plus important, nous pouvons encore penser. Et tant que la faculté de raisonnement existe—"

"Une solution peut toujours être trouvée," Kamiko acheva le vieux dicton de son sensei en soupirant. "Par les Larmes de Doji, j’ai l’impression d’être à nouveau en classe."

"En quelque sorte, vous l’êtes encore, Kamiko," dit Ginawa. "L’Armée de Toturi est un monde complètement différent de celui que vous connaissiez. Nous sommes habitués à travailler avec des ressources limitées, et à agir comme une machine bien huilée. Dairya avait prévu chaque éventualité et lors de ma courte prise de pouvoir, j’ai fait de mon mieux pour renforcer ça. Même sans radios, nous sommes tout à fait capables de communiquer."

"En outre," dit Mikio, en les rejoignant avec un grand sourire. "Tous les systèmes électriques n’ont pas été coupés par ce rayonnement."

"Que veux-tu dire ?" demanda Akiyoshi. "Comment est-ce possible ?"

"Venez par ici," répondit Mikio, en désignant une porte métallique à l’arrière du restaurant. Elle menait à un entrepôt abandonné.

La porte s’ouvrit soudain, révélant le visage impatient d’Hida Yasu. Ses yeux sombres étaient ouverts, et un sourire enfantin était moulé sur son visage. "Ouah !" Dit-il rapidement. "Kamiko, vous devez venir voir ça. Vous n’allez pas le croire. Je n’aurais jamais espéré en voir un dans un si bon état." Le grondement d’un moteur résonna dans l’entrepôt derrière lui.

"Qu’est-ce qui se passe ?" Demanda Saigo, perplexe. "Qu’y a-t-il là-bas ?"

"Allez-y, jetez un coup d’œil," dit Ginawa, en désignant la porte.

Ils entrèrent tous. La mâchoire de Kamiko s’ouvrit et Saigo hocha simplement la tête. Les soldats Daidoji firent toutes sortes de commentaires incrédules ou stupéfaits. "Par Jigoku, comment avez-vous eu l’un de ces engins ?" demanda Kamiko, tout en fixant le dôme métallique et brillant qui se trouvait au centre de l’entrepôt. L’ombre de Ketsuen pouvait être discernée, juste derrière l’autre appareil. Kitsuki Hatsu et Hiruma Hayato se tenaient dans les ombres du monstrueux véhicule, observant les lumières de ce dernier.

"Qu’est-ce que c’est que ça ?" Demanda Saigo.

"Mais où étiez-vous, Phénix ?" Dit Daidoji Yoshio, les yeux écarquillés. "C’est un Scarabée ! Un Scarabée Senpet ! Vous vous souvenez de l’invasion, non ?"

"J’étais… disons… en plein délire lorsqu’elle s’est produite," dit Saigo. "Lorsque vous luttez contre le Lait de Daikoku, certains détails vous semblent flous pendant une semaine ou deux."

"Oh," dit Yoshio. "Ben voila. C’est à ça que ça ressemble." Il désigna l’énorme aéroglisseur.

"Nous l’avons découvert sur un toit, le jour après l’invasion," dit Mikio. "Il y avait pas mal de désordre à l’intérieur. Je ne veux même pas savoir ce qui est arrivé à son équipage, mais il fonctionne encore parfaitement. Pas une égratignure. Je l’ai fait décoller et je l’ai caché ici. Depuis lors, je l’ai un peu bricolé, et j’ai fait quelques améliorations ça et là. Je l’ai appelé Le Croissant de Lune."

"Pourquoi ?" Demanda Hiroru.

Mikio regarda le ninja d’un air perplexe. "Parce que notre symbole est le loup, crétin," dit-il. "Et les loups hurlent à la lune."

"Pas lorsque la lune est en quartier," répondit Hiroru. "Les loups ne hurlent qu’à la pleine lune."

"Les loups hurlent à toutes les lunes !" Rugit Mikio, en brandissant son poing serré vers Hiroru. "De plus, ce stupide truc ne pourrait pas voler s’il avait la forme de la pleine lune, pas vrai ?" Hiroru se mit rapidement hors de portée, en riant doucement.

"Tu as très bien fait," dit Ginawa, en dissimulant son sourire d’une main. Les pointes sur les petites ailes du Scarabée avaient été enlevées, et le véhicule entier avait été repeint en gris métallisé. Un grand mon en forme de loup hurlant était peint sur les ailes du véhicule, et de chaque côté de la cabine de pilotage.

"Merci," dit Mikio, en souriant au Scarabée avec une fierté paternelle.

"Comment est-ce qu’il fonctionne toujours avec les OEM ?" Demanda Akiyoshi, en marchant lentement vers le grand véhicule. Elle passa les doigts sur la surface grise d’une aile.

"Les Senpet n’ont pas les même connaissances que nous en matière de tetsukami, mais ils ont compensé leur manque de magie par de la science poussée à l’extrême," dit Mikio. "Ils utilisent des circuits électriques endurcis dans tous leurs véhicules militaires et tous les systèmes électroniques importants depuis presque quatre ans, maintenant. Et ça protège exactement contre ce genre de choses. Nos militaires n’ont pas l’habitude de les utiliser vu que nous n’avons pas encore totalement développé cette technologie et que les OEM n’étaient pas une arme utilisée en pratique. Enfin, jusqu’à aujourd’hui. De toute façon, pourquoi acheter ces circuits améliorés alors que cette crasse de matériel Dojicorp est tellement bon marché ? Euh. Désolé, je ne voulais pas vous offenser." Il jeta un regard vers les soldats Daidoji, certains d’entre eux regardaient le mécanicien d’un air mécontent.

"Nous ne l’avons pas été," dit Kamiko d’un ton sec.

"Je ne comprends pas," remarqua Hatsu, en marchant vers eux. "Le reste de la cité est hors d’usage mais Ketsuen semble toujours fonctionner correctement. Est-ce que Toshimo a utilisé de tels circuits lorsqu’il l’a construit ?"

"J’sais pas," Yasu haussa les épaules. "Je ne construis pas les machines de Toshimo. Je les casse pour lui."

"Je suppose que non," dit Mikio. "Les Crabes ont un petit budget consacré à la défense, comparé aux Lions et aux Mantes. Ils doivent s’en contenter. Si je devais trouver une raison, je dirais que Ketsuen est trop entêté pour se faire déconnecter par quelque chose d’aussi secondaire qu’une catastrophe à l’échelle d’une cité. L’Armure du Samurai de l’Ombre apporte à son porteur une immunité quasi totale à la magie. Peut-être que ça le protège aussi des OEM ?" Mikio leva les yeux vers la Machine de Guerre géante. La fente qui lui servait de visage ne sembla pas répondre.

"C’est bien Ketsuen, en tout cas," acquiesça Hayato.

"Ok, tout le monde, on a assez rêvé sur nos jouets," dit Ginawa, sa voix résonnant dans tout l’entrepôt. Il appuya sur un bouton sur le mur, ouvrant la grande porte métallique qui menait à la rue. Vingt ou trente jeunes hommes et femmes attendaient à l’extérieur avec diverses armes, et des sacs à outils et de matériel médical. Tous portaient le mon du loup hurlant sur leur manche.

"Nous sommes prêts, Ginawa," dit un jeune homme à l’avant du groupe.

"Alors il est temps de partir. Hito, Tohaku, prenez vos unités et rendez-vous au Nord-Ouest. Nakao, Goemon, vous allez au sud. Si vous voyez une activité Sauterelle, vous n’engagez pas le combat. Transmettez l’information immédiatement et attendez les ordres. Votre première priorité est d’aider les blessés et d’organiser les civils. Vous avez compris ?"

"Oui, monsieur," répondirent-ils.

"Allons-y," dit Ginawa. "Que les Fortunes vous guident." Les hommes et les femmes de l’Armée de Toturi se dispersèrent rapidement dans les rues. Ginawa se tourna vers ceux qui étaient encore rassemblés autour de lui. "Shotai, tu restes ici avec Godaigo et tu coordonnes," dit Ginawa. "Nous n’avons pas de radio, mis à part celle de Ketsuen et celle dans le Scarabée, alors la communication avec l’infanterie se fera uniquement avec le Code Ide. Ca veut dire avec des lumières sur les toits, et laisse bien éteinte ta lampe de poche si tu n’as pas absolument besoin d’elle. Elles ne sont pas protégées contre les OEM et je n’ai pas envie qu’un autre rayonnement des Sauterelles viennent nous couper nos yeux et nos oreilles parce que tu as eu la stupide idée de la laisser allumée. C’est compris ?"

"Compris," acquiesça Shotai. Il se retourna et rentra dans le restaurant.

"Hiroru," dit Ginawa. Le ninja s’avança devant le rônin sans dire un mot. "J’ai une mission très importante à te demander. C’est également très dangereux, et tu devras y aller seul."

"Bien," dit-il.

"J’ai besoin que tu te rendes au Palais," dit-il. "Va là-bas, et trouve le Prince Kameru et Ryosei. Garde un œil sur eux. Les Sauterelles n’aiment pas vraiment la Famille Impériale. Avoir une paire d’yeux, digne de confiance, qui veille sur leurs arrières, pourrait être crucial."

"C’est comme si c’était fait," dit Hiroru, en reculant dans les ombres et disparaissant.

"Ça me fait peur," dit Akiyoshi, en frottant doucement ses bras nus.

"Yasu, Hayato, vous partez tous les deux avec Ketsuen. Avec tout le courant de la cité qui est hors-service, Dojicorp sera également affaibli. Cela pourrait être votre seule chance de descendre Munashi. Saisissez-là."

"Super," dit Yasu. Hayato eut un sourire dangereux.

"Kamiko, vous et les Daidoji, vous allez avec Yasu," dit Ginawa aux soldats Daidoji. "Vous connaissez Dojicorp mieux que quiconque, et même à pied, vous ne devriez pas avoir de problème pour suivre Ketsuen. La vitesse n’est pas le point fort de cette Machine de Guerre."

"Elle peut être rapide, quand il le faut," dit Hayato avec un haussement d’épaules.

Kamiko acquiesça, le visage sérieux. "Bonne chance, Ginawa," dit-elle, en s’inclinant devant lui. "Bonne chance, sensei."

L’expression sévère de Ginawa s’effaça pendant un instant. Il sourit à Kamiko et lui rendit son salut. "J’espère que vous n’aurez pas besoin de chance, Kami-chan."

"Et vous autres, dans le Scarabée," dit Ginawa. "Nous allons patrouiller jusqu’à ce que nous découvrions d’où viennent ces rayonnements. Les lance-missiles sont toujours en état, Mikio ?"

"Chargés et prêts à l’emploi," répondit le mécanicien.

"Bien," dit Ginawa. "Ceux-ci devraient pouvoir se charger des générateurs d’OEM des Sauterelles lorsque nous les trouverons."

"Et aussi de la plupart des Sauterelles," dit Mikio. "Le lance-missiles avant contient trente ogives, et chacune a la capacité de raser un quartier complet. Ces petits bâtards sont la raison pour laquelle l’horizon est dans l’état pitoyable qu’on connaît maintenant."

Hatsu se racla la gorge, attirant l’attention de Ginawa. "Excusez-moi, mais que fait-on pour Otaku Sachiko ?" Demanda-t-il. "Je comprends que tout un tas d’autres gens sont en danger, mais je ne peux pas l’abandonner. Cet homme qui s’est emparé d’elle… il y a quelque chose d’étrange à son sujet. Il faut l’arrêter avant qu’il ne puisse lui faire du mal."

"Je suis désolé pour votre équipière, Hatsu," dit Ginawa avec un regret sincère. "Mais il n’y a rien que nous puissions faire. Nous ne savons même pas qui l’a enlevée."

"Et c’est là que mon timing impeccable entre en jeu," dit une voix venant de la rue. Ils se retournèrent et découvrirent Tokei, sale et épuisé, un bras entourant un homme à moitié inconscient et ensanglanté, portant un t-shirt et un pantalon trempés de sueur.

"Qui est-ce, Tokei ?" Demanda Mikio.

"Laissez-moi vous présenter l’officier Shinjo Rakki," répondit Tokei. "L’équipier d’Otaku Sachiko." Il aidait le Licorne à se tenir debout.

Rakki fit un faible signe de tête et s’effondra par terre.

"Ça va aller," dit Tokei d’un ton rassurant.


"Qu’est-il arrivé à cette cité ?" Dit Jack. Le vieux moine s’appuya lourdement sur les créneaux, couvrant son visage avec ses mains. La pluie tombait sur la pierre de chaque côté de lui, mais ne semblait pas mouiller le vieil homme.

"Monsieur, vous devriez venir avec moi," dit Daikua Kita. Elle était une jeune soldat, habillée d’un uniforme vert très bien repassé avec un mon doré de la Mante sur chaque épaule. Une paire de pistolets noirs était rengainée à sa ceinture. Tsuruchi Shinden lui avait ordonné de veiller sur le descendant de Shinsei, et elle n’avait pas l’intention de perdre Hoshi Jack de vue. Kita se tenait à une certaine distance du vieux moine, observant attentivement les rues en dessous d’eux.

"Nous devons descendre," dit Hoshi Jack, en se redressant et en lissant sa robe avec ses mains noueuses. "Nous devons trouver de l’aide pour l’Empereur."

"Je vous le déconseille, Jack-sama," dit Kita, pour la forme. "C’est très dangereux, ce soir. Dites-moi où je puis trouver ce temple, et j’irai là-bas moi-même."

Hoshi Jack se retourna, croisant le regard de la jeune soldat. "La cité est mourante, Kita," dit-il tristement. "Je ne peux pas rester ici et laisser les autres faire mon travail à ma place. De plus, les moines seront vraiment terrifiés, ils ne vous ouvriront pas les portes. Je dois y aller."

Kita trembla de nervosité. Elle était renommée dans toute la Garde Impériale pour son regard perçant et sa volonté indomptable, mais après avoir regardé les yeux d’Hoshi Jack, elle dut rapidement détourner le regard. Il y avait une puissante et ancienne sagesse dans les yeux de l’homme, un pouvoir tel qu’elle n’eut pas la force de s’y opposer. "Je vous le déconseille néanmoins," dit-elle sans énergie. "Ce sera très dangereux."

"Le danger n’est pas nouveau, pour moi," dit le moine avec un petit sourire. "Je n’en ai pas l’air, mais j’ai eu ma dose d’aventure, dans ma jeunesse. Je vous promets de ne pas prendre de risque inconsidéré, Kita. Je n’ai pas l’intention d’affronter le Clan de la Sauterelle ou quoi que ce soit d’aussi stupide. Je veux juste sortir et aller au temple. Et sur le chemin, j’espère trouver un moyen d’aider le peuple. Je dois vous avouer que je me sens bien plus en sécurité avec un des meilleurs gardes de l’Empereur à mes côtés." Jack se retourna et marcha lentement vers les marches, le pas lent et mesuré. "Venez avec moi, si vous voulez," ajouta-t-il.

"Attendez-moi, j’arrive," dit Kita après un bref instant. Elle s’éclaircit la gorge et courut pour rejoindre le moine, braquant sa lampe de poche sur les marches devant eux. "Nous devrions d’abord aller à la caserne," dit Kita. "Je vais demander à Tsuruchi Shiden pour avoir d’autres hommes d’escorte, juste par précaution."

"Et quel bien cela pourrait-il nous apporter ?" demanda Jack, avec un ton amusé dans sa voix. "Un grand groupe de Gardes Impériaux armés serait plus une cible qu’autre chose, à l’extérieur du Palais. Non, je pense que nous serons moins visibles à nous seuls, Kita-san. Nous sommes seulement les éclaireurs, rappelez-vous. Nous devons laisser des gardes derrière nous pour protéger notre Seigneur Yoritomo."

Kita acquiesça. Le vieil homme avait raison, bien sûr, et elle avait l’impression d’être stupide. Pourquoi agissait-elle ainsi ? Elle était pourtant une magistrate expérimentée. Elle avait même tendu son épée à l’Empereur, pendant son couronnement. Par Shinsei, pour qui se prend ce vieil homme ?

"Shinsei," se rappela-t-elle soudain. Elle gloussa à cause de cette ironie.

"Celui qui rit en regard de l’adversité est une personne forte," dit Jack, en notant le sourire de la Mante. "Je pense que la Garde Impériale prospérera avec des soldats disposant d’un tel courage."

"Merci, Jack-sama," dit Kita d’un ton sincère. "Si nous voulons quitter le Palais, je pense que nous devrions partir par l’une des tours de surveillance extérieures, à l’arrière du palais. Nous ne les avons pas encore toutes scellées, et les entrées ne sont pas publiquement connues. Par ici." Elle désigna un couloir annexe, et les deux pressèrent légèrement le pas en allant vers la tour la plus proche.

"C’est une bonne idée," acquiesça Jack. "Je pense que les portes du Palais vont bientôt devenir un endroit très dangereux."

"Est-ce que les portes du Palais ne l’étaient pas déjà, ces derniers temps ?" Répondit-elle.

Jack acquiesça. "Si ça peut vous rassurer, mon amie, ce sont les temps de troubles qui engendrent les histoires intéressantes. Peut-être que nos noms trouveront une place dans les livres d’histoire ? Pensez-y. Un jour, des millions de petits enfants Rokugani travailleront d’arrache-pied pour essayer de mémoriser les noms de la grande Daikua Kita et du vaguement respectable Hoshi Jack."

Kita éclata de rire. "Il ne nous reste plus qu’à espérer de vivre assez longtemps pour le voir."

"J’en ai bien l’intention, en tout cas," répondit Jack.

"Lieutenant Daikua-sama," dit un solide Garde de la Guêpe, attirant l’attention d’un salut. Le garde se tenait à côté d’une très grosse mitrailleuse, récemment installée sur le sol, en face de la porte de la tour.

"Repos, Hitomaro," dit Kita, en lui rendant son salut. "Quelles nouvelles des éclaireurs ?"

"Ils ne sont pas encore revenus," répondit Hitomaro avec un air soucieux. "Ils auraient déjà dû rentrer, il y a une heure. J’aurais voulu leur envoyer quelqu’un pour les retrouver, c’est impossible. Avec nos systèmes de sécurité en panne, le Capitaine nous a ordonné de rester dans le Palais pour garder toutes les issues."

Kita acquiesça. "Je vais sortir, sur ordre de Shinden. Si je ne suis pas de retour dans une heure, scellez cette porte."

"Daikua-sama ?" répondit le garde, confus. "Vous sortez ? Lieutenant, je vous déconseille viv-"

"Ça ira, Hitomaro," dit doucement Jack. "Je vais avec elle. Je ne permettrai pas qu’il arrive quoi que ce soit à votre lieutenant."

Le garde cligna des yeux. "Shinsei ?" Dit-il en sursautant. Le garde tomba rapidement à genoux, pressant son visage contre le sol.

"Relevez-vous. Relevez-vous," dit Jack avec un petit sourire. "Je pense que je préfère l’anonymat. Tous ces saluts et ces marques de respects vont finir par me monter à la tête."

"Oui, Shinsei-sama," dit Hitomaro, en se remettant rapidement sur pieds. Il garda les yeux rivés vers le sol, n’osant pas croiser le regard de Jack.

"Hitomaro, écoutez-moi," dit Kita d’un ton sec, en se plaçant face au garde. "Je veux que vous gardiez un œil sur cette porte, et je veux que vous teniez cette arme prête. Si vous entendez n’importe qui dehors qui ne vous donne pas le bon signal, je veux que vous tiriez. Sur n’importe qui, Hitomaro."

"Oui, lieutenant," dit Hitomaro d’un air incertain.

"Hitomaro," répéta Kita. Elle avait déjà vu ce regard auparavant, entendu ce ton venant d’hommes qui ne s’étaient jamais battus. Hitomaro ne comprenait pas ce que ça signifiait vraiment d’être un guerrier, un samurai, et la sécurité du Palais lui-même était entre les mains de cet homme. "Hitomaro, cet ordre est également valable pour nous," ajouta Kita d’un ton sec. "Vous comprenez ? Si je suis capturée et ramenée au Palais, je m’arrangerai pour donner un mauvais signal. Je ne laisserai pas les Sauterelles rentrer dans le Palais, même si je dois y laisser ma vie. Etes-vous prêt à me tirer dessus, Hitomaro ? Etes-vous prêt à tirer sur Hoshi Jack ?"

Hitomaro sursauta, ses yeux se posaient tour à tour sur Kita puis sur Jack. "Je… Je ne… Je ne sais pas."

"Nous avons tous un rôle à jouer, mon ami," dit Jack, en posant une main sur l’épaule de l’homme. "Le mieux que nous puissions espérer est d’accomplir notre tâche avec honneur." Le descendant de Shinsei sourit.

"Oui, monsieur," dit soudain Hitomaro. Il regarda Kita, et acquiesça avec une confiance soudaine. "Je ne vous décevrai pas, Daikua-sama." Il s’accroupit immédiatement derrière la mitrailleuse, surveillant la porte avec un regard inflexible.

Daikua Kita regarda vers Jack, puis salua Hitomaro. Ils sortirent ensuite tous les deux de la tour et s’enfoncèrent dans l’obscurité de la cité. Après avoir traversé sans ennuis la zone ouverte autour du Palais, Kita mena Jack dans les ombres d’un restaurant pour décider de leur prochaine étape.

"Je ne m’inquièterais pas pour cet homme, Kita," dit Jack. "C’est un bon soldat. Juste un peu inexpérimenté."

"Je ne suis pas inquiète pour lui," répondit Kita. "Plus maintenant, en tout cas. Comment avez-vous fait ça ? C’était un revirement total. Cinq minutes plus tôt, je n’aurais pas osé confier la garde du chat de l’Empereur à cet homme. Avez-vous vu le regard dans ses yeux lorsqu’il est parti ? J’aimerais vraiment pouvoir inspirer les hommes de cette façon, Jack-sama."

"Inspirer les autres est la partie facile," dit Jack avec un haussement d’épaules. "Montrer l’exemple à ceux-ci est bien plus difficile."

Kita acquiesça, en pensant aux mots du vieil homme. Un grondement, tel un coup de tonnerre qui s’éternise, traversa la cité. C’était le bruit lointain de coups de feu et de rafales d’armes à feu. Un cri de terreur s’ajouta au bruit. "Effrayant, n’est-ce pas ?" Dit Kita. "Jusqu’à aujourd’hui, je n’avais jamais réalisé à quel point cette cité était bruyante."

"Où à quel point elle est sombre," dit Jack, en jetant des regards prudents dans les ruelles assombries. "Otosan Uchi est une cité de pouvoir. Elle se flétrit à cause de l’épidémie engendrée par les Sauterelles."

"Ouais," acquiesça Kita. "Et cette panne de courant n’est que le sommet de l’iceberg. Ces OEM vont également déconnecter les générateurs et les systèmes autonomes. Les hôpitaux et les autoroutes sont probablement plongés dans le chaos total, pour l’instant, et il faudra des semaines pour réparer tous les systèmes informatiques de la cité. Même si les Sauterelles s’arrêtent maintenant, les dégâts sont déjà faits. C’est pire que l’invasion." Un bruit de verre brisé retentit derrière le coin de la rue. Un cri de femme retentit également un bref instant après.

"Je crains que la plus grande menace ne soit ni les Sauterelles, ni l’obscurité," dit Jack, en marchant dans la direction du bruit. Kita le suivit rapidement, en tirant un de ses pistolets.

Le spectacle qui s’offrait à eux était sinistre. La façade d’un magasin d’électroménager était éventrée, et l’intérieur était en flammes. Le corps d’un homme pendait à la fenêtre, empalé sur le verre qu’il avait tenté de traverser. Une femme était couchée sur la rue non loin de là, en train de pleurer et de serrer une blessure ouverte au niveau de son estomac. Jack courut jusqu’à elle et s’agenouilla à ses côtés alors que Kita observait la rue. Elle entendit trois bruits de course qui s’éloignaient dans les ténèbres, mais ne vit personne.

"Calmez-vous," dit Jack à la femme. "Vous n’êtes plus seule, maintenant."

"Par les Fortunes," sanglota la femme. Elle attrapa le bord de la robe de Jack et son sang souilla le tissu brun. "Pourquoi ? Pourquoi est-ce arrivé ?"

"Si seulement je pouvais vous répondre," dit Jack d’un air triste, en ôtant les cheveux de la femme hors de son visage.

"Y’a-t-il quelqu’un d’autre, à l’intérieur ?" Demanda Kita, les yeux rivés sur la fenêtre de l’étage.

"Non, personne," sanglota la femme. "Il n’y avait que moi… moi et Yuri…" Elle se mit à sangloter de plus belle, suivi d’une crise de toux incontrôlable. Ses lèvres étaient tachées de rouge lorsqu’elle s’arrêta.

"Cette femme a besoin d’assistance médicale," dit Kita.

"Où allons-nous la trouver ?" Demanda Jack, en relevant les yeux. "Les ambulances Phénix sont hors d’état, et cette femme ne peut pas marcher."

"Nous ne pouvons pas rester assis ici, et la regarder mourir !" gronda Kita.

"Je fais de mon mieux," dit Jack. "Ne vous énervez pas, Kita. Laissez-moi un peu de temps."

Kita acquiesça et fit quelques pas en arrière. Elle commença à tourner en rond. Elle aurait voulu partir à la recherche des criminels, les attraper, et les traduire devant la justice de la Mante, mais elle savait qu’elle ne pouvait pas quitter Jack.

Jack observait les blessures de la femme d’un air inquiet. "Qui vous a fait ça ?" Demanda-t-il. "Qui vous a attaqué ? Vous les avez reconnus ?"

La femme fit un signe de tête, les yeux largement ouverts. "Ouais," marmonna-t-elle. "Ouais, ils venaient ici tout le temps. C’est ça le plus drôle. Je pensais que c’était de gentils garçons. Je… je les aimais…" la voix de la femme s’éteint alors qu’elle perdait conscience. Jack referma lentement ses yeux, et prononça une courte prière au-dessus de son corps, puis se releva et retourna aux côtés de Kita.

"Nous pouvons encore les attraper," dit Kita. "J’ai vu par où ils sont partis. Je peux les suivre."

"Et dans quel but ?" Demanda Jack. "Que feriez-vous d’eux ? Les ramener à la Tour Shinjo ? Les exécuter dans la rue ?"

"Quelqu’un doit faire quelque chose," dit Kita d’un ton dur. "Nous ne pouvons pas les laisser filer."

Jack ferma les yeux et plissa le front, croisant les bras dans ses manches tachées par le sang. "La cité est remplie de créatures maléfiques, ce soir, Daikua Kita," dit Jack. "Allez-vous toutes les affronter vous-même ? Alors que l’Empereur attend que vous reveniez ?"

"Mais, je ne peux pas m’asseoir ici et ne rien faire !" Hurla-t-elle, en secouant les bras de colère.

"Parfois, il n’y a rien qu’on ne puisse faire," répondit Jack. "Rien à faire à part attendre et espérer. Voulez-vous me faire une promesse, Daikua Kita ?"

Kita se tourna vers Jack, confuse. "Bien sûr, Jack-sama. Laquelle ?"

"Juste de vous rappeler d’une chose," dit-il. Il regarda autour de lui avant de parler, et ses mots semblaient tendus. "Souvenez-vous qu’il y a le bien et le mal en toutes choses, et parfois, le mal est plus fort. Vous l’avez constaté ce soir, Kita, et vous devrez vous en souvenir. Vous devrez aussi le rappeler à Kameru."

"Pourquoi ne lui dites-vous pas vous-même ?" Demanda Kita.

"Parce qu’il n’aura pas le temps de me parler," répondit Jack.

Hoshi Jack se retourna et s’enfonça dans les rues sombres de la capitale. Kita le suivit calmement, en méditant sur les mots du vieux moine.


Ikoma Keijura se pencha dans les ombres d’une grande entrée et regarda autour de lui. Les rues semblaient vides, mais il n’en était pas sûr. Il n’avait jamais vu la cité aussi noire. Il n’avait jamais imaginé que la cité puisse être si noire. Il pouvait sentir les feux d’ici. Au loin, de la fumée s’élevait des autoroutes en spirales, avec de grands panaches de fumée épaisse. La plupart des petites lumières qu’on pouvait voir dans Otosan Uchi venaient de ces feux. Il se dit qu’il n’aimerait pas être à la place de ces gens coincés sur l’autoroute, enfermés dans un labyrinthe de véhicules hors d’usage et de flammes.

Keijura avait eu beaucoup de chance. Son taxi s’était arrêté en plein cœur de la ville, lorsque le rayonnement avait été émis. La voiture s’arrêta calmement, le chauffeur parut surpris, et ils sortirent de la voiture pour rejoindre une troupe grandissante de gens déconcertés. Lorsque les coups de feu et les explosions retentirent, chacun voulut rentrer chez soi. Keijura ne savait pas ce qui était arrivé au chauffeur de taxi, il avait trop de choses à penser.

C’était les Sauterelles, forcément. On racontait qu’ils disposent d’une technologie capable de faire ça. Ils ont frappé quelques zones des provinces Lion, de cette manière, en utilisant des rayons électromagnétiques qui court-circuitaient tous les systèmes électriques, estropiant l’efficacité des forces de l’ordre et plongeant la population dans le chaos. Toutefois, ils n’avaient jamais fait ça à une telle échelle. Si la Tour Shinjo savait que les Sauterelles pouvaient "couper" Otosan Uchi, ils auraient dû tout faire pour mettre ces terroristes sous les verrous, avant qu’ils ne puissent se mettre à l’œuvre. Comment cela avait-il pu se produire ?

Keijura repensa à la raison qui l’avait emmené ici ; cet étrange message sur son répondeur. La femme du répondeur, Shosuro Kochiyo, avait prétendu connaître celui qui avait créé les tetsukansen, celui qui était derrière la conspiration qui avait pour but de tuer Yoritomo VI. Est-ce que tout ceci avait un rapport avec ça ?

Il n’y avait qu’un seul moyen de le savoir.

Il marcha prudemment jusqu’à une épicerie, jetant un coup d’œil à travers la fenêtre pour voir s’il y avait quelqu’un à l’intérieur. Il vit la tête d’un jeune homme courbé derrière le comptoir, alors il frappa.

"Ohé ?" Cria Keijura. "Il y a quelqu’un ? Ohé, j’ai besoin d’aide."

L’homme jeta un coup d’œil depuis son comptoir, puis pencha à nouveau la tête.

"Je peux vous voir, là," dit Keijura. "S’il vous plaît, laissez-moi entrer ou je me débrouille pour rentrer tout seul." Keijura tendit la main vers la poignée.

L’employé se releva, pointant un fusil à pompe sur Keijura. Le journaliste relâcha rapidement la poignée et fit deux pas en arrière, les mains en l’air. "Allez-vous en !" cria l’employé. Il avança jusqu’à la porte et l’ouvrit, l’arme toujours fixée sur le visage de Keijura. Il avait l’air d’un jeune adolescent. Une plaquette sur sa poitrine disait ’Bonjour, mon nom est Kenji’, en grosses lettres jaunes.

"Je m’en vais," dit Keijura. "Désolé de vous avoir dérangé." Il commença à s’éloigner, tout en observant l’employé.

"Hé !" dit Kenji, en jetant un coup d’œil à Keijura. "C’est pas vous, le reporter ? Le gars de la KTSU ?"

Keijura s’arrêta, souriant légèrement. "Oui, c’est moi," dit-il.

"Wah, mec !" dit Kenji, en regardant autour de lui. "Je vais passer à la télé ? Où est la caméra ?"

"Il n’y a pas de caméra, Kenji," répondit Keijura. "La cité entière est dans le noir. Tout est en panne."

"Ouais, je sais," dit le jeune employé. "Qu’est-ce qui se passe, alors ? C’est la fin du monde ou quoi ? J’aurais dû mieux bosser mon dernier cours, sur le Jour des Tonnerres."

"Je ne sais pas," dit Keijura. "Mais si j’étais toi, je prendrais ce fusil et j’irais protéger ma famille avec. Je pense que personne ne t’en voudras si tu t’en vas plus tôt, ce soir."

"Hé, ouais, bonne idée," dit Kenji. "Je n’y avais pas pensé. J’avais trop la trouille pour penser normalement. Ma mère est probablement morte de peur. Merci, Ikoma-sama. Hé, vous devriez aussi suivre votre conseil. Vous habitez dans le coin ?"

"Non," dit-il. "De toute façon, ça n’a pas d’importance. Je n’ai plus beaucoup de famille, en fait."

"C’est con," dit Kenji. Il sortit du magasin et se mit à faire quelques pas dans la rue. "Hé, si vous avez besoin d’un endroit pour vous planquer, Ikoma-sama, j’suis sûr que ma mère sera d’accord."

Keijura acquiesça. "Merci, mais j’ai autre chose à faire d’abord," dit Keijura. "Mais avant que tu ne partes, tu pourrais répondre à une question ?"

"Ouais, laquelle ?" Dit Kenji. L’employé observa la rue anxieusement, comme s’il était impatient de rentrer chez lui.

"Tu pourrais m’indiquer la direction du Torii de Sanzo ?" Demanda Keijura.

"Cette vieille décharge ?" Rit Kenji. "Ouais, c’est à deux pâtés de maison sur votre gauche. Vous pouvez le voir d’ici, en fait. C’est le vieux parc délabré avec le gros panneau de mise en garde sur les portes. Vous ne pouvez pas le louper."

Keijura regarda dans la direction, faisant un signe de tête lorsqu’il repéra le panneau. "Merci," dit-il. "Maintenant, va voir ta mère, Kenji. Personne ne doit être seul lors d’une nuit comme celle-ci."

"Ouais, j’y vais," répondit Kenji, en reprenant son chemin. "Merci, Ikoma-sama !"

Keijura s’en alla dans la direction que Kenji lui avait indiquée, plongé dans les ombres des immeubles et marchant avec son manteau serré autour de son corps. La cité semblait plus froide, maintenant, comme si le Clan de la Sauterelle avait également drainé la chaleur en même temps que l’énergie. Les sons des coups de feu et des explosions retentissaient toujours dans le lointain. Keijura avait du mal à combattre son instinct de journaliste et à s’empêcher de courir dans cette direction pour aller jeter un œil. Il savait que c’était une idée stupide, pourtant. Il y avait probablement des kilomètres à faire et il faudrait traverser des zones dangereuses.

De plus, il était sur le point d’obtenir la plus grande histoire du siècle dans quelques minutes. Sa rapide vérification de l’identité de Kochiyo ne l’avait pas fort renseigné ; elle était juste une geisha mineure avec une grande liste d’écarts de conduite : trafic de drogue, atteinte à la pudeur, ce genre de choses. Elle n’était personne. Il n’avait aucune raison de croire qu’elle était celle qui avait balancé l’histoire d’Akodo Daniri. Il n’avait aucune raison de croire qu’elle disait la vérité. Sauf que quelque chose lui disait de la croire. Quelque chose lui disait de ne pas laisser filer cette histoire.

Et donc, il était là, debout dans les ombres d’un parc en pente, au cœur d’une cité morte lors de la nuit la plus dangereuse qui soit, pour une personne normale et seule. Keijura attrapa l’extrémité de la bombe lacrymogène qu’il tenait dans sa poche. Il savait qu’elle ne lui serait sans pas d’une grande utilité si quelque chose lui arrivait vraiment, mais il se sentait mis en confiance par sa présence. Il tendit l’autre main pour tirer sur les chaînes qui traversaient les grilles d’entrée du Torii de Sanzo. Elles tombèrent par terre avec un claquement métallique. Apparemment on les avait déjà débloquées et reposées là.

"Hmm", se dit Keijura. Ça voulait dire qu’il y avait déjà quelqu’un à l’intérieur, qui l’attendait.

"PROPRIETE SACREE ET CONDAMNEE," disait le panneau. "NE PAS ENTRER SUITE A L’ARRETE DE LOI N°0223975 DU CODE DE CONDUITE MUNICIPAL D’OTOSAN UCHI. LES CONTREVENANTS PEUVENT ETRE CONFRONTES A UNE AMENDE DE 20.000 hk, 10 ANS D’INCARCERATION OU LE SEPPUKU."

Cet avertissement était étrange, mais Keijura le savait déjà. Le Torii de Sanzo était l’un de ces nombreux endroits qui constellent Otosan Uchi, des lieux de repos pour les dépouilles de grands héros qui sont tombés dans l’oubli à cause d’une proclamation de Yoritomo II. Après la Guerre des Ombres, sept tombes faisaient partie des seuls immeubles à avoir survécu à la destruction de la ville. Bien que tous ces héros fussent oubliés, sauf en ce qui concerne leurs noms, leurs tombeaux ont survécus. Et lors d’une crise de zèle patriotique, l’Empereur proclama que la totalité de ces tombes dispersées dans Otosan Uchi devaient être "bénies et parfaites à tout point de vue, et qu’il ne fallait pas les modifier par des mains privées de l’influence divine des kamis eux-mêmes." Il était même allé au point de proclamer une peine de mort pour toute personne qui tente d’améliorer ou de réparer les tombes parfaites de ces héros.

Et tout se passa très bien, jusqu’à ce que les bâtiments commencent à se délabrer. A l’époque de Yoritomo IV, certains d’entre eux, tels que celui de Sanzo, commencèrent à porter les marques du temps. Les toits devaient être remplacés, les dalles du sol changées, les réparations habituelles dont tout immeuble a besoin, tôt ou tard. Mais à cause du décret de l’Empereur, aucune de ces réparations ne pouvait être faite. Aucune équipe de maintenance ni aucun ardoisier ne voulait prendre le risque de mourir pour remettre en état la tombe d’un héros dont plus personne ne se souvient.

Au lieu d’abroger les proclamations de l’ancien Empereur et de réparer ces sites, Yoritomo IV décida de les approuver. Le trésor de la cité n’avait pas les moyens de gâcher tout cet argent pour réparer des objets sentimentaux. L’argent récolté par les taxes pouvait être bien mieux utilisé dans les écoles, les hôpitaux, l’armée et dans un millier d’autres choses dont l’Empire avait besoin. Bien que le décret de Yoritomo II ne fût jamais vraiment appliqué, il était utilisé par la Cour Impériale comme une excuse bien pratique pour éviter de gaspiller de l’argent pour un paquet de tombes de quelques héros oubliés.

Bien sûr, les tombes ne pouvaient pas être rasées non plus. Elles étaient sacrées, après tout, bénies par les kamis. A la place, elles furent toutes condamnées. Enchaînées et couvertes de planches, peu de gens se rappellent encore pourquoi les tombes existent. Une fois de plus, ceux qui gisaient à l’intérieur furent oubliés.

Keijura murmura une courte prière à Ikoma, Akodo et Amaterasu, et ouvrit les portes du Torii de Sanzo. Il marchait sur la pointe de pieds, essayant d’être le plus silencieux possible, et referma les portes derrière lui avec le moins de bruit possible. A l’intérieur de la barrière, le petit parc était envahi d’arbres mal entretenus et de ronces. Quelques oiseaux avaient fait un nid gigantesque dans un coin, et les yeux verts d’un raton-laveur brillaient sous les escaliers. Une immense arche de torii se trouvait sur le chemin, tordue et penchée avec le temps. De la moisissure s’était installée sur les poutres, et les petits corps blancs des termites allaient et venaient dans les trous. Keijura siffla. Il n’avait jamais vu de bois aussi pourri qui tenait encore debout.

"Pauvre Sanzo, hein ?" Dit une voix de femme. "Je ne sais pas qui il était, mais je suis sûr qu’il ne serait pas heureux de voir l’état dans lequel sa tombe se trouve."

Une silhouette mince se trouvait dans les ombres de la pagode, petite et avec de longs cheveux. Keijura ne pouvait pas distinguer les traits de son visage, mais il pouvait dire que c’était une femme, et plutôt bien roulée. Elle tenait quelque chose en main, pointé sur lui. Le journaliste retira les mains de ses poches pour montrer qu’il n’avait pas d’armes. "Je suis Ikoma Keijura," dit-il. "Vous m’avez appelé, vous vous en souvenez ?"

La femme fit un geste d’une main et un petit objet atterrit dans l’herbe, à ses pieds. Il baissa les yeux, puis s’agenouilla pour le ramasser. C’était un petit thermos, toujours chaud. Il la regarda d’un air curieux.

"Buvez," dit-elle.

"Qu’est-ce que c’est ?" Demanda-t-il.

"Ça ne va pas vous faire de mal," dit-elle. "Buvez ou nous ne parlons pas."

Keijura haussa les épaules et dévissa le thermos, buvant une gorgée. Le liquide avait un goût très amer, un thé vert non sucré. "Et maintenant ?" Demanda-t-il.

La femme attendit presque une minute avant de reprendre la parole. A cet instant, elle sortit finalement de l’ombre. Elle était jeune et mignonne, portant un kimono décolleté écarlate, les cheveux détachés. Le mon du Scorpion était brodé sur son obi. Ses yeux étaient rouges, elle venait probablement de pleurer.

"Vous êtes une Scorpion," remarqua Keijura, "mais vous ne portez pas de masque."

Elle fit un signe de tête. "Je n’ai plus envie de porter des masques," dit-elle. "Il n’y a plus que moi, maintenant. Je suppose que vous êtes également celui que vous prétendez être, vous aussi, vu que vous n’êtes pas en train de vous tordre de douleur sur le sol, après avoir bu de ce thé au jade."

"Du thé au jade ?" Keijura hocha la tête, perplexe.

"Il existe un petit groupe de moines qui vivent dans les anciens territoires Kuni," dit-elle. "Ils dispersent de la poudre de jade dans les étangs où poussent les herbes qu’ils utilisent pour leur thé. Les créatures de l’Outremonde ne peuvent pas en boire. Et comme les tetsukansen sont comme n’importe quel démon de Jigoku, le thé m’aurait dit si vous n’étiez plus capable de vous contrôler. Si vous aviez été implanté, le tetsukansen aurait été chassé. Je suis sûr que les Phénix se donneront des baffes lorsqu’ils le réaliseront, mais jusqu’à ce jour, ils ne l’ont pas encore fait. Je suis Shosuro Kochiyo."

Keijura sortit rapidement un carnet et un stylo de sa poche, commençant à prendre des notes. "Comment êtes-vous au courant, pour le jade ?" Demanda-t-il. "Quel est votre lien avec les tetsukansen ?"

Kochiyo afficha un sourire triste. Elle descendit les marches délabrées de la pagode, s’essayant sur le sol près de Keijura. "C’est une longue histoire," dit-elle avec un grand soupir.

"J’adore les longues histoires ; je suis journaliste," répondit Keijura. "De plus, je pense que ce parc est probablement l’endroit le plus sûr pour nous deux, pour un bon petit moment. Pourquoi ne me dites-vous pas tout ce que vous savez sur les tetsukansen et sur la conspiration pour assassiner l’Empereur Yoritomo VI ?"

Kochiyo éclata de rire, puis hocha la tête en regardant au loin. "Vous ne comprenez toujours pas, n’est-ce pas ? Personne ne comprend. Tout cela n’a rien à voir avec Yoritomo VI. Si le Briseur d’Orage avait vraiment voulu le tuer, il l’aurait fait quand il le voulait. Cette tentative d’assassinat était seulement un test, pour voir comment ces implants fonctionnaient. Il voulait quelque chose de public, quelque chose de concluant, quelque chose qui pourrait semer la peur et la confusion. Le Briseur d’Orage voulait prouver que même l’Empereur n’était plus en sécurité."

"Le Briseur d’Orage ?" Demanda Keijura. Il s’agenouilla à côté de Kochiyo et continua d’écrire. "Qui est le Briseur d’Orage ?"

"Un serviteur de Jigoku," dit-elle vaguement. "Celui qui est derrière tout ça. Celui qui essaie de provoquer le Troisième Jour des Tonnerres. Par les Fortunes, je ne serais même pas surprise s’il était derrière l’Invasion Senpet et cette panne totale, également."

Intérieurement, Keijura soupira. Il savait que cet entretien était terminé. Il avait espéré venir ici et avoir de vraies informations utiles, mais maintenant, il lui semblait que ses espoirs étaient non fondés. Cette Kochiyo était juste un autre prophète proclamant la fin des temps, un de ces nombreux charlatans et fous qui ont vu que la fin du millénaire arrive et qui pense que ça signifie que la fin du monde est proche. Il appuya sur l’extrémité de son stylo à billes et le remit dans sa poche, puis il se retourna et marcha vers les portes.

"Qu’est-ce que vous faites ?" Demanda-t-elle. "Je suis sérieuse. Vous n’allez pas m’écouter ? Je suis celle qui vous a donné votre précieuse histoire sur Akodo Daniri."

Keijura regarda par-dessus son épaule. "Ouais, vous m’avez aidé à ruiner la carrière d’un homme bon. Merci. Ecoutez, la prochaine fois que vous pensez avoir une histoire à raconter, vous la gardez pour vous, ok ? J’ai un vrai travail à faire."

"Vous pensez que je suis folle," dit-elle avec un petit rire amer. "Vous pensez que j’invente tout. Vous vous sentez tellement en sécurité dans le petit monde que vous vous êtes créé que vous ne parvenez pas à imaginer qu’il pourrait arriver à son terme."

"Vous me demandez de croire beaucoup de choses," dit Keijura, en s’arrêtant aux portes et en regardant à nouveau vers la Scorpion. "Une petite preuve serait une bonne étape vers le long chemin pour gagner ma confiance. En auriez-vous une ?"

"Bien sûr que non," dit-elle. "La conspiration du Briseur d’Orage est à un souffle de détruire l’Empire. Vous pensez qu’ils laisseraient un espion potentiel tel que moi mettre la main sur n’importe quel type de preuve ? Ne soyez pas stupide, Keijura." Elle se laissa tomber sur le sol, là où elle était assise, le visage recouvert de ses mains. Elle semblait totalement désespérée, complètement abattue.

"Alors pourquoi m’avoir invité ici ?" Demanda-t-il. "Je ne voudrais pas avoir l’air rancunier, Kochiyo, mais vous ne pouvez pas me prouver le moindre mot ce que vous m’avez dit. Vous me faites perdre mon temps. Vous avez gâché la vie d’Akodo Daniri et maintenant, je pense que vous êtes en train de gâcher la mienne."

"C’est pour ça qu’il m’avait choisie," dit Kochiyo. "C’est pour ça qu’il m’a fait entrer dans son jeu. Il savait que je n’avais plus de refuge. J’étais une geisha ruinée, qui se prétendait actrice pour dissimuler la vraie façon dont je ramenais de l’argent à ma famille. Mes parents l’ont découvert et m’ont désavouée. Je n’avais plus rien. Plus personne. J’en étais à deux doigts d’en finir avec tout ça lorsque j’ai entendu sa voix. Il savait que je pourrais faire n’importe quoi pour être à nouveau quelqu’un d’important, même si ce n’importe quoi prenait du temps. Il savait qu’il serait facile de se débarrasser de moi si quelque chose se passait mal."

"De quoi parlez-vous ?" Demanda-t-il.

"J’ai offert mon âme à Jigoku pour avoir une seconde chance," dit-elle. "Je ne savais pas que ça marcherait. Je n’étais qu’à moitié sérieuse lorsque j’ai fait une offre. Imaginez ma surprise lorsque j’ai eu une réponse."

"Qui ?" dit Keijura. "Le Briseur d’Orage ?" Elle fit un signe de tête. Keijura refit quelques pas vers elle. Il savait qu’il ne devait pas la croire, mais quelque chose dans ses manières l’intriguait. Elle semblait si dévastée, si désespérée. Même si elle mentait, il ne pouvait pas la laisser dans un état comme celui-là. Pas dans un endroit comme ça, pas cette nuit.

"Je dormais dans un de ces hôtels que la Fraternité de Shinsei entretient dans les faubourgs de la ville, vous voyez ?" dit-elle. "Il était tard, j’étais seule dans la salle de bain. J’avais le rasoir sur mon poignet lorsque l’idée me vint. J’ai dit alors que je ferais n’importe quoi, donnerais n’importe quoi, pour avoir une autre chance de succès, une autre chance de montrer à tout le monde que je valais le coup. Etre la maîtresse de ma propre destinée. Le Briseur d’Orage me parla, cette nuit-là. ’Kochiyo, il n’y a pas de destin. Tout ce qui existe peut être conquis par une force plus grande. Rien n’est éternel. Rien n’est permanent. Tout ce qui vit est condamné à mourir, pourrir et être voué à l’oubli’."

"Charmante philosophie," répondit Keijura.

"N’est-ce pas ?" Kochiyo regarda l’autel en ruine. "Je parie que Sanzo serait d’accord avec moi." Le parc désert resta silencieux pendant quelques instants, seulement interrompus par les bruits lointains des coups de feu.

"Ce Briseur d’Orage," dit Keijura. "Il vous a parlé dans votre tête ? Comme une sorte de révélation mystique ?"

"Non," dit Kochiyo, ennuyée. "Si quelque chose de ce genre s’était produit, je ne l’aurais probablement pas écouté. J’aurais probablement été tellement effrayée que je me serais tuée. Il s’est montré lorsque j’ai pris peur et écarté le rasoir. Il attendait dans ma chambre."

"Hein ?" Demanda Keijura.

Kochiyo acquiesça. "Je ne sais pas ce qu’il m’est arrivé, mais les mots ont vraiment touché une corde sensible. J’étais tellement remplie de haine, tellement frustrée. J’aurais tout fait pour redevenir comme tout le monde. J’ai accepté de faire tout ce qu’il voulait, tout ce qu’il disait. Je suis devenue un des lieutenants du Briseur d’Orage, un des architectes de l’apocalypse. Je ne suis pas arrivée à réaliser à quel point il était sérieux, à quel point il était puissant, jusqu’à très récemment. Il est partout. Il se souvient du passé et il voit le futur. Il a des contacts dans chaque clan. Il voit tout. Il sait tout. Je pensais que je pourrais peut-être le manipuler parce que je connaissais son identité, mais maintenant, je sais que ça ne marchera pas. Personne ne me croira. Personne ne pourrait me croire. Il est bien trop puissant."

"Kochiyo," dit Keijura. "Vous savez qui est ce Briseur d’Orage ? Je veux dire, vous connaissez sa vraie identité ? Son nom, son clan, tout ça ?"

Kochiyo acquiesça. "Bien sûr que je le sais," dit-elle. "Il savait que je pouvais être le seul de ses lieutenants qui pouvait garder cette information."

"Et pourquoi ça ?" Demanda Keijura.

"Parce que je suis la seule que personne ne croirait," dit-elle, extrêmement sérieuse.

"Très bien," dit Keijura. "Je ne vous crois pas non plus, mais je suis prêt à vous écouter. Allez-vous me dire qui il est ?"

"En êtes-vous sûr ?" Demanda-t-elle. "Etes-vous sûr que vous voulez que je vous le dise ?"

"Pourquoi pas ?" Demanda Keijura. "Si je suis prêt à ne pas vous croire, qu’est-ce que ça change ?"

Kochiyo plongea son regard dans celui du journaliste, un regard noir et plein de douleur. "Tout," dit-elle. "Ça va tout changer."

"Dites-le-moi," dit-il.

Et elle le fit.


"Je me souviens de toi," dit le Kashrak. "Oh oui, je me souviens très bien de toi. Tu as un peu changé, n’est-ce pas ?"

"De quoi parlez-vous ?" Dit Zin, en s’écartant de la créature. Le collier de perles se balançait dans sa main alors qu’elle se préparait à invoquer la magie de l’Akasha. "Vous êtes familier, mais je ne me souviens pas de vous." Un jeune couple jeta un regard dans l’allée, mais reprirent rapidement leur marche lorsqu’ils virent les deux silhouettes qui se faisaient face dans celle-ci.

Le Kashrak avait l’air amusé. "Bien sûr que tu ne te souviens pas," dit-il, en avançant lentement vers elle.

"Restez en arrière !" Cria-t-elle. Une explosion de magie blanche jaillit de son collier, frappant le Kashrak en pleine poitrine. Il chancela un peu, mais n’était pas blessé.

"Ta magie est étonnamment forte," dit-il, impressionné. "Mais moi aussi, je fais partie de l’Akasha. Sa magie ne peut rien me faire. Tu vois ? Nous sommes liés. Je ne représente pas un danger pour toi, je pourrais même dire que je suis celui qui va te mettre sur le chemin que tu vas suivre."

"Non," dit-elle. "Le Shashakar—"

"Avait raison, même s’il est fou," répondit Kashrak. "Nous sommes des abominations, toi et moi. En d’autre temps, nos mutations nous auraient fait expulser de l’Akasha. Au lieu de ça, nous sommes devenus une nouvelle génération, plus forte, mieux adaptée pour survivre que les précédentes. C’est le principe de l’évolution."

"Vous cherchez, vous aussi, un remède pour la Blessure de l’Akasha ?" Demanda-t-elle, soudain emplie d’espoir.

"Chercher ?" Demanda Kashrak, amusé. "Je l’ai trouvé."

"Alors nous pouvons travailler ensemble !" dit-elle. Toutefois, un doute pesant envahissait son esprit. Un vieux souvenir lui disait de ne pas faire confiance à cette créature. Elle l’ignora. Après avoir parcouru seule l’empire des humains pendant deux ans, il était bon d’enfin trouver un autre de sa race.

"Oui," dit Kashrak, avec un grand sourire. "Oui, nous pouvons travailler ensemble. Je peux t’apprendre une magie plus puissante, et tu resteras à mes côtés."

"Et nous guérirons notre peuple," dit-elle.

"Oh oui, j’ai leur remède bien en tête," dit-il. "Maintenant, viens avec moi…"


"Je dois l’admettre, je suis un peu jaloux, mon fils. Toutes ces années à travailler pour la cause des ténèbres et tu portes déjà plus de dons que moi. Regarde-toi. Tu es un chef-d’œuvre."

Zul Rashid ricana, crachant une bouche pleine de salive et de sang sur le sol, non loin. Un grand miroir se tenait devant lui, fourni par l’Ecole de l’Illumination. Ses deux yeux étaient maintenant perdus à la malédiction de Kaze no Oni, remplacés par des points rouges et brillants. Des microcircuits recouvraient son visage et sa gorge. Des films et des circuits couvraient son torse à l’exception de la vieille cicatrice en forme de croix sur son cœur. Son bras gauche était devenu entièrement mécanique, et son bras droit commençait à se transformer également. Il était devenu un monstre. Il se demandait combien de temps il lui restait avant que la folie de Jigoku ne l’emporte. La caverne autour de lui était totalement silencieuse, à l’exception des gouttes d’eau qui tombaient par moment, et elle était complètement noire, à l’exception d’une petite lanterne posée sur le sol, non loin de là. La pièce était vide, à l’exception de deux hommes, deux hommes loin de chez eux.

"Tuez-moi, Kassir," gronda Rashid. Même sa voix avait un étrange écho métallique, maintenant. "Tuez-moi, où par les dieux, j’utiliserai tout le pouvoir que l’oni m’a donné pour vous détruire."

Le khadi s’avança à portée de vue de Rashid. Il était grand, avec une longue barbe et un visage recouvert de cicatrices. Il portait un kimono de facture Rokugani, gris sombre avec l’ancien mon des Kuni sur sa poitrine. Il sourit en regardant l’ancien Maître de l’Air, cloué à son siège par les kamis qu’il commandait jadis.

"Mon nom n’est pas Kassir, Zul Rashid," dit l’homme. "Je suis Kuni Ishan, maintenant. Tu vas apprendre à bien connaître mon nom. Il m’a été donné par le Briseur d’Orage lui-même. Dans la langue des oni, ça signifie à la fois maître et élève."

"Peu importe comment vous vous appelez, père," dit Rashid. "Je vous tuerai quand même."

"Je ne sais pas pourquoi je continue à garder ces faux espoirs à ton sujet, Rashid," dit Ishan avec un soupir. "Après tout, si on y réfléchit, tu n’es même pas mon vrai fils. L’enfant bâtard de ce Phénix libidineux et de ma putain de femme, c’est ça que tu es. J’aurais dû t’étrangler dans ton berceau. Maintenant, pourquoi crois-tu que je ne l’ai pas fait ?"

"Parce que vous ne vouliez pas agir sans en recevoir l’ordre du Pharaon ou du Briseur d’Orage, vous qui n’êtes qu’une marionnette ?" Grommela Rashid. "Parce que cette pensée n’est même pas parvenue à votre petit cerveau limité ? Parce que vous ne pouviez pas avoir un enfant vous-même, et que voler celui de l’homme que vous avez assassiné pouvait servir vos intérêts ?"

"Tout est toujours aussi inutilement compliqué avec toi, mon garçon," dit Ishan, le visage marqué par l’ennui. "C’est seulement par vengeance. L’Ame immortelle des Shiba, le dernier des kamis, liée à un sorcier khadi. Délicieuse ironie, non ? Je pensais qu’il serait approprié de souiller l’héritage d’Ashijun en prenant son fils. J’étais jeune et fou, semblait-il."

"Je ne vous le fais pas dire, ’père’," rétorqua Rashid. "Si vous vous souvenez, je suis celui qui vous a volé l’épée Phénix et qui vous a déshonoré devant la secte entière." Le sorcier plongea son regard sur son captif. L’extrémité de sa bouche affichait un rictus victorieux.

"Les tours et les détours d’une route n’ont aucune importance, Rashid," dit Ishan, en frappant sauvagement le sorcier entravé avec le dos de sa main. "Seule la destination est importante. Et maintenant, regarde-toi. Souillé. Abandonné. Captif. Tu dis que je suis une marionnette, mais bientôt, ce sera toi qui dansera selon ma volonté."

"Oh, comme c’est original," toussa Rashid, du sang noir perlait sur ses lèvres. "Dites-moi, Ishan, croyez-vous vraiment que vos menaces sont originales ou les recopiez-vous sciemment hors de ces horribles romans d’aventures Kitsuki ?"

La bouche d’Ishan se resserra en une mince ligne. Il croisa les bras et tapa du pied. "Comme c’est intelligent, Rashid. Oh, oui, vraiment intelligent. Tu as une réponse à tout, je parie."

"Uniquement aux choses simplistes que seul un esprit comme le vôtre peut imaginer," répondit Rashid. "Vous n’avez aucun pouvoir sur moi, Ishan. Il ne me reste rien que vous ne puissiez prendre."

"Vraiment ? Alors, réponds donc à ceci, Rashid, car c’est un sujet sur lequel j’ai souvent médité," répondit Ishan, en marchant de long en large dans la pièce, les bras croisés derrière son dos. "Imagine l’Ame de Shiba, dépositaire de toutes les âmes de chaque Champion Phénix qui ont jamais vécu, le guide ancestral de tous les dirigeants Phénix. Ce pouvoir qui t’a permis de vaincre ma magie noire, ce pouvoir qui réside maintenant dans la jeune poitrine de ta succulente fille, Sumi."

Les yeux de Rashid se refermèrent légèrement, alors qu’il regardait Ishan marcher.

"Faisons un peu de mathématiques," gloussa Ishan. "Tu étais un Champion Phénix. L’Ame t’a abandonné lorsque tu es mort, bien que dans ton cas, la mort ne soit qu’un état temporaire. Une telle chose ne s’est jamais produite auparavant. Un champion qui vit encore. Tu es toujours lié à l’Ame de Shiba ; le lien est toujours présent. Je l’ai cherché moi-même lorsque tu dormais. Il est léger, c’est sûr, mais il existe ; comme un fil d’argent qui s’étirent dans les plans astraux. Tu es toujours lié à ta fille Sumi, Zul Rashid. Ne me dis pas que tu ne l’as pas senti toi-même. Ne me dis pas que chaque fois qu’elle fait appel à l’Ame de Shiba, tu ne sens pas ses souvenirs se confondre avec les tiens."

Rashid ne répondit rien, mais la haine était gravée sur son visage.

"Tu partages toujours un lien avec ta fille, Zul Rashid," dit Ishan, le regard dément. "Alors dis-moi. Lorsque tu succomberas finalement à la malédiction de Kaze no Oni, qui s’étend sur ton corps à chaque instant que tu restes dans ce lieu souillé, qu’arrivera-t-il lorsque la souillure l’emportera finalement sur tes efforts pour lui résister ? Qu’arrivera-t-il à l’Ame de Shiba ? Qu’arrivera-t-il à ta charmante, innocente et délicieuse petite fille ?"

La tête de Rashid retomba sur le sol. Il ferma les yeux complètement.

"Bien," dit Ishan avec un petit gloussement. "Pourquoi n’essayons-nous pas de le découvrir ?"


La végétation épaisse de Shinomen avait transformé le sentier en un marécage boueux. Les arbres étaient énormes, deux fois plus larges que ceux que Kenyu regardaient tout à l’heure. Certains d’entre eux semblaient être de petites montagnes. De petits ruisselets d’eau cristalline couraient sur l’écorce des arbres pour se mélanger à la terre.

"Cet endroit est fantastique," murmura Kenyu, en marchant juste derrière Szash.

"Mon peuple l’appelle les Larmes des Anciens," dit-il. "Il est resté au calme depuis plus longtemps que ton peuple ne parle."

"Wow, ça fait un sacré bout de temps," acquiesça. "Si seulement j’avais pu prendre mon appareil photo."

"Chut…" dit soudain Szash, en brandissant une main devant le visage de Kenyu. Le naga aplatit son corps immense contre la terre, la texture tachetée de sa peau ressemblait parfaitement à la terre boueuse.

"Je n’entends rien," murmura Kenyu, en hochant la tête. Il s’accroupit juste à côté du naga, essayant de rester aussi silencieux que possible. La forêt devant eux était noire ; il ne pouvait rien voir. Les yeux rouges du naga ne semblaient avoir aucun mal à percer les ombres.

Alors Kenyu entendit lui aussi. Le craquement des roseaux. Le pas lourd de bottes. Quelqu’un approchait, suivant le chemin que Kenyu et Zin avaient emprunté. Et lorsqu’ils s’approchèrent, Kenyu vit sept personnes, avec des lampes de poche et des armes.

"Qui est-ce ?" Demanda Kenyu. "Que font-ils ici ?"

"Vu leurs couleurs, ce sont des Phénix," dit Szash. "Ils sont loin de chez eux, j’imagine."

"Que faisons-nous ?" Demanda Kenyu.

"On attend, il faut connaître leurs intentions," répondit le naga.

"Je suppose que ceci est l’endroit dont vous parliez, Teika," dit Sumi, en regardant émerveillée les arbres immenses. "C’est la maison de Zin."

"Je ne m’attendais pas à arriver ici aussi facilement," dit Mojo. "Je pensais que la forêt de Shinomen était plus grande que ça."

"La forêt est une chose vivante, avec une volonté propre, Mojo," répondit Teika. "Ne sous-estimez pas sa générosité. Si elle ne nous avait pas accepté aussi loin, nous n’aurions pas pu arriver jusqu’à ici."

"C’est une chose," dit Sumi. "Tout le monde, restez sur vos gardes. Hogai, Naora, rassemblez nos rations. Etablissez un campement temporaire ici pendant que nous décidons de ce que nous allons faire. Jo, Ikuyo, patrouillez sur un périmètre de deux cent mètres, et voyez si nous sommes aussi seuls que nous le pensons. Mojo," Sumi se retourna vers Mojo et ses yeux s’élargirent soudain.

"Oui ?" Demanda Mojo, confus.

"Mojo, retourne-toi et tue ce truc derrière toi."

Mojo se retourna d’un bond alors qu’un énorme tas de boue s’élevait du marais et plongeait sur lui, sa bouche remplie de plusieurs rangées de crocs acérés, jaunes et brillants. Mojo roula sur le côté et la bête le balaya d’un coup de patte magistral, l’expédiant en arrière, dans le marais. Les autres Shiba sortirent leurs armes et tirèrent sur la bête, mais elle chargea sans s’en soucier, ignorant la douleur. Sumi sauta en avant, l’épée Phénix brûlait d’un feu rouge vif dans sa main. Le katana lacéra le visage de la bête, découpant une balafre profonde et fumante. Elle rugit d’agonie et trébucha en arrière, puis se remit à foncer droit devant elle, attrapant Sumi dans l’une de ses pattes. Sumi se débattit maladroitement, mais son épée ne pouvait pas atteindre sa cible, et celle-ci fut projetée avec force dans les eaux boueuses d’où venait la bête.

Et soudain, une seconde créature surgit de la terre derrière eux. Sa mâchoire se referma autour de Shiba Hogai avec un claquement dégoûtant, et son énorme patte cloua Shiba Ikuyo sur le sol. Mojo se remit à genoux et tira avec son pistolet du vide, laissant de petites traces sur la chair de la bête, mais sans autre effet visible. Un troisième monstre surgit derrière Mojo, attrapant le yojimbo entre ses pattes, et l’emmena avec lui sous l’eau.

"Sumi !" cria Shiba Jo, en tirant plusieurs fois sur le bras qui bloquait sa championne. La bête frappa de son autre patte, manquant de peu le samurai, mais clouant Moto Teika au sol. L’autre bête s’avança, prête à achever les deux Phénix restants.

Et soudain, Szash fut parmi eux, tournant comme un cyclone avec son katana pris à deux mains. La lame brillante faisait des plaies profondes dans les visages des monstres, les faisant reculer de douleur. Il s’avança vers l’un d’eux, alors qu’il venait de baisser sa garde, la lame s’enfonça dans la gueule de la créature et déchira ses entrailles. Szash libéra sa lame rapidement, tandis que le monstre s’effondrait. L’autre bête rugit de colère.

"Par Jigoku ?" jura Shiba Jo.

"Repliez-vous," dit Szash aux Phénix. "Ou d’autres vont venir et nous mourrons." Jo pointa rapidement son pistolet vers le naga.

"Hé, calmez-vous, nous sommes de votre côté !" Dit Iuchi Kenyu, en tirant Shiba Ikuyo sur pieds et en l’aidant à tenir debout. "Maintenant, courez !"

"Mais Sumi," dit Jo, en désignant la bête qui la tenait toujours.

Le monstre fit soudain un petit couinement pathétique et se replia sur lui-même, de la fumée s’élevant de sa bouche. Sumi écarta la patte de la créature et tomba à genoux. Ofushikai était à nouveau dans sa main droite, l’eau autour d’elle bouillonnait comme de l’écume. "Je vais bien," dit-elle, toussant de l’eau et essuyant la boue autour de ses yeux. "Vous l’avez entendu, partons d’ici."

"Maître Teika, relevez-vous, nous devons nous replier," dit Shiba Naora, en s’agenouillant à côté de l’Oracle.

Teika acquiesça et se releva, regardant autour de lui. "Mojo ?" dit-il.

Sumi regarda également autour d’elle, le visage effrayé. "Je… Je ne le vois pas." Teika se posta juste derrière elle, en hochant la tête pensivement.

"Votre camarade a été entraîné," dit Szash. "Il est mort. Maintenant, partons. Les Sanshu Denki sont très jaloux de leur territoire. Ils ne nous suivront pas aussi loin. Par-là." Le naga s’élança dans le marais, le Licorne le suivait avec Ikuyo, blessée.

Sumi regarda derrière elle, hésitante.

"Je sais que c’est votre ami, Sumi," dit Moto Teika, le visage triste et sérieux. "Mais Zin se bat pour la vie d’une race entière. Si nous ne nous dépêchons pas, tout peut être perdu. Réfléchissez-y, et vous saurez que je dis la vérité."

Sumi acquiesça lentement. "Allons-y," dit-elle à contrecœur. "Allons trouver Zin."


Fuzake Ikachup était de mauvaise humeur. Fuzake Ikachup était de mauvaise humeur parce que Fuzake T’Chip était de mauvaise humeur. Fuzake T’Chip était de mauvaise humeur parce que Kaiu Toshimo était de mauvaise humeur. Kaiu Toshimo était de mauvaise humeur parce que Hida Tengyu était de mauvaise humeur. Hida Tengyu était de mauvaise humeur parce qu’Otosan Uchi était complètement coupée de toute communication depuis deux heures, et il voulait des réponses.

Tengyu demanda à Toshimo. Toshimo ne savait pas. Toshimo demanda à T’Chip. T’Chip ne savait pas. T’Chip demanda à Ikachup. Ikachup n’en avait aucune idée. T’Chip demanda à Ikachup d’aller réparer la tuyauterie à la base du Kyuden et maintenant, Ikachup était de mauvaise humeur parce qu’il en savait encore moins sur la plomberie que sur la panne de courant d’Otosan Uchi.

Mais ce n’était pas grave. Ikachup était un ratling Fuzake, et tant qu’il avait ses outils, il pouvait s’occuper de n’importe quoi. Ikachup ouvrit l’écoutille de maintenance et tomba dans un labyrinthe de tuyaux et de canalisations en cuivre. Au loin, il put entendre un bruit de gouttes. De l’eau sur du métal. Ikachup fit quelques mètres à quatre pattes, jusqu’à ce que l’eau coule sur son nez.

"Voici la fuite, sans aucun doute-doute," dit Ikachup, en relevant les yeux. "Maintenant, il faut la trouver-trouver."

"Me trouver-trouver ?" Dit l’eau. "Mais je suis ici-ici."

Ikachup cligna des yeux, confus. L’eau coulait à flot sur son nez. Il fit un signe de sa main pour l’écarter, mais le flux s’intensifia, s’infiltrant dans les naseaux et la bouche du petit nezumi. Le ratling aurait voulu crier de peur, mais ses poumons étaient déjà remplis d’eau. La créature se mit à trembler de tout son corps, sa clé anglaise cognait contre les tuyaux. Quelques minutes plus tard, Ikachup était toujours étendu par terre, l’eau coulait toujours sur son nez et sa bouche, les yeux ouverts de terreur.

Et soudain, il se rassit, clignant des yeux, essuyant l’eau de son visage avec sa main. Ses yeux avaient une couleur bleue cristalline, le bleu de Mizu no Oni, Terreur Elémentaire de l’Eau.

"Bah, un nezumi," dit Ikachup, en se regardant avec répugnance. "Enfin, un mendiant, c’est toujours ça. Je suppose qu’il faudra que je me contente de ce corps, pour l’instant." Ikachup se releva et tira sur sa salopette, prenant un moment pour s’habiter à l’équilibre de sa nouvelle queue.

"Alors, Yasu," sourit le nezumi. "Voici donc Kyuden Hida. Voici ta maison. Je parie que tu ne t’attends pas à me voir arriver comme ça, et emprunter ton ratling de cette façon." Il gloussa. "Mais assez de paroles inutiles… Maintenant, il est temps de trouver-trouver la salle du générateur principal."


Un grillage électrifié entourait l’endroit que le vieux Scorpion avait appelé le Bas-Quartier. Du fil de fer coupant comme un rasoir était enroulé au sommet du grillage. Des projecteurs se trouvaient tous les trente mètres, plus ou moins, prêts à détecter tout intrus. Ce soir, tout était noir. A un endroit, le grillage était complètement déchiqueté, comme si quelque chose de gros s’était échappé et s’était enfui dans la cité. Des coups de feu et des explosions venaient de là où la chose avait pu aller.

"Et bien," se dit Chobu en examinant le trou. "On dirait que je suis en veine."

Le Blaireau passa prudemment à travers le grillage et s’enfonça dans les rues sombres du Bas-Quartier. Les revêtements des routes étaient craquelés et en mauvais état, à cause de toutes ces années de mauvais traitement et de négligence. Il ne restait aucune vitre sur les fenêtres. Personne ne marchait dans les rues. Toutefois, rien n’était silencieux. Un sifflement et un chuchotement constant venaient de chaque allée sombre. Un gloussement résonnait de temps en temps, lorsqu’il tournait le dos. Il sortit un pistolet de sa veste et regarda autour de lui, prudent. La bouche du Blaireau était sèche ; cet endroit n’était pas normal. Otosan Uchi ne pouvait pas être comme ça. Même les pires endroits du Petit Jigoku ne l’effrayaient pas comme ça. Il voulut faire demi-tour et s’en aller.

Non. C’était un trop gros coup. C’était important. Où que ce Kashrak puisse être, il savait quelque chose qui pouvait l’aider.

Aider à quoi ? Aider Chobu à se venger ? Ça n’avait plus vraiment de sens, maintenant. Doji Meda, Tsuruchi Kyo, Kitsune Maiko et même Yoritomo VI, tous ces gens qui s’occupaient du palais lorsque son père fut tué, ils étaient tous morts, maintenant. Sa vengeance était terminée, et il n’avait plus rien à faire. Alors, pourquoi est-ce qu’il continuait ?

Chobu prit le parchemin dans sa poche, le parchemin de maho qu’il avait découvert pendant ses voyages avec Heichi Tetsugi. C’était la réponse. C’était pour ça qu’il était encore ici, maintenant. Parce qu’il y avait un monde plus vaste à connaître. Quelque chose était pourri, au cœur de la cité, et ce quelque chose avait provoqué la folie et la mort de son père. Enfin, la mort en tout cas. Ce Kashrak, quel qu’il soit, était la meilleure chance de Chobu de découvrir qui avait détruit sa famille.

Et lorsqu’il apprendrait la vérité, Chobu s’occuperait du responsable de tout ça avec son style inimitable. Avec beaucoup de souffrance à la clé.

Chobu s’arrêta soudain, au milieu de ce qui était un carrefour, jadis. Tout autour de lui, des centaines de petits yeux rouges brillaient dans les ténèbres. Quoi qu’ils puissent être, il ne pourrait jamais les tuer tous, il ne pourrait jamais s’échapper. Toutefois, le fait qu’ils ne l’aient pas encore tué suggérait qu’ils voulaient quelque chose de lui. Il resta là et attendit qu’ils fassent le premier pas.

"Peu d’humains viennent par ici," gloussa une voix après des minutes de silence. Chobu ne parvenait pas à dire d’où elle venait ; elle semblait être partout à la fois. "Et plus rares encore sont ceux qui repartent. Tu sembles chercher quelque chose ici. Qui es-tu ?"

"J’ai été envoyé par le vieux Soshi," dit Chobu. Le vieil homme n’avait jamais dit son vrai nom à Chobu. "Il m’a dit de venir ici pour trouver le Kashrak."

"Oh, vraiment ?" Dit la voix, et un rire léger résonna dans les rues. "Bien, on n’a jamais trop d’apprentis. Dis-moi, humain, quel est ton nom ?"

"Ichiro Chobu," répondit-il. Il ne voyait aucune raison de mentir. Un pseudonyme ne lui serait d’aucune utilité, ici.

"Ah," dit la voix. "Charmant. Le fils de l’assassin. Je me demandais justement ce qu’il t’était arrivé. Et que veux-tu demander à Kashrak, Ichiro Chobu ?"

"Je veux savoir ce qu’est cette chose." Dit Chobu, en prenant le parchemin et en le tenant devant lui, déroulé. "Je veux savoir comment l’utiliser."

"Excellent," répondit la voix. "Ça fait une éternité que je n’ai pas eu d’apprenti. Je t’en prie. Rejoins-moi."

Le couvercle d’une plaque d’égouts à quelques mètres de lui s’écarta soudain sur le côté. Chobu vit une paire d’yeux dorés braqués sur lui, étincelants dans l’obscurité des égouts. Des milliers de petits pas résonnèrent soudain partout autour de lui. Chobu vit de minuscules petites têtes tordues émerger des ombres en tenant toutes sortes d’armes improvisées. Des gobelins. Ils le poussaient vers le trou. Chobu haussa les épaules et sauta dedans.

Il était impatient de voir la suite.


"Non," cria Zin, couvrant ses yeux alors qu’elle était agenouillée entre les racines d’un arbre énorme. "Non, ce n’est pas juste. Rien de tout ceci ne l’est… Je suis une naga… Je suis la Zin, le Remède, l’élue du Qamar…"

"Tu étais un accident," souffla le vent. "Tu étais au bon endroit au bon moment, un pion humain immunisé à leur maladie et un bon réceptacle pour leurs enseignements."

"Je fais partie de l’Akasha !" Cria-t-elle avec défi.

"Contre ta volonté," répondit le vent. "Tu peux te couper et te reconnecter à l’Akasha comme on tourne un robinet. Un vrai naga ne peut pas couper son âme ! Ton corps est humain, le docteur Phénix te l’a dit à l’hôpital. S’ils n’étaient pas intervenus, tu ne serais pas ce monstre, ce mutant que tu es maintenant, et tu aurais été tuée par leur Kashrak."

"Non !" Dit Zin. Elle se blottit encore plus contre les racines de l’arbre, essayant de refouler les douloureux souvenirs qui étaient bien trop réels.

"Oui," dit le vent. "Ces souvenirs te font mal, n’est-ce pas ? Après tout ce temps, tu te souviens enfin de tout, et tu découvres que tu n’étais pas du tout ce que tu pensais être. Les souvenirs font mal. Les souvenirs sont nuisibles. Mais nous pouvons t’aider. Nous pouvons te les prendre entièrement."

Zin releva les yeux un instant. Ses yeux verts brillaient dans les ténèbres. Elle vit un visage passer dans le vent, un visage souriant. "Vous le pouvez ?"

"Tous, chacun d’entre eux," répondit le vent. "Tes vieux souvenirs, tous ces fardeaux. Envolées, les malédictions du passé. Guéries, les cicatrices de tes erreurs. Tout ça peut être nettoyé et tu retrouves une vie heureuse et nouvelle. Tu n’as qu’à seulement dire que nous pouvons le faire."

L’air autour d’elle s’épaissit. La forêt se calma, comme si elle attendait sa réponse.

"Vous… ne pouvez PAS !" Zin tendit l’une des deux dernières perles de son collier. Elle explosa dans un flash de lumière et la forêt se remplit des cris des esprits contrariés. Zin se mit sur pied, la dernière perle entre son pouce et son index. Elle vit les formes brumeuses des shiyokai, se retirant dans les coins les plus sombres de la forêt de Shinomen.

"Les esprits sont devenus paresseux, dernièrement. Je crains qu’à part se nourrir, ils ne soient plus bons pour se battre. Peu importe. Comment vous sentez-vous, Zin ?"

Zin se retourna, tenant fermement la dernière perle. Un petit homme était assis sur une souche d’arbre proche, nettoyant ses lunettes avec un mouchoir. Il sourit légèrement.

"Où est Kenyu ?" Demanda-t-elle rapidement.

"A trois kilomètres d’ici, en train d’aider le Szash à combattre une colonie de Sanshu Denki," répondit-il.

"Vous," dit-elle. "Je vous connais. Vous êtes un Phénix, le docteur qui m’a examiné."

"Docteur Asako Nitobe, à votre service, Zin," dit le docteur avec un sourire amical. "Maintenant, comme je viens de vous le demander, comment vous sentez-vous ?"

Zin s’interrompit, indécise. "Ça va," dit-elle. "Je ne me souviens toujours pas de tout, avant d’arriver dans cette forêt. Je ne me rappelle pas de mon vrai nom."

"C’est tout aussi bien," dit le docteur en haussant les épaules. "Vous n’avez plus droit à ces souvenirs. La fille que vous étiez est morte, maintenant. La femme que vous êtes a été créée dans cette forêt, et donc c’est ici que vos souvenirs débutent."

"Vous connaissez mes souvenirs ?" Demanda-t-elle, en fermant légèrement les yeux. "Vous avez tout vu ?"

"Grâce à ma magie, oui," répondit-il. "C’était mon droit. C’est moi qui ai invoqué les shiyokai, après tout."

"Tsukai !" Siffla-t-elle.

"Oracle," corrigea-t-il, en levant un doigt.

Sans autre moment d’hésitation, Zin concentra sa magie et libéra sa dernière perle. Un rayon de pure lumière blanche partit en direction du cœur de Nitobe.

"Gel," dit calmement Nitobe. Un mur de glace apparut devant le docteur, réfractant le rayon de lumière en un rayon inoffensif.

"Fonte," dit-il, et le mur disparut comme s’il n’avait jamais existé.

"Qui êtes vous ?" Demanda Zin, en faisant un pas en arrière.

"L’Oracle Noir de l’Eau," répondit-il calmement. "C’était votre unique question, d’ailleurs. J’aime me débrouiller pour qu’on me la pose, avant qu’on ne réalise qui je suis."

"C’est le Kashrak qui vous a envoyé pour moi ?"

"Cet idiot ?" Rit-il. "S’il vous plaît, un peu plus de respect. Je sers une source bien plus puissante. J’ai été envoyé ici par le Briseur d’Orage lui-même, bien que je doive vous avouer que j’étais très content à l’idée de vous rencontrer à nouveau. Je suis obsédé par le savoir, vous voyez. C’est triste, vous ne pensez pas ? Comment un pays aussi lié par la tradition et les rituels comme le nôtre a-t-il pu perdre une telle partie de son histoire ? J’ai commencé une quête, ma chère Zin, une quête pour retrouver notre passé. Ça m’a mené sur de nombreuses routes sombres, mais finalement, ça m’a conduit ici. Votre Akasha, votre esprit collectif, n’a rien oublié de son passé. Il y a des esprits dans celui-ci qui se souviennent du Rokugan d’avant, des esprits qui peuvent reconstruire nos siècles de traditions perdus. Oh, les questions, je vais en poser. Je frissonne d’avance de la richesse historique qui pourrait m’être rendue."

"Alors, ôtez-vous de mon chemin," dit Zin. "Laissez-moi tuer Kashrak et réveiller les naga. Alors, vous pourrez leur demander tout ce que vous voulez."

"Hmm," Nitobe hocha la tête. "Bien que j’apprécie l’idée de voir Kashrak mort, je suis au regret de vous dire que ça ne convient pas du tout à mon plan. La race naga éveillée ne me serait d’aucune utilité, je pense. De plus, je suppose qu’ils seront hostiles, vis-à-vis de moi. Non, ils me sont plus utiles tels qu’ils sont pour l’instant, en sommeil. Tout ce dont j’ai besoin, c’est de vous, Zin, votre mémoire et votre lien à l’Akasha, maintenant qu’il est restauré. Il ne me reste plus qu’à vous cacher quelque part où je pourrai vous poser des questions de temps en temps."

"Je ne vous aiderai pas, tsukai," dit-elle. "C’est vous, n’est-ce pas ? C’est qui avez invoqué la créature qui a détruit la Miséricorde du Phénix et qui a tué le père de Sumi ?"

"Oui. Brillante déduction, ma foi," ajouta-t-il. "Toutefois, il fallait le faire. Je devais couvrir les traces des tetsukansen. La mort d’Asa était juste un bonus. Ce fou pathétique se prétendait Phénix après avoir étreint une putain et une gamine bâtarde à moitié gaijin contre lui. Cette famille est une insulte à notre clan. Je suis heureux qu’il soit mort, et j’aurai la même considération à l’égard de Sumi et de Zul Rashid, lorsque j’aurai l’occasion de les revoir."

"Et vous, vous êtes un Phénix modèle, je suppose ? Un maho-tsukai et un Oracle Noir ?" Zin éclata de rire.

"A nouveau, Zin, vous oubliez l’histoire," sourit Nitobe. "La maho est une des plus anciennes traditions Phénix. Nous l’avons inventée. Le Seigneur Oni Akuma a pris son nom d’un Isawa. La magie noire est dans nos veines, littéralement. C’est stupide de refuser un pouvoir qui est vôtre. J’ai adopté le destin qu’Isawa Tadaka, et d’innombrables autres crétins, ont refusé de connaître. Je serai bientôt un dieu."

"Vous êtes un monstre," dit-elle, en regardant autour d’elle après une arme ou un moyen de s’échapper.

"Bah. Ce sont des titres, tout ça. En tout cas, pensez à mon offre, Zin. C’est une bien meilleure offre que toutes celles que les autres pourraient vous faire. Vous ne devez rien à l’Akasha ; ils vont ont déjà tout pris, de toute façon. Le Kashrak ? Les Fortunes seules savent ce qu’il aurait fait de vous s’il vous avait attrapée, mais je parie que ce n’est pas quelque chose de gentil. Le Briseur d’Orage ? Il sait déjà tout ce qu’il a besoin de savoir. Il veut juste vous voir morte, c’est aussi simple que ça."

"Le Briseur d’Orage ?" Demanda Zin. "Qui est-ce ?"

"Oh, si je pouvais vous répondre, je le ferais," Nitobe éclata de rire. "Maintenant. Dormez. Nous parlerons un peu plus lorsque nous serons loin de votre ami le Constricteur sauvage."

Zin sentit une ruée de sang dans sa tête alors qu’un puissant kami de l’eau tentait de lui faire perdre conscience. Elle sentit le monde tourner. Elle sentit ses genoux s’affaiblir. Mais elle ne s’endormit pas. Elle se tenait toujours debout et regardait l’Oracle Noir droit dans les yeux.

"Et bien, c’est impressionnant," dit-il. "Dormez."

Zin se pâma encore une fois, mais resta debout. Ses yeux étaient perçants et furieux, les yeux de dix mille guerriers naga. "Non, Nitobe," dit-elle. "Aussi près des lits de perle, l’Akasha est éveillé en moi. Même vous ne pouvez pas vaincre l’esprit d’un peuple entier. Vous devrez me tuer."

"Merde," dit Nitobe. "Oh, après tout, ce n’est pas une alternative si désagréable que ça." Il sourit alors que ses yeux sombres se mettaient à briller du pouvoir de Jigoku. "Par le Sang du Phénix…"

A suivre...



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