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Rokugan 2000

Episode IV

Ultimatums

L’Empire de Diamant, par Rich Wulf - traduit par Daidoji Kyome

lundi 13 juillet 2009, par Captain Bug, Daidoji Kyome, Rich Wulf

L’Empire de Diamant Episode IV, par Rich Wulf - traduit par Daidoji Kyome

"Bonjour ! Je suis Chobu," dit le grand homme en souriant, alors qu’il posait les chips et les bières sur le comptoir, "Vous aimez l’Empereur ?"

"Je vous demande pardon ?" Répondit le jeune homme qui se tenait derrière le comptoir, amusé.

Chobu sortit un fusil à canon scié de son imperméable épais, et le pointa en direction du visage du jeune homme. "Contente-toi de répondre à la question," dit-il.

Les yeux de l’employé s’élargirent et il leva rapidement les mains.

"Hé !" Dit Chobu d’un ton colérique, "Je t’ai posé une question." Un vieux monsieur en costume et pardessus apparut au coin d’un rayon avec une boite de nachos-fromage en main. Il aperçut Chobu et se figea.

"Bonjour," dit Chobu, faisant un signe de tête à l’homme, "Je m’en vais dans une seconde."

Le vieil homme cria et se laissa tomber au sol, avec les mains sur la tête. Les chips et le fromage se répandirent partout autour de lui.

Chobu haussa les épaules et se retourna vers le jeune employé. "Soit," dit-il, "Tu aimes l’Empereur ? Kenji ?" Chobu lut le nom de l’employé sur le badge qu’il portait à la poitrine.

"Euh-ah-euuhh," bégaya nerveusement le jeune homme, les yeux fixés sur le canon ébréché du fusil. Il était tellement près de lui qu’il put voir que le canon avait été scié récemment et de façon grossière.

"Peut-être que c’est une question difficile," dit-il, tapant doucement Kenji sur le torse avec le canon de son arme, "Yoritomo sixième du nom. Le Fils des Orages. Le grand type avec le casque débile et les éclairs et toutes ces conneries. Tu l’aimes, Kenji ? Je veux dire, de la manière dont un sujet aime son empereur, pas de la manière qu’ont les Grues de l’aimer."

Le vieil homme releva les yeux, son visage se tordit de peur. "C’est Ichiro Chobu !" Dit-il au jeune homme, "Le type des informations !"

"C’est vrai, je suis célèbre," grimaça Chobu, acquiesçant au vieil homme et en souriant. Le vieil homme poussa un petit cri et se recouvrit la tête à nouveau. Chobu gratta sa barbe de sa main libre et regarda à nouveau l’employé. "Donc, tu es un patriote ? C’est tout ce que j’te demande, vraiment. Bon, voici un indice. La Garde Impériale me poursuit pour complicité dans une affaire de régicide échoué. Est-ce que tu aimes l’Empereur ?"

"N-n-non," dit l’employé.

"Bien !" Dit Chobu, et il frappa le comptoir tellement violemment que les présentoirs de pastilles à la menthe s’écroulèrent. "Je ne l’aime pas non plus, Kenji ! Maintenant, qu’est-ce qu’on pourrait faire de lui ?"

"Qu’est-ce que c’est que tout ce raffut ?" Une petite femme potelée vêtue des habits de magasinière déboucha d’une allée et s’arrêta net lorsqu’elle découvrit le spectacle à l’avant du petit magasin. Elle commença à hurler à pleins poumons.

"Hé !" Cria Chobu. Il pointa le canon scié dans sa direction et tira, explosant la machine réfrigérante derrière son épaule gauche. La boisson glacée rouge et bleue gicla telle une fontaine et elle s’évanouit aussitôt.

"Merci," lui dit Chobu, appuyant le fusil fumant sur son épaule, "Je parie que c’est difficile de tenir une conversation politique correcte avec toi."

Kenji, l’employé, était plus effrayé qu’il ne l’avait jamais été dans sa vie. Il se demanda vaguement s’il pourrait appuyer sur le bouton d’alarme qui se trouvait sous le comptoir, pendant que Chobu parlait avec sa patronne inconsciente.

"De quoi parlions-nous, encore ?" Dit soudainement le grand homme, pivotant et plaçant à nouveau le canon scié en direction du visage de Kenji.

"L’Emp-Empereur," marmonna Kenji.

Chobu fit claquer ses doigts. "En effet ! Merci. Tu es un bon employé, tu le savais, Kenji ? C’est pourquoi tu arrives à bien répéter, Kenji. C’est une sorte de service que tu peux rendre aux clients."

Kenji sourit faiblement.

"Mais peu importe," continua Chobu, "J’avais pensé à quelque chose : depuis que ce cinglé d’Empereur a déclaré la guerre au monde entier et tout le reste, ça ne devrait pas poser de problème de lui déclarer la guerre aussi, non ? Est-ce que j’ai raison, à ton avis ?"

L’employé haussa les épaules.

"Bien, bien," Chobu s’empara d’une poignée de pastilles pour l’haleine sur le présentoir à côté de la caisse enregistreuse. "Vu que tu détestes l’Empereur et que je le déteste moi aussi, nous devrions unir nos forces. Le Nouvel Ordre Mondial. L’Ordre Mondial de Chobu. Je serais le président et toi le trésorier. T’en penses quoi ?" Il prit un rouleau de pastilles, arracha le bout de l’emballage avec ses dents et en avala une. Il mit le reste du rouleau dans sa poche.

Kenji hésita, il pensait au bouton d’alarme secret, près de son pied. Cet homme était un maniaque, il ne pouvait pas remarquer qu’il allait glisser un peu et…

Immédiatement, le regard de Chobu se fit plus dur, il arma le fusil et il plaqua le canon contre la gorge de Kenji. "Ok ?" Répéta-t-il, la voix très sérieuse.

"Ok," murmura Kenji.

"Hum… finalement, je ne pense pas que tu serais un bon trésorier," dit Chobu pensivement, "Tu ferais mieux de vider la caisse et de me passer tout ça pour que je mette ce pognon en sécurité." Chobu fit un signe de tête en direction de la caisse enregistreuse alors qu’il prit un sac en plastique froissé dans sa poche, qu’il jeta sur la table.

L’employé obéit rapidement, vidant le contenu de la caisse dans le sac. Il finit par atteindre la liasse de vingt Hyakurai qui se trouvait à gauche dans le tiroir-caisse, et Chobu frappa violemment sa main avec le canon de son arme, blessant ses doigts.

"Tu peux les garder, ceux-là," dit-il, le regard sombre et impitoyable.

Kenji acquiesça vivement, tendant le sac à Chobu avec sa main valide. La liasse était un leurre, qui déclenchait une alarme lorsqu’on l’enlevait du tiroir. Comment cet homme avait-il pu le savoir ? Chobu fronça les sourcils et tira le sac vers lui.

"Oh, au fait. Combien pour ça ?" Demanda-t-il en indiquant les bières et les chips sur le comptoir.

"N-n-neuf Hyakurai," répondit l’employé, son regard indécis passa des bières à Chobu.

La mâchoire du grand homme s’abaissa. "Pour des bières et des chips ?" Il baissa son arme. "Si c’est comme ça, je ne viendrai plus jamais faire mes courses ici." Chobu attrapa un billet de dix hyakurai dans le sac et le déposa sur le comptoir. "Garde la monnaie," dit-il.

Au loin, des sirènes approchaient, attirées par le coup de feu et les cris. Chobu leva la tête, pour écouter, un sourire rusé sur le visage.

"Je pense que je devrais y aller, maintenant," dit-il. Il leva une main et serra le poing. "Bats-toi, frère Kenji. L’heure de la délivrance est proche. Jusqu’à la victoire." L’homme rit alors qu’il entassa calmement la bière et les chips dans le sac plein d’argent. Il sortit calmement, le fusil sur l’épaule, les bottes écrasant les chips renversées et la glace fondue.

Les portes automatiques se refermèrent et Kenji commença à appuyer sur tous les boutons d’alarme qu’il put trouver.


Le Musée d’Histoire Naturelle d’Otosan Uchi était l’une des plus grandes merveilles du monde moderne. Après que les forces destructrices du Seigneur Oni Akuma dévastèrent Rokugan, cent ans auparavant, peu d’écrits et encore moins d’artefacts subsistèrent pour que l’on se souvienne de la fière histoire de l’Empire de Diamant. La plupart de ces reliques furent placées ici, dans un magnifique bâtiment de cinq étages, construit en forme de pagode, en plein cœur de la cité.

Le musée n’était pas encore ouvert, mais Doji Kamiko se tenait au centre du troisième étage, regardant calmement un magnifique katana d’argent enfoncé dans une enclume de jade pur. Le conservateur la connaissait bien, et connaissait encore mieux la contribution de son père aux pièces de ce musée, et il l’autorisait à venir et visiter le musée lorsqu’elle en avait envie.

"Yashin," dit une voix derrière elle.

Kamiko se retourna, elle ne savait pas qu’il y avait quelqu’un d’autre dans la pièce. Daidoji Maseto s’avança dans la pièce et s’inclina, son daisho et son holster balancèrent en même temps. Son crâne rasé reluisait à cause de l’éclairage de la pièce, tandis qu’il restait incliné quelques instants.

"Toutes mes excuses si je vous ai effrayée, Kamiko-chan," dit-il tout bas, "Votre père était inquiet, et il pensait que je pourrais vous trouver ici." Maseto était son nouveau yojimbo, un homme de stature moyenne, de corpulence moyenne, et d’apparence tout à fait ordinaire. Il semblait loyal et assez discipliné, mais il y avait quelque chose qui n’allait pas à propos de cet homme. Ses yeux. Quelque chose ne tournait pas rond. Kamiko n’aimait pas ça.

"Yashin, ou Ambition," poursuivit Maseto, s’avançant et indiquant l’épée du doigt, "L’épée mystique qui fut portée par Doji Chomei pendant les batailles de la Guerre des Ombres." Il fixa la lame pendant quelques instants, se tenant à distance respectueuse de Kamiko. "Une des plus fines lames Kakita jamais forgées, maîtresse. Le nom du forgeron, cet artiste à qui l’on doit ce chef d’œuvre a, hélas, été oublié depuis longtemps."

"Chomei," répéta Kamiko, "Le grand-père de mon grand-père." Elle connaissait bien l’origine de cette épée. Elle semblait toujours attirée par elle, lorsqu’elle visitait le musée, et elle venait toujours lui jeter un regard, chaque fois qu’elle venait ici, même si c’était un détour.

"Chomei était Champion d’Émeraude, non ?" Demanda Maseto, "Oui, bien sûr, tous les ancêtres de votre père entre lui et Chomei furent Champion. Et je suppose, vu votre talent au duel, qu’un jour vous—"

"Non," répondit Kamiko avec amertume, "Je ne serai pas Championne d’Émeraude. Mon père a décidé que ce serait le destin de mon cousin, Kamoto."

"C’est une honte de ne pas transmettre un aussi fier héritage, vous ne pensez pas ?" Dit Maseto.

Kamiko s’écarta et s’assit dans un des fauteuils trop rembourrés qui se trouvaient en face de l’épée et elle plissa sa jupe. Il était vrai qu’elle était la fille unique du Champion d’Émeraude, et que son père sur-protecteur n’avait aucune intention de lui céder sa position. Mais pour sa défense, la Grue était dans un état fragile, au niveau politique, et ne disposait plus des faveurs de l’Empereur. Une Impératrice Grue pourrait les servir bien mieux qu’une Championne d’Émeraude Grue. Mais, ça avait la capacité de l’énerver prodigieusement. Elle n’était pas une femme au foyer. Malheureusement, elle ne voyait pas ce qu’elle pouvait faire pour changer cela.

Kamiko crut entendre un bourdonnement étrange, et elle sentit une bouffée de chaleur. Elle regarda l’épée, et pendant un instant, elle crut voir un visage sur la lame. Ce n’était pas un visage, finit-elle par conclure, mais il s’était passé quelque chose.

"Il y a un défaut," dit-elle, en montrant Yashin du doigt.

"Hein ?" Demanda Maseto, s’écartant de l’ancien mempo violet qu’il était en train d’étudier.

"Yashin, elle est fêlée," dit-elle en s’extirpant du fauteuil pour s’approcher plus près. Maseto se posta derrière elle pour regarder la lame au-dessus de son épaule. "Vous voyez ? Il y a une fissure tout le long de la lame, une petite ligne blanche," elle suivit la fissure du doigt, le long de la vitrine de verre, "Comme si la lame avait été cassée puis réparée."

"C’est qu’elle l’a été !" Dit Maseto, impressionné, "Je suis venu voir Yashin de nombreuses fois, et je ne l’avais jamais vue. Un travail de maître, que cette réparation, mais je me demande pourquoi quelqu’un aurait brisé une arme aussi parfaite. Mais si vous voulez bien m’excuser, Kamiko-chan, nous avons encore beaucoup de choses à faire, aujourd’hui. Nous devrions retourner chez Dojicorp avant que l’inquiétude de votre père ne grandisse. Je vais aller vous attendre en face, avec la voiture."

Kamiko était clouée devant la vitrine, fixant avec attention la fissure sans même s’en rendre compte. Elle était absorbée par la beauté et la puissance de cette épée. A nouveau, elle vit un visage, un visage masqué, pendant un court instant, et le choc de cette vision la ramena à la réalité. Elle descendit les escaliers, tout en se secouant la tête, un peu perturbée. Prise d’une pulsion soudaine, elle se retourna alors qu’elle allait franchir les portes de sortie.

Elle eut la mystérieuse sensation que Yashin la fixait.


Akodo Daniri se jeta sur le côté. Une seconde après, une voiture arriva à toute allure à l’endroit où il se trouvait, défonçant une rampe de déchargement. La voiture fit crisser ses pneus et passa par-dessus le bord du quai, pour tomber dans l’eau, dix mètres plus bas. Daniri se remit sur ses pieds et d’un geste, remit en place le bas de son grand imperméable.

Quatre hommes assez costauds se tenaient en demi-cercle près de lui, tenant respectivement un tuyau, une chaîne, un couteau papillon et une planche cloutée. Ils gardaient leur distance, observant Daniri avec attention. Le Lion n’avait pas d’armes, mais ils avaient entendu des rumeurs à propos de ce gars.

Celui avec le couteau fut le premier à faire preuve de courage. Il chargea Daniri d’un cri, déchirant l’air. Daniri mit un genou à terre et projeta une bouée en l’air, en direction du bras de l’homme au couteau, qu’il parvint à capturer avec celle-ci. L’homme trébucha, confus, et Daniri se retrouva derrière lui, tirant sur les cordes de la bouée et écrasant la bouée autour de la tête de l’homme. Celui-ci, aveuglé, se débattit pour essayer de se libérer, tout en tentant de donner un coup à Daniri. Le Lion se recula et, d’un bond, grimpa sur une caisse. Ensuite, il sauta à nouveau vers l’homme et il frappa la poitrine de ce dernier des deux pieds en même temps. Il poussa un grognement sourd, avant de s’écraser sur une caisse pleine de poissons.

Les trois autres hommes chargèrent Daniri alors qu’il était en train de se relever. Il s’appuya sur sa main et tourna, balayant les jambes du premier homme. Il roula sous l’arc de cercle décrit par la planche cloutée du second, et profitant de son élan, le frappa du poing avec force. Le dernier faisait tournoyer sa chaîne au-dessus de sa tête, tout en criant de colère. Daniri saisit la ceinture de l’homme à la planche, qui gémissait à côté de lui, et le tira à lui pour le mettre en travers de la trajectoire de la chaîne. Celle-ci s’emmêla autour de lui et son propriétaire, surpris, fut pris lui aussi.

Daniri fit un saut périlleux arrière, sachant très bien qu’aucun d’eux ne serait retenu très longtemps. Le coup de pied qu’il reçut à la hanche gauche confirma cela. Il bloqua le second coup de pied avec son tibia et parvint à se retirer. Son dos était maintenant proche de l’extrémité du quai et les autres types se relevaient. Il délivra un crochet du droit, étalant son adversaire de tout son long, et le remettant à nouveau hors d’état de nuire.

Maintenant, les trois autres se précipitaient sur lui. Il frappa le premier au torse, mais il prit un coup au rein et un autre à l’estomac. Il donna un coup de pied sur le côté, éclatant le genou de celui qui l’avait frappé au rein. Il évita à peine le tuyau et se recula encore, manquant de justesse de perdre l’équilibre, au bord du quai.

Les gangsters se regardèrent et rirent. Ils l’avaient eu, maintenant. Il n’avait plus nulle part où aller. Il leur avait causé des problèmes, trop de problèmes, mais c’était fini, maintenant. Il n’y avait plus qu’à l’achever. Daniri regarda à gauche et à droite. Il y avait un filet de pèche à gauche. Et une perche de soutien de 4 mètres de long à sa droite.

Les quatre hommes le chargèrent. Akodo Daniri sauta, attrapa le filet de pèche et bondit en avant. Son pied se posa sur une bosse à peine visible de la perche. Sa main libre attrapa un crochet qui dépassait et il se tira en avant, vers le haut.

Les quatre gangsters regardèrent en l’air, stupéfaits, tandis que Daniri parvint à grimper tout en haut de la perche de quatre mètres. Et à ce moment, il lança le filet de pèche sur eux.

Ils commencèrent immédiatement à se débattre et à découper le filet, mais Daniri les en empêcha en sautant sur eux, atterrissant les genoux en premier sur le dos de deux des bandits, puis en frappant un autre, alors qu’ils tombèrent tous sur le sol. Daniri roula hors du tas, puis, bloquant ses pieds contre une lourde caisse, il poussa. Le filet entier, avec les gangsters et le reste, tomba hors du quai. Des cris de surprise et d’indignation se firent entendre rapidement, suivis d’un bruit de plongeon. Pris d’une arrière-pensée, Daniri ramassa la bouée et la jeta vers eux. Daniri tituba jusqu’à un tabouret de pèche et s’assit lourdement, tout en maintenant ses côtes douloureuses. Certaines avaient été cassées plus tôt, lorsque le cerveau de la bande l’avait torturé, et son activité actuelle n’avait rien arrangé.

"Daniri !" Appela une jeune femme séduisante, courant vers lui. Elle mit son bras autour de ses épaules et observa d’un air soucieux le sang qui souillait son flanc.

"Je vais bien, Misa," dit-il, "mais nous devons retrouver ton père le plus vite possible ! Avant qu’il ne soit trop tard."

"Mais c’est justement ce que j’avais à te dire !" Se lamenta-t-elle, "Il est déjà trop tard ! Regarde !" Elle indiqua d’un geste l’horizon d’Otosan Uchi.

Il n’y avait rien à voir, là-bas, mais ils prirent tous les deux un air étonné et horrifié.

"Peux-tu l’arrêter ?" Demanda-t-elle.

"Je dois essayer," dit-il, fixant le lointain. Il caressa ses cheveux, regarda dans ses yeux, et il se mit à courir vers les docks. Misa soupira et sourit tendrement en le regardant s’éloigner.

"COUPEZ !" Cria Kitsu Ayano, "C’est dans la boite !" Elle se releva de sa chaise, immanquable avec ses lunettes de soleil et sa veste à paillettes, brodée de soie dorée avec le mon du Lion dans le dos. C’était une femme d’âge moyen, mais était encore très belle, et elle rayonnait d’une aura de commandement et de respect. "Daniri, Miki, bon boulot." Elle éleva son mégaphone. "Vous, les gars dans la baie, c’était très bien aussi ! Bon travail. Écoutez, tout le monde, soyez au second plateau demain à l’aube. Nous avons une scène de combat mécanique à faire et vous savez combien ces choses là sont difficiles à faire correctement." Tout le monde marmonna son accord, mais les acteurs et l’équipe de tournage s’échangèrent de vrais sourires et des félicitations pour avoir tous effectués un bon travail, aujourd’hui.

"Ayano, tu es sûr que c’est bon ?" Demanda Daniri, le visage interrogateur alors qu’il trottait vers la metteur en scène, "Je pense que j’ai un peu trébuché lors de l’escalade de la perche, tout à l’heure. Je pourrais faire mieux."

"Daniri." Ayano sourit et hocha la tête. "Tu as bien fait ça. Tu t’en tires toujours très bien. Tu es tellement perfectionniste !"

"Laisse-moi au moins essayer encore une fois," supplia-t-il. Derrière lui, une grue remontait la voiture et les acteurs qui flottaient dans la baie.

"Daniri, la beauté de cette scène est basée sur le fait que tout a été fait en une prise. Nous n’avons pas le temps ni le budget pour rejeter une autre voiture dans la Baie du Soleil d’Or. Crois-moi, c’était vraiment bien."

Daniri soupira et regarda vers la baie.

"Quelque chose t’ennuie, Danjuro ?" Demanda calmement Ayano.

Daniri sourit. Ayano était la seule personne, hormis sa famille, à utiliser son vrai nom. Elle était aussi la seule à le connaître. "C’est seulement ma famille," dit-il, "Mon frère semble s’être mis dans l’embarras."

"Il y a quelque chose que je puisse faire ?" Demanda-t-elle.

Daniri haussa les épaules. Il savait que ce n’était pas une proposition en l’air. Kitsu Ayano était une des personnes les plus puissantes d’Otosan Uchi, et Daniri était son acteur fétiche. Il fit non de la tête malgré tout. Il ne voulait pas l’impliquer dans ses problèmes personnels. Il lui devait trop pour cela. Elle avait été autant une mère pour lui que Gemmei, et plus, d’une certaine manière.

Ayano l’observa pendant un moment, fixant ses yeux bruns à l’air préoccupés. "Je connais ce regard, Danjuro," dit-elle tristement, "et je pourrais deviner ce que tu t’apprêtes à faire. Je sais également que je ne pourrais pas t’en empêcher. Je pourrais me trouver une autre vedette, mais je préfèrerais ne pas avoir à le faire."

"Oui, m’dame," dit-il en souriant. Elle acquiesça, d’un air légèrement exaspéré et elle repartit vers sa caravane.

Daniri fit demi-tour et fit sursauter la jeune fille qui marchait vers lui. Elle était mignonne et petite, sa chevelure noire pendait en tresses et elle portait un jeans usé, un t-shirt rouge et des bottes. Son apparence était tellement inadaptée à une fille comme elle que Daniri prit un moment pour reconnaître la geisha qui l’avait accompagné chez Dojicorp, huit jours plus tôt.

"Kochiyo !" Sourit-il, omettant le salut et prenant la jeune fille un instant dans ses bras. Il s’écarta et regarda son visage. "Qu’est-ce que vous faites ici ? Et pourquoi êtes-vous habillée comme ça ?"

Elle fit la moue. "Ne riez pas de moi," le réprimanda-t-elle, "Je suis en repos, en ce moment, et c’est la manière dont j’aime m’habiller. Je parie que vous ne portez pas ce stupide imperméable en cuir tous les jours de la semaine."

"Mais bien sûr que si !" Dit-il, "C’est pourquoi il sent aussi fort." A vrai dire, pensa Daniri, il le portait de moins en moins souvent, ces derniers temps. Les endroits qu’il fréquentait ne pouvaient lui apporter qu’une balle dans la tête, s’il portait un long imperméable en cuir.

Kochiyo s’éloigna et s’assit en tailleur à même le sol, ramassant le couteau papillon qu’un des acteurs avait laissé tombé sur le quai. Elle observa, fascinée, les différentes caméras, les échafaudages, les éclairages et l’énorme grue qui remontait la voiture de sport dégoulinante sur le quai. Les acteurs qui avaient joué les gangsters se tenaient non loin de là, s’acclamant l’un l’autre et ils adressèrent un salut à Daniri dès qu’ils posèrent le pied sur le quai. Ils étaient trempés. Daniri leur sourit et leur rendit un salut.

"C’est un endroit fantastique," dit-elle, "Je n’étais jamais venue sur un plateau de tournage auparavant."

"En fait, on tourne ici pour la télévision, pas pour un film," répondit-il, s’asseyant sur un tabouret, "Toutefois, les Machines de Guerre Akodo ont un plus gros budget par épisode que tous les films que j’ai pu tourner jusqu’à présent. Tout spécialement les plus anciens." Daniri imita le son d’une toux légère.

Kochiyo sourit et commença à manipuler le couteau dans sa main. Elle était étonnamment agile, elle faisait virevolter la lame hors et dans le manche. Daniri remarqua qu’elle était plus turbulente qu’elle ne l’était à la réception de l’Empereur. Il n’était pas sûr de préférer cette Kochiyo ou la douce et modeste fleur que les Scorpions avaient placée à son bras pendant la soirée. Dans tous les cas, il se sentit fortement attiré par elle, à tel point qu’il en oublia pendant un moment les problèmes de sa famille.

"Alors, pourquoi ne m’avez-vous pas appelé, Daniri ?" Le taquina-t-elle, tournant la tête pour croiser son regard.

Daniri toussa. "Je n’ai jamais eu votre numéro !" S’exclama-t-il. "Je suppose que la tentative d’assassinat et la balle que j’ai prise dans l’épaule ont interrompu la soirée."

"En effet," dit-elle sèchement, "mais un homme déterminé aurait pu trouver ce numéro." Elle gloussa, d’un air espiègle.

"En fait, j’ai été très occupé," dit tristement Daniri, en repensant à son frère Jiro. "Quoi qu’il en soit," précisa-t-il, "J’étais certain que vous seriez revenue me voir, donc je n’avais pas à me tracasser."

Sa mâchoire s’ouvrit et dans ses yeux, il y eut un regard dangereux. "Ah oui ?" Demanda-t-elle, tandis qu’elle verrouilla le couteau.

Daniri ne répondit rien, se contenta de soulever les sourcils et de faire un signe de la main pour montrer qu’effectivement, elle était venue le voir.

Kochiyo roula des yeux et soupira, écartant une mèche de cheveux de son visage. "Vous les acteurs, êtes-vous toujours si arrogant ?" Demanda-t-elle.

"Et vous, les geishas, aimez-vous toujours autant les discussions ?" Répondit-il.

"Oui," dit-elle, "Et vous feriez mieux de me laisser gagner celle-ci, je suis armée." Elle fit à nouveau jouer la lame du couteau papillon, et pointa le couteau vers Daniri, un sourire aux lèvres, puis le referma encore.

"Un point pour vous," admit Daniri, avec un sourire forcé. Il passa sa main dans sa chevelure blonde et regarda en direction de la baie.

"Qu’est-ce que vous faites, maintenant ?" Demanda Kochiyo, sortant encore une fois la lame et la promenant sur le sol du quai.

"Je suis assis sur un tabouret et j’observe l’océan," expliqua Daniri.

"Non, espèce d’idiot !" Répliqua-t-elle, refermant le couteau et le jetant vers lui. Il l’attrapa d’une main. "Je voulais dire lorsque vous quitterez le plateau."

"Des affaires personnelles," répondit vaguement Daniri.

Le sourire de Kochiyo s’estompa quelque peu. "Je comprends," dit-elle. Sa voix légèrement frémissante exprimait sa déception. Elle se releva et frotta son jeans.

Daniri fit jouer le couteau papillon dans sa main, ayant vu la façon de s’en servir, en observant Kochiyo. Il chercha quelque chose à dire. Il ne voulait pas qu’elle pense qu’il avait voulu lui faire affront. "Écoutez," dit-il alors qu’elle s’apprêtait à s’en aller. Il se redressa. "J’aimerais éventuellement faire quelque chose ce week-end. Puis-je vous rappeler plus tard ?"

"Bien sûr !" Dit-elle, souriant à nouveau largement. Elle se retourna et partit rapidement.

Daniri grimaça de satisfaction et referma le couteau, tout en le glissant dans sa poche. Il lui fallut un moment pour réaliser qu’à nouveau elle ne lui avait pas donné son numéro de téléphone. Daniri se sentit mal à l’aise, de devoir cacher la vérité, mais il ne pouvait pas parler de sa famille ou de Jiro à Kochiyo. Il ne pouvait pas confier ce secret. Un an auparavant, Ayano avait découvert Daniri, appelé alors Genju Danjuro, qui travaillait au Super Sushi d’Ujiaki, un bar à sushi qui se trouvait dans l’ombre de l’immeuble KTSU. Elle avait dit alors qu’elle savait reconnaître une star cachée lorsqu’elle en voyait une, et que Daniri serait la prochaine star du public, ou qu’elle avait perdu son flair. Elle avait pris un gros risque. Il avait teint ses cheveux, changé de look, travaillé plus dur que jamais mais personne à part sa mère n’aurait pu reconnaître Danjuro en la personne de Daniri. Ce qui était une bonne chose.

Car Danjuro n’était pas samurai.


"Et qu’a-t-il fait, alors ?" Demanda Sachiko.

"Il m’a appelé trésorier ou quelque chose comme ça, et il a tiré dans la machine à glace," dit Kenji avec le calme remarquable d’un adolescent qui était prêt à se vanter auprès de tous ses copains, qu’on lui avait tiré dessus.

"Non, ça s’est passé après," dit le vieil homme, "Je crois qu’il a d’abord tiré sur la machine."

"Non, il m’a appelé trésorier en premier !" Répliqua Kenji.

"Il m’a tiré dessus !" Dit la grosse dame, qui pleurait toujours.

"Trésorier ?" Demanda Sachiko curieusement.

"Ouais," dit l’employé, qui s’assit inconfortablement sur le tabouret, derrière le comptoir. "Il a dit qu’il était en guerre avec l’Empereur."

Sachiko regarda en direction d’Hatsu. Le détective se tenait en face de la machine détruite, regardant attentivement le trou que Chobu avait fait dedans et les traînées collantes et vaguement liquides qui s’en écoulaient toujours. A la mention de l’Empereur, il se retourna.

"On dirait que c’est notre homme," dit Sachiko, "Nous aimerions que vous trois accompagniez un de nos officiers jusqu’à la Tour Shinjo pour que nous puissions avoir une déposition complète, pour être absolument sûr qu’il s’agissait bien de Chobu."

"Il a dit qu’il était Chobu," dit le vieil homme, "Il a dit qu’il était célèbre." Le vieil homme ricana.

"Ichiro Chobu," dit Hatsu, s’avançant lentement et précautionneusement pour ne pas souiller son imperméable avec des nachos au fromage ou de la glace fondue, "est vraiment le plus dangereux et le plus charismatique criminel que Rokugan ait eu récemment. C’est un comédien et un farceur, mais la plupart des gens oublient que c’est aussi un tueur, pour ne pas parler de sa supposée collaboration dans la tentative d’assassinat contre Yoritomo VI."

"Excusez-le," dit Sachiko en parlant d’Hatsu, "Il est jaloux parce que Chobu passe plus souvent que lui aux informations."

Hatsu tira la langue à Sachiko. Ceci l’effraya. Il n’avait pas l’habitude de faire de genre de choses. Depuis le début de la semaine, depuis qu’il avait Sachiko comme équipière, il s’était surpris en train de faire de plus en plus de choses bizarres, qu’il n’avait jamais faites auparavant : Tirer la langue, raconter des blagues, sortir après le boulot (même si au fond de lui, il s’était juré de ne plus jamais le refaire). Il aimait de plus en plus son travail. Il avait toujours été un bon détective, mais maintenant, il aimait vraiment son boulot. Sachiko était la personne idéale pour le compléter dans son travail, elle avait un visage charismatique qu’Hatsu n’aurait jamais, et en plus, elle était une personne agréable à qui parler, intelligente et pleine d’esprit. Il s’était même surpris à apprécier voyager sur sa moto.

Un gazouillis résonna soudain à la ceinture de Sachiko. Elle sortit son téléphone cellulaire et l’ouvrit. "Allo ?"

Elle fit une pause. "Oh ? Oh, vraiment. Oui, il est là. Kitsuki ?" Elle tendit son téléphone vers Hatsu.

Hatsu regarda le téléphone d’un air écœuré, comme s’il avait peur de le casser. Il le prit délicatement. "Qui est-ce ?" Murmura-t-il.

"Asako Jemonji," répondit-elle, "de l’Hôpital de la Miséricorde du Phénix. Il a dit qu’ils avaient terminé leurs analyses du microcircuit que Kaiu Toshimo leur a donné et qu’ils avaient pour instructions de vous appeler dès qu’elles seraient faites."

"Hatsu," dit le détective dans le téléphone. Et puis, il se tourna vers Sachiko, d’un air désespéré, "Comment ça marche ?"

"Appuyez sur ’Pause’, Kitsuki," rit-elle.

"Saleté de truc," maudit-il, cherchant après le bouton et appuyant dessus. "Hatsu."

"Oui, allo," répondit Jemonji. Il semblait nerveux. "Kitsuki Hatsu ? Celui des informations ?"

"Oui, c’est moi," dit-il.

"Ce microcircuit. Ce - oh, j’arrive pas à le croire. Laissez-moi relire ce résultat à nouveau. Oh. Oh, par Osano-wo…"

"S’il vous plait, Docteur," dit Hatsu d’un ton rassurant, "Je vous écoute."

"C’est juste que… Que je n’avais jamais vu quelque chose de pareil."

"Oui, Kaiu Toshimo et Doji Kamiko ont dit tous les deux que ce genre de microcircuits était très rare," confirma Hatsu.

"Non, non, ce n’est pas ça," dit le docteur, à bout de souffle, "C’est… vous saviez que ces microcircuits étaient de la tetsukami, n’est-ce pas ? De la technologie alimentée par de la magie ?" Un instant de silence les interrompit, alors que le son du téléphone vacilla. La réception était mauvaise.

"Non, mais je m’en doutais un peu," dit Hatsu.

"Et bien, en fait, ce n’est pas exactement de la tetsukami," le docteur s’interrompit, la voix crachotant à cause de la mauvaise réception, "C’est pire que ça, je crois que l’on pourrait appeler ça tetsukansen."

"Tetsukansen ?" Répondit Hatsu, marchant jusqu’à l’avant du magasin pour avoir une meilleure réception. Mais ça ne changea rien. Les machines ne l’aimaient pas, tout simplement.

"De la Maho," dit le docteur, "De la magie noire. Je pense que ces circuits faisaient en sorte que la personne implantée soit possédée par un kansen, un esprit maléfique. Oh, c’est affreux. La chose s’est presque libérée avant que je ne vous appelle ! Nous avons été obligés de la bannir à nouveau dans Jigoku, c’était la seule chose que nous puissions faire."

"Docteur," dit Hatsu d’un ton ferme, "Restez là. J’arrive tout de suite à l’hôpital, ok ?"

"D’ac… d’accord," répondit-il, "C’est vraiment un soulagement, Détective Kitsuki. Lorsque la Maho est impliquée, en général, ça signifie une activité cultiste dissimulée quelque part et vous ne savez jamais avec quelle sorte de gens vous… Pardon ?" Hatsu put entendre des bruits de coups sourds et ainsi que d’autres voix. "Détective, restez en ligne, s’il vous plaît." Hatsu eut un mauvais pressentiment. Il fit un geste à Sachiko. Il peut entendre la voix de Jemonji qui s’éloignait. Puis, quelqu’un cria et le téléphone se coupa.

"Sachiko !" Cria Hatsu, "Nous devons aller à l’hôpital Phénix tout de suite !"

"Kitsuki," répondit Sachiko, la voix emplie de crainte, "Vous devriez plutôt venir ici et regarder la télévision."


"Je suis Yoritomo Six, l’Empereur de Diamant," dit Yoritomo, la voix grave se répercutait comme un bruit de tonnerre dans son heaume insectoïde. "J’apparais à cet instant sur chaque télévision ; ma voix résonne dans chaque radio ; mon image apparaît sur chaque écran connecté à Internet ; et mes mots sont retranscrits au fur et à mesure que je parle sur chaque système de courrier électronique du monde. Tel est le pouvoir de Rokugan. Vous nous avez ignorés. Maintenant, vous allez nous craindre."

"Vu que l’Empire de Diamant s’étend sur toutes les terres de Dame Soleil, tous ceux qui entendent ma voix n’ont pas d’autre choix que de se soumettre à moi, votre Empereur. Je ne fais pas ça par arrogance. Je ne fais pas ça sous l’emprise de la folie. Je ne fais pas ça par désir de pouvoir. Je fais ça parce que c’est la vérité. Toute personne vivante doit me jurer fidélité aussi sûrement qu’elle respire l’air et qu’elle sent la terre sous ses pieds."

"Je suis la terre. Je suis le feu. Je suis l’eau et l’air, et je suis le vide. Je suis Yoritomo Six et je suis votre Empereur. Dans un mois, le Festival de Bon se déroulera, le jour où nous honorons nos morts et où nous saluons les vivants. Comme gage de ma bonne foi et comme preuve de mon pouvoir, vous pouvez prendre le temps de célébrer le Festival de Bon, comme il est prévu de le faire. Considérez ceci comme une preuve de ma miséricorde. C’est tout ce que je vous demande, en la circonstance. Célébrez ce festival, comme tout Rokugani se doit de le faire, car votre Empereur vous l’a ordonné."

"L’alternative à ceci est la guerre. Je suis l’Empereur de Diamant, le Fils des Orages, Celui qui apporte la Justice et la Mort. Vous ne connaissez pas notre pouvoir ; vous ne pouvez pas comprendre nos capacités. Je détruirai la terre. Je ferai bouillir les eaux. J’empoisonnerai l’air et je ferai en sorte que les flammes vous ravagent. Soumettez-vous à moi, ou disparaissez à jamais."

"Tout est dit."


Oroki se tenait tout en haut de la grande roue, observant son univers à ses pieds. Les couleurs vives et les lumières du Labyrinthe Bayushi tourbillonnaient sous lui, s’agitant dans les ténèbres éternelles de l’immense caverne. Son univers était constitué de lumière et d’ombres. La Justice et la Mort. Tellement sombre. Il s’assit sur le bord de la cabine et mit ses pieds contre le métal de la paroi. C’était bon de se trouver si haut, presque au plafond de la caverne elle-même. Ça lui donnait un point de vue agréable. Peut-être que s’il avait de la chance, il pourrait apercevoir ce qui tuait son personnel, quatre personnes de plus la semaine passée. Peut-être qu’il se ferait tuer aussi, et que ça arrangerait tout.

Donc. La guerre. L’Empereur avait donné un mois à tout le monde pour vivre. La réponse de son père avait été typique. Obéissance aveugle, puis une bousculade précipitée pour amasser des ressources et des fournitures pour la survie du clan. Ça n’aurait pas du se passer ainsi. Ça ne devrait jamais se passer ainsi. Le premier devoir du Scorpion est de veiller sur l’Empire, pas l’Empereur. Ironiquement, les prophéties de Saigo à propos des Derniers Jours prenaient tout leur sens, maintenant. Apparemment, Yoritomo avait prévu de maintenir cette menace de guerre mondiale. La semaine passée, tout le monde avait espéré qu’il avait oublié. Mais ce n’était pas le cas.

"Scorpion Blanc," siffla une voix derrière Oroki. La voix était froide et creuse, comme le bruit qu’une craie fait lorsqu’elle écorche un tableau noir.

Oroki se retourna, très lentement et très précautionneusement. Derrière lui, les ténèbres faisaient du bruit, et une étrange fissure bleue se changea en paire d’yeux.

"Scorpion Blanc," dit la présence à nouveau, "Le Scorpion Blanc se lève."

Oroki dégaina son pistolet. "C’est vous, n’est-ce pas ? Vous êtes la chose qui tue mes gens."

La présence gloussa. "Scorpion," siffla-t-elle, "Beaucoup de peur en toi, beaucoup de doutes et de haine. Les ténèbres donnent beaucoup de pouvoir à ces choses. Les autres étaient faibles, et n’étaient d’aucune utilité. Mais toi… tu pourrais être puissant, vraiment puissant." La chose s’approchait, devenait presque solide. Un visage insectoïde apparaissait dans le nuage bleuâtre.

"Êtes-vous en train de me faire une offre ?" Demanda-t-il.

"Oui," siffla la créature, "Offre, offre, offre…"

"J’écoute," dit Oroki.

"Nous pouvons te donner du pouvoir," dit-il, un bras se façonna hors des ténèbres, puis un autre, "Le pouvoir de faire tout ce que tu veux, quand tu le désires."

"Et qu’est-ce que je ferais de ça ?" Dit calmement Oroki.

"Tu aurais le pouvoir de t’emparer du clan," dit la chose, un torse décharné apparut sous la tête, reliant les bras.

"Si je voulais le clan, je pourrais déjà l’avoir. Le vrai pouvoir réside dans les ombres, pas sur le trône."

"Le pouvoir de détruire tes ennemis," fit-elle, deux jambes puissantes se créèrent à partir de l’ombre qui subsistait sous son corps, et la créature semblait accroupie.

"Mes ennemis ont plus de valeur lorsqu’ils sont vivants," répondit Oroki, "Je connais leurs faiblesses."

"Le pouvoir de stopper la guerre. Le pouvoir de renverser l’Empereur lui-même ?" La bête crépitait de petits éclairs bleus, son corps entier était à présent formé tandis qu’il s’installait sur le toit de la cabine. Ses pinces pressèrent et plièrent le métal où il s’était assis.

"J’écoute," dit Oroki.

"Oui," dit la créature, "Je peux t’offrir tout ça. Je n’ai qu’une petite chose à te demander…"

"Qu’est-ce que tu veux ?" Oroki s’approcha de la créature, sur le bord de la cabine, et il saisit le mécanisme de support de celle-ci d’une main, discrètement.

"Ton nom…" murmura-t-il, son visage était proche du masque d’Oroki.

"Oh ?" Dit gaiement Oroki, "C’est tout ?"

La créature se recula un peu, confuse par le changement d’humeur d’Oroki.

"La réponse est non," dit Oroki et il lui tira au visage.

Le monstre hurla alors qu’il reculait sur le toit de la cabine, ses pinces grattant pour trouver une prise. "STUPIDE MORTEL !" rugit-il et ses yeux s’embrasèrent, "DE TELLES ARMES NE PEUVENT BLESSER LA TERREUR ÉLÉMENTAIRE QUE JE SUIS, MOI, AK—"

Oroki ne put entendre le reste car pendant ce temps, il avait ôté le mécanisme de support de la cabine. Oroki attrapa d’une main les barres métalliques de soutien de la grand roue et il observa la cabine qui tomba brusquement 250 mètres plus bas et qui s’écrasa au sol avec un fracas assourdissant, et un nuage de poussière et de débris, engloutissant l’oni par la même occasion. Il remercia Bayushi d’avoir fait fermer le parc plus tôt, sinon il aurait dû fournir un peu trop d’explications à ses clients. Il rangea son pistolet et sortit une petite télécommande de sa poche, commandant à la grande roue de le ramener sur le sol.

Tandis que la machine se remit en vie, il vit que l’oni se libérait des débris de la cabine détruite et qu’il détalait dans les ombres des bâtiments de son parc. Il lança un regard furibond à Oroki avant de disparaître.

"Bien, mon ami," dit Oroki, "Tu viens d’apprendre que tu étais dans mon univers, maintenant. J’espère que tu apprécieras ton séjour."


"Salut toi, on m’appelle Mojo," dit-il avec un sourire, en se penchant sur le comptoir. La fille avait des cheveux noirs, coupés courts, avec une légère teinte de mauve, et elle portait l’uniforme jaune et serrant du personnel de l’Hôpital de la Miséricorde du Phénix. "Shiba Mojo," continua-t-il.

L’infirmière s’arrêta de taper à son clavier et se tourna vers le jeune homme. "Et qui êtes-vous ? Un paon ?" demanda-t-elle.

Mojo était vêtu d’une armure rouge brillante avec des plumes jaunes et blanches qui pendaient sous chaque épaule. "C’est mon nouveau look," expliqua-t-il, les yeux brillants et espiègles, "Hé ! Attention, tous les Shiba porteront ça dans deux mois. C’est quoi ton nom ?"

L’infirmière sourit bien malgré elle. "Kadiri," dit-elle, se retournant vers l’ordinateur.

"Kadi," répéta-t-il, "C’est un joli prénom. Tu travailles ici depuis longtemps, Kadi ?"

"Kadiri," dit-elle, reprenant sa frappe et essayant de l’ignorer. Mojo continuait de se pencher sur le comptoir et la regardait. Elle tourna la tête vers lui, à nouveau. Il sourit. "Puis-je vous aider de quelque manière, Mojo-san ?"

"C’est très formel, vous savez," taquina-t-il, "Je pensais que je pouvais venir et vous dire bonjour. J’ai passé tellement de temps dans cet hôpital, dernièrement, on est presque voisin."

"Oui, je sais," dit-elle, "J’ai entendu parler de vous."

Les yeux de Mojo s’agrandirent, il était légèrement surpris. "Ah ?" Demanda-t-il, "Et qu’avez-vous entendu ?"

Elle rétrécit ses yeux, comme un félin. "J’ai entendu dire que vous ne parveniez pas à garder votre katana dans son fourreau."

Mojo jeta un regard au daisho à sa ceinture et inclina la tête en souriant. "Sans doute une rumeur. Heu, mais où avez-vous entendu ça ?" Probablement Chie, la fille qui travaillait dans la boutique de cadeaux-souvenirs, pensa Mojo.

"Je n’ai pas à divulguer mes sources," rit Kadiri. Elle prit un air pensif. "Vous êtes le yojimbo du Maître du Feu, n’est-ce pas ?"

"J’étais," dit-il, son visage perdit son masque d’impertinence tandis que son regard se tourna vers ses mains. "Il m’a chargé de protéger sa fille, une semaine avant son accident."

"Sa fille, Sumi ? La jeune étudiante Isawa ?" Demanda-t-elle.

"Oui, c’est elle," dit Mojo.

"Vous sortez ensemble ou quelque chose dans le genre ?" Demanda Kadiri.

Mojo rit un peu. "Sumi ? Non. Ce ne serait pas convenable. De plus, elle n’a que seize ans."

"Elle a l’air plus âgée," dit l’infirmière.

"Elle est très mûre, pour son âge," répondit Mojo, "Elle doit l’être, avec tout ce qu’elle doit affronter pour l’instant."

"Ce doit être dur pour vous," dit Kadiri avec sympathie, en mettant sa main sur celle de Mojo. Elle le regarda et leurs regards se croisèrent. Les yeux de Mojo étaient bleus très clairs, et très tristes. En dépit de sa réputation, Kadiri ne put s’empêcher de se sentir désolée pour lui. Il était même assez mignon, avec son visage étroit et sensible, et sa longue queue de cheval noire. Il était très joli, dans cette armure de plastique moulant ses formes.

"Dites-le-moi, si je peux faire quelque chose pour vous aider," dit-elle.

Mojo acquiesça, obtint rapidement son numéro de téléphone et partit en direction de la salle où se trouvait le café, tout en chantant une petite chanson intérieurement. Il plia le petit morceau de papier et le mit dans la poche de sa ceinture, avec les quatre autres qu’il avait eus aujourd’hui. La cafetière dégagea une odeur très caractéristique lorsqu’il la souleva, cette même odeur qu’il avait sentie toute la matinée. Mojo remplit trois gobelets en plastique, reposa la cafetière, et prit prudemment les trois gobelets entre les mains.

Mojo entra dans la salle d’examen et attendit patiemment près de la porte. Sumi lui sourit, elle était assise au comptoir, et il lui répondit d’un clin d’œil.

"Posez le café sur le comptoir, je vais venir le prendre," dit Nitobe. Le docteur se retourna et orienta un stylo lumineux en direction de l’œil de Zin, à nouveau, et il fronça les sourcils d’un air pensif. Il coupa la lumière et remit le stylo dans la poche de sa longue blouse blanche, il secoua la tête, songeur. Zin se redressa dans sa chaise d’examen, elle cligna des yeux pour chasser les tâches qu’elle voyait.

"Alors, quel est le verdict final ?" Demanda Sumi en mettant un pied sur une table à côté d’elle. Elle portait la jupe rouge vif, en soie, que les étudiantes Isawa portaient, bien que le froid d’aujourd’hui lui avait donné une raison suffisante de mettre des collants blanc en coton et un pull à col roulé.

"Elle est normale," dit Nitobe, croisant les bras, "Ça n’a pas de sens. Je ne parviens pas à découvrir ce qui ne va pas avec elle, mis à part la coloration de sa peau. Bien que je répugne de contredire l’opinion du Maître de la Terre, mon verdict est que cette jeune femme n’est pas une naga."

Zin tourna son regard en direction du docteur et lui sourit. "Vous avez l’intelligence d’un kappa renversé," dit-elle, dans la langue des Naga.

"Elle parle leur langue," dit Sumi, essayant de refouler le sourire qui naissait au coin de sa bouche. Zin lui avait appris quelques phrases Naga lors de la semaine passée et celle qu’elle venait de prononcer était l’une d’elle, une insulte particulièrement humiliante.

Nitobe se tourna vers le yojimbo, le regard interrogateur. Il n’avait apparemment pas compris ce qui faisait rire la jeune fille.

"Bah," fit Nitobe tandis qu’il prit le café et avala une gorgée. "N’importe quel charlatan peut prétendre parler Naga. Personne n’en a vu depuis un siècle, donc qui peut dire le contraire ? A mon avis, c’est une mutante." Il s’interrompit, son visage s’aigrit. "Le café de l’hôpital. Je pourrais encore vivre ici vingt ans, je ne parviendrai jamais à m’habituer à cette horreur."

Mojo prit les deux gobelets restants et les apporta à Sumi et à Zin. Sumi le remercia poliment et Zin se contenta de le regarder avec ses étranges yeux de couleur argent. C’était une très jolie fille, pensa Mojo, peut-être un peu plus âgée que Sumi. Son visage était magnifique, avec de longs cheveux noirs noués, et des lèvres rouges et pleines. Elle avait aussi une peau vert émeraude, ce qui laissait le bon docteur Asako Nitobe perplexe depuis une semaine.

Zin avait suivi une batterie complète de tests psychologiques et physiques, pour déterminer si elle était réellement une Naga, comme Asako Ishikint l’avait prétendu. Bien qu’elle parle couramment la langue de l’Akasha et qu’elle avait une peau verte foncée, elle semblait être humaine. Elle n’avait pas la capacité de changer d’apparence, aucun talent particulier pour la discrétion ni aucune affinité avec des animaux, et elle n’avait pas les moyens de détecter d’autres naga. Elle ne se souvenait pas non plus de ce qui lui était arrivé avant qu’elle n’arrive à Otosan Uchi, huit jours plus tôt, mis à part la tempête qu’elle avait traversée.

"Alors, qu’est-ce que je vais faire, maintenant ?" Demanda Zin, "Où est-ce que je vais aller ?"

"Si Ishikint souhaite prendre ce problème en charge à partir de maintenant, alors je crois que le rat le plus haut placé de notre civilisation pourra très bien s’occuper de vous," dit Nitobe d’un ton moqueur, "En ce qui me concerne, je suis désolé mais les ressources de mon hôpital sont restreintes. Le Phénix peut difficilement se permettre de donner une chambre à tous les vagabonds qui viennent à nous. Nous avons assez de problèmes comme ça pour l’instant." Il adressa un regard à Sumi, indiquant clairement qu’il pensait à son père. Le visage de Sumi pâlit. "Maintenant, si vous voulez bien m’excuser," dit le docteur, "J’ai des travaux bien plus importants qui m’attendent."

Nitobe était prêt à partir, lorsqu’il trébucha sur le pied de Mojo, qui renversa du café sur la blouse blanche du docteur.

"Espèce de maladroit !" Dit Nitobe, prêt à pousser un juron.

"Désolé," dit Mojo d’un ton neutre, il s’étira de toute sa hauteur et toisa le docteur, la main reposant sur la garde de son katana.

Nitobe se retourna et quitta la pièce sans dire un mot.

"Il ne fallait pas faire ça," rit Sumi, ses yeux verts brillèrent un instant. Mojo pensa qu’elle était probablement tombée amoureuse de lui, mais il se dit soudain qu’elles le devenaient toutes, tôt ou tard.

"Il a bien fait," dit Zin en Rokugani, ses syllabes étaient claires mais maladroites, "Je n’aime pas cet homme."

"Nitobe est débordé," dit Sumi, "Il juge beaucoup, mais c’est un bon docteur. Il pense que mon père est un toxicomane et il a beaucoup de mal à croire notre histoire."

"Hé, moi je vous crois," dit Mojo en souriant, tout en tirant une chaise et en s’asseyant près de Zin.

Les yeux de Zin étaient rivés sur le sol. "Je ne me souviens pas de l’Akasha, bien que je sache qu’il est là. Je ne me souviens pas de l’éveil. Je ne me souviens pas de la manière dont je suis arrivée à Otosan Uchi. Je ne me souvenais même pas que j’étais une naga ou que l’Akasha existait jusqu’à ce que Maître Ishikint me le dise. Maintenant, la mémoire est comme une blessure qui ne veut pas guérir." Elle soupira et se remit sur pieds, ses mouvements étaient gracieux et vifs. Elle lança un regard curieux à Mojo qui n’arrêtait pas de fixer ses jambes et elle se dirigea vers la salle de bain, où elle ôta le peignoir de l’hôpital pour mettre les vêtements que Maître Ishikint s’était procurés pour elle.

"Dis, Mojo," demanda Sumi, "Ça ne t’ennuie pas si on rend visite à papa avant qu’on ne quitte l’hôpital ?"

"Bien sûr que non, Sumi-chan," dit-il, "Je serais très déçu si nous n’y allions pas." Pour sa part, Mojo n’aimait pas voir son ami Asa dans son état actuel. Pour lui, le Maître du Feu était un homme énergique et plein de vitalité, et Mojo préférait se souvenir de lui en tant que tel, et pas comme d’un légume couché sous un drap blanc. Sumi était une personne plus compatissante que lui, et il pouvait le comprendre. Il attendrait dans le couloir.

Zin sortit de la salle de bain, ce qui ne manqua pas de faire se décrocher la mâchoire de Mojo. Elle portait un kimono bleu cendré, au décolleté très profond, avec un chapelet de petites perles blanches autour du cou. Mojo espéra sincèrement qu’elle était vraiment humaine. Si elle ne l’était pas, et bien, il était tout de même charmé.

Mais toutes les pensées luxurieuses de Mojo s’évanouirent lorsqu’il eut un pressentiment soudain. Après une vie passée en tant que garde du corps, il savait lorsque les choses allaient mal se passer, et donc, il se plaça entre Sumi et l’entrée du couloir juste un instant avant qu’une explosion ne secoue l’hôpital. Il attrapa Sumi par les épaules tandis qu’elle tombait du comptoir où elle était assise. Zin se remit rapidement sur ses pieds et essaya de rester debout. Des morceaux de verre et des gobelets dégringolèrent des étagères de la salle d’examen, et le squelette en plastique s’effondra sur le sol, dont le crâne se brisa au contact du carrelage. Des cris et une odeur de fumée jaillirent de l’aile Nord de l’hôpital, ponctués par les occasionnels grondements de gravats qui s’effondrent. Les alarmes incendies se mirent à hurler partout.

"Papa !" Hurla Sumi, retrouvant son équilibre et se remettant debout.

Mojo maudit sa malchance. La chambre d’Asa était au Nord, près de la source de tout ce chaos. Maintenant, il se devait d’aller voir personnellement ce qui se passait. Tandis que Mojo arrivait à cette conclusion, Sumi et Zin s’étaient déjà précipitées hors de la pièce, en direction du nord, et il dut se mettre à courir pour les rattraper.

"Il faut évacuer !" cria un homme au centre du couloir. Mojo reconnut rapidement Nitobe. Le petit docteur battait des bras et essayait de faire de son mieux pour donner des ordres aux employés de l’hôpital, terrifiés et aux patients qui couraient partout. "Les escaliers de secours sont au bout du couloir !" Indiqua-t-il du doigt, "N’utilisez pas les ascenseurs ! S’il vous plaît, tout le monde, restez calmes ! Mais où croyez-vous aller, vous ?" il courut vers Mojo et les deux filles, qui tentaient d’aller vers les flammes et qui luttaient pour marcher à l’inverse du mouvement de foule.

"Je vais voir mon père !" Cria Sumi.

"C’est mon hôpital !" Rétorqua Nitobe, "Vous devez partir d’ici ! En plus, il semble que le feu vient du laboratoire et j’ai quelques expériences sensibles en cours."

"Alors, il faut se dépêcher !" Répondit Mojo, et ils repartirent tellement vite qu’ils laissèrent à peine le temps à Nitobe de les suivre.

La fumée devenait rapidement très dense, et la chaleur devenait de plus en plus forte, venant du plafond. Sumi était effrayée, elle venait de réaliser que le feu était proche de la chambre de son père. Ou dedans. Mojo fit le point rapidement, et ses mains s’emparèrent de son katana tandis qu’un homme émergea de la cage d’escalier enfumée, devant eux. Ses vêtements étaient noircis et enfumés, et du sang coulait sur son visage, mais il portait toujours son turban habituel.

"Rashid !" S’exclama Mojo.

"Reculez !" Dit-il, saisissant les bras de Mojo, "Le feu est trop intense, je n’arrive pas à aller jusque Asa !"

Mojo jeta un regard vers les escaliers derrière Rashid. Il le poussa de côté et courut vers les marches. Il se couvrit immédiatement le visage de ses bras, tandis qu’une douche de débris enflammé lui tombait dessus.

"On ne peut pas passer, crétin !" S’étrangla Rashid, "Les flammes et la fumée sont trop intenses !"

"Ce n’est pas possible !" S’exclama Nitobe, "Quelle sorte de maniaque pourrait faire une chose pareille à un hôpital ?"

Sumi s’écarta du groupe, le regard lointain, sa bouche était une mince ligne, qui démontrait sa concentration. Elle s’avança dans la cage d’escalier.

"Non, Sumi, ne fais pas ça !" Ordonna Mojo qui bondit en avant, sur le point de l’attraper d’une main. Il tomba en arrière en poussant un cri lorsque la fille fut soudain engloutie par les flammes.

"Par les fortunes !" S’exclama Nitobe.

"Sumi !" Cria Mojo. Immédiatement, son cœur s’arrêta. En tant que yojimbo et ami, il avait échoué à nouveau. D’abord Asa, et maintenant Sumi. Il maudit sa misérable carcasse.

"Je n’ai jamais vu un tel niveau d’affinité élémentaire," dit Rashid, observant en direction de la fumée et des flammes, pour tenter de voir la fille.

Mojo leva les yeux. Sumi se tenait toujours debout dans la fournaise, un halo de flammes l’entourait, mais sa chair et ses vêtements ne brûlaient pas. En fait, le feu était attiré par elle, dans elle, mais était refoulé immédiatement. La fumée et la chaleur étaient également absorbées par son aura puissante. Elle grimpa calmement les escaliers, laissant derrière elle une traînée libre de toute flamme.

"Elle éteint le feu," dit Zin, tentant de s’approcher de l’escalier.

Les flammes rugirent à son approche, comme si elles la défiaient de s’approcher encore. Toutefois, Sumi continua d’avancer. Elle n’était pas sûre de savoir exactement comme elle pouvait faire ça, mais elle l’avait fait, néanmoins. Le kami du feu s’était toujours montré protecteur envers elle, mais jamais à ce point. Les esprits tourbillonnaient autour d’elle et hurlaient, annulant les flammes autour d’elle, apaisant et endormant les esprits des flammes environnantes. Même la fumée et les vapeurs du feu étaient annulées, tandis que la flamme magique qui brûlait autour de Sumi détruisait le poison et laissait l’air autour d’elle aussi pur que possible. Elle continua d’avancer et arriva à l’étage.

"Père !" Cria-t-elle. Le couloir était entièrement consumé par les flammes. Derrière elle, les pavés de marbre furent léchés par les flammes, à nouveau. L’effet refroidissant de Sumi ne durait pas. Autour d’elle, les murs étaient craquelés et éventrés par la force de l’explosion. Sumi pouvait presque voir la lune, suspendue dans le ciel, en dépit de la fumée et des murs brisés.

"Père !" Cria-t-elle encore, avançant dans le couloir. La fournaise rugit en réponse, comme si elle vivait. Elle tourna à un coin et arriva en vue de la chambre de son père. Elle ne pouvait même pas distinguer la porte dans les vapeurs enflammées, autour d’elle. Le kami tourbillonnait de plus en plus fort et encore plus sauvagement, autour d’elle. Elle crut entendre les voix de Zin et de Mojo qui l’appelaient par son nom, assez loin.

"Père !" Cria-t-elle, les larmes aux yeux tandis qu’elle franchissait la porte. Elle pendait à moitié à ses charnières, le bois noirci et durci par la chaleur. Elle avança et se tenait à l’entrée de la pièce, le kami autour d’elle semblait chauffé à blanc. Le feu rugit à nouveau. Sumi fit un pas en arrière lorsqu’elle réalisa que ce n’était pas le feu qui rugissait. Une forme assez grande, une masse de chair grise et tachetée, recouvrait le lit de son père, au milieu des flammes, des tentacules oscillaient de son corps.

"Père ?" Elle se mit à pleurnicher, réalisant qu’il était trop tard. La chose se retourna, des yeux jaunes étincelèrent dans les flammes, sa bouche sans dents mâchait quelque chose. Pendant un instant, elle ressentit la chaleur, comme si le kami lui-même s’était éteint en apprenant le destin de son père. Des tentacules se tordirent et plongèrent vers Sumi.

"NON !" Hurla-t-elle et le kami explosa tout autour d’elle. Tout devint blanc, puis noir. Elle se remit sur ses pieds, sans même réaliser qu’elle était tombée, et elle vit que la fournaise était partie. L’étage de l’hôpital était ravagé, noir et fumant. Le kami l’avait projetée à quelques mètres de la chambre de son père, sans lui faire de mal. Quelque chose lui attrapa l’épaule et elle cria.

"Sumi ! C’est moi !" Dit Mojo, le visage surpris, "C’est toi qui a fait ça ?" Il jeta un coup d’œil tout autour d’eux. Il ne restait plus la moindre flammèche.

"Par les Sept Tonnerres !" Dit Nitobe, avançant prudemment le long du couloir, "Jamais je n’aurais pu imaginer une chose pareille !"

"Attention," dit simplement Zin. Ses yeux étaient rivés sur la porte de la chambre d’Isawa Asa.

Quatre tentacules gris-verts surgirent de l’encadrement carbonisé de la porte. La créature glissa dans le couloir, sa masse bouillonnait et se compressait tandis qu’il passait à travers l’encadrement de la porte.

"Ce n’est pas une de vos expériences, hein, Nitobe ?" Demanda Mojo, dégainant son katana et un petit pistolet étrange.

"Je ne crois pas, non !" Haleta le docteur, fixant le monstre avec horreur.

"Maho !" Murmura Rashid. Il sortit rapidement un parchemin qu’il avait à la ceinture et commença à incanter un sortilège.

"Garegosu no bakemono," dit Zin, tandis que ses yeux se rétrécirent.

Plus rapidement qu’ils ne l’auraient cru possible, le monstre bondit en avant, ses tentacules tentèrent de s’emparer de chacun des cinq personnes présentes. Mojo entoura Sumi de son bras, à la taille, et la tira en arrière, mais sa cheville fut saisie à ce moment. Il fut projeté au sol. Zin se réfugia derrière un divan fumant et fixait le monstre en silence.

Nitobe se retourna et s’enfuit, mais la créature le saisit par la taille et l’écrasa contre un mur. Rashid sauta en arrière tandis qu’il achevait son sort et soudain, un cimeterre fait de vent et d’éclair apparut dans sa main. Il trancha deux des tentacules avant que Zin ou lui ne soit capturé. Un autre tentacule frappa le Maître de l’Air au visage, comme un gourdin, et son dos heurta un chariot de matériel médical à moitié fondu. Zin regardait toujours fixement, elle ôta son collier d’une main, en espérant que la bête ne la remarque pas avant qu’elle n’ait terminé.

Mojo s’assit tandis que la chose le tirait à elle, sur le sol, et il tira plusieurs fois avec son petit pistolet, en visant les yeux de la créature. Celle-ci gronda de douleur alors que le pistolet tetsukami du Phénix tirait des balles faites de Vide pur, infligeant d’horribles blessures à la chair grise, et transperçant un oeil jaune. En réaction, le bakemono fit un mouvement de fouet avec le tentacule qui emprisonnait le pied de Mojo, et son corps s’écrasa contre le sol. Mojo poussa un juron et s’évanouit, son pistolet et son épée tombèrent sur le sol, tandis que le bakemono l’attirait vers sa bouche.

"Non !" Hurla Sumi à nouveau, essayant d’invoquer le kami encore une fois. Mais les esprits étaient épuisés, incapable de faire plus que lever une aura faible autour de son corps. Elle pointa un doigt en direction du monstre et concentra tout le feu qu’elle put rassembler, projetant un rayon fin mais brillant d’énergie blanche au visage du monstre. Il beugla de fureur alors que le feu s’infiltra dans l’orbite vide du monstre, brûlant la chair et atteignant l’os. Un autre tentacule fouetta Sumi et la projeta en arrière, étourdie.

Zin hocha la tête, satisfaite, et s’avança. Son visage était calme, apparemment inconsciente du carnage autour d’elle. Elle prit une perle de son collier et la déposa dans sa paume ouverte. Elle murmura trois mots dans une langue douce et sifflante, et le bakemono fut soudain silencieux, son oeil fixé sur la naga. Ses huit tentacules abandonnèrent leurs proies actuelles et plongèrent, dans une attaque désespérée. Trop tard. La perle explosa et une lumière brillante quitta la main de Zin pour disparaître dans l’œil béant du bakemono.

Une autre explosion secoua le couloir alors que le bakemono explosa de l’intérieur, éclaboussant les murs, le plafond et le sol de morceaux de chair grise, qui se mirent à siffler et à fondre rapidement. La puanteur du monstre mort se mit à planer dans l’air, seule trace de son existence. Zin se tenait debout dans le couloir, la main tendue.

"Vous l’avez tuée !" S’exclama Nitobe, se remettant péniblement sur ses pieds.

"Incroyable !" Ajouta Rashid, quittant les décombres du chariot, sa main recouvrait une blessure sanglante, au niveau de son biceps droit.

Sumi se précipita entre eux deux pour aller voir Mojo, qui restait étendu sur le sol. "Mojo !" Dit-elle doucement, "Est-ce que tu vas bien ?"

Ses yeux s’ouvrirent et il grimaça. "Tout semble en ordre," dit-il, jetant un regard vers son armure endommagée, "Mais je ne sais pas comment je vais pouvoir nettoyer mes vêtements pour faire partir cette puanteur !"

Sumi rit un peu, mais lorsqu’elle regarda la porte de la chambre de son père, elle commença à pleurer. Mojo ne savait pas quoi faire. Il se sentait mal pour elle, mais exprimer sa compassion n’était pas dans ses habitudes. A ce moment, une équipe de pompiers en tenues anti-feu arrivèrent au coin du couloir, observant tout autour d’eux, confus.

"Où est le feu ?" Demanda l’un d’eux.

"Éteint, apparemment," dit Nitobe, "Ici, en tout cas. Je suis le docteur Asako Nitobe, le responsable du personnel de cet hôpital. Si vous pouviez m’accompagner au laboratoire, je crois que l’explosion est venue de là."

"Tout de suite, docteur Asako," dirent-ils.

"Si ça ne vous dérange pas, Nitobe-san," dit Rashid, son expression calme et arrogante était revenue rapidement, "J’aimerais vous accompagner au labo pour observer l’étendue des dégâts, et peut-être découvrir ce qui a provoqué cette catastrophe."

"Comme vous voulez," dit doucement Nitobe, tout en le précédant.

Mojo tapa maladroitement sur l’épaule de Sumi et la conduisit hors de la chambre d’hôpital vide. Zin les observa un instant, puis elle comprit. "Je suis désolée pour ton père," se mettant à genoux devant elle, "mais je suis sûre que où qu’il soit, il veille sur toi."

Sumi acquiesça et renifla. Elle savait maintenant d’où venait cette énergie incroyable, d’où cette explosion avait tiré sa puissance. Son père était déjà mort avant qu’elle ne gravisse les marches, et maintenant, le Maître du Feu veillait sur sa fille. Il était bon de savoir qu’il était là, bien qu’elle ait cru pouvoir le sauver. "Merci Zin," dit-elle, "mais comment est-ce que tout ceci est arrivé ?"

La naga resta silencieuse un instant, et puis, elle se mit à marcher vers les escaliers. "C’était intentionnel," dit-elle, "Le Garegosu no bakemono n’est pas natif de Rokugan, ni même de l’Outremonde. Il faut le conjurer."

"Mais comment le sais-tu ?" Demanda Mojo, "Je pensais que tu avais perdu la mémoire."

"Oui, en effet," elle acquiesça, "Mais on dirait qu’elle revient par fragment, sans que je le réalise. C’est comme lorsque je parle. Je ne suis pas capable de me souvenir d’un mot, mais quand je tente de parler sans y penser, ils reviennent à la surface."

"Qui aurait pu faire une chose pareille ?" Demanda Sumi avec véhémence. "Pourquoi ? Dans un hôpital ! Pourquoi tant de mal ?"

Mojo secoua la tête. "J’espère qu’on ne le découvrira pas trop vite," dit-il.

"J’ai le pressentiment," répondit Zin, "que nous y arriverons." La naga avait l’air courageuse, mais au fond d’elle-même, elle était aussi terrifiée que Sumi. Sa mémoire s’était réveillée, incomplète, mais en partie quand même. Elle savait que cette créature de terreur et de mort était un signe. Elle savait qu’elle avait été éveillée et envoyée ici pour qu’elle serve de témoin à quelque chose.

La Brûlure de la Terre approchait.


Dès qu’il fut possible de le faire sans risques, le Phénix s’écarta discrètement des policiers interrogateurs, des pompiers affairés, et des autres. Le Phénix grogna quelque chose à propos de la tournure des évènements, se rendit dans une allée proche et composa un numéro sur un petit téléphone portable.

"La ligne est sûre. Parlez," dit une voix à l’autre bout du fil, déformée en un gémissement fantomatique par un brouillage électronique.

"La situation à l’Hôpital de la Miséricorde du Phénix s’est stabilisée."

"Expliquez."

"Le garegosu no bakemono a été invoqué dans la zone des soins intensifs, pour semer le chaos et la confusion, pendant que la bombe installée dans le laboratoire explosait comme prévu. Isawa Asa fut le premier à périr dans les flammes, et maintenant un Maître du Feu valable peut être choisi. Puis-je suggérer—"

"J’ai déjà entendu vos suggestions. Je vous souhaite bonne chance dans votre campagne." Ricana la voix.

Le Phénix ne rit pas. "Ce n’est pas déraisonnable, je pense. Mais c’est hors de propos, pour l’instant. Toutes les preuves incriminantes sont à présent détruites. Maintenant, plus personne ne sait quoi que ce soit."

"Le détective sait," dit la voix, "Il a été appelé. Maintenant, n’importe qui pourrait être au courant. Vous avez été stupide."

"Mais l’information est, au mieux, fragmentaire, le détective ne peut vraisemblablement pas nous menacer."

"C’est pourquoi vous vivez toujours. Nous nous occuperons du détective. Éloignez-vous de cette affaire pour quelques temps."

Le Phénix sentit un frisson le parcourir suite à cette menace sous-entendue, et aussi à cause du ton indifférent avec lequel elle avait été prononcée. D’ailleurs, ce n’était pas une menace, mais une promesse. C’était un jeu dangereux, mais il n’y avait pas d’autre moyen. "Il y a un autre petit problème qui s’est produit, pour lequel il serait mieux que vous soyez mis au courant," dit le Phénix, en essayant de dissimuler sa peur.

"Expliquez."

"Le bakemono est mort."

"C’est mieux ainsi. Il ne nous n’était plus d’aucune utilité," répondit la voix, "mais comment est-il mort ?"

"Tué par cette fille, Zin, qui prétend être une naga. Elle manie avec aisance leur magie des perles, et donc il semble qu’elle soit réellement ce qu’elle prétend être. Si les naga se sont réveillés—"

"Alors ils sont faibles à cause de la maladie et des mutations. Je parie que cent ans d’hibernation dans la Forêt de Shinomen n’a pas arrangé beaucoup de choses au niveau de leurs gènes. Toutefois, elle pourrait être une menace. Elle doit mourir."

"Considérez cela comme étant déjà fait !" Dit le Phénix d’un ton avide, "par le Sang du Phénix !"

La voix électronique ricana d’un ton sinistre. "Entre autres choses," dit-elle. Le téléphone se coupa. Le Phénix ricana à son tour et retourna dans la rue pour parler avec les journalistes qui s’étaient rassemblés.


"Bonjour à vous, mes frères et mes sœurs. Je suis Hoshi Jack. Je suis venu à vous, en ces temps de crise, avec un message de paix." Le vieux moine sourit, la lumière du soleil rayonnait derrière lui, au-delà de la Montagne Togashi. "Considérez l’œuf. Plein de vie, plein de choses qui ne sont pas encore choses. Lorsqu’il est en sécurité et exposé à la chaleur, cette vie s’épanouit à nouveau pour créer la vie, en cycle éternel. Mais la plus petite pression, la plus petite friction, peut fissurer cet oeuf et annuler toute chance de croissance."

"Je vous en prie, considérez l’œuf. En ces temps de troubles, vous devez agir avec miséricorde et sagesse." Le moine était presque en larmes. "Je suis un homme simple," continua le moine, "Avec un point de vue unique. Ma mère, comme vous tous, était Rokugani, une fille de l’Empire de Diamant. Mon père était Amijdal," le moine sourit ironiquement, "les ’terres décadentes de l’ouest.’ J’ai passé la moitié de ma vie à voyager. Ici, la-bas, partout. J’étais un ermite, avant que je ne découvre le Tao et que je ne prenne les montagnes comme foyer."

"Et je vous dis ceci : Les gens sont les mêmes partout. Tout le monde mérite le même sort. Considérez ceci avant que vous n’agissiez de manière trop impulsive. Considérez l’œuf…"

"Coupe ça, Kameru !" Maudit Orin, "La religion et le dîner, ça ne se fait pas bon ménage."

"Désolé," répondit Kameru, tendant la main et coupant la télévision qui se trouvait au bout du bar. Il regarda le menu pour la cinquième fois.

"Nerveux ?" Demanda Ishihn d’un ton irrité, avalant une gorgée de son verre de limonade.

"C’est juste une fille," dit Orin.

Kameru haussa les épaules.

"Je ne vois pas pourquoi ça t’ennuie à ce point," dit Orin, découpant son steak rageusement. La serveuse apparut près d’eux, présuma que Kameru n’avait pas encore terminé, et s’éclipsa à nouveau. Orin mâcha pensivement et avala. "Je veux dire que tu n’étais pas si nerveux lorsque tu étais sensé la rencontrer chez Dojicorp, la semaine dernière. Avant cette histoire avec le type du Clan du Blaireau."

"C’était avant que je n’aie le temps de réfléchir," répondit Kameru, "Le mariage est un engagement important. Je ne connais même cette fille. Franchement, qui arrange encore des mariages, de nos jours ?"

"Les empereurs," répondit Ishihn en riant bêtement. Il prit encore du riz avec ses baguettes.

Kameru lança un regard furibond au petit homme maigre. "Peu importe," poursuivit-il, "Et qu’est-ce qui se passera si je n’ai rien en commun avec elle ?"

"Kameru, Kameru, Kameru," rit doucement Orin, "Tu ne connais tout simplement pas les femmes." Il prit un autre morceau de pain dans le panier. "Tu es le fils de l’Empereur, ils doivent te flatter, généralement. Tu n’as donc pas l’habitude de voir les choses telles qu’elles sont réellement."

"Stupide gaijin," marmonna Ishihn en souriant. Orin le fixa du regard.

"Explique-toi," demanda Kameru.

Orin promena son regard aux alentours, pour s’assurer que la serveuse n’était pas tout près, puis il se pencha sur la table et baissa le ton de sa voix, pour qu’elle ressemble à un murmure conspirateur. "Les filles aiment mettre à l’épreuve," dit-il, ponctuant chacun de ses mots avec un mouvement de son couteau, "Au plus elles te veulent, au plus elles vont te tester. Test, test, test."

"Pourquoi ?" Demanda Kameru, s’asseyant droit comme un piquet et bouche bée. Quelle chose étrange ! Il imaginait difficilement Ryosei ou sa mère faire de telles choses.

Ishihn rit. "Je suis obligé d’être d’accord avec Orin, dans ce cas," dit-il ironiquement, "Mais personne ne sait ’pourquoi.’ Si quelqu’un le savait, ça ruinerait tout le mystère. Orin, donne-moi encore un peu de ce pain."

"C’est le dernier morceau," ronchonna Orin. Orin était un jeune et grand Amijdal, un peu plus vieux que Kameru. En tant que fils de l’Ambassadeur Amijdal et ami proche de Kameru, il avait été autorisé de rester à Otosan Uchi, en dépit de la déclaration de guerre de Yoritomo, mais la Garde Impériale était soudain devenue très attentive aux agissements du jeune homme.

Ishihn cligna des yeux. "Ainsi, tu la rencontres demain ?" Demanda-t-il.

"Ouais, son père a arrangé le rendez-vous pour nous," répondit Kameru, "Nous sommes supposés nous rencontrer au Musée d’Histoire Naturelle."

"Pourquoi ?" Demanda Ishihn curieusement, "C’est un drôle d’endroit pour se voir."

"Les Grues," répondit Orin, "Va savoir."

Ils éclatèrent de rire tous les deux à ce moment-là. Kameru resta silencieux. Il ne savait pas quoi faire. Entre son mariage imminent avec une fille dont il a seulement entendu parler et les étranges déclarations de guerre de son père, il n’avait plus aucune idée de ce qu’il devait faire. Il sortit de sa poche la brochure abîmée par la pluie et la lut une fois de plus.

"Considérez l’œuf…"


Le garçon se tenait debout sur le trottoir, fixant les écrans de télévision dans la vitrine, tandis que l’image de l’Empereur disparaissait progressivement. Un groupe de passants s’était rassemblés autour de lui, observant les images avec lui, et discutant entre eux tout en s’agitant nerveusement ou au contraire en laissant paraître très clairement leurs craintes. Jiro se fraya un chemin dans la foule, présenta ses excuses à un vieux marchand Licorne qu’il venait de bousculer, et descendit la rue en courant. Il ne savait pas de quoi l’Empereur venait de parler et, franchement, il n’en souciait pas du tout. Il tourna dans une ruelle proche pour regarder ce qu’il pourrait récupérer dans le portefeuille du vieux marchand Licorne.

"Pas mal," dit une voix, "Je parie qu’il ne s’en est même pas rendu compte."

Jiro leva les yeux, en colère mais pas effrayé. Un grand homme mince surgit des ombres, le visage caché par un casque de motard noir. Une sauterelle argentée décorait la manche droite de sa veste.

"Le Clan de la Sauterelle," dit Jiro, surpris.

"C’est exact," répondit-il, en faisant un pas silencieux en avant. " Laisse moi te dire que nous sommes sur le point d’apprendre à Yoritomo ce que ça signifie, d’être les maîtres de l’électronique. Ce tour avec les télévisions était pas mal, mais ce n’est rien à côté de ce que nous pouvons faire."

Jiro fixait l’homme. Il ne savait pas quoi penser. Le Clan de la Sauterelle était le gang le plus important dans de nombreux quartiers d’Otosan Uchi. Même en dehors de leur territoire, leur brutalité et leur habitude d’utiliser la technologie tetsukami, avaient fait d’eux un clan si formidable que même la police avait l’habitude de s’écarter de leur chemin. "Vous êtes vraiment un Sauterelle ?" Demanda Jiro.

L’homme hocha la tête légèrement mais ne répondit rien. Mettant la main dans sa veste, il sortit une longue baguette d’argent et la pointa en direction de la circulation, comme si c’était une arme. "Choisis une voiture," dit-il.

"Quoi ?"

"Une voiture. Choisis-en une."

"Celle-là," dit Jiro, "La Senpet Jackal."

"Excellent choix," dit l’homme, "Je déteste les importations." La baguette vrombit.

On entendit des crissements de pneus et des klaxons retentir, et le bruit métallique d’une collision se fit entendre dans toute la ruelle. La voiture Senpet avait soudain échappé à tout contrôle et s’était placée en travers de la route d’un bus. Comme la circulation n’était pas très rapide dans le centre-ville, personne n’avait été gravement blessé, mais il faudrait probablement des heures avant que ce désordre ne soit réglé et que la circulation ne soit rétablie.

"Wow !" Dit Jiro, étonné.

"Tu en veux une ?" Demanda l’homme, en brandissant la baguette.

Les yeux de Jiro se rétrécirent suspicieusement. "De quoi parlez-vous ?"

La Sauterelle rit tout bas. "C’est exactement pour cela que je t’ai choisi, mon garçon. Tu es astucieux. Nous t’observons depuis la semaine dernière. Tu sais très bien prendre soin de toi-même."

Jiro haussa les épaules. "C’est un don naturel," dit-il.

"Arrogance." Il renifla. "Quel âge as-tu ?"

"Quatorze."

"Quel est ton nom ?"

"Genju Jiro. Et le vôtre ?"

"Inago Sekkou," dit-il, "Je suis le recruteur de jeunes talents du Clan de la Sauterelle."

Jiro rit. "Bien, alors je suis le jeune talent. Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?"

"Je t’emmène voir Inago," dit-il, "et il décidera soit de t’initier, soit de te tuer." Jiro aurait juré que Sekkou ne plaisantait pas.

Sekkou commença immédiatement à marcher le long de la ruelle, en s’écartant de l’accident qu’il avait causé. Jiro courut après lui, essayant de le suivre. Il jeta un coup d’œil au sommet de l’immeuble qu’il venait de passer. Un homme en blanc se tenait debout la-haut, les observant. Il fit un signe à Jiro, et disparut.


Hatsu fit irruption dans le magasin Herbes et Curiosités d’Hisojo, la porte tinta violemment alors qu’il la fit claquer derrière lui. Son imperméable tournoyait derrière lui tandis qu’il marchait rapidement vers les escaliers.

"Et bien, tu sembles de mauvaise humeur," dit Hisojo, relevant lentement les yeux du livre qu’il lisait derrière le comptoir.

"Mauvaise journée, épouvantable, même," dit Hatsu, en se dirigeant vers le comptoir et en saisissant une feuille de ginseng dans une coupe. Il jeta quelques pièces, la chaleur disparut de son visage alors qu’il se mit à mâcher la feuille. "Une journée totalement désastreuse," dit-il, "Chobu est toujours en cavale. La déclaration de l’Empereur. Et pour couronner le tout, un maniaque a déposé une bombe à la Miséricorde du Phénix, aujourd’hui. Que diable se passe-t-il avec les gens, ces jours-ci ?"

"Je n’en sais rien, mon garçon." Dit Hisojo pensivement, fermant son livre en mettant un marque-page et enlevant ses lunettes, "mais par les Fortunes, j’espère que la solution à ce problème est le manque d’herbes et curiosités." Il sourit.

Hatsu lui lança un regard sans expression quelques instants, puis rit. "C’est un vœu très désintéressé, il me semble," il rit et se pencha sur le comptoir.

"Bien sûr," consentit immédiatement Hisojo, "Tu sais que j’ai toujours eu la prospérité du monde comme unique préoccupation. Mais pour changer de sujet, comment va ta jeune amie Licorne ?"

"Qui, Sachiko ?" Hatsu répondit sans conviction, son visage rougit. "Euh, elle va bien. Une équipière parfaite. Très vive d’esprit et charismatique."

"Charismatique. Hum. Je suppose que vu que tu es un bon détective, tu auras sûrement remarqué qu’elle est également très belle."

"Peut-être," Hatsu sourit légèrement, en jouant avec les pièces sur le comptoir.

"Oui. Bref. Bonne chance à toi, en tout cas," dit Hisojo.

"Merci," dit Hatsu.

"Pour attraper Chobu, je voulais dire," dit Hisojo.

Le sourcil d’Hatsu se releva. "Si je ne te connaissais pas aussi bien, Hisojo-sama, je dirais que tu te moques de moi."

"Oh, tu sais bien que je ne ferais jamais une chose pareille," dit Hisojo alors qu’il caressait sa moustache.

"Oh, jamais," consentit Hatsu d’un ton exagéré. Il s’écarta du comptoir. "Je te remercie, Hisojo-sama," dit-il en s’inclinant, "Comme d’habitude, tu as réussi à me remonter le moral. Je pense que je vais me coucher tôt."

"Bonne nuit, jeune homme," dit affectueusement Hisojo, remettant ses lunettes et replongeant dans son livre.

Hatsu emprunta les escaliers en spirale et grimpa dans son appartement du deuxième étage. Les lueurs d’une voiture qui passait dans la rue inondèrent les fenêtres, faisant naître des ombres éphémères dans l’appartement plongé dans l’obscurité. Akkan aboya et sautilla dans sa direction, agitant de bonheur sa petite queue.

"Salut toi," dit-il, s’agenouillant et grattant la chienne derrière ses grandes oreilles. Elle redressa la tête et le regarda d’un air admirateur avec ses grands yeux bruns. "Comment c’était, ta journée ?" Demanda-t-il, en se redressant. Le petit chien traçait des cercles entre Hatsu et son assiette de nourriture.

Hatsu hocha la tête. Il s’écarta et appuya sur l’interrupteur. L’éclairage clignota et la lampe brûla.

"Par les Sept Tonnerres !" Maudit-il. Il aurait pu changer immédiatement l’ampoule, mais par défi envers sa lampe défectueuse, il se tourna vers la petite cuisine dans le coin de l’appartement pour remplir le bol d’Akkan. Il ouvrit l’armoire et en sortit une boite de nourriture tandis que le petit chien s’assit et se tortillait d’impatience. Il envia son petit chiot grassouillet d’avoir si peu de soucis. Manger. Dormir. Câlins. Sortir. Elle avait tout ce dont elle avait besoin, et tout ceci était son monde. Pas d’hôpital qui explose plein de monstres. Pas de maniaque tueur de flics. Pas de guerre.

Alors qu’il se penchait pour remplir le bol du chien, ses tempes se mirent à palpiter intensément. Akkan gémit et tourna sa tête en direction de la fenêtre, ses larges oreilles se redressèrent.

"Chut, Akkan," dit Hatsu, attrapant doucement l’estomac du chien et son collier, et la tirant derrière la commode, loin de la fenêtre. Les lumières éclairèrent la pièce à nouveau, et cette fois, Hatsu le vit : la figure d’un homme voûté, à la fenêtre. Il avait un fusil en main.

Un point de lumière rouge commença à parcourir l’appartement. Infrarouge, perçant les ténèbres. Bientôt, il trouverait Hatsu, même s’il était à moitié dissimulé dans la cuisine. Akkan grogna et se tendit, malgré la pression d’Hatsu, elle voulait courir après le petit point rouge.

"Non, petite," murmura Hatsu, "Il n’est pas ici pour jouer, quel qu’il soit." Sentant la tension soudaine de son maître, Akkan leva les yeux et lui lécha le nez. Hatsu sourit, en dépit de la situation. "Je suis désolé, Akkan," dit-il, "mais il n’y a pas d’autre solution." Il ouvrit la porte de la commode sous l’évier, écarta les produits d’entretien, et mit la chienne à l’intérieur, puis ferma la porte à clef. Il se retourna et vit que la lumière était proche de lui, maintenant. Il s’empara d’une des balles de tennis d’Akkan, hors de la pile de jouet près de son bol et la fit rouler sur le sol, en direction du faisceau.

L’appartement fut soudain empli d’un bruit de fusil automatique, le tireur suivit instinctivement le chemin de la balle, avec une rafale. Hatsu courut à travers les ténèbres, juste derrière la trajectoire des balles, espérant que le tireur n’allait pas commencer à tirer au jugé. Il sauta derrière le lit et s’aplatit contre le mur, à côté de la fenêtre. Le tir s’interrompit et la pièce replongea dans un silence de mort pendant un court instant, tandis qu’Akkan se mit à aboyer de peur. La lumière rouge se coupa, indiquant que le tireur était en train de recharger. Hatsu sortit son katana et son wakizashi, pivota et les plongea tous les deux à travers la fenêtre.

Il libéra ses lames en une gerbe de sang. L’assassin bascula en avant, et s’effondra à travers la fenêtre brisée, son fusil claqua sur le sol. Hatsu se mit à genou pour observer son visage, et il vit qu’il était dissimulé par un masque de skieur en caoutchouc très serré et des lunettes de protection de facture militaire. Tandis qu’il tirait sur le masque de l’homme, il entendit un grincement venant du palier.

La porte explosa avec le bruit d’armes automatiques et Hatsu sauta par-dessus le corps et vers la sortie de secours. Du verre brisé et du bois déchira son manteau et son corps, et les rampes de fer de la sortie de secours heurtèrent son épaule sans merci, mais heureusement, il n’avait pas été touché.

"Dispersez-vous !" Cria une voix bourrue, "Trouvez-le !"

Hatsu se tassa contre le mur, à côté du corps de l’assassin, se demandant qui se trouvait dans son appartement, combien ils étaient et pourquoi ils étaient là. Il espéra qu’Hisojo était en sécurité. Il pria pour qu’Akkan soit saine et sauve, et s’étonna qu’à un moment pareil il puisse encore penser à sa chienne. Il ne pouvait pas utiliser sa radio pour appeler de l’aide. Pas ici, ils pouvaient l’entendre. Il devait bloquer la fenêtre pour qu’il puisse emprunter la sortie de secours sans être suivi.

Hatsu bougea tout doucement son wakizashi pour que la petite lame dégainée, soit exactement parallèle avec les rampes de la sortie de secours. Il garda son katana à sa droite, abaissé. Le corps éveillerait leur curiosité. Ils viendraient ici pour l’examiner. Il attendit quelques minutes, immobile et silencieux. Il remarqua vaguement que l’homme mort à côté de lui avait des bottes affreuses. Le reflet sur le wakizashi devint légèrement trouble et il rendit l’image déformée d’un mouvement à la fenêtre. Hatsu attendit que la forme noire prenne forme sur la lame, et ensuite il frappa à travers la fenêtre avec son katana, enfonçant sa lame au milieu du sternum d’un des assassins.

Le cri de l’homme mourut dans un gargouillement de sang. Hatsu se redressa rapidement et pendit l’arrière du col de l’homme à la poignée de la fenêtre. Deux corps remplissaient l’encadrement de la fenêtre, maintenant. Il frappa du pied dans l’échelle de l’escalier de secours et la dévala jusqu’au sol. Il se retourna et s’aplatit contre la porte sur le côté de la boutique, écoutant les bruits et les mouvements à l’intérieur. Peut-être qu’il aurait été plus sage de courir et de ne pas se retourner, mais Hatsu se considérait comme un policier avant tout. Il ne pouvait pas laisser ces hommes envahir sa maison et leur laisser. Et s’ils avaient blessé Hisojo ou Akkan, ils iraient dans Jigoku pour payer.

Satisfait, Hatsu se glissa à travers l’ouverture et bondit dans les ombres de la salle de stockage d’Hisojo. Des caisses, et des boites se trouvaient partout, couronnées de toiles d’araignées. Une puanteur s’éleva de quelque part. Hatsu se souvint qu’Hisojo lui avait raconté que ce magasin était l’un des plus vieux bâtiments de la cité, datant d’avant la Guerre des Ombres et même avant la création des tuyauteries. Hatsu remarqua la plaque d’égouts sur le sol, près de lui, tandis qu’il s’abaissait entre des caisses pour utiliser sa radio.

"Détective Kitsuki Hatsu, officier en détresse, à l’angle des rues Daisho et Wick," dit-il. La radio ne répondit que des grésillements. Il ne pouvait pas dire s’il s’agit d’interférences ou s’il n’était tout simplement pas capable d’utiliser l’appareil correctement. Il le coupa, ouvra la plaque d’égouts et le lança dedans, de frustration.

"Mon vieux Kitsuki, c’était la chose la plus idiote à faire," se dit-il en imitant le ton de Sachiko, se reprochant son tempérament stupide.

La sortie de secours fit un bruit de ferraille, et Hatsu entendu le bruit sourd de quelqu’un sautant dans l’allée.

"Ici Koku. Tout est dégagé, ici," dit une voix rude et au ton professionnel, "Echo, Tanto, quelle est votre position ?"

"L’avant est dégagé."

"L’arrière est dégagé. J’aurais pu l’avoir s’il avait montré le bout de son nez."

"Garde ça pour toi. Contrôle, je suis à la porte de côté. Quels sont vos ordres ?"

"…"

"Contrôle ?"

Hatsu prépara ses épées.

"Contrôle. C’est Koku. Terminé."

"ARRETEZ !" Mugit une voix, amplifiée par des haut-parleurs, "MAGISTRATS IMPÉRIAUX !"

L’allée fut parcourue par les échos des balles. Hatsu put entendre un bruit sourd, alors que le corps de Koku tomba sur le sol.

"Couvrez les toits !" Hurla la même voix, plus proche et sans amplification. Plus de balles. "Imen, occupe-toi de ces maudits snipers !"

Les coups de feu, irréguliers augmentèrent de volume, tandis que la porte de côté s’ouvrit. Tsuruchi Kyo et deux autres gardes de la Guêpe firent irruption dans la pièce avec des pistolets dégainés. Hatsu poussa un soupir de soulagement et commença à se relever, puis s’arrêta, et retourna se cacher. Quelque chose n’allait pas.

Kyo parcourut la pièce du regard calmement, puis rengaina ses pistolets, s’assit sur une des caisses proches de Hatsu et posa son pied sur une autre proche de lui. "Cherchez dans la pièce suivante," ordonna-t-il, "Ramenez Hatsu ou le propriétaire du magasin si vous les trouvez."

Les deux hommes acquiescèrent et se rendirent dans la pièce suivante.

Hatsu se redressa. "Kyo," dit-il calmement.

"Hatsu," répondit Kyo, tournant la tête et tiquant de surprise. Il jeta un coup d’œil aux épées dégainées de Hatsu. "Heureusement, nous vous avons trouvé," continua-t-il, "J’étais sur la piste des assassins de l’Empereur. Chobu et ses hommes en avaient après vous, juste avant que nous n’arrivions." Il porta la main à sa ceinture et prit sa radio, laissant l’autre main sur la poignée d’un de ses pistolets. "Je vais prévenir le quartier général par radio pour leur dire que vous allez bien."

"Ce n’est pas nécessaire, Kyo-san," dit aimablement Hatsu, "J’ai déjà appelé pour obtenir du secours."

Kyo s’interrompit, confus. Seulement une fraction de seconde, mais c’était assez. Il s’était passé quelque chose d’anormal avec sa radio. Il était normal qu’elle ne fonctionne pas et Kyo le savait. Hatsu comprit que Kyo était venu pour le tuer. Le sang du détective se glaça. Au moment où la main de Kyo se referma sur la poignée de son pistolet, il sentit la pointe du katana de Hatsu sur sa gorge. Sa main retomba, vide.

"Je suppose que je devrais apprendre à mieux mentir," dit-il.

"Ça ne vous aurait pas aidé," dit Hatsu. Il indiqua les cheveux de Kyo avec son wakizashi. "Votre coiffure est toujours dérangée à cause de vos stupides masques de caoutchouc." Il indiqua ensuite son pied, qui reposait sur une caisse. "Et vous portez les même affreuses bottes du gouvernement que l’autre assassin, également. Trop laides et trop inconfortables pour que ça soit une coïncidence, surtout pour deux hommes sensés être de différentes organisations, pendant la même nuit."

Kyo sourit. "Bien vu, détective," dit-il, "Vous faites la preuve de votre réputation à chaque instant. Je suppose que vous aurez également remarqué que je suis plus calme que la plupart des hommes qui pourraient avoir une épée sur leur gorge. C’est parce que j’ai laissé ma radio allumée."

Hatsu jeta un coup d’œil en direction de la porte tandis qu’elle s’ouvrit à la volée, et les deux autres Guêpes surgirent dans la pièce. Ils fixèrent froidement Hatsu, hésitant à ouvrir le feu avec leur daimyo dans la trajectoire.

"Tuez-moi, Hatsu", dit-il, "et ils vous tueront sûrement. Ne me tuez pas, et vous ne vous échapperez jamais. Oh, au fait, si vous me tuez, vous ne découvrirez jamais les raisons de tout ceci. Ce doit être un destin presque pire que la mort, pour un esprit curieux tel que le vôtre. Je suis désolé, Hatsu, mais vous n’avez plus aucune chance. Le Briseur d’Orage a gagné."

Hatsu sourit.

Le visage de Kyo pâlit.

Hatsu disparut.

"Qu’est-ce que ?" S’exclama Kyo, sautant par-dessus les caisses. Une bouche d’égout était ouverte à l’endroit où se tenait Hatsu, et Kyo put entendre les éclaboussures des pas du détective qui s’éloignaient au loin.

Kyo jura et cracha, puis il descendit ses deux hommes avant qu’il ne parvienne à contenir sa colère.


Yasu remua un peu maladroitement, bougeant ses larges épaules dans la petite chaise à la conception exquise. Toshimo plissa le front sérieusement, les bras croisés sur sa poitrine, dans la même posture qu’il gardait depuis une heure. Yasu sourit, un air de contentement sur le visage.

"Coupe cette radio," dit Toshimo.

"Quelle radio ?" Répondit Yasu, son sourire se changea en surprise.

"La radio que tu as dans l’oreille. Celle que tu utilises pour écouter le match. C’est grossier d’écouter du base-ball pendant que tu es en train d’attendre l’Empereur." Yasu ouvrit la bouche, mais Toshimo l’interrompit. "N’essaie même pas de me dire que tu n’en as pas, Yasu," dit-il sèchement, "Je suis certain que c’est celle que je t’ai donnée à ton anniversaire, l’an dernier."

Yasu grogna quelque chose et sortit le petit appareil de son oreille. Il commença à fixer le plafond.

"Qui gagnait ?" Demanda Toshimo après un moment.

"Les Berserkers," dit Yasu.

Toshimo ricana. "Otaku Kojiro a parié contre moi vingt hyakurai sur les Steelboys."

"Les Licornes devraient se contenter de parier sur les courses de chevaux," dit Yasu. Il leva les yeux et contempla la Naissance de Hida, une des nombreuses fresques qui embellissaient le plafond de la chambre d’audience. Une femme grande et gracieuse avec une aura de feu autour de la tête tenait dans ses bras un grand enfant vêtu d’un kimono de couleurs gris acier et rouge brique, qui écrasait des serpents dans ses poings.

"Il était grand, pour un bébé," remarqua Yasu.

"Kojiro ?" Répondit Toshimo, distrait.

"Non, Hida," dit Yasu en indiquant le plafond. "On dirait qu’il fait presque un mètre, et sa mère semble en pleine forme, elle aussi."

Toshimo regarda la peinture, lui aussi, et ses sourcils gris se froncèrent au-dessus de ses yeux sombres. "De quoi est-ce que tu parles, Yasu ?"

"J’ai quatre frères plus jeunes que moi, et j’en ai fait naitre deux moi-même," dit Yasu, "Et tu sais très bien que maman ne souriait pas ni ne portait son plus beau kimono lorsque c’est arrivé. Cette peinture c’est de la connerie."

"C’est ce qu’on appelle la liberté artistique, Yasu," répondit son oncle, "Maintenant, est-ce que tu pourrais rester silencieux un petit instant ?"

Yasu croisa les mains et fixa le sol quelques temps. Le mon de la Mante était incrusté de jade et d’or, dans les dalles de marbre.

"A ton avis, pourquoi est-ce qu’il y a des gens qui dépensent tant d’argent dans une mosaïque, juste pour que l’on puisse marcher dessus ?" Demanda Yasu.

Toshimo lança un regard vers lui.

"C’est vraiment une perte de temps, tout ça," ajouta Yasu, éraflant le sol avec une de ses bottes ferrées.

"Oui, en fait l’Empereur semble être amateur de la perte de temps," dit Toshimo avec irritation, "Spécialement le nôtre."

Yasu regarda son oncle. "Tu penses qu’il nous verra aujourd’hui ?"

"Je l’espère sincèrement, mon neveu," répondit-il, "Il doit savoir ce que nous avons vu." Le regard de Toshimo se tourna vers la fenêtre, vers la ligne d’horizon d’Otosan Uchi. Yasu pouvait dire que son oncle était nerveux, et un peu fâché. Il se sentait exactement pareil, bien qu’il n’aurait pas voulu l’admettre. Son oncle comptait sur lui, donc il devait prétendre que tout ceci ne l’ennuyait pas.

Yasu se leva et se promena à travers la pièce, les mains croisées derrière son dos. Il portait toujours une armure trapue et épaisse, mais il se sentait nu. Il n’avait pas d’armes ; il avait été obligé de les abandonner à la Garde Impériale aux portes du palais. Personne, à part les propres gardes de l’Empereur, n’avait le droit de porter des armes dans la chambre d’audience Impériale, même si tout ce que vous y faites était ignoré par l’Empereur. Yasu observa le grand bureau de l’Empereur, se demandant futilement si quelqu’un ferait une remarque s’il essayait la chaise de Yoritomo, lorsque la porte s’ouvrit enfin derrière eux.

Un grand samurai mince, vêtu d’une armure d’émeraude de style ancien, fit son entrée dans la pièce, son pas était rapide et son air était altier. "Daimyo Kaiu Toshimo ?" Dit-il d’un ton dur.

"Champion Doji-sama," répondit Toshimo, sa voix profonde était emplie d’ennui et de désintérêt. Il ne se releva pas.

"Quêteur Hida Yasu ?" Continua Meda, se retournant vers le jeune Crabe.

Yasu inclina la tête vers le Champion d’Émeraude.

"Serons-nous admis à voir l’Empereur aujourd’hui, Meda ?" Demanda Toshimo, un ton d’impatience très léger mais perceptible dans sa voix.

Le grand guerrier retira son heaume, libérant sa longue chevelure blanche. Son visage était grave, ses yeux bleus étaient tristes. "Je suis désolé, il est toujours occupé avec ces questions de guerre," dit-il.

"La guerre peut attendre !" S’exclama Toshimo, "Les autres nations se moquent bien de Rokugan, tant qu’on ne leur déclare pas la guerre ! S’il y a bien une chose qu’elles attendent, c’est bien que nous frappions les premiers, car ça leur donne une excuse pour piller notre magie et notre technologie ! Pendant ce temps, la capitale est sur le point de se déchirer de l’intérieur, et Yoritomo ne veut pas prendre cinq minutes de son temps pour m’écouter."

Meda regarda directement vers Toshimo, son visage impénétrable, tandis qu’il digérait les déclarations du Crabe. "Vos paroles sont rudes," dit-il, "Un loyal sujet ne parle pas ainsi de son Empereur."

Yasu fit un pas en avant, contrarié, mais Toshimo se releva rapidement avant lui. Il ne portait pas d’armure, juste le simple uniforme bleu-gris du Corps d’Ingénieurs Kaiu, mais sa stature imposante et ses manières intimidantes surpassaient le Champion d’Émeraude. "Personne n’est plus loyal envers l’Empereur que moi," dit calmement Toshimo, "C’est pourquoi je n’ai pas peur de lui dire quand il commet une erreur. Le portail vers Jigoku est de nouveau grand ouvert."

Le masque d’indifférence de Meda se brisa, et il ouvrit la bouche. "Jigoku ? Non, c’est ridicule. Les Phénix—"

"Ont confirmé ceci," dit Toshimo, "Leur prophète déverse des prédictions de ruine chaque jour. Ils ont été, eux aussi, repoussés avec mépris dans toutes leurs tentatives de contacter l’Empereur."

"C’est impossible," dit Meda, jetant des regards de l’un à l’autre des Crabes, essayant de se reprendre, "Vous avez des preuves ?"

"Raconte-lui, Yasu," dit Toshimo, "Raconte-lui ce que tu as vu, il y a sept jours."

"Jimen," dit Yasu avec un sourire noir, "Comme dans ’Jimen no Oni’."

"Jimen no Oni ?!?" S’exclama Meda, "Dans la cité ? Je dois alerter la Garde Impériale !"

"Ne vous tracassez pas," rit Yasu, "J’ai sa tête dehors, montée sur l’avant de mon nouveau camion. Elle est un peu abîmée, parce que j’ai du faire quelques efforts pour lui prendre, mais on peut encore facilement le reconnaître. Il avait des parties mécaniques nouvelles, mais pour le reste, il était tel que les Archives Kuni le décrivaient."

"Les Archives Kuni ?" Demanda Meda.

"Des lectures obligatoires pour les guerriers Crabe," dit Toshimo, "Nous ne nous souvenons plus beaucoup de l’histoire de l’humanité avant la Guerre des Ombres, mais les Kuni ont toujours fermement conservé leurs connaissances à propos de l’Outremonde. Leurs connaissances nous serviront dans les jours à venir, sauf si nous ne pouvons obtenir l’aide de l’Empereur."

"De quoi avez-vous besoin ?" Demanda Meda.

"De jade et de cristal," dit Toshimo, "Nous avions l’habitude d’en utiliser pour éviter la Souillure et pour blesser les oni invulnérables et les autres créatures. Comme tout cela n’était plus un problème après la Guerre des Ombres, le Clan du Crabe a vendu la plupart de ses réserves de jade et de cristal pour aider à la reconstruction de Rokugan. Avec le recul, c’était probablement une folie de faire ça, mais à ce moment, c’était une question de survie pour chacun d’entre nous."

"Un sacrifice qui fut très apprécié," répondit Meda, son visage égal reconstruit, "Je vais faire tout ce qui est en mon pouvoir pour que l’Empereur entende votre requête. Malheureusement, je ne suis pas sûr de pouvoir y arriver."

Toshimo et Yasu se regardèrent mutuellement.

Meda secoua la tête, s’asseyant lourdement sur une des chaises. "Il est devenu obsédé par cette guerre, se coupant de tout, ne parlant plus à personne sauf à Tetsugi et ses généraux. Maintenant que vous m’apportez la nouvelle du retour des Terreurs Élémentaires, je suis plus certain que jamais que cette guerre stupide sera notre mort à tous."

Toshimo plissa le front pensivement. Toute personne qui doutait de la volonté de l’Empereur était un traître, et dans le cas du Champion d’Émeraude, on n’en était pas loin… Peut-être que l’explosion de colère de Toshimo avait conduit Meda à s’ouvrir ainsi. Ils se connaissaient tous les deux depuis de nombreuses années, bien qu’ils ne soient jamais réellement devenus des amis proches.

Yasu, pendant ce temps, eut un mauvais pressentiment. Il en avait un à chaque fois qu’une Grue lui demandait de faire quelque chose et Meda avait l’air de quelqu’un qui est sur le point de faire une telle chose.

"Toshimo-sama," dit le Champion, en regardant le Crabe avec de l’espoir dans ses yeux, "Vous êtes le représentant officiel du Clan du Crabe, ici à Otosan Uchi, et un bon ami de Hida Tengyu."

"Le daimyo et moi-même nous connaissons depuis que nous sommes enfants," dit Toshimo.

Meda hésita. "Ce que je suis sur le point de vous dire pourrait vous sembler être de la trahison," dit-il prudemment.

"Continuez," dit Toshimo. Yasu se déplaça jusqu’au coin opposé de la pièce et faisait comme s’il ne pouvait rien entendre de tout ceci.

"L’Empereur agit de manière de plus en plus déraisonnable. Il devient un danger pour chacun d’entre nous, tout spécialement après ce que vous venez de me raconter. Peut-être devrions-nous nous préparer…"

"Nous préparer pour quoi ?" Demanda Toshimo, d’un air soupçonneux.

"Simplement nous préparer," dit Meda, "Nous préparer à protéger l’Empire. C’est le devoir du Crabe, n’est-ce pas ? Tout comme c’est celui de la Grue, mais d’une façon différente."

Toshimo soupira. "Ca me blesse de l’admettre, mais ce que vous me dites paraît sensé. Si ce que le Phénix a dit est vrai, la menace envers l’Empire va s’accroître."

"Il y a une partie de l’histoire que Rokugan ne devrait jamais oublier," dit Meda. "La dernière fois que le mal arriva, il arriva sous la forme de l’Empereur. Chaque fois que je vois Yoritomo, je pense à ça. Et ce discours qu’il a fait précédemment…" Meda se frotta les yeux, il eut soudain l’air épuisé. "S’il vous plaît, pardonnez-moi, Toshimo. Je suis trop émotif et j’ai trop travaillé. Bien sûr, tout ce que je viens de dire, ce ne sont que commérages et médisance, le scénario du pire des cas. J’espère que ceci n’arrivera pas. Maintenant, je vous souhaite une bonne journée, car je dois m’occuper d’autres affaires."

Toshimo et Yasu s’inclinèrent devant le Champion d’Émeraude. Il leur rendit leur salut, et les Crabes quittèrent la chambre d’audience. Meda s’assit encore une fois sur une des chaises, un air surexcité sur le visage. C’était possible. C’était vraiment possible. Il avait eu du mal à croire Munashi, au début, mais tout se mettait en place. Yoritomo ne pourra pas détruire Rokugan, Meda ne le permettrait pas. Maintenant, il avait non seulement la sagesse de Munashi, les finances du Clan de la Grue et les conseils de Tetsugi, mais il avait aussi les Crabes comme alliés.

Maintenant, il avait une armée.


Daniri se rangea sur le côté de la route et sortit de sa voiture. Il ne se soucia même pas de fermer la porte à clé. Pas ici. Si quelqu’un voulait lui voler son autoradio, la serrure ne l’arrêterait sûrement pas et Daniri n’avait pas envie de remplacer la fenêtre de sa voiture en même temps. Il avait abandonné son Otaku Turbo Vehement 8 cylindres 2001 à la maison, en faveur d’une petite Hiruma Kappa 1987 qu’il avait acheté hier à un marchand de véhicules d’occasion.

Les cheveux blonds de Daniri étaient noués et recouverts par un foulard noir. Ses lunettes de soleil teintées avaient disparu, et son imperméable de cuir avait été échangé contre un pull à col roulé noir et un jeans. Son visage était recouvert d’une barbe de plusieurs jours, un truc qu’il avait appris des artistes du maquillage d’Ayano. Une cigarette pendait à ses lèvres, même s’il ne fumait pas. Il ressemblait autant à Akodo Daniri que le serveur du Super Sushi d’Ujiaki ressemblait à Akodo Daniri.

La rue était secouée par le rythme de la musique, très forte et très proche. Elle venait d’un petit bar minable, de l’autre côté de la rue. C’était un endroit comme un autre, dans lequel il pouvait faire ses recherches, et donc Daniri s’avança en direction de la porte en claudiquant un peu, puis l’ouvrit. La porte de bois délabrée grinça et Daniri essuya ce qui se trouvait sur la poignée de la porte sur le chambranle, au moment où il entra. Il jeta un regard circulaire dans le bar. Il avait déjà été dans des endroits louches auparavant, mais ici, c’était vraiment le pire de tous. La musique le submergeait, elle agressait ses oreilles du bruit fait par quatre adolescents, hurlant et sautant sur la scène minuscule, tandis qu’ils frappaient violemment sur leurs instruments. Le plâtre était craquelé et tombait par petits morceaux, et il était recouvert de posters de bière et d’anciennes affiches de concert. La lumière était faible et brumeuse, à cause de la fumée des cigarettes. Il pouvait sentir une odeur écœurante, un mélange de sueur, d’alcool, et de poisson pourri.

Daniri s’avança vers le bar, lançant des coups d’œil vers les personnes assises au bar, qui buvaient ou qui balançaient la tête en accord avec le rythme imposé par le groupe. Le grand type du bout, en veste de cuir, était exactement celui qu’il était venu chercher. La serveuse était une femme grassouillette d’une trentaine d’années. Elle avait sûrement été jolie un jour, mais le temps et le maquillage bon marché lui avait donné un air fatigué. Elle prit son temps pour s’intéresser à Daniri, lui tournant le dos et finissant sa conversation téléphonique en premier. Daniri se demanda comment elle pouvait parler au téléphone avec le groupe qui jouait.

"J’peux t’aider ?" Demanda-t-elle, en mâchant quelque chose.

Daniri tortillait une paille entre ses doigts. "Je vais prendre un whisky," dit-il après un instant de réflexion, "Du Hida, si vous en avez. Parce que cette merde de whisky Ikoma ne me fait rien."

Daniri remarqua une petite télévision couleur qui scintillait à l’extrémité du bar, entourée par des hommes âgés. Le son était noyé par la guitare mais Daniri fut capable de dire ce qu’ils regardaient en une seconde. Son propre visage envahissait l’écran. Il soupira. Il détestait à quoi il ressemblait à la télévision. Il parvenait à peine à se reconnaître. Trop maigre.

"Qu’est-ce que tu penses de cet Akodo Daniri ?" Demanda la serveuse, remarquant qu’il fixait la télévision.

"Il est bien, je crois," répondit Daniri, "Je parie qu’il ne fait pas ses cascades en personne."

"Je m’en fous, de ça !" Dit-elle, frappant sur le bar avec un rire paillard, "J’pense que ce mec est chaud !" Elle se retourna finalement pour verser la boisson de Daniri et elle posa un verre à l’apparence suspecte en face de lui.

"Hé," répondit-il, "Je parie qu’il ne resterait pas deux minutes dans ce coin-ci."

"Pas sans sa Machine de Guerre," rit-elle.

Daniri hocha la tête. "Ce ne serait pas bon pour lui," dit-il, "Ces satanées Sauterelles la feraient démonter en pièces de rechange. Vous verriez des tas de sales Shinjo Windstars conduites tout autour de la ville, avec des petits morceaux de la Machine de Guerre pour orner l’avant de leurs capots." Daniri rit bruyamment.

La serveuse s’écarta rapidement du bar. Daniri sentit une main puissante sur son épaule. "Hé, mec," dit une voix.

"Qu’y a-t-il ?" Demanda aimablement Daniri, relevant les yeux vers le grand type en veste de cuir. Exactement comme il l’avait supposé, il y avait une sauterelle argentée sur sa manche.

"Je t’ai entendu mentionner le Clan de la Sauterelle, juste à l’instant !" Dit l’homme, achevant sa bière d’un seul trait et jetant la bouteille sur le sol. Les autres clients commencèrent à s’écarter.

"C’était seulement une blague," dit Daniri, essayant de se balancer et d’avoir l’air saoul, tandis qu’il regardait l’homme.

L’homme lui serra brutalement l’épaule. "Et bien, c’est pas c’que j’avais compris," dit-il, "Qu’est-ce qu’il y a de drôle, chez les Sauterelles ?"

"Rien, je t’assure," dit Daniri d’un ton narquois, ôtant la main de l’homme de son épaule, "Désolé."

L’homme sourit dangereusement. "C’est exact, rien," dit-il. Il pointa le doigt vers le visage de Daniri. "T’as intérêt à t’en rappeler. Maintenant, casse-toi."

"Je ne me souviendrai de rien. J’ai pigé." Daniri ferma les yeux, acquiesça et se retourna pour partir. Il compta jusqu’à trois.

"HÉ !" Cria l’homme. La musique s’arrêta.

Daniri se retourna, souriant. Il avait vu tant de films du même genre, avait tourné dans tant de films sordides avant d’être célèbre (pour la plupart dans le rôle de la Sauterelle, justement) qu’il savait que le punk ne pourrait pas résister à la tentation. Il pria simplement pour que le gars essaie de se battre avec lui, plutôt que de lui tirer dessus. Juste au cas où, il portait une veste de kevlar en dessous de son pull à col roulé qu’il avait emprunté aux studios.

La Sauterelle marcha d’un pas lourd en direction de Daniri.

"Ne me touche pas," dit clairement Daniri tandis qu’il approchait.

"Écoute, connard," dit l’homme, posant un doigt sur la poitrine de Daniri, "Tu ne—"

Daniri se transforma soudain en tourbillon, frappant la Sauterelle de ses poings et ses pieds plus vite que l’œil ne put le voir. Deux secondes plus tard, sa fureur s’arrêta subitement. Libéré de la pression des coups de Daniri, la Sauterelle s’assit sur le sol et cracha une dent.

"Je l’avais prévenu de ne pas me toucher," expliqua Daniri aux spectateurs stupéfaits.

La musique reprit.

Daniri s’agenouilla et mit la main dans le manteau de l’homme, sortant un pistolet et en extrayant les balles, puis il le jeta par-dessus son épaule. "Salut, Kenko," dit-il.

L’homme le fixa d’un air troublé, le sang s’écoulait de son front. "Comment— comment connais-tu mon nom ?"

"Parce que je suis le diable, Kenko," répondit sérieusement Daniri, la voix pleine de menaces alors que son attitude était détendue. Il avait discrètement activé le bouton qu’il avait dans la paume, qui avait activé le mécanisme de distorsion de sa voix, sous le col de son pull, la transformant en voix démoniaque et tordue.

Les yeux de Kenko s’agrandirent. "Amaterasu !"

"Faux. Le Diable," dit Daniri, tapotant sur sa poitrine avec deux doigts, "Et je suis venu pour les âmes du Clan de la Sauterelle. Où est-ce que je peux les trouver ?"

Kenko bégaya et regarda autour de lui, d’un air désespéré.

"Kenko !" Cracha Daniri, attrapant la Sauterelle par la gorge, "Ecoute-moi bien, maintenant. Je suis le diable. Le Clan de la Sauterelle peut te tuer. Et moi ? Qu’est-ce que je peux faire ? Garde à l’esprit que je suis devant toi, à cet instant précis." Il tourna légèrement le bouton qui se trouvait dans sa paume, ajoutant un écho dans sa voix, pour la fin de sa phrase.

"A l’angle de la dix-septième et Kyono ?" Dit Kenko désespérément, "Ils se cachent dans un garage abandonné là-bas ! Ne me tuez pas !"

"C’est ta dernière chance, Kenko," dit Daniri, un sourire diabolique aux lèvres, "Quitte-les sur-le-champ. Ne reviens pas. Tu n’aimerais pas être là-bas lorsque je vais y aller pour eux. Et j’espère que tu ne m’as pas menti, sinon je reviendrai pour toi."

"Non ! NON !" Cria Kenko, "Je ne mens pas ! Je le jure ! S’il vous plaît."

"Ok, Kenko," dit Daniri, tournant le bouton pour que sa voix redevienne normale, "Nous verrons. Maintenant, va aider la serveuse à nettoyer."

Kenko acquiesça avec enthousiasme et décampa pour aller l’aider. Daniri se redressa aussi, jetant cinq hyakurai sur le bar, puis partit. Il sourit à son reflet dans la vitre de l’autre côté de la rue. Il avait, sans aucun doute, joué un de ses meilleurs rôles, ce soir. C’est une honte, car son public ne l’apprécierait probablement jamais à sa juste valeur.

Cinq jours plus tôt, la mère de Daniri l’avait appelé. Il lui avait donné son nouveau numéro de téléphone, après sa visite spontanée, et il avait été heureux de pouvoir l’entendre à nouveau. Son frère Jiro n’était toujours pas revenu à la maison. Elle avait entendu qu’il s’était mis à fréquenter de mauvaises personnes, et elle savait qu’il pourrait bientôt avoir des ennuis. La police n’interviendrait probablement pas dans ce quartier, et donc elle implora Daniri de l’aider. Il lui en fit la promesse immédiatement.

Les deux premiers jours avaient été inutiles. Il avait questionné les amis et les camarades de classe de Jiro. Le mieux qu’il avait réussi à apprendre était que Jiro avait posé de nombreuses questions à propos du gang des rues appelé le Clan de la Sauterelle, exactement comme s’il avait voulu les rejoindre. Daniri pensa que c’était très peu probable. Jiro avait toujours été un peu rebelle, mais c’était un bon garçon. Il ne le voyait pas fréquenter une poignée de tueurs tels que les Sauterelles. Toutefois, toutes les informations semblaient converger vers les Sauterelles.

Selon son expérience de détective, qui était principalement due aux films d’action qu’il avait soit vus, soit tournés lui-même dans un rôle de détective, il décida que la meilleure façon de trouver Jiro était de commencer à chercher des informations lui-même à propos des Sauterelles, puis de ressembler tous les morceaux du puzzle pour retrouver son frère. C’était une tâche très ardue, mais les Sauterelles était un groupe méprisable. Il devait au moins essayer d’y arriver.

Soudain, le souffle d’air d’un objet passa juste derrière la tête de Daniri. Il se pencha en arrière et vit un éclat métallique briller dans le mur derrière lui. En y regardant de plus près, il vit que c’était une étoile de lancer. Il se mit à courir rapidement, essayant de faire une cible difficile, tandis qu’il essayait de voir d’où provenait le projectile. Un éclair blanc disparu dans l’allée de l’autre côté de la rue et il lui courut après.

Il s’arrêta brusquement quand il vit que l’homme l’attendait. C’était quelqu’un de taille moyenne, qui portait une tenue blanche qui mettait en valeur sa musculature stricte. Il portait un masque blanc sur le visage, qui laissait voir seulement ses yeux.

"Et qui es-tu supposé être, un ninja ?" Rit Daniri, avançant près des débris de l’allée, au cas où il aurait besoin d’une arme improvisée.

"Une question que je pourrais te poser," dit-il, "Qui es-tu supposé être ?"

Daniri haussa les épaules. "Je te l’ai posée en premier."

"D’accord," dit-il, "On m’appelle Hiroru. Je suis ici pour te remettre un avertissement. Abandonne la piste de la Sauterelle."

"C’est une menace ?" Grogna Daniri.

"Prends ça comme tu veux," répondit Hiroru, les mains sur les hanches.

Daniri s’abaissa pour saisir un couvercle de poubelle, pour lancer sur l’homme.

Mais lorsqu’il releva les yeux, Hiroru avait disparu.


Hatsu s’arrêta pour reprendre son souffle, s’appuyant contre le mur de l’égout pour ne pas tomber. L’eau était glaciale avec le début de l’hiver. Hatsu était fatigué et n’avait pas mangé depuis très tôt ce matin, à cause du chaos de la journée. Bientôt, il savait qu’il s’écroulerait de fatigue. Et s’il ne trouvait pas un endroit sûr pour le faire, il mourrait. Il ne pouvait pas appeler Sachiko. Sa radio avait disparue (parce qu’il l’avait jetée comme un idiot !) Et il n’avait plus de monnaie pour donner un coup de téléphone. Essayer de demander à quelqu’un pour utiliser son téléphone dans cet état, dégoulinant de boue et de saleté des égouts, reviendrait au même à appeler la police. Et il savait que Kyo n’attendait qu’une chose : Qu’il refasse surface.

La seule chose qu’Hatsu avait pour lui, c’est qu’il n’était pas perdu. Il avait toujours une bonne idée d’où il se trouvait, même sous la cité, et il savait qu’il était maintenant à quelques kilomètres de son appartement et du magasin d’Hisojo. Mais où pouvait-il se rendre maintenant ? Où serait-il en sécurité ? Il n’y avait qu’un seul endroit auquel il pensait et qui était suffisamment proche. C’était presque du suicide, mais c’était un choix à faire.

Il tourna à droite, à la prochaine jonction, en direction du quartier Scorpion.

Quatre minutes plus tard, un autre homme suivait le même tunnel qu’Hatsu. Son allure n’était pas précipitée, et son long manteau à capuchon n’était pas souillé par l’eau ou la boue, même s’il pataugeait dans l’eau jusqu’aux hanches. Une paire d’épées pendait à sa ceinture, et un reflet d’armure verte était visible sous sa capuche. Il mit la main à sa poche et sortit un cristal brillant.

"Éveil," dit-il au cristal, et le minuscule dragon à l’intérieur du cristal prit vie, et s’illumina.

"Au rapport, Rojo," dit une voix à travers le cristal.

"L’intuition d’Hisojo-sama était bonne," dit Rojo, "Le Tonnerre s’est échappé. Les égouts étaient en effet sa destination."

"Lui avez-vous déjà fait face ?" Répondit la voix.

"Je préfèrerais que nous restions anonymes aussi longtemps que possible," répondit Rojo, "Nous n’avons pas survécu tout ce temps pour tenter notre chance stupidement, maintenant. Ni le Kitsuki, ni la Garde Impériale ne sont au courant que je suis ici."

"D’accord," dit la voix, "Une sage décision."

"Je vais continuer à le suivre pour voir où il trouvera refuge. Si la situation l’exige, je serai forcé d’intervenir. Sinon, je retournerai alors à mes anciennes occupations. Je vais à présent me débarrasser de cette Sphère du Dragon pour qu’elle ne soit pas éventuellement découverte lors de ma capture."

"Naturellement," répondit la voix, "Que les Fortunes soient avec vous, Mirumoto Rojo."

"Que les Fortunes soient avec vous, Hoshi-san," répondit-il.

L’homme laissa tomber le cristal dans les eaux stagnantes de l’égout et reprit sa marche dans le tunnel.

A suivre...



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