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[Nouvelle] Le seigneur des petits vieux

mercredi 18 janvier 2012, par rollytroll

Il n’aura pas vécu jusqu’à la Toussaint. John rangeait les affaires de son grand-père dans une vieille valise écornée par le temps. Dans le coin de la pièce, un vieillard, le colocataire de son grand-père, regardait par la fenêtre, jetant de temps en temps un regard suspicieux du coin de l’oeil dans sa direction. Quand il eut fini, il sortit dans le couloir morne et vide. Ses pas résonnaient lugubrement, mourant contre l’écho de murs décrépis. Soudain, un grincement suraigu vrilla ses tympans.

John se retourna dans le couloir crasseux de l’hospice. Les portes
s’ouvraient lentement, grinçant un avertissement funeste. Il en venait
de partout ! Tels des morts-vivants, des petits vieux bavant,
gémissant, le regard vide, le corps tordu par le poids des ans, se
mouvaient de façon obscène, rampaient dans sa direction avec une
attitude hostile.

Il y en avait trop !

Il ne pouvait pas fuir !

Il ne pouvait pas non plus se battre contre cette horde de grabataires en espérant l’emporter.

Non, il fallait qu’il identifie le chef, qu’il élabore une stratégie,
peut-être même qu’il marchande. Il s’en sortait toujours par ce biais. D’habitude.

***

Il n’eut pas longtemps à chercher, une voix chevrotante l’interpela.
Dans un silence tendu, les rangs des l’armée de vieillards se
scindèrent respectueusement comme le firent sans doute autrefois les
flots de la mer rouge. Un fauteuil roulant s’avança. Son occupant
enroulé dans une vieille robe de chambre écossaise élimée, le jaugeait
d’un œil acéré. Sa bouche se tordit d’un rictus sévère.

« - Tu ne sortiras pas d’ici, gamin ! »

« - Mais qu’est-ce que vous me voulez à la fin ? »

« - Ta vie, quoi d’autre ? Nous avons besoin de redevenir jeune, gamin. »

« - Quoi ! Qu’est-ce que vous dîtes ? Vous êtes dingue ? C’est impossible ! Laissez-moi partir ! »

Sa voix était partie dans les aigus sans qu’il ne s’en rende compte.
Il fallait qu’il se reprenne. Qu’avait dit cet homme ? Ils voulaient
le tuer. Oui, ça il l’avait bien compris. Son cerveau fonctionnait à
toute vitesse mais toute logique était inexorablement broyée par le
rouleau-compresseur de la peur qui l’envahissait peu à peu.

Non, après, qu’est-ce qu’il avait dit ? Ah, oui, il veut rajeunir en le
tuant ? Lui voler sa jeunesse ? Ce type était fou ! Oui, la démence
sénile l’avait profondément atteint, et son charisme naturel sur les
autres pensionnaires encore plus atteint avait probablement fait le
reste. Négocier, il faut négocier, le faire parler et saisir une
occasion de s’enfuir. Les infirmiers ne tarderont plus maintenant.
Juste une ouverture dans la foule. Juste...

***

« - Il n’y a pas d’échappatoire, gamin. »

« - je... enfin, quoi vous n’êtes pas sérieux ? Vous n’êtes pas bien
dans cette maison de retraite ? Ils ne s’occupent pas bien de vous ?
 »

« - Ce n’est qu’un mouroir, une salle d’attente pour le paradis ou
l’enfer. Une torture préalable où chacun voit sa vie, son corps, son
esprit partir en morceaux. Nous avons désormais la sagesse quand vous
avez encore les moyens physiques de la rendre utile et profitable au
reste du monde. Au lieu de cela, vous gâchez vos forces en vains
artifices et saccagez le reste. Nous allons remédier à cela. Nous
devons te tuer.
 »

« - Mais ce n’est pas juste ! Pourquoi moi ? Je n’ai rien fait, je n’ai
pas eu le temps de vivre... (reprend-toi, John, tu es de nouveau en
train de paniquer, tu as besoin de rester lucide !) et... et c’est de
votre faute si vous n’avez pas su utiliser votre temps à bon escient ! »
(mauvais, John, ne l’énerve pas davantage, tu ne sais pas de quoi un
fou est capable !)
 »

« - La vie est injuste, gamin. La mort, elle, est une utopie communiste
qui a réussi. Chacun est désormais sur le même pied d’égalité : six
pieds d’égalité sous terre pour être précis. Nous côtoyons la mort
tous les jours. Nous avons beaucoup appris sur elle. Nous l’avons
presque apprivoisé. Même ton grand-père,... Ton grand-père nous a
apporté le pouvoir qui manquait.
 »

***

John remarqua enfin l’ouvrage à moitié caché par les plis de la robe
de chambre écossaise du vieillard. Sa main cadavérique tapota d’un
ongle décharné le titre gravé dans le vieux cuir du grimoire préféré
de son grand-père. Un livre d’occultisme fort rare. Un truc sur les
morts et les cultes trop anciens et trop glauques pour que l’humanité
n’est eu envie de s’en rappeler. Il l’avait déjà vu... entre les mains de son grand-père.

Le doute s’insinua un instant dans son esprit. Son grand-père était-il réellement mort de vieillesse, où ces psychopathes séniles lui avaient-ils offert un aller simple pour
l’au-delà en avance sur l’heure ? Il pourrait toujours lui demander
directement s’il ne s’en sortait pas vivant. Il en était sûr
maintenant, ces types étaient fous, du genre dangereux et prêts à tout
pour n’importe quelle babiole ésotérique.

« - N’espère même pas nous échapper, gamin. Tu n’es pas le premier. »

***

Prestement, l’ancêtre posa la main sur la bobine à oxygène sous son
fauteuil et ferma le robinet. Avec précaution, il enleva les tuyaux
d’aide respiratoire et à la grande surprise de John, se leva sans
effort.

Une force nouvelle semblait couler dans ses veines, et les
yeux plissés du vieillard brillaient maintenant d’une lueur réellement
malsaine. Il marmonnait en continu un langage sibyllin. Si le sens des
paroles était hors de portée de la compréhension de John, il pouvait
toutefois en voir les effets concrets.

A chaque pas de l’homme dans sa
direction, la silhouette autrefois voutée semblait se redresser. Ses
muscles s’étoffaient, gagnaient en volume, devenaient impressionnants.

Et son visage, mon dieu, se lissait, s’affirmait, gagnait en jeunesse, cruauté,
force et brutalité. Sous les yeux remplis d’horreur de John, le
vieillard venait de rajeunir et le dominait désormais complètement de sa sature nouvelle.

Alors que ce dernier empoignait d’une main son corps devenu flasque et rabougri, John sentit les mains griffues de la horde courir
sur son corps. Dans son œil, la dernière lueur d’espoir s’éteignit.



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