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Vampire : la mascarade

[Ravnos] Présentation du clan

vendredi 27 janvier 2006, par Loki

Alors que la vue de Lugoj s’éclaircit, sa première vision est celle d’un vieil homme voûté, assis sur un haut fauteuil de bois qui semble être un trône. Le gitan sourit doucement, comme à chaque fois qu’il voyait le comte Enguerrand de Tendremont. Même dans la situation présente, les mains férocement liées dans le dos et entouré de gardes, les souvenirs heureux liés au comte affluaient dans l’esprit du prisonnier.

La première fois que Lugoj l’a rencontré, le comte était jeune, assez beau avec sa haute taille et son visage rude. Il n’était alors que l’héritier du titre, un jeune noble de province dont la vie se résumait à passer de parties de chasse en visites de bordels avec ses pairs. Pour tout dire, à cette époque, Lugoj ne prêtait guère d’attention au futur comte, qui n’avait à ses yeux que l’intérêt d’avoir une sœur. Dans le plein éclat de ses seize ans, la jeune Lucie faisait déjà tourner la tête de tous les garçons du pays. Son intelligence mutine et son rire ensoleillé séduisaient jusqu’aux hommes les plus mûrs. Et pourtant, Dieu sait que Lugoj était déjà mûr à l’époque. Et il ne croyait déjà plus en Dieu, aussi, même s’il gardait encore quelques illusions. Enfin, les illusions qu’un vampire vieux d’un bon siècle pouvait garder, et que maintenant, soixante et quelques années plus tard, il regrettait presque amèrement. Après tout c’était ces illusions qui l’avaient poussé à séduire Lucie, à poser ses lèvres froides sur les douces rondeurs de la jeune femme. Bien sûr, c’était aussi ces illusions qui l’avaient rendu amoureux de celle-ci, amoureux à se croire fou, amoureux à renier toutes les traditions de sa famille et à mettre en danger sa vie et celles de ses frères. Enfin, c’était aussi ces illusions qui l’avaient mis dans cette situation idiote, surtout après soixante ans. C’était presque une honte, pour un vampire bicentenaire, de se faire capturer par des hommes, et des gadjé de surcroît. Ridicule, en tout cas, et l’ironie de la situation donna un pli rieur au sourire rêveur de Lugoj. Où pouvait donc être Lucie à cette heure, elle qui était bien involontairement à l’origine de tout cela ?

Ces rêveries furent interrompues par la voix sourde du comte. Quand il parlait ainsi, son titre prenait toute sa portée. Même pour Lugoj, il n’était plus le jeune homme fou ni même un vieillard assis sur un trône de pacotille, mais bien le comte Enguerrand de Tendremont, seigneur de Bérébanc et de Jumiège, aimé du roi de France pour avoir conduit ses armées à la victoire. Les gardes s’écartèrent sur l’ordre de leur maître, non sans avoir éprouver les chaînes tenant leur étrange prisonnier.

"Gitan, gitan milles fois maudit, tes tours ont pris fin. Ma sœur sera vengée ce soir, et mon âme trouvera enfin le repos. Ton cœur mort peut-il comprendre ce que j’ai pu ressentir, il y a si longtemps, peut-il ne serait ce qu’effleurer la douleur qui fut la mienne ? La chance et Dieu m’ont mis sur ta piste au crépuscule de ma vie, de cette vie dont tu m’as volé le soleil comme tu l’as volé à Lucie. Ton action fut un meurtre, pire qu’un meurtre, quelque horreur inspiré par le Diable -"

- "Pardon, mon bon Enguerrand", coupa Lugoj, amusé malgré lui par la grandiloquence du comte, "mais les miens, comme tu le dis avec tant de haine, ne sont pas les enfants du Diable des gadjé, tout au plus ceux d’un homme que les chrétiens appellent Caïn. C’était un gadjo, je dois le reconnaître, mais il nous connaissait mieux que nous nous connaissions nous même. Il Embrassa notre ancêtre en ces temps où les hommes ne craignaient pas encore ce qui vient de la nuit. Depuis, toi et tes semblables, vous vous calfeutrez pendant les heures sombres, laissant le royaume de la lune à ceux qui le hantent depuis toujours. Mais ne va pas croire que nous sommes unis pour "voler le soleil des hommes", comme tu le dis si bien. Il est des vampires gadjé comme il est des vampires roms, ou gitans si tu préfères. Nous sommes divisés en treize familles, et mes frères de voyage n’en forme qu’une. On nous appelle les Ravnos, du nom de notre ancêtre Embrassé par Kaen et assassiné par la mère d’une autre famille. Notre famille compte aussi bien des hommes que des vampires, car si les hommes sont plus faibles que nous, aucun vampire ne peut vivre sans les hommes. Nous vivons tous par et pour la magie de la route, repoussés, il y a bien longtemps, de nos terres natales lointaines, des sables de l’Égypte et des jungles du Cathay, mais depuis tombés amoureux du voyage et de la liberté. Vous les gadjé, vampires ou simples mortels - le "bétail" comme disent vos si charmants semblables - ne croyez pas en la liberté. Votre but est de stagner, prospérer dans votre petit monde un peu minable et limité aux quelques lieues autour de votre village. Dis-moi, Enguerrand, n’as-tu jamais vu les lumières des nefs entrant dans le port de Marseille, le vieux port de Massilia que les miens apprécient depuis que les Grecs ont ouvert cette porte vers les délices de l’Orient ? Non, bien sûr..." Lugoj sembla laisser mourir sa diatribe sur ses mots désabusés, mais sa voix énergique repris le discours avant qu’Enguerrand ou un des siens ne puissent dire un mot.

"Tu m’en veux toujours pour ce que j’ai fait à Lucie, n’est-ce pas ? Sache qu’en la faisant entrer dans mon monde, je lui ai offert le plus beau cadeau qu’humain n’est jamais reçu. Ce n’est pas la vie éternelle, cette "malédiction" dont tu parles tout en espérant ne pas mourir, qui est le véritable don. Non, ce que j’ai offert à ta sœur, en gage d’un amour que nous éprouvions tous deux pendant ces années, c’est la liberté de découvrir, de ressentir, de n’être liée par aucune des règles que la pitoyable société des gadjé érige pour protéger sa propre bêtise. Le rôle de ma famille est de libérer le monde de cette emprise, et ta sœur en a bénéficié. Crois-tu que j’ai fait de Lucie un simple monstre stupide, un jouet pour mon propre plaisir ? Alors dis-moi où est-elle... Tes hommes l’ont-elle capturée en ma compagnie ? Non, mon don était et est encore réel, la liberté est la seule chose qui fasse de nous des êtres supérieurs aux gadjé, et c’est cette liberté qui fait qu’aujourd’hui je ne sais pas plus que toi où se trouve ta sœur. Peut-être est-elle dans une sombre ville d’Allemagne à étudier la kabbale auprès d’hermétistes barbus et geignards, peut-être se réjouit-elle des danses de la belle putain Myriam dans un bouge de Madrid... Ca n’a aucune importance. Elle est libre et c’est une vraie Ravnos, quelles que soient ses origines et la couleur de sa peau. Tu étais son frère, tu l’as aimée et je t’en remercie au nom de tout ce que j’ai vécu avec Lucie, mais tu dois comprendre que tu n’as plus rien en commun avec elle, comme tu n’as jamais rien au en commun avec moi. Ce qui nous sépare, ce n’est pas seulement ta mortalité, mais ton emprisonnement dans ce monde triste qui est le tien. Regarde-toi, puissant seigneur de ces terres ! Que vois-tu sur cet ersatz de trône ? Un vieillard, encore assez dur et violent pour être craint des siens, mais qui n’a rien vu en dehors de son fief, rien vécu de plus palpitant que de coucher avec la femme du seigneur voisin ou de guerroyer après t’être fait découvert en cette heureuse compagnie. Et que serait devenue Lucie à tes côtés ? Une bonne épouse pour un quelconque rustaud du cru, une mère de cinq à six marmots, délaissée après les naissances qui l’aurait déformée, une femme ignorant tout de la beauté du monde et de sa réalité. Quel bonheur ! Si tu l’aimes encore, regarde ce que je lui ai offert : la liberté, la jeunesse éternelle dans tout l’éclat de sa joliesse et de ses seize ans, la connaissance, le pouvoir de résister à tout et à tous, rois, seigneurs ou tyrans milles fois plus puissant que tes petits nobliaux de province, celui de converser avec les animaux comme vos religieux prétendent que ce fut possible au paradis..." Lugoj s’arrêta net, laissant ses derniers mots mourir dans sa gorge. Enguerrand venait de se figer, et les gardes qui maintenaient le vampire lançaient des regards affolés à leur maître.

Dans l’escalier venait d’apparaître une horde de jeunes gens, bruissante de chant, de fleurs jetées en l’air et de rires cristallins. Un instant plus tard, ils étaient entrés dans la pièce, promenant leur joie et leur jeunesse avec insolence autour du comte et de son prisonnier. Dans une atmosphère de plus en plus irréelles, le groupe se fendit pour laisser place à un couple. Une délicieuse jeune fille aux cheveux d’un roux brûlant avançait, sa taille délicieusement fine nichée dans l’étreinte d’un garçon à peine plus vieux. Enguerrand n’osait pas dire un mot, de peur d’interrompre l’enchantement. Le garçon s’était lui, la jeune fille sa sœur Lucie. Le cœur égaré du comte, entre la rage, l’amour et les larmes, ne désirait plus qu’une chose, que cette scène dure éternellement. Les gardes ne savaient plus que faire, alors que de jeune et vigoureux garçons leur prenaient les chaînes de Lugoj des mains. Même celui-ci semblait perdu, l’incompréhension troublant l’éclat vif de ses yeux. Lucie s’avança jusqu’au fauteuil de son frère, lui posa un baiser glacial sur les lèvres avant de laisser errer sa main sur les rides et les cicatrices du vieil homme, puis recula. Derrière elle, la foule des jeunes gens commençait à refluer dans l’escalier, sans cesser ses chants, ses danses et ses rires, entraînant Lugoj dans son sillage. Bientôt la salle aux murs de pierre retomba dans le silence.

Le cortège s’était égayé dans les ruelles du village, se défaisant lentement pour ne laisser plus que Lugoj et Lucie, assis dans le clocher de l’église, surplombant le sommeil des hommes. Le gitan avait encore ses chaînes et regardait d’un œil étonné sa compagne. La jeune fille, qui méritait bien ce nom malgré ses soixante ans passés, lui sourit avant de défaire les liens.

"Tu m’as libéré un jour, il est juste que je te libère à mon tour. Mais peut-être devrais-je te punir pour avoir failli livrer à Enguerrand le secret de notre clan. De plus, tu as bien failli faire échouer mon idée...

"Tu veux dire...", la coupa Lugoj, "que tout cela n’était qu’fantasmes, que c’est le sang des fées dans tes veines qui t’a permis de venir ainsi ?"

"Bien sûr, mon Sire, n’est-ce pas toi qui m’as appris que les Ravnos étaient les maîtres des illusions..." souffla Lucie avant de disparaître dans la nuit, laissant un Lugoj songeur, perché dans son clocher.



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