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Rokugan 2000

Episode VIII

Un Trou dans le ciel

L’Empire de Diamant, par Rich Wulf - traduit par Daidoji Kyome

mardi 22 septembre 2009, par Captain Bug, Daidoji Kyome, Rich Wulf

L’Empire de Diamant Episode VIII, par Rich Wulf - traduit par Daidoji Kyome

"Alors, qu’est-ce que tu en penses ?" Demanda Vide, le visage éclairé de l’impatiente intensité de la jeunesse.

"Hmmm… difficile à dire," répondit Terre, en jetant un regard noir aux créatures en dessous d’elle. "Je n’ai pas décidé," dit-elle finalement.

"Tu n’as pas décidé ?" Répondit Vide.

"Je n’ai même pas encore choisi de décider," dit Terre, "Prendre une décision pourrait ne pas en valoir la peine. Les humains n’étaient pas là, hier. Peut-être seront-ils partis demain, et l’effort nécessaire pour les juger serait inutilement dépensé."

"Oh, tu es tellement stoïque, ma sœur," dit Tonnerre en grimaçant, "Tu devrais te libérer un peu."

Terre renifla, un nuage de cendres s’éleva depuis ses immenses narines alors qu’elle replia sa grande tête dans son cou épineux et elle replongea dans le sommeil.

"Et toi, ma sœur ?" Demanda Vide, se tournant rapidement vers Tonnerre, "Quelle serait ta position à propos d’eux ?"

"Je ne sais pas non plus," admit-elle en haussant les épaules, "Je pense que les autres sont bien plus intéressants."

"Les neufs qui sont tombés des cieux ?" Demanda Air, en descendant vers eux, accompagné par le sifflement du vent.

"Oui," dit timidement Tonnerre, dressant la tête alors qu’elle se mit à regarder les minuscules êtres en dessous d’eux. "Les kami. Ils sont très tristes et très beau. Tout spécialement le gros avec le gourdin."

"Ma sœur !" La taquina Vide, hochant la tête en signe de désaccord.

"Hé, hé, hé !" Gazouilla Jade, "Es-tu encore en train de regarder les hommes ?" Le plus petit des dragons courut sur ses petites griffes alors qu’il se dépêchait de rejoindre ses frères et sœurs. Il s’assit sur son postérieur, ses griffes antérieures s’accrochant au bord du trou du ciel, à travers lequel ils regardaient le monde.

"Oh !" Dit-il, "Ils ont du feu, maintenant ! Ils doivent être très malins !"

"Ah," gloussa Vide, "Oui, en parlant de ça…"

"Jade !" Beugla Feu, paradant fièrement devant le groupe et baissant les yeux vers son frère plus petit.

"Oui, frère ?" Répondit humblement Jade, ses oreilles aplaties contre sa large tête.

"Retourne à tes études immédiatement !" Ordonna Feu, soufflant ses moustaches avec colère, "Eau sera très déçue si tu ne maîtrises pas la magie de ton élément !"

Jade inclina la tête et partit en se dandinant, obéissant, tout en gémissant dans sa barbe.

"Et toi, Vide," gronda Feu, "Es-tu encore en train d’espionner les humains ?"

"Je ne fais que les étudier," répondit Vide, se déplaçant entre Feu et le trou du ciel, "Je pense que nous avons beaucoup à apprendre d’eux."

"Ton imagination s’emballe à nouveau," dit Feu, observant le trou par-dessus Vide, "Ces primates ne sont pas aussi contemplatifs que les reptiles ou aussi pénétrants que les félins. Ils n’auront probablement jamais un royaume aussi intéressant que celui des rongeurs. Ils ne vont pas durer longtemps. Ai-je bien entendu dire qu’ils avaient découvert le feu ?"

"Une drôle de coïncidence, n’est-ce pas, Feu ?" Demanda Eau, un ton amusé sur son vieux visage, alors qu’elle arrivait en flânant aux côtés de son frère orageux, "Que les humains découvrent le feu tellement peu de temps après que notre fureteur de jeune frère se mettent à les aimer ?"

"Euh, je ne savais rien de tout ça," dit Vide, en regardant ailleurs.

"Bien sûr que tu n’en savais rien," dit Eau avec un rire joyeux alors qu’elle tendait son cou pour regarder à travers le trou. "Je peux voir pourquoi tu t’es pris d’affection pour eux, Vide. Ils ont un grand sens de la magie. Aussi grand, si pas plus, que celui des Kitsu."

"Bah, ils ne sont rien," répondit Feu, se plongeant dans le regard de sa sœur plus âgée, "Ils ne sont que de la vermine."

"Un jour, on a dit de nous la même chose," dit doucement Eau, "Soit prudent dans tes propos, Feu. Tu pourrais les servir, un jour."

"Je les détruirais avant," rit le dragon, en secouant sa crinière pour se moquer des hommes en contrebas. Le rire du Dragon de Feu s’éteint soudain, et il tourna son regard rouge vif vers Vide. "Bouche ce trou, frère," dit-il avec un grognement sourd, "Retourne aux soucis de ton propre monde."

Vide regardait ailleurs, incapable de contester l’ordre de son frère plus âgé.

"Seul un fou ignore un allié potentiel," dit Terre, en quittant lentement son sommeil apparent, "ou une menace potentielle." Tous les yeux se tournèrent vers le plus sage des Dragons.

"Laisse ce trou tel qu’il est," dit-elle de sa voix profonde et sans âge, "Vide, vu que tu sembles trouver de l’intérêt pour ces créatures, qu’il soit de ton devoir de les étudier. Contacte-les dès que tu les jugeras dignes."

"Mais Terre-" dit Feu.

"Et Feu," dit Terre, en se tournant vers lui, "Si jamais ils se montraient dangereux, il est de ton devoir de t’occuper d’eux à ta façon."

"Merci, sœur," dit Feu avec un sourire.

Les dragons acquiescèrent tous avec le jugement final de Terre, et se séparèrent pour retourner à leurs devoirs personnels. Même Terre se leva et partit, à la recherche d’endroits plus calme pour dormir. Bientôt, il ne resta plus que Vide et Feu, au trou du ciel.

"Tu perds ton temps, Vide," dit Feu, en hochant la tête à la folie de son frère.

"C’est mon temps que je perds," répondit Vide, en regardant avec plaisir son peuple adoptif.

"Ils ne voient pas plus loin que le bout de leur nez et ils se détruisent entre eux," dit Feu, "Leur violence pourrait te détruire."

"Ils sont passionnés et déterminés," répondit Vide, "Leur courage pourrait me rendre plus fort."

Feu gronda et jeta un dernier regard à la terre par-dessus l’épaule de son frère. Les mortels travaillaient aux champs sans se reposer, construisaient des châteaux et des villes sur la terre qu’ils nommeraient un jour Rokugan. Les kami se tenaient parmi eux, partageant leur sagesse et dirigeant les travaux. Feu hocha la tête une dernière fois et partit.

"Il était temps," gloussa Vide, "Je pensais qu’il ne partirait jamais. Es-tu encore là ?"

"Oui," répondit la voix d’en bas, "Je suis là. Le feu fonctionne tel que vous l’avez dit. Le peuple prospère. Quel est votre nom pour que je puisse vous remercier ?"

"Je suis Vide," répondit le Dragon du Vide, "mais nul remerciement n’est nécessaire. Je voulais seulement vous aider. Tu es un mortel ?"

"Non," répondit la voix, "Je regarde ces humains, tout comme vous. J’ai beaucoup appris d’eux en un temps très court."

"Alors, nous avons beaucoup en commun," dit Vide, "Peut-être que nous pourrions être amis."

"Je l’aimerais," dit la voix.

"Et quel est ton nom ?" Demanda Vide.

"Je n’en ai pas," répondit la voix.

"Ah," répondit Vide, "Alors je vais t’appeler Togashi."

"C’est un bon nom," admit Togashi.

Depuis les ombres, Feu avait tout vu, et la jalousie brûlait dans ses yeux.

Mais tout cela s’est passé il y a bien longtemps, même aux yeux d’un dragon. Les yeux de Feu se sont lentement refermés, toujours lourds du souvenir de cette histoire. Il aurait mieux valu qu’il ferme ce trou. Il aurait mieux valu qu’il ignore l’évidente préférence de son frère pour les humains. Mais il ne l’a pas fait.

Le trou dans le ciel, maintenant refermé, est néanmoins resté ouvert assez longtemps. Maintenant, Tonnerre est parti, Eau et Air sont souillés par l’Outremonde, et Jade… pauvre petit Jade. Même Feu a eut ses pouvoirs entravés par les mortels. Seuls Terre et Vide sont encore tels qu’avant.

"Où est-il parti ?" Siffla Feu, "Où est Vide ?"

"Où crois-tu qu’il soit ?" Répondit Terre, en le dévisageant du haut de son cou massif.

"Terre," gronda Feu, "Il a fuit à travers le portail que j’ai laissé lorsque les hommes ont invoqué mon pouvoir."

Terre acquiesça, les yeux grand ouverts.

"C’est absurde !" Rugit Feu, "Les hommes nous ont souillés, nous ont asservis, nous ont détruits ! Pourquoi est-ce qu’il souhaite encore les aider ?"

"Pourquoi, Feu," répondit Terre, son visage ancien était impénétrable, "Pourquoi est-ce que tu crois qu’il va les sauver ?"


Mojo ferma les yeux. Il ne savait pas depuis combien de temps il était là. Il ne s’en souvenait pas, mais n’en avait pas envie non plus. Les tubes de verre qui l’entravaient lui mordaient le cou et les jambes aux endroits où ils étaient brisés, et son crâne palpitait à l’endroit où l’oni l’avait frappé.

Pendant les quelques dernières heures, les seuls sons qu’il avait entendus étaient les hurlements de Zou. Mojo ne savait pas ce que l’oni lui faisait, et ne pouvait même pas dire à quelle distance il était d’eux. Il souhaitait seulement que le Scorpion puisse encore tenir un peu plus longtemps. Au début, Mojo voulut se convaincre qu’il était tracassé pour son compagnon, mais il réalisa rapidement qu’il était seulement effrayé que l’oni en finisse et vienne ensuite à lui.

Et il le fit.

L’air se troubla et une paire d’yeux insectoïdes apparurent devant le bushi. "Salutation, Shiba," dit-il d’une voix creuse, "Je crois que tu vas bien… bien… Je suis Akeru no Oni, Terreur Élémentaire du Vide, mais je suppose que tu l’avais deviné… viné… viné…"

"Où est Zou ?" Demanda Mojo, la gorge sèche et douloureuse.

"Il vit, bien qu’il eut souhaité que ce ne soit plus le cas… cas… cas…" rit doucement Akeru, "Je doute que le Clan du Scorpion puisse encore avoir besoin d’un Garde du Corps sans bras. C’est sa faute, vraiment… vraiment… Il aurait pu faire un hôte parfait, s’il n’avait pas été si stupidement réfractaire… réfractaire…" soupira l’oni.

"Hôte ?" Gémit Mojo.

"Une malheureuse facette de ma nouvelle existence est le fait que je sois éthéré… éthéré…" répondit l’oni, "Je peux devenir solide pour de courtes durées, mais ça m’épuise… épuise… Un hôte humain pourrait faciliter les choses. Je pourrais tuer pour ça. J’ai déjà tué pour ça. De nombreuses fois… fois… Vous autres humains êtes si fragiles. Ce qui me ramène au sujet de notre conversation…"

Akeru se rapprocha soudain et empoigna le sommet de la tête de Mojo, le bout de ses griffes plongeant dans son cuir chevelu. Mojo serra les dents et essaya de ne pas paraître effrayé.

"Retourne à Jigoku," dit Mojo, "Tu n’auras jamais mon nom."

"Vraiment ?" répondit l’oni, "Et bien, c’est ce que nous allons voir… voir… voir…"


"On est en train de le perdre !" Hurla l’infirmière alors qu’ils étaient en train de pousser la civière sous la tente.

"Donnez-moi 20cc de morphine, vite !" Ordonna Nitobe, et l’infirmière s’exécuta. "Maintenant, POUSSEZ-VOUS !" les infirmières et les paramédicaux se reculèrent, et Nitobe posa ses mains sur la poitrine du soldat blessé, appelant les kami de l’eau et ramenant l’âme de l’homme sur la voie de la paix intérieure. "Ca devrait le maintenir," dit Nitobe, "Maintenant, nettoyez ces blessures et préparez-le pour l’opération !"

"Hai, Docteur Asako !" Répondirent les infirmiers, s’inclinant devant l’homme avec un profond respect.

Asako Nitobe recula alors que la civière était emmenée, son regard se posa sur la tente médicale usée comme s’il était dans un rêve. Autour de lui, les blessés et les mourants de l’invasion Senpet gisaient, gémissant dans les agonies de la guerre.

Et il était le centre, le focus. Il était le donneur de vie. Il était la lumière dans les ténèbres. Seul lui pouvait décider de qui vivrait et qui mourrait. "Ainsi donc, c’est cela, être un dieu," se dit-il en gloussant.

Nitobe s’arrêta devant un jeune soldat qui avait une blessure grave à la poitrine. Avec un léger mouvement de la main, il invoqua les esprits qui s’occuperaient de la blessure et qui apporteraient à son cerveau l’oxygène dont il avait désespérément besoin. L’homme vivrait un autre jour. Et il voudrait remercier Asako Nitobe.

"Vous êtes l’homme de la situation, Nitobe," dit un gros stagiaire, alors qu’il observait la technique du docteur, "Vous êtes vraiment un mec super ! Pourquoi est-ce que vous n’êtes jamais devenu un des Maîtres ?"

"La politique," murmura Nitobe, "Je le serais, s’il n’y avait pas la politique."

"Et ben, j’vais vous dire," dit le stagiaire, "J’parie qu’ils vont y r’penser à deux fois après c’qui s’est passé aujourd’hui ! J’veux dire, vous êtes ici à vous mettre à genoux pour sauver les gens et eux, où sont-ils ? Hein ?" Le stagiaire hocha la tête et s’écarta pour aller aider les autres patients.

Nitobe s’assit sur une petite chaise. Le jeune fou avait raison. Cette catastrophe lui avait offert l’occasion de briller de toute sa gloire. Ce jour était une opportunité pour atteindre la grandeur qu’il avait toujours méritée. Ces soldats, ces hommes et ces femmes n’oublieraient pas qui avait sauvé leurs vies. Non, de tels gens n’oublieraient pas ce qui est important, comme les Maîtres l’ont fait.

Et on dirait qu’il y a certaines places disponibles dans le Conseil des Cinq, finalement. Nitobe gloussa. Le Briseur d’Orage apprécierait ça, sans aucun doute.

"Docteur Nitobe," dit une jeune infirmière nerveusement, "Nous avons un problème."

"Quel est-il ?" Demanda-t-il, "Où est le patient ?"

"Ce n’est pas un patient," dit-elle, ses yeux étaient blancs de peur, "Il y a des soldats dehors. Du Senpet. Ils sont au moins trente, avec un Scarabée."

Le cœur de Nitobe faillit s’arrêter de battre. "Qu’est-ce qu’ils veulent ?" Demanda-t-il.

"Ils veulent qu’on leur donne du matériel médical et un médecin," dit-elle, "Ou ils détruiront l’hôpital."

Nitobe se releva. Les soldats ici n’étaient pas en état de se battre. Les Senpet étaient trop nombreux et trop bien armés, de toute façon. Il ne pouvait pas les abandonner aux gaijins.

"J’irai," dit Nitobe, "Donnez-moi le matériel."

L’infirmière acquiesça et ils remplirent rapidement deux grands sacs de bandages, anesthésiants, matériel de suture, et de désinfectants. Nitobe prit un sac dans chaque main et lança un dernier regard aux hommes et aux femmes de l’hôpital, qui le regardaient tous avec des yeux emplis de peur et d’espoir. Il fit un signe de tête à tous et passa sous le battant de la tente, puis se mit à marcher dans la rue. A moins de cent mètres de là, se trouvait l’énorme dôme métallique du Scarabée, entouré par des soldats du Senpet avec des fusils et des sabres.

"Garde bien tes mains visibles," cria le chef en un Rokugani très brouillon, "et marche lentement."

Nitobe hocha la tête. "Je suis le Docteur Asako Nitobe," dit-il, "J’ai du matériel médical, et je parle votre langue." Le commandant acquiesça et Nitobe s’avança lentement vers les soldats ennemis. Ils le regardaient, le dévisageaient, la haine dans leurs yeux. Il fut escorté dans le Scarabée, et le reste des soldats rentrèrent à sa suite.

"Quels sont vos ordres, monsieur ?" Demanda le pilote dans la langue du Senpet.

"Décollez," dit-il, en pointant du doigt la tente d’hôpital sur l’écran, "Et détruisez cette tente pleine de vermines Rokugani." Le vaisseau vacilla en prenant son envol.

"VOUS N’AVEZ PAS LE DROIT !" Cria Nitobe en se levant de son siège. Deux grands Senpet le saisirent par les bras, et un troisième pointa le canon de son fusil sur sa poitrine. "C’est un hôpital ! C’est un meurtre !"

"Vraiment," dit le commandant, "Rokugani, tu dois savoir que ton empereur a tué deux millions de Senpet. Je ne pleure pas pour ton peuple, et je ne laisse pas un ennemi derrière moi." Il se détourna de Nitobe pour observer les écrans extérieurs du vaisseau.

"Mais, mon cher commandant," dit Nitobe, inconscient du danger autour de lui, "Vous venez de le faire, pourtant."

"Pardon ?" Répondit le commandant.

"J’ai dit," répondit calmement Nitobe, "Par le sang du Phénix."

Un cri de sang déchira le cockpit du Scarabée alors que Nitobe invoqua le kansen. Les soldats autour de Nitobe tombèrent à genoux, alors que leurs fluides corporels commençaient à bouillir. Le commandant hurla et déchira sa propre armure, essayant de trouver une solution à l’immense douleur qui avait éclaté dans sa poitrine. Le pilote et l’artilleur laissèrent leur tête tomber en arrière, alors que du sang noirâtre s’écoulait de leurs yeux et bouches. Les quarante soldats du vaisseau furent consumés par la chanson de sang, et Asako Nitobe se trouvait au milieu d’entre eux, riant de sa revanche. Le prix de ce sort serait grand, mais ce n’était rien, comparé à ce qu’il avait déjà payé de par le passé.

Le docteur avança calmement jusqu’à l’avant du vaisseau, évitant les flaques de sang, et prit les commandes. Il posa doucement le Scarabée sur le sommet d’un immeuble et se dirigea vers la sortie.

Nitobe fit quelques pas sur le toit et respira l’air de la nuit, enlevant son manteau couvert de sang et le jetant sur le côté. "Quelle nuit," dit-il avec un profond soupir de satisfaction.

Il se pencha au-dessus du rebord du toit, et observa la rue sous lui. La-bas, au loin, il pouvait voir les lumières de sa tente-hôpital, toujours à l’abri. Elle était passé très près de la destruction et les gens la-bas ne s’en doutaient même pas.

"Une bonne nuit," dit Nitobe, "Une bonne nuit pour être un dieu."


Tsuruchi Kyo était debout sur les marches du Palais Yogo, une grande maison d’attractions au centre du Labyrinthe Bayushi. Il se tourna vers ses hommes, quinze bushi de la Guêpe ; lourdement armés et armurés. Tous étaient très entraînés, extrêmement loyaux, et ils faisaient tous partie des plans du Briseur d’Orage. Ils se tenaient debout, rigides comme des statues, leur attention concentrée sur les ordres de leur chef.

"Dispersez-vous par deux," siffla Kyo d’un murmure, "Le Kitsuki doit être ici quelque part. Couvrez les issues. Vous sept, venez avec moi."

Les Guêpes obéirent immédiatement, bougeant comme une machine de combat bien huilée. Kyo resta sur les marches, observant les membres de son escouade alors qu’ils se déployaient dans les rues du Labyrinthe. Pendant quelques minutes, il resta immobile.

"Monsieur, qu’est-ce que nous attendons ?" Demanda Inwa, son petit lieutenant.

Kyo leva un doigt pour lui intimer le silence, sans même se tourner vers lui. "Tu ne vois pas ?" Dit-il avec un sourire.

"Monsieur ?" Demanda Inwa.

"C’est un piège," répondit Kyo. Le bâtiment de l’autre côté de la place explosa soudain dans un flash orange brillant, et la lumière se refléta sur les lunettes de Kyo.

"Par le Puits Suppurant !" Cria Inwa, se laissant tomber à genoux et braquant son pistolet. Les autres Guêpes, à l’exception de Kyo, firent pareil. Ils observèrent les environs anxieusement, mais aucune cible ne se présenta à eux. "Deux des hommes étaient la-dedans !" S’exclama Inwa.

"Et maintenant, ils sont morts," répondit Kyo, tout en prenant la cigarette qu’il avait en bouche et tapotant dessus pour faire tomber les cendres.

Inwa hocha la tête et rengaina son pistolet. "Maudits Scorpions," cracha-t-il, "Alors, on va attendre ici le temps que les hommes se fassent tous tuer ?"

"C’est pourquoi j’en ai pris autant avec moi," gloussa Kyo, "Si vous n’aimez pas ça, Inwa, vous pouvez encore aller patrouiller avec ceux qui restent." Il tourna son regard vers Inwa, rabaissant ses lunettes, pour le fixer de ses yeux noirs et froids. Inwa regarda ailleurs.

"Capitaine ! A terre !" Cria l’un des gardes, poussant Kyo pour le faire tomber alors que le bruit d’une rafale de fusil automatique surgit de l’autre côté de la place.

Kyo sortit ses deux pistolets alors qu’il gisait dans la rue, en observant les alentours. La rafale était partie d’un petit restaurant de l’autre côté de la rue, où une statue de clown grandeur nature se trouvait. De la fumée venait de ses doigts tendus. Kyo visa avec précaution et tira trois fois. La main gauche, la main droite et la tête du clown explosèrent l’une après l’autre.

A nouveau, le staccato d’une rafale de fusil automatique brisa le silence. Deux des gardes tombèrent en criant, alors qu’un cheval en plastique qui se trouvait en face d’un magasin de souvenir ouvrait le feu à partir de son museau. Kyo roula, les bras tendus devant lui, et se mit à couvert derrière la fontaine. Il se leva et tira, décapitant le cheval.

"Ce Bayushi Oroki est un cinglé," ricana Kyo, rengainant ses pistolets et frottant son manteau, "Je n’ai jamais été attaqué par un clown auparavant." Kyo regarda les marches derrière lui. Inwa gisait dans une mare de sang, son armure corporelle trouée par les balles du clown. Kyo se tourna vers l’homme qui l’avait sauvé. "Je te remercie, Kahira," dit-il avec gaîté, "Tu es maintenant mon second."

"Quels sont vos ordres, monsieur ?" Demanda Kahira, sans même être impressionné par sa soudaine promotion.

Kyo observa à nouveau la place. "J’ai sous-estimé la puissance de feu d’Oroki, et sa bonne volonté à l’utiliser," dit-il, "Nous sommes trop exposés ici. Ces appareils semblent automatiques, et nous n’avons vu aucun employé du parc. Je commence à croire que ce Labyrinthe entier n’est qu’une façade. Nous ne trouverons pas le Kitsuki ici."

"Alors, où allons-nous ?" Demanda Kahira.

Kyo regarda à nouveau tout autour de lui, puis avança jusqu’à un couvercle de puits, sur le côté. Il s’accroupit et l’examina, puis se tourna vers un de ses hommes. "Ouvre ça," dit-il, en se reculant d’une dizaine de pas et en l’indiquant du doigt.

"Oui, monsieur," répondit l’homme, sortant le tonfa de métal hors de sa veste et s’en servant comme d’un levier pour faire tourner le couvercle de métal. "C’est coincé," dit-il.

"Essaie plus fort, Shumitsu," répondit Kyo.

Shumitsu grommela et reprit le travail. Après quelques instants d’acharnement et de grognements, le couvercle se décoinça avec un rugissement sourd, et une douche de feu et de fumée. Shumitsu fut projeté vers la place et s’effondra sans vie en face de l’entrée du magasin de souvenir.

"Du plastic explosif," remarqua Kahira.

"Oui," dit Kyo, alors qu’un air d’avide anticipation s’étendait sur son visage. Il s’approcha du puits fumant, sortit un petit masque filtrant de son manteau et l’ajusta sur son visage. Il s’approcha et se mit à contempler le fond du trou. Il prit une lampe de poche dans une main et son pistolet dans l’autre. Un tunnel en acier gris, bien éclairé avec des tubes fluorescents, s’étirait sous lui. Kyo pouvait presque sentir sa proie qui l’attendait, là en bas. Sa proie et… quelque chose d’autre. Quelque chose de familier ?

"Monsieur ?" Lui demanda Kahira.

"Je vais bien," dit Kyo, en recouvrant ses sens, il réalisa qu’il était presque en extase, mais pourquoi ? Sa tête palpitait, et sa vision s’était troublée. Du gaz ? Non, le filtre s’en serait occupé. Il regarda derrière lui, et il découvrit que ses hommes gisaient tous sur le sol.

"Hatsu ?" Dit Kyo, laissant tomber sa lampe de poche et sortant son autre pistolet, "Oroki ?" Il pointa ses deux armes vers le tunnel. Sa vision commençait à prendre une légère coloration rouge ; sa tête palpitait tellement qu’il pouvait sentir son propre sang battre dans son crâne. Il y avait quelque chose en bas… Une chose très dangereuse. Une chose très puissante.

Kyo éclata de rire et se laissa tomber dans le tunnel.


Le quartier était calme, paisible. S’il n’y avait pas le tremblement occasionnel ou la lumière d’une explosion à l’horizon, ça aurait pu être une nuit comme les autres, à Mura Nishi Chushin, le quartier le plus à l’ouest d’Otosan Uchi. Ça aurait pu, s’il n’y avait pas eu les sévères gardes Phénix dans leurs armures orange vif qui se tenaient à chaque mètre et à chaque coin de rue.

"Ça pue, Jo," dit un garde Shiba qui s’appuyait contre un mur en vérifiant le chargeur de son pistolet pour la vingt-neuvième fois.

"Tu sais Gura, on n’est pas si mal, finalement," répondit Isawa Jo, en s’asseyant sur un banc public et ouvrant un journal qu’il avait trouvé, "Les Licornes et les Mantes ont tout le gros boulot, cette nuit."

"Justement !" Répondit Gura, en rengainant son pistolet et en marchant de long en large sur le trottoir, "Je préfèrerais être dans la cité ! À combattre le Senpet ! Et pas perdre mon temps dans la banlieue."

"Eux aussi ils obéissent et tout ça," répondit Jo, en faisant un geste de la main, "Les ordres de Yoritomo étaient clairs. Si le palais tombe, Nishi Chushin est la position de retraite."

"Si le Senpet prend le palais," dit Gura, "Il n’y aura pas beaucoup de quartiers résidentiels qui pourront les retenir. Nous devrions plutôt nous assurer qu’ils ne parviennent pas à prendre le Palais, d’abord !"

"Et alors, qu’est-ce que tu vas faire ?" Grogna Jo, en tournant la page de son journal.

"Bonsoir, messieurs," dit une jeune femme, en marchant vers les deux hommes avec du feu dans ses yeux. Les deux gardes se redressèrent soudain.

"Maîtresse Sumi," marmonna Jo nerveusement, "Bonsoir."

"Si vous deux n’êtes pas content avec votre tâche, peut-être souhaiteriez-vous en discuter avec moi ?" Dit-elle, en se tenant devant eux, les mains sur les hanches. Elle était une petite fille, presque délicate, mais son expression et son attitude n’autorisait aucun argument.

"Euh," dit Gura, "Avec tout le respect que je vous dois, Maîtresse Sumi, j’étais juste en train de dire à Jo ici présent que nous autres Phénix devrions plutôt être dans la cité pour donner un coup de main au combat, et non pas rester assis à garder la banlieue."

"Pourtant, vous devriez comprendre, Shiba Gura," dit Sumi, en se tenant directement devant le grand bushi et en plongeant son regard dans le sien, "que cette banlieue est justement le foyer des familles de nombreux samurai qui se battent et qui meurent dans la cité pour l’instant. Voudriez-vous livrer ces familles au Senpet ? Les offrir comme otages et faire perdre tout ce que leur sang nous a apporté ?"

Gura baissa les yeux. "Non, Maîtresse," dit-il.

"Les Crabes se dirigent vers cette banlieue, comme vous dites," ajouta Sumi, "Leur première halte sur le chemin de la Capitale. Lorsqu’ils arriveront, voudriez-vous qu’il ne reste personne pour leur expliquer la situation ? Voudriez-vous que nos cousins chargent aveuglément dans une situation dont ils ne connaissent rien parce que vous vous ennuyez ?" Elle se tourna vers Jo, son visage était à quelques centimètres du sien.

"Euh…" Les épaules de Jo s’affaissèrent et il répondit rapidement, "Ce n’était pas mon idée, c’était la sienne."

"Oui, et je suis désolé," dit Gura.

Sumi soupira et s’écarta, sans dire d’autre mot. En partie parce qu’elle était fâchée et frustrée, et en partie parce qu’elle était simplement effrayée. Pourquoi avait-elle parlé de cette façon à ces hommes ? Comment avait-elle pu parler de cette façon à ces hommes ? D’où venait cette colère ? Elle n’avait jamais fait une chose pareille.

Elle frissonna à cause du vent de la nuit, et entoura son corps de ses bras pour se protéger du froid. Heureusement, elle trouverait bientôt les réponses. Elle tourna au coin et s’arrêta quelques instants, en fixant la maison devant elle. Un jour auparavant, elle n’aurait pas hésité à rentrer à l’intérieur. Après tout, elle vivait ici. Mais maintenant, après ce qu’elle a vu, après ce qu’elle a fait… Après ce que Rashid lui a dit lorsqu’elle lui a demandé une explication…

"Demande à ta mère."

"Bon, je ne connaîtrai jamais la vérité si je ne rentre pas," se dit-elle, et elle marcha jusqu’à la porte.

Sumi fit coulisser la porte et s’avança dans un petit salon. La maison était décorée de manière très traditionnelle. Il n’y avait pas de radio ni de télévision, et des parchemins anciens et des peintures à l’encre ornaient les murs. Une table basse se trouvait au centre de la pièce, entourée de larges coussins. La seule chose dans cette pièce qui rappelait l’époque moderne était une chose très triste : l’éclat métallique du fauteuil roulant d’Isawa Neiko.

"Sumi," dit Neiko avec un faible sourire, "Je suis heureuse de voir que tu vas bien, avec tout ce qui se passe pour l’instant." Neiko était seulement en fin du deuxième âge, mais semblait bien plus vieille. Elle avait les yeux verts de Sumi et une beauté simple, mais une vie de soucis et de douleur avait gravé des lignes profondes autour des yeux et de la bouche de cette femme.

"Bonjour, maman," dit Sumi, en s’inclinant profondément.

"Ton manteau", dit-elle, en approchant et en prenant doucement le bout du vêtement rouge qui reposait sur les épaules de Sumi. "Ainsi donc, c’est vrai. Ils t’ont donné le poste de ton père."

"Je suis la Maîtresse du feu," répondit Sumi, "Shiba Mifune et les Maîtres de la Terre et du Vide sont morts. Le Maître de l’Air a été gravement blessé."

"Rashid ?" Dit Neiko avec un hoquet.

Sumi se redressa, regardant sa mère avec curiosité. Les yeux de la vieille femme s’élargirent lorsqu’elle vit la poignée incrustée de perles du katana qui pendait à la ceinture de la fille.

"Ofushikai," dit Neiko, sa voix résignée mais pas surprise.

"M’man, que se passe-t-il ?" Demanda Sumi, "Depuis que papa est mort, il se passe des choses que je ne parviens pas à expliquer."

"Le destin est cruel," dit Neiko, en se tournant dans son fauteuil roulant et en s’écartant de sa fille.

"Qu’importe le destin !" Cria Sumi, son tempérament prenant le dessus sur elle, "Tu parles comme ce maudit Oracle du Vide !" Elle se retourna, fâchée, vers la porte et le saya d’Ofushikai heurta la petite table sur laquelle se trouvait plusieurs vases antiques. Sumi eut un hoquet et tendit la main vers eux par réflexe, au moment précis où ils allaient tomber. La table, déséquilibrée, tomba sur le sol, mais les vases restèrent figés dans les airs. Neiko observait le spectacle avec de la peur dans ses yeux.
"Tu ne maîtrises pas la magie de l’Air," dit Neiko, "Tu n’aurais pas du être capable de faire ça aussi vite."

"Tu vois maman, maintenant ?" Demanda Sumi, prenant doucement les vases qui flottaient et les reposant sur la table, "C’est de ça que je te parlais. J’utilise parfois ces étranges poussées de pouvoir, tout comme maintenant. Et qui est donc l’Oracle du Vide ? Je n’ai jamais entendu parler d’une telle personne, et pourtant, je t’ai comparée à elle. C’est un souvenir qui n’est pas le mien, et pourtant, il se trouve dans ma tête."

"Je t’aime, Sumi," dit Neiko, des larmes coulaient de ses yeux, "mais tu ne peux pas me demander de te raconter ça. Il y a plus que mon honneur qui est en jeu. J’ai juré à trois hommes, trois hommes à qui je dois ma loyauté et ma vie, que je ne parlerais jamais de ça. Deux d’entre eux sont morts, maintenant. Et le troisième… le troisième…"

Sumi voulait être en colère. Elle voulait être en colère contre sa mère. Mais tout ce qu’elle voyait, c’était une vieille femme blessée et bouleversée. Une vieille femme qui était soudain vraiment très seule dans le monde. Sumi s’avança à travers la pièce et s’agenouilla à côté du fauteuil roulant. "C’est bon, maman," dit Sumi, entourant Neiko de ses bras et en la tirant vers elle, "C’est bon, maman, je comprends."

Sumi resta avec sa mère pendant quelques minutes, la réconfortant et la rassurant. Et ensuite, elle dut partir. Elle devait sortir de cette maison. Elle devait penser. Et lorsqu’elle se retrouva à nouveau sur le trottoir, Isawa Kujimitsu l’attendait.

"As-tu trouvé ce que tu étais venu chercher ?" Demanda-t-il.

"Plus de questions que de réponses," répondit-elle, "Je dois parler à Rashid à nouveau."

"Alors tu vas en avoir l’occasion," dit Kujimitsu, "Il nous rejoindra lorsque nous rentrerons à la cité."

"Nous devons y retourner ?" Demanda Sumi.

"Ordres Impériaux," dit Kujimitsu, "Il a besoin des Phénix pour l’aider à la défense du Palais, immédiatement. Les Grues et les Licornes sont en déroute et les Scorpions ont de lourdes pertes. On a besoin de nous sur le front."


L’énorme camion descendait lentement la rue en grondant, en faisant un écart pour éviter l’épave brûlante d’un grand Scarabée. Il y avait eu une bataille ici, il n’y a pas très longtemps. La rue et les immeubles aux alentours étaient en piteux état, mais heureusement, il n’y avait pas de corps. Le camion ralentit doucement dans le tournant, s’arrêtant ensuite avec un crissement de freins. A l’autre bout de la rue, le Musée d’Histoire Naturelle gisait tel un cadavre étripé, le rez-de-chaussée fumant et constellé de marques d’incendie.

"Tu conduis comme un vieil homme," dit Yasu d’un ton irrité, du siège arrière.

"Du calme, Yasu," dit Toshimo, "J’écoute s’il n’y a pas de vaisseaux ennemis."

"Je peux te dire où ils sont, les ennemis !" Répondit Yasu en secouant vigoureusement le siège de Toshimo avec ses deux mains, "Ils sont au Palais ! Et on est en train de les rater ! Maintenant, pousse-toi et laisse-moi conduire mon camion !"

"C’est stupide de foncer tête baissée dans une situation inconnue, Yasu," dit Bayushi Taigo, en nettoyant précautionneusement et en rechargeant son grand pistolet noir. "Nous avons eu de la chance au stade de base-ball, mais on ne peut se fier totalement au destin pour s’en sortir."

"Et pourquoi pas ?" Dit Yasu avec un sourire sinistre.

"Vous n’avez rien entendu ?" Dit soudain Shosuro Hanzo, sa tête dressée sur le côté.

"Je n’ai rien entendu," dit Yasu.

"Non, écoutez," dit Hanzo.

Seul le grésillement monotone de la radio du camion, le bruit lointain de coups de feu, et le sifflement du vent autour d’eux pouvaient être entendus.

"Le vent," dit Toshimo.

Avec un fracas retentissant, quelque chose heurta le camion avec une vitesse terrifiante, le faisant basculer en équilibre sur ses roues de gauche pendant un court instant, puis s’écrasant sur le côté.

"Mon camion !" Beugla Yasu, alors qu’il luttait pour atteindre la porte, "Je venais juste de le réparer !" Le Crabe poussa pour ouvrir la porte et grimpa sur le côté du camion, un petit bâton métallique dans une main.

"Attention, Yasu," dit Hanzo, en s’extirpant hors du camion, derrière lui, "Il pourrait y avoir des ennemis quelque part."

"Écoute ton ami, Yasu," gloussa une voix, "Son conseil est très avisé."

Yasu se retourna pour voir Hanzo qui flottait dans les airs, les mains agrippées à sa gorge, alors qu’il étouffait. Hanzo fut prit soudain de convulsion, et puis il laissa tomber les bras et se mit à se balancer mollement. Une paire d’yeux rouges maléfiques apparurent tout près, fixés avec haine sur Yasu.

"Tu es un djinn ?" Demanda Yasu.

"Oui," répondit la créature, "Le Djinn de l’Étoile Brûlante."

"Ouah," dit calmement Yasu, "J’ai encore jamais tué de djinn." Le bâton qu’il tenait dans sa main s’étendit soudain avec un clic, et Yasu balaya l’endroit où la tête de la créature aurait dû être avec un tetsubo métallique à pointes. Il sauta alors du camion et se mit à courir vers l’allée la plus proche.

"Arrogant mortel !" Rugit le djinn, indemne, "Tu penses pouvoir blesser le Djinn de l’Étoile Brûlante avec un bâton ? Et tu fuis ? Couard !" Le djinn laissa tomber Hanzo et se mit à poursuivre Yasu, un nuage de poussière se souleva dans son sillage.

"Je ne pensais pas que Yasu était fou à ce point," dit Taigo, en s’extirpant difficilement du camion renversé et en sautant sur le côté. Il prit le pouls de Hanzo à sa gorge, puis il hocha brièvement la tête.

"Il n’est pas fou," répondit Toshimo, en s’asseyant sur le rebord du camion alors qu’il soignait une coupure assez large sur son front. "C’est la technique Hida habituelle. Mettre son ennemi en colère et le conduire ailleurs, pour que vos compagnons puissent s’échapper ou récupérer."

"Hmm," dit Taigo, "Alors je lui souhaite bonne chance. Je dois maintenant continuer vers le Palais, Kaiu-sama. Venez-vous avec moi ?"

"Non," répondit Toshimo, "En tant que chef des Crabes dans cette cité, je dois tenter de contacter nos forces ici, les organiser et les conduire contre l’ennemi. J’avais espéré le faire en personne, mais maintenant, je vais devoir tenter de le faire avec cette radio. De plus, vous pourrez aller plus vite sans un vieux croulant comme moi dans vos jambes, hein ?"

Taigo sourit légèrement et s’inclina profondément devant le daimyo Kaiu. "Je dois toujours ma vie à Hida Yasu," dit Taigo, "Si vous le revoyez, adressez-lui tous mes remerciements. C’est un guerrier extraordinaire. J’aurais peur de l’avoir pour ennemi."

"Je lui dirai, Bayushi," dit Toshimo.

Taigo acquiesça, puis partit.

Toshimo jeta un regard vers l’allée, l’endroit par lequel Yasu était parti. Yasu était un guerrier plein de ressources, mais les djinn étaient un mystère, une énigme. Ils avaient certainement des faiblesses. Leur invocateur était toujours un point faible, et ils semblaient être très protecteurs envers les chats, mais de telles faiblesses étaient difficiles à exploiter. Le vieux Crabe se demanda si son neveu n’avait peut-être pas poussé sa chance un peu trop loin, cette fois.


La terre trembla, et les cieux étaient souillés par des nuages rouges et un orage terrifiant. Isawa Saigo se releva dans une rue vide, dans les ruines d’Otosan Uchi, les corps des morts gisaient tout autour de lui. Au nord, deux montagnes se dessinaient dans le brouillard, des éclairs crépitaient entre elles comme si la terre se battait avec elle-même. Rien d’autre ne bougeait. Rien d’autre ne remuait. Il était à nouveau seul.

"Pas seul," dit une voix, en riant, "Jamais seul."

Saigo se retourna. Une silhouette se tenait dans les portes du Palais, le corps entouré d’ombres et de ténèbres. Les yeux de l’étranger luisaient d’une lueur blanchâtre et brillaient d’amusement.

"Salut," dit la silhouette, "Nous nous rencontrons à nouveau."

"Je vous connais ?" Demanda Saigo, en l’observant.

La silhouette inclina la tête, et un corbeau s’envola des murs du Palais pour venir se poser sur l’épaule de l’étranger.

"Shinsei," souffla Saigo avec respect.

La silhouette inclina sa tête dans l’autre sens, et fit un clin d’œil.

"Vous êtes… différent de l’autre fois," dit Saigo.

"Nous sommes à une époque différente," répondit Shinsei, "Et Shinsei est toujours le produit de son époque. Le premier Shinsei venait de temps simples, et n’était qu’un simple philosophe. Le second vint à des temps d’anarchie et de guerre, et était donc un guerrier rônin. Et maintenant… nous sommes à des temps très sombres." Shinsei émergea des ombres, mais les ténèbres autour de lui le suivait comme un brouillard. Saigo ne pouvait pas discerner les traits de l’homme, ni même s’il était bien un homme. La voix de Shinsei… était comme un brouillard, indéterminée. Saigo se dit qu’il devait rêver.

"La cité," dit Saigo, en regardant le paysage détruit, "Elle est…"

"Détruite," répondit Shinsei, "Ma vision d’Otosan Uchi et de tous ceux qui y vivent, tout ce que j’ai pu espérer pour eux, n’est plus."

"Le Senpet ?" Demanda Saigo. Ryosei lui avait dit qu’ils étaient en train d’attaquer la cité avant qu’il ne se retrouve ici. Il avait dû s’évanouir à cause de la blessure que Kyo lui avait faite.

Shinsei rit et le corbeau croassa. "Les réponses ne sont jamais données aussi facilement à un prophète. Non, le Senpet ne détruira pas la cité, bien qu’ils soient un signe de sa mort imminente. Trois fois." Shinsei brandit trois doigts devant le visage de Saigo, puis continua à marcher.

"Trois fois ?" Répondit le prophète, se dépêchant pour rejoindre Shinsei.

"Par trois fois, les portes du Palais tomberont," répondit Shinsei, "Par trois fois, elles tomberont avant que la tempête ne se termine, par trois fois avant que la tempête ne se renouvelle. Par trois fois avant que les montagnes ne se plient, trois fois, et la Cité de Diamant sera condamnée."

"Condamnée ?" S’exclama Saigo.

"Oui," répondit Shinsei, en se penchant pour saisir un crâne d’une main. C’était le crâne d’un enfant, brûlé et nettoyé par le carnage. "Tout ce qui a été créé sera détruit, Isawa Saigo. Après que le Palais soit tombé trois fois, ceux vers qui nous nous tournerons seront l’instrument de notre destruction."

"Qui ?" Demanda Saigo, "Qui sont-ils ? Qui détruira Otosan Uchi ?" Shinsei releva les yeux, et Saigo tendit la main vers lui. "Je sais," dit Saigo, désespéré, "Je suppose que vous ne me le direz pas."

"Oh, mais je peux," rétorqua Shinsei, "Pour tout le bien que ça puisse te faire. Tu veux savoir, Isawa Saigo ? Tu veux savoir qui transformera ce bastion d’ordre et de justice en un puits brûlant de l’enfer ?" Les yeux de Shinsei s’embrasèrent.

"Je veux savoir !" Dit désespérément Saigo, incapable de soutenir le regard de Shinsei, "Je veux pouvoir empêcher que ceci ne se produise."

Shinsei rit et le corbeau croassa. "Es-tu sûr, Isawa Saigo ? Après tout, si je te le dis… ils vont te croire."

"Dites-le-moi," le supplia Saigo, en tombant à genoux dans les décombres.

Shinsei plissa le front en répondant. "Les Sept Tonnerres."

Et Saigo se réveilla, en hurlant.


"Raté !" Cria Yasu alors que le Djinn de l’Étoile Brûlante lui lançait un éclair qui passa au-dessus de son épaule, détruisant la vitrine d’un magasin de meubles.

"Misérable humain !" Rit le djinn, s’élevant dans les airs, au-dessus de la rue et en projetant un autre éclair mortel.

"Je ne risque pas de me faire tuer par quelqu’un qui vise aussi mal," grogna Yasu, et se tournant et en tirant avec son Fusil anti-Oni sur le djinn.

"C’est une arme forgée par l’homme, Crabe," siffla le djinn lorsque la cartouche traversa son corps nuageux, "Tu n’as pas le pouvoir de me blesser."

Yasu jeta un coup d’œil sur le côté et il vit quelque chose dans les ombres, un éclat d’acier bleuté. "Alors viens !" demanda Yasu, en jetant son fusil sur le côté et en rengainant son tetsubo, "Descends et viens te battre ! Tu penses pouvoir m’avoir, alors on va bien voir ! Pas de flingue ! Pas d’éclair !"

"Je ne pense pas," dit le djinn et il tira un autre éclair sur Yasu. L’éclair le frappa en pleine poitrine, sur son armure, et il tomba violemment sur le sol.

"Vraiment, je pleure de savoir que le Joyau du Désert a été détruit par une nation d’hommes aussi faibles que toi," dit le djinn, en descendant lentement vers la rue tout en sortant de la brume. Son corps était grand, musclé, et d’une couleur bleue-verte ; son visage était tordu par le mépris, alors qu’il fixait le corps carbonisé qui gisait face contre terre, devant lui.

Jusqu’à ce que le corps carbonisé en question se remette sur ses pieds et attrape sa gorge des deux mains. Le djinn fut surpris.

"Isolement Kaiu", rit le Crabe, en écrasant le djinn contre le mur alors qu’il lui serrait le cou, "Tu pensais vraiment que je serais stupide au point de porter cette masse de métal et de ne pas me protéger ? Tu n’es pas le seul monstre qui lance des éclairs, mon gros."

"Peut-être que non," rit le djinn, en regardant vers le bas et en attrapant lui aussi la gorge de Yasu, "mais tu ne peux toujours pas me blesser."

"Moi je peux," murmura une voix féminine derrière eux, et la tête du djinn dégringola de ses épaules.

"Presque temps !" S’exclama Yasu, en poussant le Djinn de l’Étoile Brûlante alors que son corps disparaissait en fumée, "Je pensais que vous ne viendriez jamais m’aider !"

La fille s’avança jusqu’à la hauteur de Yasu et s’appuya contre un lampadaire. Elle était grande et mince, avec une robe de soie bleue en lambeaux, et des cheveux blancs qui étaient colorés de gris avec la poussière. Elle grimaça au Crabe et essuya le sang bleu qui luisait sur sa lame avec un chiffon. "Comment saviez-vous que j’allais vous aider ?" Demanda-t-elle.

"Et bien, vous ne m’avez pas attaqué et vous ne vous êtes pas enfuie, donc j’ai pensé que vous restiez planquée le temps qu’il soit à portée de lame." Yasu sourit à la fille et récupéra son fusil.

"Vous avez pris un bien grand risque, Hida Yasu," rit-elle, en glissant la lame sous son obi.

"Oui, vous vous êtes bien débrouillée à la réception de l’Empereur, Grue," répondit-il avec un large sourire, "de plus, je n’avais pas trop le choix. Vous êtes Kachiko, n’est-ce pas ?"

"Vous ne vous souvenez même pas de mon nom ?" S’exclama-t-elle, choquée, "Vous avez oublié comment je m’appelle !"

"J’ai un tas de truc dont je dois me souvenir," dit-il sans conviction.

"Et bien, c’est Kamiko", cracha-t-elle, en s’écartant de lui, "Et il n’y a pas de quoi."

"J’aime bien votre robe," dit-il, en marchant pour la rattraper.

"Oh, arrêtez d’essayer de faire revenir ma bonne humeur," rétorqua-t-elle, "Contentons-nous de partir d’ici avant qu’un autre djinn ne fasse son apparition. Où est votre camion ?"

"Renversé sur le flanc à dix rues d’ici," indiqua-t-il du doigt, "Je peux jeter un coup d’œil à cette épée ?"

"Non," dit-elle promptement, "Quel est le chemin le plus rapide pour aller au Palais ?"

"Par-là," dit-il en indiquant la direction opposée, "Après la Tour Shinjo. J’y allais justement."

Kamiko se retourna, un petit sourire ironique sur le visage. "Alors, je suppose que nous sommes équipiers, maintenant," dit-elle, "Je m’occuperai des djinn. Vous utiliserez votre gros fusil pour tuer tous les autres." Elle jeta un regard à son holster, rit et s’écarta à nouveau.

Yasu resta immobile pendant un instant au milieu de la rue.

"Alors, Kamiko," dit Yasu, en marchant lourdement derrière elle, soulevant de la poussière et des décombres, "Comment ça se passe, entre vous et le gamin de l’Empereur ?"

"Vous voulez dire Yoritomo Kameru," dit-elle, en regardant au-dessus de son épaule avec un sourire, "C’est très sérieux. Désolée de vous décevoir."

"Zut," répondit Yasu, "C’est pareil avec la Licorne. J’arrive toujours une semaine trop tard."

"Il y a toujours quelqu’un pour soi quelque part, Yasu," répondit-elle en riant, "Bien sûr, dans votre cas vous lui avez probablement déjà tiré dessus."

"Ca ne m’étonnerait pas," dit Yasu, en regardant la rue devant eux. Il se tendit d’un coup, sortant son fusil.

"Quoi ?" Dit Kamiko, s’arrêtant et regardant dans la même direction, "Qu’est-ce que c’est ?"

"Des ennuis," répondit-il. A deux rues d’eux, un groupe de gens se tenait devant la Tour Shinjo, tournant lentement en rond.

"C’est juste un groupe de réfugiés," dit Kamiko, bien qu’elle se soit arrêtée de marcher. "Il y a un problème ?"

"Ce ne sont pas des réfugiés," dit-il, "Regardez la façon dont ils marchent. Regardez la façon dont ils se tiennent debout. Ce sont des morts-vivants."

"Quoi ?" Dit Kamiko, "C’est ridicule ! Ca n’existe pas !"

Yasu jeta un regard de travers à Kamiko. "Ecoutez, chérie," dit-il, "Je suis en droit de penser que la poésie Grue est ridicule, mais pourtant, j’admets son existence. C’est mon job de connaître des trucs comme ça, ok ?"

"Je suppose que vous marquez un point, là," dit-elle, se tournant et scrutant à nouveau les silhouettes qui traînaient des pieds. Ils avaient l’air pâle. "Alors que fait-on ?" Demanda-t-elle.

"A MOIIIII !" Fut la réponse, alors qu’une goule se projeta d’une fenêtre au troisième étage de l’immeuble à côté duquel ils se trouvaient.

"Attention !" Hurla Kamiko.

Yasu releva rapidement son fusil et tira, découpant la goule en quatre morceaux avant qu’elle ne touche le sol.

"Oh oh", dit-il, "J’aurais peut-être dû utiliser le tetsubo."

Devant la Tour Shinjo, des dizaines de goules tournèrent la tête, alertées par le coup de feu.

"A MOI !" Hurla une autre goule, en émergeant d’une allée proche.

"A MOI !" Dit une seconde, en sortant d’une plaque d’égout.

"A MOI !" Ajoutèrent trois autres, en sortant d’une allée derrière eux.

"Nous sommes encerclés," dit Kamiko, en sortant son épée.

"Tour Shinjo, c’est Hida Yasu," dit Yasu, en appuyant sur un bouton à son poignet, "Répondez."

"A moi !" Mugit une voix dans sa radio.

"Et bien, ce n’est pas très encourageant," dit-il en la coupant.

"Elles se rapprochent," dit Kamiko, "Qu’est-ce qu’on fait ?"

"On commence à tuer," répondit-il, en pointant son fusil au milieu de la foule et en tirant. L’arme toussa avec fracas, et une grosse cartouche s’envola vers la horde de goules, éclatant quelques-unes d’entre elles. Yasu tira à nouveau sur les trois derrière eux, expédiant l’une d’elle au sol et déchirant le bras d’une autre.

"Il vous reste combien de munitions ?" Demanda-t-elle.

"Euh, c’était la dernière," dit Yasu.

"Vous n’avez pas de munitions de réserve ?" Hurla Kamiko, en agrippant son katana des deux mains.

Yasu haussa les épaules. "D’habitude, quatre tirs, ça suffit," dit-il, "J’ai des munitions de réserve dans le camion. Des balles pour ce truc sont vraiment trop grosses à transporter si ce n’est pas nécessaire de le faire." Il rangea le fusil et s’empara d’un tube argenté qu’il portait dans son dos, appuyant sur un bouton, et l’étendant dans sa forme de tetsubo.

"A moi !" Caqueta une goule, en titubant vers Kamiko.

"Je ne crois pas," dit-elle, en décrivant une courbe agile avec sa lame et en découpant la goule de l’épaule jusqu’à la taille. Elle la fixa d’un air vide pendant un moment et tomba en morceaux.

"Ça alors," dit Yasu, en frappant une autre goule alors qu’elle arrivait derrière lui, "Je pensais que vous étiez seulement un garçon manqué mais vous savez vraiment vous servir de cette épée."

"Merci," dit-elle, se fendant à nouveau et en tranchant le bras de la goule suivant, "Je m’entraîne beaucoup."

"Et bien, nous allons avoir beaucoup d’entraînement," répondit Yasu, en indiquant d’un signe de tête la direction de la Tour Shinjo. Le reste des goules avançait vers eux, pour se joindre à la dizaine d’entre elles qui les entouraient déjà. Yasu cria et balança le tetsubo en cercles autour de sa tête. Kamiko se mit à genoux mais les goules ne furent pas aussi rapides. Quatre d’entre elles s’écroulèrent, le visage démoli.

"Nous devons sortir de cette mêlée !" Dit Kamiko, alors que les goules se resserraient encore, "Il y en a déjà trop !" L’une d’elles parvint à lui lacérer le dos, lui laissant une profonde marque de griffe au niveau de l’épaule.

"HÉ !" Rugit Yasu, en relevant le tetsubo et en l’écrasant sur le crâne de son agresseur. Le tetsubo se planta dans ses hanches avant que Yasu ne le libère à nouveau. Au moment où il se retourna, deux goules sautèrent sur son dos, en s’agrippant à ses plaques d’armures et en la lacérant.

"Yasu, attention !" Cria-t-elle, en tranchant l’une d’elles par derrière et en découpant le visage l’autre sur le côté. Elles tombèrent au sol.

"Dos à dos !" Hurla Yasu, "Nous allons mourir, mais elles ne nous emporteront pas facilement !"

Kamiko acquiesça, se tournant pour avoir le Crabe dans son dos. Ambition brillait fortement dans ses mains, et elle pouvait sentir son chant sombre dans son cœur. Yasu s’accroupit très bas et tenait son tetsubo de façon particulière, prêt à démembrer tout ce qui passerait à sa portée. Les goules caquetaient alors qu’elles se pressaient au contact, inconscientes des blessures qu’elles infligeaient, sans faire attention aux dommages que leurs camarades avaient encaissés.

"C’était très chouette de vous connaître," dit Yasu par-dessus son épaule, "Désolé, mais je ne pourrai pas venir à votre mariage. J’aurais pu être une très belle demoiselle d’honneur."

"C’est encore possible," rit la Grue, le sang coulait sur son visage, "Vous ne savez pas ? C’est à ce moment précis que nous sommes sensés être sauvés."

"Ca n’arrive… que dans les films," dit Yasu, en respirant difficilement alors qu’il balançait son tetsubo devant lui. Il commençait à sentir le poids de son armure. Il ne pourrait plus tenir très longtemps.

"AKODO !" Un rugissement se fit entendre au bout de la rue, amplifié par des haut-parleurs très puissants. Quelques goules jetèrent un coup d’œil, mais même pour elles, il était trop tard. Le géant d’or était parmi elles, décrivant des cercles avec son épée gigantesque et pourfendant six goules d’un seul coup.

"Oh, non," dit Yasu, en combattant encore plus dur comme s’il avait récupéré un second souffle, "Oh, non, non, non !" Kamiko rit de soulagement.

La Machine de Guerre se tenait debout dans la rue, levant son épée d’une main, et rugit une fois de plus. "AKODO !" Plusieurs goules tombèrent juste après le cri et commencèrent à ramper pour s’éloigner du robot monstrueux.

"Non, je ne serai pas sauvé par un Lion et une Grue le même jour !" Dit Yasu d’un ton catégorique, frappant autant de goules qu’il le put avant qu’elles ne commencent à fuir.

"Akodo Daniri !" Dit Kamiko. Elle se retourna vers Yasu, "Vous voyez ? Je me souviens du nom des gens."

"Ce costume ne trompe personne, dirait-on," dit Daniri, "J’ai besoin d’une nouvelle identité secrète." Akodo s’avança vers eux, rengaina son épée derrière son dos, et appuya sur un bouton au niveau de son cou. La plaque d’armure de la poitrine coulissa pour révéler un Daniri plein de sueur et épuisé, assis à l’intérieur. "Hé, vous n’étiez pas le Crabe qui a essayé se battre avec moi ?" Demanda-t-il, en souriant.

"Si jamais je rencontre les dieux un jour, je leur casserai la gueule pour ce qu’ils m’ont fait aujourd’hui," promit Yasu, le visage empourpré.

"Vous aurez du temps pour blasphémer plus tard, Yasu," dit Daniri, "Vous pouvez m’aider."

"Aider la puissante Machine de Guerre Akodo ?" Dit Yasu d’un ton moqueur, "mais je pensais que vous étiez le ’Dernier Espoir de l’Humanité’."

"Fichez-moi la paix, Yasu. Je suis un acteur, pas écrivain," dit Daniri, "Voici le problème : Le Senpet se dirige vers le Palais. Entre ici et là-bas, les Magistrats Shinjo sont coincés dans la Tour par toutes ces goules. Si les flics pouvaient en sortir, ils pourraient prendre le Senpet par le flanc et rétablir les chances de victoire au palais, mais les flics n’ont pas la puissance de feu nécessaire pour combattre les morts-vivants. Si on s’en occupait tous les deux, on pourrait changer la situation, non ?"

"Buter des zombies ? Des Vierges de Batailles reconnaissantes ? Ca me semble bien," répondit Yasu, "J’en suis."

"Ahem," dit Kamiko, "Et moi ?"

"Vous ne pouvez pas nous aider," dit Yasu, d’un ton exagérément choqué, "Vous êtes une fille."

Kamiko sourit légèrement à Yasu, un sourire plus effrayant que n’importe quel regard aurait pu être. Daniri s’écarta quelque peu du Crabe.

"Je plaisantais, bien sûr," dit rapidement Yasu.

Elle le gifla de toute façon.

"Aïe !" dit-il, en frottant sa joue tout en marchant derrière eux, "C’était seulement une blague…"


"Et maintenant, Scorpion ?" Demanda Hatsu.

Oroki se tourna vers le détective, sa grimace de haine cachée derrière son masque. "On continue d’avancer," répondit Oroki, "Les défenses automatiques du parc ont été activées. Il n’y a plus un seul endroit sûr pour eux, dans le Labyrinthe."

"Et pour nous ?" Demanda Hatsu.

"Le Labyrinthe ne me fera pas de mal," répondit Oroki, la main sur la petite télécommande dans la poche de sa veste, "Tout comme vous… En fait, je vous recommande d’essayer de rester près de moi."

"Alors, si vos défenses sont si impénétrables," dit Hatsu, en jetant un coup d’œil autour d’eux dans l’allée sombre, "Comment cette créature est-elle rentrée dans votre parc ? Celle que j’ai vue dans la salle de contrôle."

Oroki plissa le front amèrement. Comme il voulait mettre une balle dans la tête du Dragon. Mais c’était une solution facile et rapide. Trop facile, trop rapide. Non, la défaite du Kitsuki n’aurait rien à voir avec la mort. Il répondit finalement, prononçant les mots qu’il détestait le plus. "Je ne sais pas." Oroki s’interrompit. "J’ai acquis des armes pour tenter de le contenir, justement celles que Zou était en train de voler lorsque vous êtes arrivé. Mais Zou… est mon meilleur agent. S’il n’est pas capable de battre la créature, alors je dois admettre que je suis incapable de dire quelles sont ses capacités. C’est pour ça que j’évite les tunnels souterrains. Dans des circonstances plus habituelles, ils seraient plus sûrs. Mais avec cette chose tout en bas…"

Hatsu acquiesça, absorbé dans ses propres pensées.

"Je devine que vous savez quelque chose que vous ne partagez pas, Kitsuki."

"Je pensais que ce n’était peut-être pas une coïncidence," dit Hatsu, "Si ces microcircuits Shosuro avaient un rapport avec la tetsukansen et la magie noire, peut-être que cette chose… serait un oni ?"

Oroki fixa Hatsu droit dans les yeux. "De quoi parlez-vous ?" Cracha le Scorpion, "Rattrapez-vous, Hatsu ! Bien sûr que c’est un oni. Que voulez-vous donc que ce soit d’autre, espèce de stupide Dragon ?"

Les yeux de Hatsu se rétrécirent. "Il y a d’autres créatures dans Rokugan que les démons de Jigoku. Nous n’avons pas de preuve suffisante pour dire avec certitude que c’est un oni," répondit Hatsu, "Sauf si vous ne partagez pas tout, Scorpion."

"Ce que vous ne savez pas sur moi pourrait remplir le Labyrinthe," répondit le Scorpion.

Oroki repensa à sa rencontre avec la chose, au sommet de la grande roue. Il lui avait demandé de prendre son nom. Les démons tirent leur pouvoir des noms des mortels, du moins, c’était ce que disaient les légendes. Et Oroki avait presque donné le sien à la créature. Presque.

Le son d’un coup de feu surgit soudain de l’allée derrière eux. Hatsu et Oroki plongèrent tous les deux sur le sol, par réflexe. Oroki roula sur son flanc et sortit son pistolet, vidant un chargeur complet sur le garde Guêpe qui fut contraint de se mettre à couvert.

"Courez !" Dit Oroki, en se remettant sur ses pieds et en courant dans l’allée à toute vitesse.

Hatsu était juste derrière lui, ses épées tirées, bien qu’il sache qu’elles ne lui seraient pas d’une grande utilité. Une balle ricocha contre un mur ; Hatsu mit sa tête de côté, juste à temps. Un vent frais souffla à travers le tunnel, et le Dragon crut voir quelque chose lui passer au-dessus de la tête, mais il ne pouvait en être sûr.

"Par ici," dit Oroki, allant sur la droite et prenant un tunnel latéral sans prévenir. Hatsu le suivit, en poussant de côté le panneau de plastique qui disait ’Membres du Personnel Seulement.’

Oroki sauta l’échelle de quatre barreaux à la fin du tunnel, atterrissant à genoux et fonçant vers la pièce sombre un peu plus loin. Il appuya sur un bouton de l’appareil dans sa poche, allumant la pièce d’une vive lumière. C’était une gigantesque structure de bois, s’ouvrant sur deux larges tunnels de chaque côté. Le plancher était divisé par des rails métalliques. Deux longs véhicules de métal en forme de serpents, peints en rouge et noir, se trouvaient là, au repos.

Hatsu regarda tout autour de lui, étonné, alors qu’il descendait l’échelle. "C’est—" dit-il.

"La station de départ du Martyre Déchu," finit Oroki, "Oui, bien sûr." Le Martyre Déchu était l’attraction vedette du Labyrinthe, les plus grandes montagnes russes de Rokugan et les troisièmes plus grandes au monde. Oroki se tenait aux contrôles, tournant des boutons. Il abaissa un grand levier, et les voitures du Martyre prirent vie lentement, descendant doucement les rails et rentrant dans le tunnel devant eux.

"On va faire un tour ?" Demanda Hatsu, en regardant la voiture la plus proche passer devant lui.

"Ne faites pas l’imbécile," dit Oroki, "C’est juste une diversion. Venez."

Oroki se retourna et courut vers le tunnel opposé, par lequel les voitures arrivent à la fin du trajet. Hatsu le suivit, en jetant un regard en arrière pour voir quatre Guêpes foncer dans la station et ouvrir le feu sur les voitures qui partaient. Le Dragon augmenta l’allure, courant sur les rails derrière le Scorpion. L’air de la nuit sifflait et gémissait autour d’eux, et Hatsu fit l’erreur de regarder en bas.

"Par les Sept Tonnerres !" Jura-t-il, "On doit être à vingt mètres de haut !"

"Plus ou moins," répondit Oroki, "Je vous suggère de ne pas trébucher, Dragon."

Hatsu acquiesça et concentra son attention sur les rails, continuant de courir. Les rails se tortillaient et s’étiraient au sommet de leur échafaudage. Au loin, Hatsu put entendre les cliquetis et les grincements des roues des voitures au moment où elles commençaient leur ascension de l’autre côté de l’attraction.

"Là dedans," dit Oroki, en entrant dans une petite cabine de contrôle sur le côté des rails. Hatsu regarda autour de lui et le suivit à l’intérieur.

"Hmm," dit Oroki, en regardant les rails à travers la fenêtre, "Seulement deux." Un petit écran d’ordinateur dans la cabine montrait la progression des voitures jumelles. L’une d’elle emportait deux passagers, armes en main.

"Ils pensent que nous sommes dans l’autre voiture ?" Demanda Hatsu.

"Probablement pas," répondit Oroki, "Mais ils ne prennent aucun risque. Ils ont laissé deux hommes dans la station de départ pour nous chercher et ces deux-là sillonnent les rails en utilisant une des voitures, ce qui, bien sûr, est la chose la plus stupide qu’ils pouvaient faire." Oroki descendit la main et abaissa quelques interrupteurs sur le panneau de contrôle, ce qui fit s’allumer toutes les lumières d’avertissement et les instruments de mesure, qui se mirent soudain à clignoter en rouge.

"Qu’avez-vous fait ?" Demanda Hatsu.

"J’ai toujours pensé que le Martyre était trop insipide à mon goût," dit Oroki, "Ces gardes vont avoir le parcours dont j’ai toujours rêvé."

Hatsu observa à travers la fenêtre la toile d’échafaudages et de rails. Il vit le Martyre lui-même, qui grimpait lentement la première côte, les gardes de la Guêpe dans le dernier wagon. Un léger mouvement attira son attention et il vit qu’une section des rails, au bout de la seconde côte, se détacha.

"Ces hommes-" dit Hatsu.

"Oui, ils vont mourir," dit froidement Oroki, "Ce n’est rien moins que ce qu’ils auraient fait de nous. Souvenez-vous, Kitsuki, c’est vous qui m’avez demandé mon aide. J’aurais pu vous le dire avant, mais je n’ai pas l’habitude de travailler avec quelqu’un qui supporte le fardeau d’une conscience."

"Je vais le prendre comme un compliment," répondit Hatsu.

"Comme vous voulez." Oroki poussa le détective dans le dos et revint aux rails, puis il sauta sur une échelle de service dissimulée et commença la longue descente vers le sol.

Hatsu s’arrêta un instant. Il observa le Martyre Déchu avançant avec grâce sur ses rails, qui piqua du nez vers la terre et qui s’écrasa avec un craquement torturé et le cri de ses passagers. Son cœur était serré alors qu’il rengaina ses épées et qu’il suivit Oroki sur l’échelle. Il y a une semaine, il était un magistrat, un héros. Maintenant, il était un hors-la-loi, complice d’un meurtre. Certes, c’était de l’autodéfense, mais ça ne l’aidait pas à se sentir mieux. Et le pire dans tout ça, c’est que rien n’était terminé.

Hatsu s’arrêta soudain, la lueur d’une vision lui embrasa les yeux. Il se les couvrit des deux mains, la douleur du futur l’envahissait.

"Calme-toi," dit une voix dans la tête d’Hatsu, "Je suis là." La douleur disparut soudain, et Hatsu ouvrit les yeux en grand. La voix, la prémonition était partie, et il ne se souvenait de rien. Seul un calme étrange subsistait, posé sur son esprit comme un linceul.

"Dragon ?" Dit Oroki, "Vous allez bien ?"

"Non," dit Hatsu, "mais je le serai bientôt. Sortons de cet enfer."

Oroki acquiesça, et ils recommencèrent à courir.


Otosan Uchi était un endroit désagréable, cette nuit, pensa Kashrak. Il s’installa à nouveau sur sa queue enroulée et tenta de trouver le sommeil une fois de plus. De la poussière tombait du plafond humide et froid des égouts du Bas-Quartier, délogée par les explosions lointaines de l’invasion.

"Le Senpet fait un sacré vacarme, pendant son invasion, tu ne penses pas ?" Demanda Kashrak, en se tournant vers sa prisonnière, avec un sourire sauvage.

"Meurs," murmura-t-elle, le visage pâle et tiré. La jeune fille Naga était assise sur le sol, voûtée, dans le coin de l’antre fétide de Kashrak, une chaîne verdâtre et chatoyante de magie souillée s’étendait du mur pour la maintenir par le cou et les poignets.

"Comme tu es impolie," dit Kashrak, en clignant de ses yeux jaunes alors que sa tête se balançait de droite à gauche, "Tu n’as jamais été aussi malpolie avec moi, auparavant. Tu m’aimais mieux à cette époque."

"Je ne te connaissais pas…" siffla Zin, "Je ne savais pas à quel point ta perversion pouvait être grande."

"Et bien, maintenant tu sais," dit Kashrak, "et l’honnêteté est la première étape d’une relation durable. La seconde, bien sûr, est l’obéissance totale, que tu me voueras bien assez tôt."

"Jamais," promit-elle, en relevant suffisamment la tête pour le fixer entre deux mèches de ses fins cheveux noirs.

"Tu m’étais loyale, avant, Zin," gloussa Kashrak, ignorant son mépris, "Et tant qu’il te restera quelques petits fragments de loyauté, j’aurai les moyens de les amplifier jusqu’à ce qu’elle imprègne tout ton être. Tu es restée avec les Phénix pendant un moment. Ils t’ont sûrement raconté quel était le pouvoir des tetsukansen."

"Toi…" dit Zin, "Tu es responsable de tout ça ?"

"De quoi ? De la tentative d’assassinat contre l’Empereur ? De l’implantation de la Garde de la Maison Doji et du Daimyo du Blaireau ? De l’explosion de la Miséricorde du Phénix et l’invocation du bakemono pour détruire les preuves ?" Le sombre Naga s’arrêta un moment. "Non, rien de tout cela n’était directement mon oeuvre. Ce n’est même pas mon style ; je suis moins direct, et de loin. Mes alliés, toutefois, et celui qu’ils servent…"

"Akuma…" dit Zin, la tête tombant, désespérée.

"Oh," dit Kashrak, avec un petit sourire nostalgique sur le visage, "Oh, comme j’aimerais que ça soit vrai. Le Seigneur Oni Akuma. C’était le bon temps. Mais je suis désolé, ce n’est pas ça ; j’ai dû composer avec des alliés mortels. Mais pour compenser leur manque de puissance brute, ils sont d’une cruauté absolue et ils n’ont aucune pitié. Par exemple." Kashrak tendit la main vers l’une des nombreuses bourses autour de sa taille et en sortit une perle noire. Après avoir murmuré quelques mots, il écrasa la perle dans son poing et répandit la poussière dans une flaque. L’eau se troubla, puis s’éclaircit pour révéler le visage d’un homme âgé en kimono de soie bleue.

"Kashrak", dit l’homme.

"Asahina Munashi," répondit le Naga, "C’est toujours un plaisir."

"En effet," répondit la Grue, en croisant les mains alors qu’il regardait le sorcier reptilien, "Comment vont les choses, dans le Bas-Quartier ?"

"Nous sommes toujours préservés par l’invasion," dit le Naga en baillant, "Malheureusement. J’aimerais tant voir nos amis Crabes à l’extérieur être écrasés entre les périls intérieur et extérieur. Pour tout te dire, mon vieil ami, je m’ennuie."

"Alors, tu ne t’ennuieras bientôt plus," répondit Munashi, "Je suis parvenu à convaincre Doji Meda de ne pas rappeler les forces Grues hors du combat, mais il risque, par peur, de se joindre au combat dans une tentative peu judicieuse de retrouver sa fille disparue. La famille est un fardeau bien lourd à porter."

"Mais si la Grue intervient…" siffla Kashrak.

"L’attaque désespérée du Senpet échouera à un moment ou à un autre," dit Munashi, sa voix emplie de colère, "Le Briseur d’Orage a dit que les portes du palais devront tomber. Elles doivent tomber cette nuit. Sinon, la prophétie ne pourra jamais se réaliser."

"Si notre estimé chef a parlé, qui suis-je pour discuter ses ordres ?" Dit Kashrak avec une allégresse diabolique, "Cette nuit, Taki-bi no Oni, la Terreur Élémentaire du Feu, reviendra sur les terres de Rokugan."

"Mille mercis, Kashrak, c’est plus que ce que je pouvais demander," dit Munashi, "Je savais que nous pouvions compter sur toi." La Grue disparut et la mare redevint noire.

"Ainsi, voici ton plan grandiose ?" Cracha Zin, en rejetant ses cheveux en arrière et en fixant Kashrak dans les yeux, "Être le serviteur des humains que tu méprises ? Sauter à leur signal ? Servir leurs caprices et espérer avoir des miettes lorsqu’ils seront les maîtres de la table ?"

Le Naga corrompu se rassit sur sa queue, les yeux brillants dans les ténèbres du tunnel. Pendant un moment, Zin se sentit liée à son regard, liée au mal insondable qu’il avait au plus profond lui. Elle se détourna, le goût de la bile dans sa bouche.

"Tu essaies de me provoquer, Zin," dit Kashrak, "Mais ça ne marchera pas. Je n’ai pas de rêve d’empire. Mes buts sont presque achevés. Mon destin a été accompli. Mon unique désir est de provoquer autant de douleur et de souffrance que possible, pour l’éternité. Bien sûr, ça n’en vaudrait pas la peine, sans la belle Zin à mes côtés," dit-il en gloussant, "Maintenant, il faut m’excuser, ma chère, mais j’ai un oni à invoquer."


"Vous êtes fou," rit Sachiko, "Vous êtes tout simplement fou."

"C’est ce qu’ils disent de moi," gloussa Yasu.

"En tout cas," dit-elle, "C’est bon de vous revoir." Elle sauta de sa moto et prit le grand Crabe dans ses bras. Il rougit et recula avec un grand sourire. Le garage de la Tour Shinjo était en pagaille, mais moins que le reste de la base. Des Magistrats, des bushi et des Vierges de Batailles couraient partout, rassemblant leurs armes, prêts à partir vers le Palais.

"Sachiko !" S’exclama Kamiko, "Nous nous rencontrons à nouveau !"

"Doji Kamiko ?" Répondit Sachiko, les yeux grand ouverts alors qu’elle aperçut la jeune fille en loques et souillée par la bataille. Elle connaissait Kamiko en tant que programmeur, pirate, et petite fille riche. Ce qu’elle voyait était une facette complètement différente de celle-ci.

"Alors, vous vous connaissez déjà tous ?" Dit Daniri, "Comment se fait-il que ce soit moi la personne célèbre et que je ne connaisse jamais personne ?" Il haussa les épaules, les mains dans les poches. Il appréciait les premières minutes qu’il passait hors de la Machine de Guerre, alors qu’il était dedans depuis des heures.

"Vous êtes tous arrivés à temps," dit Sachiko en souriant, "On se battait contre ces goules depuis des heures. J’étais même sur le point d’abandonner tout espoir de pouvoir arriver au Palais à temps. Je ne vous remercierai jamais assez."

"Bien sûr que si, vous le pourrez," dit Yasu avec un sourire lubrique.

"Calmez vos ardeurs, Crabe," dit Sachiko avec une timidité feinte," Nous avons du travail à faire." Elle marcha jusqu’à l’autre bout du garage, en faisant un geste vers eux pour qu’ils la suivent. Yasu et Daniri se regardèrent l’un et l’autre et la regardèrent s’écarter avec intérêt. Kamiko les observa tous les deux et soupira de dégoût.

"Nous avons déplacé l’armurerie ici," expliqua Sachiko, en désignant de longues tables couvertes d’armes et d’armures corporelles, "Prenez ce dont vous avez besoin."

Yasu acquiesça, choisissant le plus gros fusil à pompe qu’il put trouver et parcourant ensuite les grenades. Kamiko observa les armes avec répugnance. "Je ne sais pas vraiment comment les utiliser," dit-elle.

"C’est bon !" Gazouilla le petit homme maigre qui se trouvait derrière la table, "Un joli p’tit oiseau comme vous, elle a pas besoin de se défendre elle-même. C’est pour ça que les gros bœufs comme lui sont faits, non ?" Il indiqua Yasu.

"C’est incroyablement sexiste," dit Kamiko.

Sachiko sourit. "Voici Iuchi Razul, mécanicien principal et sorcier tetsukami de la Tour Shinjo. Yasu, j’imagine que vous deux devriez vous entendre."

"Je l’aime déjà," acquiesça Yasu, en fourrant une poignée de cartouches pour fusil à pompe dans sa poche.

"Hé, Daniri !" Appela une voix derrière eux. L’acteur se retourna pour découvrir le magistrat qu’il avait sauvé sur le port, plus tôt dans la journée, Shinjo Rakki.

"Hé, Rakki, comment ça va ?" Dit Daniri.

"Je vais bien," dit Rakki, en souriant et en s’inclinant devant le Lion, "Je voulais juste vous remercier encore pour m’avoir tiré d’affaire la-bas."

"Pas de problème," dit Daniri, "J’étais juste au bon endroit au bon moment. Vous autres flics, vous devez faire ce genre de choses chaque jour." Daniri s’effraya en lui-même. Il savait que sa phrase était minable, en fait, c’était une réplique d’un de ses films, mais Rakki ne semblait pas l’avoir remarqué.

"Ouais, en tout cas, je voulais juste vous remercier et tout ça," dit Rakki, en regardant nerveusement tout autour de lui, "Et… et bien…"

"Oui, Rakki ?" Demanda Daniri, "Qu’y a-t-il ?"

"Pourrais-je passer à l’un de vos épisodes ?" Rakki sourit, le cœur emplit d’espoir.

Daniri soupira.

"Razul, il y a beaucoup de djinn dehors, cette nuit," dit Sachiko, en se penchant sur la table pour attirer l’attention du shugenja, "Tu as de la tetsukami que je pourrais emprunter ? La magie semble être la seule chose qui marche correctement contre eux."

"Quoi ?" Répondit Razul, ses sourcils broussailleux se relevèrent, "L’Ot-Nag est pas bien assez pour toi ? Tu veux me piller, Sachiko-chan." Il agita la tête pour se moquer.

"L’Ot-Nag me convient parfaitement," répondit Sachiko, en tapotant sur le grand pistolet qu’elle tenait à la ceinture, "Je voulais juste savoir si tu avais autre chose. Techno-meshiodo et autre chose."

"Hmmm," dit Razul, "Nous avons beaucoup utilisé ça contre les goules. Plus beaucoup de technomesh. Juste ça, et ils sont presque pas utiles." Razul fit un geste vers une petite table, couverte de gemmes bleues.

"Que font-elles ?" Demanda Daniri, en s’emparant d’une et l’examinant.

"Goutte Pénétrante," dit Razul, "Ça bon sort, mais moins bon en combat. Tu plantes le technomesh dans ta cible, l’esprit d’ta cible s’remplit d’eau."

"Alors on peut noyer des gens ?" Demanda Yasu.

"Non, non" dit Razul, "Pas vraie eau. Juste le kami de l’eau. Pas si bon contre quelqu’un car déjà beaucoup d’eau dans lui, hein ?"

"Hmm," répondit Sachiko, en réfléchissant un instant et en les glissant dans sa ceinture, "On ne sait jamais. Merci Razul." La Vierge de Bataille se retourna et quitta l’armurerie, en compagnie de Kamiko et Daniri.

"Elle me remercie déjà en portant cette armure," sourit Razul, en lorgnant la tenue de combat moulante de Sachiko. Yasu acquiesça vigoureusement et continua de bourrer ses poches d’armes et de munitions.


Kameru se tenait sur les murs du Palais, observant les rues en dessous de lui. L’horizon d’Otosan Uchi était couvert par la fumée des feux. Les hélicoptères du Scorpion s’agitaient entre les buildings comme des frelons en colère. Certains des immeubles familiers de l’horizon avaient tout simplement disparus.

"Combien de temps ?" Demanda Yoritomo. L’Empereur se tenait à l’autre bout des remparts, observant les cendres dériver dans le ciel obscurci par la nuit.

"Difficile à dire," répondit Ishihn. Il traînait maladroitement sa robe. Ishihn n’avait pas l’habitude de porter les atours cérémonieux des shugenja, bien qu’il ait été complètement entraîné à l’école Ranbe. "Si la Grue n’arrive pas très bientôt, le Senpet pourrait briser les portes."

"Et ce ne sera plus très long, père," dit gravement Kameru, "Shiriko m’a rapporté que les forces Senpet ont déjà passé la Tour Shinjo et le Musée."

"Et les autres clans ?" Demanda Yoritomo. Sa voix ne montrait aucune trace de colère, de frustration ou d’ennui. Elle était calme, dénuée d’émotion, dénuée d’espoir.

"Nous avons envoyé un signal de détresse aux Crabes," répondit Kitsune Maiko, en se tortillant les mains distraitement, "Ils n’ont pas répondu. Matsu Gohei nous a promis l’aide du Lion mais même leurs avions les plus rapides n’arriveront pas avant un certain temps. Les Phénix sont revenus des faubourgs et ont maintenant ajouté leurs forces aux troupes du Palais ; les Maîtres Élémentaires survivants protègent les portes au moment où je vous parle Les Scorpions patrouillent toujours dans la cité, essayant de détruire le plus possible de Scarabées, tandis que la Licorne a finalement réussi à se libérer du siège des goules de la Tour Shinjo."

"La Mante ne pourra jamais tenir seule le Palais," se lamenta Ishihn, "Même avec l’aide du Phénix."

"Où est Meda ?" Demanda Yoritomo, "Où est Kyo ? La cité est à l’heure où elle a le plus besoin d’eux, et notre Champion et notre Capitaine de la Garde ont abandonné leur poste. Je dois mener les armées moi-même."

"Vous ne pouvez pas, Votre Grandeur !" Répondit Maiko. Yoritomo se tourna vers elle, un éclat de colère dans les yeux.

"Je tiendrai les portes, père," dit Kameru, en se plaçant devant l’Empereur, son visage était un masque de défi. "Je guiderai les armées."

Yoritomo se tourna vers son fils, silencieux, méditant. Les deux fixèrent leurs regards l’un dans l’autre pendant un long moment, plein de tension. "Fais donc, Kameru," dit calmement Yoritomo, "N’échoue pas, mon fils."

"Nous tiendrons les portes," répondit Kameru. "Ishihn, viens avec moi." Ishihn s’inclina immédiatement pour exprimer son accord, et il se mit à suivre Kameru. Kameru se retourna sur le pas de la porte et s’inclina vers son père. Yoritomo le salua à son tour.

Kameru descendait les marches, ses gestes étaient remplis d’une fureur froide. Quelque part dans le lointain, le tonnerre grondait.

"Que faisons-nous ?" Demanda Ishihn, en dévalant les marches pour garder le rythme, "Quel est le plan, Kameru ?"

"Nous les tuons," dit Kameru, "Ou nous nous faisons tuer."

Le prince et son ami continuèrent à descendre les escaliers et franchirent un couloir. Ils ne remarquèrent pas Fatima en passant devant elle, mais elle ne leur donnait pas beaucoup de chance de la remarquer. Elle était une simple servante, recroquevillée dans un coin, observant la bataille dehors avec de la terreur dans son regard. Même lorsqu’ils furent passés, elle ne relâcha pas son expression, il y avait tellement à perdre.

Ce Kameru était tout ce qu’ils lui avaient raconté à propos des Mantes : impétueux, violent et autoritaire. Il était également charismatique, et même assez séduisant. Elle aurait pu s’intéresser à lui si elle n’était pas venue pour tuer son père.

Fatima observa dans la direction d’où Kameru était venu. Plusieurs gardes se dressaient, vigilants, dans le couloir. Elle ne pouvait pas passer par-là pour arriver à Yoritomo, et si elle y arrivait, elle n’aurait de toute façon aucun moyen de faire quoi que ce soit. Elle devait attendre son heure. Gagner un accès au Palais avait déjà été assez difficile et elle ne voulait pas ruiner la mission maintenant en prenant des risques insensés. Peut-être que l’identité d’un garde pourrait mieux lui servir. Cela ne serait pas très surprenant si l’un d’entre eux manquait pendant un instant, surtout dans une telle pagaille. Après ça, ce serait seulement une question de temps avant qu’elle arrive à finir la phase deux de son plan et tuer l’Empereur.

Et après, ce serait au tour de la phase trois.


La tempête commença au moment où le Senpet tenta son troisième assaut contre les murs du château. Kameru venait d’arriver pour rallier les hommes alors que les premières gouttes de pluie tombèrent, parvenant à chasser le désespoir et la fatigue, qui écrasaient les Mantes et les Phénix depuis presque quatre heures.

Toutefois, les forces Senpet semblaient insurmontables jusqu’à ce qu’un cri de guerre fasse soudain irruption sur leur flanc droit et un escadron de motos Shinjo et de véhicules de patrouille arrivèrent en scène, menés par un monstrueux robot doré qui ressemblait fort à la Machine de Guerre Akodo.

Sumi se tenait au-dessus des murs du Palais, les poings serrés. Les esprits du feu tournoyaient autour d’elle, reflétant la fureur et la colère de la jeune fille. A ses côtés, Zul Rashid dirigeait les éclairs de la tempête sur les soldats Senpet qui battaient en retraite et sur les djinn. Le reste des troupes rokugani était précédé par des soldats Shiba, qui tiraient des balles faites de vide et de feu sur l’ennemi, tirées par leurs armes tetsukami.

"Ils se retirent des portes," dit simplement Rashid, en baissant ses mains à ses côtés, alors que le dernier Senpet se mit derrière le couvert des bâtiments proches.

"Ce n’est qu’un bref répit, sans aucun doute," craquela la voix de Kameru dans l’une des radios d’un bushi Shiba, "Que tout le monde reste sur ses gardes."

"Hai, Kameru-sama," répondit le bushi.

"Par les Fortunes," haleta Sumi, en observant le visage de Rashid pour la première fois depuis des heures, "Ton oeil !"

Rashid se tourna, observant son reflet dans une flaque d’eau. La peau autour de son oeil gauche était grise, décolorée. Le blanc de l’œil était maintenant d’un noir d’encre, et la pupille brûlait d’un éclat rougeâtre.

"La malédiction de Kaze," dit Rashid, en levant la main vers son visage, "On dirait que ma nouvelle immortalité a un prix."

"Tu devrais retourner à l’hôpital, Rashid," dit Sumi.

"Et laisser la bande de crétins et de charlatans de Nitobe m’observer sans rien faire, si ce n’est m’offrir de faux encouragements ? Je ne crois pas, non. Je pense qu’il n’y a plus d’espoir pour moi, Sumi. Je suis déjà mort deux fois, et je vis toujours pour le raconter. Tout ce que je souhaite maintenant, c’est voir mon foyer d’adoption sain et sauf."

Les bushi Shiba s’étalaient le long des murs, certains d’entre eux descendirent dans la cour du Palais pour se reposer ou pour plaisanter avec leurs camarades. Sumi et Rashid restèrent seuls. A quelques quartiers de là, le dôme imposant d’un Scarabée flottait au-dessus des immeubles détruits, orienté vers le Palais. Une paire d’hélicoptères Scorpion se placèrent soudain en travers de sa route et ouvrirent le feu, et le Scarabée tourna sur lui-même et battit en retraite. Les hélicoptères restèrent sur place, l’autorisant à partir.

"Ils vont le laisser s’enfuir ?" Dit Sumi, "Après ce qu’ils ont fait à Otosan Uchi ?"

"Ils nous testent. Ils savent que nous n’avons ni l’organisation ni la puissance de feu nécessaire à une contre-attaque, Sumi," dit Rashid, "Le mieux que nous puissions espérer pour l’instant est de tenir le terrain. Le Senpet ne trouvera aucun sanctuaire dans Otosan Uchi. S’ils sont sages, ils devraient fuir et retourner à leurs navires restants avant que les armées du Crabe et du Lion n’arrivent en force. Et en ce qui concerne les dégâts faits à la cité," le sorcier promena son regard sur la ligne d’horizon ardente d’Otosan Uchi, "Je dirais que nous avons la meilleure fin des deux. Ce n’est rien comparé à ce que nous leur avons fait."

"Ca me fait froid dans le dos, Rashid," dit Sumi, en croisant les bras et en se détournant de l’horizon, "Il y avait des civils innocents, ici. Ils n’étaient pas concernés par la guerre de Yoritomo, et maintenant, ils meurent pour ça."

Rashid fronça les sourcils. Sumi semblait contrariée, confuse, et lui ne se sentait pas concerné par ce qui se passait dans les rues.

"Tu as parlé à ta mère ?" Demanda-t-il.

"Elle ne m’a pas dit grand chose," dit Sumi amèrement, "Elle dit que c’était une affaire d’honneur, et elle refuse d’en parler. Même avec moi, même avec sa propre fille."

"Elle a toujours été très fière," dit Rashid, une note de regret dans sa voix, "Peut-être trop fière. Une telle impertinence devant son propre daimyo ne doit pas être prise à la légère, Sumi. Tu devras être plus stricte, à l’avenir."

"De quoi parles-tu, Zul Rashid ?" Répondit Sumi, les mains posées sur la poignée de son épée. Elle était presque fatiguée des jeux et des énigmes du sorcier. Quelque chose se passait à l’intérieur de son esprit, de son âme. Elle n’était pas trop sûre de ce qu’il se passait et n’avait pas besoin d’un sorcier arrogant qui complique les choses pour elle avec ses énigmes.

"Tu n’as pas encore deviné, mon enfant ?" Demanda-t-il, "L’Âme de Shiba réside dans ton souffle. Tu es la légitime Championne du Phénix."

Une partie de Sumi ne fut pas surprise. Elle était en fait beaucoup plus surprise par le fait que les mots qui venaient d’être prononcés ne la choquaient pas, mais confirmaient simplement ce qu’elle savait déjà. "Très bien, Rashid," dit-elle, le ton dur et résolu, "Explique-moi."

Rashid s’assit sur un petit banc, le long du mur, en se penchant au-dessus du rebord pour voir les rues en contrebas, abîmées par le combat. "Je suis un homme qui est fier de sa propre aura de mystère," gloussa Rashid, "Voici, sans aucun doute, le plus grand secret que j’aurai jamais révélé. Ça tombe bien, car je présume que ce sera mon dernier. Cette histoire commence à peu près il y a quarante-cinq ans, avec un homme appelé Shiba Ashijun. As-tu entendu parler de lui ?"

"C’était le Champion du Phénix, avant Shiba Mifune," dit Sumi. Elle avait toujours été mauvaise en histoire, mais elle venait instantanément de se souvenir du nom, comme si c’était le sien.

"Oui," dit Rashid, "Ashijun était le daimyo, mais c’était un jeune homme. C’était encore un aventurier au fond de lui, et il était un peu voleur. Il s’était désigné personnellement comme ambassadeur à Medinaat-al-Salaam pour qu’il puisse poursuivre ses escapades dans la Cité des Mille Histoires. Il espérait, sans doute, laisser quelques histoires à son propos. Il semblerait, en fin de compte, qu’il y soit parvenu, car il tomba sur le mauvais côté du rassemblement des cruels sorciers connus sous le nom des Khadi. Ils le tuèrent cette nuit-là."

"Qu’a-t-il fait ?" Demanda Sumi.

"Il blessa leur fierté," répondit Rashid.

"Leur fierté ?" Demanda Sumi, en s’asseyant sur le banc à côté de Rashid. Son visage était fatigué et nostalgique. Pour la première fois, elle remarqua les nombreuses lignes et les sillons qu’il portait autour de ses yeux sombres. Il semblait très vieux maintenant, et très triste.

"En effet," poursuivit Rashid, "Dans ce pays, la fierté est une humiliation capitale, si on la blesse. Le Terrible Seigneur des khadi découvrit qu’Ashijun avait batifolé avec sa femme favorite. Pire, elle portait maintenant un enfant. Un tel affront ne pouvait pas être toléré. Même l’Âme de Shiba ne pouvait pas sauver Ashijun de la fureur du Terrible Seigneur."

"Et qu’est-il advenu de l’enfant ?" Demanda Sumi.

"Il aurait dû être tué," répondit Rashid, "Lancé par la fenêtre de la Tour comme un vulgaire bâtard, comme un sang-mêlé. Mais un caprice du destin lui sauva la vie. Le Terrible Seigneur des khadi, en vieillissant, remarqua qu’il était impuissant et incapable de concevoir un enfant. Bien qu’il ait plusieurs femmes, aucune d’elle ne porta de fils pour lui. Derrière son dos, on se moquait de lui et on le méprisait, et il était de moins en moins apprécié. Le Terrible Seigneur décida de cacher l’infidélité de cette épouse et prétendit que l’enfant était le sien. Le garçon fut élevé, entouré par l’enseignement de la magie noire et de la haine."

"C’est terrible," dit Sumi.

Rashid acquiesça, sans croiser son regard. "Toutefois, quelque chose au cœur de son être restait pur," Rashid tapota sur sa poitrine avec deux doigts. "D’une manière ou d’une autre, il savait qu’il ne leur appartenait pas. Il n’avait jamais accepté l’enseignement de ses sombres maîtres, même si son propre cœur fut arraché de sa poitrine, et s’il fut personnellement invité à prendre place dans leur sinistre cabale."

"Ce garçon, c’était toi," dit Sumi.

"Oui, bien sûr," dit Rashid, "Je pensais que tu l’avais deviné, Sumi. Je savais que je devais m’échapper. Je savais que mon destin se trouvait au-delà des murs de la cité, mais je n’avais pas d’amis, pas d’alliés à part les khadi, personne en qui placer ma confiance. J’ai attendu trente ans avant que l’opportunité se présente d’elle-même. A Rokugan, Shiba Mifune, le cousin d’Ashijun et Champion Phénix par intérim, a prouvé ce qu’il suspectait depuis trois décennies. Avec l’aide d’un alchimiste Phénix, il prouva qu’Ofushikai, l’Épée Ancestrale du Phénix, était fausse. La vraie épée se trouvait toujours quelque part à Medinaat-al-Salaam, volée par le meurtrier d’Ashijun. Mifune envoya son meilleur agent, une jeune samurai-ko Shiba fiancée récemment à son ami Isawa Asa, le Maître du Feu, Isawa Neiko."

"Ma mère," dit Sumi en serrant fortement la garde d’Ofushikai.

"Je vois que tu commences à refaire le puzzle," dit Rashid. "Pendant sa mission, nous nous sommes rencontrés. La voix au cœur de mon âme m’avait contrainte, m’avait forcée à découvrir tout ce que je pouvais apprendre à propos de mon vrai père. Cette piste me guida à l’épée et à Neiko. Nous avons vécu toutes sortes d’épreuves et de catastrophes aux côtés l’un de l’autre." Rashid sourit faiblement. "Deux jeunes gens combattant contre un millier de suppôts des ténèbres. Dans le combat final contre mon père adoptif, l’Épée Phénix apparut dans ma main, tout comme elle l’a fait pour toi, Sumi. Avec une telle arme en main, nous arrivâmes tous les deux à nous enfuir. Hélas, ta mère fut touchée par un coup terrible, alors que nous étions en train de fuir, la blessure la laissa dans l’état où elle se trouve aujourd’hui. Je l’ai portée sur mon dos jusqu’à Rokugan, je lui ai prodigué mon amour, ma loyauté et mon éternel dévouement. Elle me raconta qu’elle allait se marier, et je lui dis que ça m’importait peu car j’étais justement marié moi aussi. Elle me résista."

"Rashid !" Dit Sumi, choquée.

"En dépit de mes tentatives pour prétendre le contraire, je ne suis pas une bonne personne, Sumi. Ne te laisse pas leurrer," dit le vieux sorcier. "De plus, mon mariage avait été arrangé par le Terrible Seigneur, forcé bien malgré moi par des puissances que j’étais trop faible à l’époque pour combattre. Je n’aimais pas ma femme…" Rashid resta silencieux pendant un moment. "Mais j’admets volontiers que je regrette d’avoir laissé mes filles derrière moi. Je me demande parfois ce qu’il leur est arrivé."

"J’y suis retourné, il y a dix ans de cela. Je les ai vues… Elles ne m’ont pas reconnu. A l’époque, j’avais décidé de ne pas briser leur monde en me révélant." Rashid se leva, passant une main devant ses yeux. "Sumi, ne me juge pas trop sévèrement. Je ne te demande rien. Je vais bientôt mourir, ou pire. Je n’aimerais pas quitter ce monde sans qu’aucune de mes filles ne sache qui est son père."

"Je suis désolé si je t’ai bouleversée ou si je t’ai failli. Mais ça ne change rien, tu n’aurais pas pu rêver avoir un meilleur père qu’Isawa Asa. C’était un homme bien meilleur que moi, et le monde se souviendra longtemps de lui." Le sorcier cessa de parler. Il marcha jusqu’aux escaliers, prêt à partir.

Sumi se releva et prit la main de Rashid dans la sienne. Leurs yeux se rencontrèrent, et une éternité de regrets disparut des yeux du vieux sorcier. Son visage cynique s’effaça, et il rit. Pas son rire ironique habituel, mais un vrai rire empli de joie et de larmes. Il se rassit sur le banc et étreignit sa fille.

Isawa Kujimitsu arriva sur le mur, observant la paire avec curiosité. "Rashid, Sumi, je viens peut-être au mauvais moment ?" Demanda-t-il.

"Rashid est mon père," dit Sumi, le visage couvert de larmes, "Il est mon véritable père."

"Incroyable !" Dit Kujimitsu, son visage rond se changea pour porter un magnifique sourire, "J’avais toujours suspecté que tu avais d’autres motifs pour quitter les Terres Brûlées, espèce de vieux fou khadi." Le Maître de l’Eau gloussa en s’asseyant sur le banc, à côté du père et de la fille.

"C’était la bonne nouvelle, mon vieil ami," dit Zul Rashid d’un ton solennel, "Maintenant, voici la mauvaise."

"Ton visage…" dit Kujimitsu, choqué, en remarquant seulement l’œil rougeoyant de Rashid.

"La source de cette mauvaise nouvelle," dit Rashid. "La malédiction de Kaze s’étend, et même moi je ne sais pas comment cela va se terminer. Déjà, mes perceptions du monde ont commencé à changer. Après que l’invasion du Senpet aura été repoussée, je renoncerai à ma position de Maître de l’Air et je quitterai les Phénix avant que quelque chose de grave ne se produise."

"Rashid !" Dit Sumi, "Non !"

"C’est pour ton bien, Sumi," dit-il, "Ça doit être fait. Je ne deviendrai pas un autre Isawa Tsuke, aveuglé par ma propre corruption."

"Je prierai pour toi, mon vieil ami," dit gravement Kujimitsu, "J’espère que tu pourras trouver un remède au mal qui te ronge."

"C’est peut-être un espoir trop grand," dit Rashid, "J’ai vécu une vie incroyable. Je crois que ma chance arrive à son terme. De plus, tu es celui qui va avoir besoin de chance, Isawa. On dirait que tu es le dernier Maître, maintenant."

"Le Dernier Maître ?" Répondit Kujimitsu, en regardant Sumi, "Sumi, qu’est-ce que ça veut dire ?" Sumi détourna son regard vers Rashid, déconcertée.

"Bureaucratie Phénix," dit le khadi, "Tu ne savais pas que tu ne peux pas à la fois être le Champion du Clan du Phénix et un Maître Élémentaire ? Par le ciel, les Shiba seront déjà assez scandalisés en apprenant que leur champion est un shugenja."

Kujimitsu observa Sumi, qui tenait toujours l’épée sur ses genoux, une nouvelle sagesse dans ses yeux. "Et bien, c’est le jour des surprises," dit le Maître de l’Eau, en se levant et en s’agenouillant devant elle. "Isawa Sumi, laisse-moi être le premier à te jurer fidélité," dit-il.

"Le temps des cérémonies est pour plus tard, Kujimitsu," répondit Rashid, "On dirait que le Senpet tente quelque chose." Dans les rues, les soldats ennemis semblaient bouger rapidement, en prenant de nouvelles positions en face du mur.

"Que se passe-t-il ?" Demanda Sumi, "Il est trop tôt pour eux, pour attaquer à nouveau."

"Ils n’attaquent pas," dit Kujimitsu, "On dirait qu’ils sont en train de fuir quelque chose, et qu’ils le font plutôt rapidement."

"Quoi ?" Demanda Sumi.

"Cette question va bientôt être résolue," dit Rashid, en pointant du doigt vers la rue, "Voyez vous-même."

Sumi regarda en bas juste à temps pour voir une énorme boule de feu mauve qui dévalait la rue devant les portes du Palais. Les soldats Senpet faisaient des pieds et des mains pour s’enfuir de là, tout comme les Mantes et les Phénix devant les portes, mais ceux-ci ne furent pas assez rapides. La boule de feu les frappa en plein fouet, réduisant les hommes et les équipements à l’état de cendres. Elle frappa le mur avec la force d’un canon, fendillant les portes et faisant tomber Kujimitsu à genoux.

"Par Jigoku, que se passe-t-il ?" Maudit le Maître de l’Eau.

"Bien vu, mon ami," répondit Rashid, ses yeux fixés sur la forme enflammée sous lui.

Les flammes bougeaient comme du liquide, en prenant la forme d’une femme de douze mètres de haut. Elle ouvrit des yeux bleutés, et elle regarda au-dessus d’elle, fixant les Maîtres Élémentaires au sommet du mur.

"Mukra shinku ut noscraftus Taki-bi, Phénix," dit-elle avec un sourire pervers. Elle saisit les portes du Palais des deux mains, l’acier et le cristal fondaient sous son contact.

"La Terreur du Feu," dit Rashid.


"Ils nous rabattent comme des moutons," dit Hatsu, en suivant Oroki dans le passage.

"J’aurais tendance à être d’accord," affirma la voix du Scorpion, quelque part dans les ténèbres, "Les Guêpes semblent vouloir nous trouver, mais pas nous affronter. Ils nous mènent tout simplement quelque part."

"Mais où nous conduisent-ils ?" Demanda Hatsu, la voix basse alors qu’il le suivait, prêt à tout. Il n’avait pas totalement confiance en lui. Il doutait qu’il le trahisse mais on ne sait jamais.

"Pourquoi ? …Tiens, c’est très bizarre," dit Oroki en posant le pied sur le trottoir.

"Que se passe-t-il ?" Demanda Hatsu.

Ils se trouvaient devant le Tunnel de l’Amour.

"Qu’est-ce qu’il y a la-dedans ?" Demanda Hatsu.

"L’amour ?" Suggéra Oroki.

"Ce n’est pas ce que je voulais dire, Scorpion," cracha Hatsu, "Je parlais de générateur, d’armureries, de pièges, de vos petites surprises cachées."

"Seulement de l’essence," dit Oroki, "Je stocke plusieurs dizaines de barils d’essence dans ce tunnel, pour les utiliser en cas de crise de l’énergie. Mis à part ça, le tunnel est un endroit qui ressemble vraiment à ce qu’il semble être. Je suppose que j’avais pensé à l’époque qu’il ne serait pas nécessaire de mettre des pièges la-dedans." Il plissa le front. "L’amour prête déjà tellement à confusion qu’il n’y a pas besoin que je m’en mêle."

"Vous avez un code d’honneur particulièrement tordu, Scorpion," dit Hatsu.

"Je vais le prendre pour un compliment," dit Oroki, en avançant lentement vers le tunnel, le pistolet tiré.

"Comme vous voulez," dit Hatsu, son daisho dégainé.

"Pourquoi est-ce que vous ne prenez pas une vraie arme, Dragon ?" Murmura Oroki, "Je suis presque à court de munitions après nous avoir couverts toute la nuit."

"Le daisho est le vrai symbole du samurai," dit Hatsu, "C’est une arme pure, une arme noble."

"C’est un accessoire de mode," dit Oroki, en prenant un silencieux dans sa poche et en le vissant au bout de son arme, "Si vous voulez être un homme préhistorique, vous pourriez au moins porter un arc."

Hatsu hocha la tête pour montrer son désaccord, et les deux hommes tombèrent dans le silence, en entrant dans le tunnel. L’eau du lagon clapotait doucement à cause du courant artificiel, et les néons brillants montraient des images de fleurs, d’oiseaux, et d’amoureux qui s’embrassent sur les murs et le plafond.

"Vous avez allumé les lumières ?" Murmura Hatsu, en observant les lumières du plafond.

Oroki hocha simplement la tête par la négative. Il sortit une petite télécommande de sa poche et appuya sur un bouton. Rien ne se produisit. Il regarda à nouveau le dragon, amincit le contour de ses yeux, et hocha à nouveau la tête, avant de ranger l’appareil dans sa poche.

Ils continuèrent, plus attentivement qu’avant, essayant de rester le moins possible sous le néon. De larges tonneaux de métal se trouvaient contre les deux murs, remplis de l’essence dont Oroki avait parlé. Le tunnel bifurqua d’un côté, et un petit bateau se trouvait sur l’eau, vide. Hatsu se figea et avertit le Scorpion avec son wakizashi. Oroki fut immédiatement en état d’alerte, pointant son pistolet dans chaque direction avant de regarder à nouveau Hatsu avec curiosité. Hatsu indiqua une direction avec son katana.

Au bout du tunnel, une des lampes au néon avait été pliée et tordue. Un visage humain était agenouillé au milieu des lampes tordues, coincé comme s’il se trouvait dans un poing géant. Il releva la tête péniblement alors qu’ils approchaient, ses yeux étaient rouges et pleins de larmes, ses cheveux noirs se répandaient sur un visage ensanglanté. Il portait l’armure orange brillante d’un Phénix, maintenant couverte de sang et d’immondices. La bouche du bushi s’ouvrit mollement, et il ouvrit un oeil.

Oroki pointa son pistolet vers l’homme. Hatsu saisit le poignet d’Oroki de façon ferme, son katana prêt à frapper, dans sa main libre.

"Si vous tuez cet homme," siffla Hatsu, "Ce sera votre dernier crime."

"Il va trahir notre position," rétorqua Oroki.

"Il est blessé," dit Hatsu, le ton de sa voix indiquait qu’il n’accepterait aucun autre argument.

"Bien," dit Oroki, "Alors, allez-y en premier. Tombez dans l’embuscade. Je vais attendre ici."

Hatsu s’avança prudemment le long du couloir, en regardant dans les deux directions avant de s’agenouiller aux côtés du Phénix.

"Qu’est-ce qu’il vous est arrivé ?" Dit Hatsu, en tirant doucement sur les tubes de verre qui l’entravaient, "Qui êtes-vous ?"

"Je suis Shiba Mojo," dit-il, "Et ce foutu oni m’a fait ça."

Oroki s’approcha un peu plus. "L’oni ?" Dit-il, "Vous l’avez vu ?"

"Bien sûr que je l’ai vu !" Dit-il, "C’était Akeru no Oni ! La Terreur Élémentaire du Vide ! Maintenant, faites-moi sortir de ce truc !"

"Comment est-ce qu’il a fait ça ?" Demanda Hatsu, en brisant les tubes.

"Il contrôle les objets inanimés," dit-il, en se redressant maladroitement, "Il a désactivé mes lunettes tetsukami pour que je ne puisse pas le voir arriver. Il a tordu ces tubes pour me retenir. Mais qui sait ce qu’il peut faire d’autre ?"

"Qui sait, en effet ?" Demanda une voix moqueuse, et un homme mince en lunettes de soleil sembla sortir de nulle part. D’un haussement d’épaule, il laissa tomber son imperméable sur le sol, révélant une armure corporelle noire, et une paire de grands pistolets noirs, rangés dans leur étui, de chaque côté de ses hanches.

"Kyo !" Siffla Hatsu, en plaçant son daisho en position de combat, "Comment nous avez-vous trouvé ?"

"Oh, vous n’êtes pas si intelligent que vous le croyez, détective," dit Kyo, "Vous avez été trahi. Les yeux du Briseur d’Orage sont partout, et il est capable de tout pour arriver à tuer l’un des Sept Tonnerres."

"Sept Tonnerres ?" Répondirent Hatsu et Oroki simultanément.

Kyo haussa les épaules. "Apparemment. Moi-même, je ne comprends pas comment un Kitsuki pourrait être un des Tonnerres, mais je ne suis pas payé pour comprendre. Oh, zut, assez de bavardage."

"Derrière vous !" Cria Mojo, en indiquant du doigt le tunnel.

Hatsu plongea dans l’eau alors qu’un coup de feu surgit derrière lui. Oroki et Mojo se jetèrent tous les deux dans le bateau abandonné. Le Scorpion plaça le pistolet au-dessus du rebord et tira à l’aveuglette. Hatsu se déplaça sous l’eau, ses yeux brûlaient à cause de l’excès de chlore et de produits chimiques. Il nagea dans la direction d’où il venait, le plus près possible du fond, alors que l’échange de coups de feu se poursuivait, au-dessus de lui.

Oroki risqua un regard au-dessus du bord du bateau. Quatre Guêpes se tenaient au bout du tunnel, pistolets et fusils tirés, couvrant sa position. Il lui restait une balle. Kyo s’était jeté derrière le coin du tunnel. "Dragon !" Hurla Oroki, "Revenez ici, couard !"

"Vous êtes tout seul, maintenant, Bayushi," rit Kyo, "C’est tout ce que vous gagnez pour avoir couvert un fugitif. Maintenant, sortez de là les mains en l’air et rendez-vous. Peut-être pourrions-nous arriver à un arrangement."

Oroki réfléchit à la proposition, pendant un instant.

Hatsu surgit hors de l’eau, derrière les Guêpes, frappant d’un coup avec son katana et son wakizashi. Le premier coup toucha une Guêpe aux chevilles et le second toucha un autre aux poignets pour le désarmer. Il pivota et frappa encore des deux épées, fendant le torse d’un homme alors qu’il tentait de le mettre en joue et finissant le blessé derrière lui. Alors, il se retourna et vit que le dernier homme le tenait en joue, à deux mètres de lui.

Une arme tira. La Guêpe tomba contre le mur, laissant une traînée de sang contre lui alors qu’il glissait sur le sol.

"Beau tir," dit Mojo.

"Il a dit ’les mains en l’air’," dit Oroki, en retombant dans le bateau pour se mettre à couvert, "C’est sa faute s’il a oublié de me dire de lâcher mon arme en premier."

Sept autres gardes de la Guêpe arrivèrent en courant au coin où Kyo avait reculé, arrosant le tunnel avec des rafales d’armes automatiques. Hatsu plongea à nouveau alors que les balles fendirent les tonneaux pleins d’essence derrière lui, remplissant l’entrée du tunnel avec une énorme boule de feu orange. Le Dragon nagea dans l’eau et s’extirpa sur la rive une fois de plus, toussant à cause de la fumée et l’eau chlorée. Il jura en réalisant qu’il avait perdu ses épées.

"Par les Sept Tonnerres !" Jura Oroki, en jetant un coup d’œil au-dessus du bord du bateau, "Votre poisse ne finira donc jamais, Kitsuki ?"

Kyo rit sauvagement en observant la scène derrière le coin. Hatsu était là, exposé, et ne pouvait aller nulle part. "C’est la fin, Kitsuki." Les Guêpes s’avancèrent dans le tunnel, pointant leurs pistolets sur le Dragon, et tirèrent.

Un mouvement flou traversa la trajectoire des balles. Un grand homme couvert de tatouages se tenait entre Kyo et Hatsu, un poing tendu devant lui, avec les marques d’une libellule, et il laissa tomber deux balles sur le sol.

"Maintenant !" Cria l’homme.

Et le chaos s’installa. Un homme avec un croissant de lune sur le visage quitta les ombres dans lesquelles il semblait s’être fondu, et attrapa un des gardes à la gorge, l’attirant à nouveau vers les ombres. Un autre surgit de la rivière, de l’eau coulait sur le dragon qui entourait son torse, et il cracha un nuage de feu sur les deux gardes les plus proches. Un autre se laissa tomber du plafond, ses doigts portaient les griffes du tigre tatoué sur son dos alors qu’il déchirait la gorge d’une Guêpe de l’arrière-garde. Un portail scintillant s’ouvrit dans les airs et trois samurai en armures laquées vertes en surgirent, frappant les Guêpes avec leurs katana et wakizashi. Un dernier Ise Zumi, un vieil homme avec une peau sur laquelle se trouvaient des représentations d’herbes et de vignes sortit du portail, attrapa Tsuruchi Kyo par le cou et le plaqua au sol. Mojo sauta hors du bateau, s’empara de l’arme d’une des Guêpes tombées et tira sur les gardes restants.

Le chef apparent des samurai rengaina son daisho et se tourna vers Hatsu. C’était un grand homme vêtu d’une armure laquée de style ancien, son heaume était gravé en une représentation effrayante d’un Dragon. "Je suis Mirumoto Rojo," dit-il, s’inclinant profondément devant le détective, "et je suis honoré de vous rencontrer enfin, Hatsu."

"Il ne ressemble pas à un Tonnerre," dit un solide samurai à la gauche de Rojo.

"Heureusement, l’apparence n’est pas nécessaire pour sauver le monde, Choha," répondit Rojo en riant.

"Passez le portail, vite," dit le troisième samurai, en passant à moitié à travers de celui-ci, "Le feu va se répandre rapidement." Une femme en robe rouge et verte se tenait de l’autre côté, en pleine concentration pour maintenir le sort.

"Non !" Dit Kyo, haletant pour respirer contre la prise vicieuse du coude de l’Ise Zumi contre sa gorge, "Personne ne va nulle part !" Une vague de ténèbres s’élança des yeux de Kyo, passant à travers le samurai, le shugenja, et le portail. Le portail se referma soudain, coupant le samurai en deux, de l’aine à l’épaule. Kyo se relevant, en projetant le vieil Ise Zumi.

"L’oni !" Cria Mojo, "C’est l’oni !"

Kyo leva les poings et rit alors que de l’ombre suintait hors de sa peau, formant une armure chitineuse sur son corps. Les trois Ise Zumi restants bondirent sur lui, mais son torse se tordit et se déforma, pour frapper d’une excroissance les trois agresseurs. Le corps de Kyo enflait, pour prendre la forme monstrueuse d’Akeru no Oni.

"Kyo !" S’exclama Oroki, en s’emparant du pistolet d’un des gardes sur le sol, et en le pointant sur l’oni.

"Je suis meilleur que Kyo," dit-il, sa voix contenait un écho lointain, "Nous nous sommes améliorés."

"L’oni," répéta Mojo nerveusement, "Il est possédé par ce foutu oni."

"Possédé est un bien vilain mot," gloussa Kyo, "Ca suggère le parasitage. Dans notre cas, c’est plutôt une relation amicale. Nous donnons une partie de nous à part égale, pour que les deux organismes puissent prospérer."

"Je me fiche de ce que c’est," dit Rojo, "Il peut retourner au Jigoku." Le samurai croisa son daisho devant lui et cria. Un trait de pure lumière blanche partit du croisement des lames, frappant Akeru à la poitrine et le faisant trébucher. Oroki et Mojo commencèrent à tirer sur l’oni, mais les balles ricochaient sur sa carapace, sans lui faire de mal.

L’oni rugit et bondit en avant, à nouveau, arrivant sur Hatsu avec ses griffes en avant. "Attention !" Hurla Choha, poussant Hatsu sur le côté et prenant à sa place l’attaque de l’oni. Akeru se recula, collant son dos au mur, avec les intestins de Choha qui coulaient sur ses griffes. L’oni éclata de rire, avec la voix de Kyo, la lumière du feu qui s’amplifiait se reflétait sur ses yeux.

"Choha !" Cria Rojo. Son daisho s’illumina d’une lumière irréelle alors que ses lames fendirent les airs vers Akeru. Akeru mit son avant-bras devant lui, pour dévier les lames du samurai, puis il les dégagea d’un coup de pied. Rojo recula en grognant, alors que ses épées revenaient vers lui en volant.

"Pas mal, mais pas encore assez, Dragon," dit Akeru, en se voûtant comme une bête et en examinant les coupures fumantes qu’il avait sur son bras. "Ton chi est faible." Il projeta son bras en avant, attrapa Mojo à la poitrine et le projeta sur Oroki.

Le katana de Rojo, dont la garde représentait un dragon, glissa sur la rive et plongea dans l’eau ; Hatsu l’attrapa avant qu’il ne coule, et se positionna vers l’oni avec la lame dans sa main.

"Tes amis semblent impatients de sacrifier leur vie pour toi, détective," dit l’oni, "mais maintenant, tu n’as plus d’amis."

"Tu as vendu tout ce que tu avais juré de protéger," dit Hatsu, en le désignant avec l’épée de Rojo, "Tu t’es déshonoré, ainsi que tu as déshonoré ton clan. Maintenant, tu as vendu ton âme. Par Jigoku, que t’est-il arrivé ?"

"L’honneur est une excuse choisie par ceux qui sont trop faibles pour prendre en main leur propre destin," dit Kyo, "Regarde-moi. Regarde ce que j’ai fait. J’ai conspiré pour assassiner mon propre Empereur. J’ai aidé à démarrer une guerre qui menace de détruire le monde. J’ai utilisé les Gardes Impériaux comme assassins et hommes de mains au service des caprices du Briseur d’Orage. Et regarde-toi, avec ton honneur. Maintenant, tu es un hors-la-loi et un traître, pour ne pas dire seul, impuissant, et faible."

"Pas seul," dit un murmure au fond de l’esprit d’Hatsu. "Utilise l’épée, Tonnerre. Utilise-là maintenant."

Hatsu n’hésita pas. Il prit le katana à deux mains, et le fit tourner de sa taille vers l’oni. Les battements de son cœur lui martelaient les oreilles, son cœur semblait brûlant, la garde de l’épée se tordait dans sa main comme une chose vivante et la lame s’embrasa d’un feu rougeoyant.

"NON !" Dit Akeru en réalisant son erreur, et la peau de l’oni se brisa sous l’impact de la lame comme un pissenlit se disperse avec le vent. Le corps de Kyo fut projeté violemment contre le mur, et il glissa sur le sol.

Hatsu se tourna vers Rojo, qui gisait tout près, et l’aida à se remettre sur pieds.

"Bien joué, Kitsuki," dit Rojo, "Peu sont ceux qui peuvent utiliser le nemuranai d’une telle façon sans entraînement."

"On va arrêter de se féliciter l’un et l’autre," cracha Oroki, "Nous devons sortir d’ici avant que tout ne prenne feu. Il y a des sorties plus loin dans le tunnel."

"Pas si vite, Tonnerre," siffla Kyo. Hatsu se retourna pour voir le Capitaine de Garde, qui s’appuyait péniblement contre le mur, en pointant un petit pistolet vers lui. Kyo tira quatre fois, touchant le détective en pleine poitrine.

"Hatsu !" Cria l’un des Ise Zumi, en sautant en avant pour attraper le corps du jeune détective, avant qu’il ne tombe sur le sol.

"Kyo !" Gronda Oroki, en tirant sur le Capitaine avec son pistolet. Kyo rit alors que le plafond s’effondra sur lui. Il fut recouvert entièrement par les gravats.

Le portail scintillant apparut à nouveau. La shugenja de l’autre côté semblait blême, mais vivante. "Dépêchez-vous !" Dit-elle, "Je ne pourrai pas le maintenir longtemps !"

"Je suis désolé que nos chemins divergent ici," dit le vieil Ise Zumi avec une profonde tristesse, en soulevant le corps d’Hatsu.

"Il est mort ?" Demanda Mojo.

"Il a prit quatre balles dans la poitrine, Phénix," rétorqua Oroki, en observant le plafond avec attention, "Qu’est-ce que vous croyez ? Maintenant, à moins que vous n’ayez, vous aussi, un portail magique, je vous suggère de me suivre jusqu’à la sortie." Oroki se mit à courir dans le tunnel, à l’opposé du feu, le pistolet à la main.

Mojo le suivit rapidement, en jetant un dernier regard aux Dragons. Ils se tenaient devant le portail, tous les cinq, traversant ce dernier avec les visages abattus et les épaules basses de ceux qui sont vaincus. Le vieil homme fut le dernier, portant le Tonnerre mort au combat, et le portail disparut.


"Bon sang !" Jura Sachiko. Elle était assise sur sa moto, juste à l’est des portes, entourées par plusieurs magistrats tous aussi étourdis qu’elle, ainsi que Kamiko, Yasu, et le grand robot Lion. Ils étaient arrivés juste à temps pour repousser la dernière attaque, et maintenant un nouveau monstre de l’enfer était en train de détruire le palais. Au moins, les Senpet semblaient être aussi effrayés qu’eux par la chose. "Yasu !" Cria Sachiko vers le Crabe.

"Ouais !" Répondit Yasu. Il contemplait le gigantesque oni la bouche ouverte.

"Vous êtes un Quêteur !" Dit-elle, "Dites-nous comment tuer cette chose !"

"Ma chère, c’est Taki-bi no Oni, le gros méchant démon du Feu !" Dit-il, "Cette chose n’a plus foulé les terres de Rokugan depuis un millier d’années et à ce temps-là, il fallut une armée entière pour le tuer. Les Terreurs Élémentaires ne sont pas des choses à prendre à la légère. Bien sûr… j’en ai tué une." Le Crabe sourit.

"Alors, que pouvons-nous faire ?" Demanda Daniri.

"On fonce dessus," dit Sachiko, en mettant son casque.

"Quoi ?" Répondit Kamiko.

"Quoi ?" Dit Yasu.

"On fonce dessus," répéta la Vierge de Bataille, "Si cette chose détruit le Palais, on se fera tous massacrer par le Senpet. Alors, autant attaquer et mourir en essayant, pas vrai ?"

"C’est de la folie !" S’exclama Kamiko.

"Sur le moment même, ça me semble être une bonne idée," dit Daniri.

"J’en suis," acquiesça Yasu.

Taki-bi plaça son bras en avant, balayant le sommet de la muraille. Les bushi hurlaient alors qu’ils brûlaient ou étaient éjectés de leurs postes. Sumi se pencha, les kami s’embrasèrent instantanément pour former une aura afin de la protéger. Au dernier moment, elle put prendre assez de contrôle sur le pouvoir des kami pour étendre cette protection à Rashid et Kujimitsu.

"Retirez-vous !" Hurla Kameru, agitant une des lames ancestrales de la Mante alors qu’il reculait vers la cour intérieure. Il tirait sans arrêt sur le corps de l’oni avec son fusil, sans résultat. "Que toutes les unités se retirent vers la cour !"

"INGRA KISHAN CARASSOS UT MANTE !" Gloussa Taki-bi, son regard se tournant vers Kameru. Elle pointa du doigt vers le prince, projetant un feu liquide dans sa direction.

Kameru courut et sauta, s’écartant de peu du feu projeté par Taki-bi, alors que les arbres et le jardinet du Palais derrière lui étaient réduits en cendres.

"AKODO !" Rugit la Machine de Guerre, chargeant à travers les portes derrière l’oni et tirant rageusement la lame qu’elle portait dans son dos. L’oni regarda à peine la Machine de Guerre alors que son épée fondait en un bout de fer sans utilité.

"Oh, merde !" Dit Daniri, en sautant en arrière tout en observant l’oni.

"AMBAR KINKOS, UT AKODO," rit-elle, en attrapant la poitrine de la Machine de Guerre d’une seule main. Daniri hurla alors que la carapace externe de son armure fondait et gouttait dans sa poigne. Daniri se prépara à retourner en paix auprès de ses ancêtres lorsqu’un rayon de lumière verte passa à travers l’épaule gauche de l’oni, laissant une traînée de fumée blanche.

"AKRA JADE !" Hurla-t-elle, jetant Akodo sur le côté et en se tournant vers les portes.

"Qu’est-ce que tu crois ?" Dit Yasu, qui tenait un petit pistolet étrange à deux mains, "Ce foutu truc fonctionne vraiment."

"MEURS, CRABE !" Rugit-elle, en projetant deux panaches de flammes. Une immense colonne de flammes surgit du sommet des murailles, interceptant celles de Taki-bi et les annulant mutuellement.

"Non," dit Sumi, qui se tenait au sommet du mur, la tempête agitait le kimono qu’elle portait, "Plus jamais, démon."

Taki-bi gloussa, croisant les bras sur sa poitrine. "Ainsi tu imagines être un Maître du Feu, jeune fille ?" Siffla-t-elle en Rokugani avec un très fort accent, "Laisse-moi te tester."

"Les jeux sont terminés, oni," dit Sumi, en balayant les airs d’un geste, "Plus de traités. Quitte mon monde ou meurs."

"Tant de menaces," rit Taki-bi, "Tant de mots durs. Tu ne me trouveras pas aussi facile à battre que mon petit frère, jeune fille, et ton feu ne peut me blesser." Taki-bi se dressa de toute sa taille et libéra deux piliers de flammes pourpres. Sumi répliqua instantanément avec une projection de flamme. Les deux projections se rencontrèrent, rééquilibrant les énergies et explosèrent au-dessus de la cour en un équilibre mortel de pouvoir.

"Apporte-moi ta chance, Shinjo," murmura Sachiko alors qu’elle montait sur sa moto dans les ombres des portes.

Elle alluma le moteur et fonça à travers la cour, passant à côté de Yasu et d’Akodo. L’oni abaissa les yeux à son approche et fit un geste vague d’une main. Une sphère de feu pourpre explosa devant elle, et Sachiko arriva tout juste à éviter l’attaque alors que sa moto crissait de protestation, en dérapant sur les pierres rendues glissantes par la pluie. Une autre explosion surgit à sa droite, et Sachiko dévia sa course à nouveau, tout en fonçant toujours vers l’oni. Sachiko vira de bord avec sa moto, porta la main à sa ceinture, et projeta une poignée de techno-meshiodos bleus sur l’oni. Absorbée par son duel avec Sumi, Taki-bi ne réalisa que trop tard ce qu’il se passait.

"NON !" Cria Taki-bi, en s’agrippant à son torse de douleur. Elle cessa son combat contre Sumi et se plia en deux, en proie à l’agonie. La Maîtresse du Feu, suspectant ce que la Licorne avait fait, cessa ses assauts de peur que Taki-bi ne reprennent des forces avec le feu qu’elle lançait. Une sphère d’un bleu parfait apparut au centre de l’oni, grossissant, s’étendant. L’éclat pourpre de l’oni faiblissait, ses flammes diminuaient. Une grande quantité d’eau s’étalait autour d’elle et commençait à bouillir.

"NON !" Hurla encore l’oni, son corps coulant dans la flaque d’eau comme si elle se faisait éteindre. Sa tête disparut sous la surface de l’eau, ses yeux bleus se changèrent en blanc, et puis s’assombrirent petit à petit.

"Ca me fait penser à un film que j’ai vu, il y a longtemps," dit Yasu, en regardant l’eau avec une curiosité morbide.

"Bien joué !" S’exclama Yoritomo Kameru, en courant vers eux. Il maintenait un de ses bras contre son corps ; il devait avoir été gravement brûlé. "Bien joué, vraiment. Mais nous devons retourner aux portes et renforcer les défenses !"

"Évidemment," dit Kamiko, en arrivant dans la cour.

"Kamiko !" Dit Kameru, en courant jusqu’à elle et en l’étreignant avec son bras valide, "Qu’est-ce que tu fais ici ? Tu es blessée ?"

"Je vais bien ! Vraiment !" Rit-elle, "Je peux prendre soin de moi. Maintenant, laisse-moi et va mener cette armée."

"Euh oui," dit-il, embarrassé, "Tu as raison."

Les premières rafales se firent entendre aux portes. Les forces rokugani blessées et cernées se faisaient écraser par l’assaut soudain du Senpet. Les force Licornes et Mantes étaient repoussées à travers les portes brisées et continuaient de reculer. Les Phénix se retiraient du sommet des murailles, les Maîtres Élémentaires se battant aux côtés des bushi, luttant pour chaque centimètre de terrain.

Un hélicoptère bleu et argent déchira les cieux au-dessus du palais, descendant au milieu de la foule et tirant sur les troupes Senpet. Un second et une troisième arrivèrent après le premier, forçant les envahisseurs à reculer.

"C’est la Grue !" Kamiko cria de joie, "C’est mon père !"

"Il était presque temps," grommela Kameru.

Six autres hélicoptères se posèrent rapidement dans la cour, pour déverser des escouades de soldats Daidoji avant de remonter dans les airs à nouveau. Les bushi Grues se rangèrent instantanément aux côtés de leurs frères, tombant contre les Senpet avec des armes et des épées, sur le gazon du Palais.

Et soudain, les Scarabées arrivèrent en force, l’assaut final. Les hélicoptères de combat Scorpions tentaient désespérément de les écarter, mais les Scarabées, bien plus efficaces, se jouaient des défenses aériennes du Palais, fonçant vers les murailles à toute vitesse.

"Des renforts !" Avertit Daniri, en s’extirpant des restes de la Machine de Guerre en ruine et en indiquant le ciel du doigt.

"Mais que font les avions Scorpions ?" Demanda Sachiko, "Ils feraient un bien meilleur travail ici contre ces choses qu’en étant au port."

"Nos avions ne peuvent manœuvrer dans la cité," dit Kameru, en entaillant un soldat Senpet sur le flanc et en tirant avec le pistolet dans son autre main, "Nous n’avons plus qu’à espérer qu’un miracle se produise."

Et une ombre passa dans la cour, éclipsant la lumière de la lune et des étoiles, arrêtant la pluie. Un vrombissement étourdissant déchira le ciel et un énorme coup de vent balaya la cité, un vent produit par des moteurs à réaction d’une taille incroyable.

"Par l’enfer, qu’est-ce que c’est que ÇA ?" Dit Ishihn, les yeux écarquillés et fixés sur le ciel.

"On dirait que mon clan est finalement arrivé," dit Yasu.

L’ombre pivota sur son axe, encadré par la lumière de la lune. C’était une formidable île flottante, surmontée d’une forteresse de guerre en acier gris, construite dans le style Crabe, et entourée d’énormes canons. En terme de taille, elle n’avait pas la grandeur du Palais ou de Dojicorp, mais ce qu’elle perdait en taille, elle le gagnait par son côté intimidant.

"C’EST HIDA TENGYU, CHAMPION DU CRABE ET COMMANDANT DU KYUDEN HIDA !" Tonna une voix venant d’en haut, "L’EMPEREUR ET LE PALAIS D’OTOSAN UCHI SONT MAINTENANT SOUS NOTRE PROTECTION ! PARTEZ IMMÉDIATEMENT OU SUBISSEZ LES CONSÉQUENCES !"

Une paire de Scarabée changèrent de direction instantanément, attaquant le château flottant en lui lançant des missiles. Les missiles explosèrent à la surface du château, sans effet visible, et une paire de canons plus grands que les Scarabées eux-même se fixèrent sur les deux vaisseaux et tirèrent, avec un bruit assourdissant, un rayon désintégrant. Les deux vaisseaux furent vaporisés sur-le-champ.

"Retraite !" Hurla un commandant Senpet quelque part. Les Senpet se retournèrent et se retirèrent du palais, poursuivis par les forces combinées des Clans Majeurs.

Et au-dessus d’eux, Yoritomo les contemplaient simplement.


Jinwa se reposait contre la carcasse carbonisée d’une voiture renversée, en respirant lourdement. Il pouvait sentir la chaleur de la boulangerie en proie aux flammes, de l’autre côté de la rue. Sa jambe lui faisait mal, là où l’éclat d’obus l’avait touché, même si la magie de Tokei avait refermé la blessure. Ses yeux pleuraient à cause de la fumée, de la poussière et de tous les morts qu’il avait vus aujourd’hui. A moins de 3 mètres de lui, un jeune homme gisait face contre terre, dans la rue. Dairya avait appelé le garçon Hasame, et il avait rejoint l’Armée trois semaines avant que Jinwa ne le fasse. Il avait seulement seize ans, et il ne verra jamais ses dix-sept.

"Je vais bientôt mourir," se dit calmement Jinwa alors qu’il vérifiait le chargeur de son pistolet, "Je vais mourir ici, loin de tout ce que j’ai connu, et il n’y aura personne pour en prendre le deuil. Je vais simplement être un vieil homme sans nom sur un bûcher.

Jinwa recula alors que des balles cinglaient dans une rue proche. Le Senpet avait été vaincu. Ils battaient en retraite. L’Empereur était sauf, même si ce n’était pas important. Une bonne partie de l’Armée Senpet avait décidé de se retrancher vers cette partie de la cité, et descendaient tout ce qui se mettait dans leur chemin. Dairya avait mené leur petit gang dans une contre-attaque contre les soldats, et leur talent et leur vitesse avaient stoppé l’avancée des Senpet.

Toutefois, la réalité commençait à reprendre ses droits, et le nombre et la puissance de feu pure étaient en train d’envoyer lentement au tapis l’Armée de Toturi. Par chance, ils avaient réussi à rassembler la plupart des gens du quartier dans le Temple local à Osano-Wo, mais maintenant, le temple se trouvait sur le chemin du Senpet, et il n’y avait pas d’autre endroit pour se réfugier.

"Par Amaterasu !" S’exclama une voix de fille. La fille que Jinwa avait rencontré au restaurant un peu plus tôt dans la journée, celle qu’on appelait Akiyoshi, s’écroula aux côtés de Jinwa, en fixant le corps d’Hasame. "Est… Est-ce qu’il ?"

"J’en ai bien peur," dit Jinwa, "C’est très dangereux, par ici. As-tu vu Dairya ?"

"La dernière fois que je l’ai vu, il était en train d’essayer de faire démarrer une Otaku Vehement et il tentait de jouer au chat et à la souris avec un Scarabée," rit-il brièvement. "J’espère qu’il va bien."

Jinwa acquiesça. Une autre personne chancelait vers la voiture, tombant les genoux et les mains à terre, à côté de Jinwa.

"Ginawa !" Haleta Tokei, "Tu es vivant !"

"Grâce à toi," répondit le vieux bushi.

"Le gamin, merde !" Dit Tokei, "Tous les volontaires pensent que ce sera un jeu d’enfant, jusqu’à ce qu’ils se mettent à vous tirer dessus, pas vrai ?"

Jinwa grogna et se redressa un peu, jetant un coup d’œil au-dessus du bord de la voiture. Un grand Scarabée arrivait un peu plus loin, flottant un peu au-dessus de la rue, à moins de cent mètres de là.

"Vraiment effrayant, hein ?" Dit Tokei avec un rire amer, "Que crois-tu que nous devrions faire ?"

"Pouvons-nous évacuer le temple ?" Demanda Jinwa.

"Non, on ne peut pas," dit Tokei, "Le quartier grouille de Scarabées. Il n’y a pas de meilleur endroit où aller. Hiroru a déjà beaucoup de mal à les empêcher de se déchaîner.

Jinwa observa le temple. Il n’était qu’à deux rues de là. Les armes du Scarabée allaient le déchiqueter d’une seconde à l’autre.

"Qu’est-ce qu’on fait ?" Pleura Akiyoshi, "Qu’est-ce qu’on peut faire ?"

"Cours," dit Jinwa, "Vous deux, filez d’ici. Retournez au temple. J’ai un plan."

Tokei observa Jinwa un moment, sur le point de faire un commentaire. Puis, il acquiesça sans dire un mot. Il prononça une simple incantation et il fut entouré, ainsi qu’Akiyoshi, par les ténèbres. Ils partirent ensuite tous les deux dans les rues sombres.

"Le soleil va bientôt se lever," pensa Jinwa, "J’espère que nous pourrons les retenir encore quelques minutes. J’aurais aimé voir un autre lever de soleil." Mais ce n’était pas possible. Ils étaient fichus. Il ne leur restait qu’une seule chance. Ca ne fonctionnerait certainement pas, mais il devait essayer.

Jinwa posa son pistolet sur le sol et avança vers le Scarabée, les mains tendues devant lui. Les armes du grand véhicule se tournèrent vers lui, mais ne tirèrent pas.

"Ecarte-toi ou on te tue," dit une voix bourrue dans un des haut-parleurs.

"Tuez-moi si vous le voulez," cria Jinwa, "Tout ce que j’ai a déjà été détruit. Je ne vous laisserai pas passer."

A l’intérieur du navire, l’artilleur haussa les épaules et posa le doigt sur la détente, mais le Commandant Athmose leva la main pour le retenir.

"Explique-toi," mugit la voix d’Athmose, "Pourquoi est-ce que tu sacrifierais ta vie de cette façon ?"

"Ce temple," dit Jinwa en le désignant, "Il est rempli de femmes et d’enfants innocents, des gens qui n’ont rien à voir avec la guerre de Yoritomo. Mes amis et moi avons versé notre sang pour les défendre. Nous ne pouvons pas vous battre avec notre intelligence. Nous ne pouvons pas vous battre avec notre force. Tout ce que je peux faire maintenant, c’est vous supplier de les épargner."

"Mon peuple était innocent, lui aussi," dit Athmose, "Mon frère, mes cousins, mon grand-père. Ils ont été tués par votre Feu du Dragon."

"Et donc, vous détruiriez d’autres innocents pour vous venger ?" Cria Jinwa, "Voila donc le légendaire courage du Senpet ? Si vous voulez tuer quelqu’un, épargnez ce temple et entraînez vos armes sur moi. J’étais un soldat. J’étais un guerrier. Concentrez votre agressivité sur un vieil homme, si ça peut vous faire plaisir. Si vous pensez que ça ferait plaisir à votre grand-père de faire ainsi."

Athmose se pencha en avant, massant son menton avec son poing. Cette attaque s’était achevée très mal, comme il l’avait imaginé. Leurs forces étaient en déroute. Leurs djinns avaient été détruits. Il suspectait que leur attaque avait été trahie depuis le début. Et maintenant, il en était réduit à massacrer des femmes et des enfants. Le visage du vieil homme sur son écran était fatigué, intense et apeuré. Non pas apeuré pour lui-même, mais pour ceux qu’il défendait. Athmose vit quelque chose qu’il portait en lui dans les yeux de cet homme, quelque chose d’humain qu’il combattait lui aussi.

"Lieutenant Seforete," dit Athmose, en coupant les haut-parleurs externes, "Est-ce que nous sommes toujours poursuivis ?"

"Négatif, monsieur," répondit Seforete, "Kyuden Hida se maintient au-dessus de la Tour Shinjo."

"Il nous reste assez de carburant ?" demanda Athmose.

"Plus beaucoup," répondit Seforete, "Une demi-heure de vol tout au plus."

"Si nous faisons un léger détour," demanda Athmose, "Pouvons-nous encore rejoindre la côte ?"

Seforete se tourna vers son commandant, le regard interrogateur.

Dans la rue, Jinwa restait immobile. A n’importe quel moment, les armes pouvaient tirer. A n’importe quel moment, il pouvait rejoindre ses ancêtres dans l’autre vie. Le Scarabée vacillait en avant avec un grondement mécanique, et Jinwa se tendit.

Le Scarabée se retourna, poursuivant son chemin dans une rue annexe.

Jinwa tomba à genoux, stupéfait. Il se retourna et regarda au-dessus de son épaule. Le Temple était toujours là, laissé intact par les horreurs de l’invasion. Les hommes et les femmes du quartier l’observaient à travers les fenêtres, l’espoir naissant dans leurs yeux pour la première fois cette nuit. Et derrière le temple, brillant sur les tuiles bleues et vertes, le soleil se leva une fois de plus.

A suivre...



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