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Secrets de la septième mer

Nomination temporaire

Théah 2000

vendredi 21 octobre 2005, par Martin

Une nouvelle dans l’univers de Théah 2000

Prologue : Frère Etienne

Jamais le vieux moine ne se sent mieux qu’au milieu de la masse des habitués de la messe dominicale. Le Père Wilhem entame son homélie, les anciens versets en Théan emplisse la petite Eglise. Frère Etienne est toujours émerveillé par le calme et la tolérance de l’homme. Freiburg est décidément une ville pleine de surprises, comme un écrin entrouvert dont nul ne connaît vraiment le contenu. Entonnant avec dans son parfait Théan les chants lancés par le petit chœur, le vieux montaginois est en paix. Ne sortant plus guère que pour allez à assister à la messe du peuple, entouré de gens bons et respectueux de ses silences, Frère Etienne entend bien finir lentement ses jours sur Théah. Un matin, dans une semaine, un mois, un an qui sait, la force de se lever lui manquera. Il tournera alors la tête vers le ciel, murmurera une dernière prière, et se préparera à rencontrer son créateur. S’il ne souhaite pas que cela arrive trop vite, il ne le craint pas non plus : à plus de 70 ans, il a déjà eu une vie bien remplie, et Théus l’a comblé un millier de fois, allant jusqu’à lui offrir ce qu’il souhaitait de tout son cœur : la tranquille vie d’un simple moine, au sein du petit monastère de St Gregor. S’il se sent physiquement de plus en plus faible, sa vivacité d’esprit est restée intacte. Revenant sans précipitation vers le prieuré, Frère Etienne salue d’un signe de tête les moines qu’il croise. Pour eux, il ne fut jamais que « Frère Etienne ». S’ils savent quelque chose sur son passé, ils se gardent bien d’en parler, et le traite comme l’un des leurs à tout égards. Et ce matin, Etienne se sent réellement membre du prieuré. Après avoir ramassé un exemplaire de la « Freiburg Gazette », il rentre dans la petite cour. La lecture du petit journal est devenue un élément traditionnel de sa semaine, et l’unique entorse au détachement du monde propre à la vie monacale. Jamais son Prieur ne lui en a tenu rigueur, vu l’immense plaisir que prend visiblement Frère Etienne à cette activité plutôt anodine.

Rangeant proprement le journal dans son petit bureau, sans même y avoir jeté un œil, Frère Etienne repart vers une des rares salles accessibles aux visiteurs. Le Père Wilhem l’y attend déjà, impatient de reprendre leur discussion. Depuis maintenant plus de trois ans qu’il se trouve à Freiburg, Etienne n’a jamais manqué une occasion de discuter théologie et philosophie avec l’Eisenor, dont l’esprit vif le fascine. Même s’il n’en n’ont jamais parlé, le vieux moine est pratiquement certain que Wilhem connaît sa véritable identité. Mais qu’importe, puisque lui aussi semble uniquement souhaiter de simples moments d’intenses discussions. Comme toujours, les deux hommes d’expriment en Théan.

- Votre homélie était excellente, mon Père.

- Merci, Frère Etienne. Je suis toujours heureux de vous voir le dimanche, surtout quand je sais que nous allons discuter par après. Peut-être cela stimule-t-il ma verve. Qui sait ?

Wilhem a mit plus de deux mois à réussir à dire « Frère Etienne » à un homme qui doit avoir sans difficultés le double de son âge, et dont les connaissances, malgré que l’Eisenor lui même soit doté d’une grande culture, le font toujours se sentir comme un jeune acolyte face à son professeur. Durant deux heures, les érudits partagent de nombreuses idées, échangeant de multiples arguments. Quand vient le moment de partir, le Père redevient un instant grave :

- Je ne voulais pas vous alarmer, mais je ne peux me taire. Des hommes vous cherchent, Frère Etienne. Ils sont deux, armés semble-t-il. Ils sont plus que discrets, mais j’ai entendu dire qu’ils cherchaient un vieux montaginois...

Etienne prend une grande inspiration. Dans un coin de son esprit, il sait bien de qui il s’agit... Il se rappelle cette terrible nuit à Charouse, et la responsabilité qu’il doit assumer quand à ses actes, qui changèrent sa vie pour toujours. Il se souvient aussi de cavaliers se rapprochant, armes sorties, étonnés qu’il puisse se promener seul. Puis c’est le fracas des épées. Etienne pensais sa dernière heure venue, et fut plus qu’étonné de se trouver face un jeune Eisenor tranquille, sa croix des prophète bien visible sur sa tunique... Mais tant d’années ont passés, que peut-on encore lui vouloir ?

- Je vous remercie, mon Père. Ne vous inquiétez pas. Bonne journée, la lumière de Théus soit sur vous.

- Et sur vous. Adieu, Frère Etienne.

Le Père à peine sorti, deux visiteurs se font annoncer. Jeunes, Eisenors et clairement hommes d’armes, ils entrent d’un pas martial dans la petite pièce. Etienne ne peut s’empêcher de repenser à Charouse. Ils se ressemblent tellement... D’une voix ferme, mais emplie d’un immense respect, l’un d’eux se décide enfin à prendre la parole.

- Nous vous ramenons auprès de vos pairs, Frère Etienne. Nous avons déjà pris vos affaires, et le Prieur est au courant.

- Pourquoi ? Après toute ces années, en quoi ma présence est-elle nécessaire ?

- Vous n’avez donc pas entendu la nouvelle ? Les neuf autres sont réunis à St Baldarezzo. Mais sans vous, ils ne peuvent rien décider. Et certains comptent bien dessus. Vous ne pouvez souhaiter la paix pour vous sans la souhaiter également pour le reste de Théah. Le temps presse, monseigneur.

Esquissant enfin un signe d’acceptation, Frère Etienne se lève lentement, et sort avec les deux jeunes hommes, acceptant cette épreuve comme il a accepté toutes les autres, avec un sens du devoir touchant au fatalisme. Prenant son bâton d’une main ferme, le vieux montaginois se met en marche pour cet ultime voyage aux allures de pèlerinage.

Points de vue, première partie : Teodoro Ciosa

Voilà déjà deux semaines que la vie tranquille du petit monastère de St Baldarezzo est quelque peu chamboulée par la présence de nombreux visiteurs. Dans le minuscule petit hameau, des centaines de personnes courent, travaillent, donnent des ordres, à tel point que même à l’abri des épais murs du prieuré, nul ne peut ignorer l’importance des affaires en cours. Un peu plus loin, mais pas assez pour qu’on ne puisse les voir, de nombreux soldats montent une garde diligente. St Baldarezzo vit des heures de gloire dont il se passerait bien.

Les choses seraient tellement plus facile si chacun n’était pas si nerveux pense Ciosa. Mais après tout, c’est lui qui est à l’origine de toute cette agitation. Il y a joué ce qui pourrait bien être ses dernières cartes, et commence à se demander si agir maintenant n’était pas un peu prématuré... « Non. Il est déjà dix fois trop tard. » Comme pour se rassurer lui-même, Teodoro a parlé tout haut. A ses côtés se tient en silence un Vodacci d’une petite quarantaine d’année, dans une simple robe de bure. Si jeune, pense Ciosa, avant de se reprendre. Quinze, non, dix-sept ans qu’ils travaillent ensembles... Cela fait... 39 ans pour Cristoforo et... 65 pour lui-même. Le passage du temps lui donne un instant le vertige. Mais ce malaise temporaire est salutaire.

- Oui, il fallait agir de suite, sinon il y a deux ans déjà. Cristoforo, pouvez-vous me relire les dernières notes de la réunion d’hier.

- Certainement, Monsignor De La Ciosa.

Malgré les années de travail en commun, Cristoforo Vasquez n’ a jamais oublié le « Monsignor ». Il est incapable d’un acte à ses yeux si irrespectueux envers l’un des plus nobles représentant de Théus de Vodacce. Plus d’une fois, Ciosa s’est senti quelque peu mal à l’aise devant une déférence touchant à la servilité. Mais il sait aussi qu’ils se connaissent et s’apprécie bien plus que ce que leurs paroles pourraient sembler indiquer. Leur amitié est simplement au-delà des mots. Ecoutant attentivement, le Cardinal en profite pour faire le point sur les diverses négociations en cours. Suite à son invitation, les huit autres cardinaux en vie l’ont rejoint dans sa petite demeure continentale en Vodacce. Convaincre ses compatriotes ne fut guère difficile, mais la délégation castillane, dirigée officieusement par Esteban Verdugo, se fit quelque peu prier. Mais sa chance est peut-être là où le Grand Inquisiteur l’attend le moins : en la personne de Monseigneur Matéo Aznar, membre du Conseil de Raison. Ciosa et lui ont correspondu durant de long mois avant le concile, et Teodoro a placé en lui de grand espoirs.

- ... le Cardinal Delasi a rappelé que les règles de l’élections n’étaient pas de simples points de droit, mais une interprétation (le Cardinal Verdugo a respectueusement proposé le mot « traduction ») de la parole de Théus, et que passer outre ces règlements serait se trahir de la pire manière. Monseigneur, je pense que la plupart de vos pairs attendent votre avis sur ce sujet. D’autant que nos frères castillans ont rappelé que leur pays est toujours en guerre, et que le temps leur est compté.

- Verdugo ne semble guère pressé de trouver une solution à l’absence de Hiérophante... Comment ne comprend-il pas que nous devons présenter un front unis, frères dans Théus, et que le Hiérophante pourrait être le ciment de cette union ?

- Sans vouloir vous contredire, votre Eminence, le Cardinal a répété que tel était justement son désir le plus cher, mais que la Parole de Théus devait passer avant nos désirs. Il a ajouté qu’il s’agissait d’une épreuve de notre Foi, et que nous avions à la surmonter.

- Votre mémoire est toujours parfaite, Cristoforo, mais vous retenez trop les paroles et pas assez les intentions. Verdugo défend son pouvoir, pratiquement sans limite en Castille, et rien d’autre.

- Vous avez sans doute raison, Monseigneur. Je vous rappelle que vous avez rendez-vous avec le Cardinal Aznar en séance privée avant la prochaine session du Concile, qui démarrera dans moins de deux heures...

- Vous parlez d’or, Cristoforo, je vais me préparer. Laissez-moi les documents concernant l’élection du Hiérophante, je devrai les examiner avec Aznar.

Le Cardinal revêt une simple tenue de moine blanche, juste rehaussée de la marque de sa position d’Abbé de St Baldarezzo avant de se rendre à la petite chapelle attenante à son bureau. Enfin, il se dirige par les couloirs milles fois arpentés vers la petite salle de réunion, saluant au passage ses nombreux et fidèles amis. « Parmi vos pairs » avait dit Cristoforo en parlant des Cardinaux. Les pairs de Ciosa, ce sont bien plus les multiples visages souvent fort humbles de St Baldarezzo, moines jeunes et vieux, mais aussi frères lais et laïcs, des plus érudit aux simples cuisiniers, que les huit autres cardinaux. Aznar l’attend déjà dans la petite pièce aux murs blancs. Agé d’une cinquantaine d’année, le Cardinal Matéo Aznar , s’il ne montre pas le dépouillement de Ciosa, porte néanmoins une marque fort discrète de son statut. Teodoro se sent renforcé par cette vision. « Nous sommes du même bord ».

- Bonjour, Monseigneur Aznar. Je vous remercie d’avoir accepté cette entrevue.

- Mais c’est tout naturel. Après tout, Castillans ou Vodaccis qu’importe, nous sommes du même bord.

Ciosa sourit à cette formulation que Aznar pourrait avoir lue dans ses pensées. Outre la sympathie qu’il éprouve pour l’homme, le Castillan est un grand connaisseur des textes et un juriste de talent. Si quelqu’un possède la solution à leur dilemme, il ne peut s’agir que de lui. Reste à le convaincre de chercher.

- Je souhaiterai en fait pouvoir bénéficier de votre expertise, Matéo. J’ai ici les divers documents concernant les règles d’élections, et je souhaiterai les réexaminer avec vous.

- Je vous remercie de votre confiance, Monseigneur de la Ciosa, mais en quoi puis-je vous être utile exactement ?

- Il nous faut sortir de cette ornière, Matéo. Il nous faut élire un nouveau Hiérophante. Maintenant et non dans deux ou trois ans. Chaque jour qui passe porte un coup supplémentaire à notre Eglise. Comment pouvons nous nous présenter en hommes de Théus pour tenter de calmer les esprits et d’apaiser les conflits, si nous ne pouvons même pas nous mettre d’accord à 9 ?

- Je partage vos craintes. Mais les différentes archives que vous amenez sont bien connues, et un point au moins est sûr : il nous faut être 10 pour élire un Hiérophante. Comme furent les Témoins des Trois Prophètes.

- Je sais cela, Matéo, et vous connaissez ma proposition : Montaigne étant un état hérétique, une représentation au Concile n’a plus de sens. Nous avons nos cinq cardinaux, vos trois, plus notre consœur d’Eisen. Je pense qu’allouer le poste montaginois à l’un de vos compatriotes serait possible.

- Reste le problème du délai des cinq ans...

- Justement. Et c’est là que j’ai besoin de votre aide. Il nous faut trouver un précédent.

- Bien. Je pense qu’il est plus que temps de nous mettre au travail. D’autant que si aucun élément nouveau ne se présente, mes compatriotes et moi-même repartons demain matin. Nous avons donc deux heures... Théus nous vienne en aide.

Dans un silence complet, les deux hommes se penchent sur les nombreux textes, bulles et évangiles. Les minutes s’égrènent inexorablement, sans la moindre piste utilisable. Et les innombrable compte rendus ne montrent aucune trace d’exception, de quelque type qu’elle soit. Alors que commence le dernier quart d’heure, le castillan lève enfin la tête.

- Possédez vous les archives des différentes désignations ici même ?

- Oui, bien sûr, pourquoi donc ?

- Envoyez chercher celles concernant la désignation du 42ième Hiérophante, 1006 AV.

Incrédule, Ciosa obéit. 1006 Anno Veritas. L’année où les armées du Troisième Prophète l’emportèrent sur celles du Hiérophante Damné. A quoi Aznar peut-il bien penser ? Le temps que se fasse ces réflexions, un jeune moine est revenu avec une farde. Aznar s’y plonge avec avidité. Plusieurs minutes passent. Enfin, le castillan lève la tête, regardant De La Ciosa dans les yeux.

- Monseigneur, vous êtes sûr de vouloir un précédent ?

- Que voulez-vous dire par là ? Avez-vous trouvé ?

- J’ai trouvé.. quelque chose. Mais je me demande si le remède n’est pas plus dangereux que le mal... Après la victoire du Troisième Prophète, un nouveau Hiérophante fut élu en Castille, à la Cité Vaticine. Or, neuf des dix cardinaux avaient suivi Le Damné dans sa folie. Etant attendu des circonstances d’exceptions, le Prophète lui même a proposé un mode d’élection inattendu : il a proposé que les cardinaux élus cooptent directement leurs pairs, vu la nécessité de reconstruire au plus vite des instances ecclésiastiques sévèrement entachées...

- Alors c’est possible...

- A deux conditions : une circonstance d’exception, et un accord sur la cooptation. En supposant bien sûr que chacun se range à cet argument. C’est trop dangereux, Teodoro. Cela ouvre la porte à beaucoup trop de problèmes.

- Mais on ne peut laisser la situation actuelle en l’état, par Théus !

- Votre honneur me touche, Teodoro, mais nous ne parlons pas de notre honneur ici, mais de celui de l’Eglise.

- Alors vous refusez de m’aider ?

- Ce qui est fait est fait, et nul ne saurait vous empêcher d’utilisez ce que nous avons trouvé. Mais je ne le présenterai pas. Je vous laisse juge de votre décision à ce sujet.

- Verdugo y reconnaîtra votre main : aller chercher une solution à l’époque même de la création de son... institution, vous êtes retors. Vous prenez de gros risques. Je suis intouchable à ce niveau... Ce n’est pas votre cas.

- Et bien j’assumerai mes actes et leurs conséquences. Bonne chance, Teodoro. Je prierai pour que vous réussissiez. Théus, que serions-nous sans vous ?

Sur ces mots, Matéo Aznar quitte la pièce, immédiatement remplacé par Cristoforo Vasquez, portant la tenu de cérémonie de De La Ciosa.

- Le concile débute dans quelques minutes, Eminence. Il est temps de vous préparer.

Points de vue, seconde partie : Esteban Verdugo

Quatorze jours seulement qu’ils sont a St Baldarezzo... Quatorze jours déjà ! Loin de leur pays, envahit par les hérétique montaginois, loin aussi des nombreux et loyaux vaticines oeuvrant pour l’Eglise, à St Cristobal ou ailleurs. Chaque jour qui passe dans le petit monastère représente une ouverture de plus laissée aux montaginois, un crachat de sorcier de plus à la face de Théus.

Pour arranger les choses tant bien que mal, c’est un véritable quartier général de campagne qui accompagne la délégation castillane. Une vingtaine de messagers, la moitié de scribes, ainsi que plusieurs des principaux conseillers des trois Cardinaux, et des hommes d’armes en nombre, restés à une certaine distance suite à la demande de l’Abbé de St Baldarezzo. Mais aucun d’entre eux n’est aussi occupé qu’Esteban Verdugo en ces douces journées d’été. Dès l’aube, il dicte des messages, lit les différentes réponses, s’informe sur la situation militaire, reçoit certains de ses hommes pour leur donner ses directives. Ensuite vient l’heure de la messe, et la première réunion du Concile. Puis l’incessant ballet reprend, interrompu seulement par un rapide déjeuner. Ce n’est qu’une fois la nuit bien avancée, après une dernière prière, que le Grand Inquisiteur prend enfin un peu de repos.

Mais malgré ce déploiement d’activités, les choses vont trop lentement. C’est pourquoi la veille, les trois Cardinaux castillans se sont réunis. Pour tout important que soit ce Concile, ils ne peuvent laisser leur pays courir à sa perte, au moment où ils sont le plus nécessaire. Ils ont pris la seule décision possible : si aucun nouveau élément ne se présente, ils repartiront dès le lendemain. Déjà, certains messagers ont reçu ordre de préparer le retour de la caravane.

N’escomptant plus d’argumentations particulières, Verdugo est resté une bonne partie de la matinée plongé dans ses dossiers, et plus encore dans ses pensées... Bien sûr, comme chacun, et comme Teodoro De La Ciosa, il souhaite que l’Eglise retrouve un berger. Mais deux choses s’y opposent. La première, publique, ce sont les règles d’élections. La seconde, secrète, est bien plus gênante : de part sa position, le Grand Inquisiteur seul connaît la situation réelle de l’Eglise face aux sorciers. Si l’affront montaginois l’a heurté, il a l’avantage d’être visible. Esteban craint bien plus des actions d’infiltration de suppôts de Légion, parfois au sein de l’Eglise même. Il fait surveiller de nombreuses personnes, mais ne peut tout contrôler. Et en cette période de trouble, il en est parfois amener à utiliser des méthodes brutale, au péril de son âme. Mais le temps lui est compté. Dans deux ans au mieux, cinq ans au pire, il aura éloigné la plupart des dangers. A ce moment il sera temps de reconstruire une structure plus proche des volontés des pères fondateurs. Mais il est trop tôt. Et l’élection d’un de ses pairs, De La Ciosa par exemple, pourrait être catastrophique. Verdugo respecte le vieux Vodacci, mais le sait fort naïf quand aux voies du monde. D’autant que si Esteban a pu s’assurer de son entourage, il entretient de profond doute quand à celui de plusieurs de ses pairs. La main de Légion est partout, et le temps de la paix n’est pas encore venu. Tant de choses restent à faire, tant d’âmes à sauver ou à purifier...Alors s’il faut, même au prix d’un conflit, empêcher l’élection anticipée d’un Hiérophante, Verdugo le fera. De toute façon, il a la parole de Théus pour lui. Tandis que le Cardinal conclut ses réflexions entre Gabriel Gabanas, son jeune aide de camp.

- Monseigneur, il y a là un homme qui désire vous voir. Il dit s’appeler Hermann von Bischoffein. Que dois-je lui répondre ?

- Ah, parfait, faites-le entrer au plus vite, et laissez-nous. Vous me préviendrez un quart d’heure avant le début du Concile.

- Bien monseigneur.

L’aide se retire, et entre une silhouette massive. L’eisenor a plus de quarante ans, mais semble en excellente santé. Une lourde épée pend à sa ceinture, et ses vêtements larges laissent entrevoir une armure étincelante.

- Monseigneur, c’est une joie de vous revoir. J’espère que tout se passe pour le mieux au Concile.

- Je vous remercie, Graf Hermann. Oui, disons que ce Concile est satisfaisant, même s’il me tarde de revoir mon pays.

- Sur ce point, nous somme pareils, monseigneur, c’est pourquoi j’ai profité de votre présence à St Baldarezzo pour vous rendre visite. Cela fait longtemps déjà que nous nous sommes vu, et certaines choses sont trop sensible pour le courrier.

- Toujours droit au point. Cela me convient parfaitement, mes pairs m’attendent dans peu de temps. Où en est la situation en Eisen ?

- Bien, pour ce que je peux en dire...

L’Eisenor se lance dans un tableau complet et précis comme un déroulement de bataille de son activité, en tant que Chevalier Inquisiteur, recherchant toute trace de sorcellerie ou de paganisme en Eisen. Il détaille les projets, les surveillances, les quelques actions ainsi que ses propres doutes. Le Cardinal écoute et questionne, tandis qu’un scribe est discrètement entré pour prendre fidèlement note du rapport. Quand le Graf se tait, Verdugo reste un instant silencieux, moitié par politesse, pour laisser le temps à l’Eisenor de placer un éventuel complément, moitié marqué par la forte personnalité de son interlocuteur. Le jour où Hermann von Bischoffein mit son épée au service de l’Eglise fut vraiment béni par Théus. L’homme est comme un roc insubmersible, même en ces temps orageux.

- ... il y a toutefois un fait que je voudrais porter à votre attention, monseigneur

Plongé dans ses pensées, Verdugo ne s’est même pas rendu compte que son interlocuteur avait repris la parole.

- Je vous écoute, Graf Hermann.

- Il ne s’agit que d’une idée, d’une crainte probablement non fondée mais...

- Hermann, nous ne serions pas ici si je n’avais pas appris à respecter et à écouter attentivement vos idées. Poursuivez, je vous en prie.

- Bien. Pour faire court, la situation à Freiburg m’inquiète.

- Comme elle inquiète tout bon croyant, Hermann, confronté à un pouvoir qui semble mépriser l’autorité de Théus.

- Certes. Mais il ne s’agit pas que de cela. Le problème qui me préoccupe est liée à ma sainte mission dans mon pays. Plusieurs des sorciers étrangers sur lesquels je me suis informé n’ont traversé Eisen que pour se rendre à Freiburg, où ils ne sont pas poursuivis. Jusqu’ici, la chose, pour toute déplaisante qu’elle soit, ne m’avait pas inquiété plus que cela. Après tout, il s’agit d’une réaction logique. Les sorciers sont activement pourchassé dans votre patrie comme dans la mienne, sévèrement surveillés ici en Vodacce, enfin disons peu libres de leurs mouvement, excepté en Montaigne, où peu de non montaginois iront chercher refuge, malgré l’appel de l’Empereur. Freiburg vient changer ce tableau. L’autorité en place ne condamne rien, l’Eglise y est impuissante et la population franchement plus curieuse qu’inquiète face à des capacités de sorcellerie.

- Je pense voir où vous voulez en arriver : vous craignez que Freiburg réussisse là où Léon Alexandre semble avoir échoué, à savoir devenir un havre de paix pour ces suppôts de Légion.

- Non, monseigneur, je craint bien pire. Je crains que ces mouvements hasardeux vers Freiburg soient concertés, et que s’organise une véritable cabale de sorciers de différentes nations. A l’endroit même où une action est pratiquement impossible.

- Avez-vous des éléments confirmant ces hypothèses ?

- Non, mais Théus en soit juge, j’en ai l’intime conviction.

- Bien. Je vous remercie, Hermann, je vais prendre cette menace très au sérieux, je vous ferai parvenir des informations dès que possible. Continuez votre travail, Hermann, vous êtes une chance pour nous tous.

- Merci, monseigneur, et au revoir.

Après un salut martial, l’Eisenor se retire, laissant à nouveau le Cardinal perplexe., Et si Hermann von Bischoffein avait raison ? L’homme n’a rien d’un alarmiste. Bien au contraire, il est d’ordinaire d’un calme monacal. Il lui faut plus d’informations. Verdugo pense immédiatement à Jean du Lac. Le jeune et talentueux montaginois est justement à Freiburg actuellement. Mais le Grand Inquisiteur ne peut le charger d’une mission supplémentaire. Il faudra trouver quelqu’un d’autre. Hermann von Bischoffein, Jean du Lac, Ronaldo Riviera... Il murmure une courte prière pour ces hommes valeureux et dédiés. Sans eux, il ne pourrait rien faire. Et quelques-uns de plus de cette trempe pourraient bien tout changer...

- Monseigneur, le Concile commence dans un quart d’heure.

- Bien, merci Gabriel. Prévenez mes deux estimés compatriotes que je les rejoins tout de suite.

- Le Cardinal Aznar semble être d’ors et déjà en réunion, monseigneur.

- Intéressant. Alors même que nous préparons notre départ. Et avec qui échange-t-il de si urgents arguments ?

- Avec notre hôte, le Cardinal Teodoro de La Ciosa.

- Mmmmh. Bien, il semble que cette ultime séance sera plus animée que prévu. Parfait, nous nous rejoindrons alors en salle du conseil.

Points de vue, troisième partie : Erika Durkeim

A côté de leurs hôtes Vodacci ou de la délégation Castillane, la représentation d’Eisen se fait bien discrète... Si l’on peut réellement parler de représentation... Erika Durkheim n’est accompagnée que de Werner Kader, l’ami de toujours, et de deux hommes de maison, pour s’occuper de ses affaires, peu nombreuses au demeurant... Laissant ses réflexions vagabonder, la Cardinale y voit un rapprochement avec sa situation au Concile. Jusqu’ici, elle ne s’y est que peu exprimée, si ce n’est pour faire valoir l’urgence de la chose. Mais cela, d’autre l’ont dit aussi, et Durkheim se sait moins versée dans les textes que Aznar ou même De La Ciosa. Cette 27ième réunion du Concile risque à ses yeux d’être aussi ennuyeuse que les précédentes. Depuis deux semaines, Vodaccis et Castillans argumentent sans fin. Après les déclarations de bonnes intentions, de pures forme selon elle, les débats se sont petit à petit rapprochés de la question essentielle. Mais entre temps, milles petit problèmes ont du êtres réglés. Et tout cela met du temps, beaucoup trop de temps. Déjà, les Castillans ont annoncés leur départ prochain. Erika en est presque soulagée : un travail de titan l’attend encore dans son pays, et le plus tôt sera le mieux. Mais s’il reste une seule chance, elle doit la tenter. Tournant les yeux vers la route sinueuse partant plein nord, elle murmure « Par Théus, Stephan, hâtez-vous... ». en cette fin de journée, les rayons du soleil jouent sur les ombres des arbres, à l’orée de la forêt proche. A chaque instant, la Cardinale croit y voir deux silhouettes massives, encadrant un petit homme voûté... Mais la route reste désespérément vide. Demain, ce soir même il sera probablement trop tard.

- Votre Eminence, il va être temps de vous préparer.

Werner Kader est entré dans la petite pièce dévolue à la Cardinale, s’exprimant comme à son habitude avec le respect appuyé d’un homme rompu à une vie d’obéissance.

- Werner... Ils ne seront pas là à temps... Mêmes s’ils arrivent demain.

- Théus seul le sait, votre Eminence, et l’espoir vient souvent là où on ne l’attend pas. Vous n’êtes pas seule à souhaiter une issue à ce Concile.

- Je ne comprend pas De La Ciosa. Il est d’une intelligence rare, et ferait probablement un très bon Hiérophante, s’il ne rentrait pas tant dans le jeu de Verdugo ! Comment peut-il s’y laisser prendre ? Je croirai presque qu’il le fait exprès.

- N’oubliez pas, que ce que vous appelez « Jouez le jeu de Verdugo » correspond à suivre les procédures établies par vos prédécesseurs. Nul ne peut nier leur sagesse...

Comme à son habitude, Kader prend le contre-pied des affirmations de Durkheim. C’est un des rares à oser et c’est pour cela que de tout ceux qui ont voulu la suivre, lui seul est resté. Durkheim n’a que peu d’intérêt pour la servilité.

- Mais ils vivaient à une époque très différente ! Les enseignements des Prophètes étaient proches, le mouvement Objectionniste inexistant et les sorciers rares et cachés. On avait le temps alors pour les finesses de procédure ! Nous ne l’avons pas. Le monde a changé, et ils semblent tous le nier !

- Le monde a changé certes, mais non notre engagement et nos croyances. En ces temps difficiles, nous devons au contraire nous montrer d’autant plus ferme sur ce en quoi nous croyons.

- Vous citez Verdugo.

- Lui et des milliers de braves gens et de bons croyants. Le cas est complexe, et aucune solution ne peut être prise à la légère, votre Eminence. Néanmoins, peut-être une porte s’ouvre-t-elle. Aznar et De La Ciosa semblent avoir trouvé quelque chose...

- Quoi donc ?

- Vous ne le saurez qu’en vous rendant au Concile, votre Eminence. Vos pairs vous attendent.

Le Concile... Quand elle s’est engagée dans les ordres, elle n’aurait jamais imaginé se retrouver dans une telle situation... Et encore moins y participer. Si, comme tout ses pairs, elle souhaite que l’on élise au plus tôt un Hiérophante, elle se distancie d’eux sur deux points : d’abord, son unique intérêt serait d’être déchargée d’une série de tâches, notamment vis à vis des autres Cardinaux, ensuite, elle ne désire en rien cette position. Elle a donc à priori tourné son choix vers l’homme à son sens le plus capable, à savoir Teodoro de La Ciosa. Au plus tôt il sera élu, au plus tôt elle pourra retourner sur le terrain, où sa présence est cruciale.

Arrivée à l’entrée de la petite salle, servant d’ordinaire de lieu de réunion pour les moines de St Baldarezzo, elle dévisage les sept hommes et l’unique femme présente, Angelina Delasi. L’ambiance est lourde, particulièrement au sein d’une délégation castillane fort silencieuse. Tandis qu’après un rapide salut, Erika prend sa place, l’Abbé de St Baldarezzo prend la parole.

- Je déclare ouverte cette vingt-septième séance du LIVième Concile en ce 1669 Anno Veritas. Je pense que nos amis Castillans ont une communication à nous faire. Frère Esteban, je vous laisse la parole.

Durkheim apprécie à nouveau le sens politique tranquille du vieux Vodacci : en les recevant chez lui, dans ce petit monastère, il gomme la plupart de leurs différences. Ils sont peut-être les neuf personnes les plus importantes du monde Vaticine, mais dans cette pièce, ils sont juste comme neuf humbles moines.

- Je vous remercie, Frère Teodoro. Bien que cette décision soit pour nous terriblement douloureuse, mes compagnons et moi-même repartiront pour la Castille dès demain matin. Vous comprenez certainement pourquoi. Néanmoins, notre tâche est trop importante que pour être laissée en plan. Nous proposons donc de nous revoir dès le printemps, et nous serions honorés de vous accueillir à St Cristobal.

Un long silence accueille cette déclaration. Même si personne n’ignorait cette décision, le poids de l’échec se fait soudainement ressentir. Tous leurs efforts sont réduit à néant. Seul De La Ciosa et elle semble rester de marbre. Après tout se dit Durkheim, le plus important est probablement de retrouver ses activités diverses. Néanmoins, si près du but... Les palabres reprennent, tandis que chacun regrette mais comprend la décision des Castillans. Une fois faites les différentes déclarations, De La Ciosa reprend la parole.

- Frères et Sœurs dans Théus, il nous reste donc une après midi pour achever ce Concile. Aux hommes et femmes de bonne volonté, rien d’impossible, et nous pouvons surmonter cette épreuve ensemble. Notre mère l’Eglise fut à mainte fois secouée par de terribles évènements, mais si certains de ses serviteurs ont disparus, notre Foi est toujours aussi forte. Ayons un pieux souvenir pour les méritant qui ont, après la défaite du Hiérophante Damné, reconstruit ce que tant d’incroyants avaient cru détruit pour toujours. Nous avons soufferts, mais nous nous sommes toujours relevés. Et l’époque que nous vivons, pour difficile qu’elle soit, est une pierre de plus sur le chemin menant à Théus. Lors donc, moins d’un an après cette terrible guerre, un nouveau Hiérophante fut élu, et la période qui suivit fut l’une des plus glorieuse que notre Eglise ait connue, avec notamment de grandes constructions...

Durkheim a perdu le fil exact des propos de l’Abbé. Mais non leur sens profond. La seule question est de savoir ce qu’il cherche, en rappelant des faits connus à priori de tous.

- ... sommes aussi dans une période noire, mais demain, grâce à l’action de tous, se relèvera une communauté de Théus plus forte et plus unies que jamais. Et le Hiérophante en sera la clef de voûte.

Une impatience imparfaitement maîtrisée se fait sentir dans l’assistance. De La Ciosa semble parler comme s’ils allaient élire quelqu’un dans les heures à venir. Aznar intervient, après avoir respectueusement demandé la parole.

- Cardinal De La Ciosa, je me permets de me joindre à vos souhaits. Hélas, nous devrons encore porter sur nos épaules une lourde charge avant d’en arriver aux temps que vous décrivez. Il y a un deux seulement, deux ans déjà, que notre Frère Etienne a disparu, et les règles d’élections ne permettent pas de remplacer un Cardinal avant cinq ans.

- Vous avez bien évidemment raison. Ces temps seront effectivement difficiles. Les hérétiques ont une nouvelle fois mis pied en Castille.

- Et cela n’était plus arrivé depuis plus de 600 ans. Nous ne pensions certainement pas voir arriver la main de Légion de cette direction.

- Nous sommes si dispersés, au point de ne pouvoir venir en aide à nos frères en Eisen, qui ont désespérément besoin de notre soutien...

La conversation repart sur les différents sujets du moment : la division de Vodacce entre des Princes certes Vaticines de parole, mais peu de droit, le mouvement Objectionniste, la Church of Avalon, la guerre en Castille. En récapitulant ces faits, la Cardinale d’Eisen ne peut s’empêcher de penser qu’ils vivent un époque exceptionnelle... Une époque d’exceptions. Verdugo est fort silencieux, mais regarde très attentivement Aznar. Le Concile a retrouvé son rythme habituel, avec un respect de façade, mais avec des positions qui ne varie guère. De La Ciosa est moins loquace, laissant ses pairs s’exprimer, se contentant de raviver la discussion par moments.

Une époque d’exception... Voilà où De La Ciosa veut en venir... Nul doute que c’est de cela que lui et Aznar ont parlé. Chacun semble avoir fait cette conclusion, car les apartés divers cessent petit à petit. De La Ciosa reprend la parole.

- Comme je le disais, et comme plusieurs d’entre vous l’ont souligné, nous vivons des moments difficiles. Et je pense qu’en ces moments, la sagesse de nos prédécesseurs nous est d’autant plus nécessaire. C’est pourquoi j’ai été réexaminer les actions de l’Eglise lors de mois qui ont suivi la victoire sur le Damné. Comme vous le savez certainement, neuf de ses cardinaux l’avaient suivi dans sa folie...

Pour Durkheim, les choses sont maintenant claires, et peu de ses pairs semblent écouter le monologue du vieil Abbé. Si une majorité des Cardinaux approuvent le fait qu’ils sont dans une époque « d’exception », alors rien ne pourra les empêcher d’élire immédiatement un nouveau Cardinal, Castillan probablement. Or, ils viennent de passer plus d’une heure à dénoter le caractère difficile de la période. Le sujet est évidemment amené par De La Ciosa, mais Aznar doit y être pour quelque chose, au vu des regards que lui lance Verdugo. Alors, tout ne serait pas perdu... C’est alors que tout semble joué que le Grand Inquisiteur prend enfin la parole. Son ton est toujours aussi calme et humble.

- Cardinal De La Ciosa, estimés pairs, vous avez mille fois raisons. Cette période mérite sans aucun doute le terme d’ « exceptionnelle », et les rapprochements faits par mon ami et compatriote Matéo me semble plus qu’intéressantes. Je voudrais ceci dit solliciter son avis sur une ou deux questions de pure forme.

Aznar est encore confiant, mais une certaine nervosité se fait sentir dans sa voix. Si un Hiérophante n’est pas élu aujourd’hui, Erika ne souhaiterai pas être à sa place : Verdugo fait la pluie et le beau temps en Castille, et Aznar en fera certainement les frais.

- Mes modestes connaissances historiques sont à votre disposition, Frère Esteban. En quoi puis-je vous renseigner ?

- Les procédures d’élection datent de bien avant le Troisième Prophète...

- C’est exact. Elle ont été crées peu après la mort du Premier Prophète, lors de la constitution de l’Eglise initiale par Matthéus et les neuf autres Témoins.

- Vous avez, si je ne me trompe, publié un ouvrage sur le sujet. Pouvez-vous m’en rappeler les grandes lignes ?

- Certainement. Disons que plusieurs sources me laissent penser que ces règles furent écrites par le Témoin Matthéus lui-même. Ayant eu des discussions sur le sujet avec de nombreuses personnes, dont certains sont dans cette salle, je trouvais intéressant de mettre ce modeste savoir à la disposition de l’Eglise.

- Vous êtes trop modeste, Frère Matéo. Ce travail a reçu la bénédiction du Hiérophante lui-même, loué soit-il.

Durkheim se perd rapidement dans le dialogue. Verdugo semble littéralement encenser Aznar pour son travail, de fait apparemment peu contestable. L’Inquisiteur s’est tourné vers De La Ciosa.

- Je suis quelque peu étonné, Teodoro, de vous voir prêt à aller ainsi contre la volonté d’un, voir du Premier Témoin.

- Je vous comprends, Frère Esteban, et jamais je n’aurais une telle audace si les circonstances n’étaient pas aussi dures.

- Néanmoins, n’est-ce pas créer un précédent dangereux ? Transgresser la parole d’un Témoin ?

- Certes. Mais il se trouve qu’il ne s’agit pas exactement d’un précédent...

De La Ciosa, puis Aznar, relatent alors les circonstances dans lesquelles le 42ième Hiérophante fut élu, par cooptation non d’un mais de neuf Cardinaux. Verdugo écoute patiemment les argumentations. La salle attend l’inévitable conflit.

- Les Témoins, reprend l’Inquisiteur, sont, à une exception près, notre première source d’information sur les actes et paroles des Prophètes, et par delà sur les volontés de Théus. Malgré la pertinence de votre démonstration, il me semble dangereux de violer leurs édits, particulièrement celui du premier d’entre eux.

- Nous savons tous cela, Frère Esteban, reprend De La Ciosa. Néanmoins, il me semble que si les édits de Matthéus doivent effectivement être la base de notre action, ils furent établis à une époque bien différente. Il va de soit qu’une procédure comme celle que je propose se doit de rester un cas d’exception. Je pense que telle fut également l’argumentation de ceux qui décidèrent en 1006 AV d’élire un nouveau Hiérophante dont l’Eglise avait cruellement besoin.

- Vous parlez d’argumentation. Pourriez-vous, Frère Téodoro éclairer le Concile sur la teneur de celle tenue par nos augustes prédécesseurs ? Ou vous même, Frère Matéo, puisque chacun ici reconnaît votre expertise en ce domaine ?

Alors que De La Cisoa adresse un regard d’encouragement à Aznar, le visage de celui-ci à blêmi un instant, avant de se fermer. Durkheim le sent en plein conflit intérieur : il doit savoir quelque chose d’important, mais qui briserai toute son argumentation. Après quelque seconde d’intense réflexion, c’est d’une voie monotone, presque éteinte, qu’Aznar répond au Grand Inquisiteur.

- Le Concile de l’époque ne comprenait plus qu’un unique Cardinal, assisté de dix évêques. Pendant de nombreux jours, ils ont réfléchi ensemble à une solution conforme aux édits de Matthéus. Ne parvenant pas à une conclusion satisfaisante, il s’en ouvrirent à de nombreux membres éminents de l’Eglise, cherchant un conseil ou une piste quelconques. Et l’une des ces personnes leur fourni l’idée que nous vous avons présentée...

- Pourriez-vous, Frère Matéo, avoir l’obligeance de rappeler à ce Concile qui fut cette personne providentielle ?

- Il s’agit, comme vous le savez certainement, du Troisième Prophète.

- Je vous remercie. Je ne peux que rejoindre la démonstration de Frère Téodoro quand à la cooptation des Cardinaux en 1006 AV. Mais je pense que Frère Aznar a mit la lumière sur un fait essentiel : cet arrangement fut possible non grâce à des ‘circonstances exceptionnelles’, mais grâce à la présence d’une autorité supérieure à celle de Matthéus, à savoir le Troisième Prophète lui-même, dont les paroles et actions sont précisément rapportées par de nombreuses archives. Je suis certain que nul ici n’aura l’audace, quelque soit les circonstances, et nous savons à quelle point elles sont difficiles, de se considérer comme plus proche de Théus que Matthéus. Seul un Prophète le pourrait, et si le Quatrième approche, il n’est pas encore présent pour nous guider. Théus puisse nous accompagner dans les temps difficile qui nous attendent, Frères et Sœurs dans l’Eglise.

Le Concile se termine peu après par la traditionnelle cérémonie d’action de grâce, célébrée par De La Ciosa. Chaque délégation se prépare au départ dans un silence assourdissant. Verdugo peut être un monstre sans pitié, pense Durkheim, mais le sous-estimer fut commettre une grande erreur qu’Aznar pourrait bien payer cher, dès leur retour en Castille. Elle manque de trébucher sur son compagnon de toujours. Un Werner Kader essoufflé lui annonce d’une voie rauque.

- Ils sont arrivés. Et il est avec eux...

- Quand ? Où sont-ils ?

- Dans une aile du monastère. Il... Il est très faible. Les moines s’occupent de lui mais... Nous ne savons pas combien de temps il tiendra. C’est un vieil homme, et le voyage l’a terriblement diminué.

Points de vue, quatrième partie : Etienne D’Argeneau

Etienne D’Argeneau a perdu le compte des jours et des nuits. En s’arrêtant le moins possible, ils ont traversé plus de la moitié d’Eisen, avant de longs jours sur les terres Vodaccis au nord de St Baldarezzo. Ses os le font souffrir, tandis qu’un voile froid semble petit à petit se répandre sur son corps. Quand il entend un de ses jeunes garde annoncer l’arrivée, il n’a plus le cœur à s’en réjouir. Alors il prie Théus, pour Le remercier de la vie qu’Il lui a offerte, et pour Le prier de l’accueillir dans Son Royaume.

Même ici, dans le confort du monastère, le moindre mouvement lui arrache une fatigue indicible. La douleur a presque disparu, mais il se sent lentement faiblir, malgré les soins que lui prodiguent jours et nuit les moines. Il dors beaucoup, inconscient du temps qui passe. Depuis combien de temps est-il à St Baldarezzo ? Une heure, un jour, dix ? Il n’en sais rien. Mais aujourd’hui, il a trouvé dans sa chambre quelqu’un qu’il reconnaît. La chevelure blonde et le visage parfait mais grave d’Erika Durkheim le scrute intensément.

- Erika... C’est aimable à vous d’être venue me voir... Dites-moi... Que ce passe-t-il au Concile...

- Ne parlez pas trop, votre Eminence. Je m’en veux de vous avoir fait faire tout ce voyage, et je m’en voudrais encore plus si mon acharnement vous épuisait plus avant. Les huit autres sont toujours ici. Maintenant que nous sommes tous réunis, nul ne peut se permettre de partir. Mais le temps joue néanmoins contre nous.

- Et... l’élection ?

- Elle ne peut se faire sans vous, Eminence. Mais dans votre état, cela vous tuerai. Je doit vous laisser, le Concile m’attend. Vos pairs vous envoient leur bénédictions, et les moines de St Baldarezzo ne cesse de prier pour votre guérison.

- Erika... A mon âge, il est des choses dont on ne guéri plus...

- Puisse Théus vous en donner la force et la volonté.

Avant qu’elle ai quitté la petite pièce, D’Argeneau dort à nouveau profondément. Plus tard, il ne sait au juste quand, Durkheim est à nouveau dans la pièce.

- Le Concile vous propose une chose : nous pouvons faire l’élection par acclamation ici même, dans votre chambre.

- Comment leur avez vous arraché cela...

- Je ne leur ai rien arraché du tout, je suis même contre l’idée. Une telle agitation pourrait avoir raison de vos dernières forces.

Et c’est bien ce que certains espèrent, pense Durkheim. Car alors, il faudrait un nouveau délai et de nombreuses réunions pour réélire un Cardinal de Montaigne, avec des évêques morts, en exil ou soumis à la volonté de L’Empereur... Cela pourrait mettre des mois, ou des années... Le Cardinal sur lequel le choix du Concile s’est arrêté pourrait bien avoir un règne plus que court.

- Dites leur que j’accepte, ... Je... les attends...

Dans un discret bruissement de robes, huit personnages font alors leur entrée dans la chambre. D’Argeneau ne sait plus s’il est encore sur terre ou si ces personnages en grande tenue sont les anges de Théus venu l’accueillir en Son Royaume. Une voix unanime et vibrante résonne dans la chambre...

- Elictis Sanctem...

Un voile noir submerge D’Argeneau avant qu’il puisse entendre la suite, mais un fin sourire se dessine sur ses lèvres.

Epilogue : Le Hiérophante

De nombreuses années ont passés, mais le Hiérophante se rappelle de ces journées comme si elles dataient d’hier. En ce chaud mois d’Augustus 1679, Etienne D’Argeneau entame sa huitième année en tant que guide de la communauté des Vaticines. Peut-être sera-ce sa dernière, il a plus de 80 ans. Mais après tout, on le donnait déjà pour mourant avant même son élection. Huit années de travail acharné, de luttes incessantes, de succès, avec la restriction des pouvoirs de l’Inquisition et de défaites bien sûr. Huit années de joies, avec la fin de la guerre entre Castille et Montaigne, de peine avec notamment en 1675 la mort de Teodoro De La Ciosa, « Le meilleur d’entre nous », comme disait malicieusement Matéo Aznar. Lui qui fut élu pour quinze jours, pour permettre à ses Pairs d’alors un délai que certains souhaitaient ardemment, mène son troupeau d’une main agile depuis maintenant des années, malgré des problèmes théologiques aigus, entre le mouvement Objectionniste en plein expansion, les questions suscitées par les découvertes des civilisations Syrneth, et celles liées aux populations de l’Outremer. Certains disent même qu’il n’a jamais été aussi en forme. D’Argenau sourit à ces souvenirs, ainsi qu’a celui d’Erika Durkeim. Elle reste une énigme pour lui, mais c’est à elle qu’il doit le plus cette lourde charge... L’avait-elle prévu ? Voulu ? Plusieurs fois, il a hésité à lui poser la question. Mais l’Eisenor fut toujours très secrète. Et jamais ce point n’est intervenu dans leurs discussions. Et qui aurait pu croire que Théus lui donnerai une telle force ?

Il n’a que peu d’intérêt pour ce que l’Histoire retiendra de lui. Les commentaires qu’il a lu ou entendu sont plus que variés. Plus que tout, il fut un homme de compromis. Entre les positions idéalistes de De La Ciosa, et le fanatisme de Verdugo, entre le modernisme de Durkeim et le conservatisme d’autres, entre les paroles de Prophètes et la réalité des hommes de son époque. Parce qu’il a hérité d’une position pour laquelle il ne s’est que peu ou pas battu, et qu’il ne convoitait pas, il n’eu aucune faveur à récompenser, aucune influence à renvoyer. Il n’a probablement contenté personne, mais il n’a pas gravement mécontenté qui que ce soit...

Ses détracteurs ont de lui l’image d’un homme faible, indécis et trop peu rigoureux. Ses supporters y voient un homme de son temps, et un des politiciens les plus habiles de l’époque, ainsi qu’un théologien hors norme. Plus modeste, la vérité est probablement entre les deux.

Martin Van Aken, Avril 2001. Tout droits réservés.

P.-S.

Une nouvelle dans l’univers de Théah 2000



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